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Titre  

Ouvrajes de Morale et de Politique, par Mr. l'abé de Saint Pierre de l'Académie Françèze. Tome XIV  
Auteur  

Abbé Castel de Saint-Pierre  
Publication  

Rotterdam : J.D. Beman, 1840. 288 pages  
Original prêté par  

Bibliothèque de Rouen  
Cote  

-  
Saisie et formatage par  

Dataland  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le  

15 avril 2009  
 

   
   

   


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Ouvrajes de Morale et de Politique, par Mr. l'abé de Saint Pierre de l'Académie Françèze. Tome XIV / par l'Abbé Castel de Saint-Pierre

 

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ECONOMIE

BIENFAIZANTE.

     PLUS je considére les grans et bons effets de l'Economie bienfaizante, plus je trouve qu'elle est importante pour augmenter le bonheur de chaque particulier ; Ainsi je suis etoné qu'elle ne nous soit pas recommandée autant qu'elle le mérite par les Auteurs qui ecrivent sur la vie hureuze.

     l'Econome bienfaizant n'est pas moins atantif à dépanser avec réson, qu'à epargner avec réson de quoi dépanser utilemant, il n'est pas moins atantif à augmanter ses revenus avec rézon qu'a les conserver dans leur antier, il suit la Rézon dans tout ce

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qui regarde ses revenus et sa dépanse.

     Suivre la Rézon c'est faire ce que nous conseillent nos trois vertus fondamentales, Prudance, justice et Bienfaizance, tant pour son propre bonheur que pour le bonheur de ses proches et de ses autres concitoyens, et pour mériter le Paradis pour ses bienfaits.

     l'Econome ne hazarde point son necessaire, ce seroit inprudance, mais pour augmanter sa fortune il hazarde ce dont il peut se passer, et c'est prudance : Tel est le Marchant sansé, le Laboureur prudant qui hazarde lors qu'il y a beaucoup à gagner et peu à perdre, et là ou il y à beaucoup plus à parier pour le gain que pour la perte.

     Augmanter sa fortune par des moyens injustes c'est une Economie vicieuze et inprudante, parce que les injustices sont punies dèz cette vie et dans la vie future.

     De là il suit que le particulier qui epargne et qui augmante son revenu, mais qui traite mal sa femme, ses anfans, ses domestiques, ses inférieurs,

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ses voizins, loin de pratiquer la vertu, fait injustices, puis qu'il fait contre un autre ce qu'il ne voudroit pas que l'on fit contre lui s'il etoit à leur place ; ce n'est pas Economie digne de loüange, c'est avarice digne de blâme.

     Celui qui avec son Economie va jusqu'au bout de l'année sans anprunter, sans devoir rien aux marchards, mais sans rien donner aux familles malhureuzes, sans faire crédit à ses debiteurs, sans aucune libéralité, n'est que juste, mais il n'est pas bienfaizant ; Ainsi il ne mérite ni loüange ni aucune autre récompanse, ni en ce monde, ni en l'autre.

     Celui qui epargne sur sa dépanse la dixième partie de son revenu, et qui par ce moyen fait crédit à ses debiteurs, soulaje de pauvres familles et fait de petits prézans qui font grand plézir, sur tout quand ils sont bien placez, se procure une réputation précieuze et plusieurs agrémans dans cette vie, et amasse de bonnes oeuvres qui sont le seul fondemant de l'espérance du Paradis, espérance qui par elle mème, lors qu'elle est vive et fréquante, est un des plus grans plézirs de la vie prézante.

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     Cet Econome evite aizémant de petits procèz avec des personnes injustes en relachant par bienfaizance sur ce dizième quelque choze de ses droits, et rand ainsi sa vie douce et sans contansion.

     Les pertes inopinées qu'il fait dans son revenu, lorsqu'elles sont au dessous de ce dixième, ne lui sont pas fort sansibles.

     Il en est plus facilemant bon mari, bon ami, bon maitre, bon voizin, quand il leur rand plus qu'il ne leur doit.

     Il sera ainsi et passera pour homme de bon comerce qui rand toujours plus qu'il ne resoit, et sera toujours plus déziré que les autres, ce qui est d'un grand agrémant journalier dans la vie.

     Sa réputation de juste et de bienfaizant lui randra faciles des afaires que les autres trouvent trèz dificiles, et ce sont des plézirs trèz sansibles.

     Si l'Econome epargne, s'il conserve c'est avec rézon, puisque c'est pour lui et pour les autres, s'il augmante ses revenus, c'est avec rézon pour avoir le plézir d'être ancore plus Bienfaizant.

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l'Econome vertueux évite les dépanses de vanité et de magnificence ou l'on ne prouve aux autres que la grandeur de ses revenus, il se pique d'épargne et d'Economie, parce qu'il veut avoir dequoi pratiquer la Bienfaizance.

OBJEXION I.

     Ce projet d'Economie que vous propozez de rezerver le dixième de son revenu pour être plus que juste, pour devenir d'un comerse trèz dézirable, pour avoir le plézir le long de l'année de faire pluzieurs grans plézirs à de pauvres familles, pour avoir le plézir de faire de petits prézans, pour éviter avec les marchans, avec les ouvriers et avec des voizins injustes des contestations, en cedant ou en donnant un peu plus que le juste pour avoir la paix, et le plézir d'espérer de grandes récompanses dans la vie future. Ce projet, disje, seroit trèz facile à exécuter pour une personne qui n'a point ancore fait l'etat de sa dépanse ordinaire, ou a qui il vient d'arriver une succession ; Mais vous m'avouerez qu'un pareil projet sera trèz dificile pour une autre personne

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qui depuis longtems a formé sa maison et son etat de dépanse annuelle en nombre de domestiques et de chevaux sur le total de son revenu efectif, et mème souvant un peu au delà de ce revenu annuel, bien loin d'en rezerver le dixième pour les plézirs de la vertu de bienfaizance.

     Car pour faire un retranchemant pareil dans sa dépanse, il faudroit que par des retranchemans il avouât publiquemant, qu'il s'etoit méconté, soit sur le montant de son revenu, soit sur le montant de sa dépanse ; car ce retranchemant est un aveu formel de ce méconte, et cet aveu est trèz pénible et honteux pour quiconque veut être estimé plus sage et plus riche en revenu que ses pareils.

REPONSE.

     Je conviens que cette Dame, que ce Ségneur sera estimé moins riche par le peuple qui estime les hommes par la quantité de leur revenu, par la grandeur de leur dépanse ; Mais vous m'avouërez qu'avec le retranchemant de la dixième partie de sa dépanse elle sera estimée par les connoisseurs beaucoup

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plus bienfaizante que ses pareilles, et que par ses oeuvres de bienfaizance envers ses proches, ses voizins et anvers les pauvres, elle aura beaucoup plus de droit d'espérer dans cette vie plus d'estime, de considération et d'affexion de la part des personnes avec qui elle est en comerce, et de la part des plus sages et des plus vertueux, et plus de fondemant d'espérer le Paradis dans la vie future, que celles de ses pareilles en revenu qui n'ont pas destiné cette dixième partie de leur revenu en oeuvres de bienfaizance et pour des dépanses necessaires trèz inprévuës.

     Si l'on veut bien examiner les sources de la corrupsion de nos moeurs, on verra que la plus fréquante vient du défaut d'Economie du dixième de son revenu, pour pouvoir faire des oeuvres de bienfaizance et pour devenir ainsi plus juste et plus honnète homme, pour devenir ainsi femme plus juste et plus vertueuze, et sur ce pied là il sànble que l'Economie est une vertu fondamentale qu'on peut faire pratiquer par les anfans, en leur faisant epargner tous les mois le dixème de leur argent, et en le leur faisant anploïer

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en petits prézans et en petites aumones : Or par cette raizon cette vertu devient plus rare dans le comerce des jeunes gens mal élévez à la vertu.

OBJEXION II.

     Vôtre conseil est trèz raizonable, on n'en seroit que plus hureux en cette vie prézante et dans la vie future si on le suivoit, j'en conviens, mais je ne suis pas la maitresse de la dépanse de la maison, c'est mon mari.

REPONSE.

     I. Ce conseil vous regarde aussi, puis qu'il regarde ce que vous dépansez au jeu et en habits ; Or pourquoi ne pas epargner au bout de chaque mois, au bout de chaque année un dixième de cette dépanse pour avoir les moyens de pratiquer davantage la bienfaizance : Cette pratique seroit, si vous voulez, le denier de la veuve, mais elle n'en seroit que plus méritoire et à l'égard du Monde et à l'égard de Dieu.

     II. Vous qui trouvez ce conseil si rézonable ne dézireriez vous pas que votre mari le suivit pour en être plus estimable ? Or pouvez vous jamais lui

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donner ce conseil avec plus d'eloquance et le randre plus persuazif qu'en lui laissant voir que vous le pratiquez ?

     III. Vous qui convenez que pour obtenir le Paradis il faut au moins pratiquer l'essantiel de notre religion, et que l'essantiel consiste dans la pratique de la charité bienfaizante contenuë dans l'unique precepte raporté dans St. Mathieu 7 : 12. Faites donc POUR les autres tout ce que vous voudriez qu'ils fissent POUR vous s'ils étoient à votre place et vous à la leur, car en cela consiste la Loi et les Profètes.

     Ce qui est Loi révélée est aussi Loi démontrable par les lumieres de la Loi de la Rézon universelle, et c'est en quoi consiste la Loi naturelle, en vertu de laquelle les justes et bienfaizans qui vivoient avant la Révélasion ont obtenu le Paradis.

     Or vous paroit-il raizonable d'heziter dans le choix de l'anploi de votre dixième, quand vous pouvez en aquérir une grande récompanse eternelle des plézirs eternels, vous dont l'esprit est un Etre sansible et immortel, et qui comme plus parfait subsistera

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au moins autant que la matière de votre corps qui, quoique moins parfaite, subsistera eternellemant ?

     Celui qui se contante de randre ce qu'il doit, mérite t'il quelque loüange ou quelque récompanse ? Celui qui pour plaire à l'Etre infinimant parfait, fait plus pour les autres qu'il ne leur doit, ne mérite t'il pas seul et loüange de la part des hommes, et récompanse de la part de Dieu ?

     Ces reflexions ne s'adressent ni a ceux qui sont assez malhureux pour ne rien espérer aprèz leur mort, ni a ceux qui n'ont jamais fait atansion aux qualitez essantièles à l'honnète homme, ils ne voudront jamais epargner dequoi exercer la bienfaizance, sans la quelle neanmoins on ne peut ni se faire dézirer en cette première vie, ni obtenir le bonheur destiné aux bienfaizans dans la vie future.

SANTIMANT DE PLINE.

     A propos de cette pratique économique qui regarde le retranchemant de la dépanse ordinaire, pour avoir dequoi exercer la libéralité et les autres parties de la bienfaizance. Un des amis

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de Pline le jeune le loüoit dans une de ses lettres d'un grand prézant qu'il avoit fait à une personne de mérite, en lui disant qu'il ne comprenoit pas commant avec son revenu il pouvoit faire si souvant des prézans et des aumones si considérables : Voici ce que Pline lui repondit.

     Ce qui me manque du coté du revenu pour faire de petits prézans le long de l'année, je le trouve dans la frugalité de ma dépanse journaliére et dans la médiocrité de mon domestique, source la plus assurée de la libéralité. Il paroit par cette réponse que Pline aimoit beaucoup mieux se distinguer par un peu de liberalité que par beaucoup de magnificence.

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LETTRE
SUR LES
EXTRAITS.

     Je voi avec plézir, Madame, par vos deux pages d'Extraits de plusieurs bons Auteurs, que vous avez anfin pris le moyen le plus propre pour augmanter beaucoup en peu de tems votre esprit, et sur tout votre discernemant qui est destiné à découvrir dans la conduite journalière, ce qui est de plus utile au bonheur de votre vie prezante, et de votre vie future. C'est que l'esprit qui manque de ce discernemant, et qui ne va pas vers le plus inportant au bonheur, est l'espèce d'esprit le moins estimable, il s'égare et égare les autres, en s'eloignant de la Rézon Universelle qui ne tand qu'à l'augmantasion du bonheur.

     Vous allez donq augmanter tous les jours sansiblemant votre Rézon, votre Sagesse ; Or votre Sagesse peut elle augmanter

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tous les jours dans la speculasion qu'elle n'augmante aussi un peu dans la pratique, et cette pratique de Rézon peut elle augmenter sans voir augmanter aussi votre bonheur, c'est à dire, sans joüir avec plus de calme et de sansibilité de tous les plézirs innosans de votre condision, et sans avoir aussi une espérance plus vive et plus agréable d'un avenir délicieux, et par conséquant sans avoir des consolations sufizantes pour moins soufrir les petits maux, et pour mieux gouter les déplaizirs passajers de cette vie.

     Par le nombre et la nature de ces Extraits, il m'a paru que vous êtes un peu plus touchée des pansées agréablemant ecrites, que des pansées, ou il y a plus d'utile que d'agréable.

     Les anfans, à cauze de leur peu de Raizon, cherchent plutôt l'agréable prézant, que l'utile qui est un plus grand agréable, qui n'est qu'avenir. Ce qui seroit à dézirer, c'est que les bons Auteurs joignissent toujours le trèz utile, au trèz agréable, et s'eforfassent à donner plus d'agrémant aux pansées les plus utiles.

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     C'est un défaut de Sagesse et de Raizon, de donner trop d'estime à l'agréable prézant, et d'estimer peu le plus utile qui est beaucoup plus agréable, et plus durable, mais qui n'est que futur.

     Le Sage ranplit le plus qu'il peut la plus grande partie de sa vie de plézirs innosant, antre lesquels il compte le plézir que donne l'espérance d'une vie heureuze et eternelle, que l'on ne peut aquérir que par des oeuvres journalieres de Justice et de Charité bienfaizante.

Utilité de cette Métode.

     I. Faire des Extraits des bons livres de Morale est une occupation qui, d'un coté, vous deviendra aussi facile et du moins aussi agréable que vos ouvrages des mains, et de l'autre, incomparablemant plus utile.

     II. Vous serez bien moins dépandante de la Société du grand monde, vous saurez que vous retrouverez avec plézir votre cabinet, et les belles pansées des plus grans Esprits qui vous ont précédé, et quand vous serez

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moins dépandante et avec plus de merite, vous en serez plus dézirée de vos amis.

     D'ailleurs le grand monde est souvant d'une grande dépanse, et ne convient guères aux fammes quand elles aprochent de trante cinq, ou quarante ans, parce que les hommes ont plus d'atansion pour les plus jeunes, et pour les plus belles : Cepandant si les Dames n'ont commansé dèz vint ans ou vint deux ans à cultiver leur Raizon par la métode des extraits des bons livres, elles demeurent toute leur vie dans l'anfanse sur beaucoup de sujets inportans, et ce sont à la fin tout au plus ce qu'on nomme des Caillettes de quartier, sans autre distinxion entre leurs pareilles ; C'est que l'esprit ne s'elève que par le commerce journalier avec les persones ou du moins avec les ouvrages d'un esprit elevé.

     III. Ces Extraits, sur tout si vous les rélizez de trois en trois mois, vous mettront bien mieux en etat de converser agréablemant avec les hommes les plus spirituels et les plus sansez qui font la réputation des autres, il vous sera plus facile de leur faire des

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questions convenables et inportantes, et de profiter ainsi agréablement de toutes leurs découvertes, et de leurs lumières.

     IV. A force de voir de beaux endroits on se forme, sans y panser, le goût du beau, du grand, du plus estimable, et l'on apersoit bien plus facilemant les défauts de justesse de plusieurs beaux morceaux, et les moyens de les rectifier.

     V. Quand vous aurez ainsi cultivé votre Rézon deux ou trois ans de suite, vous vous apersevrezvous mêmes, par la comparaizon de vos premiers Extraits, et de vos premieres Reflexions avec vos nouvelles Réflexions, de l'accroissemant de la justesse de votre esprit ; Mais ce qui est de plus inportant, vous vous apercevrez, et les autres ancore plus que vous s'apercevront de l'accroissement de cette partie de la bienfaizance que l'on nomme politesse, ou comerce agréable et utile.

     Cette distinxion vous procurera beaucoup d'agrémans dans cette première vie, et la pratique de cette bienfaizance pour plaire à Dieu vous

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donnera beaucoup de contantemant prézant, et beaucoup plus de fondemant pour espérer les joyes de la vie future, et vous serez ainsi en peu de tems beaucoup plus hureuze, et beaucoup plus estimable et aimable que vous n'ètes.

     Je vous felicite, Madame, de ce que vous avez trouvé le moyen de vous aproprier ainsi les pansées les plus précieuses des plus grans, et des plus beaux esprits ; Vous vous amuzez agréablemant en vous instruizant de ce qu'il y a de plus inportant, au lieu que les Dames qui lizent sans rien écrire de ce qu'elles lizent, avancent peu du coté de la Rézon, et ne pansent presque en tout que comme des anfans, et ne parviennent qu'à un degré de réputasion et de bonheur peu dézirable en comparaizon du degré ou elles seroient arrivées, si elles avoient anployé plus utilemant leur tans.

Moyens de perfexioner la Métode des
Extraits.

     I. Ceux qui ne cherchent, non plus que les anfans, que des plézirs présans

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sonjer à l'avenir, ne lizent que des Romans, des Comédies, des Contes de Fées, nouriture d'anfans, mauvaise nouriture et propre à randre l'ame inpasiante, malsaine ; Aussi n'ont ils rien à observer, ni à retenir de ces sortes d'ouvrages.

     De là il suit que pour augmanter votre sagesse, c'est à dire pour perfexioner votre discernemant sur le bon et sur le meilleur, sur l'utile et sur le plus utile, vous devez plutôt choizir de faire des observations sur les livres des Filozofes moraux, ou il y a plus de Rézon que sur les autres.

     C'est la Rézon la plus eclérée sur les biens et sur les maux, qui nous est la plus inportante pour nous conduire vers le plus grand bonheur, soit pour cette première vie pour multiplier et augmanter nos plezirs, soit pour obtenir un bonheur eternel dans la segonde vie, par la pratique des oeuvres diverses et journalières de justice et de bienfaizance, pour imiter l'Etre bienfaizant qui nous donne libéralement tous nos petits et nos grans plézirs.

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     II. Il y a des livres ou la Rézon est souvant mèlée avec le Fanatisme des ignorans ; C'est à vous avec votre bon esprit d'en extraire les androits les plus raizonables et les plus utiles, et il vous arrivera même que des pansées communes, fausses, inutiles vous en feront naître de nouvelles, de justes et de fort inportantes, que vous aurez soin d'écrire, et qui vous seront plus utiles que des pansées des autres lors qu'elles n'ont pas ancore eu le loizir de devenir antièremant les vôtres.

     Comme on a plus de loizir à la Campagne, vous pouvez mettre ce séjour beaucoup plus à profit pour avancer les découvertes que le séjour de la ville, qui sert à rectifier par la communication, ce que l'on a trouvé à la Campagne par la méditation et par la lecture.

     III. Les androits des livres ou l'on ne trouve que de l'agrémant et de l'esprit ne valent pas toujours la peine d'être copiez, mais seulemant ceux ou l'utile et le raizonable est lié avec ce qui s'y trouve d'agréable.

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     IV. Il seroit à souhaiter, pour augmanter votre esprit et votre sagesse, que vous fissiez vos efforts pour embellir ces beaux et bons endroits que vous aurez extraits, et pour les randre ancore plus utiles par des nouvelles aplications à la conduite journalière, pour pratiquer plus exactemant, plus fréquemmant et tous les jours la Justice et la Bienfaizance.

     Il y a de bons Livres qu'il sufit de lire une fois, il y en a d'autres dont il est utile d'en lire et d'en rélire plusieurs Chapitres toute la vie, et sur tout vos propres recueils, lors que vous les aurez perfexionnez dans cinq ou six ans.

     V. Vous profiterez moins de vos bonnes Observations, en multipliant vos lectures, qu'en ajoutant vos méditations sur ce que vous avez déja observé.

     VI. Une preuve que vous aurez fait du progrez dans la Sagesse, c'est si vous diminuez tous les ans le nombre de vos observations agréables pour augmanter le nombre des plus utiles.

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     Souvant le brillant peu utile nous séduit au point que nous le préférons au plus utile ; C'est anfance de l'Esprit, C'est manque de discernemant ; C'est inprudance de préférer le bel Esprit au bon esprit.

     VII. N'écrivez que les véritez qui consolent ou qui donnent de la joye, qui est la seule choze dézirable ; C'est ce que nous conseille la véritable Sagesse, amuzemans journaliers, plézirs innosans, joyes innosantes, espérances immanses.

Diférances antre les pansées belles et les
pansées jolies.

     Il faut distinguer deux sortes de pansées ; Les unes expriment des santimans soit nobles et élévez, soit bas et méprizables : Les autres n'expriment que des véritez ou des maximes générales. Je parlerai ailleurs des santimans qui s'expriment par les paroles mêmes de ceux que l'ont fait parler.

     L'idée du Beau dans tout ce qui plait à l'esprit, anferme l'idée de quelque choze de grand, d'inportant à l'augmantation du bonheur.

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     L'idée du joli dans ce qui plait à l'esprit ranferme l'idée de quelque choze de petit, de peu inportant.

     Ainsi une pansée est belle à proporsion qu'elle paroit ranfermer quelque choze de nouveau, de grand, d'inportant.

     Une pansée est jolie à proportion qu'elle paroit nouvelle, Jolimant exprimée, et sur tout à la portée de ceux qui la lizent.

     De là il suit que ce qui est Beau ou joli à certain degré ne l'est presque jamais au même degré pour les lecteurs de diférans degrèz de lumière ; Car ce qui est trêz nouveau pour les uns, ne l'est pas pour d'autres, et même est souvant trèz commun pour quelques autres.

     Les jolies pansées, ou il n'y a que de l'Esprit, et qui ne sont que des véritez peu inportantes, plaizent sur tout à ceux qui ne cherchent à briller que par la nouveauté, par l'Esprit.

