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Titre  

Ouvrajes politiques de Mr l'Abbé de St-Pierre, Charles Irenée Castel. Tome dixième  
Auteur  

Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre  
Publication  

Rotterdam : J.D. Beman, 1735. 458 pages  
Original prêté par  

Bibliothèque de Rouen  
Cote  

-  
Saisie et formatage par  

Dataland  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le  

15 avril 2009  
 

   
   

   


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Ouvrajes politiques de Mr l'Abbé de St-Pierre, Charles Irenée Castel. Tome dixième / par l'abbé Castel de Saint-Pierre

 

TABLE
DES MATIERES
DU
TOME DIXIEME
des
OUVRAJES POLITIQUES.

PROJET POUR PERFECTIONER
NOS LOIX SUR LE DUEL.

AVERTISSEMENT.1.
La Maladie est encore très-pernicieuze, mais plus cachée.2.
La Maladie est considérable.5.
La Maladie n'est pas incurable.6.
Le Vrai et le Faux de l'Opinion Fondamantale du Duël.10.
Les ROMAINS n'étoient pas assez insansez pour atacher du deshoneur à ne pas faire un Apel, et du deshoneur à le refuzer.14.
I. OBJECTION et REPONSE.22.
Il faut comanser par déterminer l'Opinion insansée du Vulgaire sur le deshoneur de ne point faire d'Apel, et de refuser un Apel.23.

 

Vuë Générale sur les Prézervatifs.30.
NECESSITE' DE MODIFIER LA LOI.36.
I. Moïen. Eclaircissement du Conseil d'honeur.41.
II. OBJECTION.48.
Réponse.49.
III. OBJECTION.51.
Réponse.52.
2 Moïen. Donner parole d'honeur.53.
FORMULAIRE.55.
Eclaircissement.58.
3. Moïen. Punitions Infamantes.60.
4. Moïen. Punitions des Aprobateurs du Duël.61.
5. Moïen. Interdire les Maîtres d'Armes.62.
6. Moïen. Défendre de porter l'Epée.63.
I. OBJECTION et REPONSE.66.
7. Moïen. Récompanser l'Ofansé qui se plaint au Comandant, et l'Ofanseur qui refuze l'Apel.67.
CONCLUZION.72.
REFLEXIONS SUR LA VIE DE SOCRATE ET DE POMPONIUS ATTICUS.
Discours Préliminaire.76.
SOCRATE.93.
ATTICUS.155.
Comparaizon de SOCRATE avec 

 

ATTICUS.191.
Concluzion Morale.198.
Concluzion Politique.200.
QUESTIONS SUR L'EDUCATION DES COLEGES.
INTRODUCTION.201.
1. et 2. Question.204.
3. Question.205.
4 Question.206.
5. et 6. Question.207.
7. Question.208.
RAIZONS POUR PUBLIER LES MOTIFS DES LOIX.
PROPOZITION et ECLAIRCISSEMENT.210.
1. Avantaje.212.
2 et 3. Avantaje.213.
4. et 5. Avantaje.214.
6. Avantaje.215.
7. et 8. Avantaje.216.
9. Avantaje.217.
I. OBJECTION.218,
Réponse.218.
II. OBJECTION.219.
Réponse.220.
OBSERVATIONS NOUVELES SUR LES SUBSTITUTIONS
1. PROPOZITION et ECLAIRCISSEMENT.221,

 

2. Propozition et Eclaircissement.223.
3. Propozition et Eclaircissement.224.
4. Propozition et Eclaircissement.225.
5. Propozition et Eclaircissement.226.
6. Propozition.226.
Eclaircissement.227.
Observation.227.
OBJECTION et REPONSE.228.
PROJET POUR RANDRE LES TROUPES BEAUCOUP MEILLEURES, ET LES SOLDATS PLUS HUREUX.
PROJET.230.
Origine du Mal.236.
Réponse à un Préjugé.239.
Préjugé tiré de la solde du Soldat Romain.242.
Preuve du nombre de Livres Tournois du Marq d'Argent, en 1610.243.
Preuve de la Solde du simple Soldat du Régiment des Gardes, en 1734.245.
Conséquences.245.
I. OBJECTION.249.
Réponse.251,
II. OBJECTION.254.
Réponse.254.
III. OBJECTION.256.

 

Réponse.256.
AUTRES AVANTAJES.257.
Concluzion.259.
COMPARAIZON ENTRE LE SISTEME DE L'EQUILIBRE DES DEUX PRINCIPALES PUISSANCES, ET LE SISTEME DE LA DIETE EUROPAINE.
Comparaizon etc.260.
OBSERVATIONS POUR PERFECTIONER UN JOURNAL DE LA REPUBLIQUE DES LETTRES.
Observations etc.265.
OBSERVATIONS SUR LA PROMOTION PROCHAINE DES MARECHAUX DE FRANCE.
METODE pour procurer au Roi et à l'Etat IV grans Avantajes.271.
Conoissance de cette Métode.273.
AVERTISSEMENT.276.
OBSERVATIONS SUR LES COLONIES ELOIGNEES.
Observations etc.278.
PREMIER RECUEIL DE VERITEZ MORALES ET POLITIQUES.
AVERTISSEMENT.281.

 

Propozition.281.
Eclaircissement.281.
UTILITE' DES CONFE'RANSES DE MORALE.285.
Métode pour former l'Académie de Morale.287.
But de l'Académie de Morale.289.
Concluzion.290.
VUE GENERALE POUR LE PROFESSEUR DE MORALE.290.
Propozition Générale.291.
Eclaircissement.291.
AVERTISSEMENT.297.
Propozition et Eclaircissement.298.
Propozition et Eclaircissement.300.
Propozition et Eclaircissement.308.
Propozition et Eclaircissement.310.
Propozition et Eclaircissement.312.
Propozition et Eclaircissement.316.
Propozition et Eclaircissement.322.
PROPOZITION et ECLAIRCISSEMENS.327.
1 Eclaircissement. Perte du Tems.327.
2. Eclaircissement. Dépanse.326.
3. Eclaircissement. Intérêt des Familles.327.
4. Eclaircissement. Peu d'utilité des Instructions.329.
PROJET DE REGLEMENT.329.

 

Avantajes que les Auteurs Politiques et Moraux tirent de la Compozition de leurs Ouvrajes.330.
AVERTISSEMENT.330.
Observations sur les Avantajes de la Compozition.336.
1. Observation.336.
2. et 3. Observation.337.
4. et 5 Observation.338.
6. Observation.339.
AGATON, ARCHEVEQUE TRES-VERTUEUX, TRES-SAJE, ET TRES-HUREUX.
Avertissement.340.
AGATON.340.
Observations Préliminaires.344.
MOIENS GENERAUX.354.
Soin des Séminaires et des Conférances.359.
Soin des Pauvres.364.
Soin des Colèges et des Ecoles.368.
Métode pour calmer les esprits entre les Téologiens.370.
Manière de Vivre. Opinions et Maximes sur les Moeurs.375.
Concluzion de Morale.409.
Concluzion de Politique.410.
Métode d'AGATON pour la repartition des Décimes.411.

 

OBSERVATIONS SUR LA SOBRIETE.
Définition de la Sobriété.418.
ECLAIRCISSEMENT.419.
Efets de l'excès de Nouriture.420.
Avantajes de la Sobriété.428.
MOYENS D'AQUERIR L'HABITUDE A LA SOBRIETE.429.
I. Moyen. Lire plus souvant les considérations sur la Sobriété.430.
II. Moyen. Semaine fort sobre et fort saine, comparée à une Semaine moins sobre et moins saine.431.
III. Moyen. Manjer souvant seul.432.
I. OBJECTION.433.
Réponse.434.
II. OBJECTION.434.
Réponse.435.
Fauteuil de Poste pour entretenir la Santé.436.
AVERTISSEMENT.445.
ARTICLES FONDAMENTAUX DE L'ETABLISSEMENT DE LA DIETE EUROPAINE.
I. Article.447.
II. Article.448.
III. Article.449.
IV. et V. Article.450.
OBSERVATIONS SUR LE PLAN DES MEDIATEURS.
I. OBSERVATION.452.
II. Observation.453.
I. ECLAIRCISSEMENT.455.
II. et III. Eclaircissement.456.
IV. et V. Eclaircissement.457.

     Fin de la Table.

 

AVERTISSEMENT
DU
LIBRAIRE.

     Comme nous n'avons pu, suivant la méthode de Mr. De St. Pierre, exprimer au Titre, faute de place, ceux des Sujets qui composent ce Volume, nous avons cru devoir le faire ici, pour les exposer d'un coup-d'oeil à la vuë des Lecteurs.

     Projèt pour perfectioner nos Loix sur le Duël[1]. 1.

     Réflexions sur la Vie de Socrate et de Pomponius Atticus. 76.

     Questions sur l'Education des Colèges. 201.

     Raizons pour publier les Motifs des Loix. 210.

     Observations Nouvèles sur les Substitutions. 221.

     Projèt pour randre les Troupes beaucoup meilleures, et les Soldats plus hûreux. 230.

 

     Comparaizon entre le Sistème de l'Equilibre des deux Principales Puissances, et le Sistème de la Diète Europaine. 260.

     Observations pour perfectioner un Journal de la République des Lètres. 265.

     Observations sur la Promotion prochaine des Maréchaux de France. 270.

     Observations sur les Colonies Eloignées. 278.

     Prémier Recueil de Vérités Morales et Politiques. 281.

     Agaton, Archevêque très-vertüeux, très-saje, et très-hûreux. 340.

     Observations sur la Sobrieté. 418.

     Articles Fondamentaux de l'Etablissement de la Diète Europaine. 447.

     Observations sur le Plan des Médiateurs. 452.

[p. 1]

PROJET
POUR PERFECTIONER
NOS LOIX
SUR LES DUELS,

AVERTISSEMANT.

     JE donnai en 1715 un Mémoire sur les moiens d'extirper en France la malhûreuze coutume des Duëls. On m'a dit qu'il avoit été imprimé en Anglois, et en Italien. Le feu Roi, entre les mains de qui il étoit parvenu par hazard, quinze jours avant qu'il tombât malade, de la maladie dont il mourut en Septembre 1715. l'avoit lû, et i avoit aparamant remarqué des réflexions solides et inportantes ; puisqu'après sa mort le Régent en trouva un exemplaire, dans une cassète où étoient ses montres, quelques bijoux, et pluzieurs papiers de conséquance.

     Je sens le ridicule que l'on peut me doner, sur ce que je raporte un fait

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si honorable pour cet Ouvrage : mais pourvû que le Lecteur en ait plus d'atantion à le lire, et le Conseil plus de soin à le faire examiner, je consans à demeurer chargé de ce ridicule. Je ferai toujours sans peine de pareils sacrifices à l'Utilité Publique.

     Ce qui est de constant, c'est que rien n'est plus à la loüange de ce granà Prince, qui avoit eu pendant tout son Regne une si grande aplication à tout ce qui pouvoit diminuer et anéantir les Duëls dans son Roïaume, de vouloir bien lire sur ce sujet les pansées d'un simple Particulier, pour en faire profiter le Public.

LA MALADIE EST ANCORE
TRES-PERNICIEUZE, MAIS
PLUS CACHEE.

     Le Duël est une Maladie Populaire qui n'est connüe qu'en Europe, et le feu Roi LOUÏS XIV, par ses Edits, a tâché de l'extirper. Mais nous voïons avec douleur que malgré les Loix de l'Eglize et de l'Etat, elle subsiste toujours. Elle est à la vérité plus cachée, mais

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elle n'en est gueres moins fréquante, et gueres moins meurtriere. Il semble même qu'elle n'atand qu'un Regne foible pour se fortifier, et pour recommancer à moissoner tout publiquement la fleur de notre plus precieuze Noblesse, qui par sa naissance devroit être un jour le plus grand ornement, et le plus solide soutien de l'Etat.

     Cette Maladie fait d'autant plus de ravage, que le Roi en est beaucoup moins informé que les Parlemens, et que les Parlemens ne sont pas informez de la millieme partie des Duëls qui se sont, tant dans les Armées et sur les Frontieres, que dans le coeur du Roïaume.

     Il samble que ceux qui ont conoissance de ces Combats, se soient comme donné le mot de les cacher aux Commandans ; et que les Commandans aïent rézolu, non seulement de n'éclaircir aucun soupson, mais encore de faire samblant d'ignorer ce qu'ils savent, de n'en rien dire au Général, et de n'en jamais informer la Cour.

     Or ce silence opiniâtre et afecté

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ne peut venir, que de ce qu'ils sont dans l'opinion que les Duëlistes sont beaucoup plus à plaindre, qu'ils ne sont coupables. Cependant il est certain que ces Meurtres se perpétueront, tant qu'ils demeureront inpunis ; et ils demeureront inpunis, tant que l'on les cachera avec un pareil secret.

     Il faut donc une bone fois constater, si ces Combats, dans les circonstances prézantes, sont des crimes punissables de mort : ou bien si en pareilles circonstances ils ne sont punissables que de marques deshonorantes, comme d'être cassé, d'être mis en curatelle et en prizon parmi les foux, perdre ses charges et ses dignitez, et autres punitions. Car alors on les accuzera tous, et on les punira tous séverement.

     Il faut bien que les remedes, ou plutôt les prézervatifs, tel qu'est la crainte de la mort, ne soient pas suffizans, puisque la Maladie subsiste. Il faut bien même qu'il ne soit pas aizé de trouver des remedes efficaces,

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ou du moins de les faire aprouver, tant par le Conseil que par le Public ; puisque tant de gens éclairez, et zèlez pour le bien de l'Etat, ou ne les ont point trouvez, ou n'ont point trouvé les moïens de les faire aprouver.

LA MALADIE EST CONSIDERABLE.

     C'est une Maladie considérable qui amporte en dix ans plus de deux mille Officiers ou Gentilshommes, soit dans les Armées, soit sur les Frontieres, soit dans les Provinces ; perte très-considérable pour l'Etat. D'ailleurs on sait qu'outre ceux qui meurent de leurs blessures, il y en a presque autant qui par crainte des procédures de la Justice, se retirent chez nos Ennemis. Or c'est une double perte, qu'une pareille dézertion.

     Outre la perte reèle de l'Etat, on doit encore pezer tous les maux que cette Manie cauze aux familles particulieres, les inquietudes et les peines où sont les femmes, les peres et les meres des Officiers, des

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Gentilshommes et des Jeunes gens de qualité ; non seulement quand il est arrivé une affaire à leurs enfans, mais par la seule considération qu'il leur en peut arriver tous les jours de pareilles, aussi dangereuzes que dans une bataille et dans un assaut.

     Or s'il est de la bonne politique d'épargner de tres-grandes pertes à l'Etat, il n'est pas moins de la bonne police de mettre tout en oeuvre pour épargner des afflictions très-sensibles, des inquietudes cruelles à un aussi grand nombre de Citoyens considérables. Le mal n'est donc que trop considérable, mais hûreuzement il n'est pas incurable.

LA MALADIE N'EST PAS INCURABLE.

     Ce qui me persuade que cette espece de Maladie Politique peut cesser, c'est qu'elle n'a point été connüe, ni chez les Perses, ni chez les Romains, dans les tems mêmes qu'ils étoient les plus occupez de la guerre, et que par leurs victoires, et par leur valeur, ils étoient devenus les maitres

[p. 7]

du Monde ; dans le tems qu'il naissoit tous les jours cinq cens querelles dans les Armées, parmi des Officiers qui se piquoient de bravoure, et qui craignoient autant que les nôtres la réputation de poltron.

     Quelques personnes croient que cette sorte de Maladie d'Etat est née parmi nous, au milieu des siecles ignorans, dans lesquels la Superstition avoit introduit la coutume ridicule de consulter Dieu par le sort, et par differentes épreuves. Le Sort des combats singuliers fut pris par les Officiers Gots en Languedoc, pour une de ces manieres d'interroger la Vérité Eternelle.

     Il est vrai que l'on commença à voir les Duëls condanez vers le milieu du neuviéme siecle, dans le Concile de Valance, sous Charles le Chauve. Mais quoiqu'il en soit de l'origine de cette coutume brutale et insensée, il samble qu'elle n'a été connüe que dans le Christianisme.

     Il est évidant que si elle avoit fait chez les Payens, les mêmes ravages que chez nous, leurs Historiens et

[p. 8]

leurs Loix en auroient fait souvant mantion. Or il demeure constant parmi les Savans, que l'on n'en trouve pas la moindre trace dans leurs Histoires, ou dans les differans recueils de leurs Loix.

     Il n'est pas moins constant qu'étant hommes comme nous, et qu'aïant les mêmes sujets de se quereler que nous, ils avoient de samblables quereles, mais qu'ils avoient une maniere differante de les terminer. C'étoit le Magistrat Militaire dans les Armées, et le Magistrat Civil dans les Villes.

     Nul Officier n'est deshonoré chez les Turcs, chez les Persans, chez les Chinois, ni chez les autres Nations d'Orient, ni pour se plaindre d'une insulte au Commandant, ni pour refuzer un apel. On ne l'en estime pas moins brave, il en est au contraire estimé plus sage, et plus obeïssant à la Discipline Militaire.

     Ce n'est donc pas une Maladie qui soit absolumant inseparable, ni de la Nature Humaine, ni même de la Prosession Militaire. Elle ne vient que d'une Opinion qui s'est établie

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parmi nous dans les siécles barbares, et qui ne s'étoit pas établie parmi les Orientaux. Mais quand les Opinions ne sont pas fondées sur la Nature, quand elles ne sont pas communes à tous les Hommes, quand elles sont fausses et opozées au Bon sens, quand elles sont très-prejudiciables à la Nation, elles peuvent changer, et elles changent effectivement, et même d'une maniere trez-sansible en peu de tems ; surtout quand les Bons-Esprits, de concert avec le Gouvernemant, travaillent à les faire changer. Ainsi cette Maladie qui n'a sa cauze que dans une opinion fausse et opozée au bon sens, n'est pas absolument incurable.

     Il n'est donc question que de trouver les moïens les plus convenables de faire peu à peu évanoüir cette opinion : et comme elle est en partie fausse, il n'est pas inpossible de démêler tellement le vrai du faux, que le faux qui en fait tout le venin étant expozé à découvert aux yeux de tout le monde, ne soit plus à la fin nuizible à personne.

[p. 10]

LE VRAI ET LE FAUX DE
L'OPINION FONDAMANTALE
DU DUEL.

     Il est faux que le fort d'un Duël déclare toujours de quel coté est la justice, et que l'injuste soit toujours vaincu.

     Les Princes ont donc eu raizon de cesser de permettre le Duël, pour conoitre la justice et la vérité ; de même qu'ils ont eu raizon de défandre les épreuves de l'Eau et du Feu, dont uzoient aussi les Gots dans les prémiers siécles du Christianisme en France. Et si leur Duël nous est resté, c'est qu'il s'y étoit mêlé la vaine gloire de montrer mal-à-propos son adresse et sa valeur, et la crainte d'être cru poltron, si l'on ne vouloit pas se rendre justice à soi-même, ou si l'on refuzoit de se batre avec le plaignant.

     La Bravoure est une qualité essentielle à l'Homme de guerre, au Gentilhomme : Voilà ce qui est vrai parmi toutes les Nations. L'Homme

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de guerre offensé ne sauroit être brave, s'il n'apelle l'Offenseur en duël, et l'Offenseur apellé ne sauroit être brave s'il n'accepte le duël. Voilà ce qui est faux.

     Les Perses, les Grecs, les Romains étoient braves, ce sont encore nos modéles de bravoure. Il y avoit chez eux de braves Offensez. Les Offenses sont de tous les siécles et de tous les peuples : cependant aucun Offensé n'apelloit l'Offenseur en duël.

     Je sai bien que parmi ceux qui jugent comme le peuple, l'Homme d'épée insulté, s'il ne fait point d'apel, doit passer pour poltron : mais c'est cette opinion que les personnes sensées trouvent tres-fausse, et tres-déraizonable

     Elle est très-fausse, et pour s'en convaincre, il n'y a qu'à définir le mot poltron. Celui-là est poltron qui ne veut pas risquer sa vie en se batant contre l'Ennemi de l'Etat, pour la défance de sa Patrie.

     Or dans la réparation d'une injure, d'un discours insultant, d'un souflet, d'un coup de cane, il ne s'agit point de

[p. 12]

combatre contre l'Enemi de la Patrie ; il ne peut donc y avoir de poltronerie ; il n'y a donc point de deshonneur, ni à se plaindre au Commandant, ni à refuzer l'apel.

     La Poltronerie n'est pas un vice dans les Femmes, dans les Enfans, dans les Prêtres, dans les Magistrats, qui ne sont point destinez à servir la Patrie à l'Armée.

     Tel Oficier n'est pas poltron, qui pour une petite somme comme certains Soldats, ni même pour une grande, ne veut pas risquer sa vie.

     Tel Officier n'est pas poltron, pour ne pas apeller en duël celui contre qui il a un procez, où il s'agit de la valeur de mille pistoles ; et s'il l'apelloit, tout le monde se moqueroit de lui et de son apel, sans que l'Apellé, refuzant l'apel, passat pour poltron : et cela par la raizon que quand il tuëroit sa partie, il ne gagneroit pas pour cela son procez ; et parce que le danger où il se seroit mis d'être tué lui-même, ne randroit pas son procez meilleur.

     Elle est trez-déraizonable, puisqu'elle

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est contraire au bonheur de la Société, qui a pour prémiére régle : que nul ne se doit faire justice soi-même, et que nul n'est juge dans sa propre cause, et qu'il ne faut point tuër celui qui est un Défenseur de la Patrie.

     Car dans le fond l'Offensé qui ne fait point d'apel, ne doit pas plus passer pour poltron, que l'Officier qui ne fait point d'apel à son camarade avec lequel il a un procez ; et il ne doit pas plus passer pour poltron, que le plus brave Officier Romain insulté qui ne fezoit point d'apel.

     Les jugemens vulgaires ont beau être fondez sur quelques opinions anciennes, si ces opinions sont déraizonnables, et convenables seulement à des Sauvages, qui n'ont nulles Loix, nuls Magistrats, nuls Comandans, qui soient chargez de faire observer les loix, et de faire réparer les torts. Il faut en revenir au bon-sens, et à la raizon.

[p. 14]

LES ROMAINS N'ETOIENT PAS
ASSEZ INSENSEZ POUR ATACHER
DU DESHONNEUR A NE
PAS FAIRE UN APEL, ET DU
DESHONNEUR A LE REFUZER.

     Les Hommes samblent être tacitement convenus, d'honorer et de loüer quiconque leur aporteroit de l'utilité. Ils ont apelé vertueux, honête, celui qui randoit service aux autres à ses dépans, et qui négligeant ses propres intérêts avoit un grand soin de ceux du Public.

     Ils se sont de même accordez à ne pas blâmer celui, qui sans faire tort à personne, avoit uniquement soin de ses intérêts et de ceux de sa famille ; mais aussi ils ne l'ont pas trouvé digne de grandes loüanges, ils n'ont pas jugé qu'il méritât d'être traité avec des égards distinguez. C'est qu'il n'y a nulle distinction duë à ceux qui ne travaillent que pour leur propre utilité, et pour leur propre satisfaction. Ne songer qu'à ses intérêts, c'est le train commun des Hommes : et

[p. 15]

la distinction des loüanges et des égards, ne convient pas à celui qui n'a rien dans sa conduite, que l'on ne trouve dans la conduite de tous les autres.

     Les Hommes ont toujours honoré la vertu, et admiré les grands talans ; et les plus sages n'ont honoré la vertu et les talans, qu'à proportion des avantages qu'en retiroit la Patrie. Ils n'ont apellé Hommes Illustres, que ceux qui ont fait des chozes très dificiles en elles-mêmes, et très-utiles pour le Bien Public. La dificulté est une qualité essentièle à ce que nous apelons Grand : mais une qualité qui lui est encore plus essentièle, c'est l'Utilité Publique.

     Sur ce pied-là il n'est pas étonant que dans chaque Societé, et surtout parmi les Romains, on y ait si fort élevé la valeur contre les ennemis de l'Etat, au-dessus des autres Vertus. C'est que par la valeur des Soldats et des Officiers, la Societé, la Patrie, est à couvert des attaques de ses Ennemis. C'est par la bravoure des Gens

[p. 16]

de guerre, c'est par leur valeur, que chaque Citoien conserve ses biens, sa famille, sa liberté, sa vie. Or que l'on nous montre une Vertu, qui d'un coté soit plus dificile à pratiquer, vû la répugnance et l'horreur naturelle que l'on a pour la mort, et par conséquant pour les grands périls ; et de l'autre, que l'on nous en montre une qui soit plus avantageuze à la Société, au Publicq, à la Patrie.

     Mais si cette même Bravoure se tournoit contre les intérêts de la Patrie même, loin qu'elle fût alors une grande Vertu, loin qu'elle fût loüable, ne seroit-elle pas au contraire odieuze, très criminelle, et très-blamable ? Loin qu'un pareil Brave dût être honoré par ceux de sa Nation, n'en devroit-il pas au contraire être détesté, et n'en seroit il pas effectivement abhorré ? à moins que cette Nation ne fût presque toute compozée de foux, et de gens qui auroient la sottise de loüer celui qui pour sa querelle particuliére tuëroit un de leurs défenseurs, comme s'il tuoit pour la Querelle Publique un de leurs ennemis.

[p. 17]

     Or ne seroit-ce pas là le dernier degré de la sottise et de l'extravagance de cette Nation ? Cependant, le dirai-je à la honte de notre Siécle, à la honte de notre Police ? cette Nation si extravagante, c'est ancore jusqu'aujourd'hui la Nation Francèse ; ce sont tous ceux qui parmi nous disent ancore, celui-là doit passer pour poltron, qui insulté ne fait pas un apel en duël, ou qui apelé n'accepte pas le duël.

     Il n'est pas difficile de voir par opposition à ce qui est honorable et digne de loüanges, ce qui est honteux et infame ; et de distinguer ainsi ce qui mérite de l'honneur, de ce qui est digne de blame et de deshonneur. Il n'est pas difficile de comprendre que plus la conduite de quelqu'un est nuisible et pernicieuse à sa Patrie, à ses Citoyens, à ses propres Parans, à sa Femme, et à ses Anfans, à ses Amis, plus elle est honteuse et infame.

     Telles sont les règles naturelles de l'honneur et du deshonneur que l'on doit attacher aux Actions Humaines, ce sont les régles que les

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Grecs et les Romains ont constamment suivies. Ainsi il n'est pas étonnant qu'ils n'ayent pas attaché d'honneur, et qu'ils ayent-même, sans y panser, attaché du deshonneur à un combat de citoyen contre citoyen ; où les Combattans, au mépris des loix des Magistrats et des Commandans, veulent se faire justice eux-mêmes, aux dépans de la vie des défanseurs de la Patrie.

     Ils n'étoient pas assez insansez pour laisser sans note de deshonneur, sans note d'infamie et de brutalité, des combats volontaires et de sang froid, qui eussent diminué tous les jours le nombre de leurs plus braves Défanseurs. Il eût falu que pour faire une pareille faute, ils eussent été entiérement dépourvus de bon-sens ; eux, qui de ce côté-là sont ancore aujourd'hui nos modêles dans leurs Loix.

     Parmi le nombre prodigieux de querelles qui arrivoient tous les jours entre les Officiers Romains d'une même Armée, il est difficile qu'il ne soit jamais venu à l'esprit d'un Offansé en fureur, d'appeller l'Offanseur en

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duël. Mais il n'est point étonant que ces sortes d'apels fûssent méprisez par les Ofanseurs, qui n'étoient pas en pareille fureur, et qu'ils fûssent tournez en ridicule par ceux qui en étoient témoins.

     Et après tout, un pareil défi ne prouvoit point du tout la bravoure de l'Ofansé, il en prouvoit seulement la fureur et la folie. Le refus du défi ne prouvoit pas davantage le manque de bravoure de l'Ofanseur, il prouvoit seulement qu'il manquoit de fureur, qu'il n'étoit pas fou, et qu'il ne vouloit pas, au mépris des Loix, amploïer contre les intérêts de l'Etat, une qualité qui ne peut jamais ètre mise en euvre sans crime, sans deshoneur, sans infamie, contre un Défanseur de la Patrie.

     En efet le combat étant propozé et accepté, le succez ne prouve point-du-tout l'égalité de bravoure dans les Combatans : c'est qu'il peut y avoir une très-grande inégalité de péril. Et qui ne fait, que celui qui a le double d'adresse, de force, de légéreté, d'expériance de pareils combats, et qui a de meilleurs yeux, peut

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ètre un poltron, un fanfaron, qui fuyroit devant les Enemis, là où l'autre tiendroit ferme en combatant pour la Patrie ?

     L'Officier Romain ofansé ne voyoit pas plus de deshoneur à se plaindre dans l'Armée au Comandant, qu'à se plaindre à Rome de l'Oficier ofanseur devant le Magistrat, pour obtenir réparation de l'ofanse.

     Il est facile de voir que si Cézar et Caton (ces Romains sages, vaillans et vertueux, comme ils étoient) revenoient parmi nous, ils feroient bien étonez de l'extravagance de nos opinions sur le Deshoneur.

     Ils auroient été ancore bien plus surpris de l'impertinance de nos Segonds d'il y a soixante dix ans, qui sans avoir de querèles se batoient de sang froid, et se tuoient très-sérieusement, pour la vanité de prouver leur bravoure à contretems, ou de peur de la honte d'ètre regardez comme poltrons, s'ils ne se batoient pas sans sujet.

     Mais Dieu merci nous sommes déjà

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guéris en France, depuis ce tems-là, de cète espéce de frénézie ; l'excez du ridicule s'en est anfin fait santir à tout le monde. Il est vrai que le combat entre Milord Hamilton et Milord Mohun, et entre leurs Segonds, nous prouve qu'en Angleterre la frénézie des Segonds subsiste ancore. Mais anfin la France en est déja hûreuzement guérie, elle doit cète guérison à LOUIS XIV. Et j'espére qu'elle devra à LOUIS XV. la guérizon antiére des Duëls.

     Toute Bravoure n'est pas vertu. L'Oficier qui abandoneroit l'armée pour voler dans les bois, auroit beau faire, en volant, des actions de bravoure extraordinaires contre les archers ; cète bravoure seroit-elle vertueuze, seroit-elle loüable ? Il seroit ridicule de s'amuser à prouver qu'il n'i auroit rien d'estimable dans cète valeur, et qu'elle ne mériteroit que la roüe.

     La Valeur n'est donq estimable que par raport à l'uzage que l'on en fait. Elle est très-estimable, très-loüable. Elle est vertu dans l'Oficier, lorsqu'il l'emploie par les ordres

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de ses Supérieurs, à détruire les enemis de son Prince et de sa Patrie. Mais elle est au contraire très-blamable, très-honteuze, très-digne d'horreur, et un grand crime dans le même Oficier, lorsqu'il l'amploie pour sa propre querèle, à oter la vie aux citoyens, et aux defanseurs même de la Patrie. Et voilà pourquoi les Romains avoient raizon d'atacher de la honte, du deshoneur, de l'horreur même, aux combats singuliers de citoïen contre citoïen ; et voilà aparamant pourquoi ces combats ont été inconus parmi eux, et pourquoi ils devroient anfin cesser parmi nous.

OBJECTION I.

     En otant le Duël parmi les Oficiers et les Soldats, vous en oterez la valeur.

REPONSE.

     1°. Si cète Objection étoit solide, le feu Roi auroit fait une grande faute contre l'intérêt de l'Etat, et

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contre ses propres intérêts, de travailler à abolir les Duëls ; puisque ce seroit oter la valeur du milieu de la Nation.

     2°. Ce qui doit nous rassurer, et ce qui prouve décizivement que cète Objection n'a rien de solide, c'est que ni les Perses, ni les Greqs, ni les Romains, ni les Turcs, ces Peuples si belliqueux, n'ont point eu bezoin du secours des Duëls pour exciter, pour antretenir, ou pour fortifier cète valeur avec laquèle ils se sont randus les maitres des plus grans Empires.

IL FAUT COMANSER PAR
DETRUIRE L'OPINION INSANSE'E
DU VULGAIRE SUR LE
DESHONEUR DE NE POINT
FAIRE D'APEL, ET DE REFUZER UN APEL.

     Le Comersant, l'homme de Letres, l'homme de Robe insulté, peut pardoner l'insulte, soit par principe de Religion, soit à la priére de ses

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parans, de ses amis, ou de quelque persone de très-grande considération, sans se deshonorer, et même en aquerant la reputation d'homme vertueux.

     Il peut aussi s'en plaindre au Juge, sans que cète conduite fasse le moindre tort à sa reputation. Les Loix le protégent, et il n'est ni honteux ni deshonorant de recourir à la protection des Loix.

     L'Oficier de guerre chez les Romains pouvoit, dans Rome, obtenir du Magistrat reparation de l'insulte qu'il avoit reçue d'un autre Oficier : il pouvoit de même, à l'Armée, porter sa plainte au Tribun Militaire, ou au Général ; et dans cète poursuite, il ne fezoit pas plus de tort à sa reputation, que dans la poursuite d'un procez d'intérêt contre le même homme devant le Magistrat. Et les plus honêtes-gens se fezoient souvant beaucoup d'honeur dans le monde, ou de méprizer par grandeur d'ame, ou de pardoner par esprit de douceur, de pareilles ofanses.

     L'Oficier insulté en France est quant à prézant dans une situation

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bien malhûreuze, il se trouve entre deux abimes ; s'il évite l'un, il tombe nécessairement dans l'autre ; s'il méprise l'injure, s'il la pardone, s'il s'en plaint au Magistrat ou Civil ou Militaire ; anfin s'il ne se bat point, il est deshonoré du coté de la valeur ; s'il se bat, il perd souvant la vie dans le combat, ou il la perd toujours sur un échafaut, ou bien pour éviter l'échafaut il s'exile pour toujours du Roiaume, et perd ainsi ses biens, ses amplois et sa patrie, si les Loix sont observées.

     D'un autre côté, si les Loix ne sont point observées, elles devienent inutiles. Aussi voions-nous avec douleur, que ces Edits, au lieu d'abolir les combats, n'ont guéres produit autre choze, que d'obliger les Duëlistes à les cacher. On ne se bat guéres moins qu'autrefois, mais on ne s'en vante plus publiquement ; on prand grand soin d'en faire rien paroitre en publicq ; on ne s'en vante plus qu'avec des camarades, qui se croient obligez au secret ; mais l'Etat n'en perd pas moins de bons sujets. Anfin il demeure constant

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que dans la situation où sont les chozes, l'Homme d'épée étant dans un danger perpétuel d'être ofansé, il est dans un danger perpétuel de perdre, ou l'honeur, ou la vie.

     J'en dis autant de l'Home d'épée ofanseur. Le plus honête homme du monde peut par mégarde, ou en badinant, ofanser un brutal, qui se tient ofansé d'une badinerie, et qui le fait apeler en duël : s'il refuze l'apel, quand même il déclareroit selon la vérité qu'il étoit fort éloigné de vouloir l'ofanser, il est deshonoré dans l'esprit de ses camarades ; qui, en suivant la coutume et l'opinion du Vulgaire, atachent sottement du deshoneur à ce refus.

     Ainsi on peut dire avec raizon que tout Homme d'épée qui ofanse, ou qui est ofansé, est un homme perdu. Or combien de fois par mois, surtout à l'armée, court-il risque ou d'ofanser, ou d'être ofansé ? Voilà une preuve complete, que de ce coté-là les opinions des femmes, et des autres ignorans, sur le deshoneur, sont bien insansées.

     Que l'on fasse réflexion à la triste

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situation d'un Oficier ofansé, brave comme Cézar : d'un coté une loi d'honeur, ou plutôt une loi de deshoneur, loi non écrite, mais conüe de tout le monde, soutenüe de l'exemple de la coutume, de l'opinion du Vulgaire ignorant dont il est anvironé, lui comande impérieuzement de se batre, sur pène d'ètre deshonoré dans le monde, d'ètre regardé comme un poltron parmi ses camarades : de l'autre la loi du Prince lui défand de se batre, sur peine de la mort. Le voilà donq dans la triste nécessité de perdre, ou l'honeur, ou la vie.

     Or l'Homme d'honeur peut-il balancer à préférer la mort, à une vie deshonorée ? Le Prince lui-même, et l'intérêt de la Patrie, ne demandent-ils pas qu'un Oficier craigne moins la mort, que le deshoneur ? Et cète maxime n'est-elle pas le fondement de la fermeté de l'Oficier, dans les ocazions les plus périlleuzes ?

     D'un coté, comant ne pas blamer le citoien qui viole une loi faite pour la conservation des citoiens ? Mais de l'autre, comant blamer l'Oficier qui ne la viole, que pour éviter le deshoneur ?

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     On voit combien les Oficiers seront à plaindre, tandis que le Roi ne donera pas ses soins à faire changer la loi prézante, ou plutot l'opinion du sot Vulgaire sur le Deshoneur. Elle est réelement très-impertinante, mais toute impertinante qu'elle est, elle subsiste et subsistera, jusqu'à ce que l'on ait trouvé le moien de remetre peu à peu le Vulgaire François dans l'état de bon-sens naturel, où étoient les Greqs et les Romains sur le vrai et le faux Deshoneur.

     Cète impertinante loi, cète opinion insansée sur le Deshoneur, est ancore aujourdui tèlement autorizée dans nos Troupes ; qu'un Oficier qui a reçu une insulte, s'il ne fait un apel à l'Ofanseur, se trouve forcé par les autres Oficiers, et quelquefois par le Comandant même, à quiter le régiment s'il ne se bat. Tout le monde en fait divers exemples ; dans les corps mêmes qui gardent le Roi : voici leur faux raisonement.

     Il ne se bat point, donq c'est un poltron : C'est un poltron, donq il faut le chasser.

     Est-il possible, me dira-t-on,

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que le Roi soit, pour ainsi dire, tous les jours anvironé de duëls, sans en ètre informé d'aucun ? Est-il possible qu'il y ait dans ses Troupes une loi qui chasse honteuzement l'Oficier, le Soldat insulté, qui ne se bat pas en duël ? Est-il possible, est-il vrai que cète loi non écrite, soit cependant publique, conüe de tout le monde, publiquement autorizée, publiquement exécutée, sans que le Roi en sache rien ?

     Cela n'est pourtant que trop vrai. Il n'est que trop vrai que ses Ordonances sur les Duëls, tant vantées par nos Orateurs, tant chantées par nos Poëtes, sont regardées comme des épouvantails presque inutiles ; tandis que la loi de l'opinion sur le Deshoneur, loi très-insansée, est cepandant très-religieuzement observée : et ce qui est de plus fâcheux, c'est que cela sera toujours ainsi, tant que le Roi ne comansera pas par détruire cète opinion extravagante.

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VÜE GENERALE SUR LES PREZERVATIFS.

     Il n'est pas nécessaire de chercher d'autres preuves que celles que j'ai aportées, pour montrer aux Gens de bon esprit, qu'il est faux que l'Oficier ofansé doive ètre deshonoré, s'il pardone l'ofanse, ou s'il s'en plaint au Magistrat Militaire. Il ne seroit pas même dificile de montrer que celui qui a fait un apel, doit ètre au-contraire deshonoré dans l'esprit des plus sages, comme un homme qui a fait une action très-blamable, à en juger par les loix fondamantales de la Société, qui sont elles-mêmes les régles fondamantales de la Morale. Cète vérité n'est pas dificile à persuader à ceux qui ont l'esprit droit.

     Le dificile, c'est de persuader cète même vérité au Vulgaire prevenu, au Vulgaire qui n'a point le sens de la vérité, qui n'a point le discernement nécessaire pour distinguer ce qui est blamable, de ce qui ne l'est pas, ni ce qui est très-blamable, de

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ce qui l'est moins ; et qui ne juge du bien et du mal, de la gloire et de l'infamie, que par des préjugés anciens, par des exemples, et par coutume. Il ne faut pas se tromper par le mot de Vulgaire. J'antans ici tous ceux, et même tous les honêtes-gens qui pansent vulgairement, de quelque condition, de quelque naissance qu'ils soient ; le nombre en est plus grand qu'on ne croit.

     Mais qu'inporte, me dira-t-on, de ce que panse le Vulgaire sur ce sujet ; qu'inporte qu'il croie deshonoré du coté de la valeur, l'Oficier qui pardone l'Ofanse, ou qui s'en plaint au Juge prépozé par l'Etat. Est-ce au Vulgaire qui n'aprofondit rien, à faire la loi du Deshoneur ? Le Vulgaire doit-il ètre écouté, doit-il ètre consulté, dans une afaire aussi Sérieuze ?

     Je ne dis pas que ce soit au Vulgaire à faire une loi aussi inportante, mais anfin il l'a faite cète loi. Je ne dis pas qu'il doive ètre écouté, mais il l'est : et son jugement, tout méprizable qu'il est en lui-même, est conté

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pour beaucoup : c'est que la plupart des Jeunes-gens, le gros des Oficiers et des Gentilshomes, est Vulgaire lui-même. Ainsi il n'est pas étonant que tous les Jeunes-gens, qui cherchent avec ampressement l'aprobation de ceux dont ils sont anvironez, reçoivent la loi du Deshoneur des mains de ce Vulgaire. Et comant voudriez-vous qu'un jeune Oficier insulté, qui n'a ancore ni principes pour juger de ce qui est blamable et de ce qui est louable, ni fermeté pour se tenir à des principes, n'écoutat pas, et ne suivit pas l'opinion de tous ceux dont il est anvironé ?

     Il est donq de la derniére inportance dans cete afaire, d'aler jusqu'à la racine du mal, et par conséquent de desabuzer peu-à-peu le Vulgaire lui-même sur le faux Deshoneur, sur le faux Brave ; et cela n'est pas si aizé qu'on pouroit se l'imaginer.

     Quand on n'a que des Gens sansez à persuader, on est presque sûr du succez, pourvû que l'on ait de bones raizons à leur propozer ; c'est-à-dire, pourvû que l'on puisse leur montrer leur intérêt avec évidanse,

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uni avec l'intérêt de la Société : mais il faut tenir une conduite toute diférante avec la Multitude, qui n'est qu'un assamblage de Sots, qui n'ont pas le sens de conoitre, ni les intérêts de l'Etat, ni leurs intérêts particuliers.

     La Raizon par elle-même n'a nul crédit sur l'esprit des Sots : leur ignorance, leur grossiéreté, leur peu d'atansion, leur défiance, leurs préjugez ridicules, et surtout leur manque de sens pour le vrai, pour le faux, pour le nuizible, pour le loüable, pour le blamable ; tout cela fait que la Raizon par elle-même n'a nul ampire sur eux, à-moins qu'elle ne soit acompagnée des marques sensibles que l'on a coutume d'atacher aux actions dignes de loüanges, ou des marques sansibles que l'on a coutume d'atacher aux actions infames.

     Il faut donq que le Législateur cherche dans les chozes qui frapent les sens, des marques deshonorantes et infamantes, pour deshonorer celui qui par un apel, ou fait ou accepté, fera une action que la Loi

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condane comme infame. Il faut metre dans ces marques extérieures, ce qui peut exciter le mépris et l'horreur du Vulgaire même, et lui faire haïr comme infames ces fanfarons insansez, qui se piquent de bravoure contre le service du Roi, contre leurs Concitoïens, et par conséquent contre les intérêts de leur Patrie.

     Il est de-même à-propos d'honorer par des marques extérieures de distinction, les ofansez qui auroient eu le courage, en méprizant l'opinion vulgaire, ou de pardoner en publiq, ou de se plaindre au Magistrat Militaire.

     Les remédes les plus eficaces sont des remédes proportionés au malade, et à la maladie. C'est cete proportion qui en fait l'eficacité. Il est triste pour un Législateur d'avoir à invanter, à imaginer, à pezer, à amploier pour remédes, pour prézervatifs, des chozes qui ne paroissent quelquefois que des minuties au Vulgaire. Mais s'il est vrai d'un coté, que le Vulgaire ne sauroit ètre guéri sans ces minuties, qui sont en proportion avec son ignorance ; et s'il

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est vrai de l'autre, que sans ces minuties le Vulgaire ne sauroit ètre guéri sur le faux deshoneur qu'il atache à pardoner une injure ou à s'en plaindre, il est impossible de rémédier eficacement à la maladie dont est question, il sensuit que ces minuties cessent en cete rancontre d'être minuties.

     Ainsi qu'on ne s'étone point, si au nombre des prézervatifs les plus eficaces, on ose propozer de ces sortes de minuties : et peut-ètre que plus on aprofondira la matiére, plus on les trouvera nécessaires, plus on voudra y en ajouter de nouvelles, pour parvenir à guerir anfin notre Nation, ou plutot notre Noblesse, d'une sote opinion, d'une maniere qui la deshonorera sûrement dans la Postérité du coté du bon-sens, sans qu'elle en soit jamais plus estimée que les Romains du coté de la bravoure.

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NECESSITE' DE MODIFIER LA LOI.

     L'impossibilité de ne pas contrevenir à la loi, et de l'autre la grandeur de la punition, intéressent tous les honêtes gens à cacher, et à oter les preuves d'un Duël : et les Juges mêmes, par un santiment d'humanité, ne demandent pas mieux que de ne point trouver de preuves sufizantes. Aussi arive-t-il que condanant eux-mêmes intérieurement la rigueur de la loi, ils ne punissent point-du-tout, de peur d'ètre forcés à punir trop rigoureuzement trop de prétandus criminels. Or une loi que les Juges craignent de faire observer, ne devient-elle pas presque inutile ?

     Une loi qui condaneroit à mort quiconque tueroit une biche, un cigne, une perdrix, passeroit pour une loi trop rigoureuze. Cependant comme chacun peut facilement s'empêcher de tuer ces animaux, elle ne seroit pas si rigoureuze, qu'une loi qui défend, sur pène de la vie, de faire une choze que tout homme qui ne

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veut pas ètre deshonoré, ne peut s'ampêcher de faire. Un criminel qui a une excuze légitime, doit-il ètre puni comme reèlement criminel ?

     Si la même loi portoit dans un article, Il est défandu à tout Oficier insulté de se batre en duël, sous pène de mort ; et dans un autre article, Il est ordoné à l'Oficier insulté de se batre, sous pène d'ètre deshonoré dans le monde, et d'ètre chassé de son régiment comme poltron. Si la même loi portoit dans un article, Il est défandu à l'Oficier apelé, de se batre sur pène de la vie ; et dans un autre article, Il est ordoné à l'Oficier apelé de se batre, sur pène d'ètre chassé de l'armée, et deshonoré comme poltron : une samblable loi pouroit-elle ètre regardée comme une loi sérieuze, puis qu'elle se contrediroit elle-même ?

     Or qu'inporte que ce soit une même loi qui soit opozée à elle-même, ou que c'en soient deux opozées entr'elles : il sera toujours certain qu'avant que l'Oficier soit punissable de mort, il faut faire casser la loi qui le condane à ètre deshonoré : loi qui pour n'ètre

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pas écrite, n'en est pas moins rigoureuzement exécutée. Or y a-t-il un homme tant soit peu équitable, qui ne voye que selon la vérité du fait, la choze est dans le fond telle, que si la même loi portoit la contradiction et l'extravagance dans ces propres termes.

     C'est pour cela qu'en faveur de tant de braves et malhûreux Oficiers, qui seront forcez à se batre, les bons citoiens, les persones sages, demandent avec instance au Roi justice contre l'opozition de ces deux loix si rigoureuzes. C'est pour cela qu'ils lui demandent en faveur de leurs anfans, de leurs neveux, de leurs parans, de leurs compatriotes, que l'on comanse par travailler à déraciner des esprits l'pinion insansée du Vulgaire, que c'est une poltronerie à un Oficier de pardoner, ou de demander justice au Juge Militaire sur une ofanse, puisque c'est un point de Discipline Militaire.

     Quand le feu Roi antreprit de détruire le duël, il y avoit deux sources de cète coutume insansée. L'une de ces sources étoit la vanité et le dézir

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d'aquerir la reputation de brave. On fezoit un apel de gayeté de coeur sans avoir été ofansé, et chacun se piquoit d'ètre pris pour segond, afin de pouvoir se vanter de s'ètre batu. Or le Roi par sa constance à casser les Oficiers qu'il savoit qui s'étoient batus, par sa fermeté à faire confisquer leurs biens, et à ne pardoner à aucun condané, même après vint ans, est venu-à-bout de faire cesser cete espéce de vanité.

     Mais l'autre source vient de ce que l'Ofansé voit qu'atandu l'opinion du Vulgaire, il ne peut pas s'ampêcher de passer pour poltron, s'il ne fait pas un apel. Or il n'i a presque point d'Oficiers, quelque crétiens qu'ils soient, quelque reputation de bravoure qu'ils ayent aquize par leurs actions, qui puissent se rézoudre à passer pour poltrons ; et qui, pour eviter une aussi grande bréche dans leur réputation, ne risquent leurs biens, leurs espérances, leur vie, et leur salut-même. Or comme le feu Roi n'avoit pas ancore travaillé à détruire cète fausse opinion du Vulgaire, il ne faut pas ètre étoné, si le

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mal dure ancore, si les duëls sont ancore si fréquans mais fort cachez, et s'il avoit pris la rézolution de faire examiner ce Mémoire.

     Il me samble que jusqu'ici, on n'a pas, dans cète afaire, assez randu de justice à la force que l'Opinion a et doit avoir sur la conduite des Hommes. Mais j'espére que par la grande sagesse, et par la grande aplication du Roi régnant, nous trouverons les moïens de faire cesser le mal, en détruizant le préjugé faux et extravagant qui en est la source.

     Les coupables sont d'autant plus dignes d'indulgence, que la fausse opinion sur le Deshoneur et sur la Poltronerie, a plus de force ; et qu'ils ne seront dignes des plus grandes punitions contre la desobéissance, que lorsque la fausse opinion sur la Poltronerie sera anéantie.

     Or qui peut mieux savoir le degré de force de cète opinion, que la Noblesse elle-même, que les Oficiers eux-mêmes ? Et par conséquant qui peut mieux qu'eux trouver les moïens convenables de détruire cete opinion, qui peut plus justement

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qu'eux connüer les pènes, et décerner celles que mérite chaque crime de cete espéce ?

PREMIER MOYEN.

Etablissement du Conseil d'Honeur.

     On propoze que le Roi, en se servant du tribunal des Maréchaux de France, et y ajoutant pluzieurs Oficiers distinguez tant par la valeur, que par la penetration et la justesse de leur esprit, deux Lieutenans-Généraux, deux Maréchaux de Camp, deux Chefs-d'Escadre, deux Brigadiers, deux Colonels, et deux Capitaines de Vaisseaux, se détermine à en former le Conseil d'honeur ; et que ceux qui le compozeront, soient chargez de propozer, d'examiner, et de mètre en euvre, par divers réglemens, les moyens les plus propres pour détruire peu-à-peu la fausse opinion sur le Deshoneur et sur la Poltronerie, qui antretient parmi nous une maladie si pernicieuze à l'Etat.

     Il est nécessaire que le Conseil d'honeur

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soit nombreux, et que les Mambres ne durent que deux ans ; parceque comme il s'agit ici de détruire une opinion parmi des hommes qui se piquent de bravoure, il est à-propos que la saine opinion ait un très-grand nombre de partizans distinguez parmi leurs pareils, tant pour la valeur que pour l'esprit, et qui puissent rendre compte au publiq des raizons des diférans reglemens : et le Conseil d'honeur subsisteroit jusqu'à ce que tout duël fut regardé comme deshonorant, même par les Oficiers les plus jeunes, les plus braves, les plus turbulans, et les moins sansez.

     Il faut que chaque Oficier soit acoutumé à panser sur cela comme un véritable Romain, qui croïoit de son honeur d'ètre aussi soumis aux loix Militaires qu'aux loix Civiles. Les Oficiers qui sont sortis du service avec grande réputation de valeur, pouront ancore ètre élus pluzieurs fois ; car il i en a de très-estimez dans le monde : et il faut toujours regarder cette afaire-cy comme une afaire d'opinion, et où l'on a ancore

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plus bezoin de la forte d'autorité que done l'estime pour soumetre les ignorans, que des meilleures raizons qu'ils ne sont pas toujours capables de gouter, ou dont ils ne santent pas toujours la force.

     Il ne faut pas dire que les opinions des ignorans ne valent pas la peine que l'on s'aplique sérieuzement à les détruire. Car pour peu que l'on ait réfléchi, et que l'on conoisse l'uzage du monde, et la maniére dont se conduisent les hommes, on sera persuadé que ce sont les opinions des sots, des ignorans, des vizionaires, quand ils sont en très-grand nombre, qui font agir la plupart des sages mêmes qui sont toujours en très-petit nombre.

     Il est à-propos que le Conseil d'honeur juge, privativement aux Parlemens, toutes les afaires d'honeur sur les informations des prévots des Maréchaux ; et que par l'édit ce Conseil ait l'autorité de diminüer et de modifier les punitions des coupables, ordonées par les édits précedans. Voici mes raizons.

     1°. Il convient mieux à ceux qui

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ont été consultez sur les moïens de détruire antiérement et radicalement la malhureuze et fole coutume des Duëls, d'exécuter et de faire exécuter ce qu'ils ont trouvé de convenable pour en former des réglemens, qu'il ne convient à des Juges de Robe, d'ailleurs habiles, mais qui ne sauroient pas si bien tous les motifs de ces réglemens qui regardent l'anéantissement d'une opinion sur le Deshoneur : ce qui est une afaire d'une espéce toute diférante, de celles qui se prézantent aux Parlemens.

     2°. Le Conseil aïant à juger tous les jours ces sortes d'afaires, et entretenant un comerce intime avec tous les autres Oficiers Militaires, sera plus à portée de voir clairement ce qu'il faut ajouter, retrancher, ou modifier aux réglemens, soit du coté de l'indulgence, soit du coté de la sévérité, soit du coté des moïens de conoitre la vérité et de rémédier au mal, que ne seroient des Juges qui ne voient pas de si prez, ni les malades ni la maladie.

     3°. Il s'agit de détruire une opinion qui est établie, depuis pluzieurs siécles, parmi

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les gens de leur profession. Ainsi ils doivent mieux savoir que d'autres, à quel point elle i est établie, et tout ce qui contribüe le plus à l'y fortifier.

     4°. Que peut-on imaginer de plus sage, que de piquer d'honeur le corps antier de la Noblesse Militaire, pour l'obliger à trouver des punitions convenables, et des prézervatifs proportionez à une maladie qui n'ataque que la Noblesse ? Que peut-on faire de plus honorable, et de plus intéressant pour un corps si illustre, que de s'en raporter à lui seul des moïens propres pour anéantir peu-à-peu un préjugé extravagant, qui est l'unique source de cete étrange maladie.

     5°. Ce sera une nouvele maniére d'intéresser de plus en plus les principaux Oficiers, à trouver les moïens les plus propres pour extirper d'entr'eux une opinion très-insansée, et une coutume qui tient de l'inpolice et de la brutalité.

     6°. Il ne faut pas croire que les Parlemens aïent la moindre peine à ne plus prandre conoissance des Duëls, au contraire ils en seront fort aizes.

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Et efectivement, n'est-ce pas faire un très-grand plaizir à un Juge qui a tant soit peu d'humanité, de le dispanser de randre un jugement, quand d'un coté le coupable est fort à plaindre, et quand de l'autre la loi lui paroit trop rigoureuze ? Et n'est-il pas vrai que les Parlemens voudroient n'avoir jamais à condaner à la mort, que des coupables très-odieux, et indignes de toute pitié.

     Aussi tout le monde fait qu'en matiére de Duël, surtout entre persones de considération, ceux qui font les informations, ferment les yeux autant qu'ils peuvent aux preuves qui se prézentent, loin de chercher sérieuzement celles qui ne se prézentent point. Un Juge qui évite les preuves d'un Duël, fait-il une procédure sérieuze ?

     Or ne convient-il pas à des Compagnies aussi respectables et aussi sérieuzes, d'ètre dispansées de pareilles procédures, qui ne font que décréditer leur autorité, en décréditant leur sévérité ? Une preuve sensible de la grande répugnance des Parlemens à faire mourir des Oficiers aussi estimables

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et aussi excuzables, c'est qu'à ne compter que trois cens duëls par an, et à ne point compter les segonds, c'est six-cens Duèlistes, c'est trente-mile Criminels en cinquante ans. Cependant peut-on en citer trente, de trente-mile, qui aïent perdu la vie sur l'échafaut, dans toute l'étenduë du Roïaume depuis cinquante ans.