     Celles ou il y a du bon Esprit, de l'utile, de l'inportant au bonheur, qui sont propres à faire gouter la supériorité que donnent la douceur, la patiance, le pardon des injures, l'indulgence

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pour les défauts, l'atantion à faire plézir à tout le monde, sur tout aux plus malhureux et à ceux à qui nous devons le plus. Voilà les plus belles.

     Le grand Esprit, le grand savoir, le grand pouvoir ne sont point des qualitez estimables ni loüables qu'a proportion qu'elles sont anploïées à l'augmantation du bonheur des autres : Car ces prétandus grans avantages seroient trèz pernicieux et trèz odieux s'ils ne servoient qu'à augmanter les malheurs de nos concitoyens.

Cet Extrait est d'un Livre Anglois du
Docteur Suif, fait par Madame la
D. D.

PENSEES BELLES.

I.

     Celui qui avouë qu'il a eu tort ne prouve t'il pas avec modestie qu'il est dévenu plus raizonable, et par conséquant plus estimable.

II

     Un moyen seur d'avoir un grand

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avantage et une grande supériorité sur celui qui nous ofance, c'est de l'excuzer et de lui pardonner.

III.

     Lors que l'on voit un pauvre fort touché de reconnoissance, on peut juger qu'il pratiqueroit volontiers la générozité, s'il étoit riche.

IV.

     Rien peut-il paroître fort grand sur la terre à celui qui mezure son ambition à son inmortalité ?

V.

     Lors qu'un malhureux est sécouru, lors qu'une personne de mérité et modeste est placée, lors qu'une axion de vertu est publiquemant récompansée, l'homme de bien en sant de la joye ; C'est que le bonheur des autres est bonheur pour le bienfaizant.

VI.

     S'il y a des opinions populaires qui méritent d'être examinées par ceux,

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qui ont plus de lumières que les autres, ne sont ce pas celles que personne n'examine ?

PANSEES JOLIES.

I.

     Une femme ne devroit pas plutôt se croire fort estimable pour sa grand beauté, qu'un Ministre se croire fort loüable pour son grand pouvoir.

II.

     Les pansées diférantes doivent être dispozées dans un Poëme comme les diverses fleurs dans une guirlande, il faut choizir les plus belles, et puis les aranger de façon qu'elles se prètent mutuellement du lustre.

III.

     Les femmes qui ne sont que jolies ne sont souvant que des enigmes qui amuzent les curieux jusqu'à ce qu'ils les ayent dévinées.

IV.

     L'agrémant de la conversation n'est

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d'ordinaire qu'un exercice délicat de discours de Politesse, ou il ne faut pas chercher une exacte vérité.

V.

     Un moyen seur de plaire à celui qui parle, c'est d'appuyer son avis.

VI.

     Qui sont ceux qui doivent être le plus soupsonnez du caractère du fripon ? Ne sont ce pas ceux qui vivent volontiers avec lui ?

QUESTION.

     La quelle choiziriez vous antre les belles ?

     La quelle choiziriez vous antre les jolies ?

AVERTISSEMANT.

     Voici ancore un extrait de quinze ou seize Santances morales sur les quelles on demande les deux qui vous plèzent le plus, et les deux qui vous paroissent les plus inportantes.

[p. 27]

I.

     Toutes les pansées estimables doivent vizer à l'augmantation du bonheur.

II.

     Il faut de la solitude pour réfléchir, pour faire des Observations ; Car c'est avec les réfléxions et avec les Observations ecrites sur les sujets les plus inportans, que l'on peut donner plus de force et de lumière à l'Esprit.

III.

     Plus on est jeune, plus on aime à gouter dans les Villes les plézirs innosans de la Société, plus on viellit, plus on est propre à gouter les plézirs tranquilles de la Compagnie et de la retraite.

IV.

     La vie mêlée de solitude et de Société, est la plus santie, la variété plait ; Ainsi elle augmante le bonheur.

[p. 28]

V.

     Il faut quitter avec regrèt ce qui plait pour être seur de le rétrouver avec plézir.

VI.

     Sans le facheux reméde de la privation, les jeunes gens uzent de bonne heure leurs gouts innosans, et sans goût il n'y a plus de plézirs à espérer.

VII.

     Le Saje ne fait que passer d'un plézir à un autre, il fait ainsi mieux qu'un autre randre sa vie hureuze.

VIII.

     L'amitié la plus agréable et la plus estimable est celle d'un mari et d'une femme dont la plus grande ambition est de disputer entre eux tous les jours à qui fera plus de Sacrifices à l'autre, tant pour ne point déplaire, que pour lui faire plézir, en sorte que chacun craigne d'être surpassé en atantion et en complaizance.

[p. 29]

IX.

     Le plus complaizant antre Epoux, le plus atantif à plére est certainemant le plus estimable, le plus rézonable et le plus hureux.

X.

     La vivacité du goût va en diminuant, alors la Raizon vient au secours. On fait par réconnoissance et par ambition vertueuze, ce que le goût seul faisoit faire dans les premiers tems.

XI.

     J'apelle ambition vertueuze dans une femme l'ambition d'être plus raizonable, d'être plus réconnoissante, d'être plus bienfaizante, que som mari, et alors l'estime réciproque fait goûter l'amitié réciproque, et voilà pourquoi je trouve cette amitié conjugale si estimable, sur tout lors qu'elle est constante et durable ; Car n'est ce pas un grand plézir, de se voir fort estimée d'une personne fort estimable, et si bonne amie ?

[p. 30]

XII.

     Pour conserver un goût réciproque, il faut avoir atantion à se quitter avec regret, et à éviter d'annuyer, il faut même se ménager des privations de présance par des occupations diférantes ; Il resteroit aux Epoux du goût réciproque dix fois plus long tems, s'ils savoient se ménager dix fois davantage, avec quelque pène, des privations et des absances.

XIII.

     Le plus bas degré de la vertu de la Société le moins aimable, c'est la vertu austère. Le plus sublime degré de vertu le plus aimable, c'est la vertu douce, gaye, indulgente qui goute et qui invite à gouter les plézirs innosans et à en remercier l'Auteur bienfaizant.

XIV.

     Il en faut toujours révenir à panser, que la vertu n'est point aimable si elle ne procure duplézir aux autres.

[p. 31]

XV.

     On méprize l'humeur, la secheresse qui réprennent, on respecte la douceur, le silance, la Rézon qui dézaprouvent.

XVI.

     Pour coriger èficacemant, et cepandant agréablemant, il faut commancer par loüer ce qui est de loüable, et montrer ce qu'on pouroit faire d'un peu mieux en tel cas, pour surpasser ses pareils, pour être plus aimé, plus estimé et plus hureux ; C'est qu'il faut toujours montrer l'augmantation de bonheur à celui qui vize toujours au plus grand bonheur.

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SUR
L'EDUCATION
DES
ANFANS

Chez les Maitres de Pansion.

     LA meilleure Education seroit celle d'un excèlant Colége, à cauze de la grande emulasion et des récompanses honorables et fréquantes que reçoivent les Ecoliers qui se distinguent et en vertu et en talans, et plus honorable pour le plus vertueux ; Mais jusqu'à ce qu'il y ait de tels Coléges, un Maitre de Pansion habile et vertueux peut faire lui méme chez lui un excèlant Colége en petit, pour un petit nombre d'Anfans de parans assez riches pour bien peyer d'excelans Précepteurs ; C'est à un pareil Maitre de Pansion que j'adresse ces Observations.

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Premiére Vérité Fondamantale.

     Il est certain qu'il y a pour les hommes une segonde vie eternelle et hureuze à esperer s'ils sont bienfaizans pour plére à Dieu dans cette premiere vie, qui dure si peu en comparaizon d'une vie de cent millions d'années.

     Il est de même certain, qu'il y a pour les mechans, les injustes, les malfaizans une vie très malhureuze à craindre après celle-ci, s'ils ne reparent pas leurs injustices.

Segonde Vérité Fondamantale.

     Il est certain qu'à tout pezer, l'homme de bien moins riche, distingué dans sa profession et parmi ses parcils par sa justice, par sa bienfaizance, et par la grandeur et l'utilité de ses talans sera plus hureux dans cette premiére vie que le mechant, l'injuste plus riche et sans talans ne le sera avec ses grans revenus et ses injustices, c'est à dire, que l'homme de bien santira moins de maux, de chagrins, d'inquiétudes, et goutera plus de plézirs

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et de joyes que le mechant dans le cours d'une vie egalement longue, et que quand même il arriveroit que le méchant, le malfaizant, l'injuste fût, à tout prandre, un peu plus hureux dans cette premiére vie que n'est le juste et bienfaizant, il seroit toujours vrai qu'à la mort il se trouveroit avoir pris un trèz mauvais parti, puis qu'il auroit perdu les joyes du Paradis, et qu'il auroit à craindre les punisions de l'anfer.

Troiziéme Vérité Fondamantale.
Bût de la meilleure Educasion.

     Il est certain que les parans, s'ils sont sajes, n'ont rien à dézirer de plus pour leurs anfans dans leur Educasion sinon qu'ils en sortent plus justes, plus bienfaizans, plus ranplis de connoissances, les plus utiles pour réüssir dans leur profession, qu'ils n'auroient pu faire dans toute autre Educasion, c'est à dire plus propres à devenir plus hureux dans leurs deux vies, plus aimables pour leurs parans, et plus estimables pour leur Patrie.

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ECLERCISSEMANS

     Les talans regardent les exercices de la Memoire, et les exercices qui procurent l'étanduë, la justesse et la pénétrasion d'Esprit ; Mais si ces talans sont conduits par l'inpasianse, par la colére, par l'amour emporté, par l'avarice crasse, par l'ambision violante et injuste, si ces talans ne sont pas mis en oeuvre par le dézir de faire plézir aux autres, c'est a dire, par l'Esprit de bienfaizance anvers les parans, anvers les voizins, anvers la Patrie, loin de contribuer au bonheur des deux vies, ils ne font que contribuer à randre les anfans malhureux dans cette premiére vie et dans la vie future.

     De là il suit qu'il vaut incomparablemant mieux pour lui qu'il ait de plus fortes habitudes à la vertu et moins de talans, que d'avoir plus de talans et moins de vertu ; Concluzion trèz inportante qui démontre que dans l'Educasion il faut anploïer beaucoup plus de tems à fortifier les habitudes à la vertu qu'à l'aquizition des talans, ce qui est directement opozé aux diférantes et mauvaizes Metodes d'Ecucasion

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qui sont en uzage ancore aujourd'hui dans les Coléges de l'Europe.

     Si dans Paris cinq ou six anfans de même age et de même métode faizoient leurs promenades, leurs jeux et leurs exercices Scolastiques ansamble, ils joüiroient de deux grans avantajes ; Le premier d'être aidez par l'emulasion, et le Segond de pouvoir pratiquer antre eux plus souvant la Justice, la Politesse, le pardon des injures, l'indulgence pour les fautes, la douceur, la pasiance qui font partie de la bienfaizance, ils auroient l'avantage lorsque quelqu'un d'eux est répris, d'apprandre ce qui est faute, et grande faute, et quand quelqu'un d'eux est loüé, d'apprandre ce qui est loüable, et plus ou moins loüable, et ce qui mérite plus ou moins d'atansion ; Avantajes trèz inportans dont ils ne peuvent pas joüir tandis qu'ils demeurent sans condisciples.

Quatrième Vérité Fondamantale.

     Il est certain par l'expériance que les habitudes ne se forment et ne se fortifient qu'à proporsion du nombre des Répétitions.

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     Il est vrai que ces répétitions ennuyeroient si elles n'étoient variées en diférantes manières et en des termes diférans.

ECLERCISSEMANS.

     De là il suit que l'on ne sauroit prouver en trop de manières diférantes aux anfans le long des jours de l'Education ces véritez fondamentales de leur bonheur. Lectures, Déclamations, Disputes, Questions, Dialogues, Scènes et Axions Publiques devant des personnes estimables concernant ces véritez inportantes.

     Les Anfans ancore plus que les hommes aiment le nouveau, ils ont bezoin de changer souvant dans une matinée de sept ou huit matières diférantes d'aplicasion, afin de gouter sept ou huit sortes de plaizirs diférans dans la nouveauté : Car c'est le plézir qu'ils cherchent, et c'est le plaizir qu'il faut leur faire trouver par la nouveauté, ou plutôt par la rénouveauté dans chacune de leurs études, et dans chaque espéce d'exercice.

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Cinquième Vérité Fondamantale.

     Les habitudes à la justice et à la bienfaizance, à juger sainemant de la diférante valeur des biens dézirables pour augmanter le bonheur, sont les habitudes les plus inportantes à chaque anfant.

     De là il suit que les répétitions qui tandent à la pratique de la Justice et de la Bienfaizance, doivent être plus nombreuzes par jour au moins du double que des Répétitions qui ne tandent qu'à l'aquizition des talans de la mémoire et de l'Esprit ; Concluzion fort opozée à l'opinion de la plupart des parans qui n'ont eu qu'une mauvaize Education.

     De là il suit qu'il faut beaucoup de pasiance dans le Précepteur pour voir sans inpasiance les oublis presque continuels des Anfans, et pour faire répéter presque tous les jours plusieurs fois, durant chaque mois presque les mêmes chozes.

Sixième Vérité Fondamantale.

     Il est certain d'un coté, que les Anfans,

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comme les autres hommes santent beaucoup de plézir à être loüez, admirez, à être flatez, à être considérez, à être fort distinguez antre leurs pareils, et qu'ils dézirent fort cette sorte de plézir.

     Il est certain de l'autre, que nous loüons volontiers ceux qui nous procurent du plézir, et que plus les plézirs procurez sons grans, plus les loüanges doivent être grandes. Faire un plaizir, c'est faire un bienfait, plus les bienfaits sont étandus à plus de familles, plus ils sont durables, plus aussi ils méritent de loüanges ; Randre ce qu'on doit, faire justice ne mérite point de loüanges ; Mais faire plus qu'on ne doit, c'est donner, c'est un bienfait qui mérite au moins la loüange pour recompanse.

ECLERCISSEMANT.

     C'est l'Auteur de la Nature qui est Auteur de toutes nos joyes et de tous nos plézirs. Car les Corps, ni les mouvemans des Corps qui n'ont aucuns plézirs, ne sauroient jamais nous donner ce qu'ils n'ont point, et d'ailleurs nos plézirs n'obéïssent point à

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notre volonté, nous ne les avons point toutes les fois que nous les dézirons. Cet Etre bienfaizant à par bonté pour nous, attaché du plézir à la gloire, à la distinxion, aux loüanges comme une récompanse duë à ceux qui procurent du plézir aux autres, et par conséquant à tous les bienfaicteurs à proporsion de la grandeur et de l'étanduë de leurs bienfaits. Ainsi le plézir de la gloire, de la réputation, de la distinxion, est une récompanse que le Créateur fait gouter dèz cette vie, en attandant la récompanse qu'il prépare aux bienfaizans dans la vie future.

     Les hommes cherchent toute leur vie presque en tout, cette sorte de plézir, et faute par eux de connoitre la véritable gloire, la distinxion la plus précieuze qui consiste à procurer les grands bienfaits à plus de personnes, ils s'amuzent à chercher diférantes distinxions assez méprizables qui ne procurent nuls bienfaits aux autres. Ce sont ces petites distinxions qu'on apelle glorioles, telle qu'est la magnificence dans les grans equipages, dans les grans Palais, dans les

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talans de petite utilité, dans le grand pouvoir, dans les grandes richesses lors qu'elles sont mal emploïées.

     C'est un grand bonheur pour l'homme saje de pouvoir trouver le plézir de la gloire en cherchant à s'assurer les plézirs du Paradis, et il y réussit puisque le plézir de la loüange et le mérite du Paradis se peuvent aquérir par les bienfaits, c'est à dire, par les plézirs qu'ils procurent à leur prochain.

     De là il suit que le principal de l'Education d'un anfant consiste en deux points. Le premier c'est de fortifier, en lui autant que l'on peut le gout pour le plézir de la gloire. Le segond c'est de lui ansegner par de fréquantes réflexions à distinguer la gloire qui est bienfaizante de la gloriole qui ne l'est point, à distinguer les loüages qui viennent des personnes loüables et estimables des loüanges qui viennent des ignorans qui courent avec la même ardeur aprèz toutes les distinxions frivoles et non bienfaizantes, et qui ne connoissent pas par conséquant combien une axion, une qualité est plus ou moins loüable ou estimable

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qu'un autre par les plus grans ou par les moindres bienfaits qu'elle procure, ni les qualitez et les axions qui sont plus ou moins blamables, comme procurant aux autres plus ou moins de maux plus petits ou plus grands.

Concluzions de Pratique.

     De ces Considérations on peut tirer plusieurs Concluzions Générales.

I.

     Qu'il faut amploïer plus de la moitié du tems de l'Education à des répétions pour tout ce qui regarde les diférantes parties de la Justice pour ne faire aucun mal, et les diférantes parties de la bienfaizance pour procurer beaucoup de biens, et anploïer l'autre moitié de la journée en répétitions pour tout ce qui regarde les talans de l'esprit, parce qu'il faut avoir beaucoup plus d'atansion pour ce qui est beaucoup plus inportant au bonheur de la Societé, que pour ce qui est beaucoup moins inportant à ce bonheur.

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II.

     Qu'il faut plus d'atansion et de répétisions diversifiées pour ce qui regarde les deux habitudes les plus inportantes, c'est à dire, pour l'Observation de la Justice et pour la pratique de la Bienfaizance, mais sur tout de la justice anvers ceux à qui nous devons le plus, tels que sont les Peres et Meres ; Car il faut commanser par randre ce que nous devons avant que de donner, il faut commanser par ne faire aucun mal avant que de sonjer à faire du bien, il faut commanser par n'être point ingrat avant que de prétandre être libéral et bienfaizant.

III.

     Il faut de même plus de répétitions pour les qualitez qui regardent la justesse de l'esprit que pour celles qui regardent la mémoire des faits curieux. Il vaut mieux avoir une plus grande habitude de bien raizonner et de bien counoitre les raizonemans justes, que de savoir plus de faits de Géografie ou de Cronologie, plus de Latin ou d'autres Langues. Je sai bien que cette

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métode est contre l'opinion et la pratique des Colèges ordinaires, mais cela n'anpèche pas que ce ne soit l'opinion et la métode la plus raizonable, et c'est l'effet du progrez que la Raizon universelle a fait en Europe qui commansè à voir quelque choze de ce que nous pourions mieux faire que nos Ancêtres d'il y a mille ans, qui par rapport à nous ne sont que des Anfans, puisque nous avons profité de leurs expériances, de leurs découvertes et des nôtres.

IV.

     Ce qui seroit nécessaire pour les Précepteurs, ce seroit d'avoir un plan de distribusion des heures de l'education du matin et du soir de chaque jour, de chaque semaine, de chaque mois, de chaque année, pour chaque classe, et même le nombre d'exercices, selon l'inportance de chaque sujet d'etude par raport à l'augmantasion du bonheur de cette vie, et à la sureté du bonheur de la segonde vie.

     Un tel plan est ce qu'il y a de plus dificile à préparer, même pour le faire assez inparfait ; Mais ce qu'il y a de

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commode c'est qu'on poura le perfexionner un peu tous les mois, tous les ans, avec le secours de l'expériance et des réfléxions.

V.

     Il y a une observation à faire pour le Précepteur avant les exercices qui regardent l'aquizition de la vertu, et avant les exercices qui regardent la culture de l'esprit pour donner plus d'atansion aux anfans ; C'est de remettre devant leurs yeux les principaux motifs de nos axions ; D'un coté les maux à craindre de la negligence, et de l'autre diférans biens, les diférans plézirs que lui produira un jour son atansion prézante et son progrèz dans ces sortes d'etudes.

     Car ils ne s'y appliqueront qu'a mezure qu'ils craindront les maux, et qu'ils espéreront les biens de leur applicasion, ou à mezure que cette etude viendra à leur plaire par elle même ; Espérances des plézirs de gloire, de distinxion et d'augmantasion de fortune pour cette vie ; Peintures des grandes joyes et des grandes délices dans la

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vie future tirées des grandes joyes que les anfans connoissent. Craintes et esperances, voila les ressorts qu'il faut que les Précepteurs remontent tous les vint quatre heures dans les anfans.

     On peut faire vizer l'anfant à augmanter ses talans soit utiles soit agréables par raport à la fortune, qui est une récompanse tanporelle ; On peut aussi lui faire remarquer que ces talans pouront lui aider à procurer aux autres de plus grans plézirs, de plus grans avantages. Il faut pour cet effet donner souvant des exanples et citer avec de grans eloges ceux qui ont été de grans bienfaicteurs de la Patrie en diférans genres.

VI.

     Si nous avions un bon plan d'Educasion d'une pansion, il pouroit beaucoup servir à former un bon plan d'Educasion de Colége, en multipliant dans les Coléges les bons Précepteurs et Répétiteurs à proporsion du nombre d'anfans de même age ou de même classe qui auroient le moyen de bien recompanser de bons Précepteurs.

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Plan de distribution des heures destinées
à l'étude et à l'exercice
des vertus.

     J'antans ici par le terme vertus des qualitez et des habitudes qui nous portent non seulemant à éviter de faire quelque mal aux autres, ce qui est Justice, mais même à leur faire du bien, ce qui est Bienfaizance.

     Ne point faire de mal, ne point faire d'injustice ne mérite point de récompanse. Faire du mal, mérite punision. Faire du bien aux autres c'est la seule choze qui mérite recompanse.

Exercice de la Justice.

     Ce qui seroit plus inportant pour devenir tous les jours plus juste, ce seroit l'exercice fréquant de Justice aux autres ; Mais les occasions sont rares dans l'Education purémant domestique lors qu'il n'y a point de pareils de même age. Cependant l'anfant peut quelquefois trop demander aux domestiques, alors il fait une injustice dont il faut l'avertir en lui disant :

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Si vous êtiez domestique, voudriez vous que votre Maître vous traitât de même.

     Il peut ne pas obeïr au Précepteur même dans des chozes raizonables ; Or c'est une injustice puis qu'il doit obeïssance à ses parans qui ont donné au Précepteur leur autorité en cette partie ; Or cette dezobéïssance aux parans seroit une injustice, une ingratitude, et même une inprudance dont il doit être averti.