     Je ne voudrois pas qu'il i eût d'apointemens pour les membres de ce Conseil, l'Etat n'est déjà que trop chargé. Et l'honeur qu'ils reçevront d'ètre choisis entre leurs pareils, comme des homes distinguez par leur valeur et par leurs lumiéres, pour ètre les juges de la Noblesse, ne doit-il pas ètre regardé come une récompanse sufizante de deux ans d'un pareil service ?

     Au-reste il n'est pas à-propos que l'Edit qui formera le Conseil d'honeur revoque les pènes portées par les Edits précédans sur le Duël, mais ce Conseil sera seulement autorizé à diminüer ces pènes pendant un tems, selon les cas particuliers. Car après tout, la sévérité de ces Edits, quelque

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mal observez qu'ils soient, ne laissent pas de contenir ancore beaucoup de gens par la grandeur des pènes dont ils sont menacez. Il est à-propos de tirer tout le secours que l'on peut tirer du vieux bâtiment, tandis que l'on travaille à elever le nouveau.

OBJECTION II.

     L'opinion que tout ofansé, qui au lieu de faire un apel, se plaint au Tribunal Militaire ; et que tout ofanseur, qui au lieu de recevoir l'apel, se raporte de la satisfaction aux Juges de la Discipline Militaire, mérite d'ètre deshonoré, d'ètre chassé des troupes, et d'ètre regardé de tout le monde comme un poltron, indigne de porter les armes pour la défanse de la Patrie ; est une opinion si enracinée dans l'esprit des Gens de guerre, et surtout des Oficiers et des Gentilshomes François, qu'il est absolument impossible de la déraciner de leur esprit. Vous-vous donez bien de la peine envain : et le Roi a beau se tourmanter, il ne sauroit faire dans cète matiére plus que

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le feu Roi a fait ; il a diminué le nombre des Duëls, il les a randu cachez, il a bani les Segonds, et c'est tout ce qui s'y pouvoit faire.

REPONSE.

     1°. Le feu Roi lui-même n'a pas cru qu'il fut impossible de faire quelque choze de plus, qu'il n'avoit fait pendant cinquante ou soixante ans ; puisqu'il a paru, peu de jours avant sa mort, qu'il vouloit de-nouveau examiner, et faire examiner le Mémoire imprimé, qui vizoit à trouver des moïens de détruire peu-à-peu cète fausse opinion, source des Duëls. Pourquoi le Roi régnant ne pouroit-il pas, avec sa grande sajesse, achever ce que le feu Roi a si hûreuzement comansé ? et pourquoi regarderions-nous comme absolument impossible, ce qui a été cru très-possible par un Prince qui avoit étudié si long-tems la matiére ?

     2°. Vous supozez ce qui est en question, qu'il est absolument inpossible

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de déraciner des esprits cète opinion ridicule, mais vous ne démontrez pas cète inpossibilité : et tant qu'elle ne sera point démontrée, n'est-il pas de la sagesse du Gouvernement, de tanter toute sorte de voyes convenables pour en venir-à-bout ?

     3°. Si cète opinion étoit fondée sur la vérité, si elle étoit avantajeuze ou à quelques Particuliers ou à la Patrie, si elle étoit soutenüe par quelques raizons, je conviens qu'établie comme elle est parmi nous et parmi nos voisins, il seroit inpossible de la détruire : Mais il est évidant au-contraire qu'elle est très-pernicieuse, et aux Particuliers, et à l'Etat, et antiérement opozée à la Discipline Militaire. Donq il n'est pas absolument inpossible de la détruire, et d'établir l'opinion contraire ; savoir, que c'est un très-grand deshoneur, et une très-grande infamie pour un Gentilhome et pour un Oficier, après avoir doné sa parole d'honeur, de ne faire et de ne reçevoir jamais d'apel, de violer lâchement son serment, de manquer à sa parole d'honeur, et de contrevenir à une loi

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très-inportante pour le salut de la Patrie.

     Donq il est à-propos de tanter les moïens les plus convenables qui seront proposez pour détruire l'une, et pour établir l'autre. Or afin que ce ne soient pas des tantations passajeres et inutiles, que peut-on faire de mieux, que de former pour cela un Conseil permanent ?

OBJECTION III.

     Peut-ètre que le Roi par cet Etablissement pouroit venir à-bout de déraciner cète opinion parmi nous, si les autres Nations fezoient chez elles de pareils Etablissemens, et de pareils Reglemens : mais qui peut espérer qu'elles prenent une samblable rezolution ? Or cependant il est vizible que tant que nos Voizins seront infectez de cète opinion, elle subzistera parmi nous, les fausses opinions ne sont que trop contagieuses ; ainsi la Contagion rétablira ce que cet Etablissement pouroit detruire.

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REPONSE.

     Je ne disconviens pas qu'il n'y ait dans les esprits humains une grande dispozition à prandre certaines erreurs par contagion, comme il i en a dans les corps humains pour prandre certaines maladies les uns des autres. Mais outre que certains Peuples, à force de précautions, savent se garantir des maladies contagieuzes : pourquoi seroit-il impossible que les Nations Crétienes, que les Anglois, les Holandois, les Danois, les Suedois, les Polonois, les Alemans, les Italiens, les Espagnols, les Portugais, voïant d'un côté les grans malheurs que leur cauze cète pernicieuze opinion, et voïant de l'autre des établissemens et des réglemens si propres à la détruire antiérement, s'eforcent d'imiter le Roi ? Pourquoi ce Prince, tant pour l'avantage des Nations Crétienes, que pour l'avantaje particulier de la Nation Fransèze, ne soliciteroit-il pas lui-même les Souverains voisins à chasser antiérement cète malhûreuze

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opinion de l'Europe ? Et qu'y a-t-il qui siée mieux à un grand Prince, à un Prince bienfaizant, que de chercher l'utilité de son Peuple dans l'utilité des Peuples voizins ?

SEGOND MOYEN TREZ-INPORTANT.

Donner parole d'honeur.

     Nous avons, surtout dans la Noblesse Françeze, une opinion anciène, qu'il est infame et indigne d'un Gentilhomme, de manquer à une parole d'honeur donnée solemnèlement sur une afaire sérieuze et importante.

     Cète opinion est dieu merci si bien établie, qu'elle passe chez nous en forme de loi. C'est une idée de nos loix du Deshoneur ; et elle est si bien suivie, qu'un Oficier prizonier qui auroit donné sa parole d'honeur de ne point sortir d'une ville, seroit antiérement deshonoré dans le monde et parmi ses camarades, s'il ozoit s'enfuir, chacun lui reprocheroit son manque de parole. Cete loi

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n'est point écrite : mais comme elle est fondée, non seulement sur l'équité, mais encore sur l'intérêt de la Société, il n'y en a point de plus solide, et de moins sujete au chanjement.

     Or on peut se servir utilement de la force de cète loi, pour afoiblir beaucoup, et même pour abolir antiérement la loi du deshoneur qui comande le Duël ; et l'on peut s'en servir avec d'autant plus de succez, en les opozant l'une à l'autre, que la loi qui comande le Duël est fondée sur le faux, qu'elle est insansée, contraire à l'intérêt de l'Ofansé, et directement opozée à l'intérêt de la Société et de la Patrie.

     Il sufit pour cela que le Roi ordonne, que tout Oficier en antrant dans le service, et tout Gentilhomme, donera solennèlement sa parole d'honeur de ne se batre jamais en duël.

     Il est évident qu'alors, outre tous les autres motifs raizonables que l'Ofansé et l'Ofanseur ont de ne se point batre, ils en auront encore un nouveau trez puissant, qui sera la crainte

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d'ètre deshonoré, en manquant à sa parole d'honeur donée au Roi et à l'Etat.

     Voici un Formulaire de Serment d'honeur, dont sera doné copie à l'Oficier.

FORMULAIRE.

     Je sous-signé reconois que c'est un crime, et une action très-honteuze, très-blamable, et très-indigne d'un Oficier et d'un Gentilhomme, de violer les loix établies pour la conservation de la vie de mes Compatriotes, et surtout pour la conservation de la vie des Oficiers et des Gentilshommes mes pareils ; et que ce seroit les violer, que de faire un apel, d'en accepter un, et de se batre en duël.

     Je reconois que la coutume des Duëls afoiblit l'Etat, en lui otant tous les jours une partie de ses défanseurs ; que par conséquant de samblables combats ne sauroient jamais montrer qu'une bravoure honteuze, et trez-indignement amploïée ; et qu'ainsi tout bon François, tout Gentilhomme,

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tout Oficier, qui aime son Prince et sa Patrie, doit contribuër de tout son pouvoir à abolir antiérement cète coutume, et l'opinion fausse sur le Deshoneur, sur laquèle elle est apuyée.

     Je reconois que c'est une des chozes du monde les plus honteuzes, et les plus deshonorantes, que de manquer à sa parole dans une afaire aussi sérieuze, et aussi inportanter à l'Etat ; et que ce seroit une action trez-infame de manquer à une parole d'honeur donnée au Roi, en la persone de l'Oficier qui represante SA MAJESTE', surtout pour l'observation d'une Loi nécessaire à la conservation des défanseurs de l'Etat.

     Dans cète persuazion, je donne ma parole d'honeur au Roi mon Maitre et mon Seigneur, entre les mains de vous, Monsieur, qui le represantez ; et je jure par serment devant Dieu, en prézence de tous ces braves et bons François, qu'ofansé et insulté je ne ferai jamais aucun apel, ni directement, ni indirectement ; mais que ou je pardonerai l'ofanse, ou que je m'en plaindrai à l'Oficier à

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ce prépozé, pour en demander justice.

     Je done de-même ma parole d'honeur, et fais serment, qu'étant regardé comme ofanseur, je n'accepterai jamais aucun apel, mais que je donerai aussi-tôt avis de l'apel au Comandant, pour me soumetre à son jugement sur la satisfaction prétenduë.

     Je done ma parole d'honeur au Roi, et fais serment, que je ne me batrai jamais en duël, que j'empêcherai autant qu'il sera en mon pouvoir tout duël, que je rendrai sincérement témoignage de ce que je saurai, que je donerai ou ferai doner avis de bone heure au Comandant, de toute querele et de tout duël dont j'aurai conoissance ; et qu'étant Comandant, je donerai sincérement tous mes soins, et pour ampêcher les duëls, et pour arêter tous les duëlistes de mon département.

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ECLAIRCISSEMENT.

     Pour randre ces sermens plus solennels, il seroit à-propos qu'ils se fissent dans les revuës, et s'il étoit possible antre les mains d'un Prince du Sang, ou d'un Maréchal de France, ou au-moins d'un Lieutenant-Général, en metant sa main dans la main du Prince.

     Il seroit bon aussi que celui qui prête le serment, avant de le prêter, eût doné son épée à quelqu'un de la suite de celui qui reçoit le serment ; et qu'alors celui-ci prenant l'épée, et la donant à celui qui a prêté serment, lui dit ; Monsieur, cète épée est au Roi et à l'Etat, je vous la done à condition que vous ne la tirerez jamais pour aucun duël.

     Plût à Dieu que le Roi voulût bien faire l'honeur aux Maréchaux de France, aux Oficiers Généraux, et même aux Colonels, de reçevoir leur serment d'honeur ! Cète solennité feroit une grande inpression sur tout le monde, et il i a des cas où il faut des dehors pour persuader le Peuple.

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     Il feroit peut-ètre à-propos qu'en tems de Paix, d'ici à deux ou trois ans, quelques Maréchaux de France visitassent les Frontières, tant pour reçevoir les sermens d'honeur des Oficiers, que pour s'informer des quereles et des plaintes, et doner ainsi peu-à-peu vigueur à la loi, et s'informer de ce qui peut contribuër à la faire observer ancore plus exactement.

     Il seroit nécessaire que les Cadets ou Garde-marine prêtassent le même serment d'honeur.

     L'Edit pouroit de-même ordoner que dans les Provinces, les Gentilshomes à dix-huit ans doneroient la même parole d'honeur entre les mains des Subdélégués des Maréchaux de France, et qu'ils n'auroient nule préséance avant les Roturiers après dix-huit ans, qu'ils ne l'eussent prêté, et qu'ils n'eussent un imprimé du Formulaire, au pied duquel seroit le certificat de la prestation.

     Le Major du Régiment tiendra le Régistre des sermens, et il y en aura un dans chaque corps militaire.

     Chaque Subdélégué des Maréchaux

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de France aura de-même un Registre pareil à celui du Major.

     En 1651, un grand nombre d'Oficiers considérables signérent une déclaration publique, par laquele ils prometoient de ne se batre jamais en duël. Cete espéce de serment fut fort aprouvée. Mais 1°. on n'i aporta pas la forme et la solennité du serment et de la parole d'honeur. 2°. Il n'étoit pas universel. 3°. On en a discontinué l'uzage. 4°. On n'en a pas tenu Registre. Ainsi il n'est pas étonant que l'on en ait tiré si peu de fruit.

TROISIEME MOYEN.

Punitions Infamantes.

     Comme la source du duël est la crainte d'un faux deshoneur, il est à-propos d'i opozer la crainte d'un vrai deshoneur. On ne sauroit donq trop atacher de marques infamantes à la punition de ce crime. Ainsi celui qui auroit fait un apel, ou qui se seroit batu en duël, seroit mis en prizon pour lontems aux petites-maisons,

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et mis en curatele pour lontems, et cela pour avoir manqué à la parole d'honeur donée au Roi.

QUATRIEME MOYEN.

Punition des Aprobateurs du Duël.

     Il est certain que les hommes et les femmes qui aprouvent en conversation l'opinion qu'il est deshonorant pour l'ofanté de pardoner, ou de se plaindre, aprouvent folement une opinion très-opozée à l'intérêt de l'Etat en général, et très-pernicieuze pour leurs propres familles. Cète aprobation n'est donq pas seulement une vraie folie, par raport à ceux qui aprouvent ; mais comme elle est ancore trez-nuizible à l'Etat, parce qu'elle contribuë à soutenir et à faire durer cete maudite manie, il est certain que c'est une folie punissable, et qui mérite d'ètre reprimée par une punition deshonorante.

     On pouroit même mettre quelquefois sur le Téatre des scénes pour joüer ces aprobateurs et ces aprobatrices, aussi bien que les duëlistes.

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On peut plus tirer du Téatre que l'on ne panse, pour rectifier nos moeurs et nos opinions.

CINQUIEME MOYEN TRES-INPORTANT.

Interdire les Maitres-d'armes.

     L'Art qu'ensègnent ces Maitres-d'armes ne sert de rien dans un assaut ni dans une bataille, soit sur terre, soit sur mer. Un bon Grenadier riroit, si pour le perfectioner dans l'art de tüer beaucoup d'enemis en peu de minutes, on lui conseilloit d'aler aprandre son métier chez de pareils Maitres-d'armes. Ce que l'on aprand dans ces Ecoles, c'est donq uniquement à se bien batre en duël. Or là où le duël est interdit, n'en doit-on pas interdire les Maitres ?

     On ne s'antretient dans ces Ecoles que d'histoires de duëls, et de maximes très fausses sur l'honeur et sur le deshoneur, dont la Jeunesse s'empoizone avec beaucoup de facilité. Il samble que cet art n'a été nécessaire que dans les Règnes ignorans,

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où les combats singuliers se faizoient par permission du Roy.

SIXIEME MOYEN TRES-INPORTANT.

Défandre de porter l'épée.

     Les Oficiers Militaires ne portoient point d'épée à Rome : ils auroient trouvé aussi étrange que quelqu'un d'entr'eux en portat ordinairement une dans les ruës, aux temples, et dans les maizons, que nous trouverions étrange que quelqu'un d'entre nous portat toujours à Paris, dans l'Eglise, dans les ruës et dans ses visites, un mousqueton ou une halebarde. Et à dire le vrai, si nous consultions la raizon, nous trouverions qu'à l'exemple des Romains, nous devrions nous exemter de porter des armes, lorsqu'elles sont inutiles à notre sûreté, et incomodes à porter. Il faut laisser le soin et l'incomodité d'en porter, seulement à ceux dont le devoir est d'ètre toujours armez pour la sûreté du Roy et des Citoiens. Les Gardes,

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les Archers, en seroient beaucoup plus respectez, et les Citoyens plus en sûreté, si les scélérats, les emportez, étoient dezarmez.

     On pouroit substituër pour les Oficiers, et pour les autres Gentilshomes, une marque extérieure qui ne seroit point incomode ; dès-qu'on verroit sortir quelque Oficier avec une épée, on seroit bientot à la suite pour l'ampecher de se batre.

     Il est certain que ce grand nombre de quereles qui arivent necessairement au cabaret, au jeu, au bal, aux spectacles, et en cent autres rancontres, ne seroient jamais meurtriéres, si persone que les Gardes ne portoient d'épée. Or il n'est pas moins du devoir du Législateur, de prézerver ses sujets de ces sortes de meurtres et de blessures de rancontre, que de les prézerver des combats en duël.

     Nos Guerres Civiles de la Fronde avoient si bien acoutumé les Oficiers à ne point quiter leurs botes à Paris, qu'ils fezoient leurs vizites ordinaires botez : et comme c'étoit le bon air d'ètre toujours boté, beaucoup d'autres

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gens que des Oficiers prirent des botes pour se faire honeur, de sorte qu'il étoit presque honteux de n'en pas avoir. On en diminua la pezanteur ; ensuite on les fit propres, blanches et très-legéres, avec des talons rouges et des éperons dorez ; et on les portoit tous les jours, sans avoir aucun dessein de monter à cheval, sans même avoir de cheval.

     C'est aparement des Guerres Civiles que nous tenons aussi la mode de ne point quiter l'épée, quoique nous n'eussions pas plus de dessein de nous en servir pour ataquer ou pour nous defandre, que nous avions dessein de nous servir de nos botes et de nos eperons dorez pour monter à cheval : aussi à la fin nous avons oté les gardes de nos épées, et nous les portons si courtes, qu'il est vizible que ce n'est plus pour s'en servir qu'on les porte, mais pour ne se pas singularizer.

     Le bon-sens a enfin eu le crédit de nous défaire de nos botes sans aucun secours d'Ordonance, nous en avons renvoyé l'uzage à la guerre

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et aux voyages. Le Roi ne pouroit-il pas par le nouveau Réglement supléer à ce qui nous manque ancore de bon-sens à l'égard du port de l'épée, en donant aux Gentilshomes et aux Oficiers une marque sur leur habit ; et nous ordoner de laisser chez nous nos épées pour la guerre et pour les voyages, comme nous y avons déja laissé nos botes.

OBJECTION I.

     Si l'on ne porte plus d'épée à la vile, ni la nuit ni le jour, les Voleurs qui en auront ne craindront plus la resistance, et par conséquant ils voleront beaucoup davantage.

RE'PONSE.

     1°. Les Voleurs n'ozeront en porter, puisque s'ils étoient pris la nuit avec une épée, il ne faudroit pas d'autres preuves contr'eux pour les faire condaner.

     2°. Il est facheux de se laisser voler, mais il est ancore plus facheux de se faire tuër pour sauver sa bourse,

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qui est toujours peu de choze en comparaizon de la vie. Or quand un brave homme a une épée, il a bien de la pène à s'ampêcher de la tirer en pareille ocazion. D'ailleurs les Voleurs ont grand soin d'ètre les plus forts, et d'ataquer par surprize et avec avantaje.

SEPTIEME MOYEN.

Récompanser l'Ofansé qui se plaint
au Comandant, et l'Ofanseur qui
refuze l'apel.

     Ordinairement celui qui se plaint d'une ofanse ne mérite pas de récompanse pour se plaindre, et pour demander au Juge réparation de l'ofanse. Ordinairement l'Ofanseur qui refuze un apel, et qui en avertit le Comandant, ne mérite pas non plus une récompanse ; mais dans cète ocazion il en mérite, parce qu'il a le couraje de vouloir bien risquer de passer pour poltron dans l'esprit de ceux qui pansent comme le peuple sur le Deshoneur et sur la Valeur. Dans cète ocazion l'un

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est digne de loüange de se plaindre au Comandant, l'autre est aussi digne de loüange de l'avertir de l'apel, et de se soumetre à son jugement pour la satisfaction prétendüe. Il est même fort loüable d'observer la loi, d'ètre fidéle à sa parole d'honeur, et de randre ainsi un grand service à sa Patrie, malgré la bréche qu'il fait à sa reputation de bravoure, dans l'esprit du plus grand nombre de ses citoyens.

     Or tandis que ce fantome du faux Deshoneur subzistera, l'Oficier obéissant méritera d'ètre loüé, pour avoir tenu exactement sa parole d'honeur. Ainsi il paroit qu'il seroit à propos que le Comandant, en reçevant pareille plainte d'un Oficier insulté, ou l'avertissement d'un apel de la part de l'Apelé, en donât avis à la Cour ; afin que l'un et l'autre de ces Oficiers en reçussent une lètre d'honêteté et de remerciment du Ministre de la part du Roi, pour avoir exécuté si religieuzement sa parole d'honeur, avec promesse de la récompanser.

     Il est vrai qu'une pareille distinction

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honorable tombera assez souvant, surtout dans les comancemens, sur les moins braves, et même sur des poltrons : mais on peut répondre aussi qu'il n'i a aucun de ceux qui auront reçu pareilles letres, et pareilles recompanses, qui ne se sentent obligez dans les ocazions périlleuzes de marquer plus de courage que leurs camarades ; afin d'efacer l'inpression de manque de valeur qu'auroit pu faire, ou sa plainte au Comandant, ou son avertissement. Ainsi cete plainte, cet avertissement, seront pour eux un nouvel angajement pour se distinguer à l'Armée.

     D'ailleurs quand le Roi devroit récompanser durant quelques anées quelques Oficiers, qui dans le fond sont des poltrons, et les traiter comme les plus braves qui ont fait preuve de bravoure, comme avec pareilles récompanses on viendra-à-bout d'acoutumer tous les Ofansez, ou à se plaindre, ou à pardoner publiquement, et tous les Apelez à avertir le Comandant, ce sera toujours avoir tiré un prodigieux avantaje de ces Lètres honorofiques.

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     Il seroit bon ancore que quand il vaqueroit quelque Amploi, ceux qui auroient reçu pareilles lètres fussent toujours préférez, toutes choses presque égales. Il en coutera peut-ètre à l'Etat, de préférer quelques poltrons à un brave homme ; mais il faut se rézoudre à procurer à la Patrie un grand avantaje, lors qu'il n'en coute que peu pendant peu d'anées.

     Quand le nombre de ceux qui porteront leurs plaintes au Comandant sera multiplié, on poura juger alors que les quereles sont anfin parvenuës à se metre en régle, que la maladie est guérie ; et alors on ne donera plus de récompanses de distinction, pour avoir combatu contre le fantome du faux Deshoneur, lorsque ce fantome sera antiérement évanouy.

     Au reste la propozition de récompanser celui qui refuze un apel, n'est rien de nouveau. Cete pansée étoit déja venuë au Roi LOUIS XIII. en 1626, et à LOUIS XIV. son fils en 1643. Voici l'art. 14. de l'Edit contre les Duëls, du mois de février 1626.

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     Et d'autant que quelques-uns se voïant apelez, se pouroient angager au combat, non par la seule fureur et passion brutale comme il arive souvant, mais par la crainte d'ètre soupsonez de manquer de valeur et de courage s'ils refuzoient d'y aler : pour lever cete vaine apréhansion, et en outre récompenser le mérite et sagesse de ceux qui conduits par la raizon, par l'amour et crainte de Dieu, ou par un dézir religieux d'obéïr à nos Loix, refuzeront le duël étant apelez, et se rezerveront à amploier leur courage aux ocazions légitimes qui le peuvent requerir pour le bien de notre Service et l'avantage de notre Etat. Nous déclarons que nous reputons et reputerons toujours tels refus pour marques et temoignages d'une valeur bien conduite, digne d'ètre amployée par nous aux Charges Militaires, et plus honorables et importantes, comme nous prometons et jurons devant Dieu de les en gratifier très-volontiers, quand les ocazions s'en ofriront.

     Comme il est à craindre que quelqu'un

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ne veuille faire quelques railleries contre celui qui reçevra pareilles Lètres honorifiques, et qu'ils ne veuillent faire antandre qu'il aura eu à bon marché une pareille distinction, il est nécessaire de les prevenir, et qu'ils sachent par le nouveau Réglement, qu'ils seront traitez non seulement comme ceux qui aprouvent l'infame voye du Duël, mais ancore comme mutins qui le conseillent ; le Comandant les fera arêter, en écrira à la Cour ; et si le fait est prouvé, ils seront castez honteuzement à la tête du Corps.

CONCLUZION

     On peut dire en général que les Homes se guérissent rarement de leurs préjugez et de leurs erreurs, par la force et par la violance, ce moien n'a pas de proportion avec la persuazion : mais ils s'en guérissent, les uns par l'exemple de leurs camarades, les autres par l'opozition qu'ils remarquent entre ces préjugez et des véritez constantes ; ceux-ci par l'estime qu'ils ont pour des persones

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sages qui ont des opinions contraires, ceux-là par leurs propres réflexions ; quelques-uns par l'évidence des raizons qu'on leur aporte, presque tous par les marques de mépris et d'ignominie que l'on atache à ceux qui jugent et qui se conduizent suivant ces préjugez.

     Or comme il s'agit ici d'un faux préjugé assez répandu dans le vulgaire de la Noblesse Militaire, rien n'est plus sage que de charger le seul ordre de la Noblesse, et surtout les plus braves et les plus sansez d'antre eux, d'invanter, d'examiner, et de metre en euvre les moïens les plus convenables et les plus proportionez à l'erreur, et à la coutume extravagante, injuste et pernicieuse, d'une partie de la Nation.

     Cete opinion Gotique a duré en France onze ou douze cens ans. Elle y a plus duré que le gout Gotique, et quels ravajes n'i a-t-elle pas causez ? Nous-nous somes peu-à-peu défaits des épreuves extravagantes par le feu et par l'eau, et des combats en champ clos. Nous somes parvenus à santir

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le ridicule de ces moeurs barbares et grossiéres : et c'est ce qui me fait espérer que nous-nous deferons anfin de ce malhureux reste de barbarie, dans un siécle où l'on se pique de bon esprit et de discernement. Ainsi je croi qu'il est très-possible que nous voyions, en peu d'anées, ces malheurs antiérement cessez. Ce qui est de certain, c'est que le mal est ancore très-grand quoique très-caché, qu'on ne le guérira jamais par des punitions capitales, parce qu'elles sont excessives, tandis que l'erreur sur le Deshoneur durera.

     Il faut donq comanser à oter cète excuze légitime, en détruizant peu-à-peu la fausse opinion qui en est le fondement. Or peut-on espérer que cète opinion se détruize d'elle-même ? Je soutiens donq qu'il est trez-important de faire examiner ce Mémoire, et les autres sur cète matiére, par un Bureau compozé des Maréchaux de France, et de quelques autres Oficiers Généraux, si l'on veut tanter des remédes proportionez

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à l'espéce de maladie si anciene et si pernicieuze, dont nous somes toujours afligez.

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REFLEXIONS
SUR LA VIE DE SOCRATE
ET DE POMPONIUS ATTICUS,

Deux des Hommes les plus sages et les
plus hûreux de l'Antiquité.

DISCOURS PRELIMINAIRE.

     Les Hommes n'agissent, durant leur vie, que pour diminüer leurs maux, ou pour augmenter leurs biens.

     La crainte de la douleur, le dézir du plaizir, voilà le seul ressort de toutes les actions des Hommes.

     Chacun pour augmanter son bonheur, prand diférantes voies. Les uns soupirent après les Amplois Publiqs, les autres prenent la voie du Comerce, d'autres la voie des Armes, d'autres l'Etat Ecleziastique, d'autres prenent des Charges à la Cour. Les uns veulent vivre libres

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du soin du ménage ; d'autres veulent une femme et des anfans ; d'autres se contantent de la vie mole et paresseuze, et aiment mieux moins de plaizir fort sansibles ; les autres aiment mieux plus soufrir, et santir plus de plaizirs et plus grans. Les Paresseux mètent une partie de leur bonheur à éviter les pènes, leur vie aproche un peu du someil, où l'on ne sant point de mal. Les Tampéramens actifs sont pour ainsi dire plus vivans, et sont aussi, ou plus nuizibles, ou plus utiles à la Société, que les Paresseux.

     Je ne parle point à ceux qui cherchent la vie hûreuze dans les Amplois Publiqs, j'en parlerai peut-ètre ailleurs. Je me borne ici à examiner la maniére de se randre des plus hûreux dans la Vie Privée, dans la condition de ceux qui aiment mieux ètre gouvernez que de gouverner, et cela parce que c'est la Vie la plus comune.

     Prétandre que la vie d'un homme peut ètre telement hûreuze qu'il n'i ait jamais rien à soufrir, ni du coté des sens, ni du coté de l'esprit,

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c'est une prétantion chimérique.

     Le Bonheur Suprème, le Souverain Bonheur, la plus Grande Félicité de cete Vie, ne peut donq jamais supozer qu'un homme n'aura jamais rien à soufrir, mais seulement qu'il aura moins à soufrir que ses pareils, et qu'il goutera plus de plaizirs, et qu'il les goutera d'une maniére plus sansible qu'eux. Ainsi l'on peut dire que nul Siécle, nule Nation, nule Condition, n'a jamais vu un homme exemt de toute soufrance ; mais que chaque Condition, dans chaque Roïaume, dans chaque Canton, a son prémier hûreux, son modéle de bonheur. Celui-là soufre moins de douleurs, moins de pènes, et goute plus de plaizirs et plus lontems qu'aucun autre de sa condition, plus de jours ramplis de divers santimens agréables, et moins de chozes desagréables à soufrir. Voilà le degré où le Sage doit se borner, à l'égard du bonheur de cete Vie. Une Vie longue uniquement compozée de jours tous ramplis de grans plaizirs sans avoir rien à soufrir, est une pure chimére, qui par la nature du plaizir

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même est absolument impossible.

     C'est que le plaizir ne se fait santir que par la nouveauté ou la renouveauté des objets, et par la dispozition nouvèle ou renouvelée de nos organes.

     La longue uniformité diminüe, et anéantit nos plaizirs.

     Outre la nouveauté, les plaizirs ne sont grans qu'à-proportion qu'ils ont été lontems et fortement dézirez. Or ces dézirs vifs et longs, sont des pènes vives et longues.

     Les réflexions que l'on fait sur la Vie des Homes Illustres ont cela de particulier, c'est qu'elles sont à la portée de beaucoup plus de Lecteurs, elles sont beaucoup plus intéressantes, et infiniment plus utiles, que la plupart de celles que l'on peut faire sur des sujets de Morale et de Conduite Spéculative, qui ne sont point atachez à un objet particulier : et voilà pourquoi j'estime beaucoup davantaje la Morale historique de Mr. Rolin, que la Morale abstraite et métafizique de Senèque, et de nos Moralistes modernes.

     Nous voïons dans les Ecrits qui

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nous restent sur la Vie des Hommes Illustres, que l'on s'est bien plus apliqué à nous peindre leur valeur, leur modération, leur prudence, leur habileté dans les afaires, leurs talans, leur génie pour la guerre, leur éloquance, leur crédit sur les Esprits, leur puissance sur les Peuples, qu'à nous représanter naïvement le fruit qu'ils ont tiré de leur fortune, de leur condition, et de leurs qualitez personèles, pour augmanter le bonheur de leur vie. Aussi en lizant les actions et les antreprizes des Hommes Illustres, nous aprenons bien plus les moïens de faire du bruit comme eux dans le Monde, qu'à i vivre plus vertueux et plus hûreux.

     Nous voïons assez l'idée que l'on avoit de leur mérite, et de leur puissance : nous ne voïons jamais assez exactement l'idée que l'on avoit de la grandeur de leur bonheur, et de combien ils étoient plus hûreux que leurs contemporains, soit de même condition, soit de condition diférante. Or nous verrons tout-à-l'heure, combien la diférance qu'il i a entre les conditions basses et pauvres,

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et les conditions élevées et riches, aporte peu de diférence reèle entre le bonheur et le malheur des Hommes.

     On nous a marqué soigneuzement les plans des antreprizes dont les Hommes Illustres sont venus-à-bout, rarement le plan de félicité qu'ils s'étoient proposez, et moins ancore le degré de bonheur où ils sont arivez par leurs travaux : et cepandant c'étoit ce plan de félicité qui etoit la véritable clef du chifre de leur conduite, l'unique ressort de leurs actions, et ce qui pouvoit doner une antiére conoissance des moïens dont ils s'étoient servis pour passer leurs pareils en bonheur. C'étoit ce qui méritoit le plus l'atantion du Lecteur, et ce qui pouvoit le plus le porter à suivre leurs traces, sur ce qui leur avoit le mieux réussi.

     Ce qui est de plus éclatant dans les Amplois, n'est pas toujours ce qui cause a l'esprit plus de tranquilité, plus de joye, plus de plaizirs purs et délicats. C'est souvant dans la vie de Citoyen particulier que l'on reçoit les plus fréquantes et

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les plus solides satisfactions, et c'est ces vies de Particuliers que les Historiens ont presque toujours négligé d'écrire avec un peu de soin. Aparemment que ces Historiens n'avoient, ni assez de sagesse pour en voir l'inportance, ni assez d'esprit pour nous dire ce qui pouvoit nous ètre utile.

     Anfin il est aizé de voir qu'en nous peignant les Hommes Célébres, ils ont plus vizé à nous les reprezanter grans et dignes d'admiration, que sages et dignes d'anvie : et en cela ils ont plus deziré de célébrer la mémoire des Morts, que d'augmanter le bonheur des Vivans.

     Il seroit à dézirer que ceux qui écrivent la vie de ces Conquérans, de ces Hommes qui ont fait dans le Monde beaucoup plus de bruit que les autres, voulussent plus s'atacher à découvrir le point de bon esprit, et le point de bonheur où ils ont ateint, et à rechercher les cauzes de la grandeur de leur fortune. C'est que chacun est curieux de savoir si efectivement il i a plus de bonheur

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à atandre de la patiance, de l'aplication, et de la vertu, que des richesses, de la faveur, et de la fortune.

     Deux Hommes dans l'Antiquité ont particuliérement atiré mon atantion par leur bon esprit, et par la conduite sage qu'ils ont tenüe pour se randre plus hûreux que leurs pareils. Socrate chez les Greqs, Pomponius Atticus 400 ans après chez les Romains. Le Greq d'une condition pauvre et très-comune, le Romain très-riche et d'une condition distinguée.

     Tous deux, dans une condition privée, ont comansé par chercher à mener une vie hûreuze ; ensuite pour y parvenir, ils ont mis en euvre les qualitez qui ont fait leur mérite et leur réputation, j'en uzerai de-même dans mon Ouvrage. Je suivrai, dans ma peinture, cet ordre naturel qu'ils ont suivi dans leur conduite ; je dirai les plans de félicité qu'ils se font faits, et la maniére dont ils les ont exécutez.

     Cète étude m'a plû, elle m'a paru utile. Et qui a-t-il après tout de

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plus utile, que d'étudier la sagesse dans les plus sages, et de voir en eux, comme dans un tableau, ce que peut pour la félicité le bon uzage de la raizon ?

     Il me samble que l'on ne sort guéres de l'étude du caractére des Grans Hommes, que plus calme, plus fort, et si je l'ose dire plus grand, plus indépandant, plus estimable, que l'on n'étoit : on i respire un air sain, qui done à l'ame le calme dézirable, et cète précieuze tranquilité qui est la baze du bonheur.

     Les plaizirs inocans, simples et naturels, qui sont les délices des Ames saines, se prézantent envain aux Hommes agitez de la fiévre des passions, ils n'y font nule atantion : ce font des espéces de foux, de force-nez, qui ne sont ocupez que de ce qu'ils soufrent, et qui ne soupirent qu'après la fin de leurs soufrances : et comme ils ont toujours quelque place plus élevée, quelque degré de pouvoir à dézirer avec violance, ils ont toujours quelque choze à soufrir.

     Ce ne sont point ici des spéculations

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abstraites sur la Morale, qui faute d'ètre atachées à un Objet déterminé, font marcher le Lecteur vers la Vérité par un chemin escarpé dans un peys inconu, et laissent toujours une espéce de crainte de tomber dans l'Erreur et dans l'Illuzion. Ce ne sont point ici de ces raizonemens métafiziques, qui après avoir fatigué l'esprit par trop d'atantion, sortent bientôt après de la mémoire, parce qu'ils ne se trouvent liez à aucunes images sansibles et particuliéres qui les i puissent retenir.

     Ce sont ici à-la-vérité des réflexions, plutôt qu'une simple narration d'évenemens : mais comme elles sont atachées à des Faits particuliers, à des Hommes que l'on prand plaizir à se représanter, cela fait que la vérité s'en fait santir à ceux-mêmes qui n'ont nule habitude à mediter : cela fait qu'elles antrent plus facilement dans l'esprit, par le secours de l'imagination : cela fait que l'unité de l'Objet les tient plus liées ansamble, qu'elles s'en soutienent mieux les unes les autres,

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et qu'outre leur beauté particuliére, elles ont ancore la beauté du tout ansamble, et qu'elles peuvent faire sur l'esprit des Lecteurs une impression plus vive, plus durable, et par conséquent plus utile.

     Dans les Histoires vraies qui sont écrites sensément, nous puizons sans i panser des maximes inportantes qui nous servent tous les jours, ou de prézervatifs, ou de remédes contre les malheurs où nous somes sujets ; nous-nous formons nous-mêmes des regles, qui nous conduizent à faire de notre condition le meilleur uzage que nous en puissions faire pour augmanter nôtre bonheur.

     Tout a été tanté par les Anciens, pour se randre plus hûreux que leurs pareils : il n'est question que de les étudier, et de voir la conduite qu'ils ont tenüe, le succez de leurs desseins, et le fruit des maximes qu'ils ont suivies.

     Pluzieurs Grans Hommes ont écrit de la Vie Hûreuze. J'écris sur le meme sujet, mais d'une maniére diférante. Je veux des exemples,

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et des exemples vrais. Je veux des réflexions, et des réflexions qui naissent des exemples. Il faut de l'Histoire, car il faut plaire : mais il faut que l'Histoire soit utile, et qu'elle soit par conséquant comme le bloq de marbre, qui reçoive sa plus belle forme de la justesse et de l'étandüe des réflexions.

     S'il est vrai que l'on ne sauroit en trop de maniéres intéresser les Hommes à suivre des maximes raizonables, je ne sai si je me trompe, mais il me samble que les petits Ouvrages faits sur le plan qu'est fait celui-cy, où l'on voit que la vraie habileté, et les sources du bonheur de toutes les conditions, se trouvent uniquement dans la pratique de la Justice et de la Bienfaizance, seroient les plus propres de tous à doner aux Lecteurs de l'estime et du gout pour une conduite sansée et vertueuze : et j'ose dire, que regarder de ce poinct de vüe les plus belles actions, les moeurs et la sagesse des Anciens, c'est tirer de leurs exemples et de leurs écrits la plus grande utilité que nous puissions en tirer.

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     Il i a des Vertus qui nous regardent nous seuls, qui ne vizent qu'à notre propre bonheur, sans aucun égard au bonheur des autres : telle est la tempérance dans notre regime, et la prudance dans nos afaires. Il i en a d'autres qui vizent à-la-vérité à l'augmantation de notre propre bonheur, mais c'est une sorte de bonheur qui nous doit revenir comme par réflexion du bonheur que nous procurons aux autres : telle est l'observation de la justice dans le comerce de la vie, telle est la bienfaizance, telle est surtout la patiance dans les injures, qui fait la plus grande partie de la Bienfaizance ; car c'est faire du bien, que de pardoner aux autres, les ofanses que nous en reçevons.

     Le Juste rand exactement tout ce qu'il doit, et ne demande jamais rien au-delà de ce qui lui est dû. Il ne done jamais aucun sujet de se plaindre ; et c'est un grand article pour éviter les desagrémens de la Societé, parce que l'on rancontre souvant des gens injustes dans leurs prétantions.

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     Le Bon, ou le Bienfaizant, va plus-loin que le Juste. Il done du sien, de l'aveu même de ceux à qui il done : comme indulgent, comme patiant, il demande moins qu'il ne lui est dû, de l'aveu même de ceux qui lui doivent : non seulement il n'i a rien à perdre dans son comerce, mais chacun sant qu'il n'y a qu'à gagner : il est ravi de pouvoir panser avec vérité, qu'il fait plus pour ses parans, pour ses amis, pour sa patrie, pour sa femme, pour ses anfans, pour ses domestiques, pour ses voisins, et pour chacun des autres hommes, qu'ils ne font pour lui.

     Plût à Dieu que Plutarque, dans ses Vies et dans les Comparaizons de ses Hommes Illustres, eût suivi un plan samblable à celui-cy ; et qu'il eût toujours constament considéré les Hommes par les cotez de leurs bonheurs, et de leurs malheurs, par les cotez de leur raizon, et de leurs passions qui les rendent fous, par les bons et les mauvais partis qu'ils ont pris ! Mais ce qu'il n'a pas fait, d'autres

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pouront un jour l'exécuter[2].

     Il manquoit alors un haut degré à la Raizon Humaine, pour nous consoler dans nos malheurs, dans les tems de dégout, d'ennui, de chagrin, d'afliction, et par conséquant pour nous randre la vie incomparablement plus hureuze. C'étoit une conoissance certaine de la toute puissance, de la justice, et de la bienfaizance infinie de Dieu, de la durée éternelle de notre esprit, et par conséquent de l'espérance bien fondée d'une vie hûreuze pour ceux qui auroient été plus ressamblans à l'Etre parfait par la Bienfaizance.

     Ils avoient aperçu quelque choze de ces Véritez, mais fort obscurément, et comme au travers d'un nüage épais. Ainsi il n'étoit pas fort étonant qu'ils tirâssent peu de secours pour leur bonheur, de la faculté que nous avons de santir

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beaucoup de plaizir par de grandes et de belles espérances.

     Il samble qu'il n'étoit pas dificile à Socrate, de faire les mêmes méditations que Descartes fit plus de deux-mille ans après, pour découvrir qu'aucune portion de matiére, ni grande ni petite, ni solide ni liquide, ni ronde ni quarrée, ni mole ni dure, ni en mouvement ni en repos, ni anfermée dans des canaux ni hors des canaux, ni opaque ni transparante, ni chair ni os, ni grossiére ni déliée, ni troüée et poreuze ni non poreuze, ni divizible ni indivizible, ni feu, ni terre, ni air, ni eau, n'étoit capable, ni de santir la reprézantation d'aucune portion de matiére, ni de santir la douleur d'une brûlure, ni d'une piqueure, ni d'une égratignure, ni d'amertume, ni de chagrin, ni de crainte ; ni de santir le plaizir des diférans goûts, ni d'aucun chatouillement, ni le plaizir de l'admiration, ni le plaizir de l'espérance.

     Il lui eût été facile de conclure qu'il i avoit donq dans notre moi quelque autre choze que la matiére

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qui santoit, que c'étoit par conséquant une substance qui sent, très-distincte et très-diférante de cète machine plaine de canaux, plaine de liqueurs, qui fait une segonde substance dont est compozé ce même moi.

     Comme il savoit que les parties de nos corps ne périssent point, mais qu'après notre mort elles subsistent toutes et toujours dans le Monde, mais que les unes s'échapent dans l'air, et que les autres deviènent des parties d'eau ou de terre ; il ne devoit pas atribüer une moindre durée à un esprit indivizible, à une substance qui est incomparablement plus parfaite, qu'aucune portion de matière qui ne sant rien, et qui ne panse à rien.

     Ainsi la simple raizon pouvoit lui démontrer, comme à Descartes, l'immortalité de notre ame. Or Dieu fait quelles importantes conséquances il est facile d'en tirer, et entr'autres l'espérance bien fondée d'une segonde Vie eternelle et hûreuze, destinée aux plus vertueux, à ceux qui ressembloient le plus à Dieu en perfections, et surtout en bienfaizance

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envers tout le monde. Voilà ce que les Sages d'aujourdui tiennent de la Raizon, et ce que les Ignorans de notre tems tiènent de la Foi des Ecritures révélées et de la Tradition.

     Mais cète esperance forte et active, si inportante à l'augmantation du bonheur même de cete Vie, Socrate et Atticus en ont été privez, aussi leur bonheur n'est-il pas comparable au nôtre : mais avec le secours de leur sagesse, ils ont été des plus hûreux d'entre leurs Contemporains, et c'est ce que nous alons examiner, pour profiter nous-mêmes d'une partie de leur sagesse, et même de leurs fautes.

SOCRATE.

     Socrate vivoit il i a environ deux-mille deux cens ans parmi les Greqs, à peu prez en même tems que Confucius, le Socrate des Chinois. Il étoit fils d'un pauvre Sculteur, quelques-uns dizent d'un Potier, ou plutôt d'un Sculteur en terre, d'un faubourg d'Atènes ; sa mère étoit Sage-femme.

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     Il aprit dans la boutique le métier de son père ; mais comme il avoit l'esprit naturèlement vif et curieux, il antandoit quelquefois des discours publiqs de certains Savans illustres, tantôt sur diverses parties de la Filosofie, tantôt sur l'Eloquence qui étoit alors l'Art le plus estimé, et il les antandoit avec beaucoup d'atantion. Le plaizir qu'il ressantoit à-mezure que son esprit se trouvoit éclairé de nouvèles lumières, lui donoit un ampressement inconcevable pour aler écouter ceux qui avoient le plus de réputation.

     Il eût bien voulu se trouver plus souvant à ces discours, et en raizoner quelque tems avec quelques-uns des Auditeurs : mais il étoit rapelé à son travail, et par ses parans, et par la necessité où il étoit de gagner de quoi subsister.

     Il est vrai qu'il avoit des avantajes considérables, que n'avoient point les anfans des riches citoïens. L'un, que revenant à ces discours avec une soif d'aprandre, augmantée par l'atante de pluzieurs jours, il aportoit une toute autre atantion que ceux qui

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avoient la liberté de les antandre tous les jours, et pénétroit par conséquant bien mieux le sens du discours de celui qui parloit. L'autre, que de retour chez lui, avec le secours d'une bone mémoire, les pansées et les raizonemens de ces Savans lui revenoient à l'esprit durant la journée, et même pendant son travail : ce qui lui donoit le loizir de remâcher pour ainsi dire, de digérer, et de se randre propre, par la méditation et par diférantes aplications, tout ce qu'il avoit trouvé de bon et de vrai dans leurs discours.

     Avec cète sorte d'étude, et presque sans rien lire, il fit en peu d'années un progrez, dont lui-même ne conoissoit pas l'étandüe ; et ce qu'il n'avoit fait que pour son seul plaizir, ne laissa pas d'ètre dans la suite la cauze de sa fortune. Car j'apèle fortune pour un Artizan, un petit revenu qui le dispansant de travailler pour subsister, lui done le loizir nécessaire pour cultiver sa raizon, et la raizon des autres ; et de quoi vivre sans inquiétude, et plus comodément

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qu'il n'eût fait de son travail même.

     Voici commant la choze se passa. Criton Riche citoien d'Atènes, jeune-homme d'esprit qui aimoit les Siences et les Beaux Arts, antra un jour par hazard pour éviter la pluye dans la boutique de Socrate, et s'arêta à le voir travailler. Il se mit à lui faire des questions sur son métier, auxquèles Socrate satisfit d'une manière à faire aperçevoir qu'il avoit plus de conoissance que les gens de sa profession. Ses réponses lui atirèrent de nouvèles questions sur de nouveles matières. Criton surpris de la profondeur, de la nèteté, et de la vivacité de cet Esprit, prenoit un fort grand plaizir à l'antandre, il voulut dès-lors ètre de ses amis ; il le venoit voir souvant ; et quelque tems après, fâché de voir un homme de ce mérite assujeti à travailler pour subsister, il lui fit une donation avec laquèle Socrate fut dezormais antièrement maitre de son loizir, et en état de cultiver son esprit par la lecture et par le comerce des Gens-d'esprit et des Savans.

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     Il avoit anviron 25 à 30 ans, lorsque ce changement ariva dans sa fortune ; il quita donq le métier de Sculteur, ou du-moins il ne travailla plus que pour son plaizir ; et l'on ne fait mantion d'aucun de ses ouvrajes, si ce n'est des trois Graces que l'on voïoit ancore lontems après sa mort, derrière les murailles du château d'Atènes.

     Son premier plan de félicité fut d'imaginer qu'il aloit anfin satisfaire, tranquilement et à loizir, la grande inclination, et la merveilleuze avidité qu'il avoit pour les Sciences : car il regardoit ancore alors avec admiration les Savans illustres, et bornoit son bonheur à jouïr un jour de la même considération dont ils joüissoient ; il ne voïoit rien de plus flateur, que la grande réputation que donoit l'Eloquance ; il croïoit qu'il n'i avoit rien de plus dezirable que d'y parvenir.

     Il prenoit aussi un plaizir infini à découvrir les cauzes de quelques fénomènes de la Nature, qui lui paroissoient auparavant, ou inexplicables, ou prodigieux. Il voïoit dans

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les Météores, dans les Plantes, dans les Animaux, dans les Minéraux, dans le prodigieux éloignement des Astres, et dans la régularité de leurs mouvemens, un champ immanse de chozes curieuzes à conoitre. Voilà ce qui le détermina à se jeter, avec toute l'ardeur de la jeunesse, dans ces sortes de conoissances. Il suivit donq avec grand soin les Orateurs célèbres, les Professeurs qui fezoient des lessons d'Eloquence, et les plus fameux Fiziciens et Astronomes de ce tems-là.

     Socrate passa ainsi quelques anées de sa vie trez-agréablement, tandis qu'il aprenoit avec facilité et en peu de tems, ce qui avoit été découvert avant lui avec pène durant pluzieurs siècles : mais quand il en sçut autant que ses Maitres, et qu'il santit la pène qu'il i avoit à pénétrer plus-loin qu'eux, il comansa à comparer les Siances entre elles, par raport à l'augmantation de son bonheur, et du bonheur de ses citoiens ; et il s'aperçut anfin qu'il s'étoit trompé en deux chozes, dans son plan de felicité. La prémière, en s'imaginant

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qu'il satisferoit toujours avec la même facilité le goût qu'il avoit pour les nouvèles Véritez. La segonde, en se persuadant qu'il sufizoit d'ètre plus savant Fizicien, et plus éloquent que les autres, pour ètre plus hûreux.

     Ce qui comansa à le desabuzer, c'est qu'en voyant de plus prez ces Hommes illustres pour l'Eloquence, et pour la conoissance des Cauzes Naturèles, il vit que leur réputation, et leur considération, étoit bien moins étandüe qu'il ne se l'étoit imaginé ; et qu'il i avoit des Gens d'esprit et de considération dans les Afaires Publiques, et dans le Comerce du Monde, qui sans ètre savans ne laissoient pas d'ètre fort aimez, fort estimez, et en grande considération ; et qui, par leurs talans et par leurs vertus, goutoient, du-moins autant que les Gens de Lètres, les plaizirs de la Gloire. Il remarqua que les Savans avoient leurs chagrins, leurs dégoûts, leurs anvieux, leurs enemis ; il les trouva la plupart ocupez d'ambition, de jalouzie, de haine ; anfin sujets aux

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mêmes maladies de l'ame et aux mêmes vices, et à-peu-prez aussi mécontens de leur condition, que les Hommes du comun.

     Lui-même parvenu à en savoir autant et plus que ses Maitres, observa que passé un certain poinct dans les Siences, où l'on trouve le champ de la curiozité défriché par ceux qui nous ont précédé, et que l'on parcourt avec autant de rapidité que de plaizir, parce qu'on le parcourt avec beaucoup de facilité ; le reste est plain d'obscuritez et de doutes, et si dificile à défricher, que souvant la pène de la découverte passe le plaizir qui en revient.

     Il remarqua d'un autre coté, que la possession de toutes ces Conoissances qu'il avoit tant dezirées, et qu'il avoit aquizes avec tant de plaizir, lui étoit peu à peu devenüe presque insansible ; que les Siences ne lui avoient produit de plaizir vif que dans l'aquizition même, et que dezormais le plaizir de l'aquizition aloit devenir plus rare pour lui : parce que les Conoissances qu'il pouvoit espérer au-delà de celles des Savans de

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son tems, aloient devenir pour lui fort lantes et fort pénibles.

     Son estime pour les Sianses que l'on apèle curieuzes, comansa donq fort à diminüer ; et au lieu de les regarder avec la vénération dont il les avoit autrefois regardées, il se contanta de les mètre au nombre des autres amuzemens d'esprit qui sont du goût des honêtes gens ; et santit anfin après beaucoup de reflexions, que les Hommes les plus hûreux étoient ceux qui avoient le moins à soufrir des autres, qui étoient les plus patiens, et qui en étoient les plus aimez, les plus estimez, et les plus recherchez, à cauze de la douceur et de l'agrément qu'ils aportoient à leurs amis dans le comerce ordinaire de la vie, et à cauze de l'utilité qu'ils aportoient à la République dans les fonctions des Amplois Publiqs.

     Il vit que pour cet efet il faloit ètre juste envers tout le monde, et bienfaizant envers le plus grand nombre que l'on pouvoit. Il comprit une grande vérité, c'est que chacun devoit inputer la plupart des contradictions qu'il rancontroit dans le comerce,

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beaucoup plus à ses défauts, à ses impatiances, à ses petites injustices, et au manque de bienfaizance, qu'aux vices et aux défauts de ceux avec qui il avoit à vivre.

     Ainsi il comansa à s'examiner avec plus d'atantion, sur ce qu'il devoit aux autres, sur ce qui lui étoit dû, et sur ce qu'il pouvoit faire de bien et de plaizir à sa femme, à ses anfans, à ses domestiques, à ses amis, à ses voizins, à ses citoyens, et même aux autres homes.

     Il étudia avec plus d'atantion la Sience des Bones Moeurs, Sience beaucoup supérieure à l'Eloquence, à la Fizique, et à l'Astronomie : et comme elle regardoit la meilleure métode de contribüer à augmenter en même tems son propre bonheur et le bonheur des autres, il jugea dezlors que cète Sience étoit seule digne de son aplication la plus sérieuze.

     On pouvoit s'étoner commant ayant vu la grande utilité des discours, et des traitez de la Morale, pour randre les Homes plus hûreux, il ne vit pas ancore que des règlemens politiques

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pour récompanser ceux qui auroient plus de vertus, et de plus grans talans utils à la Societé, seroient bien plus inportans au bonheur de la Société, que tous ces discours de Morale. Mais les plus grans Esprits ont leurs bornes, et ils ne sont effectivement grans que par comparaizon aux autres Esprits de leur siècle.

     Il tira cepandant un grand avantaje des Siances qu'il avoit étudiées, mais beaucoup moins des matières que l'on i traite, qui par elles-mêmes sont assez peu propres à former un homme sage, que par les habitudes à l'aplication, et par les métodes avec lesquèles ils les avoient étudiées.

     Rien ne donne tant de force à l'esprit que l'aplication continuèle, durant pluzieurs anées. L'atansion, et surtout une atansion suivie, est à l'esprit, ce qu'un long et fréquant exercice est au corps ; ils tirent l'un et l'autre de cète source toute leur force.

     Or Socrate, avec la vivacité de la jeunesse qui n'antreprand rien qu'avec passion, excité par le plaizir de la Curiozité

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et de la Nouveauté, animé de l'amour de la Gloire, piqué d'une loüable Emulation, avoit aporté une atansion toute particulière à l'étude de ces Siances curieuzes, et s'étoit ainsi randu l'esprit très-étandu, très-pénétrant, et tout propre à réüssir parfaitement à toutes les chozes où il pouvoit s'apliquer.

     Il faut atandre de sa propre expérience, de la maturité de l'âge, et des ocazions diverses du comerce des Hommes, les conoissances nécessaires pour juger sainement de ce qui peut le plus contribüer au bonheur ou au malheur de chacun : mais ce qu'on peut faire de mieux pour devenir plus sage et plus hûreux que les autres, c'est en atandant cète maturité d'âge, et cète expériance des chozes de la Vie, d'aquerir d'un coté de la force et de la pénétration, et de multiplier ses diverses conoissances, pour mètre l'esprit en état de choizir celles qui méritent le plus notre atansion, telles que sont celles qui regardent les moeurs douces et bienfaizantes.