     La règle pour connoître s'il y a injustice dans une axion est bien facile ; C'est de se demander à soi même, voudrois je qu'un autre me traitât de même si j'etois à sa place, et moi à la sienne ?

     Or c'est cette règle qu'il faut demander à l'anfant toutes les fois qu'il a commis une injustice et toutes les fois qu'on lui demande si telle axion est juste ou injuste ; Point principal de l'Education qui ne sauroit lui être trop répété.

     Lors qu'il est en compagnie, il est témoin de diférantes axions, de diférans jugemans que font les autres ; Or il faut dans les heures d'Educasion lui

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demander son jugemant sur ce qu'il à vû ou antandu de loüable ou de blamable.

     Il faut l'avertir sur la manière dont il se conduit avec Pere ou Mere qui lui commandent quelque chose qu'il ne fait point, ou qu'il ne fait pas aussi bien qu'il pouroit. Cette sorte d'injustice est d'autant plus grande qu'elle est accompagnée d'ingratitude, et elle est d'autant plus ridicule qu'elle est tréz inprudante et trèz prézomptueuze. Car n'est il pas ridicule à un anfant de prétandre qu'il est plus prudant dans son anfance que ses Parans qui, outre les lumières de leur expériance, ont ancore les lumières de l'expériance des autres.

     On doit lui faire remarquer les diférans dégrez d'injustice et de blamable dans diverses axions de la journée ou de l'histoire du jour : L'injustice de Jacob qui trompe son frere Esaü, sur le prix ou la valeur de son droit d'ainesse cedé pour un plat de lantilles à cauze de la grande faim d'Esaü : Mettez vous à la place d'Esaü, dira le Précepteur, trouveriez vous raizonable que votre frère ou votre voizin vous eut trompé ainsi dans un instant ou vous

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auriez eu grand faim et ou vous n'auriez pas connu tout ce que vaut votre droit d'ainesse.

     De même vous observerez que cette injustice de Jacob est bien moindre que l'injustice des freres de Jozef qui le vandirent comme un esclave, comme ils auroient vandu un cheval à des etrangers.

     Il est à propos de lui en faire rémarquer les raizons ; C'est un plus grand mal de vandre quelqu'un comme esclave, que de le priver d'un droit d'ainesse.

     En lizant les traits d'histoire que le Précepteur aura préparez, il fera faire ces remarques sur les injustices, et les donnera ansuite à ecrire à l'anfant.

     Les anfans aiment qu'on leur conte des faits historiques, la voix, les tons, les gestes du conteur leur font plus d'inpression que la lecture : Le conteur met des circonstances sansibles qui leur plaizent, et c'est le plus de plézir qui fait le plus d'inpression dans la mémoire.

     Les Annales de Tacite sont pleines d'injustices des Anpereurs, et seroient bonnes à réprézanter particulièremant

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aux Daufins pour leur en donner de l'horreur.

     Il seroit à propos que dans quelques aprèz diners de chaque mois, l'anfant vit quelques scènes, par exanple, un domestique feroit le personage de l'injuste, l'ecolier le personage de l'ofansé, il en prandroit plutôt des santimans de générozité pour pardonner les ofanses.

     Quand il aura pris beaucoup d'indignasion et d'horreur pour l'injustice des freres de Jozef, il aura fait un bon exercice.

     Il seroit à propos qu'il fit une fois par an dans quelques scènes le personage de Jozef qui pardonne à ses freres et qui les comble de bienfaits, mais c'est pour ranvoyer à l'exercice de la Bienfaizance.

     Nos métodes d'Educasion sont trop abstraites, ainsi elles ne font pas sur les anfans assez d'inpression faute d'être sansibles et trèz sansibles par des réprézantations de personages.

     Je supoze quatre heures d'etude le matin et autant l'aprez-diner, des promenades et des jeux d'exercice, comme volant, balon, paume, billard et

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quelques jeux d'adresse et de commerce, comme echets, triqtraq, ombre, picquet etc. Car il faut aprandre à joüer loyalemant, c'est justice ; et polimant ou noblemant, c'est Bienfaizance, puisque ces jeux font partie de la societé dans la quelle il faut vivre et par tout se comporter en homme juste et bienfaizant.

     Il faut par conséquant joüer petit jeu, mais sufizanmant pour s'amuzer en amuzant agréablemant les autres. Je mets la muzique et les instrumans parmi les amuzemans et parmi les jeux qui sont pour les heures qui demandent moins d'aplicasion ; C'est au Précepteur à varier ces heures.

EXERCICE DE LA BIEN-
FAIZANCE.

     La Bienfaizance consiste à procurer aux autres tous les plézirs que nous voudrions qu'on nous procurat en pareil cas et que nous ne leur devons point.

     Ainsi l'atansion à faire plézir, à plére, les ofres de services, les complimans qui marquent un dézir de servir, les loüanges, les respects, les prévenances,

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les civilitez, la libéralité, les aumones, les petits prézans, les bons ofices, les soins pour les commissions, les voyages, les travaux, donner des récommandasions, chanter, joüer des instrumans, prêter, donner, ansegner, excuzer, répondre avec douceur, avec Politesse. Chacun peut ainsi selon sa condision et selon les occazions, exercer diférantes parties de la Bienfaizance et faire ainsi aux autres divers petits plézirs, et ce sont ceux qu'on apelle honnêtes gens, personnes de bon commerce avec qui il y a plus à gagner qu'avec d'autres, il faut que l'ecolier vize à être distingué un jour, même parmi les autres honnêtes gens.

     Les amis, les amies, c'est à dire, les personnes qui plaizent se font mutuellemant le long des jours divers plézirs et avec plézir ; Ainsi cette sorte de bienfaizance quoique vertueuze est moins digne de loüange que celle qui s'exerce anvers ceux dont on ne tire aucun plézir, aucune réconnoissance, aucune récompanse tanporelle, si ce n'est peut être l'espérance de quelques loüanges de la part de quelque

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connoisseur ; Mais le Bienfaizant a l'espérance d'en être un jour récompansé dans le ciel par l'Etre souverainemant bienfaizant, espérance qui peut dévénir à la longue un trèz grand ressort pour les axions vertueuzes, car il va toujours en croissant à proporsion que l'on en fait uzage chaque jour.

     A l'egard de la pratique de la Bienfaizance, il n'y a qu'à se servir des mêmes moyens dont je viens de parler pour la justice, et y en ajouter de nouveaux que fourniront au Précepteur les histoires qu'il fera lire aux Ecoliers accompagnées de ses réflexions sur les honneurs et la réputation que ces axions ont attiré dans tous les tans à l'homme vertueux.

     Ainsi je recommande fort une sorte de lecture aux anfans dont la raizon commance à percer, comme à neuf ou dix ans, c'est la lecture de la vie des Hommes Illustres de tous les peïs, de tous les siècles et particulièremant les vies de Plutarque, en atandant que nous en ayons de meilleures. Il seroit à souhaiter que quelque Ecrivain nouveau eut omis ce qui y est inutile pour les meurs

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du lecteur d'aujourd'hui, et qu'il eut ancore mieux blamé l'injuste et loüé les belles axions.

     C'est à l'occazion de cette lecture que le Précepteur fera ses jugemans sur ce qu'il trouvera de prudant ou d'inprudant, et qu'il fera remarquer les diférans dégrez du loüable ; C'est ainsi que peu à peu et avec le tems il peut former le jugemant de son ecolier en lui faizant le landemain des questions sur les observasions du jour précédant, il peut l'intèresser personèlemant en lui demandant : Qu'auriez vous fait, que feriez vous en pareil cas ? Et alors il faut le loüer avec atansion quand il pansera juste, il faut qu'il soit récompansé par le plézir des loüanges et par l'espérance d'être loüé un jour lors qu'il fera lui même pareilles axions dignes de loüanges.

     Voila pourquoi il faut le long de la lesson réveiller l'atansion de l'Anfant par diverses espérances de plézirs qu'il doit gouter, tant sur la Terre que dans le Ciel.

     J'ai expliqué dans un discours les diférances qu'il y a antre Homme Illustre et Grand Homme. Je voudrois que le

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Précepteur travaillât tous les jours à faire antrer ces diférances dans l'Esprit de l'Anfant, afin qu'il put juger par des règles sures de la diférante grandeur et du véritable prix des Hommes qui ont été Illustres par leurs talans et par leurs vertus, et qu'il put dire pourquoi il estime plus une axion, une antreprize, un homme qu'un autre.

     Il faut conter qu'un tel discernemant seroit une des qualitèz les plus souhaitables dans un jeune homme, mais que l'on ne peut le former en lui trèz juste et trèz constant qu'avec beaucoup de répétitions, d'interrogations et même en plusieurs années.

     J'ai lu dans la vie d'Epaminondas une reponse qui m'a plu infinimant. Il venoit de ranporter une grande victoire : Un de ses amis lui dit : Vous devez être dans une grande joye : Ma grande joye, lui répondit il, me vient du plézir que mon Pere et ma Mere vont santir en aprenant mon hureux succez.

     C'est au Précepteur à faire valoir à son ecolier la beauté de ce santimant qui démontre combien il avoit de reconnoissance des soins qu'il avoit pris de

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lui ; On ne sauroit jamais inspirer assez de reconnoissance aux anfans pour leurs parans.

     Dans l'histoire de Jozef on peut faire rémarquer à l'anfant que le plus haut degré de Bienfaizance, c'est de faire du bien à ceux qui nous ont fait du mal, comme Jozef en uza à l'égard de ses freres.

EXERCICES DE L'ESPRIT.

     Les observations que fera le Précepteur sur un grand nombre de mauvais raizonemans que l'on trouve tous les jours ou dans les livres ou dans la conversation, et l'atansion qu'il aura à en faire rémarquer le peu de justesse, doit faire le point principal des exercices de l'Esprit, et par conséquant il doit anploïer plus de tans de ce coté là que du coté du Latin.

     La lecture de l'Histoire Générale de Mr. Rolin avec le sécours des tables de Cronologie et des cartes de Géografie est un des travaux nécessaires pour cultiver la mémoire et l'Esprit. Cette connoissance est dans le fonds plus nécessaire que la culture du Latin qu'il

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faut aussi cultiver, mais dont la culture sera presque inutile dans quelques siècles.

     Les Romains dont nous estimons la Sagesse se sont ils jamais avizez de regarder la connoissance de la Langue Grèque comme un article essantiel à l'educasion de leurs anfans ? J'avouë cependant qu'il faut donner du tans à anségner le Latin à l'anfant, à cauze des anciens préjugez que nous avons ancore de sa grande utilité. Les préjugez publiqs durent long tems malgré la raizon qui veut que l'on ansègne plutôt des chozes utiles aux anfans que des mots inutiles.

     Je fais bien plus de cas de l'Aritmétique, et sur tout de la Géométrie à cauze de la bonne métode de démontrer ; Surquoi j'observerai que s'il y avoit des propozitions de Morale ou de Politique aussi évidanmant prouvées que les propozitions de Géométrie, il vaudroit bien mieux que l'anfant apprit dans ces ouvrages de Morale et de Politique à se servir de la métode géométrique que de la Géométrie elle même.

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     Au reste c'est au Précepteur saje à distribuer ces heures I. Selon l'inportance des matières par raport à l'augmantasion du bonheur de l'anfant. II. Par raport à la variété nécessaire pour l'antretien de ses diférans goûts, et à mezure qu'il espérera plus d'honneur et de plézirs du succez d'une sorte d'etude que d'une autre, et il en espérera plus à mezure que son espérance sera mieux nourie par des images vives de ces plezirs les uns peu durables, les autres toujours durables.

Règle du Loüable et du Blamable.

     Tous les hommes santent du plézir à être fort loüez par des personnes loüables elles mêmes, mais peu savent bien juger de ce qui est plus ou moins digne de loüanges. Nous cherchons tous le plézir de la gloire et de la distinxion antre nos pareils, mais nous ne connoissons point ce qui est plus ou moins glorieux, et qui mérite plus ou moins de récompanse. Tous les hommes santent de la douleur à être blamez, c'est ce qui s'apelle la douleur de la honte. Peu savent ce qui est plus

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ou moins blamable et ce qui mérite plus ou moins de punision.

     En général l'axion la plus loüable, la plus digne de récompanse c'est le plus grand bienfait. L'homme le plus loüable, c'est le plus Bienfaizant. L'axion la plus blamable, la plus digne de punision, c'est d'avoir fait le plus grand mal. L'homme le plus blamable c'est le plus injuste, le plus mechant, le plus malfaizant.

ECLERCISSEMANT.

     De toutes parts on en revient à la baze de Morale. Ne point faire de mal et faire du bien. Eviter toute injustice, vizer à la plus grande Bienfaizance.

     Dans une axion, dans une antreprize trèz loüable, on considére trois chozes.

     I : Le bût que l'on se propoze, et ce bût doit être loüable : Or il n'y a point de bût, point de motif loüable s'il n'est juste, et si ce n'est pour faire du bien aux autres et pour plère à Dieu.

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     II. Il faut considérer le grand courage, la grande constance, la grandeur des talans qui ont servi à l'axion et au succez de l'antreprize.

     III. Il faut faire atansion au grand succez de l'antreprize, et à la grandeur du bienfait procuré au plus grand nombre de familles.

     De là on voit que les grans bienfaits que l'on procure aux hommes pour plére à Dieu et pour obtenir la récompanse éternelle et céleste, c'est ce qu'il y a de plus grand, de plus glorieux, de plus digne de la loüange des hommes, qui 'est une sorte de récompanse tanporelle.

     A l'egard du blamable, une axion, une antreprize est blamable et digne de punision :

     I. A proporsion que le bût a été méchant, injuste, cauze d'un grand malheur que soufre un grand nombre de personnes innosanter, ou même bienfaizantes à qui on doit de la réconnoissance.

     II. A proporsion du dézir et de la persévérance de l'antreprize injuste malgré les obstacles.

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     III. A proporsion de la grandeur du mal qu'elle a cauzé à un plus grand nombre de familles.

     Les bienfaits des particuliers ne s'étandent guères qu'à leurs familles et à leurs voizins.

     On peut ou dans les grands anplois, ou par de beaux ouvrages dans les Siances, et sur tout dans la Politique étandre ses bienfaits à un grand nombre de familles.

     De là il suit que l'anbision pour un grand anploi, pour une grande fortune, pour un haut dégré de Sagesse peut ètre trèz loüable et trèz vertueuze dans un homme fort vertueux.

     Ainsi borner son ambision à l'élévasion de sa famille, comme font la plupart des Ministres chez toutes les Nations, ce n'est rien que de petit, de commun et de fort borné, ce n'est rien de distingué, ni de digne de loüanges ; Tandis qu'ils n'uzent que de voyes justes et permises pour y arriver, ce n'est rien de blamable ; Mais lors qu'ils préférent leurs parans qui ont moins de talans et de vertus à ceux qui en ont le plus pour les anplois publiqs, voila du blamable et de l'injuste.

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     On ne sauroit répéter trop souvant en trop de manières ces règles à l'ecolier. On ne sauroit lui en faire faire tous les jours trop d'aplicasions, tant sur ce qu'il fait que sur ce que les autres dizent et font devant lui, afin que dans les plézirs qu'il cherche il ne se permette que les plézirs permis, et qu'il vize aux plézirs loüables de son age et de sa condision pour obtenir les plézirs et les récompanses de l'avenir, et afin qu'il évite les plézirs blamables pour éviter les punisions futures dans ses deux vies.

FAIRE DES EXTRAITS.

     I. Les Précepteurs doivent anségner aux ecoliers à faire des extraits de livres d'histoires pour les axions loüables et blamables les matins. Mais à l'égard des faits extraordinaires qui regardent le culture de la mémoire, il faut les y faire travailler seulemant l'aprez-midi.

     Faire faire le matin les extraits des livres de morale.

     Faire faire l'aprez diner des extraits des livres d'Arts et de Siances et de Langue.

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     II. Faire faire à l'ecolier des Observasions pour perféxioner ces Extraits.

     III. Faire faire dans les conférances par l'ecolier des questions pour bien antandre toutes les parties des extraits, et y lire les Observasions de cet Ecolier pour perfexioner cet extrait.

     Les Anfans et les hommes cherchent le plaizir d'être distinguez dans les conférances par leur pénétrasion, par leur justesse, par leur modestie, ils cherchent aussi dans les questions le plézir de satisfaire leur curiozité, et d'augmanter les lumières de leur intelligence, et c'est au Précepteur à donner à chaque ecolier la loùange qu'il a méritée dans la conférance. Les fautes doivent être réprochées polimant à l'ecolier en particulier, et seulemant comme des moyens vertueux d'arriver à la perféxion.

     Telles sont les observasions qui m'ont paru les plus inportantes, pour aider trois ou quatre bons Précepteurs dans une simple pansion à former sept ou huit Ecoliers à peu prèz de même age à la vertu et aux talans, pour devenir un jour des hommes beaucoup plus aimables, beaucoup plus estimables et

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plus hureux chacun dans sa profession dans leurs deux vies, que ne seront leurs pareils de même age qui n'auront reçu qu'une education commune dans les Colèges ordinaires, et c'est le bût que je m'étois propozé.

     Je viens de lire dans Plutarque sur la vie de Lycurgue un fait qui regarde l'educasion, qui m'a paru inportant.

     On demandoit à l'ecolier : Qui est le plus homme de bien, le citoyen le plus vertueux de Lacedemone ?

     Cette question faisoit deux biens. L'ecolier s'informoit qui etoit celui qui etoit estimé plus vertueux des citoyens, et par conséquant comprenoit, d'un coté que la grande vertu etoit ce qu'il y avoit de plus estimable parmi les hommes, et parconséquant il santoit que c'etoit ce qu'il devoit rechercher avec plus de soin, de l'autre, ces questions donnoient du dézir aux citoyens de devenir dignes d'être un jour nommez par ces ecoliers.

     Pour moi je voudrois qu'on leur demandât seulemant les trois hommes les plus estimables parmi nous dans la Guerre, dans la Magistrature, dans le

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Ministére, dans l'Eglize, morts dans le dix septième siècle.

     Ce qui est raporté du grand respect d'Epaminondas pour son Pere et sa Mere est un article principal de l'educasion ; Car ce grand respect plaira infinimant aux Parans, et peut devenir un grand ressort pour faire avancer les anfans dans les talans, et sur tout dans les vertus, dans la vuë de leur plaire et pour leur marquer beaucoup de réconnoissance.

OBSERVASIONS.

     Sur le Projet d'exercices d'une semaine pour les Pansionaires de Mr. de St. Ihbert Janvier 1739.

Le Dimanche Matin.

     Lecture et explicasion de l'Epitre et de l'Evangile.

     Catechisme.

     La grande Messe et puis la vie du Saint du jour.

Aprèz Midy.

     Sermon.

     Vèpres.

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     Catechisme Latin.

     Peres de l'Eglize en Latin.

     Lecture de Jozef, promenade, jeux d'adresse comme volant.

     Jeux de Commerce.

Lundi Matin.

     Vie du Saint du jour.

     Explication de la Bible Latine.

     Catechisme Historique. Lecture des Auteurs profanes en Latin ; Lecture de Jozef ; Vizite des estampes de l'Ecriture Sainte.

Aprèz Midy.

     Lecture de la Gazète.

     Bible Françoise mise en Latin.

     Essai d'explicasion des Poëtes Latins.

     Histoire de France.

     Jeu au Bureau de l'Histoire.

     Jeu du Dictionaire.

     Aritmétique.

     Blazon.

     Sphère.

     Géographie. Lecture reguliére en François.

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     Déclamation.

     Antretien de la jurisprudance.

Mardi Matin.

     Essai d'Allemand.

     Essaïs d'Italien.

     Conversation Latine.

     Danse.

     Maitre d'Ecriture.

     St. du Jour.

     Cicéron et Cezar.

     Lecture de Jozef.

     Vizite des Estampes de l'Ecriture Sainte.

Après Midy.

     Jeu du Dictionaire.

     Virgile, Ovide, Horace, Terence.

     Déclamation.

     Aritmétique.

     Blazon.

     Sphère et Géografie.

     Histoire de France et Bureau Historique.

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Mercredi Matin.

     Essais sur la quantité des mots Latins et vers scandez.

     Saint du jour : Bureau Historique.

     Catechisme Latin.

     Bible Latine. Estampes du Bureau de l'Ecriture Sainte.

     Lecture de Jozef. Lecture grave et bien prononcée.

Aprèz Midy.

     Les mêmes vers Latins du matin à rétourner.

     Compozition.

     Exercice du Bureau Tipografique pour l'Ortografe, pour la Politique, pour la Morale, pour la Politesse.

     Auteurs Latins.

     Déclamation, Histoire de France, Bible Françoise mise en Latin.

     Sphère et Géografie.

     Elemans de Géométrie.

Jeudi Matin.

     Conversation en langues étrangères.

     Exercices sur les Arts et sur les Siances.

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     Vie du Saint du jour prise au Bureau Tipografique.

     Maitre d'Ecriture.

     Bible Latine mise en François.

     Exercice sur la fable et sur la narration.

     Ciceron, Horace, Virgile, Quinte Curse, etc.

Aprèz Midy.

     Bible Françoize à mettre en Latin.

     Jeu du Dictionaire.

     Lecture bien prononcée dans la tribune.

     Déclamation.

     Lecture des Fables de la Fontaine, des Tragedies de Corneille, de Moliére et autres Poëtes François.

     Faire un recueil des traits remarquables, d'extraits.

     Promenade au Jardin du Roi pour herborizer et voir des expériances de Chimie. Promenade à la ville pour les artizans.

     Antandre plaider au Palais.

     Jeux de Commerce.

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Vandredi Matin.

     Vie du Saint.

     Gazette.

     Vers Latins rétournez.

     Bible Latine mise en François.

     Jozef, Explicasion sur la Religion des Juifs.

Aprèz Midy.

     Histoire au Bureau.

     Lecture de l'Histoire de France du Pere Daniël.

     Bible Françoize traduite en Latin.

     Géografie, Aritmétique, Blazon, Géométrie, Déclamation, Entretien sur les loix du Peïs.

Samedi.

     Répétision de toute la semaine.