     Tout cela se ranja ainsi par hazard,

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et tout naturèlement, dans la vie de Socrate. Il amploïa toute l'ardeur de la jeunesse à exerçer son esprit dans des Siances peu utiles mais dificiles, et il en raporta un esprit tel qu'il eût pu le souhaiter, pour faire facilement de grans progrez dans la Sianse qui ansègne à se bien conduire, et à bien conduire les autres, pour devenir plus hûreux.

     La plus forte inclination de Socrate, la principale source de ses plaizirs et de son bonheur, étoit d'exceller au-dessus de ses pareils, et d'exceller de beaucoup ; et cète même inclination faizoit qu'il ne vouloit exceller, que dans ce qui étoit de plus excellant. Il avoit beaucoup d'ardeur pour le plaizir de la Distinction et de la Gloire : mais dez-qu'il conut la diféranse des diverses especes de Gloire, il ne voulut plus que de la meilleure ; ainsi il n'étoit pas moins apliqué à bien discerner celle qui étoit du plus grand prix, qu'à trouver les moïens de l'aquerir.

     Les autres sortes de Plaizirs furent pour lui toute sa vie peu sansibles, en comparaizon de celui-là : et

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en se livrant dans sa jeunesse à la passion pour la conoissance des Cauzes Naturèles et pour l'Eloquence, il se livroit bien moins à la curiozité ou au simple dezir d'aprandre quelque choze de nouveau, qu'au dezir qu'il avoit d'aquerir par ce moïen un mérite éminent et une réputation distinguée.

     Ainsi dez-qu'il eût reconu que le mérite d'excellent Orateur, d'habile Astronome, de grand Fizicien, n'étoit pas le mérite le plus estimable, et qu'il valoit mieux pour soi, et pour les autres, ètre le plus juste et le plus bienfaizant, et par conséquant le plus patiant, il se jeta tout antier dans l'étude et dans la pratique de la Vertu ; et ne se soucia plus d'ètre savant, ni d'ètre estimé savant que dans la Siance des Moeurs inocentes et vertueuzes ; car il n'étudia que superficièlement la Politique.

     Il ne sonja plus qu'à avancer tous les jours dans cète Siance, et à devenir un des plus sages particuliers de son siècle. J'antans ici par le mot de sage, celui qui fait de sa condition

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tout ce qu'il en peut faire de mieux, soit pour son propre bonheur, soit pour le bonheur des autres ; et ce fut ce qui le détermina à ne plus étudier que la Morale.

     Sa sajesse croissoit tous les jours ; et sa réputation, fruit de cete sajesse, croissoit à-mezure, et lui atiroit souvant le plaizir d'ètre distingué sans crédit par les persones du plus grand crédit.

     Il comprit de bone heure que l'on ne peut chercher la Gloire d'un prix médiocre, sans perdre de vuë, et sans négliger celle qui est du plus haut prix : mais on ne le vit jamais tanté d'aquérir par des Amplois Publiqs une nouvelle considération, contant de celle que lui pouvoit doner sa réputation ; ni d'autre réputation, que celle que l'on peut tirer des discours sansez, et des actions vertüeuzes.

     Il croïoit qu'on pouvoit ètre hûreux dans toutes les conditions, que chacune a ses plaizirs, qu'il n'étoit question pour les santir, que d'avoir un esprit sain dans un corps sain, et de suivre la sage Nature, qui prand

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elle-même le soin de nous les diversifier ; et qu'enfin la diférance du plus ou du moins de bonheur qui se trouve entre les Hommes, ne venoit pas du plus ou du moins d'élevation des conditions, mais de la manière dont chacun pouvoit goûter la sienne, et que cela dépandoit seulement de la bone dispozition de l'esprit, c'est-à-dire de la sagesse.

     Il jugea donq d'abord que sans sortir de sa condition, sans devenir ni plus riche, ni plus puissant par les Amplois Publiqs, il pouvoit avec une grande aplication devenir un des plus sages, et par conséquant un des plus hûreux hommes du Monde, et en état de doner de bons conseils aux autres.

     Ainsi il se trouva tout d'un coup délivré de la dépandance, ou plutôt de l'esclavage où réduit le dézir des Places élevées dans la Societé ; et antièrement exemt des soins des afaires, des inquietudes et des chagrins qui acompagnent par-tout ceux qui sont tourmantez de la soif des Richesses ; maladies fâcheuzes et très-comunes

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pour aquérir celles qu'on ne possède point, qui sont cauze que l'on n'est jamais assez tranquile, pour goûter comme il faut celles que l'on possède.

     Non seulement il ne se dona aucun mouvement pour devenir plus riche, mais ce qui est assez surprenant, c'est qu'il refuza en divets tems des donations qui étoient considérables pour un homme de sa condition. Il faut qu'il ait cru que d'avoir le double, ou le triple du revenu qu'il avoit, il n'en seroit pas reèlement plus hûreux, et même qu'il étoit plus parfait de pouvoir s'en passer. Voici quelles furent les raizons qui le conduizirent à cète opinion, que je regarde comme une des plus importantes de la conduite de la vie.

     Il voïoit que des chozes de peu de valeur en elles-mêmes cauzent un grand plaizir à certaines persones, tandis-que des chozes beaucoup meilleures ne cauzent à d'autres qu'un plaizir très-médiocre ; que des viandes mal aprêtées, par exemple, font beaucoup plus de plaizir à un pauvre

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artizan qui a grand faim, que des metz exquis n'en font à un homme riche qui n'a point d'apétit, et qui est acoutumé tous les jours à faire grande chère.

     Il avoit observé que l'habitude aux meilleures chozes en émoussoit peu-à-peu le santiment, que la privation étoit nécessaire pour faire durer ce santiment, et pour le randre plus vif ; mais qu'il n'est pas toujours en notre pouvoir de nous priver de ces bones chozes, tant qu'elles sont en notre depandance : et de-là vient que les plus riches ne sont pas plus sansibles aux agrémens ordinaires de leur condition, que les moins riches aux agrémens de la leur : ainsi les persones riches cherchent des plaizirs vifs, et n'en trouvant plus dans leur condition, à cauze de l'habitude qui les fait disparoitre, santent vivement l'absance du plaizir, c'est-à-dire l'ennui.

     Ainsi il arive que les uns se jetent folement dans des excez qui coutent cher, et à leur santé, et à leur fortune ; et puis ne sonjent qu'à devenir plus riches et plus puissans, pour

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voir de nouveaux plaizirs : comme si dans l'état qu'ils dézirent avec tant d'ampressement, et qu'ils achètent avec tant de soins et de peines, ils ne devoient pas ancore rancontrer cète pernicieuze habitude, qui fait si-tôt évanoüir les plaizirs que cauzent les objets qui nous sont trop fréquament prézentez : et comme si dans ce nouvel état, ils ne devoient pas trouver incessament de nouveaux dézirs ; nouveaux hôtes aussi fâcheux, que les dézirs atachez à l'état qu'ils veulent quiter.

     A l'égard des incomoditez et des desagrémens atachez à chaque condition, il i croïoit aussi une espèce d'équité, en ce que d'un coté, dans la condition des Pauvres, l'habitude aux incomoditez les leur randoit beaucoup moins sansibles : au lieu que dans la condition des Riches, l'habitude aux comoditez et aux agrémens leur randoit les incomoditez de la Nature, et les dezagrémens de la Fortune, incomparablement plus sansibles.

     Ces réflexions qu'il fezoit souvant et depuis lontems, et dont il éprouvoit

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tous les jours la vérité et la réalité, l'avoient anfin amené au poinct de regarder sans anvie, et avec une parfaite indiférance, un état plus riche que le sien, et même de ne pas craindre de devenir plus pauvre.

     Ce n'est pas qu'il ne sût qu'il i a un intervale de tems dans le passage de l'état pauvre à l'état riche, qui par sa nouveauté se fait santir agréablement, et que le santiment dure quelque tems avant que l'habitude l'ait fait évanoüir.

     Ce n'est pas qu'il ne sût aussi qu'il i a de même un intervale dans le passage de l'état riche à l'état pauvre, qui par sa nouveauté se fait santir fort dezagréablement, et que le santiment dure jusqu'à ce que l'habitude l'ait diminüé, et enfin anéanti.

     Mais il voïoit qu'en prizant trop les plaizirs ou les déplaizirs de ce passage, on les achetoit comunément trop cher, et que l'on devenoit sujet à une infinité de craintes et d'agitations, qui gâtent extrèmement le reste de la vie : et comme il voïoit plus de grandeur d'ame et de perfection, à tirer son bonheur de l'augmantation

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de sa raizon que de l'augmantation de son revenu, il aima mieux suivre la modération qui tient l'ame saine, libre et courageuze, que de se laisser aler aux dézirs de nouvèles richesses, qui ne produizent le plus souvant que plus de panchant à la molesse, et à l'oisiveté.

     Mais sa grande raizon pour aimer mieux son état qu'un état plus riche, c'est qu'il croïoit qu'il i a voit plus de grandenr et de perfection à pouvoir vivre hûreux et contant avec peu, qu'à vivre également hûreux au milieu des plus grandes richesses. Or il aimoit surtout à marcher par les voies les plus parfaites, et il avoit un plaizir très-sansible, quand il pouvoit se randre témoignage à lui-même dans les partis qu'il prenoit, qu'il ne pouvoit rien faire de plus raizonable et de plus loüable que ce qu'il fezoit ; et quand il pouvoit panser que sur ce qui regarde la vertu, non seulement persone ne le passoit, mais que peu de gens pouvoient l'atteindre. C'étoit-là l'ambition propre de

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Socrate : Que cet homme, disoit-il, soit beaucoup plus riche que moi, pourvû que je sois beaucoup plus juste, et beaucoup plus bienfaizant que lui.

     Voici encore un article considérable où Socrate s'éloigna du chemin ordinaire, que les hommes du comun prènent pour augmanter leur bonheur.

     Tous les jeunes gens qui se santent quelques talans, voïant les respects qu'on randoit aux Magistrats ; le pouvoir qu'ils avoient de s'anrichir, et d'anrichir leurs amis et leurs parans ; l'opulance, les comoditez, l'abondance dans lesquèles ils vivoient ; ces jeunes gens ne pouvoient pas s'ampecher de regarder cet état comme le plus hûreux de tous ; et en l'estimant tel, ils pouvoient encore moins s'ampecher de le dézirer ardament, et de faire tous leurs eforts pour i parvenir : l'opinion populaire, l'exemple, les discours ordinaires, les maximes les plus comunes, tout les y portoit.

     Socrate avoit couru comme eux la même carière. Il auroit aspiré aux prémières charges de la République,

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s'il avoit été persuadé qu'il sufizoit d'avoir du pouvoir pour ètre estimé des Gens-de-bien ; s'il n'eût falu pour ètre utile à ses Concitoïens, qu'ètre bon citoïen, et avoir de la capacité pour les Afaires Publiques. Mais il voïoit que pour obtenir alors les Amplois, il faloit faire des bassesses, et devenir flateur des plus Puissans.

     Il savoit le prix de la liberté, et qu'il faloit i renoncer, atandu la coruption générale de ceux qui étoient dans des Amplois samblables, et sans le consert desquels il ne pouvoit presque rien faire pour le Bien Publiq : desespérant d'ailleurs de faire changer de maximes à des gens qui avoient de vieilles habitudes contraires, il ne crut pas pouvoir ètre assez utile à sa Patrie dans les Amplois, pour lui sacrifier inutilement sa liberté et son loizir : il crut même qu'il seroit plus utile au Publiq, s'il travailloit à former la Jeunesse à la Vertu, pour faire ramplir à l'avenir plus dignement les Amplois Publiqs dans la Génération suivante. Cète vuë étoit saje par raport à ce tems de coruption,

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et elle s'acomodoit fort à son goût, qui étoit de joüir de sa liberté, et de n'avoir d'ocupations utiles à la Societé, que celles qu'il choizissoit.

     Ce qui le confirma dans l'éloignement qu'il avoit pour briguer les Amplois Publiqs, c'est qu'en examinant de prez ces hommes que le Peuple prevenu regardoit comme les plus hûreux ; après s'ètre convaincu que leurs jours n'étoient ni plus exems de chagrins et d'inquietudes, ni plus ramplis de plaizirs et d'amuzemens que les siens ; santé, tranquilité, liberté, gayeté, comme en tout cela il les passoit de beaucoup, il ne regarda jamais la Magistrature comme une augmantation de bonheur, telle que la voient ceux qui sont dans l'illuzion de l'ambition des Places. Ainsi il aima mieux augmanter sa sajesse et son bonheur par ses réflexions, que d'augmanter inutilement son crédit par les Amplois Publiqs. Il préféra le projet d'ètre utile par ses maximes, par ses conseils, et par sa conversation aux Jeunes-gens, c'est-à-dire aux Magistrats futurs, au projet de travailler sans

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succez dans la compagnie de Magistrats corompus, qui en dirigeant les Afaires Publiques ne se soucient que de leurs intérêts particuliers.

     Aparemment que s'il fût né riche, il ne se seroit pas fait pauvre, et qu'il ne se seroit pas dépouillé de certains Amplois considérables, s'il s'i étoit trouvé ou porté ou établi par les avantajes de la naissance : mais il pansoit que de vouloir changer son état à un autre qui paroissoit beaucoup meilleur, il n'i avoit qu'à perdre pour lui, en ce que les plaizirs du passage ne valoient pas la servitude, les pènes et les soins nécessaires pour ariver à ce changement, et que de condition à condition il n'y avoit rien à gagner. Il se tint donq constament à ce point de félicité, où toujours content de sa condition il n'en souhaita point d'autre. Il fut pourtant élu Epistate, qui étoit ou le premier Magistrat, ou l'un des plus considérables Magistrats de la République ; mais ce fut à soixante-trois ans, et même cète Magistrature ne duroit que trois mois.

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     La principale partie de la Siance du Bonheur, c'est la conoissance de la durée du plaizir et de la douleur. Socrate étudia particulièrement la nature du Plaizir et de la Pène, L'expérience lui aprit que les chozes qui nous cauzent le plus de plaizir et d'agrément, cessent de nous en cauzer, dès-qu'elles se prézantent à nous trop lontems de suite, que l'habitude émousse peu-à-peu notre santiment ; que tels que les hommes sont faits, rien ne leur est sansible, que ce qui les met dans un état diférant de celui où ils étoient ; qu'il faut des objets diférans, ou que les mêmes se prézentent sous des faces diférantes, ou du-moins qu'ils ne se prézentent que dans des intervales assez éloignez ; que la nouveauté et la diversité étant les principales sources du plaizir, elles doivent ètre les bazes du bonheur de la Vie ; que les objets sont plus ou moins nouveaux, et qu'ils font plus ou moins d'impression sur nous, selon que nous-nous somes plus ou moins acoutumez à eux, ou à d'autres objets qui leur ressamblent ; que la plus grande raizon

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pourquoi la Jeunesse est plus sansible aux plaizirs, c'est que les objets qui cauzent du plaizir, dont le nombre est assez borné, sont bien plus nouveaux aux Jeunes-gens qu'aux Persones d'un âge plus avancé, et les organes des Sens mieux disposez ; enfin que le plus grand secret pour mieux goûter la Vie, dans la nécessité où nous somes de rancontrer souvent les mêmes objets, c'étoit d'en faire une espèce de cercle le plus étendu que l'on peut, et de les dispozer tous de maniere qu'ils s'aidassent mutuèlement à se faire santir, soit par leur diversité, soit par des privations interrompües.

     Aidé de ces considérations, il soufroit avec moins de pène ce qu'il pouvoit i avoir d'incomoditez dans sa condition ; parce qu'il savoit que sans ces soufrances, il n'auroit pas si bien gouté le plaizir des comoditez. De même loin de se jeter, come certains Esprits extrèmes, dans une vie particulière retirée et trop uniforme, ou bientôt après ils languissent d'ennui, il choizit de mener la vie la plus comune, comme la plus diversifiée,

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et comme la plus conforme à la nature ; et ce qu'il i ajouta, ne fut que pour la diversifier davantage.

     Il étoit né assez hûreuzement pour avoir du goût pour tout : mais ce qui étoit de plus hûreux en lui, c'étoit une espèce d'équilibre qui étoit entre ses goûts, qui fezoit qu'il n'étoit jamais emporté trop violament d'un même côté : cet équilibre le metoit toujours en état de réparer aizément la perte d'un plaizir, par d'autres plaizirs qui se prézentoient. Cète multiplicité et cet équilibre de goût, le sauvèrent toute sa vie du ridicule des passions, de l'injustice qui les acompagne, et des malheurs qui les suivent : et quoiqu'il eut beaucoup travaillé à devenir saje, il devoit bien plus sa sajesse à cète hûreuze naissance, à cet équilibre, et à cète varieté de goût, qu'à tout son travail.

     Une des parties de la vie de Socrate dont j'aurois été plus curieux d'ètre informé, c'est sa vie domestique, les motifs qui le déterminèrent à se marier, l'habileté avec laquelle il évitoit ou adoucissoit les petits chagrins et les ambaras que donne le détail

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du ménage, quels étoient les plaizirs et les déplaizirs que lui cauzoient sa femme et ses anfans, quèle étoit la manière dont il se gouvernoit avec ses parans et avec ses voizins. Car anfin la vie domestique pour les gens qui ne sont ni à l'Armée, ni à la Cour des Princes, ni fort amploiez pour le Publiq, est plus de la moitié de la vie. C'est donq du domestique, et de la manière dont on s'y conduit, qu'on doit atandre plus de la moitié de son bonheur : mais cète partie de la vie de Socrate nous est assez inconüe, ses amis ne nous en ont conservé que peu de traits.

     Quoique Socrate eût épouzé une femme qui étoit assez souvant de mauvaize humeur, qui grondoit, et qui criailloit sans grand sujet, il ne paroit point qu'il se repantit de l'avoir épouzée : et un jour Alcibiade, témoin de ses criailleries, lui dit, que ne la repudiez-vous, que ne la ranvoïez-vous chez ses parans ? Socrate lui dit en riant, vos oyes ne crient-elles jamais ? Elles crient assurément, repondit Alcibiade. Pourquoi donq

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ne les vendez vous pas ? dit Socrate. C'est, répondit Alcibiade, que malgré cète incomodité, il vaut ancore mieux en avoir, que de n'en avoir pas. Voilà où j'en suis à l'égard de Xantipe, dit Socrate ; elle n'est pas toujours de mauvaize humeur, et j'aime ancore mieux telle qu'elle est vivre avec elle, que de vivre sans elle.

     Les Magistrats d'Atènes, aprez une grande peste, permirent de prandre deux femmes pour repeupler la ville : Socrate en épouza une segonde nommée Myrto, ou Mitro, fille d'Aristide. Il ne nous reste rien de son caractère, sinon qu'elle étoit souvant en discorde avec Xantipe, et que l'exemple et les discours de Socrate ne les guérirent ni l'une ni l'autre de leur inpatiance.

     Les petits dezagrémens domestiques servoient à lui faire mieux goûter les agrémens qu'il trouvoit dans le Monde : de même il se servoit utilement des petits dezagrémens du Monde, pour mieux goûter les agrémens domestiques.

     Au-reste je croirois sans peine que le domestique de Socrate ne lui étoit

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pas si agréable que le comerse du Monde : la beauté de l'esprit qui est de si peu d'uzage dans le domestique, lui fezoit une espèce de revenu journalier de loüanjes, d'aplaudissemens, et de distinction flateuze, qui lui laissoit beaucoup de goût pour le Monde et pour la Conversation. Aussi Xénofon, qui étoit de ses amis particuliers, dit qu'il demeuroit peu chez lui : il aloit dez le matin aux lieux destinez à la promenade, de là il se randoit à la Place anviron l'heure que l'on s'i assambloit : c'étoit-là que l'on se trouvoit pour parler ou des Afaires Publiques, ou de Nouvèles : il retournoit chez lui, ou chez quelqu'un de ses amis, manjer un morceau, et le reste du jour il aloit aux androits où se rancontroit d'ordinaire la meilleure compagnie.

     Il n'aportoit jamais dans la conversation un esprit inquiet, et distrait par des vuës qui partagent l'atantion, et qui transportent les persones distraites par tout où elles ne sont point, et presque jamais là où elles devroient ètre. Comme il avoit beaucoup d'éloquence naturèle, d'étandüe et de

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pénétration d'esprit, c'étoit lui qui parloit le plus souvant, et qu'on écoutoit le plus volontiers.

     Il lizoit peu, soit parce qu'il avoit beaucoup lu dans sa jeunesse, soit parce qu'il n'i avoit de son tems que peu de chozes à lire, et particulièrement sur la Siance de la Société, pour laquelle seule il avoit beaucoup de curiozité.

     La vivacité de son esprit, et l'ardeur de son tempérament, ne lui permetoient pas de prandre plaizir à écrire ; mais il aimoit à méditer, et pour cela il fezoit quelquefois de longues promenades solitaires, où il tournoit et retournoit à loizir le sujet de sa méditation de tous les cotez, et sans le perdre de vüe : c'étoit-là proprement la seule étude qu'il fezoit, et c'étoit aussi de-là qu'il tiroit la force de son esprit, et cète grande supériorité qu'il avoit sur les autres esprits.

     Il i avoit je ne sai quoi d'ardant, et même d'opiniatre, dans sa manière de méditer ; il ne lâchoit jamais prize que son esprit ne fût satisfait, et il étoit moins aizé à satisfaire qu'un

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autre. On dit qu'étant à l'armée, il lui ariva de demeurer près de 24 heures sans s'asseoir, sans se coucher, sans dormir, et sans manjer ; uniquement ocupé à trouver, en se promenant, quelque éclaircissement sur un sujet fort obscur et fort intéressant.

     Tout le monde n'est pas capable d'une atantion si longue, et si suivie : mais aussi il n'i a, à proprement parler, d'esprits excellans, que ceux qui en sont capables, et qui par une longue habitude comansée dez la jeunesse en ont aquis la facilité.

     Les plus grans agrémens de la vie de Socrate, ceux qu'il santoit tous les jours, et tout le long du jour, lui vinrent de sa réputation : aussi devint-elle si grande, que l'Oracle de la Grèce le plus révéré prononsa ce Vers celebre.

Socrate est des Mortels, le meilleur,
le plus saje.

     Chacun, dans Atènes, se fezoit un grand plaizir de l'antandre, et

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un grand honeur d'ètre estimé de lui : les plus Riches, les Magistrats les plus acréditez, ou l'aimoient s'ils étoient vertüeux, ou le craignoient comme censeur s'ils étoient injustes et corompus.

     Atènes avoit alors un grand nombre d'habitans. C'étoit la Vile la plus considérable de Grèce, le Péys du monde où les hommes de ce siecle-là étoient les plus vaillans, les plus polis, les plus spirituels, et les plus savans. Ainsi il n'est pas surprenant qu'un homme fort sansible à la Gloire, admiré des Etrangers, et si distingué dans son Péys, ait passé une vie des plus agréables.

     La Gloire dans la plupart de ceux qui sont riches, est de tous les santimens le plus fort et le plus durable ; il est de tous les âges, de tous les sexes, de tous les caractères ; le dézir de la Gloire se mêle par tout ; lui seul, à la longue, prand le dessus des autres passions.

     L'Amour même, qui est un santiment si vif et si puissant, tire sa plus grande force, et sa plus grande durée, de l'estime. Faites combatre

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la Honte contre l'Amour, il ne tient guères, ou ne tient pas lontems.

     Il n'est pas honteux, ni de chercher à se randre hûreux, ni de se servir de la Gloire pour se randre hûreux. Or s'il est vrai que la Gloire est le goût le plus agréable et le plus fort que nous ayions, s'il est vrai que nous ne puissions santir de plaizir, et nous trouver hûreux que par nos goûts ; il est certain que Socrate étoit très-sansé de mètre le goût de sa Gloire en euvre pour se randre hûreux, et de lui doner le rang qu'il mérite antre les autres goûts.

     Il est vrai qu'il est honteux d'ètre glorieux. C'est qu'il i a une diférance infinie, entre s'atacher à la bone Gloire, et rechercher la Vaine Gloire ou les Glorioles ; entre chercher la considération et la distinction par des voies justes, simples, sansées, honêtes, et la chercher par des voies injustes, fausses, insansées, et malhonêtes.

     Socrate ne disconvenoit pas qu'il n'i eût pour les Débauchez, quelques plaizirs dans les excez : mais il croïoit que ces plaizirs devenoient trop chers

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dans la suite ; qu'ils amenoient après eux de longs repantirs ; et que ceux qui ne gardoient point de modération dans les plaizirs des Sens, ne santoient jamais le bonheur de la Gloire, se trouvoient presque toujours exposez au malheur de la honte et du mépris.

     Il ne mit jamais sa gloire à se retrancher aucun des plaizirs inocens qu'il pouvoit goûter dans sa condition, mais bien à i établir des bornes, et des bornes même un peu austères, et telles que les plaizirs prézans ne pouvoient nuire aux plaizirs avenir. Socrate avoit ainsi trouvé le secret de se faire guider par la raizon même dans la route du bonheur, c'est-à-dire dans le chemin des plaizirs inocens de sa conditions.

     Il paroit par les Ouvrajes de Platon et de Xénofon, que Socrate, vers la cinquantième anée de son âge, n'étoit pas si vif sur la réputation, et qu'il sonja beaucoup plus depuis à pratiquer la Justice et la Bienfaizance, par le plaizir qu'il sentoit à faire beaucoup mieux que ses pareils, sans autre témoignage que celui de sa conscience, sans se beaucoup soucier

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du plaizir d'en ètre loüé et aplaudi : et ce fut de ce santiment noble, desintéressé, et de la plus sublime vertu humaine, que Xénofon et Platon furent les plus charmez.

     Jusques là il n'avoit été ambitieux, que pour passer les autres en réputation d'homme habile et de bon citoien ; il ne fut depuis ambitieux, que pour être véritablement ce qu'il avoit tant deziré de paroitre ; il devint ainsi plus indépandant de l'opinion des autres, et cète indépandance ne servit pas peu à augmanter son bonheur.

     Il i avoit à Atènes certains Savans, dont les uns faute de justesse d'esprit croïoient savoir beaucoup de chozes qu'ils ne savoient pas en efet, et dont ils n'avoient qu'une conoissance très-superficielle. Les autres par vanité cherchoient à en impozer aux Ignorans, et à se faire croire bien plus habiles qu'ils n'étoient : ils se servoient pour cela de manières de parler particulières et obscures, avec lesquèles ils fezoient souvant plus respecter leur ignorance, que les vrais Savans avec leur simplicité n'eûssent pu faire admirer leur savoir : on les apeloit

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Sophistes. Socrate blessé de l'inpertinance des uns, et de l'efronterie des autres, se plaizoit à les charger par tout où il les trouvoit ; il n'avoit point de meilleures armes que l'ironie, et une manière fine de faire douter des chozes qu'il donoit comme indubitables.

     A force de combatre ces sortes de Gens par ses doutes spitituels, en les metant toujours dans l'obligation de prouver leurs opinions, il s'étoit lui-même si bien acoutumé à douter de la plupart des chozes qui passoient pour certaines parmi les Savans, qu'on l'acuzoit d'ètre tombé dans un doute un peu outré sur toutes chozes ; et l'on citoit sur cela ce mot fameux qui étoit de lui, Je ne sai bien qu'une choze, qui est que je ne sai rien : mais il faut observer, qu'il n'étoit question alors que de Siences qui étoient en vogue, telles qu'étoient les diverses parties de la Fizique, et jamais des chozes qui regardent la conduite de la Vie. Or en parlant de la Fizique, il n'avoit pas de tort de demeurer dans le doute ; puisque nous qui somes bien plus éclairez qu'ils

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n'étoient en ce tems-là dans la conoissance des cauzes des efets de la Nature, nous pourions bien ancore avec raizon parler sur ces chozes avec la même modestie que Socrate en parloit.

     Mais jamais il n'a aporté un esprit douteux et incertain dans la Morale. Il ne douta jamais s'il faloit ètre équitable et bienfaizant, aussi sa conduite ne se ressantoit point de cète incertitude. Il étoit constant, égal, ferme dans ses rézolutions, juste envers tout le monde, bienfaizant envers ceux avec qui il avoit à vivre, il agissoit en cela sur des principes de la dernière certitude. Mais dans les partis douteux, lorsqu'il étoit question de juger, de choizir entre deux partis, de se déterminer et d'agir, le plus vraisamblable lui tenoit lieu du certainement vrai, le meilleur en aparance lui tenoit lieu du meilleur en effet. Il ne cherchoit point de certitude où il n'i en avoit point ; il prenoit son parti sur ce qu'il avoit alors de lumières ; et il eut en certaines rancontres regardé l'inaction comme une plus grande faute,

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que l'erreur et que le mauvais choix.

     Il i a bien des ocazions, où le pire parti c'est de n'en point prandre : mais quand il n'étoit point pressé de juger, il avoit la force et la constance de tenir lontems son jugement suspandu entre le pour et le contre ; qualité d'esprit fort rare et cepandant nécessaire pour devenir très-habile, mais si pénible qu'elle est bientôt abandonée par ceux-mêmes qui l'estiment le plus dans les autres. Et efectivement n'a-t-on pas vu, vers le milieu du dernier siecle, Descartes, le plus grand Fizicien, et le plus grand Géomètre qui eût ancore été sur la terre, faire profession come Socrate de douter de toutes les chozes douteuzes, et comanser par-là à filozofer, se lasser ensuite de cète maniere de juger modeste et retenüe ? Et il est vrai que c'eût été trop de pène de ne juger de rien, dans tout le cours de sa vie, que la regle de la certitude et de l'évidance à la main ; il eût été même trop pénible, d'avoir à marquer presque chacun de ses jugemens à des coins,

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ou de vraisamblable, ou d'incertitude tous diférens. Nul homme n'est capable d'une assez forte atantion, et d'une assez longue persévérance dans ce pénible exercice.

     Pour éviter pareille pène, Descartes retomba bientôt dans le train ordinaire de la nature. Et nous voïons qu'il a parlé très-souvent d'un ton afirmatif, de chozes fort obscures et assez incertaines ; et après avoir rejeté, avec facilité et avec succez, toute prévention pour les santimens des autres, il n'a pu se garantir de la prévention qu'il avoit pour lui-même et pour ses propres opinions.

     Pour revenir à Socrate, il tiroit deux avantajes de cète manière douteuze et modeste, avec laquèle il avoit acoutumé de parler. Le premier, c'est que loin de choquer et de rebuter persone par un ton décizif, chacun avoit avec lui liberté antière de propozer son avis, sans jamais craindre une contradiction vive et qui santit l'aigreur. L'autre, c'est que ne s'étant point fait garant d'une opinion, il ne se trouvoit

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point engagé d'honeur à la soutenir si elle étoit fausse, et se trouvoit par conséquant toujours en état de profiter sans honte des lumières des autres, et de randre sans pène à la Vérité, même méprizée et rebutée, l'homage qui lui étoit dû,

     Cete habitude à ne pas prononcer legèrement lui conserva, jusques dans la vieillesse, une grande atansion pour bien comprandre les opinions des autres, et pour se bien metre à leur poinct de vuë : qualité très-rare et très-précieuze, à laquèle il devoit le progrez continuel qu'il fezoit dans l'étude de la Sagesse.

     Il avoit une manière de convaincre ceux avec qui il disputoit, qui lui étoit particulière, et qui tenoit ancore du doute qu'il afectoit dans ses discours ; c'étoit de faire des questions qui se succédoient les unes aux autres, et qui étoient tèlement enchainées entre elles, qu'en répondant aux prémières qui étoient claires et faciles, on se trouvoit dispozé à répondre conséquement aux suivantes qui en dépandoient : et apres i avoir

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répondu, on se trouvoit encore obligé de répondre en conformité aux dernières : de forte que celui qu'il ataquoit, passant insansiblement d'une conoissance à une autre, se trouvoit d'une opinion diférante de celle dont il avoit été. La plupart des Dialogues qui nous restent de lui, dans Xenofon et dans Platon, sont de cete espèce.

     Ses repas étoient de viandes fort comunes, mais comme il ne mangeoit jamais que lors qu'il avoit grand faim, il les fezoit toujours très-bons. Un jour quelqu'un le rancontrant le soir fort tard qui se promenoit à grand pas devant sa maizon, lui dit, que faites-vous-là Socrate ? Je fais deux chozes, repondit-il, j'examine une question, et je fais une sausse pour mon soupé, c'est-à-dire, que par sa longue promenade il augmantoit son apetit. Le Proverbe, la meilleure sausse est l'apetit, étoit conu dans ce tems-là ; et cete espèce de sausse, je veux dire l'apetit, que j'apèlerois volontiers la sausse de Socrate, a cet avantage sur les sausses de nos Cuisiniers, c'est qu'elle coute

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peu, et qu'elle est très saine ; au lieu que les sausses de nos bons Cuisiniers coutent beaucoup, font trop manger, produizent la mauvaize santé et le bezoin de nos Medecins. Et à cete ocazion, je placerai ici un mot de Fonséca, habile Médecin Juif de Constantinople, que le GRAND SEIGNEUR avoit anvoié à Paris pour une comission, vers 1715. Il avoit raizoné de Medecine, avec nos plus habiles Médecins. En quel état, lui demandai-je, trouvez-vous notre Médecine ? Je la trouve, me dit-il poliment, fort perfectionée ; mais je vous avoüerai, que ce n'est pourtant pas en même proportion que votre Cuisine. Par ce mot, il nous fit santir que dans un Etat bien policé, il seroit à souhaiter que le progrez de l'Art de la Medecine destinée à guérir les maladies, fût toujours proportionée aux progrez de l'Art de la Cuisine, qui en fezant trop manger fait naître trop grand nombre de maladies.

     Je reviens à Socrate, persone ne fut d'une humeur plus facile et plus égale, tantôt enjoüée, tantôt sérieuze, selon les ocazions ; jamais ni

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triste, ni chagrine, son humeur étoit conforme aux objets et aux conjonctures ; ainsi elle étoit diversifiée selon les divers objets, mais les mêmes objets lui fezoient toujours à-peu-prez la même impression, et voilà en quoi consiste l'égalité et l'uniformité.

     Cete égalité et cete facilité d'humeur venoient en partie, d'une santé égale et d'une bone constitution. Il ne fut jamais malade, et ne sortit point d'Atènes dans un tems auquel presque tous les Aténiens qui restoient, mouroient de la peste, ou en devenoient malades. Il devoit cete santé robuste aux exercices qu'il fezoit, et surtout à sa sobrieté, qu'il mezuroit par sortir toujours de table avec apetit.

     On dit qu'il aprit non pas à joüer des Instrumens, mais quelque choze de la manière d'en joüer, et même quelque choze des règles de la Danse, lorsqu'il avoit prez de cinquante ans ; parce qu'il vouloit savoir quelque choze de tous les Exercices de la Jeunesse, pour pouvoir ètre plus utile aux Jeunes gens : et comme il leur conseilloit,

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pour ne point se laisser amporter aux extravagances, et aux excez ordinaires de leur âge, d'antretenir commerce avec des persones sages et âgées ; de-même il croïoit que les persones avancées en âge devoient amprunter du comerce des Jeunes-gens un peu de gayeté et de joie, qui leur est si nécessaire pour rezister à la mélancolie d'un âge avancé.

     Il aloit même assez souvant aux Spectacles, il aimoit la Tragedie, l'on dit qu'il avoit travaillé aux pièces sérieuzes d'Euripide.

     La plupart des hommes sont dans l'erreur sur l'idée qu'ils se font de la félicité de la Vie.

     1°. Ils imaginent une vie plus ramplie de plaizirs qu'elle ne peut ètre.

     2°. Ils imaginent ces plaizirs encore plus grans qu'ils ne sont en efet.

     3°. Ils n'imaginent ni la diminution, ni la fin prochaine de ces plaizirs ; comme si les cauzes de nos plaizirs n'étoient jamais sujetes au changement, et comme s'il étoit dans notre nature d'ètre toujours également sansible pour les mêmes objets.

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     4°. Ils n'imaginent point de maux, point de desagrémens, ou bien ils ne les imaginent ni si grans, ni en si grand nombre qu'ils sont en efet ; comme s'il étoit possible, que tout arivât toujours précizément dans la nature comme nous le souhaitons ; comme s'il nous étoit possible de ne trouver jamais aucune contradiction, nous qui somes nécessairement oposez, en goûts et en projets, les uns aux autres.

     5°. Ils imaginent les maux futurs, ou comme plus grans qu'ils ne sont ; ou bien ils imaginent comme futurs, ceux qui ne sont que possibles.

     Ce défaut de lumière vient, ou du peu d'expérience, comme dans les Jeunes-gens ; ou de faute de réflexions sur ses propres expériances ; ou de ce que l'on a trop de sensibilité pour ce qui plait : car alors l'ame uniquement ocupée de ce qu'elle sant, ou de ce qu'elle imagine d'agréable, n'a pas assez de force pour tourner, ni pour arêter l'esprit de tous cotez ; et l'on voit les biens d'autant plus grans, que l'on n'apersoit

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point les maux auxquels ils sont nécessairement atachez.

     De sorte que l'on peut dire que plus on est sansible, plus on a d'esprit pour voir tout ce qui peut ètre conforme à ce que l'on sant, mais que l'on a moins d'esprit pour voir du coté opozé : c'est un esprit fort propre à nous exagérer ce que nous santons, et ce que nous imaginons ; mais par cète même raizon, fort peu propre à nous faire pezer exactement le pour et le contre, et à nous faire juger sainement de la véritable valeur des chozes que nous craignons, et de celles que nous dézirons.

     Ces erreurs produizent une certaine inquiétude d'esprit qui fait que l'on ne se trouve jamais bien, ou jamais assez bien dans sa condition : on veut toujours ètre ailleurs, où l'on imagine plus de plaizir, ou moins de mal : et j'ai vu souvant des persones, et surtout des femmes, qui avoient d'ailleurs de l'esprit, ètre dans la meilleure condition qu'elles pouvoient avoir, dégoûtées de leur état, passer ainsi une partie de leur vie fort ennuyeuzement.

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     Socrate fut toujours exemt de ce dégoût, et de cète inquiétude. Les illuzions de l'imagination ne l'amportèrent jamais dans son esprit, sur le vrai de l'expérience. Il n'imagina point de situation exemte de toute sorte de pènes, ni la félicité que les homes peuvent atandre en cète Vie, plus grande qu'elle n'est en efet : aussi fut-il toujours contant de sa condition.

     Chaque Age a ses plaizirs, et son degré de félicité. Socrate dans sa vieillesse, loin d'ètre dégouté de la Vie, se trouvoit fort contant de voir que par sa santé, par son humeur, et par la vigueur de son esprit, il étoit des plus hûreux de son âge, et ne conoissoit persone dans aucune condition si hûreux que lui.

     Après avoir lontems médité sur la manière dont il pouvoit ètre le plus utile à sa Patrie, il crut qu'il ne pouvoit rien faire de mieux, que de s'appliquer à former les Jeunes-gens à la pratique de la Justice et de la Bienfaizance, et surtout à la pratique de la Patiance, qui est une partie de la Bienfaizance ; persuadé

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qu'il étoit bien plus aizé d'inspirer des santimens vertüeux à des ames qui n'avoient point ancore d'habitudes contraires, que d'en détruire d'ancienes, et de rebâtir sur leurs ruines.

     Il i avoit cepandant des chozes qui étoient beaucoup plus inportantes pour le bonheur de la Société, que n'étoit son projèt d'ensègner la Morale. Tels sont les bons Règlemens, les bons Etablissemens nouveaux, et le perfectionement des anciens ; mais son esprit me paroit, de ce coté-là, fort inférieur à celui de Solon. Il ne s'étoit pas assez apliqué à cète matière, et ce qu'il en dit dans sa République de Platon, n'est pas sufizament aprofondi. Aussi la République de Platon a-t-elle toujours passé plutôt pour un recueil de chozes dézirables, que pour un recueil de moïens praticables.

     Il dizoit que l'Etablissement le plus avantajeux que l'on puisse procurer aux Anfans, c'étoit une Education sage et vertüeuze ; qu'il n'étoit question que de les randre hûreux ; qu'ils le pouvoient devenir dans une fortune

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très-petite, pourvû que de bone heure on leur eût inspiré de la modération dans leurs dézirs, et des santimens d'honêteté dans leur conduite. Il soutenoit que sans cela quelques richesses qu'on leur laissât, ils deviendroient, ou avares, pour ne pouvoir modérer le dézir d'amasser ; ou prodigues, pour ne pouvoir modérer le plaizir de dépanser, qu'ils trouveroient toujours qu'ils auroient trop peu ; que dans cète situation ils vivroient toujours dans une espèce de soif et d'inquietude, qui les ampêcheroit de joüir des biens et des honeurs qu'ils ont, pour sonjer toujours avec inquiétude à en aquérir de nouveaux : ce qui est une sitüation d'esprit très-comune et assez malhûreuze. Mais cète erreur de l'imagination, cete sorte d'agitation inquiète, qui trouble quelquefois la Société, par la turbulance de certains Esprits qui sont aux prémières Places, est utile à la Societé, même dans les esprits des conditions comunes, parce qu'elle les excite à surmonter leurs pareils en aplication et en travail ; et le bonheur de la Societé ne peut augmanter,

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que par l'augmantation de travail des Citoïens.

     Socrate se trouvoit donq, tous les jours, aux lieux où s'assambloit la Jeunesse d'Atènes pour les Exercices ; et là il choizissoit ceux qui lui paroissoient avoir plus de dispozition à devenir de Grans Hommes, faizoit amitié avec eux, et leur insinüoit agréablement et insensiblement, par ses discours et par son exemple, des motifs raizonables pour les actions ordinaires, et leur donoit des vües pour faire plus que leurs camarades, ou pour mieux faire les mêmes chozes, c'est-à-dire d'une manière plus noble et plus aimable.

     Il ne faut pas s'imaginer que la Raizon seule, dénuée de goût et d'inclination, portât Socrate â une ocupation si raizonable. Il est certain qu'il se plaizoit avec les Jeunes-gens, et plus avec ceux qui avoient de la beauté et de l'esprit, qu'avec les autres ; mais cela, dans toute la simplicité et l'inocence, que donent une pudeur délicate et une extrème pureté de moeurs.

     Loin de se défandre de prandre plaizir

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à voir les persones d'une figure aimable, il en fezoit gloire ; il laissoit à la beauté du corps, et aux agrémens de l'esprit, le droit de lui plaire, parce qu'ils n'avoient pas le pouvoir de l'enivrer. Il avoit du plaizir à voir les belles persones, et les persones spirituèles. Il cherchoit à leur plaire, mais il cherchoit encore plus à leur ètre utile, et à les randre plus sages et plus hûreuzes. Ainsi loin de sonjer à cacher ses santimans, ils les laissoit voir à qui vouloit. Cete conduite simple et naturèle, toute loüable qu'elle étoit, ne laissa pas de servir de fondemant à une des calomnies dont ses anvieux et ses enemis tâehèrent de le noircir.

     L'acuzation que l'on forma contre lui, et sur laquèle il fut condané à la mort, contenoit deux chefs ; l'un qu'il corompoit les Jeunes-gens, l'autre qu'il tenoit des discours contre la Religion.

     Xénophon, dans son Apologie, le justifie fort bien sur le prémier poinct : mais il étoit dificile de paroitre exemt de toute coruption, à des Juges qui étoient aussi corompus, et qui ne

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pouvoient pas s'imaginer que la vertu de Socrate pût ètre aussi éloignée de leurs vices, qu'elle l'étoit en efet.

     A l'égard de l'acuzation sur la Religion, quoiqu'en puisse dire Xénophon, il n'est guères vraisamblable qu'un homme qui avoit l'esprit si élevé au-dessus du reste des Greqs, pensât sur la nature des Dieux, sur leur puissance, sur leur goût pour le nombre des Sacrifices, sur l'eficacité de leurs Cérémonies Religieuzes, et sur les autres poincts de l'exterieur de la Religion, de la même manière que les anfans, les fameletes et les ignorans d'Athènes ; il n'est guéres vraisamblable que sur des matières qui lui étoient si inportantes, il n'eût plus pansé, et plus profondément pansé, que des Bourgeois et des Magistrats, ocupez de toute autre choze ; et qu'aïant autant médité ces matières, il n'ait vu beaucoup d'erreurs dans les opinions, de ridicule et de folie dans leurs craintes et dans leurs espérances superstitieuzes, et beaucoup d'extravagances dans la croïance qu'ils avoient

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de la grande eficacité de leurs Cérémonies les plus sacrées,

     Or cela supozé, il est bien dificile de croire que lui, qui étoit si peu timide et si sincère, se soit toujours si bien tenu sur ses gardes, qu'il ne lui soit jamais échapé dans ses paroles, dans ses tons, dans ses sourires, quelque choze qui ait découvert ses véritables santimens, ou qui les ait fait deviner aux autres,

     Ce qu'on peut panser sur cela de plus raizonable en sa faveur, c'est que s'il lui étoit échapé quelque choze sur ces matières, ce n'a jamais été qu'avec ses amis particuliers, avec qui il samble qu'il lui étoit permis de panser tout haut. Mais peut-ètre qu'il fut trompé sur leur discrétion : et il i a bien de l'aparance que ses amis persuadez de la vérité de ses opinions quoique singulières, les redizoient quelquefois inconsidérément, qu'ils les citoient même pour s'autorizer eux-mêmes, et que sans i panser, ils portoient témoignage contre leur ami, et lui établissoient parmi le Peuple une réputation d'homme qui avoit des opinions particulières

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sur la Religion du Péys, tel que fut le sujet du procez qu'on lui suscita.

     Ce procez fameux fut un procez de cabale, et la cabale eut tant de crédit que les Juges, à la pluralité, condanèrent à mort le plus sage et le plus homme de bien de la Grèce. Mais d'ou vint une si formidable cabale ? Il faloit que Socrate se fût fait, ou beaucoup d'enemis, ou du-moins des enemis bien ardans et bien puissans ; puisque de cinq-cens Juges, ils eurent le crédit d'en gagner plus de deux-cens cinquante.

     Pour parler franchement, je ne voi rien qui puisse excuzer antièrement Socrate. Celui qui se fait beaucoup d'enemis, et des enemis vifs, a tort. L'habile homme évite d'ofanser, de peur de la vanjance. L'homme de bien évite d'ofanser, par la seule crainte de faire soufrir aux autres, ce qu'il ne voudroit pas en soufrir, supozé qu'il fût à leur place, et qu'ils fûssent à la sienne.

     La cauze de cète haine vive que quelques-uns de ses concitoïens conçurent

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contre lui, c'est qu'il s'étoit moqué d'eux, il railloit agréablement et finement ; et comme les railleries piquantes ne manquent jamais d'aplaudissement, il trouvoit grand nombre de persones qui fezoient gloire de redire ses bons-mots : cela le confirma dans le panchant qu'il avoit à la plaizanterie, et à l'ironie ; cète conduite lui atira beaucoup d'enemis déclarez, et beaucoup d'autres qui étoient d'autant plus danjereux, qu'ils ne fezoient pas samblant d'avoir été ofansez.

     Son esprit moqueur paroissoit jusques dans sa patiance. Un homme en colère lui dona un grand coup de pied, Socrate ne dit rien. Quelqu'un qui en avoit été témoin, lui conseilla d'en porter sa plainte au Juge. Si un Ane m'avoit doné un coup de pied, repartit-il, voudriez-vous que je lui fisse un procez, et que je le citasse devant le Juge ?

     Il n'épargnoit ni les Bourgeois, ni les Magistrats, qui lui donoient prize par leurs vices et par leurs injustices. Anitus, homme fort riche et fort avare, devint son acuzateur,

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et son plus puissant enemi. Socrate se moquoit publiquement de son avarice à l'égard de ses anfans. Critias, qui avoit été son disciple, et qui étoit devenu par uzurpation un des principaux Administrateurs de la République, se trouva aussi fort ofansé de ses discours, qui étoient d'autant plus piquans, qu'ils étoient fondez sur la vérité

     Ceux qui étoient les plus exposez à ses railleries, étoient certains mauvais Professeurs de Filozofie, quelques Maitres de Rétorique inpertinans, ces Sophistes dont j'ai parlé, et antre autres les Poëtes Comiques qui favorizoient les Vices, au lieu d'en doner de l'éloignement.

     On peut dire pour excuzer Socrate, qu'il cherchoit à coriger les Vices et les Défauts, en jetant du ridicule sur les Hommes et sur les Ouvrages qui le méritoient. Mais on peut répondre, que la moquerie irite. Et qui est-ce qui se corige par les avis de ceux contre qui on est irité ?

     Il est vrai qu'il est utile que les Vices soient punis, et que c'est une

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manière de les punir, que de se moquer de ceux qui en ont. Il faut faire quelques exemples, j'en conviens. Mais outre qu'il vaut beaucoup mieux porter les Hommes à soufrir patiament et à pardoner, qu'à punir ; c'est que je doute qu'un honête homme doive accepter dans sa vile l'amploi de Moqueur Publiq, bien loin de s'en charger sans en ètre prié.

     L'esprit, l'atansion, la vertu elle-même, tout a ses bornes dans les plus grans hommes : et Socrate, le plus sage de la Grèce, ne le fut pas assez sur cet article. Il ne put rezister à l'esprit de moquerie. Et ce seul défaut fut cauze qu'il finît une vie des plus hûreuzes, par une mort qui à-la-vérité fut très-odieuze pour ses Parties et pour ses Juges, mais cepandant malhûreuze pour lui, pour sa famille, pour ses amis, et pour sa Patrie.

     Après qu'il eût été condané à la mort, un de ses amis vint lui dire qu'il vouloit sortir de prizon, et se sauver en Thessalie, il n'avoit qu'à le suivre. Le Géolier étoit gagné,

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et tout le reste préparé pour cela. Il le refuza constamant, et ne se laissa point fléchir aux larmes de ses amis. Il leur dit que ce seroit enfraindre les Loix, que de ne vouloir pas subir le jugement des Magistrats quoiqu'injuste dans le fond ; et qu'il aimoit beaucoup mieux mourir, que de violer le Loix et desobéïr aux Dieux, en désobéïssant à ceux qui sont destinez pour faire observer les Loix.

     Voilà une Morale d'une grande sévérité. Elle marque une grande fermeté d'ame. Mais peut-ètre que Socrate lui-même l'auroit trouvée outrée, s'il n'avoit pas eu soixante-douze ans, et s'il eût espéré beaucoup d'anées pleines de santé et d'agrément. Aussi dans les prémiers jours de sa prizon, après sa condanation, ses amis le pleurant, il leur dit pour les consoler. Que pour ce qui le regardoit, il avoit bien pezé et bien examiné, lequel lui étoit le plus avantajeux, de mourir, ou de vivre ancore quelques anées ; et qu'il avoit trouvé que les forces du corps et de l'esprit étant prêtes de lui manquer, il étoit plus

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à propos qu'il mourut, que de trainer ancore quelque tems une vie ennuyeuze et méprizable. Pour moi je croi que comme il pouvoit toujours se reprézanter à ses Juges, il auroit ancore mieux fait de fuir, et de leur épargner par sa fuite la honte d'avoir comis une injustice si énorme.

     Tout le monde sait que Socrate, après sa condanation, fut trente jours à atandre une mort certaine, avec une tranquilité et une fermeté héroïque, vivant et discourant dans sa prizon avec ses amis comme à son ordinaire. Il dit qu'il ne croïoit pas pouvoir mieux se préparer à la mort, qu'en fezant, durant ses dernières heures, les mêmes chozes qu'il avoit cru bones à faire, et qu'il avoit faites durant tout le tems de sa vie.

     Après avoir bu la coupe de ciguë ou de poizon que lui prézenta le Boureau, et s'étant promené quelque tems dans la chambre pour faire agir le poizon, il se jeta sur un petit lit, et dit tout haut à Criton son ancien ami. Au-moins n'oubliez pas de sacrifier un Coq à Esculape, comme nous lui avons promis, et un

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momant aprez il expira. Il savoit mieux que persone ce qu'il devoit panser d'Esculape, de sa divinité, et du sacrifice du Coq : mais il crut qu'il étoit d'un honête homme d'éloigner autant qu'il pouvoit, ce soupson qu'on avoit voulu doner de lui, qu'il avoit des santimans diférans de ceux du Peuple sur les matières de Religion, et de marquer de la soumission pour des opinions autorizées par les Loix.

     Les Aténiens revinrent bientôt de leur amportement honteux, et de l'horrible injustice qu'ils venoient de comètre contre le plus homme de bien de la Grèce. Ils exilèrent Anitus et Mélitus, ses acuzateurs. Ils firent des sacrifices publiqs, pour apaizer la colère des Dieux. Ils lui élevèrent des statuës dans les Places Publiques, et eurent toujours depuis sa mémoire en grande vénération.

     Tel fut cet homme si célèbre dans Atènes, et depuis dans le reste de l'Univers. Tel fut l'art qu'il amploïa pour se faire dans une fortune pauvre et obscure, une vie sage,

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sansée, hûreuze, et une réputation dézirable qui ne finira jamais.

ATTICUS.

     Titus Pomponius Atticus, qui vivoit il i a dix-sept-cens soixante ans, étoit Chevalier Romain d'anciene famille. Son Père, homme fort riche, et qui avoit toute sa vie aimé les Lètres, prit un soin extrème d'élever son Fils dans les mêmes inclinations. La Nature fit ancore plus en lui, que l'Education. Il avoit une mémoire prodigieuze, une grande curiozité, et une merveilleuze facilité à comprandre, et à retenir tout ce que ses Maitres vouloient lui ensègner.

     Il étoit d'une figure fort agréable, le son de sa voix plaizoit par sa douceur ; ce qu'il dizoit, ce qu'il fezoit, étoit acompagné de tant de graces, qu'en prézance de ses camarades on n'avoit presque d'atansion que pour lui. Aussi en étoient-ils tous jaloux, et de-là naissoit une émulation qui leur donoit de l'ardeur pour l'égaler : et comme ils ne pouvoient

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l'attaindre, cète jalouzie eut sans-doute dégénéré en haine, s'il n'eût pas toujours eu anvie de leur plaire. Il étoit né avec un avantaje bien considérable ; c'étoit une hûreuze dispozition à goûter ce qu'il i avoit d'aimable dans ceux qu'il voïoit, et un grand dézir de leur plaire.

     Ce dézir d'en ètre aprouvé, lui fezoit faire volontiers toutes les avances, et l'empêchoit de santir la plupart de leurs défauts. Il devoit à la Nature les dispozitions qu'il avoit à l'Amitié, et à l'Amitié une partie de sa complaizance et de sa douceur. La jalouzie de ses camarades ne put tenir lontems devant ses manières douces et insinuantes, et il fit bientôt ses amis de ceux qui lui portoient le plus d'anvie. De ce nombre étoit Torquatus le fils du grand Marius, et Cicéron si fameux par son éloquanse. Ils n'eurent jamais pour persone une amitié si plène de confiance, si tandre et si constante, que pour Pomponius.

     Il étoit ancore trez-jeune quand il perdit son père. Bientôt après il courut risque d'ètre anvelopé dans l'afaire

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de Sulpicius Tribun du Peuple son alié, qui fut tué dans une sédition populaire.

     La mort de Sulpitius dont il pouvoit espérer de l'apui, les troubles que cauzoient dans Rome les factions de Sylla et de Cinna, lui firent juger qu'il ne pouvoit pas i vivre sans devenir bientôt suspect à l'un ou à l'autre parti, et par conséquant sans s'atirer des enemis qui ne le laisseroient jamais joüir paiziblement de sa fortune. Ces considérations jointes au plaizir qu'il trouvoit à l'étude, le déterminèrent à s'éloigner de Rome, et à s'en aler demeurer à Atènes, où l'Eloquanse et la Filozofie fleurissoient ancore plus qu'en aucune autre ville du Monde. Et afin de n'ètre pas obligé de retourner souvant à Rome pour metre ordre à ses afaires, il amporta avec lui une grande partie de ses efets, dont il se fit à Atènes un revenu très-considérable.

     Voici le plan de vie que se fit Pomponius. 1°. de demeurer à Atènes, jusqu'à ce que les troubles de Rome fûssent antièrement apaisez, et le calme

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antièrement rétabli. 2°. de doner cepandant une partie de son loizir au goût qu'il avoit pour l'Etude, et au comerce des Savans ; et l'autre, à voir et à cultiver ce qu'il i avoit à Atènes de plus considérable et de plus aimable parmi les plus honêtes gens de la vile. 3°. de menager tèlement son bien, qu'en fezant une dépanse honête, il eut toujours dequoi asister ses amis sans s'incomoder, et sans avoir bezoin d'en ètre asisté. 4°. anfin, pour perspective il se propozoit de retourner un jour vivre à Rome dans l'opulance, et de paroitre parmi les Romains l'esprit orné des conoissances les plus curieuzes et les plus agréables que possédoient les Greqs.

     Il s'apliqua d'abord également à l'Eloquanse, et à la Filozofie : mais comme il ne songeoit point à augmanter sa fortune par l'Eloquanse, la Filozofie prit le dessus, et conserva toujours depuis sa supériorité. Il trouvoit dans les Belles-Lètres un grand amuzement, mais dans la Filozofie il trouvoit le même amuzement et plus de solidité.

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     Il est vrai qu'il i a deux parties dans la Filozofie : l'une compozée de spéculations curieuzes sur toutes les matières que l'Antandement Humain peut pénétrer, et celle-ci n'est proprement qu'un amuzement, non plus que l'étude des Belles-Lètres : mais l'autre compozée de réflexions sages et sansées sur les Devoirs ordinaires de la Vie, sur les Loix Civiles, sur les Règlemens Politiques, est non seulement amuzante, mais ancore infiniment utile, soit pour augmanter son propre bonheur, soit pour augmanter le bonheur des autres.

     Ce fut à cète Filozofie, c'est-à-dire à la Sianse de la Societé, c'est-à-dire à la Morale et à la Politique, que Pomponius s'atacha le plus : et ce fut aussi de cete partie de la Filozofie qu'il tira plus de patiance, plus d'inclination pour la Justice et pour la Bienfaizance, plus de consolation dans les malheurs, et plus de calme pour mieux goûter dans sa condition les agrémens ordinaires de la Vie.

     L'amour des Lètres ne lui otoit rien de la conoissance exacte qu'il

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devoit avoir de ses afaires domestiques, persone n'y avoit plus d'ordre et plus d'intelligence. Il eut toute sa vie une industrie singulière, et à bien faire valoir ses revenus, et à les depanser honorablement et avec libéralité. La dépanse ordinaire de sa maizon étoit médiocre. Il aimoit mieux avoir un ordinaire plus petit, et avoir davantaje à metre en extraordinaire. Il savoit qu'il n'i a que ces extraordinaires qui fassent, pour ainsi dire, santir l'opulance ; et que les plus grandes richesses mizes en dépanses ordinaires, deviènent peu-à-peu, par l'habitude, presque insansibles.

     Il aimoit la propreté dans sa maizon, et rien n'i manquoit pour la comodité, mais rien n'i étoit magnifique. Il faut que les Riches optent entre la magnificence qui est une branche de la gloire mal antandüe, et la bienfaizance qui procure la gloire la plus précieuze. Atticus opta toujours pour la bienfaizance.

     Marius Torquatus, son camarade, acablé par le crédit de ses enemis, fut déclaré enemi de la République,

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condané à la mort, tous ses biens confisquez, il se sauva, il se cacha. Atticus se trouva en état de lui anvoïer beaucoup d'argent, et avec ce secours rien ne lui manqua dans son malheur.

     Il i eut une grande dizete de blé à Atènes, pandant qu'il i étoit : comme il avoit beaucoup d'argent et de crédit, il fit venir aussi-tôt une quantité prodigieuze de froment, il en vandit une partie moins cher aux gens riches ; et ce qu'il gagna sur les riches il le distribua libéralement aux pauvres. Ainsi par son économie, sans se ruiner il procura un grand avantaje aux Aténiens.

     Cicéron obligé de fuir de Rome, poursuivi par ses enemis, eut recours à Pomponius, qui lui anvoïa sur le champ deux cens cinquante mile sesterces, ou vingt deux mille onces d'argent.

     Son économie lui dona toujours les moïens d'asister ses amis dans leurs bezoins, et de se passer de leur secours dans ses afaires.

     Le celebre Sylla, qui gouverna la République avec tant d'autorité,

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retournant d'Azie à Rome, passa quelques jours à Atènes. Il i vit Pomponius. et prit tant de plaizir à sa conversation savante, agréable et polie, qu'il vouloit toujours l'avoir auprès de lui. Il parloit Greq si aizément, si corectement, et le prononsoit si bien, qu'on l'eût cru né à Atènes : et à l'égard de sa langue naturèle, il la parloit avec une élegance et une justesse qu'il étoit facile de remarquer, même dans la conversation. C'étoit quelque choze de délicieux, de lui antandre réciter quelques androits des Comédies Latines, et des Tragédies Grèques.

     Il étoit souvant avec les premiers de la ville, mais il étoit afable à tout le monde. Il avoit même une certaine bonté, qui le randoit prevenant, civil, et atantif pour les petits Bourgeois ; de sorte que ses manières ne lui avoient pas moins aquis le coeur du Peuple, que l'amitié des Grans. Il vouloit que tous ceux qui avoient à faire avec lui, s'en retournâssent contans de lui.

     Silla charmé des qualitez de ce jeune home, dézirant d'en faire son ami

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particulier, fit ce qu'il put pour lui persuader de retourner à Rome avec lui. Mais Pomponius s'en excuza sajement. Et après lui avoir marqué le regret qu'il avoit d'ètre si-tôt séparé du prémier Magistrat de la République, pour qui il avoit autant de respect et d'inclination : Je vous demande en grace, lui dit Pomponius, de ne me point mener contre des gens qui sont cauze que je me suis exilé de mon péys, de peur d'ètre angagé, si je fûsse demeuré avec eux, à servir contre vous. Silla fut touché de la justice et de l'honêteté de ses santimens. Il ne le pressa plus, il le loüa même du parti de neutralité qu'il prenoit : et pour lui témoigner combien il étoit content de lui, il lui fit porter, avant son départ, tous les prézens que la ville d'Atènes lui avoit faits.

     Les Afaires se brouillèrent plus que jamais à Rome, et demeurèrent pluzieurs anées en cet état. Pomponius, éloigné de l'orage, goutoit cepandant les douceurs d'une vie tranquile dans une ville agréable, où il étoit extrèmement aimé et considéré.

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     Les Aténiens avoient pris tant de confiance en lui, qu'ils lui comuniquoient les plus inportantes afaires de leur ville. Il étoit du Conseil, il aloit à leurs Assamblées, et leur randoit ce qu'il pouvoit de services, et par ses conseils, et par le crédit qu'il avoit à Rome. Anfin pour lui témoigner leur reconoissance, ils rézolurent de lui élever une statuë, comme à leur libérateur ; mais il s'i opoza, tant qu'il fut à Atènes. Quand il fut parti, ils lui en éleverent une, et à Pilia sa femme, dans les lieux les plus augustes.

     Il devoit à la fortune, de lui avoir doné pour patrie la ville qui comandoit à toutes les autres villes du Monde ; mais il ne devoit qu'à son bon esprit, et à sa bone conduite, d'ètre devenu les délices d'une ville qui surpassoit toutes les autres, et Rome elle-même, par son antiquité, par la politesse et par le savoir de ses habitans.

     Ce fut pandant le séjour que Pomponius fit à Atènes, qu'il epouza Pilia. Cornelius Népos, à qui nous devons la plus grande partie de ce

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qui nous reste de la vie d'Atticus, ne nous a rien dit de ce mariage, ni des qualitez de Pilia. Il est tombé dans la même faute où sont tombez quantité d'Historiens, qui sans faire réflexion conbien inporte au bonheur un domestique doux et paizible, négligent de peindre des qualitez d'autant plus estimables, qu'elles sont moins éclatantes.

     Les troubles de Rome apaisez, Atticus rézolut d'y retourner. Ses afaires, ses amis, le dézir de revoir ses parans, et de se retrouver après un long exil volontaire dans la capitale de l'Univers, l'envie de conoitre ceux qui avoient, ou la plus grande réputation de mérite, ou le plus grand crédit dans la République, et d'en ètre conu, le plaizir que l'on imagine dans une nouvelle vie ; toutes ces choses l'i rapeloient. Il quita donq anfin Atènes, cete ville qu'il regardoit comme une autre patrie. Son départ fut marqué par la tristesse et par les larmes des Aténiens, et son absance leur cauza un regret très-sansible ; mais le nom d'Atticus, ou d'Aténien, lui demeura,

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pour avoir été si lontems citoyen d'Atènes.

     Il trouva à Rome Hortensius et Ciceron, ses premiers amis, tous deux en grande réputation pour l'Eloquance. Il se lia ancore plus particulièrement avec eux, et sut si bien uzer de la confiance qu'ils avoient pour lui, que quoiqu'ils eûssent incessament à partager une choze aussi précieuze que la gloire de l'esprit et de l'éloquance, et dont on est si jaloux, ces deux grans Orateurs n'eurent jamais à se plaindre des discours l'un de l'autre, et demeurèrent toujours fort unis.

     Il avoit un oncle fort vieux extrèmement riche nommé Cécilius, d'une humeur insuportable à tout le monde. Atticus se gouverna avec lui avec tant de précaution et de retenüe, qu'il ne lui cauza jamais aucun chagrin, et qu'il se conserva toujours parfaitement bien dans son esprit ; ses soins furent bien recompansez. Cécilius, en mourant, lui laissa environ cent fois cent mille sesterces, c'est environ huit cens mille onces d'argent de notre monoye.

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     Acoutumé à une vie simple, douce, tranquile, il rézolut de n'en point changer, mais seulement d'ajouter à sa manière de vivre certaines comodités, et certains agrémens, que donent le séjour d'une aussi grande ville que Rome, et l'opulance que lui aportoit la riche succession de Cécilius.

     Il regardoit la considération comme un grand avantaje, mais il ne voulut point de celle que l'on ne peut ni aquérir, ni conserver sans beaucoup d'assiduité, de travail, de soin et d'inquietude. Ainsi il déclara de bone heure qu'il ne vouloit point d'Amplois Publiqs, il comprit bien que son crédit en seroit beaucoup moindre ; mais il aima mieux en récompanse avoir plus de loizir, plus de liberté, plus de tranquilité, et choizir lui-même ses ocupations.

     Avec les richesses et les talans qu'il avoit, il ne lui eût pas été plus dificile qu'à Cicéron son ami, de parvenir aux grans Amplois de la République, et même au Consulat ; mais jamais il ne voulut prandre la

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route des Amplois Publiqs. Sa grande raizon, c'est qu'à cauze de l'extrème coruption des moeurs, il croïoit qu'il étoit presque inpossible à un homme de bien d'exercer ces Amplois avec justice, sans se faire une infinité d'enemis très-redoutables, et il craignoit surtout d'ofanser persone, et de se faire des enemis : ainsi loin de briguer aucun Amploi, on lui ofrit la Préture, et il la refuza.

     Au lieu du crédit que donent les Amplois, il jouïssoit sans pène du crédit de ceux qui ocupoient ces Amplois. Il eut pour amis tout ce qu'il i avoit à Rome de gens distinguez par leur mérite, par leur naissance, par leurs talans, et par leur grand pouvoir. Son humeur douce, gaye, toujours égale, un génie fertile, orné, gracieux, délicat, sa grande discrétion, des manières ramplies de simplicité et de politesse, un esprit éloigné de toute partialité, une équité délicate ; tout cela lui servoit infiniment à s'atirer des amis, mais il savoit ancore mieux se les conserver que se les aquérir.

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Jamais il ne leur étoit à charge, il avoit toujours de l'argent à leur service ; et comme il étoit devenu très-habile dans les Afaires, il leur étoit ancore plus utile par ses conseils, et par les soins qu'il prenoit de leurs procez, que par les grandes sommes qu'il leur prêtoit dans leurs nécessitez.

     Cela joint à un procédé droit, uniforme et sans aucune inégalité, à une exactitude extrème dans ses paroles, à une grande atansion à marquer de la reconoissance de ce qu'on avoit fait pour lui, et un oubli antier de ce qu'il fezoit pour les autres ; il étoit dificile que ses amis ne fûssent toujours contans de lui, et n'eûssent toûjours en lui une extrème confiance.

     Persone n'eut de plus grandes afaires, et en plus grand nombre à soutenir pour ses amis, et persone n'y eut plus de succez. C'étoit un de ces esprits sages, modérez, constans et de suite, qui à la longue font plus gouter la raizon et la justice, que les autres.

     Je voi par le nombre des afaires où

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il s'emploïoit pour ses amis, que ce n'étoit pas tout-à-fait par paresse qu'il ne briguoit pas les Amplois Publiqs, mais seulemant par prudance : assez paresseux et sans action là où l'ambition seule fait agir, diligent et vigilant là où l'amitié étoit son ressort.

     Complaizant avec ses amis, mais toujours retenu, il antroit dans tous leurs goûts, jamais dans leurs passions, et par conséquant jamais dans leurs partis. L'amitié lui donoit du panchant à aprouver ; mais l'équité, ou plutôt une bonté naturèle arêtoit son aprobation, dès-qu'il santoit la moindre injustice, ou dans les discours, ou dans la conduite de ses amis. Ses manières étoient toutes simples, toutes aizées ; mais cepandant à-cauze de l'estime que l'on fezoit de sa vertu, on ne se laissoit jamais aler avec lui à aucun excez de liberté ; de sorte qu'il étoit dificile de distinguer, si ses amis avoient pour lui plus de respect que d'amitié.

     Il étoit extrèmement sur ses gardes pour n'ofanser persone, soit par son procédé, soit par ses discours.

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On l'ofansa pluzieurs fois, il auroit souvant pu s'an vanjer inpunément, jamais il ne prit le parti de la vanjance, il aimoit mieux oublier les injures : et par cete conduite sage et sans afectation, il vivoit sans enemis, et se fezoit des amis de ceux qui faute de conoitre son caractère, et en le prenant pour tout autre qu'il n'étoit, avoient cherché à lui nuire et à lui déplaire.

     Il avoit hérité de son père de vint fois cent mille sesterces, c'est-à-dire plus de cent quatre vint mille onces d'argent, il en vivoit noblement. La succession de son oncle, qui valoit cinq fois autant, lui fit augmanter certaines dépanses de comodité et d'agrément ; mais de celles qui ne sont que pour le faste, il n'en fit aucune. Il ne voulut jamais, ni augmanter son train, ni avoir de plus beaux meubles, ni faire de grans bâtimens dans ses terres. Il samble qu'il ait craint la magnificence, comme un écueil où conduit la fausse gloire, et où s'abiment les plus grandes richesses, sans que persone regrete les magnifiques.

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     On ne le vit jamais, avide de gain, courir aux bons marchez et aux vantes publiques, comme tant d'autres qui avoient de l'argent comptant à placer. Il ne fit point de nouvèles aquizitions, il se contanta d'augmanter un peu celles qu'on lui avoit laissées ; il ne fit point bâtir, mais il rajusta, il ambèlit ses maizons de campagne.

     Il avoit une maizon agréable dans Rome, plutôt par le beau bois où elle étoit située, que par la beauté du bâtiment : il ne voulut jamais i faire d'autres dépanses, que de la bien antretenir.

     On remarquoit cepandant certains articles, où il fezoit plus de dépanse que les autres gens de sa condition : il vouloit que ses débiteurs fûssent plus doucement traitez que ses esclaves, et que ses autres domestiques se trouvâssent mieux chez lui qu'ailleurs, que sa femme et sa fille eûssent plus de commodités et d'agrément que les autres de leur condition.

     Il se plaizoit à faire des prézens, et surtout aux Gens de Lètres qui n'étoient pas riches ; il prêtoit souvant à ses amis, toujours sans intérêt,

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souvant en pure perte ; il comptoit ces sortes de pertes parmi ses dépanses anuèles et nécessaires.

     Les Romains ne fezoient, à proprement parler, qu'un repas ; ils mangeoient un morceau le matin, et se metoient à table vers les cinq ou six heures du soir : il est vrai que ce repas étoit fort long, il duroit ordinairement bien avant dans la nuit.

     Atticus qui avoit un grand nombre d'amis de toutes sortes d'états et de caractères, avoit soin de les rassembler souvant, et de les assortir de manière qu'ils fûssent tous en pleine liberté, et fort aizes de se trouver ansamble : il ne vouloit point de ces compagnies nombreuzes, où quoiqu'il n'i ait que des persones de mérite, chacun se trouve obligé à trop d'égards, et se trouve ainsi dans la contrainte, dans un lieu où l'on ne se rassemble que pour ètre plus en liberté.

     Sa table étoit bonne et même delicate, mais ce n'étoient point des viandes ni des liqueurs fort recherchées : son but étoit de faire qu'on mangeat avec plaizir et sainement, et

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non pas avec excez ; que l'on pût gouter la bone chère sans diminüer la santé, qu'il regardoit comme la baze du bonheur : il ne vouloit de la table qu'une conversation plus libre, plus gaye, plus longue, plus diversifiée, plus animée : il évitoit comme ennuyeux les grans repas où il i avoit trop de convives, ou de convives qui ne se conoissoient pas.

     Persone n'étoit mieux servi, aussi persone n'avoit un plus grand ordre dans sa maizon. Pluzieurs de ses esclaves, et de ses afranchis, étoient habiles dans les Siances et dans les Beaux-Arts ; quelques-uns savoient jouer des Instrumens ; et jusques aux moindres domestiques de sa chambre, tous savoient lire et écrire à merveille ; et chacun d'eux excelloit dans les chozes qui étoient de son amploi et de son métier. Ils étoient tous chez Atticus beaucoup plus hûreux, qu'ils n'eûssent été ailleurs : mais en récompanse ils contribuoient plus que les domestiques ordinaires, à lui faire santir agréablement la douceur d'ètre bien servi.

     Comme la plupart de ses amis avoient

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du goût pour les Lettres, il ne se passoit guères de repas qu'on n'i lût quelque Pièce d'Eloquance ou de Poësie, ou quelque morceau nouveau d'Histoire bien écrit ; ce qui servoit de matière à la conversation, et d'ocazion aux conviez de montrer leur esprit et leur savoir.

     Quelquefois ses gens joüoient des instrumens, quelquefois il leur fezoit joüer des Scènes de Comédies ; ce qu'ils fezoient avec beaucoup de grace, et même aussi bien que les meilleurs Comédiens.

     Il trouvoit ainsi le secret de cultiver agréablement ses amis, de se lier plus étroitement et plus familièrement avec eux, et d'éviter, par le secours d'une table sajement dirigée, une humeur trop sérieuze, qui est d'ordinaire aussi inportune pour soi-même, que fâcheuze pour ceux avec qui l'on a à vivre.

     Il aimoit à diversifier sa vie, en fezant de tems en tems quelque séjour à la Campagne ; et ce séjour étoit lui-même diversifié par les lieux et les peïs diférans, où il avoit des

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maizons de plaizance. C'étoit-là qu'il se plaizoit à écrire des chozes utiles à ses concitoïens. Et comme il avoit une conoissance parfaite de l'Histoire anciene, et une grande vénération pour la vertu des anciens Romains, il compoza pluzieurs Ouvrajes sur ce sujet. Son but étoit, en reprézentant leurs talans et leurs vertus, de randre les Lecteurs imitateurs de leur mérite. Il fit sur ce plan un Livre de l'Origine de la Magistrature Romaine, l'Histoire Généalogique des cinq ou six plus illustres Maizons de Rome, des Juniens, des Marcels, des Scipions, des Fabiens. Il compoza des vers à la loüange de tous les homes illustres Romains, où le caractère de chacun étoit peint vivement avec des traits fins et délicats ; mais en si peu de paroles, qu'on ne pouvoit assez admirer la justesse, la neteté, et la precizion de l'esprit de l'Auteur.

     Telle étoit la vie que menoit Atticus, quand les divizions d'antre Pompée et Cézar comansèrent à éclater.

     Il i avoit dans le Gouvernement

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de la République deux Puissances à peu prez égales, qui se contrebalancoient l'une l'autre, le Sénat et le Peuple. Le Sénat étoit compozé de la Noblesse, et il i avoit plus de trois mille Sénateurs : il décidoit des Afaires Etranjeres, des Amplois, des Provinces, de la Paix et de la Guerre, des Aliances avec les Princes voizins : les deux Conseils y prézidoient tour à tour.

     Le Peuple étoit compozé de l'Ordre des Chevaliers, des Marchands, des Ouvriers, et de toutes les Familles Libres de la Ville, qui fezoient plus de quatre cens mille homes, sans les femmes et les anfans. A la tête du Peuple étoient huit ou dix Tribuns. Le Peuple décidoit des Finances, des Levées extraordinaires, et avoit la principale autorité dans l'abolition des Loix anciènes, et dans l'autorization des Loix nouvelles, dans la distribution, l'aliénation ou le recouvrement des Terres des Domaines qui apartenoient à l'Etat.

     Un Sénateur ne pouvoit point ètre Tribun, à-moins qu'il ne se fût

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fait adopter par une famille du Peuple.

     Le Sénat, plus uni, empietoit de tems en tems sur les droits du Peuple : mais quand il i avoit à la tête du Peuple quelque Tribun hardi, entreprenant, autorizé, il ne lui étoit pas dificile de faire un soulevement, et fezoit ainsi les armes à la main randre en un jour par le Sénat, ce qu'il avoit uzurpé en pluzieurs anées. Mauvaize constitution d'un Etat : elle doit toujours produire des divizions dangereuzes : aussi fut-elle enfin la cauze de la ruine de la République Romaine.

     Silla, après avoir vaincu Marius qui étoit à la tête du parti du Peuple, avoit anfin soumis le Peuple au Sénat. Pompée, né riche et d'une maizon illustre, avoit toujours été ataché à Silla. Il profita du crédit qu'il eut auprès de ce Dictateur, pour se faire des amis : et ansuite il amploïa leur crédit pour se faire doner divers Comandemans d'Armée ; où sans expériance et sans de grans talans pour la Guerre, mais avec le secours de Lieutenans habiles, il eut dez sa jeunesse les succez les plus

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hûreux qu'il pouvoit dézirer. Il avoit un talant merveilleux pour faire valoir dans le Sénat, tout ce qu'il fezoit. Il afectoit d'ètre toujours antièrement dévoué pour les intérêts du Sénat contre le Peuple. Il marquoit, en toutes ocazions, qu'il étoit ami vif et ardant ; de sorte que non seulement ses amis, mais ancore le corps du Sénat, croïant agir pour leurs intérêts en l'élevant, chacun sambloit conspirer à lui procurer beaucoup plus d'honeurs, de déférances et d'autorité, qu'à pas un autre du Sénat. Il profita si bien de cete dispozition, et de diverses conjonctures qui arivèrent, qu'il se trouva assez de crédit pour doner l'excluzion des grans Ampsois, à ceux qui n'étoient pas atachez à lui, et bientôt après pour i placer ses créatures.

     Cézar plus jeune, mais également ambitieux, voïant que la prémière place etoit prize dans le parti du Sénat, dédaignant de dépandre de Pompée, rézolut de relever le parti du Peuple, et de se metre à la tête. Il se fit adopter par une famille du Peuple, se fit élire Tribun, fit beaucoup

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de largesses ; et après avoir aquis beaucoup de réputation dans le metier de la Guerre, ne craignit point de se déclarer hautement, en toutes ocazions, pour le parti du Peuple contre le Sénat.

     Son but ne fut pas d'abord de ruiner l'autorité du Sénat, mais de se trouver en état de balancer le crédit de Pompée ; et, s'il étoit possible, de faire que le Sénat n'eût plus de ces homes trop autorizez, qui sans pranpre le nom de chef en deviènent en efet les maitres.

     Cézar avoit beaucoup d'esprit et d'éloquanse : il se piquoit d'ètre bon ami, et il l'étoit en efet, mais non pas tant par politique, comme Pompée, que par vraie inclination : et l'on peut dire que Cézar avoit réelement pluzieurs qualitez dont Pompée n'avoit que les dehors. Son crédit devint si grand, que Pompée craignant d'en ètre acablé, rézolut, malgré sa fierté, de lui demander sa fille en mariage ; moins pour contracter avec lui une liaizon durable, que pour avoir le tems et les ocazions de s'établir ; de manière que Cézar redevint dans

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sa dépandance. Cézar ne fut pas lontems à s'apercevoir de son peu de sincérité, et à pénétrer ses desseins pleins d'artifice. Ainsi leur aliance ne leur otant point leurs soupsons reciproques, angagez d'ailleurs dans des partis si opozez, Pompée ne pouvant soufrir d'égal, Cézar ne pouvant soufrir de supérieur, leurs divizions éclatèrent ; de sorte que chacun d'eux ne voïant plus de sûreté que dans la ruine de son enemi, ils firent prandre les armes aux Romains contre les Romains, sous prétexte qu'il s'agissoit du salut de l'Etat, et de garantir la République d'un Tiran qui la vouloit soumetre à ses Loix.

     Atticus avoit soixante ans, Cézar plus de cinquante, lorsque cete Guerre Civile s'aluma. Tous les Citoïens, tous les Gouverneurs des Provinces, prirent parti selon leurs divers intérêts. L'Empire Romain, le plus vaste Empire qui ait jamais été, fut ambrazé en un moment. Ce fut en cete ocazion où Atticus eut bezoin de toute sa prudance pour choizir le parti le plus sage,

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et de toute sa fermeté pour s'i tenir constament.

     Ni le parti de Cézar, ni le parti de Pompée, ne lui paroissoient justes. Ils étoient trop ambitieux, leurs desseins n'étoient pas conformes aux vrais intérêts de la République. D'ailleurs il paroissoit égalemènt danjereux, de se déclarer pour l'un ou pour l'autre. Dans la parfaite incertitude des évenemens, il n'i avoit de raizon à prandre parti, sinon pour ces gens, qui, rongez d'ambition, ou acablez de dètes, vouloient sortir de leur malhûreuze situation, ou s'élever en profitant de la ruine du parti opozé.

     Atticus, qui étoit fort éloigné de toute ambition, ne voulut point se déclarer, ni pour Pompée, ni pour Cézar : c'est qu'il avoit des amis intimes dans l'un et l'autre parti, contre lesquels il ne vouloit point combatre. Il asistoit également de son bien les uns et les autres, selon qu'ils en avoient bezoin. Aussi, avec leur crédit, il fit en sorte que Pompée ne s'ofansa point de le voir demeurer neutre ; et que cete neutralité

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plût même tant à Cézar, qu'il ranvoïa libre son neveu fils de Quintus Cicéron, et Quintus Cicéron lui-même son beau-frère, qui avoient été pris à la bataille de Farsale. Après cete victoire, Cézar, pour faire subsister son armée, inpoza de grandes taxes sur les plus riches de Rome ; il se souvint du procédé honête et modéré d'Atticus, et l'en exemta.

     Cézar, devenu le maitre par la mort de Pompée, dona le calme à l'Empire, pendant quatre ou cinq ans qu'il vécut : mais Brutus et Cassius, à la tête de pluzieurs Conjurez, aïant tué Cézar, en entrant dans le Sénat, une nouvelle Guerre Civile recomansa plus furieuze que la prémière. Auguste, l'Héritier de Cézar, et tous les prémiers Oficiers de Cézar, entre lesquels fut Antoine, formèrent un parti : les principaux Sénateurs, et ceux qui vouloient rétablir l'Etat Républicain, en formèrent un autre. Brutus et Cassius se mirent à la tête du Parti Républicain.

     Il n'i eut alors aucun citoïen qui

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ne se trouvât dans un extrème danjer de perdre ses biens et sa vie.

     Hûreuzement pour Atticus, Brutus étoit de ses amis particuliers : ainsi tant qu'il fut maitre dans Rome, Atticus n'eut rien à craindre, mais les affaires changèrent bien de face. Auguste et Antoine gagnèrent la bataille de Philippes, Brutus et Cassius i furent tuez. Ainsi Antoine, enemi juré de Cicéron, le proscrivit ; c'est-à-dire le condana à la mort comme criminel d'Etat, et il fut tué. Atticus, l'ami intime de Brutus et de Cicéron, fut aussi mis sur la funeste liste des proscripts : mais Antoine, se souvenant de la manière généreuze dont Atticus en avoit uzé en son absance envers Fulvie sa femme dans ses malheurs, et dans le tems même que les affaires de son parti paroissoient desespérées, il efaça de sa main le nom d'Atticus, et bientôt après lui anvoïa dire qu'à sa considération il avoit aussi efacé de la liste Gellius son ami, qui s'étoit caché avec lui durant la proscription.

     Dans ces tems malhûreux Atticus sauva et cacha tous ceux qui

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voulurent se retirer dans ses terres en Epire, de quelque parti qu'ils fûssent : car le même parti étoit tantôt vaincu, et tantôt vainqueur. Aucun de ces malhûreux ne s'i retira, sans avoir par ses ordres toutes sortes de secours, et toute la sûreté qu'ils eûssent pu dézirer de leurs plus fidèles amis. C'étoit bonté naturele ; mais cete bonté lui dona dans la suite plus d'amis, plus de protecteurs, plus de réputation, plus de sûreté, que la plus grande habileté n'eût sçu faire. Il passoit dans Rome pour homme d'une probité si antière et si délicate, que les Partis les plus animez avoient en lui une égale confiance.

     Sa fortune et son humeur, dans les tems calmes, lui sufirent pour le randre hûreux : mais dans les tems de trouble, il eut ancore bezoin de toute sa vertu, de toute sa prudanse, et de toute la réputation qu'il avoit aquize.

     Le calme succéda à cète furieuze tampête. Auguste et Antoine devinrent les maitres, et gouvernèrent ansamble l'Empire ; Auguste l'Occident,

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à Rome ; Antoine l'Orient, à Alexandrie, où il étoit enivré des charmes de Cléopatre Reine d'Egipte, qui l'i avoit retenu. Atticus, dans cet intervalle, entretenoit un commerce de lètres et de litérature avec les deux Empereurs, sans qu'aucun d'eux l'ait jamais soupsoné d'avoir aucune partialité pour son Compétiteur.

     A la fin ces deux Rivaux, qui avoient tous les jours quelque choze à démêler sur les bornes qu'ils avoient mizes entre eux dans leur Gouvernement, se brouillèrent ouvertement, et terminèrent anfin leurs diférans par la fameuze bataille navale d'Actium. Antoine fut vaincu, il s'enfuit en Egipte, il s'i tua peu de jours après, et laissa ainsi Auguste maitre paizible et absolu de l'Empire.

     Auguste, de retour à Rome, ne sonja plus qu'à gouverner avec douceur. Comme il aimoit les Gens de Lètres, il vouloit conoitre particulièrement Atticus. Il goûta si bien son esprit, qu'il se passoit peu de jours qu'il ne s'entretint sur toutes sortes de sujets d'érudition.

     Agrippa étoit alors le favori, il

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pouvoit prétandre aux prémières aliances de Rome, il demanda la fille d'Atticus et l'épouza. Atticus devint ainsi d'un grand crédit, sur la fin de sa vie : il ne s'en servit cepandant jamais pour augmanter ses richesses, mais souvant pour randre de bons ofices, et pour procurer des bienfaits à ses amis, et aux persones dont il conoissoit le mérite.

     Quand Auguste étoit à quelque maizon de Campagne hors de Rome, il écrivoit souvant à Atticus, il lui écrivoit même de Rome pour lui demander compte de ses ocupations philozofiques, quelquefois sur quelque plaizanterie dont ils avoient la clef, ou sur quelque poinct d'Antiquité, ou sur de petits ouvrajes de Poëzie, qui fezoient entre eux les liens du commerce d'esprit qu'ils avoient.

     Il vécut dans une grande santé. Il fut trente ans entiers sans prandre aucun remède. Sa manière de vie reglée ; ses ocupations exemtes des chagrins que cauzent souvant, ou un domestique fâcheux, ou le mauvais état des afaires, ou une ambition vive et mécontente, ou une avarice

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inquiete, ou une vanité outrée et mal-antandüe, le commerce continuel avec des persones qui lui plaizoient ; tout cela avoit fort contribué à lui doner une santé ferme et égale. Cete même santé avoit de-même contribué à lui doner cete humeur si dézirable, qui lui fezoit santir agréablement les petits plaizirs journaliers qui se prézentent presque sans-cesse à ceux qui possèdent une ame saine dans un corps sain.

     A 77 ans il fut ataqué d'une maladie, qui au comancement parut peu de choze aux Médecins. Ils le traitèrent pandant trois mois, mais sans aucun succez. Les douleurs augmanterent, il esséya divers remèdes pour les faire diminüer, rien ne lui réüssit. Cela lui fit prandre une rézolution digne de sa fermeté. Après une mauvaize nuit, il anvoïa dez le matin chercher Agrippa son gendre, et deux de ses amis particuliers. Ils arivèrent ansamble, et en arivant il leur dit. Vous savez tout le soin, toute l'atantion, que j'ai pris, depuis que je suis malade, à chercher et à suivre exactement tous les

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meilleurs conseils que j'ai pu trouver pour recouvrer ma santé. Vous ètes témoins que je n'i ai rien négligé. J'ai, ce me samble, sur cela satisfait à l'amitié que je vous dois. Ce qui me reste à faire, c'est de sonjer à me satisfaire moi-même sur ce que je me dois. Les alimens que l'on me done depuis quelques jours, ne m'ont prolongé la vie que pour prolonger mes douleurs, et pour les randre plus aiguës. Je soufre, je soufre même beaucoup ; et comme c'est sans esperance de voir finir mes douleurs, qu'en finissant moi-même de vivre, j'ai rézolu de hâter la fin de mes douleurs. Je vous ai anvoyé chercher, non pour délibérer avec vous sur ce que j'avois à faire, mais seulement pour vous dire ma rézolution, et pour vous prier de ne me point demander que j'en prène d'autre ; vous augmanteriez ma pène, et vous l'augmanteriez envain.

     Il leur tint ce discours d'une voix ferme, et avec un air si calme et si assuré, que l'on eût dit qu'il eût parlé d'une afaire ordinaire.

     Agrippa et ses deux amis en furent si touchez, qu'ils fondoient en larmes. Ils le prièrent envain de prandre

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ancore ce jour-là quelque nouriture. Il fut deux jours sans manjer, la fièvre le quita, les douleurs cessèrent presque antièrement. Sa famille le pressa alors, avec beaucoup d'instance et de tandresse, de changer de rezolution, et de voir, en reprenant quelques alimens, si la santé ne reviendroit pas sans douleur. Mais le reste d'une vie caduque, et sujète à des infirmitez douloureuzes, lui parut trop peu de choze. Il ne fut point ébranlé, et le cinquième jour après qu'il eût cessé de manjer, il cessa de vivre et de soufrir.

     Son humeur étoit si aimable, son esprit si aizé, que jeune il plaizoit infiniment aux vieux ; Silla et ses contemporains ne se plaizoient avec persone tant qu'avec lui : et devenu vieux, il étoit le meilleur ami du jeune Brutus, et ensuite d'Auguste qui étoit fort jeune.

     Il eut le bonheur de voir croitre sa fortune, sa réputation et son crédit, à mezure qu'il vieillissoit. Pluzieurs l'instituèrent leur héritier sans paranté, mais par amitié, et sur l'estime qu'ils fezoient de son mérite.

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     Anfin persone, à son âge, ne fut plus regreté ; parce que persone à cet âge ne fut plus regreté ; parce que persone à cet âge ne fut jamais, ni plus aimé, ni plus aimable.

COMPARAIZON DE SOCRATE AVEC ATTICUS.

     Il i avoit plus d'ardeur, plus de force, dans le tempérament de Socrate.

     Plus de douceur, plus de molesse, plus de lanteur, dans celui d'Atticus.

     Atticus, né modéré, étoit également éloigné de la paresse et de la grande activité.

     Socrate avec un peu d'inpétuozité naturèle avoit bezoin de vertu pour se tenir dans la modération, et pour ne pas tomber quelquefois dans l'excez.

     La raizon de Socrate tiroit plus de secours des lumières de l'esprit : celle d'Atticus tiroit presque toute sa force de son hûreux tempérament.

     L'ame de Socrate, plus exercée, étoit plus propre à surmonter de grandes

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dificultez. Il avoit souvant la pène de combatre ses panchans, et toujours la gloire de les vaincre.

     Atticus, n'avoit ni cète pène, ni cete gloire. Il suivoit presque toujours ses inclinations raizonables, modérées, toujours justes. Il trouvoit chez lui moins à combatre, et dans les autres moins de contradictions. Il se plioit plus facilement au tems, aux lieux, aux conjonctures, aux persones ; et savoit encore mieux éviter les dificultez, que les surmonter. Il tenoit sa modération de son tempérament : Socrate la tenoit de sa patiance, de son travail, et de son ardeur pour la Vertu.

     Tous deux avoient un courage ferme dans le péril, mais la fermeté de Socrate étoit vive et antreprenante ; au lieu que la fermeté d'Atticus se bornoit à prandre froidement son parti, et à s'i tenir constamant.

     Socrate plus sansible soufroit plus, et metoit plus de force à se calmer, mais en récompanse il étoit plus sansible à la joie.

     Atticus, moins sansible au mal, se calmoit avec moins de pène ; mais

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le plaizir se fezoit santir chez lui moins vivement, et duroit moins lontems.

     Socrate zèlé pour le Bien Publiq reprenoit les Vices et les Défauts, sans craindre de se faire des enemis.

     Atticus ne contoit point de convertir le monde, il aimoit mieux soufrir doucement les défauts des autres, que de prandre la pène de les coriger.

     La Nature avoit doné à Atticus une figure noble et gracieuze, de beaux yeux, un regard doux, un sourire fin, le son de la voix touchant ; avantajes qui prevenoient tèlement en sa faveur, qu'on se trouvoit dans ses intérêts dez la prémière fois qu'on le voïoit, et sans qu'il eût besoin de faire preuve de mérite, ni de faire marcher sa réputation devant lui. On se trouvoit tout dispozé à goûter ses manières, à antrer dans ses santimans, à faire valoir, et même à exagérer les qualitez estimables que l'on apersevoit en lui. Il eut le grand avantaje dans sa jeunesse, d'ètre lontems porteur de ces lètres de recomandation que done la Nature, en donant la beauté ;

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et dans un âge plus avancé, il avoit dans la fizionomie une certaine dignité naturèle, qui fait naître l'inclination, et qui atire le respect de tous ceux dont on est regardé.

     Socrate n'avoit pas reçu de la Nature un pareil prézant, au contraire il étoit laid : mais pour réparer sa laideur, la Nature lui avoit doné la beauté, et même les graces de l'esprit ; ses reparties vives, et plènes de sel ; ses peintures gaïes, naïves, riantes ; ses narrations faciles, et intéressantes ; des saillies réjouïssantes ; des bons-mots dits à-propos ; des discours sages, sublimes et sansez ; la justesse, la propreté de ses expressions ; une éloquanse, tantôt douce, tantôt forte, toujours naturèle, toujours persuasive ; d'ailleurs un desintéressement parfait, et une grandeur de courage qui lui étoit particulière. Tout cela lui atiroit bientôt, de ceux qui avoient le bonheur de l'écouter, une admiration extrèmemant flateuze.

     Socrate pouvoit trouver plus aizément des admirateurs, Atticus plus aizément des amis. On deziroit d'ètre

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estimé de Socrate, et de devenir l'ami d'Atticus.

     Persone ne santit jamais moins les incomoditez de la pauvreté, que Socrate ; puisqu'il ne voulut pas reçevoir de donations.

     Jamais persone ne santit mieux, et plus lontems, les agrémens de l'abondance qu'Atticus.

     Lorsqu'on voïoit Socrate contant et gai dans sa pauvreté, on croïoit facilement que l'on pouvoit ètre hûreux sans ètre riche, il aprenoit aux pauvres à se passer de richesses.

     Atticus, modéré dans sa dépanse, aprenoit aux riches à se conserver sages et vertueux dans l'abondance.

     Avec des vües plus élevées, Socrate cherchoit à randre ses amis filozofes, et à diminüer leurs malheurs en augmantant leur filozofie.

     Avec des idées plus comunes, Atticus songeoit à soulajer ses amis dans leurs maux, par des secours que lui fournissoient ses grandes richesses et sa grande économie.

     L'un prêtoit de l'argent, l'autre donoit du courage pour s'en passer.

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     Les amis de Socrate tenoient plus à lui, par l'estime et par l'admiration.

     Les amis d'Atticus tenoient plus à lui, par goût, par inclination, par simpatie.

     Socrate vouloit de la gloire, et en vouloit beaucoup.

     Atticus se contantoit de la distinction entre ses amis, et eut peut-ètre pu s'en passer sans ètre malhûreux.

     Un Prince paresseux eût suivi sans pène les conseils d'Atticus.

     Un Roi avide de la belle gloire auroit plus trouvé son compte avec Socrate.

     L'esprit de Socrate étoit plus hardi, plus élevé, plus original.

     Celui d'Atticus plus poli, moins ocupé à faire des découvertes, qu'à joüir tranquilement de celles qui étoient faites.

     Tous deux aimoient, et leurs amis, et leur patrie. Socrate étoit plus ocupé à faire du bien à sa Patrie et au Genre Humain, Atticus plus a tantif à faire plaizir à ses Amis.

     Socrate avoit plus de dispozition à mourir hardiment,

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     Atticus à mourir tranquilement. Socrate étoit d'une si grande austérité sur l'observation des Loix, qu'il aima mieux mourir, que de se sauver aprez qu'il eût été condané.

     Atticus croïoit que les Loix étoient faites pour les Hommes, et non pas les Hommes pour les Loix ; et n'eût jamais fait aucun scrupule d'éviter, par la suite, une mort injustement ordonée.

     On peut faire deux réflexions utiles sur la vie de ces deux Hommes Illustres.

     La prémière, c'est que quoiqu'ils aïent passé une longue vie beaucoup plus hûreuzement que leurs pareils et leurs contemporains, cepandant ce n'a pas été sans avoir eu quelques chagrins et quelques pènes à soufrir : Socrate dans son domestique ; Pomponius dans ses biens et dans ses amis, durant les diverses révolutions de la République.

     Socrate finit sa vie assez dezagréablement, ce samble, durant le procez criminel que lui suscitèrent injustement ses enemis. Pomponius soufrit beaucoup de sa mauvaize santé,

la dernière anée de sa vie ; aparament, pour n'avoir pas été si tempérant que Socrate.

CONCLUSION MORALE.

     Or de-là nous pouvons conclure. 1°. qu'une Vie hûreuze dans laquèle il n'i ait rien à soufrir, n'est en efet qu'une pure chimère, qu'ainsi c'est folie d'en atandre une pareille ; et que la plus hûreuze est cèle où l'on a moins à soufrir, et moins lontems que ses pareils.

     2°. Que nous avons dans la Téologie Naturèle, et dans la Religion de notre siècle, une conoissance certaine de pluzieurs Véritez très-consolantes, qui n'étoient point encore établies dans la Téologie Naturèle du tems de Socrate et d'Atticus. Primò, que l'ame est une substance très-distinguée de la substance du corps, et beaucoup plus parfaite, et par conséquant aussi durable que le corps, et par conséquant inmortèle. Secundò, que Dieu est un Etre trez-parfait, et par conséquant trez-juste et trez-bienfaizant.

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Tertiò, que par conséquant il est inpossible que l'ame fort bienfaizante, ne soit pas fort hûreuze dans la Segonde Vie.

     Or ces hommes si célèbres qui n'avoient ancore qu'une conoissance fort grossière et fort incertaine de ces Véritez, n'en tiroient aucune consolation dans leurs maux. Ainsi de ce coté-là, nous pouvons facilement ètre beaucoup plus hûreux qu'ils n'ont été.

     Et il faut avoüer que la grande espérance d'une Vie délicieuze et inmortèle, destinée aux bienfaizans par l'Etre souverainement bienfaizant, outre un plaizir réel et journalier, donne souvant de nouvèles forces dans les antreprizes de bienfaizance publique ; et qu'elle ote presque antièrement, et le dezir inquiet de vieillir beaucoup, et la crainte fâcheuze d'une mort prochaine. Or Socrate, quoiqu'un des hommes les plus hûreux et les plus vertüeux qui aïent jamais été, fut privé durant sa vie, par l'ignorance de son siècle, d'un si agréable et si précieux ressort des actions humaines.

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REFLEXION POLITIQUE.

     Je supoze que le bon Gouvernement ait en vüe de randre l'Education des Coléges plus vertüeuze, en i fezant amploïer à peu-prez la moitié des heures de l'Education à démontrer pluzieurs Véritez inportantes aux Bones Moeurs, et à faire pratiquer aux Ecoliers plus fréquamant des actions de Justice et de Bienfaizance.

     Les Professeurs auront bezoin d'Ouvrajes Classiques de Morale, pour faire lire dans les basses et hautes Classes. Or celui-ci, et d'autres samblables et meilleurs, peuvent servir pour l'âge de treize ou quatorze ans.

     C'est au Conseil de l'Education à faire compozer tous ces diférans Ouvrajes, et à les faire perfectioner au-moins tous les dix ans, par des prix propozez, et distribüez suivant le jugement par scrutin de l'Académie de Morale.

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QUESTIONS
SUR L'EDUCATION
DES COLEGES.

INTRODUCTION.

     Tout le monde convient que dans l'Education, il est incomparablement plus inportant au bonheur des Anfans et de la Société, de les randre moins colères, moins inpatians, moins inpolis, moins prézomtüeux, moins étourdis, moins inprudans, moins manteurs, moins legers, moins opiniatres, moins médizans, moins haineux, en un mot, moins injustes et moins malfaizans qu'ils ne sortent du Colège. Ces défauts lorsqu'ils n'ont pas été sufizament reprimez et corigez dans leur naissance, ces mauvaizes habitudes lorsqu'elles n'ont pas été anéanties par des habitudes contraires, ne font que croître à-mezure que l'on avance en âge, et se manifestent à l'ocazion d'objets plus inportans.

     Tout le monde convient qu'il seroit incomparablement plus avantajeux, soit pour les Ecoliers, soit pour

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leurs familles, soit pour leurs concitoïens, si par des répétitions fréquantes et journalières, on leur donoit dans le Colège de beaucoup plus fortes habitudes, qu'on ne leur donne prézantement, à l'observation de la discipline, à la constance dans le travail, à la patiance dans les injures, à l'indulgence pour les fautes des autres, à la politesse dans les discours et dans les actions, aux manières douces et modestes, en un mot, à l'observation de toutes les parties de la Justice et de la Bienfezance ; que si par d'autres nombreuzes répétitions, on les randoit plus habiles dans la Langue Latine, dans la Langue Grèque, et dans d'autres Conoissances habituèles moins utiles, que les habitudes vertueuzes ne le sont au bonheur de la Societé.

     De-là il suit qu'il est de la dernière inportance au Gouvernement, d'avoir un Bureau qui parmi ses autres afaires soit chargé du soin de coriger l'Education des Colèges, de manière que les Ecoliers amploient moins d'années de leur Education, et moins d'heures de la journée, à s'exercer sur

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les Langues mortes, et sur des parties de Sianses peu utiles, et par conséquent qu'ils amploient beaucoup plus d'heures de la journée aux divers exercices de la Vertu.

     Je mets au nombre de ces exercices inportans, la conoissance des principes nécessaires pour bien juger de ce qui est de plus ou de moins estimable, de plus ou de moins méprizable ou haïssable dans les actions et dans les antreprizes humaines ; et l'exercice fréquant de ces principes, dans la recherche journalière de la gloire de mieux réüssir que leurs camarades dans les actions les plus dignes de louanjes. Il faut les acoutumer à méprizer en comparaizon les diverses glorioles, que les anfans, les petits-esprits, et le vulgaire mal élevé, estiment trop.

     A l'égard des conoissances et des maximes, il faut, surtout dans les hautes Classes, doner moitié plus d'heures à celles qui sont moitié plus utiles à l'Ecolier, à sa famille, à sa patrie.

     C'est pour parvenir à une nouvèle métode d'Education plus parfaite, que l'on a formé pluzieurs questions

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pour ètre faites aux Principaux des Colèges, et pour avoir leurs réponses et leurs avis.

QUESTION I.

     Ne sufit-il pas au gros des Fransois qui sortent du Colège, de pouvoir traduire facilement le Latin, sans rien savoir du Greq ?

     Ceux qui peuvent un jour avoir bezoin de compozer en cète Langue, ou de traduire le Greq, ne sont pas deux contre deux cens. Or ceux-là ne peuvent-ils pas hors du Colège s'apliquer à la compozition du Latin, et à la traduction du Greq, sous des Maitres particuliers ? Et pourquoi faire perdre tant de tems à 198 autres Ecoliers, qui n'auront jamais bezoin de compozer en Latin, bien moins ancore de lire les Auteurs Greqs, ou de faire des vers en Latin ou en Greq ?

QUESTION II.

     Si pour aprandre à traduire le Latin, il ne sufit pas de comanser à neuf

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ou dix ans à aprandre les mots Latins, et les règles de la Grammaire, et d'i amploïer une heure et demi par jour, durant les trois ou quatre dernières anées du Colège.

QUESTION III.

     Si l'on ne pouroit pas amploïer les prémières anées à leur ansègner à écrire liziblement ?

     A lire et prononcer bien distinctement ?

     A compozer moins mal en Fransois ?

     A parler plus juste et sans exagération ?

     A aprandre quelque choze de la Géografie ?

     A aprandre quelque choze de la Cronologie, et de l'Histoire Universèle ?

     A conoitre et à former les Chifres Romains et Arabes ?

     A pratiquer l'Aritmétique ?

     A conoitre les Planètes et les principales Constellations, tant sur les Cartes que dans le Ciel ?

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QUESTION IV.

     Outre les exercices de la mémoire, ne pouroit-on pas dans la Classe, depuis dix ans jusqu'à quatorze, leur ensègner les comansemens des Siences qui regardent le raizonement ?

     1. de la Morale.

     2. de la Politique.

     3. de la Jurisprudance.

     4. de la Géométrie.

     5. de l'Eloquence.

     6. de la Fizique Générale.

     7. de la Poëzie.

     8. de la Grammaire Fransoise, et de la Grammaire Latine.

     9. Ne pouroit-on pas leur faire faire des observations sur les sofismes, et sur les mauvais raizonemens, tant sur les Siences que sur les Matières qui entrent dans le comerce ordinaire ?

     10. Leur doner quelques maximes de Medecine, pour conserver la santé, et pour la rétablir ?

     11. quelques maximes d'Economie, pour bien gouverner sa dépanse ?

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     12. quelques conoissances des Loix Civiles sur les procez ordinaires, sur les baux, sur les comptes, sur la procédure, en demandant et en défendant ?

QUESTION V.

     Ne pouroit-on pas dans les Classes, depuis 14 jusqu'à 17 ans, leur ensègner une grande partie de ce qu'il i a de plus inportant dans les trois ou quatre Siences les plus inportantes ?

QUESTION VI.

     Ne pouroit-on pas destiner le tiers des heures de l'Education aux exercices propres à inspirer plus d'ardeur pour l'observation de la Justice, et de la Bienfaizance ? Par exemple,

     Par les grans motifs de la Vie Future.

     Par la lecture des Vies des Hommes Illustres, avec des remarques sur les récompanses de la Vertu, sur le plus ou le moins estimable de leurs

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actions et de leurs antreprizes, et sur les malheurs que cauzent l'Inprudance et les Injustices.

     Par des Scènes vertueuzes.

     Par des Disputes.

     Par des Interrogations.

     Par des Comparaizons de belles actions, de belles antreprizes.

     Par des Récits d'actions historiques vertüeuzes.

     Par des Reproches sérieux, et par des Ironies sur les fautes.

     Par les Prix donez, tous les quinze jours, au plus patiant, au plus poli : Prix qui seroit du double plus estimable, que le Prix de la mémoire ou de l'intelligence.

QUESTION VII.

     N'est-il pas à-propos de faire en France, dans l'Education, tous les exercices en Fransois ? Les Ecoliers Romains fezoient-ils leurs exercices en Greq ?

     Je supoze dix Classes : la prémière compozée des anfans, la plupart de sept ans, ou environ : la segonde compozée des anfans, la

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plupart de huit ans, ou environ : la dernière et plus haute classe compozée de jeunes gens, la plupart de dix sept ans, ou environ.

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RAIZONS
POUR PUBLIER LES
MOTIFS DES LOIX.

PROPOZITION.

Il est plus avantajeux de faire une
Edition motivée des Loix, que
de n'en pas faire.

ECLAIRCISSEMENT.

     Je supoze 1°. qu'un Souverain veuille, comme Justinien, faire des Loix uniformes pour toutes les Provinces, et pour tous les Tribunaux de son Roïaume, en choizissant toujours les plus simples, les plus claires, et les plus avantajeuzes au plus grand nombre de ses Sujets.

     2°. Je supoze que les Ministres qu'il amploie pour cete sorte d'Ouvrage, pansent que comme il est

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arivé qu'avec le secours des lumières de leurs pères, et avec le secours de leurs propres expériences et de leurs propres réflexions, ils voient plus clair et plus loin dans ces matières que leurs bisayeux d'il i a cent ans ; il poura bien ariver aussi, et que même il arive nécessairement, que la raizon humaine alant toujours en croissant, leurs petits-fils trouveront dans leurs Ouvrages beaucoup de chozes à perfectioner.

     3°. Je supoze qu'à-cauze de l'inperfection du langage humain, dont les termes signifient, tantôt plus, tantôt moins, il arive à la longue des équivoques dans quelques articles.

     4°. Je supoze que la Chicane animée par un intérêt vif, cherche et trouve dans les équivoques le moyen d'éluder le but de la Loi, et qu'elle cherche quelquefois dans un prétandu but de la Loi, les moïens d'éluder la force de la letre et de l'expression de la Loi.

     De ces quatre supozitions, que l'on peut regarder comme des véritez constantes, on peut conclure divers avantajes

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que produira une Edition motivée des articles de chaque Loi, soit en faveur des Sujets, des Juges et des Jurisconsultes vivans, soit en faveur des Ministres de la Législation future.

AVANTAJE I.

     De-là il suit que si nous donons aujourdui un corps de Loix plus parfait que les anciènes, sur une matière, par exemple, sur les Donations ; il est vraisamblable que dans cinquante ou soixante ans, la raizon humaine aïant pris un acroissement sansible parmi nous, comme parmi les autres Nations, nos petits-neveux, Ministres d'une nouvèle rédaction, avec le secours de leurs nouvèles expériances et de leurs nouvèles réflexions, pouront perfectioner quelqu'un des quarante sept articles qui compozent la loi des Donations du mois de février 1731. Or il est vizible qu'une Edition motivée des articles de cète Loi, faciliteroit infiniment leur travail.

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AVANTAJE II.

     De-là il suit que pour les garantir des erreurs où ils pouroient tomber, en voulant coriger un article qui est bien rédigé, il seroit à-propos qu'ils pûssent avoir devant les yeux toutes les bones raizons, tous les bons motifs, qui ont servi aux rédacteurs, leurs prédécesseurs, à en faire la redaction dans les termes les plus propres.

AVANTAJE III.

     De-là il suit que si dans quelques articles il est resté dans les termes quelque équivoque, quelque obscurité, quelque contrarieté aparante à d'autres articles, les successeurs rédacteurs ayant devant les yeux les motifs et le but de leurs prédécesseurs, pouront beaucoup plus facilement et plutôt rémédier à ces défauts, que s'ils étoient privez de ces motifs.

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AVANTAJE IV.

     De-là il suit que si l'expériance de trente ou quarante ans nous aprand pluzieurs cas non décidez, les successeurs rédacteurs aïant devant les yeux le but principal, et les motifs du législateur ou des rédacteurs, pouront bien plus facilement, ou les décider, ou en rectifier et éclaircir les décizions par raport au même but.

AVANTAJE V.

     De-là il suit que si par expériance on trouve quelques articles qui ne sont pas assez bien décidez par raport au but du législateur, et à ses motifs généraux, les rectificateurs successeurs du même Bureau Perpétuel aïant ce but et ces motifs de ces Articles inprimez devant leurs yeux, auront bien moins de peur de se tromper dans leurs perfectionemens, que s'ils ne les avoient pas. Ainsi le perfectionement du total de la Loi poura s'en faire beaucoup plus promptement.