OBSERVASIONS.

Sur ce Plan d'Exercices.

     I. Il est à propos que ce papier soit imprimé et puisse donner aux parans et aux amis une idée de la beauté et de

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l'utilité de la Métode d'educasion de ce petit Colége.

Dimanche Matin.

     II. Il faut ajouter les fêtes ; C'est qu'il faut sanctifier les fêtes par les exercices de la vertu.

     III. Explicasion de l'Epitre et de l'Evangile du jour. Il faut toujours montrer aux Anfans que le bût de l'Evangile est notre bonheur éternel, et que pour y parvenir, il faut pratiquer la vertu, qui consiste à l'observation de la justice, de peur de déplaire à Dieu et de mériter l'anfer, mais ancore à la pratique de la Charité Bienfaizante pour plére à Dieu, et pour en obtenir le Paradis.

     Voila en quoi consiste l'essantiel de la Religion et la meilleure sanctification des Fêtes et du dimanche.

     A l'égard des autres jours de la semaine, il faut, pour angager à pratiquer les vertus, ajouter les motifs tanporels aux motifs de Religion. Tels sont l'augmantasion de la bonne réputasion, et l'augmantasion de la fortune que procure la bonne réputasion.

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     Il faut faire rémarquer aux écoliers que la pratique de ces deux vertus sont les moyens les plus eficaces tant pour le bonheur tanporel que pour le bonheur éternel.

     Il faut ainsi réünir autant que l'on poura tout ce qu'il faut pour être hureux dans nos deux vies à ce précepte fort court, abstine à malo et fac bonum. Justice et Bienfaizance. Cela se peut en raportant tous les exercices du jour à ce point de bonheur.

     Pour faire connoître à l'écolier si en telle axion il y a de l'injustice, il n'y a qu'à lui demander, voudriez vous que l'on en fit autant contre vous ? C'est une excelante pratique pour la justice journalière.

     Tout ce qui nous déplait dans le procédé des autres anvers nous est une injustice. On peut faire une table des injures, des inpolitesses et autres injustices des écoliers antre eux, et anvers leurs supérieurs et inférieurs, il faut qu'ils vizent par leur politesse à réparer les ofanses d'inpolitesse, faire cette table en forme de divers commandemans de Dieu pour les écoliers. Il seroit méme bon de les rimer grossièremant,

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par exanple, pour dire, ne point contrefaire, ne point se moquer, leur faire répéter :

     Défauts d'autrui ne contreferas
     Et ne t'en moqueras aucunemant.

     Faire de même une table en forme de commandemans pour les axions de politesse ou de Bienfaizance des Ecoliers qui font au de là de ce qu'ils se doivent en justice ; Ainsi on peut les faire réciter comme les commandemans de Dieu qui sont dans le Catechisme ; Et pour les porter à pardonner les ofanses comme ils voudroient qu'on leur pardonnât en pareil cas, on peut leur faire répéter

     Facilemant pardonneras
     Afin qu'on te pardonue aizémant
     Tous tes parans contenteras
     En obéïssant exactemant.

     IV. A la grande Messe chanter l'Ofice, l'apprandre par mémoire et l'expliquer.

     V. Dans la lecture de la vie du Saint du jour, rémarquer dans une réfléxion

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écrite au bas, ce qu'il a pratiqué de justice et de bienfaizance distinguée, et ses motifs.

     Il est à propos que les prières contiennent quelque choze qui fasse souvenir tantôt de pênes de l'anfer, tantôt des joyes du Paradis.

     Il faudroit choizir les Saints par raport aux vertus journalières de l'Anfant, Pasiance, Obéïssance etc. Ainsi peu de Martirs à imiter, mais plutôt ceux qui se sont apliquez à l'étude, Evêques, Prêtres, Magistrats, gens de Guerre, Ministers, Rois, Anpereurs.

Dimanche aprèz Midy.

OBSERVASIONS.

     VI. Sermon.

     Apprandre aux Ecoliers à remarquer ce que le Prédicateur a dit qui puisse se ramener au principe : Abstine a malo et fac bonum : Et aux motifs qui sont, punision à craindre et récompanse à espérer.

     VII. Vèprez.

     Il est à propos qu'ils aprennent à chanter et à expliquer en Fransois les Pseaumes, mais leur montrer toujours

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dans les Pseaumes ou la justice, ou la bienfaizance récommandées et récompansées.

     Leur faire observer que les loüanges de Dieu chantées sont une réconnoissance de ses bienfaits qui est Justice dans ceux qui les ont reçus.

     VIII. Catechisme Latin.

     Les deux credo à expliquer et appuyer toujours sur les punitions des injustices et sur les récompanses de la charité bienfaizante.

     IX. Peres de l'Eglise.

     Leur faire dire quelque choze de leurs sermons sur la punision des injustices et sur la récompanse de la vertu. La lecture leur sera plus utile en Fransois qu'en Latin, et il faut vizer à la plus grande utilité.

     X. Promenades.

     Talans

     J'ajouterois les jeux de course comme aux barres, jeu de paume, jeu de volant selon la saizon et selon le tems : Il faut faciliter la transpiration par les mouvemens vifs et promts.

     XI. Jeux de Commerce.

     Talans et Vertus

     Comme Trictrac, Echets, Piquet, Quadrille, y recommander la politesse, observer les impolitesses.

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     Vertus

     XII. Aumones de la dixième partie de leur bourse aux pauvres familles chargées d'anfans dans le faubourg données par les écoliers mêmes, afin qu'ils aïent eux mêmes le plézir de voir la joye des pauvres qu'ils soulajent. Chacun aura son tour pour la distribution.

     Les Fêtes et les Dimanches sont destinez plus particulièremant pour les euvres de vertu, de Sainteté, de Religion et par raport à la vie future ; Mais à l'égard des autres jours de la semaine, il faut aussi des exercices de vertu ; Mais il faudra aux motifs éternels y ajouter les motifs tanporels, tels que sont les maux que cauzent dans la vie les injustices que l'on commet, en montrer des exanples dans tous les criminels dont on parle dans les nouvelles publiques et des autres malhureux.

     Pour obtenir les biens tanporels que procure la Bienfaizance, montrer dans nos Grans Hommes les exanples de grande fortune, d'honneurs personels distinguez.

     Et il faut les jours ouvriers non seulemant faire des exercices pour aquérir de la vertu avec distinxion, mais ancore

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faire des exercices pour aquérir des talans pour servir sa Patrie avec plus de distinxion que ses pareils. Il faut donq cultiver la mémoire des belles maximes, des beaux santimans dans les Poëtes François, dans le Latin et dans la vie des Hommes Illustres, cultiver l'intelligence dans les Arts et dans les Siances, cultiver la justesse de jugemant et de raizonemant dans nos discours.

     Il est utile pour l'agrémant et pour le progrez des Ecoliers de mêler les exercices pour la vertu avec les exercices pour les talans. On leur procurera ainsi sans cesse du nouveau par ce mêlange.

     Mais il faut toujours observer de mettre un peu plus de tems aux exercices plus utiles qu'aux exercices moins utiles.

     Il faut anfin que le Précepteur se souvienne toujours du bût de la bonne éducasion : Vertus distinguées et talans distinguez pour ses Ecoliers.

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Lundi Matin.

OBSERVASIONS.

     I. On ne sauroit trop diversifier les exercices des Ecoliers ; Ainsi ces 20. Articles d'exercices ne sont pas trop nombreux.

     Talans

     II. Il sanble que l'Article de la Sphère doit précéder l'Article de l'Almanac et y être uni. Il est bon que tous les Anfans ayent dans leur mémoire les deux ouvrages de ces deux Articles et les autres livres Classiques de ces Siances pour y avancer tous les mois et tous les ans.

     Vertus

     III. Je ne m'assujetirois point au Saint du jour, mais seulemant à la lecture journalière des vies des Saints les plus grans en vertus, en talans, et en bienfaits anvers la Patrie, avec des réflexions sur la diférante valeur de leurs axions et de leurs ouvrages. Il faut anségner à estimer juste, à blamer juste, mettre cet Article en deux ou trois réprizes, la moitié du matin et de l'aprèz diner. Souvant dans le Saint du jour il n'y a rien qui soit digne de rémarque.

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     Talans

     IV. Il faut choizir de la Bible Latine à traduire les beaux androits Historiques ou il y a peinture ou de vices ou de vertus.

     Vertus

     L'Histoire de Jozef fils de Jacob ou l'on voit sa douceur, son humanité et sa Bienfaizance anvers ceux qui l'avoient vandu. Faire joüer la Comédie de ce Jozef faite par l'Abbé Genest. Cela regarde les exercices de la vertu.

     Je ne voudrois pas leur rien apprandre de Fédre. Cette Comédie est trop propre à cacher la grandeur du grand crime de Fédre, d'avoir accuzé ou soufert que l'on accuzât un innosant d'un crime capital. L'Auteur y a montré de l'Esprit, mais non pas de l'horreur pour les grans crimes ; Ainsi il n'a pas gagné du coté de sa réputasion.

     V. La lecture et la répétision du Catechisme Historique, autre livre Classique peut être trèz utile, purvû que l'on s'arrête un peu davantage sur les androits qui fournissent des réflexions sur la Justice et sur la Bienfaizance comme les moyens les plus éficaces pour éviter l'anfer et pour obtenir

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le Paradis ; C'est un exercice des vertus qu'on peut remettre à l'aprèz-diner.

     Talans

     VI. Les Auteurs Classiques Latins à traduire, tels que Ciceron dans ses offices, et quelques androit de morale d'Horace et de Virgile sont bons à traduire et à rétenir par mémoire.

     VII. La lecture de Jozef est agréable, c'est aussi un livre Classique ; Mais il faut particuliéremant s'arrêter sur les androits ou l'on peut faire rémarquer ou la justice ou la bienfaizance récompansée et l'injustice punie.

     Talans et Vertus

     VIII. Parmi les estampes de l'Ecriture, il faut de même plus étudier celles qui réprézantent des actions ou loüables ou blamables, les unes punies, les autres récompansées.

Lundi aprèz Midi.

     Talans

     IX. Il ne faut point lire la Gazète sans Carte de l'Europe. Faire observer que parmi nos concitoyens il y a des procèz, mais qu'il n'y a point de Guerres, point de pillages, point d'Incendies, point de meurtres, point de Sang répandu, parce qu'il y a des

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juges équitables qui veulent faire éviter les malheurs de la Guerre, et qui ont la force à la main pour punir celui qui veut cauzer les malheurs de la Guerre et qui ne veut pas exécuter leur jugemant, mais que les Etats et les Souverains n'ont pas ancore jusqu'ici un pareil bonheur que les particuliers d'un Etat qui a des juges puissans et équitables.

     Expliquer à l'Ecolier les intérêts de chaque Prince sur chaque article de la Gazète et lui montrer la justice ou l'injustice, la prudance ou l'inprudance d'un Souverain, quand on en trouvera des examples. Faire estimer ou blâmer à propos.

     Talans et Vertus

     X. Morceaux de l'Evangile Françoize à traduire en Latin, par exanple le sermon sur la montagne de St. Matthieu ou il est dit de la charité bienfaizante : Hoc est enim lex et Profetae. C'est l'essantiel de la religion pour obtenir le Paradis.

     Justesse

     XI. Sur l'explicasion des Poëtes et autres Auteurs Classiques je n'ai rien à dire de plus, si non qu'il faut les critiquer, c'est à dire loüer ce qui est loüable du coté de l'Esprit utilemant

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anploié, et à proporsion du beau et du bienfaizant qu'il fait observer, et blamer ce qui est blamable et à proporsion de l'injustice du coeur et de l'injustesse de l'Esprit.

     Talans

     XII. Sur la lecture de l'Histoire de France du Pere Daniël. On pouroit peut être la commanser plutôt par les derniers regnes, afin que les chozes connuës menassent avec plus de curiozité vers l'inconnu, en rémontant aux premiers regnes avec le secours des derniers regnes ; Et cela me fait panser qu'avant le Pere Daniël il faudroit leur faire lire les événemans d'aujourdui jusqu'au tems dont il parle.

     Il faut une ou plusieurs Cartes de France sur la quelle, ou sur lesquelles on marquera les bornes du Royaume sous chaque race.

     Talans et Vertus

     Faire santir que la longue possession donne aux Rois successeurs un droit legitime qu'ils n'auroient peut être pas sans elle.

     Talans

     Justice, Bienfaizance et Talans distinguez dans St. Louis et Henri IV.

     XIII. A l'égard du jeu d'Histoire, je le regarde comme une répétition des principales époques et de la Cronologie

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de l'Histoire Universelle de Mr. Rolin. On peut la faire sur sa table Cronologique qui doit être aussi regardé comme un Livre Classique comme l'Histoire du Pere Daniël.

     Talans

     XIV. Il me sanble qu'il faudroit joindre le jeu du Dictionaire Latin avec les livres latins classiques.

     Talans

     XV. A l'égard de l'Aritmétique il en faut aussi un Livre Classique, et il me semble qu'il seroit bon que les ecoliers formassent plus souvant des nombres des faits qu'ils auroient à rétenir, que des nombres qui ne fussent attachez à aucun fait, par exanple, qu'ils se souvissent plutôt du chifre 1656 qui signifie le nombre des années avant le déluge que du chifre 1657 qui ne signifie rien : 1022 Etoiles fixes vuës avec les yeux que 1022 riens : Quelques dénombremans du livre des Nombres : Combien dans une année commune compozée de dix ans il nait de personnes à Londres, à Paris, à Vienne etc : combien il y en meurt. Les révenus du Roi en tems de Paix, le nombre des Evechez, des Paroisses, la dépanse Militaire de telle année de Paix, compris la Marine ; Ainsi les dénombremans

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des petits Almanachs seroient aussi des Livres Classiques que les Ecoliers pouroient aprandre par Mémoire.

     Talans

     XVI. Un Livre de Blazon est aussi un Auteur Classique. Il est à propos de connoître les armes des Grans du Royaume et dès Ministres, pour reconnoître leurs Carosses. Trez peu de tems à cette étude.

     Talans

     XVII. Livre Classique de la Sphère et de Géografie : Cette étude demande plus de tems que le Blazon.

     XVIII. Anségner à bien lire en publiq et un peu à bien déclamer des paroles passionées.

     Talans

     XIX. Dialogue de jurisprudance. Leur apprandre à plaider l'un contre l'autre.

Adisions au Plan.

     Talans

     I. Montrer le soir les constellations et les Planêtes.

     Talans

     II. Anségner à dessiner.

     Talans

     III. Anségner un peu de Muzique et de Violon.

     Talans

     IV. Anségner quelque choze de l'Anatomie des animaux.

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     V. Anségner la justesse dans les jugemans et sur tout dans les rézonemans par la Critique des androits des livres Classiques et autres. Ces exercices méritent plus de tems dans la journée à proporsion qu'ils sont plus utiles pour randre l'Esprit juste.

     Vertus

     Nous trouvons des livres Classiques pour les Talans nous n'en trouvons point pour les Vertus ; Mais on peut en faire par les extraits des vies des Grans Saints, et des autres Grans Hommes.

Mardi.

OBSERVASIONS.

     I. Comme il y a plus de raport entre l'Italien et l'Espagnol, j'aimerois mieux les étudier le même jour et de suite, et comme il y a plus de raport antre l'Anglois et l'Allemand, on peut les étudier le mercredi matin et de suite. Ces langues nous sont plus utiles pour nos afaires que le Latin ; Ainsi il sufit que les ecoliers les sachent un peu traduire et sur tout les prononcer à peu prèz comme le Latin.

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l'Anglois est fort dificile à prononcer, parce qu'il est trèz mal Ortografié, et parce que les Ecrivains Anglois n'ont pas eu soin de changer l'Ortografe à mezure que leur Prononciation a été changée de siécle en siécle sur diférans mots. Notre Ortografe est moins défectueuse que la leur.

     Ceux qui selon leur profession auront bezoin d'aprandre ces langues plus à fonds, seront bien aizes d'avoir déja aquis le plus dificile dans leur anfance, c'est à dire les commancemans, comme Grammaire et Dictionaire, il en est de même des Siances. On doit en anségner dans l'éducasion les commancemans, afin que ceux qui voudront les aprofondir y trouvent moins de dificulté.

     Mais la Siance que l'on ne sauroit pousser trop loin dans l'éducasion, c'est la Morale spéculative, et surtout la Morale pratique. On ne sauroit avoir le souvenir des grans motifs de nos axions trop prézans pour l'augmentasion de notre bonheur par la pratique de la vertu ; C'est que cette pratique regarde toutes les condisions et tous les

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ages, et regarde aussi le bonheur éternel comme le bonheur tanporel.

     II. Quand l'écolier aura appris à bien écrire lantemant, il faut qu'il aprenne à ecrire liziblemant et vite.

     III. l'Utilité de la Danse, de la Muzique et des Instrumans ne durent que dans la première jeunesse ; Ainsi il ne faut pas y mettre beaucoup de tems.

     IV. Je ne voudrois de Ciceron que de officiis : Des devoirs de l'honnête Homme, afin d'avoir ocazion de parler de Morale, ce qui est ancore plus utile à l'écolier que la grande connoissance du Latin.

     V. Je voudrois l'Historien Jozef en François de Mr. Arnaud d'Andilly comme Livre Classique, et y faire toujours rémarquer, comme dans les Comédies, la vertu et les talans récompansez et les injustices punies.

     VI. Je ne voudrois point d'Ovide, ni de Terence ; c'est qu'il ne faut pour le Latin que le savoir bien traduire.

     VII. Je ne voi pas assez de Morale l'aprèz midy du mardy. On pouroit y placer l'Histoire Ancienne de Mr.

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Rolin et s'arrêter sur les succez comme effets des talans et des vertus. Je regarde aussi cet ouvrage comme livre Classique.

     La moitié de l'éducasion doit être des exercices ou des lectures des diférantes vertus, ou dans les Histoires, ou à faire les recits d'axions vertueuzes, et dans les Déclamasions ou dans les Réprézantasions, ou dans les chansons Historiques ou odes sur les Grans Hommes, ou himnes sur les Saints.

     Il vaut beaucoup mieux choizir 366 vies de Saints ou de Grans Hommes pour avoir divers exanples de vertu à imiter, que des Saints ou il n'y a rien à imiter sur les talans et sur les vertus. Il y a des vies qui peuvent durer deux ou trois jours.

     VIII. Comme je voudrois que les petits Coléges pussent fournir souvant des ecoliers aux grans Coléges pour la Rétorique et pour les autres Siances depuis 12. ans, je voudrois aussi que ces petits Coléges pussent éléver leurs Pansionaires jusqu'à dix sept ans et leur anségner à peu prèz tout ce que contiennent la plupart des livres Classiques de Filozofie, et même avec plus de

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succèz, en leur ansegnant de bonne heure comme dèz neuf ou dix ans, les commancemans de toutes ces Siances, et en les y avançant chaque année par dégrez jusqu'au plus haut dégré de ces Siances que l'on puisse apprandre dans les livres Classiques de chaque Siance, et tels seront les jeunes écoliers qui ne sont point destinez à prandre des dégrez dans aucune Université.

     De là il suit que dès neuf ou dix ans on peut leur anségner plusieurs expériances et plusieurs raizonemans de Fizique à leur portée et les commancemans de la Jurisprudance, de la Téologie, de la Logique, de la Métafizique, de la Chimie, de l'Anatomie, de la Médecine, qui seront à leur portée et les continuer ainsi d'année en année doucemant dans toutes ces Siances humaines, jusqu'au plus haut degré des livres Classiques dont on leur expliquera une partie année par année.

     IX. Il y a une observasion inportante avant que d'expliquer les Siances qui sont plus curieuzes qu'utiles, c'est de montrer aux écoliers en détail leur utilité, combien ils contanteront leurs

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Parans et combien en les contantant ils travailleront pour l'augmantasion de leur bonheur tant pour cette premiére vie que pour la segonde vie, en pratiquant la réconnoissance anvers leurs Parans.

Sur le Mercredi.

OBSERVASIONS.

     I. Il faut de la Cronologie, mais jointe à un peu d'Histoire des Hommes Illustres et à un peu de Géografie, et marquer qu'ils doivent leur Illustrasion à leurs talans et à leurs vertus, et leur malheur à leur inprudance ou à leur injustice. On pouroit dresser une Cronologie par les Hommes Illustres de chaque siècle.

     II. Je ne leur anségnerois ni la quantité des Sillabes et mots Latins, ni la manière de bien scander les vers de cette langue, si ce n'est peut être une fois en un mois, j'aimerois mieux quelque autre exercice plus utile.

     III. A l'égard de la vie des Saints et des Grans Hommes y joindre toujours la Cronologie et la carte Géografique

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et en faire réciter quelque fois quelque choze.

     IV. Retourner des vers Latins et en faire est ancore plus inutile à l'écolier que le Greq ou l'Hebreu ; Ainsi il faut ranplacer cet exercice par un autre ; Et efectivemant cela ne se peut pas prézantemant compter au nombre des exercices fort utiles ni dans la Guerne, ni dans la Magistrature, ni dans le Clergé, ni dans la Négociation etc.

     V. Je suis bien aize de voir la Politique parmi les Siances dont il faut donner des commancemans aux jeunes gens, et leur faire antandre le fort et le foible des ouvrages de Politique démontrez et non démontrez, selon la portée de l'Esprit de leur age.

     Je donnerois volontiers au petit Colége, pour en faire un livre Classique Politique, deux exanplaires de mes ouvrages, afin que les Précepteurs choizissent les meilleurs androits.

     VI. Il faut faire quelque table des cas de la Politesse extérieure qui est une partie de la Bienfaizance, et la faire aprandre par coeur, et une table des inpolitesses pour les faire éviter.

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     VII. Il faudroit faire une liste des livres Classiques, cartes et machines et le prix, afin de les obtenir des Parans.

Observasions sur le Jeudi.

     I. Les Dialogues sur des Sujets de la conversasion ordinaire qui se feroient en diverses langues, me paroit un exercice utile.

     II. Faire des questions sur la Fable et faire réciter quelques androits, est un exercice utile, quant à prézant, parmi nous pour antandre les sujets de Peinture, de Sculture, les Alluzions des Poëtes.