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     Si je dis que ce Bureau Législatif, soit sur les Loix Civiles et Crimineles, soit sur les Finances et le Comerce, soit sur la Guerre de terre et de mer, soit sur la Police, doit ètre perpétuel ; c'est qu'il faut antretenir sans interruption des Compagnies de membres de diférans âges, qui puissent s'instruire par tradition des principales maximes du métier de redacteur de Loix, dans lequel l'homme d'esprit fait bien des fautes, quand il ne l'a pas apris par des démonstrations qui passent des vieux aux jeunes par tradition. D'ailleurs comme ces Bureaux seront des centres où aboutiront toutes les observations critiques qui se feront pour perfectioner les règlemens, il est à-propos que leurs Assamblées durent perpétuèlement, pour examiner ces critiques, et pour en faire profiter le Publiq perpétuèlement.

AVANTAJE VI.

     De-là il suit que les rédacteurs étant obligez d'écrire toutes les raizons qu'ils ont de rédiger ainsi chaque

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article, il arivera que tous les articles en seront beaucoup mieux rédigez, et par raport au but de la Loi, et par raport à la clarté et à la précizion des termes.

AVANTAJE VII.

     De-là il suit que le but de la Loi étant conu, non seulement par les termes de la loi, mais ancore par l'explication des motifs, les Juges ne seront jamais ambarassez à décider certains cas, fondez sur quelques équivoques des termes de quelques articles.

     Je supoze qu'il faudroit deux sortes d'éditions de la Loi, l'une simple pour le gros des Sujets, l'autre motivée pour les Juges et pour les Jurisconsultes.

AVANTAJE VIII.

     De-là il suit que le but et les motifs du Législateur étant beaucoup mieux conus de tout le monde, il i aura beaucoup moins de doute, et par conséquant beaucoup moins de procez.

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     Si LOUIS XV vouloit perfectioner l'Ordonance de LOUIS XIV sur la Procédure, de quelle utilité ne seroit point au rédacteur le Procez verbal, quoiqu'assez inparfait, de ces Ordonances de 1667 et de 1670, qui nous a été conservé par pur hazard, et non par aucun ordre supérieur ?

     Que ne donerions-nous point pour avoir un pareil Procez verbal de chaque article des Ordonances de Justinien ? Or pourquoi enviérons-nous à notre postérité un pareil prézent si précieux, qui nous coutera si peu, et qui sera si utile à la Nation ?

AVANTAJE IX.

     Les Loix sur toutes les Matières Civiles ne seront peut-ètre pas faites sous le même directeur de ces loix, quoique par le même Bureau. Or afin que les loix futures ne contredizent en rien les loix déja faites, n'est-il pas à-propos que le but des loix déja faites soit conu, non seulement des anciens membres du Bureau, mais encore des nouveaux,

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et surtout du nouveau directeur du Bureau ?

     Voilà les Avantajes qui prouvent ma propozition. Qu'on me dize les Desavantajes d'une Edition motivée, afin que l'on puisse les balancer, et prandre ansuite avec plus de sûreté le meilleur parti, ou de cacher le but et les motifs du législateur, ou de les randre publiqs.

OBJECTION I.

     La Chicane trouve déja moïen de metre en opozition des articles d'une même loi, faite par raport au même but par le même législateur ; que sera-ce si vous lui donez ancore un nouveau moïen d'exercer sa subtilité, en publiant le but du législateur, et les motifs des articles de la loi ? Ne trouvera-t-il point moïen de metre en opozition les articles avec le but lui-même ?

REPONSE.

     1°. N'est-il pas vrai que l'article de la loi est une expression qui dézigne,

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qui indique le but du législateur ?

     2°. N'est-il pas vrai que l'explication du motif de cet article, est une autre expression ancore plus ample et plus étenduë de ce même but ? Or peut-on jamais imaginer qu'un rédacteur exact de la volonté et du but du législateur, n'ait pas plus de facilité à faire antandre précizément ce but, par une explication des termes, que sans explication de ces mêmes termes ?

OBJECTION II.

     Nous voïons que plus il i a de loix sur une même matière, plus il i a de sujet de douter, et de contrarietez ou réèles ou aparantes, et par conséquent de matières de procez. Or de-là on peut juger, que si à chaque article de la loi vous joignez une nouvèle explication du motif de cet article, vous donerez une nouvelle ocazion de douter.

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REPONSE.

     1°. Il n'est pas étonant que des loix faites par diférens législateurs de diférens siècles, qui ont eu des buts diférens, soient sujètes à diférantes contrarietez, comme il paroit dans les contrarietez des Loix Coutumières de diférentes Provinces de France. Mais montrez-moi des contrarietez de la même loi d'un même Prince. Vous me montrerez bien des loix du même Prince contraires l'une à l'autre, mais c'est qu'elles ont été donées par diférens motifs dans des tems diférens : mais jamais, ou presque jamais, on n'en trouvera de contraires, qui aïent été faites dans le même but, et par le même motif.

     2°. Si cète contrarieté aparante est si rare, lors même que le Bureau Législatif ne publie, ni le but général de la loi, ni les motifs particuliers de chaque article ; combien cète contrarieté aparante sera-t-elle plus rare, si ce Bureau sonje à publier, et son motif général, et les motifs particuliers de chaque article.

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OBSERVATIONS

NOUVELLES SUR LES
SUBSTITUTIONS.

PROPOZITION I.

     Il sera avantajeux à l'Etat de restraindre la liberté de Substitüer à l'avenir, à ceux qui auront obtenu des Lètres Patantes de permission, et cète permission sera seulement acordée aux familles de ceux qui se sont distinguez dans le service de l'Etat.

ECLAIRCISSEMENT.

     1°. La liberté de substitüer est dezirable pour les Familles riches, pour conserver une sorte de distinction qui les distingue du Peuple : et ces richesses servent à faire mieux élever leurs anfans à la pratique de la Vertu, et à l'aquizition des talans les plus utiles à la Patrie.

     2°. Mais ce qui est de plus inportant et dezirable pour l'Etat, c'est

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que les Fransois regardent la permission de substitüer comme une distinction très grande, et qu'ils travaillent le long de leur vie avec émulation à augmanter le Bien Publiq, pour mériter cete distinction pour leur famille : et ces travaux distinguez pour l'Utilité Publique, seront le fruit de cète restriction des Substitutions.

     3°. Qu'inporte à la République que les noms de cent hommes du peuple devenus riches sans vertus distinguées, et sans avoir randu de grans services à l'Etat, subzistent lontems dans l'éclat que donne la grande dépanse, s'ils veulent doner au Publiq la dixième partie de leurs immeubles, et obtenir ainsi cete permission par leurs bienfaits pour des travaux publiqs, à la bone heure : mais il inporte fort au Bien Publiq que les noms des grans bienfaicteurs de l'Etat, subzistent lontems honorez et distinguez par le peuple même.

     4°. Les services distinguez sous les Règnes précédens, ambrassent un grand nombre de familles d'une naissance illustre.

     5°. Ces services distinguez seront

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dans la Magistrature, dans la Guerre, dans l'Eglize, dans le Conseil, dans les Sianses.

     6°. Pour examiner si ces services sont sufizament distinguez, il faudra un Bureau qui donera son certificat, qui sera inséré dans les Lètres Patantes.

PROPOZITION. II.

     Il est avantajeux à l'Etat d'étendre la liberté de substitüer par testament sur tous les biens de toutes les Provinces du Roïaume, nonobstant les Coutumes Particulières.

ECLAIRCISSEMENT.

     Cete segonde Propozition est une conséquence nécessaire de la prémière. Car les familles bienfaictrices de l'Etat, et qui méritent des permissions de substitüer, ont leurs biens dans toutes les provinces du Roïaume : ainsi il faut que par les Lètres Patantes ils aïent la liberté de les substitüer, en dérogeant quant à ce à ces Coutumes.

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PROPOZITION III.

     Il sera avantajeux à l'Etat, que cete liberté de substitüer soit bornée pour chaque famille particulière à un certain revenu, comme depuis 150 marqs d'argent ou 7500ú de revenu anuèl, jusques à huit ou neuf cens marqs, ou quarante cinq mille livres de revenu.

ECLAIRCISSEMENT.

     1°. Il est à-propos d'un coté, que les familles pour obtenir la permission de substitüer, atandent qu'ils aïent un revenu sufizant à substitüer. Il est à-propos de l'autre, pour la durée de la tranquilité de l'Etat, que les Substitutions avenir ne soient pas immanses, et ne passent pas quarante ou cinquante mille livres de rente.

     2°. Il vaut mieux pour les familles, que les biens soient répandus sur un plus grand nombre que sur un plus petit, si ce n'est lorsqu'il est utile pour exciter les eforts à qui servira mieux l'Etat.

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PROPOZITION IV.

     Il vaut mieux pour l'avenir borner les Substitutions à un certain tems, à comanser de la datte de l'enregistrement des Lètres Patantes, que de les déterminer au nombre des Substitüez.

ECLAIRCISSEMENT.

     1°. Les Parlemens diférans ont interprété diféremment l'Edit qui borne les Substitutions. Or on otera ainsi les sujets de procez sur ces bornes.

     2°. Il faut les étendre assez, pour que ce soit une récompanse sufizante pour les familles qui ont randu des services distinguez à l'Etat ; et ce n'est pas trop que cent cinquante ans.

     3°. Il faut les borner à un tems, afin de doner à l'Etat les moïens de récompanser les nouveaux services distinguez.

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PROPOZITION V.

     Si dans l'espace de la Substitution, quelqu'un de la famille rend des services distinguez à l'Etat, il sera juste de lui acorder des Lètres Patantes de prolongation de 50 ans de la substitution de sa famille.

ECLAIRCISSEMENT.

     C'est un moïen d'antretenir dans les anfans une sorte d'émulation, pour égaler leurs pères et leurs ayeux dans le service de l'Etat.

PROPOZITION VI.

     Pour la sûreté des prêteurs et des acheteurs, il i aura dans chaque Bailliage ou Senechaussée, un Regitre séparé pour les seuls immeubles substitüez, où seront insérez les Actes de substitution et Letres patantes, et le détail des biens substitüez, mezurez, bornez, et estimez ; et il y en aura un double au Parlement de la Province.

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ECLAIRCISSEMENT.

     On ne sauroit trop prandre de précautions pour prevenir les procez, et pour ampêcher les fraudes : et c'est sur cela que je me raporte à la prudance des redacteurs de la loi des Substitutions, pour i ajouter pluzieurs autres articles. Mon but principal a été de randre les Substitutions plus utiles à l'Etat, en les faizant regarder dorsenavant comme des privilèges et des récompanses de services inportans randus à l'Etat ; afin d'exciter les Fransois futurs à de nouveaux eforts, pour randre à leur patrie de nouveaux services considérables.

OBSERVATION.

     Je croi l'égalité dans les partages plus utile aux Familles et à l'Etat, que l'inégalité ; je l'ai prouvé ailleurs. Ainsi je voudrois que le substituant ne pût substitüer que la part que chacun de ses enfans ou héritiers mâles pouroit

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prandre dans la succession, selon la loi générale, ou selon la coutume particulière des Lieux, s'il n'i a pas ancore de loi générale et uniforme par tout le Royaume sur le partage des successions.

OBJECTION.

     Ou les Substitutions en elles-mêmes sont utiles à l'Etat, ou elles sont nuizibles. Si elles sont utiles, pourquoi ne pas doner à tous les Fransois la permission de substitüer, et pourquoi ne les pas randre perpétuèles ? Si elles lui sont nuizibles, pourquoi ne les pas abolir toutes pour l'avenir ?

REPONSE.

     Il se peut faire que les avantages des Substitutions à l'égard de l'Etat soient égaux, ou à peu prez égaux aux avantages des Non-substitutions. En ce cas, il y aura un avantage de plus aux Substitutions qui seront permizes aux familles nobles qui se distingueront

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dans le service de l'Etat : et la prémière distinction, c'est de leur conserver un revenu honête, sans ètre à charge à l'Etat.

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PROJET
POUR RANDRE LES
TROUPES BEAUCOUP
MEILLEURES, ET LES
SOLDATS PLUS HUREUX.

     Dez avant 1698 je fis conoissance avec le feu Maréchal de Vauban, Esprit ferme et solide, excellant Citoyen, Oficier des mieux instruits de tous les détails de la Guerre, toujours ocupé du service du Roi et des intérêts de la Patrie. Je me plaizois fort à l'entendre raizoner sur son Métier. Et un jour je fus étoné de lui antandre dire et répéter assez souvant, que la solde du simple Soldat étoit trop foible de plus d'un tiers. Le marq d'argent étoit alors à 29ú et il est à-prézent environ à 49ú.

     Il fondoit son opinion sur le calcul qu'il avoit fait de ce qu'il faloit au Soldat, pour avoir sufizament de pain, de viande, et autres bezoins ou comoditez, comme bière, vin,

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eau-de-vie, tabac etc. sans conter ce qu'on lui retient sur sa solde, comme souliers, linge et habillement, et le trentième pour les Invalides.

     Il avoit pour principe, que pour randre le métier de Soldat un métier stable, quoique compozé de Soldats qui avoient esséyé des autres métiers, il faloit que le Soldat s'i trouvât plus comodément que dans les autres métiers qu'ils avoient quitez ; ou bien il faloit se rézoudre à les voir dézerter fréquament, et passer souvant chez les Enemis, à quiter le Service à la fin de leur angajement, et à n'avoir par conséquent que de nouveaux Soldats, la plupart engagez par force, par finesse, ou à force d'argent, et retenus par la seule crainte de la peine de la dézertion ; peine qu'ils évitoient sûrement, en passant chez les Enemis.

     Ces métiers qu'ils quitent, sont ordinairement de maneuvre, de compagnon de boutique, de valet de charue, de valet voiturier, de simple journalier etc. Il est vrai que dans les tems de Paix, le simple Soldat

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a moins de peine et de travail que le simple journalier ; et que dans les tems de Guerre, il a l'espérance de butiner, et de devenir Anspessade, et puis Caporal, et puis Sergent ; mais il risque sa vie dans la Guerre, et est privé du plaizir de vivre en famille : et pour lui faire toujours préférer la profession de Soldat, il faudroit qu'il eût à dépanser par an pour nouriture et entretenement un peu plus qu'il n'avoit dans son prémier métier, autrement il sonjera toujours à quiter le métier de Soldat.

     Le Maréchal de Vauban, qui avoit comparé ces deux sortes de vie, avoit vu par son estimation et par son calcul, que la solde de son tems ne sufizoit pas pour retenir dans leur métier les simples Soldats : mais malhûreuzement, nous n'avons plus ce calcul.

     Il en jugeoit encore par le traitement des Soldats des autres Nations. La solde des Soldats Espagnols, Holandois et Anglois, chez qui les denrées qui servent à la nouriture et à l'habillement du Soldat, sont à peu prez au même prix que chez nous :

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et il disoit que leur solde évaluée sur le pied de notre monoie, est plus forte d'un tiers que la nôtre : traitement que les Soldats savent bientôt par les prizoniers, et conoissance qui est très-propre à nous débaucher nos Soldats.

     Aparament que la solde des Alemans et des Italiens est également forte par raport à ces denrées : mais comme nous somes les seuls qui avons imprudament diminué le poids d'argent de nos livres tournois ou numeraires de nos monoies, sans augmanter en même tems la solde du Soldat, nous pourions bien aussi ètre les seuls de l'Europe qui avons ainsi très-imprudament diminué la solde anuèle de nos Soldats, en diminuant le nombre de marqs d'argent qu'ils avoient il y a cent quarante ans.

     Il sera fort facile de savoir par les Intandans des Armées, et par nos Ambassadeurs, en quoi consiste le traitement des simples Soldats de nos Voizins, et d'en faire la comparaizon avec le traitement des nôtres.

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     Il atribuoit à la foiblesse de notre solde prézente cinq grans inconveniens. Le prémier étoit une beaucoup plus grande dézertion de nos Soldats, que n'étoit la dézertion des Soldats enemis.

     Le segond, c'est que la plupart de nos Soldats, après avoir servi le tems de leur engajement, quitoient le service ; au lieu de s'engager denouveau, faute de comoditez sufizantes, que ne pouvoit pas leur doner une solde trop foible.

     Le troisième, qui en est la suite, c'est que nos Armées étoient beaucoup moins ramplies de Soldats de 15 ans, de 20 ans, de 30 ans de service, que n'étoient celles de nos Enemis.

     Le quatrième, c'est que la dézertion de nos Soldats chez les Enemis, fezoit un double mal à l'Etat ; puisqu'ils se fortifioient par la diminution de nos forces, et par l'augmantation des leurs.

     Le cinquième, c'est qu'il faloit, à-cauze de la plus grande dézertion ou abandonement, un beaucoup plus grand nombre de Soldats de recrüe ;

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et qu'il avoit apris de vieux Oficiers qui servoient sous LOUIS XIII. qu'il y avoit alors dans les Troupes, la moitié plus de Soldats de 20 ans et de 30 ans de service, qu'il n'y en avoit de son tems, et que trente mille pareils Soldats bien disciplinez en eûssent batu facilement quarante cinq mille de nos Troupes d'aujourdui : parce qu'étant tous plus acoutumez à la fatigue et à la discipline, il étoit dificile de les rompre : ils savoient se ralier pluzieurs fois et revenir au combat, se saisir des postes avantajeux ; ils étoient plus robustes ; ils perdoient moins de tems à se bien retrancher, à se bien camper, à se mieux metre à couvert des injures des saizons ; et fezoient beaucoup mieux tous les autres services mililaires : au lieu que la plupart des nouveaux Soldats de recrüe meurent souvant de maladie, faute de savoir se bien gouverner : ils ne savent, ni se bien poster, ni se ralier promtement, ni se retrancher, ni se huter comme il faut.

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ORIGINE DU MAL.

     Il n'étoit pas venu à l'esprit de Mr. le Maréchal de Vauban, que la solde de nos Soldats pouvoit bien ètre afoiblie insensiblement depuis HENRI IV, par l'augmantation insansible de nos monoies, et par l'augmantation insansible du prix des denrées nécessaires à la vie : augmentation qui devoit ètre à peu prez proportionée à l'augmantation de nos monoies, et du marq d'argent, en nombre de livres numeraires.

     C'est la grande augmantation arivée depuis 30 ans à nos monoies numeraires, qui m'a fait sonjer que la foiblesse excessive de notre solde, pouroit bien venir de ce que les Ministres, en augmantant très-inprudament le nombre de livres du marq d'argent, n'avoient pas sonjé à augmanter en même proportion le nombre de livres de la solde anuèle du Soldat. Il est vrai que dans la Régence on augmanta d'un sou par jour cete solde, mais cete augmantation ne fut pas proportionée à celle de la monoie.

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     Pour m'éclaircir du fait, j'ai voulu savoir avec certitude pluzieurs chozes. La prémière, quelle étoit la solde anuèle des simples Soldats qui servoient si bien HENRI IV. La segonde, à combien de livres tournois étoit alors le marq d'argent. La troisième, combien de livres vaut prézentement le marq d'argent, et quelle est notre solde prézente. Afin de faire la comparaizon du traitement du Soldat sous le règne d'HENRI IV, avec le traitement du même Soldat sous le règne de LOUIS XV.

     Ma raizon étoit, que c'est un préjugé décizif pour metre notre solde au même poinct qu'il metoit la sienne ; lui qui étoit si habile sur tout ce qui regardoit la Guerre ; lui qui l'avoit faite, presque toute sa vie, avec les meilleurs Capitaines de son tems ; lui qui en conoissoit les détails par lui-même, aussi exactement qu'un vieux Oficier d'Infanterie ; lui qui savoit mieux que persone comparer les services et les succez que l'on doit atandre des vieux Soldats, avec les services et les succez que l'on doit atandre des Armées où il

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i a beaucoup de nouveaux Soldats, et de Soldats de recrüe ; lui qui avoit tant d'intérêt à bien choizir, entre avoir avec la même finance une Armée plus nombreuze d'un quart, ou une Armée moins nombreuze d'un quart, mais la moitié plus aguerrie.

     S'il se trouve qu'HENRI IV, pour nouriture et entretenement du simple Soldat par an, donoit un peu plus de cinq marqs et demi d'argent ; et que LOUIS XV, pour la nouriture et entretien d'un pareil Soldat, ne donne efectivement qu'environ trois marqs ; il faut en revenir, ou à choizir le sistème d'HENRI IV, qui est le même que celui de nos Voizins, ou du moins à examiner le fonds du sistème par les diférens calculs qu'avoit fait le Maréchal de Vauban : car je croi possible de trouver des Oficiers aussi instruits de ces détails, aussi expérimentez, et qui pûssent faire des estimations aussi justes que celles qu'il avoit faites, et que celles sur lesquèles les Soldats étoient traitez du règne d'HENRI IV ; en prenant toujours

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pour principe, que pour faire préférer pour toujours la condition de Soldat, il faut qu'à tout pezer elle soit toujours préférable.

REPONSE A UN PREJUGE.

     Mais par quel hazard me dira-t-on nos Enemis mètent-ils une taxe si juste à la solde de leurs Soldats, tandis que nous fezons la nôtre beaucoup plus foible que la leur ?

     La réponse est bien facile. Nos Enemis pour ariver à cete justesse, n'ont pas décidé de-nouveau qu'elle solde il faloit doner à leurs Soldats, pour les angager la plupart à servir toute leur vie dans leurs Armées : ils n'ont fait nouvèlement aucune estimation, aucun nouveau calcul des denrées nécessaires à la vie : ils n'ont pas fait une nouvelle comparaizon entre les biens et les maux d'un simple Soldat, et les biens et les maux d'un simple journalier, d'un simple garson de métier : ils n'ont fait que suivre la taxe anciène, et ont continué à doner pour solde le même

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nombre de florins par an en Holande, le même nombre de livres sterlin en Angleterre, le même nombre de marqs et d'onces d'argent par an pour la nouriture et entretien du simple Soldat : et ce qui est décizif, c'est qu'ils n'ont pas assigné comme nous au marq d'argent, depuis plus de six vingts ans, un plus grand nombre de florins ou de livres sterlin. Ainsi les denrées nécessaires à la vie étant demeurées au même nombre de florins ou de livres sterlin qu'elles étoient il i a six vingts ans, leur solde est demeurée précizément toujours la même depuis ce tems-là, et telle que leurs Soldats ont toujours regardé leur métier comme meilleur, à tout prandre, que le métier qu'ils ont quité.

     Au lieu que la solde que donne aujourdui LOUIS XV, et qui paroit un peu plus forte en nombre de livres, de sous et de deniers, que celle que donoit HENRI IV, est devenüe reèlement plus foible de plus d'un tiers que la sienne, par ces diférantes augmantations insansibles en nombre de livres tournois ou livres numeraires,

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à nos monoies ou au marq d'argent.

     De sorte que si nos Voizins et nos Enemis donent reèlement à leurs Soldats la même solde, le même poids d'argent par an, qu'ils leur donoient il i a six vingts ans, ce n'est pas qu'ils aïent été obligez de faire de nouvèles estimations des denrées nécessaires à la vie du Soldat, et sufizantes pour lui faire toujours préférer son métier à celui qu'il a quité ; c'est seulement qu'ils n'ont point augmanté depuis ce tems-là le marq d'argent d'un plus grand nombre ou de florins ou de livres sterlin, et qu'ils ont suivi chaque anée la solde de l'année précédente.

     De-même si nous somes parvenus à retrancher peu-à-peu de plus d'un tiers la solde de nos Soldats, ce n'est pas que nous aïons été obligez depuis six vingts ans de faire une nouvèle estimation de ces denrées, et de suputer ce que gagnent les garsons de métier et les journaliers ; c'est uniquement que nous avons augmanté le marq d'argent de plus de moitié du nombre de livres tournois depuis

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120 ans, et que nous avons toujours continué à péyer au Soldat, non le même poids d'argent par anée ou par mois, mais seulement à-peu-près le même nombre de sous et de deniers par jour, le même nombre de livres tournois par an.

PREJUGE' TIRE' DE LA SOLDE DU SOLDAT ROMAIN.

     Mr. l'Abé du Bos, Auteur très-exact dans son savant Ouvraje de l'Histoire Critique de la Monarchie Fransoise, imprimé à Paris en 1734. dit Tom. I. pag. 102. que dez le tems de Tibère, le Soldat Romain touchoit par semaine la valeur de quinze francs de la monoie qui a cours aujourdui.

     C'étoit prez de quarante trois sous par jour, et pour cinquante deux semaines par an, ce seroit sept cens quatre vingt livres.

     Nous ne savons pas précizément ce que ce Soldat étoit obligé de se fournir, et si les apointemens des Oficiers de la Légion étoient compris dans le total de la solde. Mais ce qui rézulte

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de ce fait historique, c'est qu'il est certain qu'un Soldat Romain coutoit beaucoup plus à l'Empire sous le règne de Tibère, qu'un Soldat Fransois ne coutoit au Roïaume sous le règne de HENRI IV ; puisqu'il ne coutoit au Roi, que deux cens soixante quinze livres.

     De-là il suit que le métier de Soldat étoit regardé alors comme un métier pour toute sa vie, qui étoit randu meilleur que les autres métiers ; parce qu'il étoit, en tems de Guerre, plus pénible et plus danjereux.

     De-là il suit que les Soldats Romains étoient choizis, qu'ils aprenoient bien mieux leur métier de Soldat, qu'ils étoient beaucoup plus soumis, beaucoup mieux disciplinez, et qu'ils en valoient chacun trois autres.

PREUVE DU NOMBRE DE LIVRES
TOURNOIS DU MARQ
D'ARGENT, EN 1610.

     Chacun peut consulter, comme moi, le Traité de la variation des

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Monoies de France par le Sr. le Blanc, Edition d'Amsterdam 1692 ; et l'on trouvera qu'en 1610, anée de la mort d'HENRI IV, le même marq d'argent qui vaut aujourdui environ 49ú tournois numeraires, ne valoit alors que vingt livres cinq sous quatre deniers tournois numeraires ; c'est à-peu-prez en même proportion, que de cinq à douze. C'est donq une augmantation de moitié et d'un sixième en-sus.

PREUVE DE LA SOLDE DU
SOLDAT, NOURITURE ET
ENTRETENEMENT, EN 1610.

     Chacun peut consulter comme moi, à la Chambre des Comptes, le segond et le septième volume des Comptes de l'Extraordinaire des Guerres de delà les Monts, randus par Mr. Pierre le Charon, de l'anée 1610.

     On verra que la solde du simple Soldat étoit alors de douze livres par mois, de trente six jours chaque mois, c'étoit dix mois, et par an c'étoit cent vingt livres. C'étoit cinq marqs et environ cinq onces d'argent, et

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par conséquent un peu plus de six sous six deniers par chaque jour de trois cens soixante cinq par an.

PREUVE DE LA SOLDE DE SIMPLE
SOLDAT DU REGIMENT
DES GARDES, EN 1734.

     Chacun peut consulter comme moi les Oficiers, ou si l'on veut le Tresorier du Régiment des Gardes, et l'on trouvera qu'en 1734 la solde du simple Soldat ou Mousquetaire, est prézentement de douze livres dix sous par mois de trente jours le mois, et de cent cinquante livres par an : et si l'on veut s'informer à la Monoie, combien, dans 150ú en argent d'aujourdui, il i a de marqs d'argent, on verra qu'il n'y a que trois marqs et environ une demie once d'argent.

CONSEQUENCES.

     De-là il suit que pour doner au simple Soldat d'aujourdui la même solde que donoit HENRI IV, il faudroit lui doner par an cinq marqs et plus de cinq onces d'argent. qui à

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49ú le marq seroit anviron deux cens soixante quinze de nos livres d'aujourdui, c'est-à-dire cent vingt cinq livres plus que les cent cinquante livres qu'on lui donne, et sur lesquèles même on lui retient plus de cent sous pour les neuf deniers pour livre des Invalides, ce qui ne se fezoit point en 1610. Ainsi il auroit 22ú 18 f. par mois au lieu de 12ú 10 f. surquoi retenant par an 75ú, savoir 9ú pour les Invalides, et le reste pour les souliers et pour l'habillement, il lui resteroit, pour les quatre vingt onze prest et un quart par an de quatre jours par prest, plus de onze sols six deniers par jour pour vivre, c'est-à-dire la moitié plus qu'il ne lui reste prézantement, puisqu'il ne lui reste que cinq de nos sous par jour.

     Je sai bien que l'on peut dire que le prix du blé n'a pas depuis 1610 augmanté comme les Monoies, c'est-à-dire comme de cinq à douze, mais on le dira sans preuve. Je me suis informé au Chatelet, s'il i avoit des Registres des apréciations du blé de 1610, et le Grefier a répondu que

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ces Registres ne se trouvoient plus, et qu'il n'i en avoit que depuis soixante ans : mais il seroit facile de trouver ailleurs des Registres anciens et nouveaux du prix du blé.

     On peut même doner en réponse un fait très-véritable, qui est que depuis 1610 jusqu'à-prézent, il est entré en France un tiers plus d'argent de l'Amérique qu'il n'i en avoit alors dans le Roïaume, ce qu'il est facile de justifier à la Monoie : et qu'ainsi les danrées, au lieu de diminüer de prix, ont dû enchérir. Car là où il i a plus d'argent dans le Comerce, là les danrées sont plus chères, là il faut plus d'argent pour subsister : et c'est la raizon pourquoi la journée du journalier est plus chère d'un tiers, d'une moitié, dans les grandes viles, que dans les vilages des Provinces éloignées.

     D'ailleurs quand vous ne doneriez prézentement au Soldat à son prest de quatre jours, que sur le pied de sept sous six deniers, au lieu de cinq qu'il en reçoit, neuf sous au Soldat de dix ans de service, et onze sous au soldat de vingt ans, et augmanter

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à-proportion les Bas-Oficiers, ils seroient tous fort contans ; et regardant leur métier comme le meilleur de tous les métiers, il ne faudroit plus d'argent d'engajement, on choiziroit les hommes, et il faudroit de la protection pour antrer Soldat de recrüe.

     Outre les neuf deniers, ou le trentième de retenüe pour les Invalides, on trouvera même qu'il seroit à-propos de retenir encore les six deniers par livre restans des onze sous six deniers, pour doner en pansion la demi paye aux Soldats de quarante ans de service, pour se retirer dans leurs Provinces avec une pansion de quatre vingt livres, et exemtion de taille d'industrie.

     Ces six deniers du simple Soldat, à ne compter que quatre vingt mille simples Soldats, produiroient quarante mille sous ou deux mille livres par jour, et sept cens trente mille livres par an ; et 3125 pansions de quatre vingt livres pour les Soldats de quarante ans de service, c'est plus de la moitié qu'il n'i a de pareils Soldats. Mais on pouroit étendre ces pansions

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à tous les estropiez, et décharger ainsi l'Hopital des Invalides.

OBJECTION I.

     Je conviens que pour trouver facilement des Soldats, pour leur faire gouter le métier de soldat, et pour le leur faire préférer toute leur vie à tous les autres métiers qu'ils ont faits, ou qu'ils pouroient faire ; il faut que pour companser la crainte d'ètre tué dans quelque combat, dans quelque siège, et la privation du plaizir de vivre en famille, il i ait dans ce métier moins de peine à soufrir, plus de liberté, plus d'oiziveté, plus de comoditez, plus de subsistance, et plus de sûreté en tems de Paix, et de plus grandes espérances en tems de Guerre, que dans leurs autres métiers. Mais il faut aussi observer d'épargner en même tems le plus que l'on poura sur la solde, afin qu'avec la même finance on puisse antretenir plus de vieux Soldats contans de leur condition.

     Je supoze comme vous que la solde du simple Soldat de HENRI IV,

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étoit anviron de cinq marqs et cinq onces par an, et que la solde du Soldat de LOUIS XV. n'est que d'anviron trois marqs et la moitié d'une once d'argent : mais je soutiens que la solde du règne de HENRI IV, étoit trop forte, et qu'il faloit la réduire à la nôtre, qui n'est pas trop foible, ou qui ne l'est guères trop.

     Ma preuve sera la comparaizon du pain du journalier à la solde du Soldat. Or je soutiens que le gain du journalier ou du garson de métier, qui sont ceux dont on fait les recrües, ne monte pas à plus que la solde du Soldat aux Gardes ; qui, déduit le droit des Invalides, monte par an pour nouriture et antretien à 145ú de notre monoie, sa taille et son logement péyez : parce que les Dimanches et les Fêtes, qui montent par an à quatre vingt jours, les journaliers ne gagnent rien, au lieu que le Soldat gagne cinq sous par jour ; et parce qu'il y a des jours outre les Fêtes, où le journalier n'a point de travail, et n'est point amployé, et par conséquent ne gagne rien.

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REPONSE.

     1°. Il y a des journaliers dans les campagnes éloignées des grandes viles, où la journée comune, soit d'été soit d'hiver, n'est péyée l'une portant l'autre, que sur le pied de huit sous ; tandis que dans les viles et dans les campagnes du voizinage des grandes viles, pareille journée comune est péyée sur le pied de seize sous. Or faizant une adition de huit sous et de seize sous, ce sera vingt quatre sous, dont la moitié au pied comun sera douze sous.

     A l'égard des quatre vingt Fêtes, il faut considérer aussi que dans l'anée il i a plus de quarante jours dans les tems de la moisson des blés, des foins, et de la vandanje, où les journaliers gagnent le triple de leur gain ordinaire, ce qui companse et au-delà les quatre vingt jours de Fêtes : et d'ailleurs pluzieurs gagnent quelque choze ces jours-là par leurs voyages

     A l'égard des jours où ils ne trouvent point d'ouvraje, ils ont presque tous un jardin, ou quelque morceau

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de vigne ou de terre, où ils travaillent utilement.

     Mais supozons que soit par les Fêtes, soit par les maladies, soit par manque d'ouvrage, ils soient au plus par an vingt jours sans travail, il ne reste que trois cens quarante cinq jours, au lieu de trois cens soixante cinq à douze sous, qui font 207ú, otez en 20ú pour sa taille et son logement, il restera 187ú, c'est-à-dire 42ú plus que les 145ú que le Roi donne par an au simple Soldat pour nouriture et entretien.

     De-là il suit 1°. que le traitement du simple journalier lui-même est meilleur de 42ú par an, que le traitement du Soldat.

     2°. Le journalier est exemt du danger d'ètre tué, et a l'avantaje de pouvoir vivre en famille. Or pour companser cete exemtion de danger, et le plaizir de se marier, peut-on moins lui doner que deux marqs d'argent de plus par an, et lui faire ainsi une solde qui monte anviron à nos 275ú dont je viens de parler ? c'est-à-dire aux cinq marqs cinq onces d'argent ; solde qui d'un coté n'a

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pas été estimée trop forte par HENRI IV, pour ozer en rien diminüer ; et qui de l'autre sera sufizante, pour faire préférer, par presque tous les Soldats, le métier de la Guerre au métier de simple journalier.

     Au-reste la suputation du prix de la journée du simple journalier de vingt ans, réduit à un pied comun des viles et des vilages, peut facilement ètre vérifiée par les Intandans des Provinces. C'est sur trois vérifications samblables, que j'ai fait faire dans trois Intandances, que j'ai établi mon pied comun ; Alanson, Orléans et Caen, à 20 lieües, à 30 lieües, et à Saint Pierre à 75 lieües de Paris.

     3°. Il faut considérer que nos jeunes journaliers ne sufiroient pas pour ramplir le tiers de nos Soldats, et que nous somes obligez de les ramplir ancore de jeunes gens qui ont ou des conditions, ou des métiers, dans lesquels ils sont nouris toute l'anée, et où ils gagnent le double, le triple plus de gajes, que les 53ú que l'on retient aujourdui au Soldat pour son antretien : et que ces garsons de métier, pour préférer pour toujours le

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métier qu'ils quitent, doivent avoir, comme les journaliers, quelque solde assez forte pour les faire passer pardessus la crainte de la mort violante, et le dézir de se marier.

OBJECTION II.

     Le projèt est bon, mais il n'est praticable qu'en tems de Paix, et nous somes en guerre ; car il n'est pas propozable, qu'au milieu de la guerre nous diminuassions le nombre de nos Troupes.

REPONSE.

     1°. Ne faites pas en tems de Guerre tout ce qu'il seroit à-propos de faire un jour, mais faites en toujours une partie ; car si vous n'augmantez pas la solde de quelque choze prézentement, le nombre de vos Soldats anciens et nouveaux diminüera beaucoup tous les ans par la dézertion ; et qui pis est, ces dézerteurs se disperseront chez nos Enemis, de peur d'ètre punis comme dézerteurs.

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     2°. Vous ne craignez point la dézertion de vos Bas Oficiers, parce que leur solde est quant à-prézent sufizante pour les retenir. Ainsi vous n'avez, durant la Guerre, qu'à ampêcher la dézertion des simples Soldats d'Infanterie ; et vous les ampêcherez de dézerter, en augmantant leur solde d'un sou et demi par jour, et prometant plus à eux et à tous les Bas Oficiers à la Paix ; car l'espérance donne de la patiance.

     Or supozé qu'il i ait en France cent vingt mille simples Soldats d'Infanterie, non compris les Bas-Oficiers, Anspeçades, Caporaux et Sergeans, cete augmantation n'ira qu'à 9000ú par jour, et à trois milions deux cent quatre vingt cinq mille livres par an, pour sauver à l'Etat une perte plus de deux fois plus grande.

     A ne compter la dézertion que pour un dixième par an, le dixième de cent vingt mille c'est douze mille, qui seulement à 500ú chacun font six milions. Or un Soldat vaut à l'Etat plus de 500ú dont la foiblesse de la solde prive l'Etat, et dont elle augmante les forces des Enemis. Or n'est-ce

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pas un grand inconvenient, de doner toutes les campagnes six mille soldats, et si mille ouvriers de plus à nos Enemis ?

OBJECTION III.

     Il ne faut pas croire que le simple Soldat n'ait reèlement à dépanser prézentement, que cinq sous par jour ; car il i a toujours, dans les Compagnies qui sont en garnizon dans les villes, la moitié des Soldats qui savent des métiers : ils i travaillent en tems de Paix, par permission de leur Capitaine ; ils y gagnent douze ou quinze sous par jour, et en donent cinq sous à leurs camarades, pour faire leur faction à leur place.

REPONSE.

     1°. Cet avantaje n'est que pour les tems de Paix, et ancore faut-il que les Soldats soient dans les villes, et qu'ils trouvent de l'ouvrage de leur métier.

     2°. S'ils savent bien leur métier, ils en sont plus portez à aler l'exerçer

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chez les Enemis, et l'Etat perd les meilleurs.

     3°. Ce petit avantaje étoit pour les Soldats de HENRI IV, comme pour ceux de LOUIS XV ; et cepandant ils n'avoient pas, dans leurs cinq marqs cinq onces par an, une solde trop forte.

     4°. Les Soldats enemis ont le même avantaje, que les nôtres ; cepandant on ne diminüe point leur anciène solde, quoique plus forte d'un tiers que la nôtre.

AUTRES AVANTAJES

     Il i a ancore d'autres grans avantajes à avoir une Armée de vieux Soldats aguerris.

     1°. Une Armée de trente mille hommes, dont les dix neuf parts de vingt sont de vieux Soldats aguerris, et depuis dix ans jusqu'à trente ans de service, opozée à une Armée de quarante cinq mile homes, dont plus de la moitié seront de recrües et de soldats peu aguerris de trois ou quatre ans de service : l'Armée inférieure d'un tiers en nombre, mais réellement supérieure

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en force, portera plus facilement ses vivres, elle en dépansera un tiers moins, et poura ainsi demeurer un tiers plus lontems dans son camp, et jouïr de l'avantaje de voir décamper l'Armée supérieure en nombre, d'en batre l'arrière-garde, et d'obliger le reste de l'Armée de combatre en dezordre, et avec desavantaje de terrain.

     2°. Une Armée moins nombreuze d'un tiers, peut un tiers plus facilement se porter d'un lieu à un autre, pénétrer et subsister en Péys enemi. Les vieux Soldats sont meilleurs ménagers de vivres : ils savent dans les ocazions défiler plus vite, se former, se camper, se huter, se retrancher mieux et plus prontement, se tenir ferrez et unis dans le combat, faire des marches forcées, mieux et plus promtement.

     3°. Comme ils se conoissent depuis lontems, ils ont plus de confiance à la valeur et à la fermeté les uns des autres. Or c'est la supériorité de confiance reciproque des Soldats, qui les fait durer plus lontems au combat, et qui par

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conséquent donne toujours la victoire.

CONCLUZION.

     De-là il suit que dans une afaire de cete inportance pour l'Etat, il samble qu'il est à-propos que le Ministre consulte les anciens Oficiers d'Infanterie sur les faits articulez dans ce Mémoire. Car il est grand tems de sonjer à faire cesser la grande dézertion, à élever plus grand nombre de vieux Soldats dans nos Armées, et à randre ou plutôt à laisser à l'Etat pour l'Agriculture, et pour les autres Arts ou Métiers, quarante ou cinquante mile hommes qui seroient bons ouvriers, et qui sont, ou mauvais soldats, ou dézerteurs. Avantaje qui arivera à la France, dèsque nous pourons avoir cent mile vieux Soldats aguerris et contans de leur profession ; au lieu de cent cinquante mile nouveaux Soldats, non sufizament aguerris, qui cherchent tous les jours à dézerter inpunément.

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COMPARAIZON
ENTRE LE SISTEME
DE L'EQUILIBRE DES
DEUX PRINCIPALES
PUISSANCES, ET LE
SISTEME DE LA DIETE
EUROPAINE.

I.

     NOus savons par l'expériance de deux cens ans, que le Sistème de l'Equilibre n'ampêche point les Guerres ; il les fait même durer, par la presqu'égalité de forces des combatans.

     Au lieu que la Diète Europaine termineroit les diférens entre les Souverains Europains sans guerre, comme la Diète d'Alemagne termine sans guerre les diférens des Souverains Alemans.

II.

     Si la plupart des Princes de l'Europe souhaitent l'Indivizibilité des Etats de l'Empereur, c'est uniquement pour faire durer l'Equilibre, sans lequel ils ne voient point de sûreté

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contre l'ambition injuste du plus puissant.

     Mais si par le sistème de l'Arbitrage Europain, ils pouvoient voir qu'ils auroient une sûreté beaucoup plus grande de la conservation de leurs Etats contre l'ambition injuste du plus puissant, ils ne propozeroient plus l'Indivizibilité, qui sera sûrement naitre de grandes guerres, et propozeroient eux-mêmes le sistème de l'Arbitrage Permanent, et annulleroient leurs autres engajemens.

III.

     A l'égard des engajemens que la France peut avoir pris avec les Aliez, comme il est certain que c'est principalement pour la sûreté de leur mutuèle conservation, il est évidant qu'il vaut beaucoup mieux pour eux tous, faire pour cet efet une Aliance Générale qui ampèche les guerres, que de continüer des Ligues Partiales qui font naitre la guerre, et qui la font durer d'autant plus lontems, que les Ligues opozées seront plus égales, et leur union plus durable.

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IV.

     Ni l'Empereur, ni la France, ni les autres Princes, ne gagnent rien à leurs Aliances Partiales ; ils dépansent autant en troupes ; ils n'ont pas même par leurs troupes la centième partie de sûreté de leur conservation reciproque, que leur doneroit le Traité de l'Aliance Générale et de l'Arbitraje Europain, par lequel ils gagneroient tous beaucoup, dez les prémières anées, par la diminution de leur dépanse.

V.

     Dans les Aliances Partiales qui se font en Europe, soit pour l'Indivizibilité, soit pour la Divizibilité, les Princes risquent une très-grande dépanse de cinq ou six ans de guerre.

     Au lieu que dans le sistème de l'Aliance Générale, ils sont sûrs de n'avoir point de guerres, et par conséquent de faire des profits très-considérables.

VI.

     Souvant, dans les Ligues Partiales, les Aliez se divizent : l'expérience ne nous aprend que trop qu'elles ne sont pas durables, parce qu'un

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Alié peut toujours s'en séparer inpunément, en se jetant dans la Ligue opozée.

     Au lieu que dans la Ligue Générale, nul ne peut s'en séparer inpunément ; puisqu'il n'i a point de Ligue Partiale opozée, de laquèle il puisse s'apuyer.

VII.

     La France ne risque rien, en propozant à tous une Aliance Générale.

     Au lieu qu'elle risque beaucoup, en laissant faire aux Enemis, et en faizant elle-même des Aliances et des Ligues Partiales, puisqu'elle risque les préparatifs et la dépanse d'une longue guerre : au lieu qu'elle ne risque rien à propozer l'Aliance Générale ; elle i gagnera même, en ce qu'elle randra le refuzant suspect de finesse, de dissimulation, et d'une ambition immodérée qui menace ses Voizins. Car la propozition de l'Arbitraje Europain, sera un moyen sûr de discerner les ambitieux des pacifiques.

     D'ailleurs si la Négociation de la Ligue Générale ne réüssit pas d'abord avec tous, elle réüssira avec la plupart, qui signeront les cinq Articles,

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et cète Ligue deviendra bientôt de beaucoup la plus forte.

     Si la Négociation réüssit par l'accession de tous les principaux Souverains, la France en reçevra des avantajes immanses et infinis ; et le Ministère en sera d'autant plus afermi, que les Projèts comansez ont bezoin pour ètre achevez, de ceux qui ont le bonheur de lever les obstacles des comansemens.

     L'ocazion n'a jamais été si belle : et si la France la perd, elle court grand risque de tomber bientôt malgré elle dans un labirinte d'afaires très-desagréables, dont l'efet naturel sera d'ètre dégouté d'un Ministère qu'elle croira bientôt cauze des grans maux qu'elle soufrira.

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OBSERVATIONS
POUR PERFECTIONER
UN JOURNAL DE LA
REPUBLIQUE DES
LETTRES.

     JE supoze que les Auteurs ont pour but d'ètre les plus utiles qu'ils pouront au plus grand nombre de Lecteurs les plus raisonables, et par conséquent de leur plaire. Car un Auteur pour ètre utile, doit se faire lire avec plaizir : tel est l'intérêt publiq qu'ils peuvent avoir en vüe.

     D'un autre coté, si ce travail plait au Publiq raizonable, et lui est utile, il fera beaucoup d'honeur et aux Auteurs et à leur Compagnie : voilà l'intérêt particulier bien lié avec l'intérêt publiq.

     Il n'est donq question, que de ne se pas tromper sur les moïens de marcher le plus droit qu'il est possible vers la plus grande utilité, et le plus grand plaizir du plus grand nombre de Conoisseurs, et surtout d'éviter ce qui leur déplait.

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     De-là il suit qu'ils doivent vizer principalement à randre le Lecteur,

     Plus conséquant dans ses raizonemens.

     Plus retenu dans sa manière de juger, lorsqu'il n'y a rien de démontré.

     Plus indulgent.

     Plus patiant envers tout le monde.

     Plus instruit de faits curieux et intéressans.

     Les Auteurs plus instruits de ce qu'ils pouront faire de mieux dans une nouvelle édition.

     Plus justes estimateurs des Ouvrajes et des Actions des Hommes.

     Voilà ce qui est utile au Lecteur, et ce qui plait beaucoup à l'honête-homme, à l'homme raizonable, au vrai conoisseur. Ainsi je voudrois que leur Ouvraje fût, pour ainsi dire, une Logique pratique et perpétuèle, et une bonne Morale pratique perpétuèle et toujours agréable, et une bone Histoire de faits dignes de la curiozité des Savans honêtes-gens. C'est un grand plaizir pour un bon esprit, de lire un Auteur qui raizone toujours juste,

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et qui juge toujours de tout en homme sage et vertueux.

     Plus ce Mémoire sera vanté par les Lecteurs raizonables et par les Auteurs estimez, plus il sera lu, et par conséquent plus il deviendra utile au Publiq.

     C'est faire plaizir aux Auteurs, que de citer les androits de leurs Ouvrajes qui méritent des loüanjes ; et c'est faire plaizir aux Lecteurs raizonables, que de leur prézanter ces beaux morceaux, et même de les ambélir : tel est l'uzage que l'on peut faire de la loüange, en faveur des Vivans et des Compatriotes.

     Mais à l'égard de la Critique, il faut la rézerver pour les Morts, soit anciens, soit modernes, et pour les Etranjers : et ancore est-il à-propos de la tourner toujours plutôt d'une manière douteuze, que d'une manière dogmatique. Le Lecteur n'en sant pas moins la raizon pour ètre prézantée modestement, et sait gré au Critique de sa modestie. Il est vrai que cete atantion aux manières douteuzes coute aux Esprits

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afirmatifs ; c'est qu'il en coute souvant un peu pour plaire, et pour devenir plus raizonable.

     Ce but de plaire et d'ètre utile uniquement aux Lecteurs les plus raizonables et les plus vertueux, et de fortifier les habitudes qu'ils ont déjà à la justesse de raizonement, à l'observation de la Justice, et à la pratique de la Bienfaizance, pour plaire à l'Etre souverainement juste, souverainement raisonable, et souverainement bienfaizant, est le but le plus parfait et le plus saint, que des Ecrivains puissant jamais se propozer.

     Il est à-propos de doner les titres de tous les Livres nouveaux, mais il faut bien se garder de faire l'extrait de tous. C'est que les Lecteurs raizonables ne veulent des extraits que des Livres intéressans. Or tels ne sont plus pour eux un grand nombre de Livres de Téologie, et de Controverse.

     La longueur de l'extrait d'un Livre doit ètre proportionée à son utilité.

     On ne sauroit nous doner des extraits

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trop longs et trop bien travaillez des Vies des Hommes Illustres, et surtout pour nous aprandre à bien juger de la valeur de leurs antreprizes. C'est-là que la grande utilité peut ètre jointe au grand agrément. C'est-là que le Lecteur peut aprandre à juger de la véritable valeur des actions des hommes, de la prudance, et de la noblesse de leurs antreprizes. C'est-là que la Vertu doit paroitre bien récompansée, et le Vice bien puni.

     Je voudrois qu'il fut permis à chacun des Travailleurs de metre quelquefois son nom, ou la lettre initiale de son nom, à son Ouvraje. Cela augmantera leur émulation, à qui travaillera le mieux.

     Il seroit à souhaiter que les Auteurs eûssent trois ou quatre Amis, Gens de bon esprit du monde, qui leur anvoïassent quelques observations sur ce qui a plû ou déplû davantaje dans chaque mois. Les Gens de cabinet veulent plaire aux Gens du monde raizonable, et par conséquant doivent les consulter eux-mêmes.

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OBSERVATIONS
SUR LA PROMOTION
PROCHAINE DES MARECHAUX
DE FRANCE.

     JE supoze 1°. que parmi les cent deux Lieutenans-Généraux mis dans l'Almanach de 1733, la Cour veuille choizir les douze d'entre eux, qui par leur valeur, par leur activité, par leur génie, par leurs talans, par leur santé, par leur prudance, en un mot par leur mérite national, soient plus en état que les autres de randre de grans services au Roi et à la Patrie.

     2°. Je supoze que le Roi et les Ministres veuillent avoir la plus grande sûreté d'avoir fait un excèlent choix, et avoir l'avantaje de le persuader aux Oficiers, aux Soldats, et au Publiq.

     3°. Je supoze que le Roi et le Ministre veuillent faire en sorte que les quatre vingt dix Lieutenans-Généraux qui ne seront point choizis,

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ne leur sachent aucun mauvais gré de n'avoir point été choizis.

     4°. Je supoze que le Roi veuille exciter parmi les Oficiers Militaires une grande émulation, à qui aquièrera, par ses travaux et par son aplication, plus de mérite national.

METODE POUR PROCURER
AU ROY ET A L'ETAT CES
QUATRE GRANS AVANTAJES.

     1°. Que le Roi partage les Lieutenans-Généraux en trois Compagnies d'anviron 34 chacune, à comanser la prémière par les promotions les plus anciènes, et les deux autres en suivant les dates.

     2°. Qu'il ordone à chacune de ces Compagnies de faire quatre Scrutins en quatre jours diférans ; qu'ils noment à chaque Scrutin les trois d'entre eux qu'ils jugent avoir plus de mérite national, et ètre plus en état de randre des services considérables au Roi et à l'Etat.

     3°. Que dans leur billet de Scrutin ils écrivent ces trois noms, et

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qu'ils metent leur nom cacheté au bas du billet de Scrutin.

     3°. Que le Roi, chacun de ces quatre jours, ote les noms des trois qu'il aura rézolu de faire Maréchaux de France : il aura le quatrième jour douze Maréchaux de France, rangez par rang de classe, et suivant le rang des jours du Scrutin.

     5°. Que le Roi, avant le Scrutin, fasse savoir qu'il est défendu sur peine de privation de voix active et passive, et même d'interdiction perpétuèle à toute persone de soliciter, ou faire soliciter aucun des Elizans, pour soi ou pour un autre.

     6°. Que le Roi, avant que de reçevoir les billets de Scrutin dans son chapeau, demande en particulier à chacun des Elizans, s'il n'a point conoissance qu'il y ait eu aucune solicitation en faveur de quelqu'un, soit au dedans, soit au dehors.

     7°. Que le Roi ouvre ou fasse ouvrir les billets de chacun des Scrutins devant les Ministres, et qu'il choizisse celui qui a le plus de voix, ou un des trois qui aura le plus de voix.

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CONOISSANCE DE CETE METODE.

     1°. Dèsqu'il n'i aura nule solicitation en faveur d'aucun intérêt particulier, qu'autant qu'il sera joint à l'intérêt publiq, il arivera qu'aucun Elizant, de peur de perdre sa voix, et d'ètre conu pour mauvais juge, par son nom écrit à la fin du billet, ne donera point sa voix à son parant, à son ami, s'il ne croit que pluzieurs autres lui doneront la leur.

     2°. Comme ces trente Elizans sont les hommes du monde les plus fins conoisseurs du degré de mérite national de chaque sujet de leur Compagnie, et qu'il est impossible de faire avec succez aucune cabale pour un parant ou un ami dépourvu d'un mérite fort distingué ; il arivera par nécessité que le plus grand nombre de voix iront vers ceux qui dans la Compagnie sont regardez come aïant le mérite national distingué et supérieur au mérite des autres, et que ce seront ceux qui à tout prandre seront les meilleurs sujets pour la Patrie.

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     3°. Il arivera que le Roi aura, dans chaque Compagnie de trente quatre, les quatre meilleurs de la compagnie des plus vieux, la plupart de soixante dix ans et au-dessus, plus capables de conseil que d'exécution ; les quatre meilleurs de la Compagnie des moins vieux, la plupart de soixante ans et au-dessus ; et les quatre meilleurs d'environ cinquante ans et au-dessus, les plus en état de servir par leur santé. Il aura ainsi, pour la plus grande utilité de l'Etat, douze excelens Maréchaux de France.

     Or persone ne doute que la plus grande utilité de l'Etat ne doive ètre l'unique règle du Roi, et des Ministres, dans une pareille Promotion ; et que toutes les vuës particulières d'inclination, ou d'intérêt particulier, ne doivent céder à cete règle.

     4°. Avec cete métode, qui est toute simple, il arivera que le Roi conoitra le degré de mérite de chacun de ceux qu'il choizira, et le conoitra avec la plus grande certitude qu'il puisse le conoitre : il le conoitre même mieux, qu'aucun des pareils ne le conoissent prézentement ; parce

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qu'il saura le rézultat des jugemens de chaque particulier de la Compagnie ; rézultat qu'aucun d'eux ne peut savoir aussi bien, que celui qui ouvre le Scrutin.

     5°. Il arivera souvant, que la supériorité d'ancièneté se trouvera avec la supériorité de mérite national : mais il n'arivera plus jamais, que la supériorité d'ancièneté destitüée d'un mérite national distingué, soit préférée à un mérite national très-distingué ; ce qui étoit infiniment préjudiciable au service du Roi et de la Patrie.

     6°. Il arivera dans la suite, que l'on poura faire les promotions des autres moindres Oficiers Militaires sur la même métode ; et que l'on poura plus facilement se servir de la même métode dans la Marine, dans le Clergé, dans la Magistrature, et dans tous les Amplois où il est inportant au service du Roi et de l'Etat, de choizir le meilleur entre les Compétiteurs.

     7°. Il arivera que l'émulation, à qui se fera plus d'amis entre ses pareils, à qui aquièrera au plus haut poinct les talans les plus utiles à la

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Nation, et à qui servira le plus utilement, se répandra dans tous les Ordres de l'Etat. Ce qui est le seul moyen d'augmanter les vertus, les talens, et l'amour de la Patrie ; et par conséquent le moïen le plus eficace pour augmanter le bonheur de la Nation, et la réputation du règne du Roi et du Ministère.

     8°. Il arivera que nul des quatre vingt dix Lieutenans-Généraux qui ne seront point choizis, n'aura aucun sujet d'ètre mécontant, ni du Roi, ni des Ministres, qui n'auront eu aucune part aux choix : ils n'auront à s'en prandre qu'à leurs pareils, ou peut-ètre à eux-mêmes : et ce qui est infiniment précieux pour le Roi, il reçevra de tous les Gens de bien, et de toute la Nation, des bénédictions à l'infini, pour avoir adopté la métode la plus sûre, pour randre toujours justice à la supériorité de mérite national.

AVERTISSEMENT.

     Depuis ce Mémoire on a fait pluzieurs Maréchaux de France, sept

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Maréchaux de France, et plus de quatre-vingt dix mécontens. Et ce qu'il i a de pis, c'est que si on s'en raporte au Publiq, nous n'avons pas pour Maréchaux de France tous ceux qui ont le plus de mérite national, nécessaire pour bien ramplir cet Amploi. D'ailleurs quand nous aurions efectivement les sept meilleurs, c'est une grande perte pour la confiance que les Oficiers et les Soldats doivent avoir dans leur mérite, que de n'avoir pas été indiquez au Roi par leurs pareils, qui sont les seuls bons conoisseurs, comme les plus dignes de cète Charge.

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OBSERVATIONS
SUR LES COLONIES ELOIGNE'ES.

     DEpuis que j'ai vu le Discours du Chevalier Petty, Anglois, sur les Colonies Eloignées, j'ai bien rabatu de l'estime que j'en faizois par raport à l'utilité de la Nation qui fournissoit des habitans à ces Colonies. Je crois au-contraire, qu'elles lui sont à charge, quoi-qu'elles puissent ètre utiles à quelques familles particulières, aux dépens de quelques autres du même Etat.

     La grande raizon de l'Auteur, c'est que si la Colonie est petite, elle peut facilement ètre envahie ; si elle est grande, elle sera souvent tantée de se revolter, et de refuzer les tributs à sa Mère. Or dans les deux cas, la Nation-Mère en seroit d'autant affoiblie.

     Il est vrai que dans le sistème de la Diète Europaine, cete raizon perdroit toute sa force ; et même la

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Nation-Mère, pour conserver sa fille obéissante, n'auroit point bezoin, ni de diminüer la liberté de la Colonie dans une partie de son Comerse, ni d'en uzer avec elle avec des manières impérieuses, contraignantes et tiranniques.

     De-là il suit que pour répondre à votre question, il faut distinguer.

     Dans le sistème de la Police générale de la Diète Europaine, je suis de votre avis. Les Colonies Fransoizes éloignées peuvent ètre utiles à la Franse, même en les laissant joüir du même degré de liberté, dont les Fransois joüissent dans nos Provinces : c'est que les bones terres, bien arozées de ruisseaux et de rivières navigables, bien plantées d'arbres, et où il y a de bons ports de mer, et où il croit des fruits utiles à la santé et au comerse qui ne viennent pas dans le péys de la Nation, sont des biens nouveaux que cete Nation peut ajouter à ses biens anciens.

     Mais dans le sistème d'Inpolice Europaine où nous sommes encore, je suis de l'avis du Chevallier

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Petty. Il y a le plus souvent pour l'Etat plus à perdre qu'à gagner, à former des Colonies éloignées.

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PREMIER RECUEIL
DE VERITEZ MORALES
ET POLITIQUES.

AVERTISSEMENT.

     J'Ai amassé ancore pluzieurs autres Véritez inportantes au bonheur des Hommes. Je me propoze d'en doner un jour quelques nouveaux Recueils.

PROPOZITION.

     Il est du bon Gouvernement d'établir, et de multiplier les Conférances sur la Vertu, et de former une Académie de Morale dans la Capitale.

ECLAIRCISSEMENT.

     Nous avons des Conféranses et des Académies pour l'Eloquanse, nous en avons pour la conoissance de l'Antiquité, nous en avons pour les Arts, nous en avons pour les conoissances

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qui regardent la Fizique ; mais nous en manquons pour la Morale et pour la Politique, comme si ces deux Sianses étoient moins inportantes, comme si l'on ne pouvoit pas faire toujours de grans progrez dans ces Sianses comme on en fait dans les autres, et comme si les Conféranses particulières, et les Académies publiques, n'étoient pas les moïens les plus eficaces pour i faire les plus grans progrez.

     J'ai parlé ailleurs de la grande utilité de l'Etablissement des Conféranses politiques, et de l'Académie politique. Je ne veux faire ici atansion que sur la grande utilité des Conféranses particulières de Morale, et de l'Académie des Vertus.

     J'antans ici par Morale, la conoissance de tous nos devoirs, et des moïens de nous rapeler tous les jours, et à chaque instant, des motifs sufizans pour nous aquiter plus exactement de chacun de ces devoirs.

     Je réduis tous nos devoirs à la pratique de trois Vertus, de la Justice, de la Bienfaizance, et de la Tempérance, pour plaire à Dieu, et

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pour en obtenir le Paradis.

     Justice envers ceux qui compozent notre famille, envers nos Maitres et nos Domestiques, envers nos Supérieurs, nos Inférieurs et nos Pareils, envers nos Voizins et tous les autres Hommes.

     Elle consiste à leur randre tout ce que nous leur devons de reconoissance, d'argent, d'obéissance, de service, de politesse, et à n'exiger d'eux rien au-delà de ce qu'ils nous doivent, en un mot à ramplir exactement la règle. Abstenez-vous de tout mal, Abstine a malo : c'est-à-dire, ne faites point contre un autre ce que vous ne voudriez point qu'il fît contre vous, s'il étoit à votre place, et vous à la siène.

     Bienfaizance envers ceux qui compozent votre famille, envers vos Maitres, envers vos Domestiques, envers vos Supérieurs, envers vos Inférieurs, envers vos Egaux, vos Voizins et tous les autres Homes ; en leur péyant un peu plus que vous ne leur devez en argent, en reconoissance, en services, en manières honêtes, et n'en exigeant pas tout ce qu'ils

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vous doivent ; et surtout par la Patianse, en leur pardonant sans dédomajement ce qu'ils vous ont fait soufrir par leurs défauts ; car le pardon des ofanses fait la plus belle moitié de la Bienfaizance, suivant la règle. Faites tout le bien que vous pourrez, fac bonum : Faites pour les autres, ce que vous voudriez qu'ils fîssent pour vous, si vous étiez à leur place, et s'ils étoient à la vôtre.

     Tempérance dans nos plaizirs inocens, pour conserver la santé du corps et de l'ame, pour ètre en état de mieux ramplir les devoirs selon notre condition, pour plaire à l'Etre souverainement parfait.

     Nous avons deux sortes de motifs pour pratiquer la Justice. Le prémier, c'est la crainte des peines de cète Prémière Vie, comme la crainte de la justice humaine, la crainte des ofanses, des represailles, par ceux à qui nous fezons injustice. Le segond, c'est la crainte des peines de la Segonde Vie destinées aux Injustes, c'est-à-dire à ceux qui ont fait plus de mal que de bien.

     Nous avons deux sortes de motifs

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pour pratiquer la Bienfaizance. Le prémier, c'est le dézir des récompanses de cète Prémière Vie : par exemple, le dézir d'une bone réputation, le plaizir de surpasser ses pareils en talans utiles aux autres, et en bienfaits, au nombre desquels est le pardon des ofanses. Le segond motif, c'est le dézir et l'espérance des délices de la Segonde Vie, destinées aux bienfaizans qui ont bien uzé de leur liberté, pour imiter l'Etre souverainement bienfaizant, et qui ont fait plus de bien que de mal.

     La Tampérance qui fait partie de la Prudanse est ancore une Vertu : mais en tant qu'elle ne regarde que le bonheur de chaque particulier, sans regarder le bonheur des autres, ou le bonheur publiq, elle est bien moins inportante, et elle ne mérite point les loüanjes du Publiq.

UTILITE' DES CONFERANSES
DE MORALE.

     1°. Les Conférans liront plus de bons Livres de Morale, et avec plus d'atansion ; afin de porter à la Conféranse

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quelques observations, soit pour perfectioner un bel androit, un beau chapitre d'un bon Ouvraje ; soit pour mieux démontrer une erreur comune ; soit pour ajouter un avantaje, aux avantajes qu'a aportez l'Auteur de ce bel androit ; soit anfin pour persuader davantaje une vérité inportante, ou pour faire plus estimer un avantaje négligé.

     2°. Les Conférans, par leurs contradictions polies et mutuèles, randront leurs observations plus justes et plus utiles.

     3°. Une vérité inportante bien démontrée, qui seroit demeurée inutile dans le cabinet d'un Conférant, devient utile à pluzieurs Conférans, et chacun profite ainsi des découvertes et des démonstrations des autres.

     4°. On ne sauroit trop inspirer d'émulation aux hommes, pour faire des découvertes dans des matières inportantes ; et une des meilleures métodes pour i parvenir, c'est l'établissement des Conféranses.

     5°. Ces Conféranses de Morale, compozées de huit ou dix persones, seront

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naturèlement les Pépinières où l'on choizira les membres de l'Académie de Morale, et une pareille Pépinière est nécessaire.

METODE
POUR FORMER L'ACADEMIE
DE MORALE.

     Je supoze que les membres de l'Académie de Morale soient destinez à ramplir les Evêchez par la métode du Scrutin, que cète Académie soit compozée de trente, divizée en trois Bureaux, dont deux ou trois passent tous les trois mois à un autre Bureau : ils conoitront ainsi facilement les degrez des talans, et des vertus les uns des autres.

     Je supoze pareillement que les membres de ces Conféranses changent de tems en tems de Conféranse, pour profiter des lumières des autres Conféranses, et pour en mieux conoitre les membres.

     Je supoze que lorsqu'il s'agira de nomer ces académiciens moralistes, trois conférans s'assamblent pour nomer par Scrutin les trois qu'ils choiziront,

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et qui auront le plus de voix, et que le Roi en nommera un des trois. J'ai expliqué au long cete métode du Scrutin.

CONTRADICTION POLIE.

     Il faut dans les Conféranses de la contradiction pour exerçer, et pour faire éclôre de nouvelles pensées dans celui qui est contredit ; mais il faut que la contradiction soit polie. Car prémiérèment il ne faut blesser persone, et en segond lieu il faut encourager ceux qui travaillent pour les autres.

     Pour cet efet il est à-propos que le contredizant comanse par doner des loüanjes à ce qui est loüable, et qu'il dize modestement : Je ne vois pas bien ancore la vérité de telle propozition, et la force de votre démonstration, par telle raizon.

     Mais quand la dificulté, quand l'objection est un peu longue, il faut se rézerver à la doner par écrit à la Conféranse suivante : il faut ètre ancore plus poli en écrivant, qu'en parlant.

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BUT DE L'ACADEMIE DE MORALE.

     Les Propozitions qui ne tandent qu'à la simple spéculation sont peu inportantes, en comparaizon de celles qui tendent à randre la pratique de la Justice et de la Bienfaizance plus fréquante et plus facile.

     L'Académie de Morale doit travailler à perfectioner les meilleurs Livres de Morale, et à les indiquer aux Oficiers de Morale, et à en former une bibliotèque qui puisse dispanser de lire et d'acheter les médiocres.

     L'Académie examinera et rectifiera les meilleures Métodes Pratiques, pour faire mieux observer la Justice, et pour faire ancore mieux pratiquer la Bienfaizance, et ne permetra l'inpression que des meilleurs Ouvrajes.

     Si je ne recomande pas tant de traiter, dans ces Conféranses vertüeuzes, de la Prudance personèle, que de la Justice et de la Bienfaizance, c'est qu'elle ne regarde que l'intérêt de la persone du prudant. Ce n'est proprement

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qu'un amour-propre plus éclairé : elle n'est proprement digne de grandes loüanjes, qu'autant qu'elle porte à l'observation de la Justice, et à la pratique de la Bienfaizance, pour plaire à Dieu.

     La Tempérance, par exemple, est une partie de la Prudance comme l'Economie : elle est utile au tempérant, mais elle n'est loüable qu'à-proportion qu'elle est utile aux autres.

CONCLUZION.

     Par les considérations précédantes on peut conclure qu'il est du bon Gouvernement d'établir. et de multiplier les Conféranses sur la Vertu, et de former une Academie de Morale dans la Capitale.

VÜE GENERALE
POUR LE PROFESSEUR DE
MORALE.

     Il peut comprandre tout son dessein dans une Propozition générale. Ainsi les diférantes Véritez inportantes

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qu'il éclaircira dans son Cours de Morale, pouront toutes ètre raportées, ou comme diverses preuves, ou comme diverses conséquances de cète Propozition.

PROPOSITION GENERALE.

Plus l'Homme observera parfaitement
la Tempérance, la Justice et la Bienfaizance
pour plaire à Dieu, plus
il sera hûreux dans cete Vie, et dans
la Vie future.

ECLAIRCISSEMENT.

     Cete Propozition contient 1°. le but de toutes nos actions, qui est l'augmantation de notre bonheur dans cete Vie, et l'espérance du bonheur de la Vie future.

     2°. Elle contient les trois moïens les plus eficaces pour ariver à ce but.

     Quel est le but de tous les hommes dans tous les instans de leur vie ? N'est-ce pas, ou de diminüer la grandeur des maux, en diminüer le nombre ; ou d'augmanter la grandeur des plaizirs, et en multiplier le nombre,

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soit dans la Vie prézante, soit dans la Vie future ? Il ne s'agit uniquement que de rassambler, et de randre compatibles les plaizirs de cete Vie et les plaizirs de la Vie future, et d'éviter les maux de la Vie prézente et les maux de la Vie future.

     Les Hommes convienent tous sur le but, ils ont tous le même but. Il n'i a point d'homme qui le long des jours n'ait pour but d'éviter les douleurs, et d'augmanter le nombre et la grandeur de ses plaizirs ; mais ils ne convienent pas des moïens les plus eficaces pour ariver à leur but. C'est la Siance de la Morale qui peut seule, par ses démonstrations, les faire convenir sur l'uniformité des moïens les plus eficaces.

     Voici le prémier moïen : Ne faites point d'injustice dans vos plaizirs. Ce mot comprand une infinité de petites et de grandes injustices, que la Siance de la Morale fait conoitre, et que l'on peut reconoitre facilement par la simple expozition de la Loi même que voici : Ne faites point contre un autre, de peur de déplaire à Dieu, ce que vous ne voudriez pas

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qu'il fit contre vous. Car en se demandant à soi-même, Voudrois-je qu'un autre fit, ou dit la même choze contre moi ? On santira bientôt si cela est un mal, c'est-à-dire si c'est une injustice.

     Voici la segonde règle, et le segond moïen. Faites pour les autres, et pour plaire à Dieu, ce que vous seriez bien aize qu'un autre en pareille ocazion fit pour vous. Nous conprandrons aizément en quoi consiste le précepte de la Bienfaizance, toutes les fois que nous nous demanderons à nous-mêmes : Que voudrois-je que tel fît pour moi en telle ocazion ? et en consultant la Justice dans la distribution de nos bienfaits, nous verrons facilement l'étendüe et les bornes de la Bienfaizance, ce que nous devons faire pour chacun de ceux qui nous sont recomandez par ce précepte.

     Voici la troisième règle, ou le troisième moïen. Uzez avec cete modération des plaizirs prézens, qu'ils ne nuizent point aux plaizirs futurs.

     Dans nos passions les excez nous nuizent à nous-mêmes, et souvant sont injustes, et par conséquent nuizent

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à notre bonheur prézent et avenir.

     Si tous les membres d'une Famille, d'une Vile, d'une Province, d'un Roïaume, observoient parfaitement la Justice et la Bienfaizance, nul n'auroit jamais à se plaindre, tous pouroient joüir inocament des plaizirs inocens, tous auroient à se loüer les uns des autres, ce qui est l'état le plus hûreux de cete Vie.

     Si Dieu est un Etre parfait, il est tout-puissant, il est juste ; par conséquent il hait l'Injustice, et la punit. Il aime l'ordre, et par conséquant il hait le desordre. Il est bienfaizant, et par conséquant il aime ceux qui cherchent à lui ressambler, et à lui plaire par la Bienfaizance : et s'il a des graces à faire, il les fera plutôt aux bienfaizans, qu'à ceux qui ne le sont pas.

     De-là il suit que le moïen le plus eficace pour éviter l'Anfer, et pour obtenir le Paradis, c'est-à-dire pour ètre hûreux dans la Vie future, c'est d'observer exactement la Justice et de pratiquer la Bienfaizance, pour

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plaire à l'Etre souverainement bienfaizant ; c'est-à-dire, de procurer aux autres les mêmes plaizirs inocens, que nous goutons inoçament nous-mêmes.

     Une des parties les plus inportantes de la Morale, c'est donc l'examen de nos diférens goûts, c'est-à-dire, les diférentes manières dont l'Etre bienfaizant nous fait santir les plaizirs inocans et raizonables ; et d'i observer la modération et la justice, c'est-à-dire les règles de la Raizon.

     Pour que les plaizirs soient inocens, il faut que persone ne puisse s'en plaindre avec justice : rien d'injuste n'est permis.

     La plus grande partie de la Morale peut se traiter géométriquement par propozitions de Pratique, les unes qu'il faut démontrer fausses, les autres qu'il faut démontrer vraies.

     Mais comme notre Morale a pour fondement l'opinion de l'immortalité de l'Ame, il seroit à-propos d'en montrer la vérité et l'inportance dans un Discours préliminaire, compozé de pluzieurs Propozitions auxqueles on joindroit quelques Eclaircissemens, et

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quelques Conséquanses. Voici les Propozitions.

     1°. L'opinion de l'immortalité de l'Ame, c'est-à-dire de cete Substance capable de santir du plaizir et de la douleur, est ancore plus vraisamblable que l'opinion de la durée éternèle des Corps, ou de la Matière qui ne sauroit santir ni plaizir ni douleur.

     2°. L'opinion de l'immortalité de l'Ame, et du Paradis pour les Justes et pour les Bienfaisans, ne s'opoze point aux plaizirs inocens, et est d'une grande consolation dans les malheurs de cete Vie, et dans la vieillesse.

     3°. L'opinion de l'anéantissement de l'Ame est très-fâcheuze, surtout pour les plus hûreux : O mors ! quàm amara est memoria tua homini pacem habenti in substantiis suis !

     4°. L'opinion de la récompanse des Bienfaizans, et de la punition des Injustes dans la Vie future, est une conséquanse nécessaire de l'opinion que la Justice et la Bienfaizance sont des atributs nécessaires de l'Etre parfait.

     5°. L'opinion de l'immortalité de

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l'Ame est très inportante pour l'augmantation du bonheur de la Société.

     6°. On se persuade eficacement de cète opinion par deux voies, par autorité dans l'Education, et par raizonement dans les Conféranses et dans les Lectures. C'est la grande habitude qui fait la grande certitude, et la grande certitude inflüe sur nos antreprizes et sur nos autres actions.

AVERTISSEMENT.

     Comme les Conféranses de Morale sont ancore plus utiles que les Professeurs de Morale, il est plus utile d'écrire, pour fournir aux Conféranses les matériaux pour conférer, que pour fournir de meilleures métodes aux Professeurs : mais on peut ramplir séparément ces deux Projets.

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PROPOZITION.

Le Dificile n'est beau qu'à-proportion
qu'il est utile au plus grand nombre
de Familles.

ECLAIRCISSEMENT.

     Jusques dans les actions d'amitié, les Gens du comun prènent le plus dificile pour le plus beau ; et ils ne font pas d'atantion qu'il faut que le dificile pour ètre beau, soit raizonable, juste, utile ou à la Societé en général, ou à la Patrie en particulier.

     Caton, le Grand Caton, se tuë après la victoire de Cézar. C'est à-la-vérité une marque de force et de courage, il fait une choze dificile : mais en même tems, c'est une marque de folie Car quel bien revient-il de sa mort à sa Patrie ? Quel bien au-contraire sa vie ne pouvoit-elle pas lui procurer par de bons conseils ? Or quand dans une action la raizon n'est pas de la partie, peut-il s'i trouver rien de beau, rien de loüable ?

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     Cet Anglois qui lève un poids de deux mille livres ; le Fransois qui monte à une échèle non apuïée ; cet Italien qui joüe si adroitement des gobelets ; ce Turq qui se tient de bout à cheval sur un cheval qui galope, et qui tout en galopant saute sur le cheval voizin qui galope aussi ; ce Santon qui chez les Indiens se fait écrazer sous les roües du chariot qui porte en procession la pezante statüe de Brama : ces Gens-là font tous du très-dificile : mais ce très-dificile est-il très-beau et très-loüable ? nule persone sansée ne le dira. Et pourquoi n'ozeroit-on trouver ces actions aussi dignes de loüanjes, qu'elles sont dificiles ? Qu'on cherche bien : c'est qu'elles ne sont pas aussi utiles à la Societé, qu'elles sont dificiles.

     Il faut donq pour randre une action digne de grandes loüanjes, que la grande utilité du Publiq soit jointe à la grande dificulté ; et que celui qui l'a faite, ait eu pour principal motif cete grande utilité du Publiq : et pour ètre très-sainte, il faut qu'il ait eu en vuë cete grande utilité publique pour plaire à l'Etre souverainement

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bienfaizant.

PROPOZITION.

L'esprit d'Imagination et l'esprit de
Raizonement ne sont estimables, qu'à-
proportion de l'utilité qu'ils procurent
à la Societé.

ECLAIRCISSEMENT.

     Celui qui a une puissante imagination, prouve et persuade par le nombre des images qu'il prézente, et par la vivacité de sa peinture. Le bon raizoneur prouve et persuade par l'évidanse de ses principes, et par la liaizon évidente de ses conséquanses avec ses principes.

     Je sai bien qu'il n'i a point d'homme d'esprit, qui n'ait quelque choze de ces deux espèces d'esprit à certain degré : car il n'i a point de bon raizoneur qui ne sache peindre un peu ce qu'il sent ; et il n'i a point d'homme d'une puissante imagination, qui ne raizone un peu sur ce qu'il veut prouver.

     L'homme d'imagination sent plus

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vivement tout ce qui est du ressort des Sens : aussi y a-t-il beaucoup plus d'industrie pour exprimer et pour peindre tout ce qui peut faire souvenir des sensations agréables et desagréables, et de tout ce qui a raport aux Sens et aux Passions.

     Sa peinture est quelquefois si vive, que toute peinture qu'elle est, elle excite en nous des santimens très-réels, très-forts, et capables de nous mettre en mouvement, et de nous déterminer à certaines rézolutions, que sans ces peintures nous n'aurions jamais formées. Tel étoit Mahomet, entre les Arabes de son tems : Gens très-ignorans, et qui n'avoient presque aucun uzage de rien démontrer par raizonement.

     Tels sont ceux qui parmi nous ont une imagination forte et vigoureuze, qui persuadent les Ignorans par des galimatias bien aranjez.

     Les persones d'une imagination vive naissent éloquantes ; elles savent doner tant de force à leurs peintures ; elles savent tellement éloigner l'esprit des idées contraires ; elles savent si bien aranger leurs morceaux de peintures, les plus foibles au comansement,

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les plus fortes à la fin ; elles savent si bien tampérer leurs tons, leur prononciation et leurs gestes, pour augmanter la vivacité et la force de leurs peintures, qu'elles font sur le comun des hommes, c'est-à-dire sur les esprits superficiels, le même efet de conviction et de persuasion, qui fait une démonstration sur un homme de raizonement.

     Le beau Discoureur a un grand avantage sur le solide Raizoneur : c'est qu'il domine sur le gros des hommes du comun, qui sont cent fois plus nombreux, et qui se trouvent souvant dans les prémières places.

     Le beau Discoureur, par la vivacité de ses peintures, met ses Auditeurs et les Lecteurs à son poinct de santiment : au lieu que le Démontreur, qui veut persuader des esprits superficiels qui n'ont qu'un sens trez-foible, très-peu exercé aux raizonemens justes et aux véritables démonstrations, ne peut presque jamais les convaincre, et les metre à son poinct de vue.

     Le Discoureur éloquent qui prouve si bien pour l'esprit foible et superficiel,

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prouve souvant très-mal pour le Démontreur, il persuade l'esprit foible et leger : mais souvent il n'éclaire pas l'esprit fort et solide. C'est que la persuazion de l'esprit superficiel et leger, ne vient pas de la clarté et de l'évidence des idées, mais du nombre et de la vivacité des sentimens, qui sont excitez par des images vives des Biens à espérer, ou des Maux à craindre : au lieu que l'esprit fort et solide n'est guères sensible qu'aux bons raizonemens, et ne les persuade que par démonstrations, et ancore il ne persuade qu'un petit nombre de gens capables de santir la force des démonstrations.

     Le Démontreur se contante de prouver une propozition, par ses véritables principes : il sait démontrer, mais il persuade peu les esprits foibles et superficiels, qui n'ont pas le goût de la démonstration, et qui font cepandant les trois quarts et demi du monde.

     Il faut à ces esprits foibles de l'autorité, pour croire une démonstration ; parce qu'ils ne se trouvent pas à portée d'en santir la force et l'évidence. Ceux-là

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seront toujours soumis pour leurs opinions à l'empire des homes d'une imagination vigoureuze, et d'un raizonement foible et superficiel, qui ne s'apuyent sur aucun principe solide.

     Quand le beau Discoureur est contredit par un autre beau Discoureur, aucun d'eux ne persuade l'Auditeur superficiel. C'est qu'ils font égale inpression par leurs images, ainsi ils laissent les Auditeurs d'un esprit superficiel dans le doute, ou du-moins ils font dans leurs Auditeurs et dans leurs Lecteurs des conquêtes égales : et telle est l'origine de certains Partis, et de certaines Sectes.

     Les beaux Discoureurs n'ont aucuns principes comuns entr'eux, voilà pourquoi ils se divizent souvant selon leurs intérêts, ou selon leurs préjugez oposez. Voilà pourquoi ils ne se réünissent jamais, surtout en fait de Religion, et en fait de Politique. Ils font des images trez-persuasives l'un contre l'autre. Mais comme ils n'ont que ces images pour principes, et que ces images sont très-diférantes, ils n'ont garde de

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se réünir. Les Chefs de Secte sont des discoureurs éloquens.

     Il n'i a quazi jamais de contradiction entre les Démontreurs, c'est-à-dire, entre ceux qui se conoissent en justesse de raizonement. L'un se rend bientôt à l'opinion de l'autre. Comme ils conviènent dans les principes, ils peuvent par des divizions, et par des distinctions sufizantes, éviter les équivoques. Ainsi ils ne manquent guères de convenir dans les conséquanses. Je me plais fort à voir disputer des Discoureurs éloquens, mais je m'instruis bien davantaje dans les disputes des Démontreurs.

     Que l'Eloquent parle de Morale, que le Démontreur écrive de Politique.

     L'Eloquent a beau jeu dans un Sénat, et dans certains Conseils d'esprits superficiels, qui n'ont pas exerçé le sens de la démonstration. Il n'a pas si beau jeu, quand il écrit. C'est que ce qui est écrit, peut se réduire au raizonement : et alors le Démontreur exact, voit facilement le foible de la preuve du Discoureur

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éloquent.

     L'Eloquanse ne se soutient guères dans l'inpression, contre la force de l'évidanse du raizonement. Celui qui est acoutumé de raizoner avec justesse, fait main basse sur les peintures vives des Discoureurs éloquens. En montrant combien elles sont peu concluantes, il n'en rézerve que ce qu'il i a de bon-sens, pour balancer raizon contre raizon, motif contre motif, intérêt contre intérêt, preuve contre preuve. Et alors la force du discours qui n'est que peinture vive, et qui n'est point fondée sur la force de l'évidanse, ou sur la force de la conséquanse, disparoit, et s'anéantit à ses yeux.

     Il i a une observation inportante à faire, c'est que le tems eface peu-à-peu les preuves du beau Discoureur, qui ne tirent leur force que de la vivacité de la peinture : au lieu que le tems fait un efet tout contraire, à l'égard des preuves qui tirent leur force de la démonstration.

     Les preuves démonstratives se fortifient avec le tems, à-mezure qu'on les conçoit mieux, et qu'on les a

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plus prézentes à l'esprit. Elles seules nous restent, et c'est ce que nous apelons bon-sans et sans-comun. Ainsi l'empire du bon-sans et de la raizon croît de siècle en siècle, et toujours aux dépens de l'empire de l'autorité et de l'imagination. Mais à dire le vrai, cet empire de la raizon croît bien lantement. Car là où règne l'ignorance, là règne l'imagination, là règnent les preuves prizes de l'autorité, de l'exemple, et de la vivacité des images des hommes éloquens.

     L'ignorance est ancore bien comune, bien profonde, et même bien anracinée dans les hommes, à qui la Fortune ou plutôt la Providance confie le gouvernement des Etats. Et voilà pourquoi la Raizon et les Sianses étendent si lantement leur empire.

     Il est rare de rancontrer ces deux genres d'esprit, dans un même sujet, à un haut degré. Il samble que les organes propres à l'un, soient tout diférens de ceux qui sont nécessaires à l'autre. Mais quand la choze se rancontre, les Ouvrajes de raizonement

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n'en sont que plus agréables, et les Ouvrajes d'agrément n'en sont que plus solides.

     Aprez tout, les Ouvrajes de ces deux sortes d'esprits ne sont estimables, qu'à-proportion de l'utilité dont ils peuvent ètre à la Société. Et c'est ce que je m'étois propozé de démontrer.

PROPOZITION

Il est contre l'Intérêt Publiq de diminüer
dans les autres, le dézir d'avoir
une grande réputation dans la
Postérité.

ECLAIRCISSEMENT.

     J'ai quelquefois pansé à ce qu'il i a, ou de faux, ou d'incertain, dans le grand bonheur que nous imaginons dans une belle réputation, qui dure dans la Postérité : et j'ai vu en même tems, que si c'est une erreur, elle est du nombre des erreurs très-utiles à l'augmantation du bonheur de la Société. Or le Sage, le bon Citoyen, dispanse volontiers pareilles opinions des preuves que l'on

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demande aux opinions, ou inutiles, ou nuizibles.

     De quoi est-il question pour passer agréablement pour nous, et utilement pour les autres, le peu d'anées que nous avons à vivre sur la terre ; sinon de nous former des espérances des plus grans plaizirs dans la Vie Future, en récompanse des grans bienfaits que nous pouvons procurer, ou aux Hommes en général, ou à notre Patrie en particulier, chacun selon notre condition ?

     Or n'est-il pas certain que l'espérance d'une réputation comme celle d'Epaminondas, de Scipion, de Caton, de Trajan, de Plutarque, de Socrate, de Platon, de Descartes, ocupe agréablement dans la Vie Prézante nos Héros et nos Filozofes, et les fait travailler utilement pour le Bonheur Publiq ?

     Cete opinion est un ressort puissant sans lequel la plupart languiroient dans l'oiziveté et dans l'inutilité, sans sonjer à aquérir et à perfectioner des talans infiniment utiles à la Société. Or pourquoi ne pas metre à profit pour l'Intérêt Publiq,

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jusques aux illuzions de notre imagination ?

     Il seroit plus raizonable que le Grand Homme eût pour motif le Paradis, qui est le motif de l'Homme Saint. Mais ici le motif solide, lorsqu'il est foible en quelques-uns, n'exclut pas le motif frivole, lorsqu'il est le plus fort en eux : et l'Auteur de la Nature veut bien, comme bienfaizant, que nous-nous servions des illuzions comme des véritez, pour augmanter notre bonheur. Telles sont les Fables, et les Comédies vertüeuzes.

PROPOZITION.

On ne sauroit avoir trop d'Ambition
vertüeuze.

ECLAIRCISSEMENT.

     Cete propozition est à-peu-prez la même, que si on dizoit. On ne peut ètre trop raizonable, on ne peut ètre trop bienfaizant.

     L'Ambition est-à-la-vérité une passion qui marque que l'on dézire ardamant ce que l'on dézire : mais quand

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on ne dézire que de procurer aux autres de grans bienfaits selon la Justice et la Prudance, on ne sauroit ètre trop ambitieux, ni trop dézirer le plaizir et la gloire de surpasser beaucoup de ce coté-là ses pareils.

     De-là il suit que l'on ne sauroit aporter trop de soin à bien choizir l'objet de son ambition.

     De-là il suit qu'il i a trois sortes d'Ambition.

     La prémière, et la plus comune, est celle de l'Ambitieux injuste ; qui pour ariver à ses fins, ne craint point de faire souvant contre les autres, ce qu'il ne voudroit pas qu'on fît contre lui. Or cete Ambition est vicieuze, et très-digne de blâme.

     La segonde, qui n'est que permize, c'est celle qui n'a pour objet que l'enrichissement et l'élevation : telle est la grande fortune d'un riche Comersant, d'un Maréchal de France, d'un Ministre, qui raporte tout à son plaizir particulier, sans faire aucune injustice pour i ariver.

     La troisième est rare, et digne de loüanjes : c'est celle de l'Ambitieux

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bienfaizant, qui regarde l'avantaje du Prochain, et l'Utilité Publique.

PROPOZITION.

La Prudance consiste à estimer juste
la Grandeur, et la durée des Biens
et des Maux qui nous font agir.

ECLAIRCISSEMENT.

     Le but général des actions, des antreprizes, des afaires, des desseins des Hommes, c'est ou l'espérance d'un Plaizir, ou la crainte d'une Douleur.

     1°. Le Plaizir est ou corporel, ou spiritüel. La Douleur est ou corporèle, ou spirituèle.

     2°. Le Plaizir des Sens s'apèle corporel, quoiqu'il soit aussi spirituel : mais on l'apèle corporel, parce que les organes des Sens sont corporels.

     Le plaizir de la Curiozité, le plaizir de la Distinction, sont des plaizirs spirituels.

     L'Amour est un plaizir spiritüel et

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corporel, l'Amitié un plaizir purement spirituel.

     L'agrandissement de la Fortune, plaizir purement spirituel ; car c'est l'idée de l'aquizition de nouveaux moïens de santir du plaizir.

     Le plaisir du Jeu est l'espérance d'une augmantation de moïens. Le déplaizir du Jeu, c'est le chagrin d'une diminution de ces moïens.

     Par l'examen de ce que vous fites hièr, vizites, écriture, lecture, jeu, repas, spectacles, conversation, vous verrez que vous n'avez agi que pour santir ces sortes de plaizirs, et pour éviter quelques déplaizirs.

     Les Hommes se trompent souvant sur la grandeur et sur la durée des Plaizirs qu'ils espèrent, aussi bien que sur la grandeur et la durée des Peines et des Douleurs ; et ces erreurs diminüent leur bonheur.

     Tel qui se marie contre le gré de ses parans, ne se trompe pas sur la grandeur, mais il se trompe sur la durée du plaizir. Tel qui veut se vanjer, et qui ne veut point pardoner, se trompe sur la grandeur et

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sur la durée des malheurs qu'il va s'atirer.

     Les Hommes les plus hûreux dans leur condition, sont ceux qui sont les moins trompez dans les Plaizirs qu'ils espèrent, et dans les Douleurs qu'ils craignent.

     De-là il suit que l'on peut réduire en propozitions ou maximes vraies, le degré d'estime que les Homes prudans font des diférens Biens à désirer, et des diférens Maux à éviter ; et réduire en propozitions fausses ou erreurs, le degré d'estime que les Inprudans font de ces mêmes Biens, et de ces mêmes Maux.

     Les Hommes agissent 1°. suivant les opinions qu'ils ont de la valeur des chozes par raport à leur bonheur. 2°. suivant les opinions nouvèles qu'ils en ont, pourvu qu'ils aïent souvant répété le même jugement. 3°. suivant la mode, c'est-à-dire, suivant l'exemple et l'opinion des autres. 4°. suivant leurs anciènes coutumes.

     De-là il suit que les Curez, et autres Oficiers de Morale, qui veulent diminüer les mauvaizes moeurs des Citoïens, c'est-à-dire, diminüer leurs

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injustices, doivent metre les motifs de leurs injustices en propozitions fausses ou erreurs sur la valeur des chozes qu'ils cherchent et qu'ils dézirent par raport à l'augmantation du bonheur de leur Vie Prézante, et par raport à l'espérance du bonheur de la Vie Future.

     La démonstration de ces diférantes erreurs de chaque condition, c'est proprement le but de la Morale ; et les Discours de Morale ne doivent contenir que ces sortes de démonstrations. Or comme il faut répéter ces démonstrations, et varier ces répétitions, ce n'est pas trop qu'un Discours par semaine du Curé ou du Vicaire. Et voilà où l'on demande de l'éloquanse, qui sache répéter en diférantes manières la même vérité de Prudanse.

     De-là il suit qu'il seroit à souhaiter que les Livres de Morale ne fussent ramplis que des erreurs et des véritez demontrées par propozitions séparées, et toujours par les motifs des avantajes de la Vie Prézante, et surtout des délices de la Segonde Vie.

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PROPOZITION.

Il est de l'équité du bon Citoïen de ne point blâmer ceux qui gouvernent l'Etat sans les antandre, comme il voudroit en pareil cas n'ètre pas condané sans ètre antandu.

ECLAIRCISSEMENT.

     Le bon Citoïen est un homme que toute Société dezireroit pour membre, si l'on conoissoit ses talans et ses bones intansions. Non seulement il est juste, il cherche à randre aux autres tout ce qu'il leur doit, et à ne leur demander que ce qu'ils lui doivent. Mais il est bon ou bienfaizant, c'est-à-dire, qu'il cherche à leur doner plus qu'il ne leur doit, et à leur demander moins qu'ils ne lui doivent.

     Il regarde la Tranquilité Publique, comme la baze de la Félicité du Peuple. Ainsi il craint surtout les divizions et les partis, qui peuvent diminüer cète Tranquilité.

     Il est persuadé que non seulement les changemens de Ministres aportent

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une grande diminution au Crédit Publiq, et de grans domages à la Nation ; mais même que le soupson de ces changemens, est fort nuizible au Crédit Publiq. Par cète raizon il tâche, selon son pouvoir, de faire durer et d'augmanter le crédit du Ministère Prézent.

     Il croit qu'il ne faut, dans un Etat, qu'une Autorité, qu'une Volonté Suprême, pour antretenir la Tranquilité.

     Il croit que les Sujets sont d'autant plus hûreux, qu'ils estiment la sagesse et les bones intansions de ceux qui les gouvernent. Par cete raizon il excuze, il diminüe les torts que l'on done au Gouvernement, en ce qu'ils sont excuzables ; et loüe et fait valoir avec soin, ce qu'il trouve de loüable.

     Jusques-là le Courtizan, le Flateur, en fait autant que le bon Citoïen, quoique par des motifs fort diférans.

     Mais le bon Citoïen va plus-loin, que le Flateur. Il tâche de faire agréer de bons projèts, pour perfectioner le Gouvernement Prézent ; il ancourage ceux qui servent bien l'Etat,

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en servant bien les Ministres.

     Il voit ce que ne voit pas le Courtizan. Il voit que les Ministres, pour l'intérêt de leur réputation, vont le plus souvant fort droit vers la plus grande Utilité Publique.

     Il i a une maxime d'Equité qui devroit ampêcher les esprits legers de condaner souvant le Gouvernement, dans les partis qu'il prend. Voudroient-ils, s'ils gouvernoient, qu'on les condanât d'inprudance ou de mauvaize intansion, sans ètre antandus ? Ne croiroient-ils pas que c'est un procédé injuste ? Or ont-ils antandu les raizons du Ministre qu'ils condanent ?

     J'avoüe que j'ai souvant desaprouvé d'abord intérieurement certaines rézolutions du Gouvernement, que j'ai aprouvées dans la suite, par la conoissance que j'ai eüe de certains faits que j'ignorois. Or pareille expérianse, et pareille raizon d'équité, ne doivent-elles pas nous tenir reservez à condaner, et fort portez à excuser et à justifier le Ministère ?

     L'afermissement du Ministère Prézent me paroit si inportant pour la conservation du Crédit Publiq, que

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les Rois ne sauroient trop doner de preuves au Publiq, qu'ils veulent toujours conserver leurs Ministres ; mais ils doivent seulement les avertir des plaintes que l'on fait contr'eux. Or avec cete précaution, les Ministres auront d'un coté plus de crédit, et de l'autre ils n'ozeront jamais, ou presque jamais, en abuzer.

     Si les Rois se laissoient entamer au sujet de leurs Ministres, et qu'ils leur marquâssent moins de confiance qu'à l'ordinaire ; ils seroient cauze que ces Ministres pour se soutenir dans leur Poste, au lieu d'amploïer tout leur tems, et toutes les forces de leur esprit, à perfectioner tous les jours le Gouvernement, pour l'honeur de leur Maitre, et pour l'utilité de ses Sujets, seroient ocupez presque tout le jour à instruire des Espions, et à leur doner des audiances secrètes. Or pour faire ses afaires particulières, ils ne songeroient presque point aux Afaires Publiques. Malheur aux Etats dont le Gouvernement n'a point de consistance ! Malheur aux Rois qui n'ont point de constance pour leurs Ministres !

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     Hûreux le bon Citoïen qui excuze sans peine les fautes du Ministre, et qui se réjoüit des bons partis que l'on prand dans le Ministère !

     Par la peinture du bon Citoïen, il est aizé de conoitre les qualitez du mauvais, ou du-moins du Citoïen inprudant.

     Il acuze les Ministres de faire, tous les jours, des fautes : et s'ils prenent des rézolutions sages en elles-mêmes, et utiles au Publiq, il les acuze d'avoir des intansions mauvaizes, et de ne sonjer qu'à l'agrandissement de leur fortune, il ne trouve rien de bien. Or avec une samblable maladie, il ne voit que du noir, il ne voit que du mal par tout : et cepandant souvant il n'y a de malheur dans les Affaires Publiques, que sa propre maladie, et la maladie de ses samblables.

     Souvant on demande à des homes d'une médiocre capacité, qui sont amploïez dans les Afaires Publiques, ce que l'on ne peut atandre que des plus grans homes, qui sont fort rares. Souvant l'on prand pour grans

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homes, ceux qui ne sont que des homes d'un mérite médiocre, parce qu'on ne les voit pas d'assez prez. Si nous avions un grand nombre de grans homes à la tête de nos Afaires, nous leur demanderions souvant ce que l'on ne peut atandre que des grans homes qui vivront dans deux cens ans, et qui auront profité des découvertes politiques que l'on aura fait en deux siècles. Mais pour ne se point fâcher contre les homes, il n'i a qu'à les estimer un peu moins qu'on ne fezoit, il n'i a qu'à les prandre simplement pour ce qu'ils sont.

     Cete réflexion : Si j'étois à la place du Ministre, ne serois-je pas bien aize d'ètre sûr que les bons Citoïens ne me condaneroient point sans m'antandre ? peut randre équitable et discret sur le Gouvernement Prézent.

     On ne devroit point recevoir dans les Conféranses de Politique, ceux que l'on apèle Frondeurs, et qui ne sont ni équitables, ni discrets envers le Ministère.

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PROPOZITION.

Il est de l'intérêt de l'Etat, de former
parmi la Noblesse des Négociateurs,
et des Observateurs chez les Etranjers.

ECLAIRCISSEMENT.

     J'ai montré ailleurs les avantajes du Plan de Gouvernement du feu Daufin Bourgogne, divizé en trois Ministères particuliers. Savoir le Ministère du dehors, qui auroit dans son département tout ce qui regarde les Etranjers, la Guerre de terre et de mer, le Comerce extérieur, les Négociateurs, et les Observateurs chez les Etranjers. Le Ministère du dedans, qui auroit dans son département tout ce qui regarde l'intérieur du Roïaume. Et le Ministère des Finances et le Comerce Intérieur, qui fait partie des Afaires du dedans.

     Nous avons dans la profession de la Guerre la souprofession de l'Artillerie, la souprofession des Ingénieurs : car on n'envoie point sans

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distinction un Capitaine, un Colonel d'Infanterie, pour comander des bateries, ni pour diriger des tranchées et des fortifications. Il faut former des Artilleurs et des Ingénieurs, qui se soient apliquez à aprandre en détail, tout ce qui regarde de leur métier particulier, tant en le voïant pratiquer, qu'en le pratiquant eux-mêmes. Un simple Oficier d'Infanterie ou de Cavalerie, Colonel ou Brigadier, i réüssiroit mal.

     Or jusqu'ici nous avons négligé de former des Négociateurs et des Observateurs Politiques chez les Etranjers dans deux Ecoles, l'une de Négociations, l'autre d'Observations Politiques ; dans lesqueles ceux qui se destinent, ou que le Ministère destine aux Amplois ou de Négociateurs, ou d'Observateurs chez les Etranjers, aprenent à loizir les faits principaux, et les maximes principales de ces deux souprofessions particulières.

     Nous envoïons inprudament chez des Etranjers, tantôt des Gens de Guerre, tantôt des Gens d'Eglize,

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tantôt des Gens de Robe, pour négocier : Gens tous neufs dans tout ce qui regarde l'Art de négocier, et qui ne savent rien de la Cour où ils vont, ni des espèces d'Afaires qu'ils ont à traiter. Cète conduite tient ancore de notre anciène barbarie. On n'y anvoie pas non plus de bons Observateurs Politiques, pour profiter de ce que chaque Nation peut avoir de meilleur que nous, dans les Arts, dans le Comerce, et dans les autres parties du Gouvernement.

     Il nous manque donq deux Pépinières Politiques, l'une de Négociateurs, l'autre d'Observateurs Politiques.

     Dans l'une on étudieroit les Traitez, surtout les derniers, les Mémoires, les Faits Historiques, le Cérémonial et son peu d'inportance, les principales Maximes de la Négociation. Dans l'autre on étudieroit les principales Observations Politiques à faire chez les Etranjers, comme le Comerce chez les Anglois et les Holandois, les Etablissemens et Règlemens pour l'intérieur de l'Etat. Il faudroit des Statuts pour ces deux sortes de Conféranses.

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PROPOZITION.

L'excez du Jeu est une maladie de l'Etat
que la Morale condanera toujours
inutilement, si la Police ne vient à
son secours.

ECLAIRCISSEMENS.

1.
Perte du Tems.

     La grande perte du tems de tous ceux qui joüent, est un grand objet. Car il n'i a quazi persone qui ne pût faire quelque choze d'utile pour soi ou pour les autres, dans les heures que l'on passe au Jeu ; les uns à s'instruire dans des Conféranses, ou à lire ; les autres à gouverner leurs afaires, leur domestique, et à sonjer à l'éducation de leurs anfans,

     S'il i avoit des Conférances de Morale, de Politique, de Fizique, de Guerre, de Marine, la plupart des Homes ne joüeroient point ; et les Femmes joüeroient moins entr'elles, elles liroient, elles travailleroient, elles

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seroient plus ocupées de leurs anfans.

     On ne joüeroit point le soir, on se coucheroit de meilleure heure, on auroit plus d'heures du matin pour lire et pour les afaires.

     Si vous supozez dans Paris deux mile persones, qui perdent tous les jours chacun trois heures au Jeu, c'est six mile heures, qui emploïées utilement, vaudroient aux Particuliers et à l'Etat, la valeur de plus de mille livres par jour, c'est trois cens soixante cinq mile livres par an.

     Si vous regardez Paris comme la vingtième partie du Roïaume, cete perte de tems montera à sept milions trois cens mile livres par an.

2.
Dépanse.

     Si vous supozez que ces deux mille Joüeurs dépansent chaque anée, l'un portant l'autre, trois cens livres pour les Cartes etc. c'est six cens mile francs pour Paris seul, et douze milions pour tout le Roïaume. Sur quoi il faut déduire le dixième pour ce que coutent les Cartes, il restera ancore plus de dixhuit milions de

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perte pour les Joüeurs.

3.
Intérêt des Familles.

     A l'égard des Particuliers, comme le petit jeu fait naitre le gros jeu, et que le gros jeu gâte les moeurs, incomode fort, et ruine beaucoup plus de familles qu'il n'en enrichit ; ce seroit randre un grand service à ces familles qui seront ruinées, que d'extirper cete sorte de maladie politique, cauzée par l'avarice, qui arrive à tel degré, que l'ami ne fait aucun scrupule de ruiner son ami.

     Le Joüeur ruine sa fortune. Car coment, à talens égaux, ne pas préférer l'home sage, au joüeur qui néglige son métier ?

     Les pères, les mères, les oncles, qui ont pour héritier un joüeur, en sont consternez et découragez.

     Un Joüeur est à charge à ses Amis, inutile à l'Etat. Il perd souvant sa douceur, et sa politesse ; rend malhûreux ses parans, et ses anfans ; il ne suit aucune afaire pour sa famille ; et pour trouver de l'argent, fait pluzieurs mauvais marchez par an.

     Pétrarque a dit. Le Jeu prête souvent

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aux Joüeurs, mais il ne leur donne jamais rien.

     Et efectivement ils n'ont rien de sûr, ni pour eux, ni pour leurs anfans.

     Ce que le Joüeur gagne ne lui fait pas tant de plaizir, que ce qu'il perd lui cauze de chagrin. Pourquoi donq joüe-t-il ? C'est que par son tempérament, il sant plus de plaizir à espérer le gain, que de douleur à craindre la perte. C'est pour cela que le Jeu est bien plus la passion des Jeunes qui espèrent trop, que des Vieux qui sont plus dispozez à la crainte.

     Qu'un homme ait cent mile francs de bien, qu'il en joüe cinquante mille sur un seul coup de Dez, que peut-il gagner ? Il ne peut augmanter son bien que du tiers, au lieu qu'il peut diminüer son bien de la moitié. Il hazarde donq la moitié de son bien, pour en gagner le tiers.

     Comunément celui qui joüe gros jeu, joüe du nécessaire contre du superflu. N'est-ce pas une grande sozite ?

[p. 329]

     A l'égard des Moeurs, le Proverbe du Jeu n'est souvant que trop vrai : On comanse par ètre dupe, on finit par ètre fripon.

4.
Peu d'utilité des Instructions.

     Ces Considérations Morales, toutes solides qu'elles sont, pouront faire prandre des rézolutions sajes à quelques Joüeurs, à un sur cent ; mais elles ne seront pas cesser la maladie populaire. Il n'i a que de bons Règlemens de Police mieux exécutez qu'ils ne sont, qui puissent garantir de cete maladie. C'est à la Morale à conseiller, mais c'est à la Politique à ordoner, à se faire obéïr, et à supléer par de bones Loix, à ce qui manque de raizon aux hommes pour se randre hûreux.

PROJET DE REGLEMENT.

     1°. Défendre tous Jeux de pur hazard, Lansquenet, Bassete, Biribi, Faraon, Mormoniq, Dez.

     2°. Toutes Dettes du Jeu nules, Punition deshonorante pour celui

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qui les demande et pour celui qui a promis, Prizon à Saint Lazare.

AVANTAJES
QUE LES AUTEURS POLITIQUES
ET MORAUX TIRENT
DE LA COMPOZITION
DE LEURS OUVRAJES.

Avertissement.

     Je ne parle point ici de ce que le Gouvernement peut faire, pour ancourajer un plus grand nombre de bons Esprits à antreprandre des Ouvrajes utiles au Publiq. J'en ai parlé dans le Troisième Tome imprimé à Roterdam. J'ai prouvé 1°. que le Gouvernement devoit prometre à tout Découvreur une Récompanse de rente anuèle de vingt ans, qui fût la deux-centième partie du revenu, ou de l'avantaje anuel, que le Publiq devoit retirer de sa découverte. 2°. que le Gouvernement devoit établir une Académie Politique, tant pour juger en prémier ressort de la grandeur de la Rente, que pour publier les Projets les plus inportans à bien aprofondir,

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et avec des prix pour les meilleurs Ouvrajes.

     Je me borne donq dans ce Mémoire à ancourajer plus de bons Esprits à travailler indépandament des récompanses, par la considération des grans avantajes qu'ils tireront de leurs conpozitions.

     Je ne parle point à ces jeunes Esprits, qui bornent leur ambition à se distinguer entre les Auteurs qui ne font que des Ouvrajes de pur amuzement, tels que sont nos Faiseurs de Romans, de Comédies, d'Operas, et qui ont bezoin des petites récompanses pécuniaires que leur péyent ceux qui sont amuzez. Je plains les Beaux Esprits, qui par l'état de leur petite fortune, sont forcez de servir ainsi le Publiq dans des Bagatèles : eux qui pouroient le servir beaucoup plus utilement dans des Ouvrajes d'une grande inportance, pour augmanter le bonheur de la Societé. Mais à dire la vérité, c'est la faute de notre Police, qui n'indique point les Sujets inportans, qui ne promet point de Récompanses proportionées à l'inportance des Découvertes, et qui

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n'établit point de Juges pour discerner ces divers degrez d'inportance par raport à la plus grande Utilité Publique.

     Je ne parle ici qu'aux Jeunes-gens, qui possesseurs d'une fortune médiocre et comode, indépandante, et sans Amploi Publiq, dézirent aussi d'aquérir une distinction précieuze, par des Ouvrajes d'une grande utilité pour leurs Concitoyens.

     Ceux-ci ne seroient pas contans de la réputation de Bel-Esprit, si elle n'étoit jointe à la réputation de Bon Esprit, et de Bon Citoyen ; et s'ils ne procuroient à leurs Lecteurs que des plaizirs passajers, qui ne rémédient point à ce grand nombre de maux ou de corps ou d'esprit, auxquels nous somes tous sujets. Et je mets au nombre de nos maladies spirituèles, cete soif insatiable d'Amuzemens nouveaux, qui rand les hommes desocupez si sansibles à la pène de l'ennui.

     Ce sont des espèces d'hidropiques, à qui l'eau fait plaizir, mais qui les rand ancore plus malades : et c'est à ceux-ci que je conseille de se metre avant trente ans à la compozition sur

[p. 333]

des sujets de Morale, et ancore plus sur des sujets de Politique : et c'est pour cela que j'ai ramassé les cinq ou six Observations suivantes.

     Celui qui dez sa prémière jeunesse s'est trouvé plus intelligent, plus apliqué que ses camarades ; qui a pris des idées de la plupart des Sianses et des Arts ; et qui se met à relire, avec atansion, les plus beaux endroits des meilleurs Livres de Morale et de Politique ; doit comanser par les copier, dans le dessein de les perfectioner, soit en y ajoutant de nouvèles pansées, soit en y en retranchant quelques-unes, soit en aranjeant mieux celles de l'Auteur, soit en les exprimant plus vivement, plus noblement, plus clairement.

     Quand il se sera ainsi exercé à cete sorte de travail durant quelques mois, il peut jeter sur le papier, assez facilement et assez négligeament, ses propres pansées sur un sujet, et en écrire ou une page, ou deux au-plus. Il le relira avec utilité cinq ou six mois après, pour l'augmanter, et pour en faire un morceau détaché digne d'ètre lu, soit par son inportance,

[p. 334]

soit par la nouveauté des pansées ou des expressions : et deux ou trois ans après, il i corigera de lui-même beaucoup de chozes, il i metra beaucoup plus d'éclaircissemens, il en tirera beaucoup plus de conséquanses, il i ajoutera pluzieurs observations pour apuyer la propozition qu'il a antrepris de bien démontrer.

     C'est avec cete métode qu'il verra croître peu-à-peu ses divers Ouvrajes de Morale et de Politique, qui pouront servir eux-mêmes de Canevas propres à perfectioner l'esprit et les moeurs de leurs Successeurs, et à monter aussi haut au-dessus de leurs Prédécesseurs, qu'ils avoient monté au-dessus de leurs anciens prédécesseurs, au grand avantaje de leurs Contamporains, ou plutôt de leur Postérité. Car il est presque inpossible que dans ces sortes de Siances qui tandent à changer les Pratiques, il ne faille un tems beaucoup plus long que la vie de l'Auteur, pour avoir le loizir d'en persuader dans leur jeunesse, ceux qui quarante ans après parviendront aux prémières Places

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du Gouvernement.