     III. Outre les fables de la Fontaine qui est un livre Classique, je demanderois que l'on ajoutât les vint plus belles Fables de la Mote.

     IV. Il faudroit travailler à faire un récueil des beaux androits de nos Poëtes. 1. Pour l'éloquance. 2. Pour les meurs, pour donner horreur des vices et des crimes. 3. Pour donner du respect et de l'amour pour la vertu. 4. Pour les Peintures des Grans Talans. 5. Pour tourner les vices en ridicule.

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     V. Herborizer au jardin du Roi, et la Chimie.

     VI. Voir des peintres et des Sculteurs.

     VII. Voir plaider à diverses jurisdixions.

     VIII. Voir des Artizans de diférans métiers, voir les Gobelins.

     IX. Jeux de Comerce. On les aprand mieux quand on les aprand dèz la première jeunesse, et on les aprand à joüer polimant et noblemant. Ce sont tous exercices utiles.

OBSERVASIONS.

Sur le Vandredi.

     Les Dialogues sur les loix et sur les questions litigieuzes sont des exercices utiles, et pour cela il seroit à propos de faire lire quelques factums pour et contre dans les cauzes célébres.

OBSERVASIONS.

Sur le Samedi.

     I. J'aprouve fort la répétision de la semaine, mais seulemant des chozes les

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plus utiles ou pour augmenter la vertu, ou pour augmanter les talans les plus utiles à la Société.

     II. Il seroit à propos de donner deux prix, un de valeur double pour la distinxion dans la vertu, l'autre de valeur simple pour la distinxion dans les talans.

     III. Les donner chaque mois, mais rémarquer le Samedi sur un Regître, celui qui aura mieux réussi durant la semaine pour le couronner le samedi de la quatrième Semaine.

     IV. On pouroit réformer le tableau des exercices sur ces observasions, et le réformer ou perfexioner tous les mois sur les expériances et sur les réflexions pour en imprimer une centaine d'exanplaires dans un an, afin de les distribuer aux parans, et de pouvoir toujours les perfexioner.

     V. Il faut une tablature courte pour les Regens ou Précepteurs, ou il n'y ait que peu de mots pour les diriger jour par jour. Mais il en faut une autre raizonée et motivée pour les parans, et pour les amis afin d'établir la réputasion de la Métode, afin de porter les autres à l'imiter.

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OBJEXION.

     Votre plan d'éducasion n'est point pour des externes. Il ne peut servir qu'aux Pansionaires et peu de personnes sont assez riches pour peyer des pansions si fortes.

REPONSE.

     I. Les Pansionaires sont ordinairemant plus jeunes que la plupart des externes et ont plus bezoin de Préfets pour les contenir dans la chambre et pour les obliger à faire ce qui est préscrit, au lieu que les externes qui sont rézonables et qui savent l'utilité de leur aplicasion, ont moins bezoin du Préfet pour travailler seuls.

     II. Il est vrai que les externes seront un peu moins bien instruits que les Pansionaires, mais il est raizonable que ceux qui ont le moyen d'avoir plus de gens de mérite apliquez à l'éducasion de leurs anfans, soient mieux servis, et communémant, le reste étant égal, il est plus inportant à la République que les grans et les plus riches ayent une meilleure éducasion que les pauvres et les moins riches.

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     III. Il y aura toujours des Colèges pour les seuls externes pour y aprandre la langue Latine, mais ils seront moins instruits que les Pansionaires. Il est vrai que la meilleure métode est la plus chére, mais c'est à cause qu'elle demande plus de Précepteurs, ou plus de bons ouvriers pour se servir de cette métode, et pour randre l'éducasion plus parfaite.

OBJEXION II.

     On ne peut pas aprandre le Latin ni les langues vivantes si l'on ne commance dèz huit ans, et vous propozez de ne commancer le Latin qu'à dix ans.

REPONSE.

     A la bonne heure que l'on commanse dèz huit ans à aprandre quelque choze du Latin, de l'Italien, de l'Espagnol, de l'Aleman et de l'Anglois, et que l'on mette un peu plus de tems au Latin qu'aux autres langues, mais prenez garde de donner plus de tems au moins utile qu'au plus utile.

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OBJEXION III.

     Vous préférez les Moines aux séculiers pour le Gouvernemant des Colèges ; Ainsi tout iroit aux Moines.

REPONSE.

     I. Il est à propos qu'il y ait de séculiers et de deux sortes de Moines, afin de conserver parmi eux trois de l'émulasion à qui réüssira le mieux.

     II. On supoze que les Moines que l'on anploïera à cette éducasion, lors qu'ils auront des Généraux de leur ordre dans chaque Souveraineté ou ils travaillent, ils connoitront tous les devoirs de toutes les professions et de toutes les condisions de leur Etat, et ne seront pas solitaires comme quelques uns de nos Moines : Ils auront de la vertu, mais ils auront aussi des talans et seront propres à anségner les Siances.

OBJEXION.

     Vous ne donnez point de jours de congé aux Ecoliers.

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REPONSE.

     Je demande pour les Ecoliers des jours de congé, car il faut des jours d'amuzemant ; Mais je demande que ces amuzemans leur soient un peu utiles, et cela se peut en choizissant et dirigeant leurs amuzemans. Mon dessein au contraire, c'est de parvenir à tourner peu à peu toute leur aplicasion et leurs travaux en amuzemans et en plézirs innosans, ce qui est dificile, mais non pas inpossible avec le tems et avec l'expériance.

     Dans la plupart des jeux ce qui plait le plus aux anfans, c'est d'y réussir mieux que les autres : Or dans les travaux d'aplicasion il n'y a qu'à les loüer à propos sur leurs diférans succèz.

     La métode des bureaux Tipografiques qui servent aux petits anfans pour aprandre à lire le Latin avec facilité et qui est même pour eux un amuzemant, au lieu que d'aprandre à lire c'est une grande péne par les autres métodes, c'est une preuve démonstrative que les plus jeunes anfans peuvent s'apliquer avec plézir, il ne leur manque souvant pour d'autres aplicasions

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que de savoir les réduire en jeux, mais peu à peu les hommes y arriveront ; Car la Raizon humaine va tous les Siècles en croissant.

OBJEXION V.

     Si vous faiziez une tablature de ce que les Regens doivent faire par semaine, par mois, par an dans leurs Classes, et les Précepteurs dans leurs chambres, vous verriez que votre sistême est inpossible dans la pratique.

REPONSE.

     I. On vient de lire un canevas de cette tablature, et les Regens et les Précepteurs peuvent tous les mois, tous les ans le perféxionner, mais telle qu'elle est, ils peuvent la mettre en exécution ; Ainsi il n'est pas inpossible dans la pratique.

     II. Ce qui est déja en pratique en petit, peut facilemant se faire de plus grand en plus grand ; Or cette tablature est déja en pratique dans plusieurs pansions de cinq ou six écoliers à peu prèz de même age, c'est ce que j'apelle petits Coléges.

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OBJEXION VI.

     Dans votre métode il faudra beaucoup plus de livres Classiques aux ecoliers : Il faudra des maitres à danser, à chanter, à écrire, à compter, à dessiner etc. Et c'est une dépanse de plus.

REPONSE.

     I. Comme ces maitres viendront pour plusieurs ecoliers et peu souvant, il en coutera moins à chacun.

     II. Je conviens de quelque dépanse de plus ; Mais c'est peu en comparaizon de la valeur des vertus et des talans dont ils auront aquis les commansemans dans la nouvelle métode d'éducasion ; C'est faire faire aux parans un marché trèz avantageux.

     Observasion sur deux Pansions de Paris.

     Outre la Pansion de Mr. de St. Isbert rue de Sène qui me paroit la meilleure, destinée aux anfans de 8 ans jusqu'à 12, il y a ancore la Pansion du bout du pont de Charanton qui est particuliérement destinée aux anfans dépuis 4 ans jusqu'à 8,

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on s'y sert aussi utilement du bureau Tipografique pour instruire les Enfant en les divertissant [je préfére la Pansion de Mr. de St. Isbert à nos Coléges, mais je lui préférerois de beaucoup nos Coléges si l'on s'y servoit de la métode de Mr. de St. Isbert. Il est vrais que cette métode ne peut convenir qu'aux parans riches à cauze du nombre des bons Répétiteurs qui sont nécessères pour la pratiquer ; Ainsi il faudroit réünir plusieurs Colèges en un pour y avoir un nombre sufizant de bons ouvriers.

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PANSION
DE
ST. ISBERT,

Métode pour les meurs,
Juin 1739.

Lundi aprèz Midy.

Récit des Vies des Hommes Illustres, et
des Observasions sur ces Vies.

     L'Ecolier aprèz avoir raconté la Vie de Sipion ou d'Epaminondas ou d'un autre Homme Illustre, dans une ou deux séances de demie heure chacune, récitera dans les séances suivantes trois sortes d'Observasions que le Précepteur aura faites sur l'une et l'autre de ces vies.

I.

     Il Récitera les Observasions faites sur la grandeur des avantages qu'il a procurez à sa Patrie.

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     C'est qu'il n'a de réputation d'Homme Illustre que par se bienfaits publiqs ; Or ces bienfaits publiqs sont les efets des grans talans qu'il a aquis par sa grande aplicasion dont il a aquis l'habitude avec couraje et pasiance dèz le tems de son educasion.

     Ces bienfaits publiqs sont les victoires qui assurent la vie et les biens aux citoyens.

     Ce sont les bons projets politiques qui anfantent de bons réglemans et de bons établissemans de Police, qui ont fait cesser de grans maux, ou procuré de grans biens à la Patrie.

II.

     Il Récitera les observasions sur les axions de Justice et de Bienfaizance qu'il a pratiquez constament, soit dans sa famille, soit envers ses voizins.

     C'est qu'il n'est estimable, il n'est aimable que par une conduite vertueuze, c'est à dire juste et bienfaizante envers tout le monde, et sur tout anvers sa femme et ses anfans, anvers ses parans, ses amis et ses voizins.

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III.

     Il récitera sur tout les observasions sur les grandes joyes et les grans sujets de joye, et combien il a passé de jours hureux par la grande considérasion qu'il avoit dans sa Famille, dans sa Ville, dans son Peïs.

     C'est que d'un coté ses grandes joyes, ses grans honneurs, ses grans anplois, ses grans révenus, sont les récompanses publiques de ses bienfaits anvers le publiq, et que les agrémans et les plézirs innosans de sa vie douce, tranquile, accompagnées des considéraisons duës à son mérite personel, sont la récompanse naturelle de la Justice et de la Bienfaizance qu'il a exercées envers tout le monde.

IV.

     Il récitera sur tout les remarques faites sur les impasiances, les manières méprizantes et les autres petites injustices de cet Homme Illustre, et ansuite les jaloux, les ennemis et les divers malheurs que ses fautes de politesse, de modestie et de bienfaizance lui ont attirez.

     C'est qu'il faut sur tout éloigner les

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écoliers des vices qui ofansent les autres par la crainte des grans malheurs qui en sont les suites naturelles.

     Tels sont les quatre sujets sur les quels les deux écoliers disputeront entre eux sur la préférance de chacun leur Homme Illustre.

     Celui-ci avoit plus de talans de tel coté : Celui-là avoit plus de talans de tel autre coté : L'un pour la parole, l'autre pour les afaires : L'un pour les Sièges, l'autre pour les Batailles.

     Les bienfaits publiqs de celui ci sont plus grans ; Celui-là par la douceur de son humeur et par sa pasiance a mené une vie plus plène d'agrémans ; L'un est plus grand par ses talans, l'autre plus aimable par ses vertus.

     Quand ces deux écoliers auront dit leur avis chacun pour son Homme Illustre, les autres écoliers qui les auront antandus, et les autres auditeurs diront aussi leur avis sur celui qu'ils préférent. Ce sont des jeux et des jeux trèz instruizans des chozes les plus inportantes de l'éducasion.

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Récit de la Vie des Grans Hommes qui ont
eu le bonheur de croire leur ame
immortèle.

     Il faut aussi que ces deux écoliers fassent des observasions sur deux autres Hommes Illustres qui, éclairez ou par la Raizon ou par la Révélasion, auront eu de la Religion, c'est à dire qui ont cru l'immortalité et qui auront craint les punisions des injustices ou espéré les récompanses de la bienfaizance dans une segonde vie pour leur pasiance, pour leur politesse, pour leur tolérance, pour leur indulgence sur les erreurs, pour leurs dons, pour leurs pènes officieuzes et pour leurs autres erreurs de bienfaizance.

     C'est que ce ressort de récompanse éternelle ne devient fort dans les hommes que par les fréquantes répétisions qu'on leur fait faire des récits des plézirs et des joyes du Paradis destiné aux bienfaizans.

     La meilleure educasion est celle qui a de meilleures métodes pour faire aquérir aux écoliers en moins de tems plus de meilleures et de plus fortes

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habitudes pour les randre eux, leurs parans, et leurs citoyens plus hureux, tant dans la première que dans la segonde vie. Ces habitudes regardent I. L'Aquizition de la vertu ou du dézir de bien faire. II. L'Aquizition des talans ou des moyens de mieux exercer la Bienfaizance.

     Or pour leur inspirer durant leur éducasion un plus grand dézir d'aquérir des talans et des vertus sanblables, quelle métode plus eficace peut on anployer que les récits de la conduite des Grans Hommes dès leurs premières années, et des grandes joyes qu'ils ont goutêz, et des grans honneurs qu'ils ont reçus durant toute leur vie par leurs grans talans et par leurs grans bienfaits anvers leur Patrie et leur Famille ? Peut on anployer des moyens plus èficaces pour leur donner plus d'éloignement de la colère, de la vangeance et des autres vices les plus haïssables, que de leur faire réciter des observasions sur les grans malheurs que ces Hommes Illustres se sont attirez par ces grans défauts, et pour leur faire rémarquer

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avec plus de soin les divers dégrèz des bonnes et des mauvaises qualitez de ces Hommes célebres ? Peut on mieux faire que d'établir entre ces écoliers des disputes perpétuelles qui puissent servir à leur faire mieux discerner et rétenir les principes nécessaires pour juger avec plus de sajesse des axions les plus estimables, des caractères les plus aimables et des hommes qui ont été les plus hureux dans cette vie et qui ont le mieux mérité le bonheur d'une vie immortèle.

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SUR LE
GRAND HOMME,
ET SUR
L'HOMME ILLUSTRE.

     La Grande Puissance, le Grand Savoir, les Grans Talans peuvent se rancontrer dans un homme trèz méchant. Alors on poura dire de lui, il est fameux, il a fait beaucoup de bruit, c'est un homme célèbre, c'est un fameux scélérat. Mais on ne dira jamais, c'est un Homme Illustre et ancore moins, c'est un Grand Homme, c'est que les seules qualitez intérieures de l'Esprit utilemant anploïées pour la Patrie font l'Homme Illustre, et quand elles sont accompagnées des qualitez estimables du coeur, c'est à dire de la vertu, elles font non seulemant l'Homme Illustre, mais ancore le Grand Homme.

     Ce sont ces Grans Hommes qui méritent

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notre estime, nos loüanges et notre respect intérieur, car pour le respect extérieur c'est le partage de l'Homme Puissant, de l'homme qui est dans une place élévée. L'estime est duë à la personne, le respect extérieur est dû à la place.

     C'est pour cela que dans l'éducasion de la jeunesse, il vaut beaucoup mieux, pour l'avantaje de la Societé, anploïer plus de tems à former les jeunes gens à la grande vertu par divers exercices, qu'à les former aux grans talans, parce que ces talans sont quelquefois nuizibles à la Patrie sans une grande vertu.

SOLON, EPAMINONDAS,
ALEXANDRE.

     Chaque Nasion a ses Grans Hommes. Nous sommes portez naturellemant à les comparer antre eux, et nous ne saurions bien discerner le quel est le plus grand qu'en les comparant les uns aux autres : Il faut donq comparer.

     I. La grandeur de leurs talans et de leur courage pour surmonter les grandes dificultez.

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     II. La grandeur de l'ambision vertueuze des uns, c'est à dire la grandeur de leur zèle pour procurer le bien publiq.

     III. La grandeur des avantages ou des bienfaits qu'ils ont procuré ou aux hommes en général, ou à leurs concitoyens en particulier.

     Epaminondas paroit le plus Grand Homme d'entre les Capitaines Grecs ; Il est vrai qu'Alexandre à fait plus de bruit par ses Conquêtes, mais les dificultez qu'il a surmontées etoient, à tout prandre, moins grandes que celles qu'a surmontées Epaminondas ; Or c'est la grandeur des dificultez surmontées qui prouve la grandeur des talans, la grandeur du courage, et la grandeur de la constance.

     D'ailleurs ce qui est décizif dans la comparaizon de ces deux Hommes, c'est que les antreprizes d'Alexandre n'avoient pour motif rien de fort loüable, puisqu'il n'agissoit que pour son propre intèrêt, pour son propre agrandissemant, pour son propre plézir : Motif qui n'a rien de véritablement grand, et qui est souvant injuste, au lieu qu'Epaminondas avoit pour motif principal

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de ses antreprizes le plézir qu'il trouvoit à procurer le salut et les grans avantages de ses concitoyens, motif trèz vertueux et par conséquant trèz loüable ; Aussi Epaminondas procura t'il plus d'avantage à sa Patrie qu'Alexandre à la sienne.

     Ainsi Epaminondas est Grand Homme, et Alexandre n'est que Conquérant, un Guerrier, un Capitaine célèbre, un Roi d'une grande réputasion antre les Rois, antre les Conquérans, en un mot ce n'est au plus qu'un Homme Illustre, et moins illustre par ses grands bienfaits anvers la Gréce sa Patrie que par ses grans succèz.

     Il est permis de n'avoir pour motif de ses desseins que ses intèrêts particuliers lors qu'il n'y a rien d'injuste : Il est même permis d'avoir ses plézirs pour motifs de ses antreprizes lors qu'il n'y a rien que d'inosant et de conforme à la bienséance.

     Agir uniquemant pour ses intérêts, pour augmanter sa fortune ou ses plézirs, c'est le train ordinaire du commun des hommes ; Mais ce qui n'est que permis, n'a rien de distingué, rien

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de vertueux, et par conséquant ne mérite aucune loüange.

     Les antreprizes qui ne sont ni loüables, ni vertueuzes, parce qu'elles n'ont point pour motif l'intèrêt des autres, ou l'intèrêt publiq, peuvent avoir quelquefois une grandeur aparance par les grans succèz, telles que celles d'Alexandre ; Les grandes dificultez qu'il a surmontées excitent notre admirasion et prouvent ou le grand courage ou les grans talans ; Ainsi les grans succèz des antreprizes dificiles peuvent bien randre un Homme trèz Illustre, trèz célèbre, mais sans motif vertueux elles ne sauroient jamais en faire un Grand Homme.

     Telle est la règle que nous dicte la raizon ; Or quelle grande augmantasion de bonheur rézulta t'il des conquêtes d'Alexandre, soit pour les Macédoniens, soit pour les Républiques Grèques, soit pour le janre humain.

     Celui qui surmonte de grandes dificultez mérite notre admirasion, mais il ne mérite pas toujours notre estime et nos loüanges. Nous admirons un excèlant danseur de corde. Nous regardons

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avec étonemant ces indiens superstitieux qui font des abstinences et des macérasions corporèles qui samblent surpasser les forces de la Nature, ils sont des chozes extrémemant dificiles, nous en admirons la dificulté, mais cette admirasion n'est pas jointe à une grande estime de leur caractère, au lieu que nous accordons l'admirasion, la grande estime et la bienveillance à ceux qui comme Epaminondas, viennent à bout d'antreprizes qui, d'un coté, sont trèz dificiles et de l'autre, trèz avantajeuzes à leur Patrie.

     Si j'avois un Greq à comparer à Epaminondas ce seroit Solon qui surmonta de grandes dificultez par ses grans talans, par sa grande constance et qui avec des motifs parfaitemant vertueux randit de grands services à sa Patrie en lui faizant aprouver des Loix sajes et salutaires.

SIPION, CEZAR, SILLA.

     Entre les Romains c'est Sipion vainqueur d'Annibal qui nous paroit surpasser les Grans Hommes Romains. Cézar n'exécuta rien de si dificile que

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Sipion, il n'eut jamais d'Annibal à surmonter.

     Cézar augmanta la puissance de Rome, mais Sipion, en augmantant la Puissance de la République, sauva les Romains de la servitude des Cartaginois, il affermit la liberté intérieure de la République Romaine, et augmanta sa puissance de toute la puissance de la puissante République de Cartage.

     A l'égard des motifs de Cézar, il ne travailloit que pour sa propre élévasion, et pour augmanter sa propre puissance, au lieu que Sipion dans ses antreprizes cherchoit ancore plus l'honneur et le plézir de randre de grans services à sa Patrie, en lui conservant toute sa liberté au dedans, et en augmantant de beaucoup son pouvoir au déhors, qu'il ne cherchoit à augmanter sa propre grandeur.

     Il est vrai que Cézar en travaillant pour lui dans les Conquêtes des Gaules, randit de grands services à la République, mais dèz qu'il se sert des forces et de l'autorité que les Romains lui avoient confiées pour en ranverser le Gouvernemant et pour s'en randre

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lui même le Tiran, je n'arrête plus mes jeux sur les services qu'il a randus, je les arrête dèzormais uniquemant sur sa trahizon. Il ne me paroit plus qu'un scélérat ambisieux, célèbre par ses grans talans et qui cachoit de trèz injustes intansions en randant des services à sa Patrie.

     Il est si vrai, qu'à tout prandre, il mérite beaucoup plus d'être blamé que d'être loüé, que s'il avoit eté tué à Pharsale ou il fit périr tant de Romains, et que Pompée dévénu vainqueur eut randu au Senat son ancienne autorité et au peuple la liberté des susufrajes comme avoit fait Silla, il est certain que Ciceron, Hortensius, Caton et les autres bons citoyens n'eussent fait aucune dificulté de mettre Cézar vaincu et puni en paralèle avec Catilina cet autre habile et courajeux, avec cette diféranse, qu'ils eussent trouvé que si Cézar avoit randu à la République de plus grans services que Catilina, il lui avoit cauzé aussi de beaucoup plus grands malheurs, de sorte que son nom fut venu jusqu'à nous chargé de la même exécrasion que le nom célèbre de Catilina, qui de son

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coté ne manquoit pas de grans talans, mais qui manqua de succez dans sa détestable antreprize.

     Cézar eut pour bût de se randre maitre du Gouvernemant et par conséquant de bouleverser la République en lui ôtant sa liberté, il réussit dans cette horrible antreprize. Catilina forma un samblable dessein et y succomba. En bonne foy qui de nous ozeroit conclure du succèz de Cézar que c'est un Grande Homme, tandis que l'autre, uniquemant faute de succez, n'est qu'un scélérat exécrable.

     Or qui ne voit qu'ils ne sont efectivemant tous deux que des hommes trèz injustes qui avoient de grans talans, mais qui les amploïerent mal a mal faire et qui sacrifioient injustemant et sans scrupule les plus grands intèrêts de l'Etat à leur intèrêt particulier, et que par conséquant ils étoient dans le fonds tous deux dignes de la haine et de l'exécration publique.

     Et il ne faut pas croire que Cézar se soit randu maitre de la République seulemant de peur que Pompée ne s'en amparât le prémier ; Car s'il avoit eu pour premier motif le salut et la grande

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augmantasion du bonheur de sa Patrie, n'auroit il pas, en rentrant dans Rome victorieux de la tiranie de Pompée, n'auroit il pas, dis-je, randu à ses citoyens la liberté des sufrajes pour le choix des Magistrats et des ministres de l'Etat ? N'auroit il pas restitué la Souveraine Autorité au Senat et au peuple ? N'auroit il pas de concert avec Caton et avec les autres gens de bien perfexioné la Métode du Scrutin dans les Elexions, sur tout pour les principaux amplois ? N'auroit il pas travaillé avec eux à fermer ainsi pour toujours aux scélérats futurs les voyes de la corrupsion des sufrajes qu'il avoit lui même mise en uzaje pour arriver aux amplois publiqs ?

     C'étoit là l'unique voye de se faire la plus belle et la plus grande réputasion qu'un homme de bien eut pu dézirer ; C'étoit pour lui l'unique voye pour arriver à ce titre suprême de Grand Homme, ou il ne pouvoit arriver que par la voye de la vertu ; Mais il n'eut jamais assez de lumière ni l'Esprit assez pénétrant et assez juste pour connoître en quoi consiste la plus aimable et la plus estimable supériorité

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de l'Homme : Il n'eut pas l'ame assez grande pour santir, comme Caton, que la qualité essantièle aux Grands Hommes, c'est de vizer à la joye et à l'honneur d'augmanter de beaucoup à leurs propres dépans le bonheur de ses concitoyens ; Il prit à gauche, il suivit la route ordinaire des ambisieux du commun qui, au lieu de sacrifier à la véritable grandeur qui est immuäble et éternèle, ne sacrifient qu'à la grande puissance qui n'est qu'une grandeur extérieure et brillante aux yeux du vulgaire, mais fausse, passajère et digne de mépris en comparaizon de la grandeur que forme le bon uzaje du grand pouvoir par la pratique de la Justice et de la Bienfaizance.

     Je supoze dans le tems de Cezar un riche comerçant dans Rome qui, pour anrichir sa famille, s'est expozé à de grands périls et qui a surmonté de grands obstacles, tant par son grand esprit que par son grand courage, il est parvenu à une fortune éclatante, sans faire aucune injustice à personne, nous ne le mettrons ni parmi les Grands Hommes, ni même parmi les Hommes Illustres de la République, parce

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qu'il n'a point procuré de grands bienfaits à ses concitoyens, mais seulemant à sa famille ; Or il a du moins pour lui de n'avoir rien fait qui soit blamable dans la conduite de sa vie, il n'a rien à se réprocher, il à fait en grand ce que le commun des bons marchands de la République faisoient en petit : Il a fait une grande fortune mais sans ofanser ni l'Etat ni les particuliers ; Au lieu que Cézar, en aquérant plus de richesses, plus de pouvoir que le marchand, ranverse le gouvernemant de sa Nation, et par les guerres civiles lui cauze une infinité de grans malheurs.

     Pour juger du prix réel de ce grand Conquérant et de ce grand comersant, il n'y a qu'à songer qu'aucun bon citoyen n'auroit souhaité la mort du grand comersant, au lieu que tous les gens de bien eussent fort souhaité que Cézar ce grand Capitaine ne fut jamais venu au monde ; Or pouroit on prandre pour Grand Homme celui que ni les hommes en général, ni sa Patrie, ni les gens de bien en particulier, ne sauroient regrèter.

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     Ceci paroîtra sans doute un paradoxe etonant à tous les lecteurs prévenus sotemant dèz leur anfanse par de sots pedans en faveur de Cezar, et plutôt en faveur de ses grans talans et de son grand pouvoir qu'en faveur de sa grande vertu ; Mais je parle hardimant quand je parle pour la justice et pour le bien publiq, si j'attaque leurs anciens préjugez, il leur est permis d'attaquer ou mes principes ou les conséquances que j'en ai tirées.

     Je croi bien que Silla premier tiran de la République s'ampara de l'Autorité Souvernaine de peur que Marius son ennemi, autre homme trèz dangereux, ne s'en amparât lui même. Mais anfin aprèz avoir vècu pandant sa Dictature avec les santimans d'un tiran, et aprèz avoir en homme du commun exercé plusieurs annés le pouvoir tiranique, il comprit anfin qu'il ne pouvoit jamais être digne du titre de Grand Homme, ni même d'un Homme Illustre au quel il avoit aspiré dèz sa plus tendre jeunesse, s'il ne se soumetoit aux loix fondamantales de l'Etat, il comprit qu'il ne passeroit que

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pour un scélérat illustre tant qu'il demeureroit seul, malgré les loix, en possession de toute la puissance de la République. Ainsi il prit sajemant le parti d'abandonner cette Puissance Souveraine et de randre à ses concitoyens la liberté des sufrajes pour ramplir les amplois publiqs ; Pour devenir Grand Homme, il quitta sa grande puissance qu'il avoit injustemant uzurpée, il se fit simple citoyen soumis aux Magistrats, protégé seulemant par les loix et mourut en Grand Homme Grand Bienfaicteur de sa Patrie.

CATON.

     Je ne voi parmi les Romains que le dernier Caton que l'on puisse mettre en paralelle avec Sipion. Je me souviens d'un androit ou Saluste parle du Caractère de Caton : En voici le sens : Il ne disputa jamais avec les plus ambisieux à qui arriveroit par des voyes cachées et artificieuzes à la première place de la République, mais il disputa toujours ardemmant avec les meilleurs citoyens, à qui randroit par des voyes droites

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et simples de plus importans services à la Patrie.

     Saluste par ce seul trait nous fait santir le Grand Sens de Caton qui au travers des préjugez de presque tous les Romains de son tems, qui mettoient alors la grandeur la plus précieuze à devenir les plus puissans dans l'Etat, voit clairemant que la puissance seule n'est point une véritable grandeur, et que la supériorité la plus estimable n'est èfectivemant que dans l'excèlant uzaje de la grande puissance et des grans talans employez pour la plus grande utilité publique.

     Il nous montre Caton capable de santir que l'honneur que procurent les grandes places, vaut incomparablemant moins que l'honneur de passer pour le meilleur, ou pour un des meilleurs citoyens, et que celui qui n'est point grand bienfaicteur des hommes ne sauroit jamais être Grand Homme.

     Il nous peint l'ardeur et le courage de Caton pour chercher toujours la vertu, c'est à dire la plus grande utilité publique, et du même trait Saluste nous fait rémarquer la bassesse, et

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pour ainsi dire, la Vulgaireté des opinions, des santimans et des motifs du grand Cézar et du grand Pompée, qui jugeant de la vraye grandeur et de la vraye supériorité de l'homme avec aussi peu de discernemant qu'en jugeoit le vulgaire, préféroient la grande puissance, c'est à dire la sorte de grandeur que donnent les grands amplois, à la véritable grandeur, et à la grande estime des connoisseurs qui rézulte, non des grans talans, mais de l'anploi des grans talans pour la plus grande utilité de la Patrie.

     Il est certain que la vertu paroit ancore un peu plus mâle, plus ferme et plus respectable dans Caton ; Son zèle pour le bien publiq paroit en lui ancore un peu plus ardant et plus constant que dans Sipion ; mais en récompanse les services efectifs que Sipion randit à sa Patrie sont beaucoup plus inportans que tous ceux que leur randit Caton : La vertu dans Sipion paroit plus douce et plus aimable, de sorte que si j'avois à donner la préférance à un des deux, mon temperament indulgent me feroit, je croi, pancher pour Sipion.

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DESCARTES.

     Nous regardons avec justice Descartes, ce fameux Filozofe du siècle passé, mort en 1650, non seulemant comme le plus grand Fizicien et comme le plus grand Géométre qui eut paru jusqu'à lui dans le monde, mais nous le regardons ancore comme un Grand Homme : C'est que par une prodigieuze étanduë d'Esprit, par une justesse de raizonemant surprenante pour son tems, par une grande ardeur pour le travail, par une grande constance pour la méditation, par un couraje d'Esprit extraordinaire, qui le portoit sans cesse avec ardeur à surpasser en raizon les plus grans génies de l'Antiquité, et à juger lui même leurs jugemans par une lumière supérieure à la leur, il a surmonté anfin de trèz grans obstacles pour perféxioner dans les hommes leur manière de raizoner non seulemant dans la Fizique, mais ancore dans toutes les autres connoissances humaines.

     Ce n'est pas de ces grandes découvertes dans les Siances dont je lui sai le plus de gré, c'est d'avoir mis ses

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successeurs en etat d'y en faire sans cesse d'incomparablemant plus utiles que celles qu'il nous a laissées.

     Pour juger de la grandeur de son génie, il n'y a qu'à faire atansion à la multitude de connoissances plus exactes et plus vraisamblables qu'il a aquizes dépuis le point ou il a trouvé dans les Auteurs de son tems la Géométrie et la Fizique, jusqu'au point ou il les a laissées ; Il nous a donné plus de connoissances vraisamblables sur la Fizique en vint ans, que dix mille Sectateurs de Platon, d'Aristote et d'Epicure n'avoient fait en deux mille ans.

     Mais le point principal, c'est le grand avantage qu'il a procuré à la raizon humaine ; On ne raizonnoit presque point avec solidité ni avec justesse, c'est à dire conséquemmant avant Descartes, nos connoissances n'avoient presque aucune liaizon antre elles : On n'y voyoit presque rien de Sistématique, presque rien qui fit corps et dont les parties fussent liées les unes aux autres pour former quelque choze de solide.

     Il y a diverses espèces de vraisamblances, il y a même des dégrez diférans

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dans la même espèce ; Or avant lui nous confondions et les espèces diférantes et les diférans dégrez de vraisamblance, et cette confuzion etoit une source inépuizable d'erreurs, de disputes et de mauvais raizonemans ; Nous avions quantité d'Orateurs et d'agréables Discoureurs, nous n'avions point de solides Démontreurs : Il n'y avoit que les Géométres qui connussent ce que c'est que démontrer.

     Avant lui le sens de la Démonstrasion, le sens de la conséquance juste, ce sens qui met une si grande diférance antre homme d'esprit et homme d'esprit : Ce sens si précieux n'étoit presque point exercé que dans la Géométrie. On prenoit pour principes des propozitions trèz obscures, trèz équivoques, trèz fausses ; Et même nous tirions mal nos conséquances des principes vrais.

     Nous confondions ancore la certitude qui nous vient tantôt de l'habitude de juger souvant et long tems de suite de la même manière, tantôt de la multitude de ceux qui soutiennent nos opinions, avec la certitude qui nous vient de la grande évidanse : Ainsi d'un

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coté les préjugez de l'anfanse, et de l'autre, le grand nombre de ceux qui avoient la même opinion, etoient pour nous des principes si certains qu'ils nous paroissoient évidans ; Personne n'examinoit presque rien de ces préjugez ni de ces opinions.

     Nous marchions en aveugles appuyez les uns sur les autres et nous n'avancions point sur une ligne droite du coté des Siances, dans le chemin de la vérité : Nous ne faizions propremant que des cercles, et nos cercles étoient même de petite étanduë.

     Il y a plus ; C'est que faute d'un certain sens Spirituel nécessaire pour discerner par nous mêmes la verité, nous etions réduits à nous citer les uns les autres, et à citer même des Anciens de deux mille ans, nous qui aidez de leurs lumières et des lumières de soixante générasions, devions avoir incomparablemant plus de lumières et de connoissances que ces Anciens qui vivoient dans l'anfanse de la Raizon humaine.

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     Nous en etions venus à ce point d'imbécilité que, pour connoître ce qu'il falloit panser sur telle matière, nous ne disputions plus du fonds de la question, mais de quel santimant, de quelle opinion etoit Aristote ou tel autre homme sujet comme nous à l'ignoranse et à l'erreur : Nous avions des yeux et nous ne voïons point, il nous a appris à ouvrir les yeux et à en faire uzaje, et voila ce que nous devons à ses grans travaux et à ses grans talans.

     S'Il ne nous a laissé que peu ou point de véritables démonstrasions dans la Fizique, c'est que la matière jusqu'ici n'en est ancore guères susceptible : Mais il nous a anségné les moïens d'aprocher toujours du plus haut degré de vraisamblance et même de la démonstrasion ; Ainsi guidez dézormais par sa métode nous examinons nos idées pour les bien distinguer entre elles, pour les ranger, et pour les lier par le raizonemant ; Nous définissons plus exactemant nos termes pour éviter les équivoques : Nous commansons à faire uzaje de cette métode pour former des démonstrasions Aritmétiques dans

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ce qui regarde la Politique : Objet le plus inportant de toutes les connoissances humaines.

     Il avoit pour son antreprize un motif vertueux ; Il ne cherchoit ni les révenus, ni les grans amplois ; Il ne souhaitoit que la gloire précieuze de randre un trèz grand service à la Societé en génral en perféxionant la Raizon Humaine Son motif est donq trèz loüable. On voit assez que son antreprize etoit trèz grande et qu'il faut qu'il ait surmonté par son grand courage et par son grand génie, de trèz grandes dificultez pour y réüssir, et il y a réüssi. Il a randu aux hommes en général un service trèz inportant ; Ainsi le voila Grand Homme sans contestasion et l'un des plus Grands Hommes qui ayent jamais eté. Nous régrètons seulemant qu'il n'ait pas fait ses efforts et tourné son grand genié du coté de la plus utile de toutes les Siances, c'est à dire vers la Politique, vers la Siance du gouvernemant des Etats.

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Motifs de ceux qui ne sont que
des Hommes Illustres.

     On voit tous les jours des hommes qui mettent toute la force de leur Esprit, toute leur ardeur et toute leur constance à surpasser leurs pareils dans des bagatelles trèz dificiles à la verité, mais dans le fonds trèz peu utiles à la grande augmentasion du bonheur de leur Patrie, il sanble qu'ils n'ont en vuë que de disputer ou d'Esprit ou de mémoire, en prouvant qu'ils peuvent dans leurs antreprizes surmonter de plus grandes dificultéz que leurs pareils, et ariver par ce chemin à une plus grande distinxion, mais ils ne s'avizent pas de disputer d'utilité d'antreprizes, ce qui est cepandant un vrai manque de discernemant et d'étanduë d'intelligence ; Car avant que d'antreprandre de disputer de pénétrasion d'Esprit, ne vaudroit il pas mieux disputer de discernemant sur le choix de la matière ou l'on veut anploïer cette pénétrasion ? Ne faudroit il pas commanser par choizir la matière la plus inportante pour l'augmantasion du bonheur des citoyens,

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au lieu de choizir telles qui sont incomparablemant moins utiles ?

     D'autres avec de grands talans ont travaillé sans rélache avec des efforts continuels et incroïables, et ont surmonté efectivemant des dificultez étonantes, mais uniquemant pour faire une fortune éclatante et pour être grans du moins aux yeux du vulgaire qui ne mezure la grandeur des hommes que par la grandeur de leur puissance, c'est à dire, par la grandeur des richesses et des places ; Mais comme ces hommes petits et vains se bornoient petitemant et bassemant à leur intérêt particulier ou à l'intérêt de leur famille, sans se soucier du bien publiq ; Et comme leur motif n'étoit ni grand, ni loüable, ni vertueux, il n'est pas surprenant que le connoisseur ne les regarde pas comme de Grans Hommes, quelques talans qu'ils aïent possedèz, quelque succèz qu'ils aïent eu pour obtenir les plus grans révenus et les premières places d'un Etat.

     Les gens de bien les regardent au contraire comme des ames petites et communes, qui n'ont eu pour motif que la grandeur de la place et non pas l'aquizition des grandes vertus que demanderoit

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la grande place : Et comme ces ambisieux du commun n'ont pas connu le grand prix de la gloire que donnent les grans talans lors seulemant qu'ils sont utilemant anploïez au bien publiq, ils ont manqué d'Esprit dans le point le plus essantiel de la vie, c'est à dire dans le choix du bût qu'ils doivent se propozer ; Aussi n'est il pas étonant qu'on les regarde comme des ambisieux du commun et d'une espèce assèz méprizable.

     Les Historiens expozent à nos yeux une foule de ces petits hommes du commun qui achetoient folemant des places et des dignitez honorables par une conduite trèz dèshonorante, c'est à dire par des flateries honteuzes, par des lachetez, par des perfidies et par des calomnies ; Mais qui voudroit, par example, donner la moindre loüanje à Sejan, ou à Tigellin, les Ministres les plus autorizez du plus grand Empire du Monde ; Ils ont surmonté avec beaucoup d'Esprit et avec une ardeur incroyable de trèz grandes dificultéz, soit pour ariver à la place de Ministre Général et de favori, soit pour s'y maintenir, je le veux, mais etoit-ce

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par des motifs vertueux qu'ils les ont surmontez ? Et d'ailleurs qu'ont ils fait de grand pour l'utilite de l'Anpire a-aprèz qu'ils sont arivez à ces premières places ?

     Nous faisons naturellemant des comparaizons antre les hommes de même métier et de même profession, nous en trouvons qui à force d'avoir surmonté de grandes dificultez, sont parvenus à excèler de beaucoup antre leurs pareils : Ils sont grans dans leur profession, et nous disons un grand Poëte, un grand Muzicien, un grand Comédien, un grand Peintre, un grand Orateur, un grand Jurisconsulte, un grand Médécin, un grand Géométre, un grand Astronome, un grand Sculteur, un grand Architecte, parce qu'en surmontant de grandes dificultez par leur travail et par la pénétrasion de leur esprit, ils se sont fort distinguez antre leurs pareils.

     Mais le titre de Grand Homme tout court ne convient propremant qu'aux grans génies de deux espèces de Professions illustres et importantes au Publiq.

     L'une de ces professions regarde la grande augmantasion du bonheur des

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hommes en général : Telle est la profession des grans Filozofes spéculatifs apliquez à perféxioner considérablemant celles des connoissances humaines qui sont les plus inportantes au bonheur des hommes, comme la métode de bien raizoner, la Morale et la Politique, et à démontrer un grand nombre de véritez trèz importantes.

     Hureuzemant, même pour le bien publiq, dans la profession de ces Filozofes spéculatifs qui cherchent des véritez trèz inportantes, un grand génie, avec une méditasion profonde et constante, peut surpasser de beaucoup ses concurrans dans les grans bienfaits qu'il procurera au Publiq et dévenir ainsi Grand Homme sans avoir bezoin ni de naissance illustre, ni de grand pouvoir, ni de grand crédit, ni de grans révenus, ni d'anplois publiqs.

     L'autre profession illustre et inportante est cultivée par des génies plus praticiens que speculatifs, plus occupez de l'axion que de la méditasion : Elle regarde la grande augmantasion du bonheur, moins en faveur des hommes en général qu'en faveur d'une Nation

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particuliere, moins l'augmantasion du bonheur de leur postérité que le bonheur de leurs contamporains ; Et telle est la profession et l'anploi des Rois quand ils ont, comme avoit Hanri le Grand, assez d'inclinasion pour la gloire, et assez d'aversion pour la fainéantize, pour préférer dèz leur premiére jeunesse, le travail et l'honneur de bien gouverner à la vie molle et voluptueuze, et quand ils ont, comme lui, la force d'Esprit nécessaire pour tenir eux mêmes avec fermeté et avec constance le timon du Gouvernemant.

     Test est ancore l'anploi des Ministres, l'anploi des Généraux d'Armées, et des premiers Magistrats des Provinces, parce que dans ces professions ils peuvent randre par leurs grans talans et par leur grande aplicasion, un nombre prodigieux de services journaliers à leurs contamporains.

     Or comme les génies spéculatifs, tels que Descartes, peuvent se distinguer entre leurs pareils par la grande utilité de leurs découvertes, les génies praticiens occupez à réduire en pratique les véritez démontrées ou par les spéculatifs ou par l'expériance, peuvent de

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même se distinguer beaucoup antre leurs pareils par les grans avantages qu'ils procurent à leur Patrie, les Rois antre les Rois, les Ministres entre les Ministres, les Généraux entre les Généraux, les premiers Magistrats entre les premiers Magistrats : Mais s'ils n'ont que des motifs communs et méprizables dans leur conduite, quelque grands que soient leurs talans et leurs succèz, ce ne seront au plus que des Hommes Illustres ; Au lieu que, si leurs motifs sont grans et vertueux, ils passeront les Hommes Illustres et seront réconnus par leurs contemporains et dans la postérité comme de Grans Hommes.

     Point de grand Homme I. Sans un grand motif ou grand dézir du bien publiq.

     II. Sans de grandes dificultez surmontées, tant par la grande constance d'une ame pasiante et courajeuze, que par les grans talans d'un Esprit juste, étandu et fertile en expédians.

     III. Sans de grans avantages procurez au publiq en général, ou à sa Patrie en particulier.

     En un mot il faut que le Grand Homme soit grand Bienfaicteur des hommes

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en général par des découvertes trèz importantes bien démontrées, ou grand bienfaicteur d'une Nasion en particulier, soit par une conduite sage et vertueuze durant une longue suite d'années, soit par des réglemans et des établissemans trèz inportans, soit par de grans avantages ramportez sur les ennemis de la Nasion : Voila véritablemant ce qui constituë le Grand Homme.