     Quand une Vérité m'a paru inportante et nouvelle pour beaucoup de monde, c'est-à-dire, non comune, j'y panse de suite, et puis j'écris en abrégé les diverses preuves de cete Vérité, et puis les conséquanses, et surtout les divers avantajes qui peuvent en rézulter dans la Pratique. J'écris toutes ces sortes d'observations sans ordre, et à-mezure qu'elles me vienent à l'esprit.

     Ensuite j'écris chacune d'elles plus au long, ce qui m'en fait découvrir de nouvelles.

     Quand chacune de ces observations a été mize dans une juste longueur, je tâche alors de les aranjer de sorte que les segondes tirent quelques lumières et quelque force des prémières ; et en huit ou dix jours de travail de trois heures du matin, je voi naître un petit Ouvraje.

     Or comme je dezirerois extrèmement qu'il i eût parmi nous beaucoup plus d'Ecrivains de sujets inportans, que d'Ecrivains de bagateles, et que les lumières de la Raizon fîssent parmi nous en peu d'anées un si grand

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progrez, que nos meilleurs Ouvrajes d'aujourdui sur la Morale et sur la Politique, devînssent médiocres par comparaizon à de meilleurs, ne fûssent pas plus lus dans cent ans que les meilleurs Ouvrajes de Descartes sur la Géométrie et sur la Fizique sont lus aujourdui.

OBSERVATIONS
SUR LES AVANTAJES DE LA
COMPOZITION.

     Le But d'un home saje et bon citoïen, c'est de perfectioner son esprit, principe de tous les talans qui sont utiles pour augmanter notre propre bonheur, et le bonheur des autres. Or un des meilleurs moïens pour le perfectioner, c'est de compozer.

1.

     Un Ecrivain qui a 25 ans à travaillé durant un an, à perfectioner les beaux androits des meilleurs Auteurs, soit en Morale, soit en Politique, et qui depuis a travaillé à perfectioner ses propres Ouvrajes, se conoit mieux en force de Preuves, et fait mieux distinguer la Démonstration de la Probabilité.

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     La Démonstration le rand ferme là où il le doit ètre, la Probabilité le rand docile là où il faut de la docilité : et cete atansion, et cete habitude à bien écouter les autres, et à se metre au même poinct de vuë qu'eux, fait que l'on profite beaucoup davantaje de leurs lumières, et que l'on a plus de facilité à les dissuader de leurs erreurs.

2.

     Quand on a comansé à compozer sur divers Sujets, on voit bientôt, en les comparant, ceux qui sont les plus inportans, et qui demandent par conséquent avec justice d'ètre préférez pour ètre achevez les prémiers, et les mieux travaillez ; et l'on choizit ainsi bien mieux son travail, pour la plus grande Utilité Publique.

3.

     Quand on s'est exercé jeune à remarquer les fautes de justesse des bons Auteurs, et les siènes propres ; il est certain qu'à-la-longue on aquiert une grande habitude à la Justesse, que l'Auteur fait beaucoup moins de fautes dans ses compozitions, et qu'il apersoit bien plus facilement, à une nouvele

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lecture, celles qu'il i avoit laissées par mégarde.

4.

     Ce qui retarde fort, et ce qui diminüe le nombre des bones Compozitions et des bons Ouvrajes, c'est que nous ne somes pas toujours dispozez au travail de la compozition, dans lequel il faut plus de force et de contansion d'esprit : mais alors on en a assez pour la révizion de quelques Ouvrajes, et alors on reprand des forces dans ces révizions. Et c'est ainsi que par ces divers exercices l'esprit se fortifie, et devient plus dispozé à mieux pénétrer les matières, et à tirer plus de conséquanses justes des principes déja établis.

5.

     Je ne me souviens point d'avoir jamais relu une page de ma compozition avec une certaine atansion, sans y avoir ou retranché ou ajouté. De combien d'erreurs je me suis défait dans ces révizions, et combien de nouvèles pansées m'i sont venües que je n'aurois jamais eües sans cela ! Et comme l'on trouve beaucoup plus de facilité à rantrer dans ses anciènes pansées,

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que d'antrer pour la prémière fois dans les pansées des autres, il est plus utile d'étudier et de critiquer ses propres Ouvrajes que ceux des autres.

6.

     Ceux qui sont acoutumez ou à compozer, ou à perfectioner leurs compozitions, sont à couvert de cete maladie d'esprit que l'on apele ennui : au-contraire ils ont dans leurs ocupations, l'espérance du plaizir de procurer de l'utilité et de la satisfaction à leurs Contemporains et à leur Postérité ; de sorte qu'ils font de leurs travaux, des ocupations trez-agréables.

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AGATON,
ARCHEVEQUE TRES-
VERTUEUX, TRES-
SAJE, ET TRES-HUREUX.

AVERTISSEMENT.

     C'est moins ici un portrait, qu'un tableau d'un excellent Evêque. Il est permis aux Peintres d'ambélir un peu les portraits qu'ils font pour la Postérité. Et puis, comme je dezire que ma peinture soit utile aux Evêques futurs, je n'ai pas fait scrupule d'en faire un modèle des plus dignes d'ètre imité ; et de peindre une Vie ramplie des agrémens que produizent les Vertus et les Talans utiles à la Société.

AGATON.

     Agaton élevé en homme de condition, aïant été reconu, par ses sajes parens, doux, modéré et apliqué, fut de bone heure destiné à l'Etat Ecléziastique.

     Cete douceur naturèle étoit acompagnée d'un grand goût pour plaire, et par conséquant pour ètre loüé

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et aprouvé : qui est, je croi, le plus précieux don que nous puisse faire l'Auteur de la Nature pour vivre hûreux, c'est-à-dire, pour goûter du plaizir, et pour randre hûreux ceux avec qui nous avons à vivre.

     Son aplication suivie marquoit une intelligence ouverte ; car on ne s'aplique guères lontems aux chozes dont on ne se forme aucune idée. C'est que l'on n'i trouve aucun plaizir : et c'est l'espérance du plaizir qui nous fait antreprandre, et qui nous soutient dans nos antreprizes.

     Si d'un coté l'aplication augmante notre esprit, de l'autre la douceur et la complaizance nous fait des amis. Aussi fut-il toujours distingué entre ses Camarades, comme réüssissant mieux que les autres dans ses études, et comme celui de ses Camarades qui avoit le plus d'amis.

     Cete anvie de plaire à tout le monde, le randoit atantif à ne cauzer aucune sorte de pène à persone, et le tenoit toujours prêt à obliger. Mais comme il craignoit ancore plus de déplaire, qu'il n'avoit anvie de plaire, ses Camarades l'apeloient le discrèt.

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Ainsi il ne se fezoit aucuns enemis, il se fit au contraire dans le cours de ses études de Téologie beaucoup d'amis. Et efectivement l'homme doux ne se plaint jamais de persone. Et d'un autre coté, qui se pouroit plaindre de celui qui porte toujours, pour ainsi dire, écrit sur son front, avec un air souriant et une fizionomie ouverte, qu'il cherche à faire plaizir à ceux qu'il rancontre ?

     La réputation de pareils Caractères se fait toute seule ; parce que n'aïant point d'enemis, si peu que les amis parlent, leur témoignage est écouté. Et comme la supériorité d'aplication lui donoit de la supériorité d'esprit, il n'étoit pas dificile à ses amis de le loüer autant du coté des lumières, que des moeurs sajes et modérées. Et voilà comant sa réputation de sajesse et de capacité a pénétré, malgré la jalouzie, jusqu'à la Cour. Voilà comant il est arivé que la Cour a découvert un Sujet très-propre à bien ramplir la Place qu'il ocupe, et très-digne d'en ramplir ancore une plus grande.

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     Dèsqu'il fut nomé Archevêque, il fit pluzieurs retraites pour examiner de plus prez les moïens qu'il pouroit prandre pour passer une vie qui fût en même tems, et vertüeuze, et hûreuze : son humeur modérée, douce et bienfaizante, lui fit choizir le but que voici.

     Faire en sorte, par divers moïens, de diminüer, et de faire diminüer le plus qu'il pouroit, les malheurs de ses Diocézains ; d'augmanter leur bonheur pour cète Vie, et de leur doner plus de fondement d'espérer le Paradis, tant par l'observation du Comandement, Aimez Dieu sur toutes chozes, et votre Prochain comme vous-même, que par l'observation des Comandemens et des Uzages de l'Eglize.

     Ce but est, pour ainsi dire, la clef de sa conduite et de ses antreprizes. Du-reste il se propoze le plaizir d'i réüssir beaucoup mieux, qu'aucun autre de ses pareils. C'est qu'il faut que ce soit toujours quelque plaizir que l'home se propoze dans toutes ses actions. L'Ambition procure des plaizirs, mais il n'est donné qu'à l'Ambition vertüeuze d'en procurer

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qui soient dignes de loüanjes.

     Avant que d'expliquer les principaux moïens dont il s'est servi, et dont il se sert pour ariver à son but, j'ai bezoin de faire quelques Observations, pour faire mieux conoitre la manière saje avec laquelle il juge du plus ou du moins d'inportance ou d'utilité des diférantes parties de son Ministère.

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES.

     Nous avons, dans notre Religion, deux sortes de Dévotion, c'est-à-dire, deux sortes de Moïens pour obtenir le Paradis. L'une plus extérieure, plène de Cérémonies respectables, mais beaucoup moins eficace pour le Salut. Elle est ordonée et dirigée par les Conciles pour l'édification des Fidèles, c'est-à-dire pour les dispozer davantaje à la pratique de la Vertu Crétiene. Persone n'an est dispansé, si ce n'est ceux qui dans les Peïs Infidèles n'ont point de Ministres de l'Eglize. La plupart de ces Comandemens et de ces Uzages peuvent

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ètre augmantez, diminüez, changez et retranchez, selon les tems, les lieux et les conjonctures, par la même Autorité qui les a établis.

     La Dévotion moins extérieure, qui peut se pratiquer sans Cérémonies, qui se pratique dans tous les tems, dans tous les lieux, et qui est un Moïen beaucoup plus eficace pour le Salut, consiste dans l'observation du Comandement : Aimez Dieu sur toutes chozes, et votre Prochain come vous-même.

     Or celui qui d'un coté ne fait jamais aucune injustice à persone, de peur de déplaire à Dieu, et d'an ètre puni en Anfer ; et qui de l'autre fait tous les plaizirs qu'il peut à ses parans, à ses voizins, à ses concitoïens, pour lui plaire et pour obtenir le Paradis ; ramplit en antier les deux parties du Comandement Divin, qui est tel, que plus on a de raizon, plus on voit avec évidanse, que c'est par bonté, et pour nous randre hûreux dans cete Prémière Vie et dans la Vie Future, que Dieu nous l'a donné.

     Cete espèce de Dévotion Intérieure a ancore ce merveilleux avantaje ;

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c'est que si tous les Crétiens étoient fort dévots de cete Dévotion, c'est-à-dire s'ils étoient très justes et très-bienfaizans, ils en seroient tous beaucoup plus soumis à leurs Supérieurs, beaucoup plus doux à leurs Inférieurs, beaucoup plus aimables à leurs Egaux, et beaucoup plus hûreux dans cete Vie. Au lieu qu'ils pouroient ètre très-dévots de la Dévotion Cérémonièle, et vivre cepandant fort divizez entr'eux, fort injustes et fort fâcheux les uns à l'égard des autres, fort desobéissans à leurs Supérieurs, et par conséquant fort malhûreux même dez cete Vie.

     Les anfans, et tous les autres ignorans, ont du panchant à préférer, comme les Fariziens, la Dévotion Cérémonièle : mais la plupart ne sont pas assez instruits de la nécessité d'ètre justes et bienfaizans pour plaire à Dieu, et pour l'honorer par la Vertu, c'est-à-dire par l'Obéïssance à son Comandement.

     Il i a de prétandus Esprits Forts, qui sous prétexte qu'un Crétien au milieu du Japon pouroit se sauver sans observer les Comandemens de

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l'Eglize, et sans aucun uzage des Sacremens et des autres Cérémonies que nous observons dans nos Tamples, voudroient réduire toute la Religion au Comandement : Aimez Dieu et votre Prochain. Mais à ne suivre même comme eux que les principes de la Raizon, on comprend aizément qu'une Religion raizonable doit procurer divers moïens pour antretenir les hommes dans l'union, pour les instruire du détail de leurs devoirs, et pour leur doner une sainte émulation de se surpasser les uns les autres en Vertus ; et qu'ainsi, il faut des Lieux d'Assamblées et des Cérémonies. Or celles que nous tenons de nos respectables Ancètres, ne sont-elles pas les plus respectables ?

     Il est vrai qu'avec cete Dévotion Cérémonièle, l'on doit toujours recomander la Dévotion Essentièle, comme beaucoup plus eficace pour le Salut : mais il faut les unir toutes deux, parce qu'elle se maintienent et se fortifient l'une l'autre, et il sufit de recomander beaucoup plus la pratique de la plus inportante.

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     Je dis prétandus Esprits Forts. Car s'ils avoient l'esprit vraiment fort, ils verroient que sans union d'opinions, de maximes, de coutumes, d'habitudes, il n'i a point de tranquilité à espérer dans la Societé : qu'ainsi il faut rassambler les hommes dans les Eglizes, et leur doner pour ainsi dire le même pain, c'est-à-dire les mêmes explications du Comandement de Dieu, qui soient propres à les randre hûreux dès cete Vie, et à leur assurer une Segonde Vie délicieuze. Ils verroient que les Prières Publiques, et les autres Cérémonies Extérieures servent beaucoup, surtout aux anfans, et aux autres ignorans, à leur inspirer plus de respect et d'atansion pour ces explications, pour s'en nourir, et pour les pratiquer dans leur conduite journalière.

     Agaton panse de cete manière, du-moins il paroit, par sa conduite saje et raizonable, qu'il donne beaucoup plus de tems à pratiquer, et à recomander la Dévotion Essentièle, que la Dévotion Cérémonièle : et cete conduite est toute fondée sur le but

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qu'il s'est propozé, et dont je viens de parler.

     On lui demanda un jour, dans quel sens cete Propozition étoit vraie : La Loi et les Profètes consistent dans l'observation de ce Comandement ; Aimez Dieu sur toutes choses, et votre Prochain comme vous-même ; puisque les Cérémonies de la Religion n'y paroissent pas comprizes.

     Elles y sont cepandant comprizes, répondit-il, non comme Loix essentièles, mais comme Moïens propres pour faire plus facilement observer la Loi essentiele : et cela parce que les hommes, et particulièrement les ignorans, ont naturelement plus de respect pour les Cérémonies sensibles, mistérieuzes et figuratives, que pour la Raizon elle-même, lorsqu'elle paroit dans sa simplicité et sans aucun ornement sansible.

     Les Téologiens peu éclairez, et les Politiques vulgaires, disputent souvant avec acharnement sur l'étandüe des fonctions de la Puissance Séculière, et sur l'étandüe des fonctions de la Puissance Ecléziastique. Mais Agaton, avec une lumière supérieure,

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ne trouve aucun sujet raizonable de disputer. N'est-il pas vrai, dit-il, que la Puissance Séculière Crétiene a pour but de randre les Sujets hûreux, non seulement en cete Vie, mais ancore dans la Segonde Vie ? Sans un pareil but, cete Puissance seroit-elle Crétiène ?

     N'est-il pas vrai d'un autre coté, qu'un des moïens les plus eficaces dont cete Puissance puisse se servir pour ariver aux deux parties de ce but, c'est de randre ses Sujets fort justes et fort bienfaizans les uns envers les autres, pour plaire à Dieu ? Or ce moyen de les randre tels, n'est il pas confié par cete Puissance Séculière Crétiène à la partie de ces Citoyens qu'on nomme Ecléziastique ? Ne sont-ce pas les Oficiers de l'Etat, destinez par ceux qui gouvernent l'Etat, à prêcher, et à exhorter à la pratique de la Vertu ?

     Or en prêchant et exhortant à la Vertu, par les considérations eficaces des punitions et des récompanses de la Vie Future, ne rendent-ils pas à l'Etat et à la Religion, le service le plus inportant qu'ils puissent jamais

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leur randre ? Lez fonctions des Ecléziastiques ne tandent-elles pas directement et uniquement à l'un des deux buts, que se propoze la Puissance Séculière Crétiène ?

     Voilà pourquoi Agaton ne voit pas qu'il puisse jamais y avoir de dispute sur l'étandüe de ces fonctions. Voilà pourquoi il trouve ces deux Puissances indissolubles ; puisqu'elles ont, et le même but, et les mêmes moïens pour i ariver.

     Est-ce la Puissance Ecléziastique qui donne la subsistance aux Oficiers de la Police Séculière ? N'est-ce pas au-contraire la Puissance Séculière Crétiène qui done la subsistance aux Oficiers de la Police Ecléziastique, pour contribüer non seulement au bonheur de la Vie Future des Sujets par la pratique de la Vertu ; mais encore à leur bonheur de la Vie Prézante, par la pratique du même moyen ?

     Or peut-on jamais imaginer que la Puissance Séculière Crétiène antretienne des Oficiers, si ce n'est pour antretenir la Tranquilité Publique, fondement du Bonheur Publiq ?

     Agaton a une idée de la Sainteté

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et de la Perfection, fort diférante de l'idée qu'en ont les Turcs, les Indiens, et les autres Ignorans, qui n'ont que des idées très-imparfaites de l'Etre infiniment parfait.

     Les Turcs croient que celui-là est le plus saint, le plus parfait, qui s'inpoze le plus de soufrances volontaires pour plaire à Dieu, quelqu'inutiles que ces soufrances soient au Prochain.

     Pour Agaton il croit que si pour procurer de grans avantajes au Prochain, à la Patrie, il faloit s'inpozer de grandes soufrances, il seroit de la sainteté et de la perfection de se les inpozer : mais que si l'Home de bien, par une saje industrie, procure les mêmes avantajes sans pène et même avec plaizir, il n'en aura pas une moindre sainteté, ni une moindre récompanse dans la Vie Future.

     Sa raizon, c'est que Dieu est un Etre bienfaizant, que c'est lui qui nous done réèlement les plaizirs que nous croïons tirer des Créatures ; que c'est en cela qu'il nous prouve qu'il est bienfaizant ; et qu'ainsi il veut que nous soïons hûreux, et en cete

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Prémière Vie et en l'autre ; puisqu'il nous comande l'observation de la Justice et la pratique de la Bienfaizance les uns envers les autres ; puisqu'il nous comande de ne nous point faire soufrir, et de nous procurer au-contraire des plaizirs les uns aux autres, et même come un moïen très-eficace pour nous randre hûreux dans la Segonde Vie.

     De-là il conclud que celui qui ramplit tous ses devoirs, et qui pratique la plus grande bienfaizance avec le plus de plaizir, avec le plus d'ardeur, avec le moins de pène et de répugnance, suit plus parfaitement le dézir que l'Etre bienfaizant a de nous randre hûreux ; et qu'ainsi celui-là est véritablement plus parfait, et plus samblable à l'Etre parfait, que celui qui ne fait que les mêmes chozes pour le Prochain sans plaizir, et avec plus de pène et de répugnance.

     De-là il conclud contre les Turcs, qu'entre Sainteté et Sainteté, celle où l'on trouve plus de plaizir, lorsqu'elle est d'ailleurs la plus utile au Prochain, est non seulement la plus

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dezirable, mais ancore la plus parfaite, puisqu'elle ressamble plus à la sainteté de l'Etre parfait.

     De-là il conclud que le plaizir en soi, non seulement n'est point opozé à la Sainteté, mais que le plus saint cherche et trouve plus que les autres son plaizir dans la plus grande utilité du Prochain qui soit en son pouvoir ; et que l'on est d'autant plus parfait, que l'on fait le bien avec une plus grande joye.

MOJENS GENERAUX.

     Après ces considérations préliminaires, voici les moïens principaux dont Agaton s'est servi pour mieux exercer un Amploi si utile à la Societé, et par conséquent si respectable.

     Il a comparé l'inportance des diférantes ocupations d'un Evêque, afin de doner plus de tems et d'aplication aux plus inportantes : et il a regardé comme plus inportantes, celles qui peuvent procurer la diminution du plus grand nombre de grans biens au plus grand nombre

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de persones, soit par raport à la Vie Prézente, soit par raport à la Vie Future.

     Son but n'est pas seulement d'ètre ocupé, tout le jour. C'est d'ètre ocupé plus utilement qu'aucun de ses pareils aux six afaires les plus inportantes d'un Evêque. C'est-là le but principal de sa vertueuze ambition : voici donq ses six principales ocupations.

     1°. Comme les Prêtres et les Curez sont proprement les Oficiers de l'Etat chargez d'inspirer aux Peuples de bones moeurs, c'est-à-dire des santimens de Justice et de Bienfaizance dans toutes leurs actions les plus ordinaires pour observer le Comandement de Dieu, il se trouve chargé lui-même de randre ses Oficiers subalternes tous les jours plus vertueux, et plus capables de conduire les autres à la pratique de ces Vertus, qui sont également propres à maintenir le bonheur de la Societé, et à nous obtenir le Paradis.

     2°. Les afaires des Pauvres regardent non seulement les Orfelins, les

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Pauvres invalides, et les Pauvres malades des Hôpitaux, mais ancore les Pauvres qui ne sont point dans les Hôpitaux, et les Malades dont les Soeurs Grizes ont soin : ce qui regarde un grand nombre de familles, dans les villes et dans les bourgs.

     3°. L'inspection sur les Colèges des Garsons lui paroit ancore un devoir très-inportant, parce qu'il regarde un grand nombre de jeunes-gens de son Diocèze, qui seront un jour chefs de famille : et comme il croit qu'il est bien plus inportant de leur faire amploïer plus d'heures par jour à dix exercices qui leur puissent doner de plus fortes habitudes à pratiquer la Justice et la Bienfaizance, que de leur en faire tant amploïer à bien écrire en Latin ou en Greq, ou à faire des Vers Greqs et Latins ; parce qu'il leur sufit de savoir traduire le Latin, parce que tous les bons Ouvrages des Anciens sont déja traduits, et parce que nous en avons prézantement de meilleurs sur les mêmes matières dans notre Langue. Il tâche d'inspirer la même opinion aux Directeurs de ces Colèges, et les exhorte

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sajement à diminüer le nombre des heures des exercices du Latin, pour en augmanter le nombre d'heures destinées aux exercices de la Vertu.

     4°. Comme les Ecoles de Filles dans les Couvans regardent le bonheur d'un grand nombre de futures mères de famille, et par conséquant l'augmantation du bonheur des maris et des anfans : et comme d'un autre coté il croit qu'il est d'une grande inportance de leur aprandre surtout à soufrir très-patiemment et sans se plaindre les fautes et les défauts des autres, ce qui est une partie principale de la Bienfaizance Crétiène : il met cete direction d'Education au nombre de ses afaires les plus inportantes.

     5°. Il a compris que rien n'est plus inportant pour antretenir les Prêtres et les Curez dans l'étude de la Morale, que d'établir, de diriger, et de perfectioner parmi eux des Conféranses assez fréquantes sur les meilleures métodes pour faciliter la pratique de la Vertu, qui se réduizent à deux poincts. Le prémier, c'est de bien instruire chaque citoyen, non

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seulement de tous ses devoirs de justice envers tous ceux avec qui il a à vivre, mais ancore à le bien instruire de toutes les manières dont il peut leur faire plaizir, et surtout de la patiance à leur pardoner leurs injustices. Le segond, c'est de leur doner des motifs sufizans pour leur faire toujours pratiquer ces Vertus. Or ces motifs sufizans sont de grandes Punitions à craindre, et de grandes Récompanses à espérer.

     6°. Il a vu par expérianse combien les Disputes de Téologie Spéculative entre les Oficiers des Moeurs pouvoient devenir préjudiciables à leur bonheur, et au bonheur de ses autres Diocézains ; combien elles fezoient négliger les Vertus essentièles de la Société ; et combien elles nuizoient à la Tranquilité Publique : ainsi il s'est apliqué particulièrement, non à les terminer par la seule Autorité, ce qui n'est pas en son pouvoir ; mais à faire oublier ces sujets de dispute, comme inutiles à la Tranquilité Prézante, et au bonheur de la Vie Future. Il recomande pour cela le silanse sur ces matières, et il en vient-à-bout,

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en les tenant tout le jour ocupez uniquement à travailler à l'anvi sans distraction à pratiquer, et à faire pratiquer la Justice et la Bienfaizance, comme le poinct le plus inportant de leur Salut, et du Salut des autres. Or efectivement sur cet article, pour savoir ce qu'il i a de plus inportant pour le Salut, il ne peut i avoir de contestation ni entre les Curez, ni entre les autres Crétiens ; puisqu'il ne s'agit pour le Salut, que d'obéïr au Comandement de Dieu, faire plaizir à son Prochain pour plaire à Dieu.

     Telles sont les six ocupations qu'il regarde comme les plus inportantes de l'Amploi ou du Ministère qui lui a été confié. Je vais en parler plus en détail.

SOIN DES SEMINAIRES ET
DES CONFERANSES.

     Il est vizible que si les jeunes Prêtres sortoient des Séminaires beaucoup plus ocupez aux exercices des diverses parties de la Justice et de la Bienfaizance, c'est-à-dire, beaucoup plus reconoissans, plus patians, plus polis,

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plus prevenans qu'ils n'en sortent ; et si au sortir de-là, ils continuoient leurs études de Morale dans des lectures, et dans des conféranses où ils se trouveroient toutes les semaines, ou tous les mois ; ils deviendroient des Curez incomparablement plus vertueux, plus instruits, et plus capables d'instruire le Peuple, d'un coté à l'observation de la Justice qui fait que nous randons aux autres tout ce qui leur est dû, biens, ofices, services, atansions, soins, égards, respects, et qui nous ampêche de dire ou de faire contr'eux, ce que nous ne voudrions pas qui fût fait contre nous ; et de l'autre, à l'observation de la Bienfaizance, qui nous fait doner aux autres plus qu'il ne leur est dû, biens, ofices, services, soins, atansions, égards, respects, et qui nous fait faire pour eux tout ce que nous voudrions qu'ils fissent pour nous en observant la Justice, si nous étions à leur place, et eux à la nôtre.

     Il a remarqué que les dehors et les manières d'un homme fort vertueux inpozent beaucoup plus au Peuple, pour le contenir dans les règles de

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la Justice et de la Bienfaizance, que ne peuvent faire les discours les plus raizonables : c'est que les anfans, et les autres ignorans, se gouvernent bien plus par des dehors sajes, et par des manières vertüeuzes, que par la raizon ; son empire est trop foible chez eux.

     Ainsi il a grand soin de recomander dans son Séminaire ces dehors de Vertu, les tons doux, modérez, et les manières respectüeuzes, polies et modestes ; c'est ce qu'il apèle la Décence Ecléziastique. Il veut que le Prêtre, le Curé, ait non seulement le fond de la Vertu, (ce qui ne regarde que lui) ; mais il demande surtout qu'il en ait tous les dehors au plus-haut degré, pour en persuader aux autres plus facilement la pratique.

     C'est pour cela qu'Agaton a fait lui-même, avec le secours de quelques persones vertueuzes, un Mémoire pour diriger son Séminaire, où il recomande cete Décence des Vertus, où il indique les lectures les plus inportantes, et où il ensègne à bien faire les extraits des bons Ouvrajes

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de Morale, et à bien diriger les conféranses, et les autres ocupations journalières du Séminaire.

     C'est pour cela qu'il a divizé les Séminaires en Compagnies de trente pareils, et qu'il a établi entr'eux un Scrutin pour leur faire choizir les trois prézidens des trois conféranses de chaque Compagnie.

     C'est pour cela qu'il a grande atansion à placer Vicaires ces prézidens, et puis à placer Curez les prézidens des conféranses des Vicaires : lorsqu'il vaque à sa nomination quelque Cure inportante, il nomme celui des prézidens des conférances qui a le plus de voix, dans une Assamblée de ces prézidens.

     C'est pour cela qu'il a fait un plan de la métode la plus utile des Conféranses de Morale, et un canevas des chozes que l'on doit y examiner.

     C'est pour cela que le Conseil du Diocèze est particulièrement chargé de reçevoir et d'examiner les Mémoires tendans à perfectioner tous les ans les statuts, et le plan des conféranses, pour randre les moeurs du Peuple plus justes et plus bienfaizantes : et c'est

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efectivement l'objet qui fait une partie principale du gouvernement de l'Etat.

     C'est ainsi qu'il a inspiré beaucoup d'émulation entre tous les Ecléziastiques, c'est-à-dire, entre tous les Oficiers de la Vertu, à qui sera plus vertüeux, et à qui fera faire plus de progrez au Peuple dans la pratique journalière de la Vertu. Aussi ceux qui comparent les habitans de son Diocèze, avec les habitans du Diocèze voizin qui n'est pas si bien instruit, y trouvent la même diférance qui se rancontre dans une vigne bien cultivée et une vigne négligée.

     Ce plan de direction des études des Ecléziastiques et des ocupations des Curez et autres Oficiers de Morale, paroit si utile, qu'il seroit à dezirer que le Roi se reservât la nomination des Cures qui dépandent des Abéyes, et qu'il les donât au choix du Scrutin que de samblables Evêques auroient établi et perfectioné entre leurs Vicaires et entre leurs Curez.

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SOIN DES PAUVRES.

     Après le soin de former d'excelans Oficiers des moeurs du Peuple, le soin des Pauvres, entant que ce qui regarde la direction de l'Evêque, est un soin très-inportant pour le bonheur d'une partie du Diocèze ; parce qu'il y a beaucoup de Pauvres dans son Diocèze, et parce qu'ils sont dans la dizète, et par conséquant dans la crainte perpétuèle et afreuze de manquer au prémier jour du nécessaire pour subsister.

     Il est vrai que c'est au gouvernement de Police Séculière à faire en sorte par ses secours, c'est à-dire par les taxes sur les Riches, que les Pauvres, soit vieillards, soit anfans, soit invalides, soit malades, ne manquent ni de ce nécessaire, ni des remèdes propres au rétablissement de leur santé ; et que c'est une des dètes privilégiées de l'Etat, et qui doit ètre aquitée avant toutes les dètes ordinaires. Et en efet, qui d'entre les Riches ne jugeroit cete aumône une dète, et même une dète privilégiée

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et pressante, s'il étoit du nombre de ces Pauvres malades qui manquent de ce peu qui leur est absolument nécessaire ?

     Mais c'est particulièrement aux Evêques à veiller et à soliciter ces secours, c'est à eux à s'informer exactement de ce qui manque aux Hôpitaux, et aux autres Pauvres, par la négligence de la Police Séculière ; afin de le reprézenter plus eficacement au Ministère, ou plutôt au Conseil Général des Pauvres du Roïaume, quand il sera établi dans la Capitale.

     Agaton a donq pris soin de vérifier les états du revenu et de la dépanse de tous les Hôpitaux de son Diocèze. Il en a des abrégez, et il a fait des notes sur ce qui manque à chacun, et sur les moïens d'i subvenir. Il a, dans la Vile Capitale, non seulement un Conseil particulier de l'Hôpital de la Ville, mais il a aussi un Conseil général pour tous les Pauvres du Dioceze, auquel tous les Curez, et les Assamblées de Charité des Paroisses, peuvent avoir recours, quand ils ont eu soin de faire

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constater les faits suivant les règles établies.

     Il n'a pas ancore fait rémédier à toutes les négliganses de la Police Séculière sur les Pauvres, mais il a déja fait rémédier au plus grand nombre par ses solicitations ; parce que l'on sait à la Cour toutes les précautions qu'il prand pour ètre bien informé, et pour n'ètre trompé ni par les trompeurs de mauvaize foi, ni par les trompez de bone foi.

     Il sait mieux que persone, qu'il est obligé à prandre grand soin de randre ces Pauvres plus justes, plus reconoissans, plus patians, plus laborieux, et plus disciplinables. C'est pour cela qu'il se fait secourir habilement par les plus vertueux de ses Chanoines, et par diférans bons Prêtres habituez, qui vont tour à tour instruire ces Pauvres de la nécessité et de l'utilité de ces diférantes pratiques de Vertus ; et c'est pour cela qu'il leur done diférans modèles d'instruction. Son bon esprit, aidé de la grande aplication et des lumières des Conféranses, lui fait trouver beaucoup d'expédiens, que les autres ne cherchent et ne trouvent point.

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     Il a quelquefois trouvé en faute des Directeurs d'Hôpitaux : mais les aïant convaincus, en particulier et avec douceur, de leur injustice, et leur aïant montré combien ils étoient éloignez de la voie du Salut, il les a fait si bien changer de conduite, qu'ils ont réparé avantageuzement le tort qu'ils avoient fait à l'Hôpital, et leur a ainsi procuré secrètement un très-grand bonheur. Il doit ces succez à sa grande patiance, et à sa grande politesse. On ne tient pas lontems contre une raizon aimable et autorizée.

     Il a établi des Soeurs Grizes en beaucoup de lieux, en faveur des Pauvres malades, et continüe à soliciter à la Cour la multiplication de ce merveilleux Etablissement, qui a si peu d'éclat en comparaizon de sa grande utilité. Il seroit à souhaiter que l'Etablissement des Religieux de la Charité pût de-même se multiplier, au-moins dans les grandes Villes.

     Il est certain qu'il y a depuis dix ans beaucoup plus de Pauvres mieux secourus dans les viles, dans les bourgs, et dans les vilages du Diocèze

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d'Agaton. Comme ces progrez sont peu conus, il n'en reçoit à-la-vérité que peu de loüanjes, mais il en reçevra un jour une plus grande récompanse dans la Segonde Vie. Car sous l'empire d'un Etre infiniment juste et puissant, il ne se fait nule bone euvre sans récompanse.

SOIN DES COLEGES ET DES
ECOLES.

     Les Colèges des Garsons, et les Colèges des Filles dans les Couvans des Religieuzes, méritent encore une plus grande atansion pour leur grande inportance. Ce ne devroit ètre presque autre choze que des Pépinières de Vertus. Car les fortes habitudes aux diférantes parties de la Justice et de la Bienfaizance, sont tout ce que l'on i peut aprandre de plus inportant pour l'augmantation du bonheur de la Societé. Et peut-on imaginer quelque choze qui contribüe davantage à cète augmantation de bonheur, que les fortes habitudes de la plus considérable partie des Citoïens, à la pratique journalière de ces deux Vertus ?

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     Il a donq été obligé de faire un plan d'éducation pour les Colèges, et un autre pour les Pansionaires des Couvans de Religieuzes, suivant lesquels ces Ecoliers et ces Ecolières sont incomparablement mieux exerçez qu'ils n'étoient, à la pratique et à l'estime des diférantes parties de ces deux Vertus. Aussi voit-on sortir de ces Pépinières, depuis dix ans, de jeunes plantes, qui portent déjà des fruits incomparablement meilleurs, et en plus grande quantité qu'elles n'en portoient.

     Ce n'a pas été sans beaucoup de pènes et de soins, qu'il est venu-a-bout de retrancher des anciènes pratiques peu utiles, pour en multiplier des pratiques incomparablement plus avantajeuzes à la Jeunesse. Mais anfin la raizon, aidée d'une constante et douce solicitation, a déjà surmonté beaucoup d'obstacles. Les peres et les mères voient avec joie les succez de cète nouvelle métode, ils en espèrent ancore de plus grans ; et il est lui-même récompansé, dez cète Vie, par toutes les loüanjes, et par toutes les bénédictions qu'il en reçoit tous les jours.

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METODE POUL CALMER LES
ESPRITS ENTRE LES TEOLOGIENS.

     Son grand secret pour faire cesser les Disputes Téologiques a été de n'en point parler, d'ampêcher d'en parler, et d'ocuper les esprits à des sujets incomparablement plus inportans au Salut, et à la Tranquilité de la Société. Avec ce seul mot : N'avez-vous rien de plus inportant et de plus pressé à faire pour votre salut et pour le salut des autres, qu'à disputer, qu'à parler, qu'à écrire de ces matières ? Est-ce donq la meilleure manière d'exerçer la bienfezance pour plaire à Dieu souverainement bienfaizant ? Il fezoit taire ainsi les plus ampressez à disputer.

     En efet est-il question dans la Vie d'autre choze, que d'y vivre d'un coté fort hûreuzement, et de l'autre assez vertüeuzement pour obtenir le Paradis ? Or y a-t-il un meilleur chemin, que l'observation de toutes les parties de la Bienfaizance pour plaire à Dieu ? Et pourquoi parler d'autre

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choze, que du plus inportant ? Or qui ne voit que l'indulgence mutuer le, la douceur mutuèle, le pardon mutuèl des injures, la politesse mutuèle, la prevenance mutuèle, qui sont des parties principales de la Bienfaizance, et qui doivent ètre les matières les plus dignes d'ocuper les esprits, sont très-négligées, et très-mal observées dans ces Disputes ?

     Mais ce qui est décizif, c'est qu'il est persuadé que les Erreurs sont toutes involontaires. On veut bien ètre flaté, mais qui est-ce qui veut ètre trompé ? Il est persuadé de-même, que dans les persones fort justes et fort bienfaizantes pour plaire à Dieu, ces Erreurs involontaires, qui sont prizes pour des Véritez, ne nuizent pour leur Salut. Il est persuadé au-contraire, que l'injustice de ceux qui persécutent les autres en soutenant la Vérité, les peut daner, malgré le zèle qui les porte à cete injustice. Car le Persécuteur comet, volontairement, une injustice qui est du dernier degré d'évidanse ; puisqu'il fait contre les autres, considérez comme Errans opiniâtres, ce qu'il ne voudroit pas qu'ils fîssent

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contre lui, supozé qu'il fût le plus foible, et regardé aussi par eux comme Errant opiniâtre : au lieu que l'Errant, même opiniâtre, est bien éloigné de voir son erreur avec évidanse.

     Ce n'est pas qu'Agaton ne favorize en tout ces Véritez, qui sont mal-à-propos contestées, mais ce n'est jamais par aucune persécution des Erreurs : c'est par de bones raizons, par les loüanjes des ouvrajes et de la conduite de ceux qui soutienent ces Véritez avec douceur et avec modestie.

     Il regarde aussi come une partie de la Bienfaizance, de remetre le calme et la concorde dans les familles qui sont en procez : et comme on le conoit pour fort éclairé et pour fort équitable, les Gentilshomes et les autres Persones de considération le prènent volontiers pour arbitre ; et il termine presque toujours amiablement leur procez, non par jugement, mais par conciliation : et ceux qu'il ne peut pas acomoder lui-même, il en charge les Curez les plus patians et les plus habiles, et quelquefois des Magistrats de ses amis :

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il compte pour un grand bienfait, de procurer la paix.

     Il se juge très-peu d'afaires à son Oficialité : mais comme le Gréfier est Notaire, il passe tous les acomodemens que fait l'Oficial, homme doux et patiant, de consert avec le Promoteur habile dans ces afaires. Agaton leur donne une once d'argent, ou fix livres, pour chaque acomodement. Voilà de ces dépanses qu'il est ravi de péyer, pour avoir le plaizir de rétablir la paix et la concorde dans les familles. Aussi il a l'agrément de voir, que le Parlement informé de cete métode, trouve toujours qu'il n'i a point d'abus dans les santanses de cete Oficialité.

     Il est fort éloigné de vouloir empiéter sur les Jurisdictions Séculières : son Oficial lui-même leur ranvoye souvant au-contraire, sur divers prétextes, les procez qu'il n'a pu acomoder, et qu'il auroit pu juger. C'est qu'il sait qu'Agaton est dans l'opinion que les Oficiers des Bones Moeurs, je veux dire les Ecléziastiques, doivent ètre uniquement

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ocupez à persuader l'amour de la Justice ; et que c'est seulement aux Juges Séculiers à juger, et à contraindre par la force, les chicaneurs à se faire justice.

     Pluzieurs Curez, et autres Oficiers, se plaignoient d'ètre excessivement taxez aux Décimes. Il a trouvé, par son travail, une métode avec laquelle il est impossible de taxer doresnavant persone, qu'à-proportion de son véritable revenu. Or comme elle lui atire tous les jours mille bénédictions, et comme il voit que les autres Evêques peuvent facilement s'en servir, il se trouve péyé magnifiquement des pènes qu'il a prizes, pour faire, sans frais et sans murmure, observer l'équité, non seulement antre bénéfice et bénéfice de son Diocèze ; mais sa métode peut ancore servir à metre de la proportion pour les Taxes, entre tous les Diocèzes du Roïaume. Je vous expliquerai un jour cete métode. Il est juste de faire honeur à ceux qui travaillent avec succez pour l'Utilité Publique.

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MANIERE DE VIVRE.
OPINIONS ET MAXIMES SUR
LES MOEURS.

     Je n'ai jusqu'ici parlé d'Agaton, que comme d'un bon Evêque : mais ce qui le rand si aimable dans la Societé, et par conséquant si hûreux dans sa condition ; c'est que non seulement il est bon Evêque, mais il est ancore bon parant, bon ami, bon voizin, bon maitre, bon citoyen.

     Comme sage, il goute les plaizirs inocens de la santé et de la fortune ; come vertüeux, il goute le plaizir de voir que tous ceux à qui il a à faire sont contans de lui. L'Home cherche son plaizir par tout, mais le Sage et le Vertüeux le cherche et le trouve, comme l'Homme bien né et bien elevé, dans le plaizir des autres.

     S'il est économe, c'est pour se metre mieux en état de secourir ceux qui ont bezoin de secours, et de faire une dépanse honête et cepandant frugale ; c'est qu'il trouve beaucoup plus de plaizir à pratiquer la libéralité,

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qu'à ètre loüé de sa magnificence. Il croit même, que la magnificence sied mal à un Evêque ; et il nous dit un jour, qu'il ne s'est jamais trouvé mieux loüé à son gré, que lorsqu'un homme de ses amis lui reprocha une partie de son économie comme excessive. Aussi a-t-il presque toujours de petites sommes à ofrir et à prêter à ceux à qui il est arivé quelque malheur, et d'autres plus petites sommes à donner à des Pauvres honteux sous le nom de prêt.

     Il joüit d'une agréable maizon de Campagne, et des amuzemens champêtres, autant que ses ocupations de la Vile le lui permètent. Ce n'est pas pour y ètre oizif, car il aime le travail : il travaille tout le matin, et il fait son matin fort long, et ses soirs, fort courts : mais ce sont des ocupations de son choix et qu'il varie, sans faire de déplaizir à persone : au lieu que les ocupations de la Vile, sont des devoirs qu'il rand à tous ceux avec qui il travaille.

     Comme ses méditations de la Campagne regardent les moïens de réüssir encore mieux dans celles de la Vile,

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on peut dire qu'il travaille ancore plus utilement pour ses Diocézains, à la Campagne qu'à la Vile : mais il i travaille avec choix de son travail, et c'est une des manières dont il sant le plaizir de la liberté et de la solitude de la Campagne, après avoir goûté assez lontems les plaizirs de la societé de la Ville.

     Quelqu'un lui dizoit un jour, qu'il s'étonoit qu'étant aussi agréablement qu'il étoit à la Vile, il se souciât des plaizirs de la Campagne : Vous n'ètes donc pas persuadé de deux véritez, lui dit-il ? La prémiére, que nous ne goûtons le plaizir d'un séjour et de ses habitans, qu'à-proportion de sa nouveauté ou de sa renouveauté. La segonde, que pour ètre sûr de se retrouver dans un lieu avec plaizir, il faut se rézoudre à le quiter avec un peu de regret, il faut se souvenir d'y avoir laissé des plaizirs à goûter.

     On remarque dans ses vizites, soit dans les Hôpitaux, soit dans les Colèges, soit dans les Seminaires, une grande sajesse à distribüer des loüanjes à ceux qui le méritent ; tantôt à-proportion de la grandeur du travail,

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et des dificultez surmontées ; tantôt, à-proportion de l'utilité du travail. Il donne les unes en particulier, lorsqu'il craint d'ètre obligé de faire des comparaizons odieuzes ; il donne les autres en publiq, lorsqu'il n'a point de comparaizons à craindre.

     Il aime fort à loüer ce qui est loüable ; mais il évite, tant qu'il peut, de comparer : et comme on fait qu'il ne loüe qu'avec fondement, et qu'il est des plus sajes estimateurs de ce qui est estimable ; ceux qu'il ocupe (et il sait ocuper beaucoup de monde) font à l'anvi des eforts pour mériter des loüanjes de sa part, et un nouvel ancourajement pour un nouveau travail.

     Il n'afecte aucune austérité dans les dehors de sa vie. On ne sert à sa table que des viandes comunes, mais bien choizies et bien aprêtées ; le vin bon, nuls vins rares, rien de cher : il veut de l'abondance sans profuzion, et c'est ce qu'il apèle Frugalité Episcopale.

     On ne loüe pas la délicatesse de sa table, mais les pauvres familles se

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loüent de ses aumônes. Il tient, pour ainsi dire, toujours la balance entre la Décence Episcopale qui est une sorte de bienfaizance envers les Riches, et la Libéralité qui est une sorte de bienfaizance envers les Pauvres. On va volontiers à sa table, bien plutôt pour le plaizir d'écouter les discours sajes, tantôt gais, tantôt sérieux, toujours gracieux et instructifs, que pour le plaizir de la bone chère.

     Il ne fait prézentement qu'un repas, qui est le dîner. Il dit qu'il en dort mieux, mais sa principale raizon, c'est qu'il est persuadé qu'il est plus facile d'ètre tempérant dans un repas, que de l'ètre dans deux. Il prétend que la gayeté et la bone humeur dépandent de la tempérance.

     Sa grande règle de tempérance est de demeurer, comme on dit, sur son apétit : et il soutient qu'il vaut incomparablement mieux pécher quelquefois du coté du trop peu de nouriture, que de pécher souvant du coté de l'excez. Et à ce propos, je lui ai antandu citer cete santanse des Orientaux : Mangez peu, le peu vous

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portera ; mais si vous mangez beaucoup, vous porterez le beaucoup.

     Ses amis vont tour à tour manger chez lui, et il a pour principaux amis les persones les plus vertüeuzes, et surtout les bons ménages : persuadé que ceux-là sont les plus vertüeux, et à tout prandre les plus hûreux.

     Il cherche à s'instruire, des persones de toute condition, de ce qui seroit nécessaire que l'on fit pour augmanter le bonheur de leur condition. Il en dispute avec eux : et ce qu'il aprand de solide il l'écrit, afin que d'autres en puissent profiter un jour, et en faire profiter le Publiq. Il ne néglige rien de ce qui peut tant soit peu contribüer à diminüer les maux de la Societé, et à en augmanter les agrémens.

     Il voit tous les jours qu'il ne sauroit, dans une infinité d'ocazions, procurer de grans bienfaits à ses Diocézains, dans ce qui regarde les Colèges, les Hôpitaux, la Discipline Extérieure, les Etablissemens des Soeurs Grizes, et les autres Secours pour les Pauvres malades, sans le

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concours de la Puissance Séculière. Ainsi il a toujours un grand soin d'antretenir une grande liaizon avec les Intandans de la Province, par des vizites, par de petits prézens, et par diférantes atansions obligeantes. Il les consulte, et leur fait espérer tout l'honeur de tout ce qu'il propoze pour l'Utilité Publique : et efectivement quand l'ouvraje est fait, il en donne tout l'honeur à l'Intandant, et ne s'en rézerve rien.

     Quand il s'agit de procurer un bienfait au Publiq, il n'épargne point ses pas, il ne craint point de metre ainsi sa Dignité à tous les jours, persuadé que sa grande Dignité consiste à procurer de grans bienfaits à ses Diocézains.

     Il a toujours été assez hûreux, pour avoir les Intandans pour amis : et après tout, qui pouroit refuzer de l'estime, de la confiance, et de la déférance, à un homme si vertüeux et si éclairé ? Aussi a-t-on remarqué, que ceux qui ont le mieux réüssi dans leur Intandance, soit à l'égard des Peuples, soit à l'égard de la Cour, ont été ceux qui ont eu plus de confiance

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en lui. Tel est l'efet de la droiture du coeur, pour ne dezirer que ce qui est de plus utile aux autres ; tel est l'efet de la justesse de l'esprit, pour discerner les partis les plus utiles, et les moïens les plus faciles, les plus justes, et les plus eficaces ; tel est anfin l'efet de la douceur et de la patiance, pour obtenir à la fin ce que l'on n'a pu obtenir dans les comansemens.

     On lui demanda un jour, s'il ne seroit pas utile à l'Eglize Latine de lever prézantement l'Anciène Interdiction du Mariage pour les Prêtres ? Interdiction que les Conciles de l'Eglize Grèque n'avoient jamais voulu faire. Il dit qu'il croïoit que cete mainlevée produiroit cent mile Crétiens de plus par an dans l'Europe ; qu'il ne voïoit point de raizons qui pûssent contrebalancer un si grand avantaje ; et qu'il ne comprenoit pas bien pourquoi la Congrégation de Propagandâ Fide, zèlée comme elle doit ètre pour augmanter le nombre des Crétiens, ne solicitoit pas fortement cete main-levée.

     Il est atantif à randre à ses amis

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tous les bons ofices, et les services qu'il peut ; et surtout à faire toujours pour eux, plus qu'ils ne font pour lui. Il veut que tout le monde gagne dans son comerce ; et il dit quelquefois, je ne sai point de mérite plus dezirable, que d'ètre homme de bon comerce ; et efectivement on ne sauroit etre tel, sans pratiquer en tout la Justice et la Bienfaizance.

     Je n'ai vu persone si bien servi, et avec tant d'atansion. Il est vrai qu'il choizit des gens d'esprit pour ses Domestiques. Mais outre qu'il les traite toujours avec douceur, et de tems en tems avec des loüanjes, ils ont un peu plus de gajes avec lui, qu'ils n'en auroient avec d'autres Maitres. Il n'est pas contant de n'ètre que juste, il veut exerçer sa bienfaizance envers tout le monde.

     Ce ne sont pas ses amis seuls qui se loüent de lui ; ceux qui lui doivent, se loüent de sa patiance à atandre leurs comoditez pour péyer. Il veut que les Fermiers gagnent un peu plus avec lui, qu'avec d'autres. Ainsi il les garde plus lontems, il en est mieux péyé, et peut ainsi mieux proportioner

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sa dépanse anuèle à son revenu réel. Les Ouvriers aiment à travailler pour lui, parce qu'ils en reçoivent un peu plus que des autres, et plus prontement : ainsi ils se loüent de sa justice, et de sa libéralité.

     Ce n'est pas qu'il done plus qu'il ne peut doner, comme font les Prodigues, ni qu'il relâche rien des justes droits de son Archevêché : mais quand il a quelque contestation avec ses voizins, ou quelque choze à discuter avec eux, il prand toujours des arbitres, et accepte toujours leur jugement. Il ne relâche rien d'un Fond qui n'est point à lui, mais il relâche souvant quelque choze des fruits de ce Fond, parce qu'ils lui apartiènent.

     Il dit que la Bienfaizance est seule digne de loüanjes, et que les loüanjes produizent un grand plaizir : mais il ne dit pas pour cela avec les Stoïciens, que les autres Plaizirs inocens ne méritent pas d'ètre recherchez. Il dit au-contraire que le Précepte : Aimez votre prochain comme vous-même, signifie, procurez-lui des plaizirs inocens, comme vous voudriez qu'il vous en procurât :

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et que par conséquant ce Précepte supoze que chacun s'aime assez, pour se procurer des plaizirs inocens. Ainsi il croit raizonable, de gouter les mêmes plaizirs que l'on procure aux autres ; mais il croit que c'est aller contre le Précepte, de ne sonjer uniquement qu'à ses propres plaizirs, sans sonjer à en procurer aux autres.

     On ne sant plus guères les agrémens d'une fortune à laquelle on est acoutumé. On lui dizoit qu'un homme d'esprit, pour mieux gouter les agrémens de la sienne, fezoit souvant ses châteaux en Espagne en pis aler ; et se demandoit quelquefois ce qu'il feroit, s'il perdoit demain la moitié de son revenu, et qu'il se trouvoit fort contant de n'avoir rien perdu. Je ne blâme pas cete invantion, dit-il, je la trouve même fort bonne pour des ames foibles. Je croi de-même que ces petites ames font fort bien dans leurs malheurs, d'arêter leurs yeux sur de plus malhûreux ; mais les ames que l'espéranse du Paradis a randu fortes, n'ont pas bezoin de ces petites métodes.

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     Il met une grande diféranse entre les bones euvres, sur leur eficacité pour le Paradis. Il croit, par exemple, que la pène du Capucin qui a les pieds nuds dans le grand hiver, est plus douloureuze, que celle du Jézuite qui est oblijé de répéter vingt fois la même choze pour instruire un anfant. Mais comme à dezir égal entre eux de plaire à Dieu, il croit la soufranse du Jézuite, quoique plus petite, incomparablement plus utile au prochain, que n'est la soufranse du Capucin, quoique plus grande ; il trouve l'une incomparablement plus raizonable, plus estimable, plus méritoire, et plus eficace pour le Paradis, que n'est l'autre. Cela vient de l'opinion où il est, que le dificile n'est estimable, qu'à-proportion qu'il est utile à la Société Crétiène.

     Comme il ne se met point au nombre des ames fortes, il ne néglige pas les maximes de ceux, qui pour gouter davantaje et plus lontems les plaizirs inocens, mettent autant qu'ils peuvent de la diversité dans leurs ocupations ; et il goute du plaizir dans une ocupation, à-mezure qu'il juge

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qu'elle sera utile au Publiq. Or pour mieux conoitre, par exemple, toute l'utilité de la vizite d'un Colège ou d'un Hôpital, il a grand soin, avant de la comanser, de relire avec atansion anviron une page ou deux de quelques considérations qu'il a écrites sur les principaux fruits que l'on en doit atandre : C'est l'espérance, dit-il, des bons et nombreux fruits futurs, qui done du plaizir et du courage au bon jardinier dans son travail. D'un autre coté, plus il trouve de plaizir dans ses saintes ocupations, mieux il s'en aquite.

     C'est, ce me samble, le sublime de la Sajesse Humaine, d'avoir ainsi su convertir peu-à-peu ses principaux devoirs en véritables plaizirs ; d'avoir ainsi pu unir l'agréable avec l'estimable, l'habileté avec la sainteté.

     Il joüit d'une bone santé, mais délicate, c'est-à-dire telle qu'il est toujours averti par quelque petite incomodité de la moindre altération ; et aussi-tôt il i rémédie par le jeûne, qui est presque son unique remède. Il dit que lorsque le dérangement n'est pas considérable, la machine est si

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bien faite par le Créateur, qu'elle se rétablit plus facilement et plus sûrement elle-même, que par des remèdes que nous ne conoissons pas sufizament.

     Dans ce corps sain loge une ame toute des plus saines. Mais qu'est-ce qu'une ame fort saine ? C'est une ame qui n'est dégoutée de rien, et qui a du gout pour tout ; et qui par conséquant n'a de passion pour rien, parce que ses diférans gouts se contrebalancent tous les jours, et tout le long des jours. Ainsi presque tous les objets lui prézantent des plaizirs à gouter.

     Il ne fait pas cas des plaizirs des passions. Il dit qu'ils ne sont grans qu'à-proportion de la longueur des dezirs, et de la grandeur des dificultez qu'il a falu surmonter avec beaucoup de pène. D'ailleurs le plaizir qu'on ne peut gouter sans injustice, est pour lui un plaizir inpossible.

     Il est dans l'opinion que la sorte de travail qui convient à un Supérieur, c'est d'ocuper ses Inférieurs le plus utilement qu'il est possible ; et que le grand travail d'un Evêque consiste à bien ancourajer, à bien dirijer les

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travaux des Curez, et des autres Oficiers des Moeurs qui sont sous sa direction ; et à les bien amploïer, chacun selon ses talans, pour leur propre utilité, et pour l'utilité des Fidèles. Aussi est-il tranquile, tandis que, par les soins qu'il a pris, sept ou huit cens bons Oficiers travaillent tous les jours à l'anvi à instruire les Peuples de leurs diférans devoirs sur la Justice et sur la Bienfaizance ; et à les ancourajer à s'en bien aquiter, en faizant naitre et fortifier dans leur esprit, tantôt la crainte de la Punition, tantôt l'espérance d'une Récompanse immanse, qui n'est pas éloignée.