     Plus le bienfait est grand, durable, étandu à un plus grand nombre de familles et dificile à procurer, plus aussi celui que le procure se distingue, même antre les Grans Hommes.

HENRI LE GRAND.

     De là on voit que si Hanri IV. Roi de France eut exécuté son projet si fameux et si sansé pour randre la paix perpétuelle et universelle entre les Souverains Chrétiens, il auroit procuré le plus grand bienfait qu'il soit possible, non seulemant à ses sujets, mais ancore à toutes les Nasions Chrétiennes, et même, par une suite nécessaire, au reste de la terre : Bienfait au quel toutes

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les familles vivantes et futûres eussent participé durant tous les siècles à venir ; Bienfait qui anferme l'exemtion des guerres civiles et étrangères ; Bienfait qui eut produit tous les biens qui rézultent nécessairemant d'une paix universelle et inaltérable, tel qu'eut eté la grande augmantasion des richesses qu'aporte le grand commerce non interrompu, et le grand progrèz de la Rézon universelle dans le Gouvernemant intérieur des Etats ; S'il eut exécuté, dis-je, ce merveilleux projet, il eut eté sans comparaizon le plus Grand Homme qui ait eté et qui sera jamais.

     Il est vizible qu'un pareil bienfait surpasse infinimant les bienfaits dont la République Romaine etoit rédévable à Sipion, parce que Sipion ne procuroit de grans avantages qu'à sa Patrie, parce qu'il ne les lui procuroit qu'aux dépans de Nasions voizines et parce qu'il ne laissoit point de moïens propres pour prévenir ni les Guerres Etrangéres, ni les Guerres Civiles, au lieu qu'Hanri le Grand par son excèlant projet, eut prézervé la France sa Patrie pour tous les siècles avenir, de toutes les guerres civiles et

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étrangères, et il l'en prézervoit sans qu'il en coutât rien aux autres Nasions et sauvoit en même tems toutes les familles de toutes les autres Nasions, non seulemant des perils, mais ancore des malheurs inconcévables et efectifs de toutes les Guerres Possibles.

     Il auroit même exécuté ce beau projet si dèz la première ou seconde année qu'il le forma, il avoit connu la vérité d'une propozition que j'ai démontré dépuis dans les trois tômes du Projet de paix perpétuelle : La voici : Pour randre l'etablissemant de la Diète Europaine, ou de l'Arbitrage Europain trèz solide, il n'est pas nécessaire que les Souverainetez qui doivent compozer la République Europaine, soient égales ou presque égales en étanduë ou en puissance, comme le croïoit ce Prince ; Mais il sufit qu'elles y antrent toutes en l'état qu'elles se trouvent à prézant, en prenant, d'un coté, pour point fixe et immuable la possession actuëlle ou les droits aquis par les derniers traitez, et de l'autre, en convenant que pour terminer les diférans entre eux, la Diète Europaine par son autorité et par la grande supériorité de force, anpecheroit

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tout agresseur de prandre la voye de fait et décideroit toujours les diférans par la pluralité des sufrages : Diférans qui ne pouroient plus être que de trèz petite inportance, atandu la convansion de la conservasion en antier de chaque Etat selon la possession actuëlle.

     Les Souverains auroient reçu des Equivalans infinimant avantajeux pour l'abandonemant de toutes leurs prétansions réciproques, et ces Equivalans si avantajeux etoient les avantajes immanses qui auroient rézulté de l'inpossibilité de faire la guerre avec succèz, du rétranchemant de la plus grande partie des dépanses de la Guerre et de la perpétuité de la paix.

     Au reste ce Prince a toujours eu l'honneur de la plus inportante invansion, de la plus utile découverte qui ait paru sur la terre pour le bonheur du genre humain, et l'exécution de cette grande antreprize est suremant rézervée par la Providanse au plus Grand Homme de sa postérité.

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CHARLES QUINT.

     Charles Quint, par le grànd nombre de guerres qu'il antreprit et des succèz qu'il eut dans ses antreprizes, régna avec éclat ; Il surmonta même durant sa vie de grandes dificultez tant par son Esprit que par son courage. C'est ce qui le fait fort distinguer antre les Rois et antre les Anpereurs, soit ceux qui l'ont précédé, soit ceux qui l'ont suivi.

     Mais faute d'avoir toujours eu pour bût dans ses antreprizes d'être voizin juste et bienfaizant, faute d'avoir eté exact observateur de ses promesses, faute d'avoir toujours eu pour bût, à l'example de Louïs XII. d'augmanter le révenu de ses sujets, comme un pere est occupé d'augmanter le révenu de ses anfans, et pour avoir au contraire fort souvant diminué leur révenu par ses grans subsides, dans le dessein d'augmanter le sien propre par ses Conquètes, cet Anpereur pour avoir borné ses bienfaits à ses courtizans avides, aux dépans de ses peuples, comme en uzent les Rois du commun, est parvenu, à la vérité, par les grandes dificultez

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qu'il a surmontées, au titre de Roi Illustre, d'Anpereur Illustre ; On peut avec justice l'apeller Charles l'Illustre ; Mais de là au Grand Homme, c'est à dire au grand bienfaicteur ou des hommes en général, ou de ses sujets en particulier, il y a ancore un espace prodigieux.

     Pour le malheur de ses sujets et de ses voizins il n'apprit point dans son education, et ne connut pas dans le reste de sa vie de quelle inportance lui etoit, pour parvenir au glorieux titre de Grand Homme, de pratiquer plus constamant l'équité anvers tout le monde et la bienfaizance anvers ses sujets ; On sant, en lizant son Histoire, qu'il avoit peu de zèle pour augmanter le bonheur des Nasions de l'Europe, et qu'il n'eut jamais tanté de surmonter tant et de si grandes dificultez, s'il n'avoit eu pour objet et pour motif que l'honneur de leur procurer beaucoup de biens, et de procurer durant son règne une parfaite tranquilité à toute l'Europe.

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GRANDES PLACES, GRANDES
QUALITEZ.

     Ce n'est ni la grande place, ni la grande puissance qui fait le Grand Homme. Les Anpereurs, les Rois, les Ministres peuvent être des hommes trèz médiocres, des hommes trèz méprizables et même des scélérats trèz odieux, témoin Tibére, témoin Neron, témoin Sejan.

     Il y a des hommes qui ont dans leurs succez de l'éclatant, du brillant pour le vulgaire, mais au fonds si ce n'est rien de vertueux, ce n'est rien de digne de loüanges. Le peuple prand souvant les faux diamans pour les vrais ; Mais aprochez Epaminondas d'Alexandre, aprochez Sipion de Cézar, aprochez Trajan de Charles Quint, aprochez le vrai du faux, le peuple, même grossier et ignorant en sant bientôt la diféranse, il est bientôt dezabuzé et ne sauroit plus s'y méprandre.

     L'Histoire nous a conservé la mémoire de plusieurs Généraux, de plusieurs Ministres qui se sont fort distinguez antre leurs pareils, ils ont randu

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de grans services à leur Nasion en surmontant de grandes dificultez, mais comme ils vandoient leurs services le plus cher qu'ils pouvoient à leurs Princes, à leur Patrie et qu'ils vouloient de grandes dignitez et de grandes fortunes, ils cherchoient moins l'honneur que les honneurs ; Ainsi ce sont des Hommes Illustres, j'en conviens, mais peut on jamais regarder comme de Grands Hommes ceux qui n'ont jamais eu rien que de petit, de bas et de vulgaire dans leurs motifs ?

     Il est vrai que les Grans Hommes, en cherchant le plus grand intèrêt publiq, ne laissent pas d'avoir ancore pour motif le plaizir que procure la gloire de faire beaucoup plus que leurs pareils, soit pour le bonheur des hommes en général, soit pour le bonheur de leur Nasion en particulier ; C'est que l'homme, si grand qu'il soit, ne cesse pas pour cela d'être homme, c'est à dire d'être un Etre qui dézire le plézir, le bonheur ; Ainsi c'est une nécessité que l'homme comme créature raizonable, cherche le plézir, c'est toujours ou l'espérance de quelque sorte

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de plézir, ou la crainte de quelque mal qui est le premier ressort de ses antreprizes.

     Ces Grands Hommes cherchoient donq le plézir de la distinxion dans l'augmantasion du bonheur des autres, ils cherchoient le plézir de la gloire, mais c'etoit de la gloire la plus précieuze, c'est à dire de la gloire la plus utile à la Patrie, et la moins intèressée pour leur intèrêt particulier, ils couroient avec ardeur vers cette gloire qui produit de si grans avantages à la Societé et la seule digne de notre respect et de notre admirasion : Ainsi plus ils aimoient le plézir de la bonne gloire et de la distinxion la plus précieuze, plus ils etoient estimables et dignes de loüanges.

     Il est à propos d'observer que l'on peut être Illustre en tel Art, dans telle Profession sans être Homme Illustre tout court. Lulli, par example, à eté illustre dans la Muzique, mais on ne dira jamais quand on voudra parler avec justesse, que c'etoit un Homme Illustre tout court, c'est qu'il ne travailloit que pour sa fortune, et que sa profession

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n'etoit pas illustre, c'est à dire du nombre de celles ou l'on puisse randre des services trez inportans à la Patrie.

     Plutarque avec son sens exquis n'auroit jamais fait la faute grossière d'un de nos Ecrivains qui a mis trèz inprudanmant parmi les Hommes Illustres tout court, et coté à coté de feu Mr. de Turenne des Poëtes Illustres, des Astronomes, des Jardiniers, des Graveurs Illustres qui n'etoient ni de Grands Hommes, ni même des Hommes Illustres tout court. Ce n'étoient que des hommes habiles dans une profession qui n'etoit pas des plus utiles au bien publiq, et la plupart n'avoient pour motifs de leurs antreprizes que l'augmantasion de leur fortune.

     L'homme qui n'a aucun grand talant, mais qui a une justice, une bienfaizance distinguée parmi ses pareils, ne laisse pas d'être trez estimable par sa vertu : Les marques de bienveillance et d'estime qu'il reçoit de ceux qui le connoissent, sont pour lui une sorte de révenu de plézirs que donne la distinxion précieuze de la vertu ; Or ces plézirs sont trèz sansibles pour les ames

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vertueuzes, mais s'il n'a pas des talans distinguez par leur utilité il ne peut jamais passer pour Homme Illustre.

     Il y a donq une grande distance antre Homme Illustre dans une profession non illustre et Homme Illustre tout court, c'est à dire dans une profession illustre et importante à la Société.

     Il y a de même une grande distance antre Homme Illustre tout court et Grand Homme. Le Grand Homme est toujours illustre, mais l'Homme Illustre n'est pas toujours Grand Homme, et si l'on y veut faire atansion, les bons Esprits de tous les tems et de toutes les Nasions n'ont pas eu d'autre idée de la diféranse qui est antre le Grand Homme et l'Homme Illustre, elle s'est transmise de siècle en siècle jusqu'à nous.

Diféranse entre les Grans
Hommes.

     L'homme qui n'est qu'illustre par ses grans talans et par ses grans succèz dans les afaires publiques vand ordinairemant le plus cher qu'il peut les services qu'il rand au publiq, au lieu que

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le Grand Homme, pour les grans bienfaits qu'il procure au publiq avec de grandes qualitez, avec de grans talans aquis, avec beaucoup de peine, se contante souvant du plézir que lui donnent les loüanges et l'honneur d'être plus grand bienfaicteur publiq que ses pareils.

     De même ce qui fait la grande diféranse antre deux Grans Hommes, c'est lorsque l'un espére obtenir le Paradis dans la vie future par ses bienfaits, tandis que l'autre est borné pour sa récompanse aux plézirs de la gloire et des honneurs de la vie prézante ; Et il y a efectivemant une grande diféranse d'élévasion antre les motifs de l'un et les motifs de l'autre dans leurs antreprizes.

     Car supozant leurs antreprizes égales en utilité pour l'augmantasion du bonheur des hommes en général, ou de leurs concitoyens en particulier, supozant antre eux les pènes égales pour y réüssir : Celui qui n'est que Grand Homme ne songe point à travailler pour plére à l'Etre bienfaizant et pour en obtenir le Paradis. Il ne songe pas à concourir au bût de l'Etre Souverainemant

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sage et bienfaizant. Il ne songe qu'au plézir qu'aporte la gloire et seulement dans la vie prézante.

     Au lieu que celui qui est Grand Homme, lorsqu'il se gouverne par un motif plus grand, plus élévé, travaille pour plére à Dieu, pour imiter cet. Etre infinimant bienfaizant et pour obtenir les plézirs éternels, seuls proporsionez à l'ame immortelle : Or il faut avoüer que le motif de plére à Dieu et d'obtenir le Paradis est beaucoup plus élévé que celui de nos Grans Hommes anciens qui ne connoissoient point ancore assez ce qu'ils doivent espérer du suprême bienfaicteur des hommes.

     Je ne disconviens pas que le dézir de plaire à Dieu par les oeuvres de bienfaizance pour obtenir le Paradis, ne soit un dézir trèz intèressé, mais en même tems trèz saje et trèz sansé, et que c'est un intèrêt trèz saint, trez vertueux, trèz agréable à Dieu, trèz bien antandu et trèz conforme aux ordres de l'Auteur de la Nature qui est si bienfaizant qu'il nous invite par les grandes récompanses de la segonde vie, à l'imiter par notre bonheur prézant et par des actions de bienfaizance anvers

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tout le monde dans notre prémière vie.

     Or dans le plan de cet Etre bienfaizant, qui a pour bùt de nous randre justes, bienfaizans et fort hureux dez cette prémière vie, et pour nous faire mériter une segonde vie incomparablemant plus hureuze, que pouvoit il faire de plus saje que de nous donner, d'un coté comme Créateur, la liberté d'éviter le mal et de faire le bien, c'est à dire le pouvoir de nous abstenir des injustices, et de pratiquer des oeuvres de bienfaizance, et de l'autre, que pouvoit il faire de plus eficace pour nous détourner des injustices que de nous menacer des pênes terribles de la segonde vie ? Que pouvoit il faire de plus fort pour nous angager à dévenir trèz bienfaisans que de promettre aux bienfaizans des récompanses immanses et éternelles !

     La voye des menaces et des promesses, de la crainte et de l'espérance pour conduire les Etres libres, est tellemant marquée par l'Autheur de la Nature, que de vouloir introduire une autre voye exemte de la crainte de l'anfer et de l'espérance du Paradis,

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que Dieu nous montre incessamant, c'est, ce me samble, s'ecarter des voyes de la Sagesse éternelle et de la Providanse, pour courir aprèz un Fanatisme déraizonable et insansé, c'est prétandre être plus saje que Dieu même l'Auteur de notre sagesse. Au reste il est certain que quiconque ajoute au motif des plézirs prézans de cette vie que produit la bienfaizance, un autre motif puissant tel qu'est une grande espérance d'une continuation éternelle de plézir, et une grande augmantasion de ces mêmes plézirs, un motif si puissant de plus doit augmanter de beaucoup les forces du Grand Homme pour les grandes antreprizes, et pour surmonter les pènes et les dificultez qui se rancontrent lors qu'il s'agit de procurer aux hommes de trèz grans avantages, et ce motif de plus, cette espérance de plus ne peut jamais être regardée que comme une perfexion de plus de la Nature humaine.

     De là il suit que le Grand Homme qui a le bonheur d'espérer le Paradis dans ses grandes antreprizes, peut ancore plus facilemant dévenir grand bienfaicteur ; Car puisque le simple

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dézir d'être honoré des hommes en cette vie, est pour lui un motif, un ressort déja assèz puissant pour le randre constant à surmonter les grandes dificultez des grandes antreprizes, il les surmontera certainemant avec beaucoup plus de facilité et de force quand à ce ressort il y en ajoutera ancore un autre qui est le motif de l'espérance non seulemant de plaire à Dieu, mais ancore d'en obtenir le Paradis, c'est à dire un bonheur trèz grand, trèz sansible et infinimant durable.

     Il ne peut pour cela manquer au Grand Homme que l'habitude à songer à la vie future ; Car je parle aux Grands Hommes d'aujourdui qui vivent dans un siècle ou notre Raizon est sufizanmant éclérée sur l'immortalité de notre Esprit, sur les attributs de Dieu, et particulièremant sur sa justice, sur sa profonde Sagesse, sur sa Toute puissance, et sur sa suprême Bienfaizance anvers les hommes ; Car cette bienfaizance divine demande nécessairemant des hommes qu'ils tâchent de l'imiter et par conséquant qu'ils soient justes et bienfaizans les uns anvers les autres.

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     Or le Grand Homme n'est-il pas conduit naturèlemant, sans pêne et par son intèrêt même à cette habitude réligieuze et Crétienne dans la quelle consiste l'essantiel de la pratique de la Religion la plus parfaite.

     Le Grand Homme des Anciens peut n'être pas Grand Saint ; Mais le Grand Homme d'aujourdui qui anploïe long tems de grans talans, un grand génie et un grand pouvoir à faire du bien au publiq pour obtenir le Paradis, est et Grand Homme et Grand Saint.

     De là il suit qu'il est évidant que le Saint qui sera beaucoup plus Grand Bienfaicteur des hommes, et par conséquant plus sanblable à l'Etre Souverainemant bienfaizant, est par conséquent bien moins Saint que celui qui est destiné à soulajer réelemant les pauvres et les malades, ou à ansegner réélemant les anfans dans les Coléges, ou les ignorans dans les campagnes.

     Les uns ne font que dézirer dans leurs prières la pratique de la bienfaizance, ce qui est peu utile et aux pauvres et aux malades, et aux anfans et autres ignorans : Les autres en suivant la voye de la Providanse ordinaire ne

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se contantent pas de dézirer que le bien se pratique, ils le pratiquent eux mêmes, ils pratiquent la bienfaizance anvers ceux qui en ont le plus de bezoin, et même anvers ceux dont ils sont persécutez, ce qui met une grande diféranse de supériorité de sainteté dans leur institution.

     Je dis que ces dézirs de bienfaizance qui sont marquez dans les prières, sont peu utiles aux pauvres, parce que celui qui prie ne doit pas s'attandre que sa prière produira un miracle, c'est à dire un ranversemant de l'ordre de la Nature et des règles de la Providanse ordinaire, ce qui est une prézomption ridicule et même blamable, en ce que la prudanse Crétienne conseille toujours de préférer aux voyes miraculeuzes les voyes ordinaires et communes de la Providanse.

     Anfin il est vizible par l'expériance journalière qu'une aumone d'un écu vaut beaucoup mieux pour une pauvre famille qu'un mois, qu'un an de dézirs et de prières de pieux Fanatiques qui ont la prézomption de croire qu'ils opéreront des miracles par la seule vertu de leurs priéres.

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     Les grandes pènes que soufrent les Derviches chez les Turcs sont des marques de la grandeur de leurs dézirs, mais des pênes qui ne produizent aucune utilité aux autres ne sont que des efets des opinions insansées qu'ils ont de Dieu qu'ils font sotemant samblable aux hommes imparfaits qui veulent être priez, au lieu de croire que le Créateur nous gouverne par des voyes et des règles sajes qu'il ne nous fait ordinairemant connoître que par nos expérianses.

     De là il suit que, tout le reste étant égal du coté de la charité bienfaizante, la grande sainteté se mezure par la grandeur des bienfaits réels, et par la grande utilite réele qu'un Saint a procuré à ses concitoyens pour plaire à Dieu, bienfaits qu'un autre Saint ne leur à pas procurez ni si grans ni en si grand nombre, quoi qu'avec motif égal de charité bienfaizante.

Observasion sur l'Educasion.

     Il y a des véritez dans la Géométrie dont tout le mérite consiste à éclersir des dificultez que les autres Géométres

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n'ont pu éclersir. Ces grandes dificultez prouvent à la vérité la force, l'étanduë et la justesse de leur Esprit, mais qu'est-ce que cette preuve importe à l'augmantasion du bonheur de la Societé, et cependant telles sont quantité de véritez trèz dificiles, et jusqu'ici trèz inutiles que l'on a démontrées dans quelques siances ; Or ces grans génies n'eussent ils pas eté plus dignes de loüanges s'ils avoient surpassé leurs pareils en propozant et en rézolvant des problêmes de Politique, et en faizant ainsi des découvertes non moins dificiles pour la réputasion d'Esprit, mais beaucoup plus utiles pour le bonheur de la Societé ?

     Les personnes sansées ne sauroient voir ces grans eforts d'esprit des grans génies de notre siècle, comme Descartes, Neuton, Leïbnitz, sans dire ; Quel domage pour la Patrie que ces esprits sublimes n'ayent pas tourné ces mêmes efforts du coté des découvertes les plus utiles de la Politique ! Quel domage, par example, que Neuton ne se soit pas apliqué de bonne heure à la Siance du gouvernemant des Etats, dans la quelle il n'y a pas de moindres dificultez à éclersir,

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et dans la quelle la moindre découverte est vint fois, mille fois plus utile que les plus belles découvertes qu'il ait faites dans la partie puremant curieuze des siances qu'il a cultivées ! Quel domage qu'il n'ait pas eu autant de sagesse et de discernemant que de pénétrasion d'esprit pour juger du peu d'inportanse de ses antreprizes et de la grande inportanse de celles qu'il auroit pu se propozer ! Car la sagesse ne consiste t'elle pas à estimer les chozes, les véritez, les découvertes à proporsion qu'elles sont inportantes à l'augmantasion du bonheur des hommes ?

     Cette diféranse de valeur antre l'homme illustre dans tel Art, dans telle Profession, dans telle siance et l'Homme Illustre tout court, la diferanse antre Homme Illustre et Grand Homme, antre Grand Homme et Grand Saint sont des véritez trèz inportantes à anségner pour l'augmantasion du bonheur des hommes, sur tout si durant l'éducasion on a grand soin de la faire passer en habitude par divers exanples journaliers dans l'esprit des anfans durant les neuf ou dix années de Colége.