     Il fait mieux que persone, qu'il faut ètre en garde sur la valeur des loüanjes que nous reçevons, et qui ne sont souvant que les efets, ou de la politesse des uns, ou de la flaterie des autres. Ainsi il a soin de rabatre beaucoup, de l'estime que l'on pouroit faire de ses talans et de ses vertus. Je voi bien, dit-il, les défauts des autres, parce qu'ils me blessent un peu ; mais je ne voi pas les miens, parce qu'ils ne blessent que les autres.

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Cete pansée le rand humble, et il plait ancore plus par son humilité, et par ses manières simples et modestes, que par ses autres qualitez. Il en est plus aimé, et ce qui est rare, il n'en est pas moins estimé de ceux avec qui il vit ; car ils ne peuvent s'ampêcher de le comparer souvant à ceux qu'ils voient, et par cete comparaizon ils le trouvent fort grand.

     Il i a des Aumônes plus utiles au Prochain les unes que les autres. Dix pistoles, par exemple, amploïées en faux frais pour obtenir un secours de mille pistoles pour un Hôpital fort pauvre, c'est une aumône cent fois plus utilement amployée, que si elle avoit été portée directement à l'Hôpital. De-même, doner des secours nécessaires pour faire subsister, ou dans le Colège ou dans le Seminaire, de jeunes gens très-vertüeux et d'un esprit excelant, qui procureroient un jour par leurs talans de grans avantajes à la Société Crétiène, et surtout aux Hôpitaux ; n'est-ce pas une aumône plus utilement amploïée, que si on avoit porté ces

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secours aux Hôpitaux mêmes ? Or Agaton n'est pas contant de faire des aumônes, s'il ne les fait le plus utilement qu'il peut pour les Pauvres mêmes.

     Un secret qu'il dit avoir éprouvé avec succez, pour n'ètre pas lontems mécontant des autres, et pour n'avoir point à les haïr, c'est de chercher dans ses fautes et dans ses défauts, les cauzes du mécontentement que certaines persones lui avoient donné. Je les trouve, dit-il, bientôt ces cauzes ; et comme je n'ai plus à m'en prandre qu'à moi, je les excuze facilement, je me pardone sans pène. Ainsi ma douleur cesse antièrement, et je n'ai point la pène de haïr persone.

     Pour justifier cete métode si sage, si sainte, et si propre à antretenir la concorde parmi les hommes, je ferai une observation : c'est que souvant nous ne plaizons point à certaines persones, et que souvant nous leur déplaizons, non pas par nos bones qualitez, mais par les honeurs qu'elles nous atirent de la part des autres. Or qu'i a-t-il d'étonant, que des persones

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à qui nous déplaizons, cherchent à nous déplaire ?

     On peut donq dire en général, que lorsque quelqu'un cherche a nous déplaire, c'est que nous lui avons déplû. Il mérite donq d'autant plus que nous lui pardonions, que c'est nous qui somes les prémiers ofanseurs, quoiqu'inocens.

     Son extrème douceur fait qu'il n'est pas fort craint : car coment craindre celui qui craint de faire du mal à ceux même qui lui cauzent du déplaizir ? Mais il est fort respecté par la réputation d'ètre extrèmement raizonable, et nul ne veut ètre blâmé par la raizon même. Ainsi le respect que l'on a pour sa vertu et pour ses lumières, fait dans son Diocèze un efet beaucoup plus grand, que ne fait ailleurs la crainte des punitions inpozées par les Loix, et de ceux qui sont chargez de les faire observer.

     L'Injuste, le Méchant qu'il a mandé, n'a pas plutôt aperçu sa douceur et sa politesse, qu'il quite le dezir de tromper, avoüe ses fautes, et se rand à la raizon.

     La crainte des punitions ordonées

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par la Loi, peut faire changer la conduite extérieure, mais le respect pour la raizon peut faire changer de santiment : et Agaton n'est pas contant, s'il n'a amené celui qui étoit injuste, à condaner lui-même son injustice.

     Il regarde comme un des devoirs de Justice et de Bienfaizance, de reçevoir et de randre des vizites aux persones considérables, et il i observe toujours deux chozes ; d'excuzer les fautes des absans, et de loüer tout ce qu'il trouve de loüable dans les persones prézantes : et comme il a l'esprit délicat et juste, il plait plus en instruizant, que ceux qui ne se piquent que de plaire.

     Comme toutes ses ocupations sont sérieuzes, il seroit naturel qu'elles lui donâssent le long du jour un air sévère et sérieux : cepandant il ne prézante à ceux qui l'abordent, qu'un vizage doux et contant, et un air ouvert et serain, plutôt que sérieux et rêveur.

     Il ne nie pas qu'il ne soit un peu en garde contre l'air trop sérieux, que l'on contracte sans i panser, à traiter

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d'affaires sérieuses : et il croit que les persones vertueuzes doivent avoir autant d'atantion à plaire par leur air doux et gracieux, que les belles persones en ont pour plaire par leur parure. L'air gracieux et serain, dit-il, doit ètre la parure de l'homme vertueux.

     Il ne s'estime pas moins qu'il ne mérite, ce seroit erreur et sotise : mais il se done aux autres pour beaucoup moins qu'il ne vaut, et c'est humilité, qui est une partie de la Bienfaizance.

     Les zèlez pour leurs propres opinions, l'acuzent d'ètre un peu trop indulgent pour les Errans : il le sait bien, mais il a de l'indulgence même pour ces Intolérans : et comme il est persuadé que la Tolérance fait partie de la Justice, il leur dit quelquefois : N'est-il pas juste que le plus puissant qui a la vérité de son coté, traite les plus foibles qui ont l'erreur du leur, avec la même douceur qu'il voudroit en ètre traité, s'il étoit le plus foible ?

     A le considérer dans toutes les heures du jour, tout le long de l'année,

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on le trouveroit toujours, ou goutant des plaizirs inocens, avec reconoissance pour le Créateur de ces mêmes plaizirs, ou bien tenant pour ainsi dire à la main l'une ou l'autre de ces deux règles : Ne faites point contre un autre, ce que vous ne voudriez pas qu'il fît contre vous : et plus souvant celle-ci : Faites pour un autre ce que vous voudriez qu'il fît pour vous, si vous étiez à sa place. Voilà ce qui le rand si doux, si poli dans ses réponses, et si indulgent dans les jugemens qu'il porte de la conduite des autres. Tel est le fruit de l'atansion qu'il a euë toute sa vie à chercher la Vérité dans ses opinions, et la plus grande Utilité du Publiq dans ses antreprizes.

     Il est à-la-vérité dans l'opinion que les jeunes filles, et les jeunes garsons, ne sauroient de trop bone heure antrer en Religion, pour prandre de fortes habitudes à l'espérance du Paradis, et par conséquant à la pratique des diférantes parties de la Justice et de la Bienfaizance ; telles que sont la douceur, l'indulgence, le pardon des injures, l'aplication au

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travail, l'obéissance exacte, la politesse dans les discours et dans les manières, le service des Malades, et surtout la patiance à soufrir sans se plaindre des défauts des autres. Voilà pourquoi il asiste sans répugnance aux prizes d'Habit : mais comme il croit qu'il seroit raizonable de diférer les Voeux jusqu'après l'âge de majorité, il se dispanse tant qu'il peut d'asister à la cérémonie de leur Profession.

     Il est vrai, dit-il, que l'on ne doit jamais se repantir de s'angager à servir Dieu. Mais combien de Saints l'ont servi dans le Mariage, plus utilement pour la Societé Crétiène, qu'ils n'auroient fait dans un Monastère ? Si nos Loix Civiles, ajoute-t-il, sont sages, de ne leur permètre pas d'aliéner seulement la vingtiéme partie de leur bien avant vint cinq ans, n'est-il pas naturel de panser que les Loix Ecléziastiques seroient également sages de les ampêcher d'aliéner leur liberté qu'à pareil âge ?

     On sant, à l'antandre parler, qu'il a examiné presque toutes les Opinions Vulgaires, et que celles d'entre elles

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qu'il reçoit, ce n'est que parce qu'il en a découvert les preuves. Ainsi on seroit fort dispozé à croire vraies ses opinions particulières, sur sa seule autorité ; mais il blâme toujours, et méprize un peu, ceux qui sont assez paresseux, pour ne pas lui demander les raizons de ces sortes d'opinions.

     Dèsqu'il voit son opinion contestée, il écoute avec beaucoup d'atansion les raizons et les preuves des Contestans, pour les comparer aux sienes ; quelquefois il change d'avis, et se glorifie d'avoir été docile ; souvant la comparaizon ne sert qu'à le randre ferme dans son opinion.

     Il dit souvant que sur la plupart des sujets, il n'a que des opinions provizioneles, qu'il garde seulement par provizion, en atandant qu'il ait atrapé quelque choze de véritablement démontré ; aussi sa manière de disputer est toute polie. Je ne suis pas ancore de votre avis, dit-il, comme s'il ne desespéroit pas de changer d'opinion, pour adopter celle du Contestant.

     Il a grand soin d'éviter les termes

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dont se servent certains Esprits trop afirmatifs, qui poussez par un peu de prézomption, et par zèle pour leur opinion, qu'ils apèlent la Vérité Universelle, veulent assujetir les autres à juger comme eux, à santir comme eux, à estimer et à méprizer précizément comme eux. Pour lui, il ne se propoze point comme modèle ; il ne rand compte que de ce qu'il sant comme bon, comme mauvais, comme vrai, comme faux : et afin de faire santir qu'il ne prétand point assujetir les autres à son jugement, ou à son santiment, on lui antand dire souvant : Cela est bon pour moi, cela est vrai pour moi, cela est plus vraisamblable pour moi, cela est trop salé pour moi. Cete métode épargne bien des pènes que l'on fait, et que l'on soufre dans les contradictions.

     Comme il est persuadé que la Raizon Humaine va toujours en croissant, il lit volontiers les Journaux des Livres nouveaux pour en profiter, et achète quelques-uns de ces Livres qu'il voit les plus estimez. Il ne méprize point les Nouvèles Publiques, elles contribüent à son amuzement, et les

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Journaux servent au perfectionement de ses conoissances.

     Il croit qu'un bon Citoyen doit s'intéresser au succez du Gouvernement. Ainsi les Livres qu'il lit avec le plus de plaizir, ce sont les Mémoires Politiques, qui tendent à perfectioner quelque partie de notre Gouvernement : et par le même principe, il a de l'atansion à loüer, et à faire valoir les bons règlemens et les bons établissemens que fait le Gouvernement, et à justifier ou dumoins à excuzer les prétandües fautes de ceux qui gouvernent. Il fait souvant taire certains inprudans, en leur dizant : Pourquoi condaner des Ministres sans les antandre ? Si vous étiez Ministre, voudriez-vous ètre condané sans ètre antandu ?

     Il est persuadé que pour faire dans son Diocèze un grand nombre de bons Crétiens, c'est-à-dire des Citoyens aimables et hûreux, il n'y a qu'à faire souvenir souvant le long du jour les Habitans de la grandeur et de la durée des plaizirs et des joies du Paradis, qui n'est destiné qu'aux Bienfaizans.

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     Ainsi il recommandé fort à ses Curez, et à ses autres Ecléziastiques, d'en parler souvant à leurs Paroissiens, en leur montrant quelles actions de politesse, de prevenance, d'oficiozité, de patiance, et autres actions de bienfaizance, sont à leur portée.

     Il est de-même persuadé que si nous voïons ancore tant de chagrins et de déplaizirs dans le Monde, c'est-à-dire tant d'injustices ; c'est que ceux qui les font, ne se souvienent lorsqu'ils les font, ni du Paradis, ni de l'Anfer : et voilà pourquoi il croit qu'il est à-propos d'en parler souvant dans le monde, surtout du Paradis, aussi il en parle assez souvant. Ce n'est pourtant pas sans faire une sorte d'excuze à ceux qui ne sont pas acoutumez à se conduire conséquement au Sistème de l'Immortalité de l'Ame, qui est cepandant le leur. Sistème si raizonable, si consolant dans nos malheurs ; et qui, lorsqu'il est uni à la pratique de la Justice et de la Bienfaizance, est si propre à randre la Vie Prézante agréable, et plène des plaizirs d'une Espérance magnifique peu éloignée.

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     Au-reste, comme il croit d'un coté, que les Gens du monde n'ont guères d'idées des grans plaizirs, que celles qu'ils ont des plaisirs des Sens ; et que de l'autre, ces plaizirs peuvent ètre très-inocens, tels qu'étoient ceux que goutèrent Adam et Eve, durant tout le tems qu'ils demeurèrent dans le Paradis Terrestre ; il est persuadé aussi qu'il est permis de propozer ces plaizirs, non comme des images fort ressamblantes, mais seulement comme des idées très-inparfaites des plaizirs et des joies du Paradis Céleste.

     Un Gentilhome à qui Agaton avoit prêté un Livre de Morale, lui dit un jour en le lui raportant. "Cet Ouvraje est fort bon, mais l'Auteur revient souvant aux punitions et aux récompanses de l'autre Vie. J'avoüe que ce sont de bons, et de grans motifs. Mais l'Auteur ne pouvoit-il pas nous porter à l'observation de la Justice, et à la pratique de la Bienfaizance, par les seuls motifs des récompanses de la Vertu, et des punitions du Vice, telles qu'on les voit dans la Vie Prézante ? Car quoique

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les motifs du Paradis et de l'Anfer soient plus grans en eux-mêmes, ils sont cepandant moins sansibles, moins eficaces, et par conséquant moins grans en efet par raport à nous, qui somes bien plus touchez du prézant et du sansible quoique petit, que du spirituel quoiqu'infiniment plus grand."

     Je conviens, lui répondit Agaton, que les Auteurs, pour éloigner les lecteurs de toute Injustice, et pour leur faire pratiquer la Vertu, doivent amploïer les motifs de la punition et de la récompanse de la Vie Prézante : mais ils ne sauroient, ce me samble, faire trop d'uzage des motifs, des punitions et des récompanses de la Segonde Vie, et cela par deux raizons.

     La prémière, c'est que nous savons, par l'expériance de tous les Siècles, et de toutes les Nations, et surtout de toutes les Nations Payènes, parmi lesquelles l'opinion de la punition et de la récompanse de la Segonde Vie n'avoit presque aucune force, et ne faizoit presque aucune inpression sur la plupart des Esprits :

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nous savons, dis-je, que les motifs de la Vie Prézante ne leur sufizoient pas pour les randre justes et bienfaizans, et pour leur faire surmonter la colère et les autres passions.

     Or de-là il suit que ces motifs n'étant pas sufizans, les Auteurs de Morale ne doivent jamais ometre le motif de la punition et de la récompanse de la Segonde Vie, quand ce motif ne devroit pezer sur la plupart des esprits, que la dixième, la vingtième partie de ce qu'i pèzent les motifs de la Vie Prézante.

     Les Auteurs de Morale ont une segonde raizon de faire, parmi nous qui croïons l'Immortalité, un uzaje fréquent des motifs de la Segonde Vie : c'est que la foiblesse de ces motifs, quelque grans qu'ils soient en eux-mêmes, vient de ce que, ni dans notre Education, ni dans le Comerce du Monde, ni dans nos Livres, ni dans nos Conversations, nous en fezons vingt fois moins mansion que nous n'en devrions faire, tant pour augmanter nos plaizirs de l'espéranse et notre bonheur Prézant, que pour nous assurer un grand bonheur Futur.

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     Or de-là ne suit-il pas, que pour fortifier ce motif de la Segonde Vie par raport à nous, les Auteurs de Morale ne sauroient nous les prézanter trop souvant à l'esprit, et nous y faire faire trop souvant une atansion sérieuze dans leurs Livres ? Car n'est-ce pas la grande répétition que nous en ferons, qui en peut faire la grande force ?

     Ne somes-nous pas forcez d'opter entre le sistème de notre Immortalité, et le sistème de notre Anéantissement prochain ?

     Si vous optez l'opinion de l'Anéantissement prochain, ne santez-vous pas alors que c'est un grand malheur pour vous, de n'avoir plus jamais à espérer aucune conoissance, aucun plaizir, aucune joye, après la fin de cete Vie passajère, et de vous voir cepandant avancer tous les jours à grans pas vers ce terrible Anéantissement ?

     Optez-vous le sistème de l'Immortalité et de la Récompanse éternelle des Justes et des Bienfaizans, de la part d'un Etre infiniment puissant et bienfaizant, n'est-ce pas une grande

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de consolation dans vos malheurs de cete Prémière Vie ; et l'espérance de cete récompanse sans fin, ne vous produit-elle pas un plaizir très-réel dès-à-prézant ; et ce plaizir ne sera-t-il pas un jour d'autant plus grand, que vous aurez fait tous les jours plus d'uzage de cete espérance ?

     Or que peuvent faire de mieux les Auteurs de Morale, que de travailler à fortifier tous les jours en vous cette espéranse si précieuze, en la prézentant souvant à votre esprit ? Ainsi pouvez-vous jamais vous plaindre avec raizon, de ce qu'ils vous répétent si souvant l'état hûreux de la Vie Future des Gens de bien, soit lorsqu'ils fortifient les fondemens de votre espérance, soit lorsque par leurs agréables peintures ils fortifient en vous le dezir de gouter de samblables délices éternèles pour des euvres de Bienfaizance passajère ?

     Anfin qu'y a-t-il de plus estimable, que la conduite de celui qui agit toujours conséquement à des opinions raizonables ? Or le moïen d'ariver à cete conduite si estimable et conséquente, ne seroit-ce pas d'avoir

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toujours ces opinions prézentes à l'esprit dans toutes nos délibérations ? Mais pour les avoir si souvant prézantes, doit-on se plaindre qu'on nous en parle trop souvant ?

     Je vois avec plaizir, Monseigneur, lui dit le Gentilhomme, que je m'étois trompé ; et-je vous dois de voir clairement une vérité inportante, que je ne voïois que confuzément : c'est que l'Homme raizonable doit agir conséquament à des principes raizonables ; et qu'agir autrement, c'est agir en Enfant. Voilà un échantillon de ses conversations.

     On dit qu'il a fait un Discours, pour montrer combien l'opinion de l'Immortalité, et l'Espérance de l'Homme juste et bienfaizant, étoient fondées en raizon : si je puis en recouvrer copie, je vous en ferai part.

     Agaton conseille fort aux Gens du Monde la lecture des Vies des Hommes Illustres, et surtout celles de Plutarque, Et efectivement, pour déterminer les hommes à aquérir avec pène des talens et des vertus fort utiles à la Société, et à éviter les vices ; rien n'est plus propre que

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d'expozer à leurs yeux, non seulement les récompanses et les punitions temporèles que l'on en reçoit dez cete Vie, mais ancore celles de la Vie Future. Or nul Livre des Anciens n'est plus propre à nous exposer, avec plaizir et avec succez, ces punitions et ces récompanses temporèles, que les Vies de ces Hommes Illustres ; surtout si le Gouvernement prenoit soin par des prix, de les faire écrire pour notre uzage, et de la manière dont les auroit écrites Plutarque lui-même, s'il eût vécu dans notre siècle.

     A l'égard de nos Livres de Morale, il dit que les Auteurs qui ont le bonheur devoir plus-loin que ne voïoit Plutarque, et qui voïent combien le sistème de l'Immortalité de nos Ames, et des Punitions et des Récompanses de la Vie Future, est conforme â la raizon, et combien il peut contribüer à augmanter notre bonheur de la Vie Prézante ; il trouve que la plupart des Auteurs ne tirent pas assez de conséquanses de cet admirable sistème de l'Immortalité : et je lui ai ouï dire que l'Ouvraje qui lui a

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paru le meilleur sur cete matière, c'est l'Art de se conoitre soi-même par Abadie. Il voudroit seulement que quelque habile homme se chargeât de le perfectioner, et de l'acomoder mieux à la pratique journalière.

     Il ne blâme pas toute sorte d'Ambition. Il trouve ridicule l'ambition demezurée. Il blâme comme injuste celle qui conduit à faire des injustices à ses rivaux. Il regarde comme ambition inocente, celle qui tend à augmanter son crédit et sa fortune par des voies inocentes. Mais il loüe volontiers l'ambition qui ne dezire d'augmanter sa fortune, que pour augmanter le bonheur de ses Concitoïens. Il est vrai que pour l'ordinaire, l'on ne dezire pas fortement la grande fortune, quand on ne la dezire que pour randre ses Compatriotes plus hûreux.

     Il est persuadé que l'habitude aux incomoditez de la prémière condition, et aux comoditez de la nouvelle condition, met une sorte d'égalité ou de presqu'égalité entre les conditions diférantes : persuasion qui n'est pas propre à faire naitre ces dezirs ardans,

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qui sont nécessaires pour surmonter de grandes dificultez. Ainsi il est dans l'opinion d'Horace, quand il dit, que celui-là sera toujours esclave, qui ne saura pas se contanter de peu.

     Serviet oeternum, qui parvo nesciet uti.

     Au-reste, il fait beaucoup plus de cas de la sagesse, et du bon esprit de celui qui sait bien choizir son but et ses antreprizes, entre les plus inportantes par raport à l'augmantation de leur bonheur ; que de l'habileté de celui, qui sans avoir assez examiné la véritable valeur de son antreprize, ne sait bien choizir qu'antre les moïens les plus faciles et les plus eficaces pour i parvenir.

CONCLUZION DE MORALE.

     De tous ces faits, et de toutes ces maximes, il n'est pas dificile de conclure, qu'Agaton contant de sa situation, ne songe qu'à jouïr tranquilement de tous les agrémens qu'il en peut tirer, sans faire tort à persone, et en fezant du bien à tous

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ceux qu'il peut ; que grace à la douceur de son humeur, à l'étandüe et à la justesse de son esprit, et surtout à son panchant naturel à faire plaizir à tout le monde, il passe sa vie aussi hûreuzement que persone ; et qu'il aquiert tous les jours, par sa bienfaizance, de nouveaux mérites pour obtenir le Paradis. Pour moi je le regarde comme un vrai Saint, très-estimable, et cepandant très-hûreux. C'est que la grande vertu guidée par un raizon sublime, produit toujours un grand bonheur.

CONCLUZION DE POLITIQUE.

     Les grans avantajes que la Societé retire des moeurs vertüeuzes du Peuple du grand Diocèze d'Agaton, et qui rézultent de la métode qu'il observe dans ses principales ocupations, font naturèlement dezirer qu'il soit mis un jour à la Prémiére Place Ecléziastique ; et que les cent vingt huit autres Diocèzes de France, fûssent gouvernez comme le sien.

     Il est vrai qu'il faudroit pour cet

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efet choizir dans la suite cent vingt huit Evêques d'un tempérament aussi modéré, et d'une raizon aussi éclairée. La choze seroit très-possible, si l'on avoit établi la métode du Scrutin perfectioné entre diverses Classes, et entre des Compagnies de trente pareils de chaque classe, pour conoitre les Ecléziastiques du Roïaume les plus propres à bien gouverner un Diocèse.

     Or quel bonheur pour le Roi et pour les Ministres futurs, de n'avoir plus un jour à gouverner qu'un Peuple rampli de persones équitables et bienfaizantes les unes envers les autres ?

     A Chenonceaux le 20 Août 1734.

METODE D'AGATON
POUR LA REPARTITION DES
DECIMES.

     Il i avoit lontems que grand nombre de Curez, et d'autres Bénéficiers du Diocèze, se plaignoient que les Taxes des décimes n'étoient pas proportionées

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au revenu de chaque Bénéfice, et que les uns péïoient un tiers plus qu'ils ne devroient, par comparaizon à ce que péïoient les autres.

     Agaton prézidoit à la Chambre Ecléziastique du Diocèze, on i fezoit la repartition sur les mémoires anciens du revenu de chaque Bénéfice : mais comme ces mémoires anciens étoient acuzez d'avoir mis certains Bénéfices à un revenu trop haut d'un tiers, tandis que d'autres i étoient estimez un tiers moins que leur revenu réel ; il comprit que la Chambre dans ses repartitions, pouvoit faire trez-inocemment des injustices, c'est-à-dire des repartitions très-disproportionées, et doner ainsi des sujets légitimes de plaintes.

     Après avoir cherché à pluzieurs reprizes les moïens de faire cesser ces plaintes, il en a enfin trouvé un qui contante tout le monde, et qui prévoit tout sujet de plainte.

I.

     Si le Diocèze contient environ cinq cent Familles divizées originairement en vingt Doyenez ruraux, compozez

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chacun d'anviron vingt cinq Paroisses voizines l'une de l'autre, ce sont les Doyens qui prézident aux Conféranses ou Sinodes des Curez.

II.

     Par ordre de la Chambre Ecléziastique, chaque Curé, Abé, Comunauté, Prieur, Chapelain, ou autre Bénéficier de ce Doyené, donne au Doyen au mois d'Avril le mémoire en détail du revenu, anée comune, de son Bénéfice, suivant les copies du modèle anvoyé au Doyen par le Reçeveur des décimes, qui lui anvoye aussi l'extrait du Registre où est spécifiée la taxe que la Chambre a inpozée sur tous les Bénéfices du Doyené.

III.

     Le Doyen comunique durant six mois copie de ces déclarations aux Bénéficiers du Doyené qui les demandent, et reçoit d'eux les observations qu'ils font sur quelques-uns des articles de ces déclarations, pour demander éclaircissement au possesseur, à l'Assamblée des Bénéficiers du mois de Septambre suivant.

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IV.

     Dans cete Assamblée qui se tient à l'Evêché, ou à la Jurisdiction de la Ville la plus proche, on lit publiquement les déclarations et les observations sur chacune, s'il y en a, avec les éclaircissemens ; et s'il y a quelque dispute sur l'estimation de biens non afermez, on prand les voix, et l'on constate alors, à la pluralité des voix et provizionelement, le revenu du Bénéfice en question : et cete estimation dure cinq anées, c'est-à-dire l'espace ordinaire qui est entre les Assamblées du Clergé.

V.

     Sur le total du revenu des Bénéfices du Doyené, il est aizé de voir au sou la livre, par une table que l'on fait, combien tel revenu doit porter de la taxe du Doyené. Si, par exemple, la taxe du Doyené est à huit mile livres, y compris les frais de la repartition, et que le total du revenu des Bénéfices du Doyené soit cinquante six mile livres, le Bénéfice qui vaut huit cens livres péyera au sou la livre la setième partie de huit cens livres, c'est-à-dire cent quatorze livres

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cinq sols et quelques deniers. Ainsi le Doyen, et les trois plus riches Bénéficiers du Doyené, arêtent cete repartition, et la donent au Reçeveur.

VI.

     Comme samblable opération se fait en même tems dans les autres dix neuf Doyenez, l'Archevêque et la Chambre Ecléziastique, en voyant ces vingt Roles, jugent bientôt qu'il y a des Doyenez trop chargez, les uns d'une dixième partie, les autres d'une onzième partie, à proportion de leur revenu : et la Chambre Ecléziastique observe, l'anée suivante, de proportioner la taxe de chaque Doyené à son revenu : de sorte que si la taxe totale du Diocèze est à la setième partie du revenu ; de ces Bénéfices, tous les Doyenez, et tous les Bénéfices de chaque Doyené, sont taxez au setième de leur revenu.

VII,

     Le Mandement de l'Archevêque, de l'avis de la Chambre Ecléziastique, porte ces termes ; que l'on demande la déclaration exacte du revenu, afin d'éviter l'injustice atachée à une

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repartition disproportionée, et que l'on est en droit d'espérer que les déclarations seront antières et exactes ; parce que tout le monde convient que celui qui frauderoit dans sa déclaration, cometroit envers ses voizins le même crime de vol, que s'il prenoit dans leur bourse de quoi péyer ses dettes. Or comme persone ne veut ètre acuzé, publiquement et avec fondement parmi ses voizins, de vol et de friponerie, c'est aparemment ce qui fait que persone jusqu'à-prézent n'a osé donner de déclarations fausses du revenu de son Bénéfice ; et persone n'a manqué à donner sa déclaration, de peur d'ètre taxé arbitrairement par l'Assamblée à beaucoup plus qu'il n'eût péyé, s'il eût donné sa déclaration véritable.

VIII.

     Si dans l'Assamblée de 1735 les Députez adoptoient cete métode, il ariveroit qu'à la prémière Assamblée les Députez sachant avec exactitude le revenu de tous les Bénéfices et Comunautez de chaque Diocèze du Roïaume, la repartition de la taxe totale ou des dons gratuits se feroit alors

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sans aucune disproportion ; et aucun Evêché n'auroit plus sujet de se plaindre, d'ètre trop chargé en comparaizon d'un autre. Métode douce, pacifique, eficace, sans frais, que l'on a cherché envain jusqu'à-prézent : et ce bienfait envers les Citoyens vexez par ceux qui sont ou puissans, ou fraudeurs injustes, on le devroit à cete métode de déclarations luës dans cete Assamblée publique des voizins conoisseurs des revenus des Bénéfices de leur voizinage, et tous intéressez à découvrir la vérité.

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OBSERVATIONS
SUR LA SOBRIETE.

     ENtre les divers Moïens de conserver la Santé, le plus inportant sans comparaizon, est celui que nous négligeons le plus d'aquérir. C'est l'habitude à la Sobrieté, qui consiste à l'atantion journalière à ne pas prandre plus de nouriture qu'il ne nous convient, par raport à notre exercice corporel et à notre transpiration.

DEFINITION DE LA SOBRIETE.

     J'apèle Sobre celui, qui avec le secours d'une crainte sufizante des maladies et des douleurs, et d'un dezir vif des avantajes de la santé parfaite, se trouve assez de force pour rezister à-propos au dezir de boire et de manger, et pour demeurer, comme on dit, sur son apétit dans tous ses repas. Le Sobre ne prand point trop de nouriture, et s'apersoit aizément

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des moindres efets de la nouriture excessive : il y remédie par un promt et sevère retranchement de nouriture.

ECLAIRCISSEMENT.

     1°. Comme il i a divers degrez de Santé, il i a aussi divers degrez de Sobrieté. Il faut quelquefois beaucoup de petits excez, pour nous faire passer de l'état sain aux plus petites incomoditez : mais nous avons l'avantaje de pouvoir y remédier promtement, par l'Abstinence.

     2°. Ceux qui se portent bien, qui ne manjent pas trop par raport à leurs exercices, mais qui ne font nule réflexion sur les divers degrez de leur santé, peuvent ètre sobres par hazard, machinalement, et avoir la Sobrieté animale ; tels sont ceux des Anfans qui se portent toujours bien : mais ils n'ont pas la Sobrieté raizonable, ils ne sont pas sobres par raizon, et courent risque de ne pas faire tous les jours un exercice sufizant.

     3°. Le retranchement de nouriture

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est rarement excessif : et il est bien plus facile de rémédier par un seul repas fort, qu'il n'est facile de rémédier à pluzieurs repas excessis, par le retranchement d'un repas.

     4°. Il i a trois sortes d'Excez de nouriture. Le prémier n'est sansible qu'au bout de pluzieurs mois, parce que l'excez journalier est peu considérable.

     5°. Le segond se fait santir au bout de quelques jours, quand l'excez est considérable chaque jour.

     6°. Le troisième se fait santir quelquefois après un seul repas médiocre, lorsque l'excez de nouriture a été trop considérable, et à la suite de pluzieurs petits excez insansibles.

EFETS DE L'EXCEZ DE NOURITURE.

     1°. Le trop de nouriture fait trop de sang, et un sang dont les parties sont trop pressées, et point assez séparées par la matière aërienne. Les canaux étant trop pleins de sang, reçoivent plus dificilement les parties d'air que notre respiration tâche de

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faire antrer dans le sang du poûmon.

     2°. Le sang apauvri d'air a beaucoup moins de ressort, et même de chaleur ; il fournit par conséquent beaucoup moins d'esprits animaux aux nerfs : car c'est la grande quantité des parties aërienes, qui forme une plus grande quantité de ces esprits animaux, dont dépend le mouvement des parties du corps.

     3°. Quand le sang est apauvri d'esprits, l'on se sent moins de force et de legèreté.

     4°. Le sang qui a moins d'esprits et de ressort, coule bien moins facilement des petites artères dans les petites veines, surtout dans les parties du corps, où il n'y a point ou peu de muscles, qui pressent la circulation ; comme il arive dans les petits canaux des glandes, lorsqu'elles ne sont pas aidées de compressions extérieures sufizantes, telles que sont les glandes du cerveau et du dedans du corps,

     5°. De-là il suit que le sang destitué de partie de son ressort, est bien plus dispozé à s'arêter dans les petits canaux, et à i faire des obstructions,

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Or on sait qu'un canal mou étant bouché s'étend par les cotez, et se grossit par le nouveau sang que le coeur y pousse sans-cesse, et par conséquent presse les petits canaux mous ses voizins, et les dispoze ainsi à se boucher eux-mêmes.

     6°. Le sang arêté lon-tems dans un canal, et privé d'air, se corompt à la longue, et devient du pus. Alors c'est un abcez, qui corode et dissout les membranes dont il est anvelopé.

     7°. Si ce pus coule dans le sang, c'est un poizon qui cauze le frisson, et puis le chaud de la fièvre.

     8°. Si cet abcez intérieur est trop abondant, c'est une fièvre continuë, qui après avoir oté pendant pluzieurs jours le reste du ressort au sang par un mouvement excessif, cauze la cessation de la circulation, la coagulation du sang, et la mort,

     9°. Si ces abcez se font dans la tête, ils cauzent l'interception des esprits dans les nerfs, l'apoplexie, et la mort.

     10°. S'il i a dans le corps pluzieurs abcez qui se succèdent, et qui

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supurent dans les vènes, en deux ou trois jours cela cauze des fièvres intermitantes.

     11°. Comme le foye est la plus grande de toutes les glandes du corps, les obstructions s'i font plus souvant en divers androits.

     12°. Les autres glandes du bas-ventre sont aussi fort sujètes aux obstructions, surtout dans les persones sédentaires, et qui ne font point d'exercice sufizant, qui les fasse respirer souvant et avec quelque efort ; parce qu'alors le diafragme ne presse pas assez fortement les glandes : et de-là vient que l'éternument est sain, parcequ'alors le diafragme pousse et presse violament les glandes du bas-ventre, et fait ainsi circuler les liqueurs qu'elles contiènent.

     13°. Ces obstructions cauzent les maux de tête, ou migraines, dans quelques-uns.

     14°. Elles cauzent les bâillemens, et les mezaizes intérieurs de ceux qui se plaignent de vapeurs.

     15°. Cet excez de sang apauvri d'air, cauze des obstructions dans les parties voizines des yeux et des oreilles,

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on y sant de la douleur, on i voit de la rougeur.

     16°. Il cauze aussi des abcez que l'on apèle cloux.

     17°. Quand on a trop de sang, et que le moindre froid ampêche une partie de la transpiration, ce qui auroit pu transpirer reflüe dans les petites vènes, les gonfle trop, et les force à crever, là-où elles sont les plus foibles, comme dans certaines parties de la respiration, et cauzent des rumes.

     18°. S'il se rompt quelques vénules vers les tandons et vers la peau, le sang s'extravaze, et fait une tansion dans les mambranes ; et cete tansion douloureuze s'apèle rumatisme, et la goute est une espèce de rumatisme.

     Si on avoit moins manjé, le défaut d'une partie de la transpiration cauzé par le froid, auroit à-la-vérité fait reflüer le sang ; mais les vaisseaux n'étant pas trop plains, l'auroient contenu, et il n'i auroit eu ni rume, ni rumatisme ; et c'est ainsi que l'excez de sang et de nouriture, cauze ces sortes de maux.

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     19°. Les fluxions aux gencives sont de véritables obstructions, et les autres obstructions douloureuzes viènent originairement d'un excez de nourriture par rapport au trop peu d'exercice.

     Celui qui est tout en süeur, et qui se refroidit subitement, peut ètre saisi de l'obstruction de la pleurézie, sans avoir pris trop de nouriture : mais celui qui aura peu mangé, n'i tombera, ni si facilement, ni si ordinairement, que l'homme replet, dont le sang manque de parties aëriènes en quantité sufizante.

     20°. La plupart des dévoyemens viènent d'excez de nouriture, et c'est ce qu'on apèle souvant indigestions : car le chile préparé dans les intestins, ne pouvant antrer dans les vènes lactées qui sont déjà trop plaines, coule vers le rectum, y dissout les matières fécales, et par son activité y cauze des irritations et des coliques.

     21°. L'excès de nouriture est une des cauzes des anflures des jambes, c'est une obstruction : mangez moins, il i aura moins d'anflure.

     22°. L'excez de nouriture mal digérée

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est une des cauzes de l'idropisie, qui est une obstruction des vaisseaux linfatiques.

     23°. L'excez de nouriture est aussi une des cauzes de la goute, je dis une des cauzes : car quoique ce soit une obstruction, il peut i avoir diverses cauzes des obstructions, telle est la qualité de la boisson.

     24°. L'excez de nouriture jointe à la mauvaize qualité des alimens chauds, est la cauze principale des hémorroïdes.

     25°. L'excez de nouriture diminuë l'esprit et la mémoire, par la diminution des esprits, ou des petites parties aëriènes, qui n'antrent pas en abondance sufizante dans le sang des poûmons.

     26°. Si l'on veut bien examiner la prémière origine de la plupart des maladies dont meurent les Jeunes et les Vieux, on trouvera que c'est l'intampérance ou l'excez de nouriture, soit fort sansible ou depuis peu, soit insansible depuis pluzieurs mois ou depuis un ou deux ans : on trouvera que si on avoit fait quelquefois des abstinances de la moitié, ou des

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deux tiers de sa nouriture ordinaire, on auroit évité ces maladies mortelles.

     27°. Si on examine pourquoi certains Anfans sont si souvant malades, et si dificiles à élever, on trouvera que c'est le plus souvant qu'ils mangent trop : il faut leur doner quelque nouriture moins nourissante, et diminüer l'acidité des sucs qui font santir la faim : mais je ne parle pas de la sobrieté qu'il faut faire observer aux Anfans, je ne parle ici que de la sobrieté qu'il faut observer Soi-même.

     Ce seroit à un habile Médecin à bienpeindre, en Fizicien exact, tous les maux qui vienent de l'excez de nouriture. Mais rarement un habile Médecin et bon Ecrivain est assez bon Citoyen, pour antreprandre un pareil Ouvraje, qui diminueroit le nombre des Intampérans et des Malades. Il aime mieux amploïer son tems à guérir ceux qui sont malades d'intampérance. Et c'est pour cela qu'en atandant un meilleur Ouvraje de la part d'un pareil Medécin bon citoïen, je done cet Abrégé des

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maux dont prézerve la Sobrieté, et des grans avantajes qu'elle procure.

AVANTAJES DE LA SOBRIETE.

     1°. Vie très-longue. Or on fait combien une longue vie a d'avantajes sur une vie fort courte.

     2°. Vie plus saine, moins de maladies. et moins aigües.

     3°. Moins de maux de douleur, moins longs et moins sansibles.

     4°. Vie plus dispozée à la gayeté, et à mieux santir les plaizirs inocens.

     5°. Vie moins expozée aux excez des Passions, et par conséquent moins injuste.

     6°. Vie plus laborieuze pour l'utilité de sa famille, de ses amis, et de sa patrie ; et par conséquent plus bienfaizante, et plus digne du Paradis : Avantaje immanse.

     7°. Les Hommes conservent plus lontems de la vigueur dans le corps et dans l'esprit, du couraje dans l'ame ; et les Femmes conservent plus lontems ce qu'elles prenent pour leur

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grand mérite, c'est-à-dire tous leurs agrémens extérieurs ; elles conservent plus lontems leur santé, et du goût pour tous les plaizirs inocens, et surtout pour les récompanses de la Vertu.

MOÏENS D'AQUERIR L'HABITUDE
A LA SOBRIETE'.

     Il sambleroit d'abord, vu les grans maux que cauze l'Intampérance, et les grans avantajes que produit la Sobrieté, que les Homes devenant tous les jours plus prudans, tant par l'expériance des autres, que par leur propre expériance, devroient avoir aquis depuis lontems les moïens de conoitre dans chaque repas, ce qui sufit à leur bone santé ; et ce qui doit leur cauzer quelque mal.

     Il samble qu'atandu les considérations des maux qui suivent les Excez de nouriture, et les biens qui acompagnent la Sobrieté, nous devrions avoir aquis depuis lontems une force sufizante pour rezister au plaizir que nous santons à manger souvant dans chaque repas un peu trop, et

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quelquefois beaucoup trop. Il i a même des hommes assez sots pour se piquer de manger et de boire plus que les autres, qui mangent et boivent avec excez. Tel est notre panchant à chercher une sorte de gloriole, même dans l'Intampérance.

     Quoiqu'il en soit, il n'est que trop vrai qu'il i a peu de persones sobres, même parmi les Vieillards tel que je suis. Ainsi c'est en partie pour ma propre utilité, aussi bien que pour l'utilité des autres, que je me suis mis à écrire ces Observations.

PREMIER MOYEN.

Lire plus souvant les considérations
sur la Sobrieté.

     Il est certain que pour contrebalancer l'efort que fait sur notre ame le dezir du plaizir prézent, de continüer à manjer et à boire avec quelque excez, il faudroit exciter alors en nous, d'un coté la crainte des diférens maux que cauzent ces excez réitérez, et de l'autre un nouveau dezir des grans avantajes de la Sobrieté.

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     Il est bien vrai que si nous avions dans ce moment un souvenir vif et bien pressant de ces maux et de ces biens, la seule crainte des maux sufiroit pour nous tenir dans la Sobrieté. Tel est le souvenir vif et pressant de la douleur d'un Gouteux, qui ne fait que sortir des douleurs de la goute : vous l'invitez envain à boire d'excelant Vin de Champagne : le souvenir de la douleur passée, est ancore trop vif et trop prézant à son esprit : il est sobre alors, par la seule crainte de la douleur.

     De-là il suit que c'est une pratique utile, surtout pour les jours que l'on doit diner chez les autres, de relire au-moins le chapitre des maux que cauzent les plus petites intampérances réïtérées.

SEGOND MOÏEN.

Semaine fort sobre et fort saine, comparée
à une Semaine moins sobre et
moins saine.

     Pour conoitre bien distinctement l'état de santé le plus parfait, il seroit

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à-propos de remarquer comant l'on se trouve dans une semaine, où l'on croit avoir jeuné un peu trop tous les jours, ou avoir pris chaque jour un peu trop peu de nouriture ; et comparer cet état avec celui où l'on croiroit avoir manjé un peu trop, durant tous les jours d'une autre semaine.

     De-là on pouroit conclure à-peu-prez, de quel coté il vaut mieux pancher ; ou au trop, ou au trop peu de nouriture. Je remarque jusqu'ici, que moins je mange, mieux je me porte, plus je me sens de force et de legèreté : aparament, parce que j'avois pris trop de nouriture auparavant.

TROISIEME MOIEN.

Manger souvant seul.

     Il est certain que le seul moïen d'avoir plus de facilité à rezister au dézir de trop manger, c'est de se lever de table quand on croit avoir assez pris de nouriture. Ainsi il est à-propos de manjer souvant seul, et de ne faire qu'un repas. Car alors il

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n'i a chaque jour qu'une ocazion de manjer trop.

     Il est vrai que l'on peut manjer un peu plus en compagnie, sans manger trop ; parce que le plaizir qui rézulte de la compagnie, aide à la digestion et à la transpiration.

OBJECTION I.

     J'ai remarqué en lizant Lessius et Cornaro, que parmi les avantajes qu'ils atribüent à la Sobrieté, ils apuïent tous deux particulièrement sur l'humeur gaye, ce qui seroit efectivement un furieux avantaje pour le bonheur du total de la Vie. Et à dire la vérité, j'ai remarqué souvant que les jours où je mange le moins, je me trouve non seulement plus de nèteté et de pénétration d'esprit, mais ancore plus de gayeté dans l'humeur : mais cepandant on observe que les gens renomez pour aimer la table, et qui prènent souvant une nouriture excessive, ou qui boivent trop, passent pour ètre plus joyeux.

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REPONSE.

     1°. Il est vrai qu'ils sont plus joyeux à table, mais hors de-là ils sont abatus, pezans, et de mauvaize humeur.

     2°. Ils sont beaucoup plus sujets à diverses incomoditez, goutes, gravèles, coliques, hémoroïdes, ce qui gâte bien la vie et l'humeur.

     3°. Ils ne sont guères bons qu'à table ; ils ne sonjent guères à se bien aquiter des Amplois Publiqs ; ils ne sont presque d'aucun secours pour leurs familles, ni pour leurs amis : il arive même assez souvant, lorsqu'ils ont de l'esprit, de l'amploïer à médire des homes estimables, et des chozes estimables qu'ils ne conoissent point : ce sont dans le fond des fainéans fort méprizables.

OBJECTION II.

     Il i a une infinité de persones qui se portent bien, et qui ne sonjent jamais à observer aucune règle de Sobrieté, ni à faire un exercice sufizant

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pour faciliter la transpiration : donq toutes ces atansions sont inutiles.

REPONSE.

     1°. La conséquanse n'est pas juste pour tout le monde,

     2°. Il n'est pas vrai qu'ils se portent toujours bien, toute leur vie. Or qu'ils examinent les prémières cauzes de leurs maladies, ils trouveront presque toujours que c'est, ou l'excez de nouriture, ou défaut d'exercice sufizant, et le défaut de transpiration sufizante, qui en sont les cauzes.

     3°. Que l'on examine bien la conduite de ceux qui sont rarement incomodez, et l'on trouvera que sans i panser ils sont sobres, et qu'ils font sans i panser un exercice sufizant.

     4°. Après tout, ces conseils ne sont destinez que pour ceux qui veulent diminüer le nombre de leurs maladies, et se conserver lontems dans une santé parfaite : et c'est même pour leur aider à i mieux réüssir, que j'ai fait imaginer et exécuter la Machine apellée Fauteuil de poste.

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FAUTEUIL DE POSTE.

Machine pour guérir et pour éloigner
les maladies que cauzent l'excez de
nouriture, la vie trop sédentaire,
et le défaut de transpiration sufizante.

     Feu Mr. Chirac grand Médecin, et beaucoup d'autres habiles Médecins, ont observé que le mouvement que reçoit le corps dans une Chaize de poste qui roule rapidement sur le pavé durant pluzieurs jours, peut ètre regardé comme un excèlent remède contre beaucoup de maux que l'on atribuë à la mélancolie, aux vapeurs, à la bile, et aux obstructions du foye, de la rate, et des autres glandes du bas-ventre.

     Ces maux ne viènent efectivement la plupart que des obstructions et des ambaras qui arivent dans les glandes, et autres parties des viscères. Ces obstructions arivent plus souvant à ceux dont le sang est trop épais, et apauvri des parties d'air qui font les esprits animaux, et qui

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augmantent le ressort du sang.

     Or d'un coté les obstructions des petits canaux des glandes se dissipent souvant par les seules secousses et par les seuls tremoussemens rapides que cauze la Chaize de poste à tout le corps, qui les comunique nécessairement à ces glandes : et de l'autre, ces secousses subites et continuës oblijent la poitrine à respirer plus fortement et plus fréquament, et à faire passer plus d'air dans le sang. Elles cauzent ancore un efet salutaire : c'est une plus abondante transpiration du trop-plain de notre sang, ce qui fait que notre corps ne retient des parties de la nouriture, que cèles qui lui sont nécessaires pour réparer les forces perduës : et l'on sait que ce trop-plain du sang, et des autres liqueurs, étant retenu dans le corps, doit cauzer tantôt des fièvres, et tantôt des rumes, des rumatismes, des fluxions sur diférantes parties du corps.

     Ces efets des obstructions des glandes, des viscères, arivent plus souvant à ceux qui prènent plus de nouriture, et qui font moins d'exercice

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qu'il ne convient à leur santé : et ceux-là sont en grand nombre, surtout dans les villes.

     Mais comme le remède de la Chaize de poste est cher, et ancore plus ambarassant, j'ai pansé que l'on pouroit i supléer par un Fauteuil afermi sur le chassis, qui cauzeroit ces secousses fortes et vives.

     On poura diminüer ou augmanter la vitesse et la force des secousses de la Machine, soit en faizant augmanter ou diminüer la vitesse de l'action de celui qui fait tourner la prémière roüe, soit en éloignant ou en aprochant le Fauteuil du pivot qui sert de centre de mouvement au chassis mobile de la Machine, et cela selon que le Malade le demandera : et même un careau de plume sur le Fauteuil, diminüera aussi la force du tremoussement.

     Il faudroit je croi que cete Machine fût en plein air dans un jardin en Eté, ou dans une sale en Hiver ; mais toujours dans un air renouvélé, et tempéré par le feu.

     Ce sont les gens riches et sédentaires qui sont les plus sujets à ces

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obstructions, et à ce défaut de respiration et de transpiration sufizante. Quelques-uns d'entre eux pouroient avoir de pareilles Machines chez eux, tant pour eux que pour leurs amis : mais les Apoticaires et les Chirurgiens en auroient aussi pour le Publiq.

     Les persones saines pouroient s'en servir pour supléer à l'exercice qu'ils ne sauroient faire pour conserver leur degré de santé, les autres pour éviter les saignées de plénitude. Ce remède augmanteroit leur respiration et leur transpiration : et les Malades pouroient recouvrer ainsi, les uns prontement, les autres peu-à-peu, leur santé.

     Pour la simple conservation de la santé contre les maux menacans, il sufira à la plupart d'uzer de cete Machine, deux ou trois jours d'une semaine, durant deux ou trois heures : mais à l'égard des Malades, comme il i a des maladies plus ou moins opiniâtres, les uns pouront se guérir en deux ou trois jours, par un tremoussement rapide de quatre ou cinq heures par jour ; les autres ne

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pouront santir des soulajemens fort sansibles, qu'en un plus long espace, et par des secousses moins fortes et moins vives.

     Il pouroit bien ariver que ce remède ou ce prézervatif seroit salutaire pour un beaucoup plus grand nombre de maux, que l'on ne s'imagine ; parce que les cauzes les plus générales de nos maladies et de nos indispozitions, viènent ou du défaut de transpiration sufizante, ou des obstructions des glandes petites et grandes qui sont dans le corps : obstructions que nous ne saurions dissiper que par des secousses samblables à celles que donent ou l'amble d'un cheval, ou ces voitures de loüage qui vont fort vite, et qui sont un peu rudes.

     Il i a des gens qui pour leur santé ont bezoin d'aler à la chasse, et qui se trouvent mal dans les lieux où ils ne sauroient chasser. Or cet exercice de cete sorte de poste, pouroit supléer à ce défaut de chasse.

     Il i a des persones, ou infirmes, ou âgées, ou convalescentes, qui n'ont pas la force de marcher assez lontems pour faire un exercice sufizant

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pour leur santé. Or la Machine i supléera. Ils ne dépanseront dans cet exercice aucune partie de leurs forces, ce qui est trez-inportant.

     Il i a des persones qu'il est dificile de saigner par précaution, sans risquer de les estropier. Il i a des femmes qui, surtout en certain tems, ont bezoin de l'efet de la saignée. Or cet exercice, joint à la diète, peut i supléer sans aucun danjer.

     La Goute est une obstruction dans les parties mambraneuzes et tandineuzes. Les accez viènent, ou faute d'exercice sufizant, ou faute d'assez d'air dans le sang, et de respiration assez fréquante et assez forte, pour mettre dans le sang assez d'air et assez de ressort, pour faciliter la circulation des liqueurs dans les petits canaux des extrémitez : or en uzant quelquefois de cet exercice, les Gouteux auront moins de ces accez, moins longs et moins douloureux.

     Je croi bien que dans les Péis fort chauds, comme entre les Tropiques, cete Machine seroit inutile, à cause de la grande transpiration : mais par une raizon contraire, elle doit ètre

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nécessaire dans les Péïs froids, où l'on mange plus que dans les Péïs chauds, et où la transpiration n'est pas quelquefois assez abondante.

     Il pouroit bien ètre que la raizon pour laquèle les Habitans des Péïs froids sont plus laborieux que ceux des Péïs chauds, c'est que faute de transpiration sufizante ils santent une inquietude corporèle, qui les porte à une sorte d'action qui aide leur transpiration.

     Cete Machine seroit nécessaire dans les Comunautez Religieuzes, surtout pour les Gens d'étude, qui n'ont point d'exercice corporel sufizant.

     Comme cete Machine fera moins de bruit qu'une Chaize de poste sur le pavé, un Ministre indispozé assis sur ce Fauteuil, poura facilement se faire lire les Lettres, les Placets, les Mémoires, ou s'en faire randre compte par ses Comis, et leur dicter les Réponses et les autres Dépêches. Il remetra ainsi un degré de mouvement et de circulation nécessaire à son sang, et à ses autres liqueurs, que le repos excessif de sa chaize

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lui auroit peu-à-peu fait perdre. D'ailleurs le grand âge des bons Ministres ne leur laisse pas souvant assez de force, ni le Ministère assez de loizir, pour aider la transpiration par la promenade à pied ou à cheval. Or la Machine supléera avantajeusement à la foiblesse de leur âge, et au défaut de leur place ; et fera ainsi durer la vigueur du corps et de l'esprit dans les vieux Ministres, et les randra plus lontems plus sains, et par conséquent plus utiles à leur Patrie.

     Le mouvement horizontal du Fauteuil par allées et venuës, poura sufire pour produire un trémoussement assez vif dans toutes les glandes des viscères, pour faire circuler leurs sucs, pour augmanter la transpiration, et pour lever les obstructions. Mais outre le mouvement horizontal de droite à gauche, la Machine done ancore un mouvement vertical de la tête aux pieds : ce sont les deux mouvemens de la Chaize de poste, et plus comodes et plus sains, en ce que l'on peut facilement, les augmanter

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et les diminüer. Au lieu d'un homme qui fait mouvoir la manivelle de la roüe qui remüe le chassis par allées et venües, on poura faire mouvoir cete Machine par un poids tel que celui qui fait aler le tourne-broche : ce poids poura même ètre suspandu dans une chambre voizine. Il est vraisamblable que la Machine se perfectionera de jour en jour, tant pour la santé, que pour la comodité.

     Mais pour bien conduire ce remède, il faut, surtout dans les commansemens, un Médecin habile, qui puisse en observer exactement les diférens efets, prolonjer ou diminüer la durée du mouvement chaque jour, prescrire les heures les plus propres, diminüer ou augmanter la force et la vitesse des secousses, et le reste du régime journalier. Car les meilleurs remèdes pris à contretems, loin d'ètre salutaires, deviènent nuizibles.

     On dit que les Anglois sont plus sujets que les François, à tout ce qui peut ètre atribué aux obstructions qui cauzent les mélancolies ;

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parce qu'ils sont mangeurs ancore plus excessifs de viande, que les François. Aussi ce fut un Anglois mélancolique que feu Mr. Chirac, à ce qu'il m'a dit, guérit à Montpellier, par le mouvement de la Chaize de poste qu'il lui conseilla.

     Il n'avoit pas imaginé qu'il fût possible d'exécuter une Machine, qui pût faire les mêmes efets ancore plus sains et plus comodes, que ceux que peut cauzer la Chaize de poste. C'est qu'il ne fezoit pas atansion à ce que peut un excèlant Ingénieur Machiniste, tel qu'est Mr. Duguet ; qui a volontiers antrepris d'invanter la Machine, et de la faire exécuter d'une manière qu'elle puisse facilement ètre démontée, transportée et remontée. Il m'en a déjà fait voir un prémier essai, qui m'est garant du succez de son antreprize.

     A Paris 20 Décembre 1734.

AVERTISSEMENT.

     La Machine a été exécutée avec

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succez, et l'on nous assure qu'il y en a déja de pareilles dans les Péïs Etranjers, à La Haye, en Alemagne, sur le Rhin, à Berlin, à Bruxelles, et à Londres.

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ARTICLES FONDAMENTAUX
DE L'ETABLISSEMENT DE
LA DIETE EUROPAINE.

I.

     IL y aura dezormais, entre les Souverains d'Europe qui auront signé les cinq Articles suivans, une Aliance générale et perpétuèle.

     1°. Pour former le Corps Europain.

     2°. Pour avoir sûreté parfaite et perpétuèle contre toutes Guerres Civiles et Etranjères.

     3°. Pour avoir sûreté parfaite et perpétuèle de leur conservation personèle, et de la conservation de leur postérité sur le Trône.

     4°. Pour avoir sûreté parfaite et perpétuèle de la conservation de leurs Etats, et de leurs Droits en l'état qu'ils les possèdent actuèlement, en suivant l