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     La raizon, c'est que les hommes ont naturèlemant un dézir vif et constant d'être distinguez antre leurs pareils par la distinxion la plus estimable ; Or n'est il pas alors de la dernière inportance pour l'augmantasion du bonheur de la Societé, et pour contribuer à efectuer les vuës du Createur sur les hommes libres, de faire en sorte que dez leur jeune age leur Regens leur ayent appris à méprizer les distinxions vaines, passajères, frivoles, inutiles, méprizables, et à n'estimer que les seules distinxions précieuzes, solides, durables, que procurent les talans les plus utiles à la Société et la pratique des vertus propres à éviter l'anfer et obtenir le Paradis.

     Or comme les génies supérieurs peuvent songer dès leur première jeunesse à dévenir de Grans Hommes et de Grans Saints, ne faut il pas de bonne heure leur montrer dans toutes leurs classes le chemin le plus court pour y ariver ? Ainsi une vérité de morale qui multiplie dans les Etats les Grans Hommes, les grans Bienfaicteurs de la Patrie, les grans Imitateurs de Dieu Souverain bienfaicteur des hommes, n'est

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elle pas infinimant plus avantajeuze à la Société Crétienne que d'autres véritez stériles, puis qu'elle n'a pour bût que l'augmantasion de son bonheur, tant dans la première vie que dans la segonde ?

AUTRES ECLERCISSEMANS.

I.

     Un particulier peut être grand du coté de l'Esprit et du coté de la vertu, mais s'il n'est connu que de peu de personnes, tels que ses parans, amis, voizins, Domestiques, par les bienfaits qu'ils en reçoivent, on peut bien dire de lui, C'est un grand esprit, il est fort vertueux : Mais s'il n'est pas connu par de grans bienfaits anvers le publiq, l'uzage de notre langue ne nous permettra point de l'apeler, ni Homme Illustre, ni Grand Homme tout court ; C'est qu'il lui manque par sa fortune un pied d'estal élévé.

     Si ce particulier a des talans pour plére au publiq, nous pouvons bien lui donner le nom de Poëte illustre, de grand Poëte, de grand Orateur, d'Orateur

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illustre, de grand Muzicien, de grand Géométre, de grand Architecte, de grand Peintre, de peintre illustre, de grand sculteur.

     Mais aparanmant que l'uzage de notre langue veut que, pour être Homme Illustre et Grand Homme, il faut avoir procuré quelque grand bienfait au publiq : Aussi tels sont tous les Hommes Illustres de Plutarque, et Plutarque lui même qui, quoique laissé dans une condision privée, a procuré au publiq par la grande utilité de ses écrits, et particulièremant par le récueil des vies des Hommes Illustres, non seulemant à ses contemporains, mais ancore à leurs successeurs dans toutes les Nasions et dans tous les siècles de trèz grans bienfaits ; Ainsi il a mérité le titre de Grand Homme.

II.

     Un particulier avec un esprit médiocre peut avoir une grande vertu, être bon mari, bon pére de famille, bon maitre, bon ami, bon voizin, c'est à dire, trèz juste et trèz bienfaizant anvers tous ceux qui l'anvironent, et le tout dans la vuë de plaire à Dieu, il

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poura ainsi être trèz saint ; mais comme ses bienfaits ne sont pas grans et ne s'etandent pas sur un grand nombre de familles, notre langue ne l'apellera jamais ni Homme Illustre, ni Grand Homme, ni Grand Bienfaicteur des Hommes.

III.

     Les grans talans qui procurent de grans avantages au publiq sufizent pour faire un Homme Illustre, sur tout quand avec ses talans il surmonte de grandes dificultez ; Mais pour être Grand Homme, il faut qu'àux grans talans il ajoute une grande vertu et de grans bienfaits anvers le publiq.

IV.

     Un particulier ou simple religieux, ou simple chef de famille peut être trèz saint, mais un Evêque, un instituteur d'un ordre trèz utile au publiq, un Ecrivain qui ecrira trez bien des chozes trèz inportantes, soit pour la vie presante, soit pour la vie future, peut être un trèz grand saint par les grans bienfaits qu'il procurera au publiq, c'est qu'alors il sera et Grand Homme et Grand Saint.

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OBJEXION.

     Je voi bien par le bon uzaje de la laugue et par votre définision de l'Homme Illustre et du Grand Homme, que nul ne peut espérer d'ariver à ces beaux titres, s'il ne parvient à être grand bienfaicteur des hommes en général ou de sa Nasion en particulier.

     D'un autre coté il sanble que l'on ne peut parvenir à être grand bienfaicteur de sa Patrie sans se trouver dans les grans amplois de l'Etat, ce qui ne dépand souvant ni de la grandeur de l'Esprit, ni de la grandeur du courage, ni de la grandeur de la vertu, mais trèz souvant uniquemant de la fortune.

     Vous savez que dans les Etats ou les grades des commansans ne se donnent qu'à prix d'argent et ou les principaux amplois de la guerre et dans le conseil ne se donnent qu'à ceux des acheteurs qui sont ou parans ou amis des ministres, des favoris ou des favorites, tous moïens qui ne dépandent point de l'Homme, ni de la grandeur de son Esprit, ni de son aplicasion à contribuer selon ses

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talans à la plus grande utilité publique.

     Or il est bien triste pour le particulier et ancore plus pour sa Patrie, lors qu'il a un assez grand génie et une assez grande vertu pour être grand bienfaicteur de sa Patrie, et lors qu'il est réélemant Grand Homme aux yeux des hommes, et cela faute d'être en place pour leur procurer de grans bienfaits.

REPONSE.

     I. Il est vrai que dans un Etat c'est un trèz grand défaut et trèz opozé à la Nature, de ne pas ouvrir la porte aux pauvres qui, n'ayant pas les moyens de rien acheter, pouroient cependant dévenir dans les grans amplois de grans bienfaicteurs de la Patrie par les grans talans qu'ils ont reçu de l'Auteur de la Nature du coté de la grande intelligence, et qui par leur propre travail ont perfexioné leurs grans talans et aquis une grande habitude à la vertu : Mais ce vice de gouvernemant et le défaut du choix des meilleurs sujets peuvent se coriger et se corigeront un jour par l'établissemant de la métode du Scrutin perfexioné, et c'est une porte qui s'ouvrira

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nécessairemant à la suite des siècles au grand mérite nasional par le progrèz continuel de la Rézon universelle, qui produira nécessairemant à la longue les meilleurs réglemans et les plus salutaires établissemans dont la grande utilité aura eté démontrée dans la Siance pratique et spéculative du gouvernemant des Etats.

     II. Il y a ancore une autre porte ouverte pour les pauvres et pour les particuliers qui ont cultivé la Siance du gouvernemant, mais qui n'ont ni moïens d'acheter des anplois publiqs, ni patrons, ni grans amplois, ni grande puissance ; C'est que par des découvertes des démonstrasions fort utiles, ils peuvent dévenir de grans bienfaicteurs des hommes en général et de leur Patrie en particulier, et par conséquant de Grans Hommes, témoin Socrate, Platon, témoin Plutarque, témoin Descartes.

     La Siance du gouvernemant Religieux des Etats qui regarde l'augmantasion du bonheur des hommes, tant dans la vie prezante que dans la vie future, est certainemant la plus inportante de toutes les siances, cependant elle à eté jusqu'ici, faute de discernemant, assez

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negligée ; Or celui qui animé par une grande ambision de procurer aux hommes de grans avantages pour plere a Dieu et pour en obtenir le Paradis, secouru par un grand génie démontrera des projets trèz inportans et en plus grand nombre, sera à la verité moins grand bienfaicteur que le Prince ou le Ministre qui les Exécutera ; Mais comme il sera la source de ces bienfaits, il sera cependant un grand bienfaicteur des hommes en général et de sa Patrie en particulier, et par conséquant il sera suremant et Grand Homme et Grand Saint sans aucune grande place de la fortune, et sans aucun grand amploi publiq. Ce qu'il faloit démontrer.

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TEMISTOCLE
ET
ARISTIDE,
OU
Modèle pour perfexionner
les vies de
PLUTARQUE.

AVERTISSEMANT.

     PLutarque, en nous rassamblant les tableaux des Hommes Illustres des Grecs et des Romains, nous a tracé un plan pour nous inviter à rassambler les tableaux des Hommes Illustres des autres Nasions, soit parmi nos anciens, soit parmi leurs successeurs et nos contemporains : Mais comme la Raizon humaine s'est fort perféxionée en quinze ou seize siècles, nous pouvons prézantemant randre le plan de son ouvrage beaucoup plus agréable et sur tout beaucoup plus utile aux lecteurs.

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     Cela m'a fait panser à tracer un nouveau plan, en écrivant d'une manière nouvelle la vie de quelques Hommes Illustres de Plutarque, afin queles Filozofes politiques et moraux mes successeurs puissent plus facilemant, par ces sortes d'Histoires et par cette métode, procurer à leurs concitoyens un beaucoup plus grand progrez dans la Morale et dans la Politique qu'on ne fait aujourdui, et c'est la même métode que j'imagine que Plutarque lui même suivroit s'il vivoit, et s'il écrivoit aujourdui pour nous.

     Il les écriroit non seulemant pour nous cauzer un plézir prézant par la satisfaxion de notre curiozité, mais il les écriroit particulièremant pour nous être utiles, et pour nous procurer par l'augmantasion de notre Rézon, une augmantasion de bonheur dans la conduite de notre vie en nous montrant, d'un coté, les grans malheurs que cauzent les inprudances dans la Politique, les injustices dans les moeurs, et en nous montrant de l'autre, les grandes joyes que produizent aux Grans Hommes les grans talans anploïez à la plus grande utilité publique.

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     Ce qui doit nous plaire, par example, dans la vie de Témistocle et ce qui doit exciter notre curiozité, ce sont ou les événemans qui lui ont procuré de plus grans plézirs, ou ceux qui lui ont cauzé de plus grans déplaizirs.

     Ce qui nons est de plus utile, c'est de voir commant il auroit pu faire pour se procurer de grandes joyes et commant il auroit pu faire pour éviter une partie de ses malheurs.

     Sa grande fortune nous fait naître la curiozité de savoir par quels moyens, par quels talans, par quelles qualitez un jeune homme presque sans educasion, presque sans bien, mais fort courajeux et fort dézireux de distinxion, né parmi les petits bourgeois d'Athènes vient à bout de passer de beaucoup pluzieurs camarades riches dont la naissance etoit illustre, et de se distingner antre un grand nombre de pareils qui n'avoient pour bût comme lui que de faire une grande fortune, et de s'aquérir dans le monde une réputation brillante.

     Voila ce que les lecteurs dézirent de voir, et voila ce qui est le plus à propos

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de leur montrer, tant pour leur propre utilité que pour la plus grande utilité de leur Patrie. Le reste des faits que raconte Plutarque ne sont pas assez intéressans, ni même assez curieux pour nous.

     Or en supozant un pareil bût dans un Plutarque Moderne qui vit dans un siècle plus éclairé que le siècle de Plutarque, est il à propos qu'il alonge ses recits pour nous aprandre le nom des ancêtres de Témistocle, quels Auteurs raportent diféremment sa généalogie, le nom du faubourg d'Athènes ou il est né, le nom de sa tribu, le détail des cérémonies d'un sacrifice ou il assistoit, le vrai nom du lieu ou les jeunes gens de son age faizoient leurs exercices ? Que nous importe de savoir que ce lieu etoit consacré à Hercule, que Témistocle fit bâtir dans son quartier une chapelle à Diane de bon conseil ? Est il à propos de nous aprandre des chozes de peu d'inportance qui regardent d'autres persones ou d'autres événemans qui ne nous instruizent de rien de ce qui regarde ses afaires les plus inportantes,

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et des moyens dont il s'est servi pour y réüssir ?

     Laissons donq ces bagatelles aux petits esprits, aux amateurs scrupuleux de tout ce qui est antique, qu'ils les cherchent soigneuzemant et qu'ils les trouvent dans l'ancien Plutarque et qu'ils satisfassent une curiozité ridicule et méprizable, tandis que les lecteurs sanzez doneront toute leur atansion à ce qu'il y a d'inportant à savoir dans la vie des Hommes Illustres de l'antiquité, afin de nous faire imiter les talans et les vertus qui leur ont procuré tant de plézirs et de si grandes joyes le long de leur vie, afin de nous garantir des défauts qui leur ont cauzé tant et de si grans déplézirs.

     Or quels sont ces objets inportans qui sont les plus dignes de notre atansion ?

     I. C'est la peinture exacte des diférans talans des Hommes Illustres, des diférans dégrez de ces talans, et sur tout des dégrez d'utilité publique de ces talans.

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     II. C'est la peinture exacte des principaux dézirs et des principales craintes, en un mot des principaux motifs de ces Hommes Illustres dans leur conduite et dans leurs principales antreprizes.

     III. C'est la peinture antière des moyens qu'ils ont imaginé et qu'ils ont mis en oeuvre pour y réüssir.

     IV. C'est la peinture des grandes dificultez de leurs antreprizes.

     V. C'est la peinture de la grande utilité qui est arrivée à leur Patrie par leurs succez.

     VI. C'est la peinture vive et exacte des santimans d'admirasion et d'inclinasion qu'ils ont excitez dans les diférans ordres de leur Nasion pour ces succez, et des grandes joyes que l'Homme Illustre et ses parans ont santies par les marques d'admirasion et par les autres récompanses publiques.

     Car anfin, c'est particulièremant la peinture de ces grandes joyes et de ces grans plézirs que ces Grans Hommes ont ressanti, qui excite les lecteurs à tâcher d'en mériter de pareilles par de pareils succèz pour le bien publiq ; C'est par cette peinture exacte et naïve des récompanses, des talans et des vertus

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des Hommes Célébres qu'il faut exciter les lecteurs à les imiter pour augmanter le bonheur de leur Patrie et pour devenir eux mêmes beaucoup plus hureux que leurs pareils.

     C'est par conséquant dans ces diférantes peintures que consiste le plus grand plézir et la plus grande utilité de la lecture de ces vies des Plutarques modernes ; C'est par de pareilles nouritures solides et agréables que le lecteur deviendra peu à peu plus riche en talans les plus utiles, plus prudant, plus juste, plus bienfaizant, plus utile à sa famille, à sa Patrie, plus hureux dans cette vie et plus digne du bonheur de la vie future.

     Surquoi il est à propos d'observer que les Grans Hommes payens n'ont pas laissé de devenir de grans bienfaicteurs de leur Patrie, quoi qu'ils n'eussent pour motifs de leurs antreprizes que des récompanses passajères de cette vie prézante, au lieu que nous, qui avons le bonheur de savoir avec certitude, tant par Raizon que par Révélasion, que notre esprit est immortel, nous avons plus qu'eux l'espérance des récompanses éternelles de la vie future

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destinée à ceux qui pratiquent journélemant la bienfaizance anvers les hommes pour plére à l'Etre infinimant parfait, et par conséquant sage et infinimant bienfaizant anvers les Etres bienfaizans et immortels.

TEMISTOCLE.

     Les parans de Temistocle étoient pauvres et n'avoient pu lui donner qu'une educasion fort commune : Mais un dézir violant de surpasser ses concitoyens et un genïe supérieur à celui de ses camarades, supléerent à ce qui lui manqua du coté de son éducasion. Il marquoit dez sa prémière jeunesse un si grand dézir de se distinguer et une si grande anvie d'être plus estimé que ses pareils, que l'on pouvoit aizémant deviner qu'il ne resteroit pas un jour confondu avec eux dans les anplois médiocres de la République.

     Il eut pour rival en amour et en fortune un autre homme qui fut aussi Illustre que lui, aussi ardant pour aquérir de la vertu, ce fut Aristide qui par une plus grande supériorité d'Esprit et par un discernemant plus juste, connut

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la gloire la plus solide et la distinxion précieuze que donne la vertu ; Dégré de connoissance ou n'ateignit jamais Témistocle.

     Mais il avoit un Esprit trèz pénétrant ; Et c'est l'esprit, quand avec le secours de l'ambision, il est d'une aplication constante et suivie, qui est la source des grans talans pour l'éloquance ; Or ce sont les grans talans pour l'éloquance qui dans une République ménent le plus souvant à la grande fortune, mais non pas toujours à la plus belle réputasion, par ce que la plus grande réputasion dépand en partie de la grande vertu, c'est à dire d'une grande justice et d'une grande bienfaizance et c'est ce qu'il ne savoit pas comme Aristide.

     Cette ambision qui lui faisoit dézirer les plus grans honneurs publiqs et les plus grans amplois de la République, ne lui laissoit presque point de goùt pour ce qui ne le portoit pas droit vers son bût ; Ainsi dans sa jeunesse il négligea d'aprandre comme ceux de son age, à danser, à chanter, à joüer des instrumans pour s'apliquer tout antier aux connoissances sérieuzes et aux afaires

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publiques ; Ainsi comme on lui reprochoit un jour dans un age plus meur d'ignorer ces divers petits talans agréables, il dit : Je conviens que j'ignore beaucoup de ces chozes qui sont peu utiles à la République : Il est vrai que je ne sai ni accorder la Lyre, ni toucher le psalterion, mais qu'on me donne à gouverner une ville, quelque petite, quelque inconnuë qu'elle soit, je sai les moyens de la randre grande, riche et célébre.

     On lui réprochoit un jour les intampérances et les débauches de sa jeunesse : Je n'en disconviens pas, dit il, Mais n'avez vous jamais remarqué que nos meilleurs chevaux ont été des poulains fougueux et dificiles à dompter.

     Aprez la bataille de Marathon que Miltiade Général Athénien avoit gagnée contre les Perses, on célébroit dans toutes les places publiques d'Athénes durant pluzieurs jours par des poëzies, par des chants et des spectacles la valeur, la capacité, la prudanse de ce Général, et les avantages précieux que sa victoire produizoit aux Athéniens et autres peuples de la Grèce. Ces grans aplaudissemans publiqs

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augmantèrent tellemant le dézir qu'il avoit d'en récévoir autant un jour, qu'au lieu de se réjouir comme les autres, on le voïoit sérieux et pansif. Il songeoit perpétuèlemant à aquérir des talans, et aux autres moïens d'arriver à quelque grande place et à ces grans honneurs ; Or comme il n'en dormoit presque point, un de ses amis qui s'en aperçut lui dit en riant ; Je parierois, Témistocle, que ce sont les grans trophées de Miltiade et ses grans succès qui vous anpèchent de dormir : Cela pouroit bien être, repartit Témistocle, mais y a t'il rien de plus dézirable que de marier comme lui, le grand mérite avec la grande fortune ?

     Il voïoit par la constitusion de la République que, tant que les Athèniens auroient des Généraux pour les armées de terre de la réputasion de Miltiade, et que tant qu'ils regarderoient la guerre de terre comme la seule importante, il n'arriveroit jamais à la première place du commandemant, et d'un autre coté, de moindres places ne contantoient pas son ambision.

     Il voïoit d'ailleurs que ses compatriotes étoient si enivrez de leur victore

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qu'ils ne craindroient de long tems le Roi de Perse qu'ils apèloient le grand Roi, et comme il ne pouvoit pas alors mettre en oeuvre la crainte qu'on pouvoit avoir de ce formidable voizin, pour leur inspirer de bàtir des vaisseaux de guerre et de se fortifier sur la mer, il s'aviza de réveiller de tems en tems l'ancienne jalouzie que les Atèniens avoient conservé contre la République d'Egine à l'occazion de sa belle marine qui croissoit tous les jours et dont la réputasion donnoit aux Eginétes l'audace de prétandre commander les Aténiens à la mer. Il fit rémarquer à ses concitoyens que ces voizins afectoient même de vouloir disputer de rang avec Aténes dans les cerémonies générales de la Grèce ; Ainsi quand il eut commansé dans ses discours publiqs à leur inspirer de la jalouzie, et à leur donner anvie d'augmanter assez leur marine pour surpasser celle des Eginétes, et quand le Roi de Perse récommansa à se faire craindre en Grèce, il s'atacha dans ses discours publiqs à montrer que ce Prince etoit beaucoup plus aizé à vaincre par une bonne marine bien exercée que par les armées de terre,

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et peu à peu il réüssit à les en persuader.

     Il leur manquoit un fonds nouveau qu'ils pussent destiner tous les ans à cette nouvèle dépanse ; c'étoit le dificile : Mais à force d'y panser, il en trouva un ; Ainsi il les détermina contre l'avis et l'interêt de Miltiade à diminuer la dépanse de l'armée de terre, pour porter leurs principales vuës à augmanter leur armee de mer. Voila commant avec cette eloquanse qui lui etoit naturelle et qu'il avoit fortifiée beaucoup par le travail, il se fit sans qu'on s'en aperçut, un chemin à la première place de la République, en tàchant d'obtenir le commandemant de l'Armée navale des Aténiens dans la guerre à la quelle ils se préparoient contre Xerxes.

     Cette guerre arriva anfin comme Témistocle l'avoit sagemant prévu. Les grans préparatifs de ce Prince jetterent parmi les Grecs une grande consternation ; Mais ils ne perdirent pas l'espérance de combattre avec succèz tant sur terre que sur mer, non pas par la supériorité du nombre, mais par la supériorité de leur discipline.

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     Il fut question parmi le peuple d'Aténes de choizir un Général pour la flote des Atèniens. Témistocle s'aperçut qu'Epides médiocremant brave, médiocremant habile et peu riche, mais soutenu fortemant par la grande eloquanse de son pere, etoit efectivement son plus dangereux rival. Il lui fit porter une bourse pleine d'or par un ami commun pour se le randre favorable, et le fit ainsi non seulemant dézister de sa poursuite, mais il obtint ancore qu'il feroit anploïer en sa faveur le crédit du pere d'Epides et de leurs amis ; Ainsi il fut élu commandant des vaisseaux d'Atènes qui etoient au nombre de cent.

     Si Témistocle avide d'honneurs et de richesses, n'avoit pas eu en vuë de s'anrichir dans son anploi de Général, on l'auroit pu loüer d'avoir eté assez habile pour l'acheter à si bon marché. Ce qui est de vrai c'est, qu'Aristide qui n'avoit pas pareille avidité de s'anrichir, n'étoit pas capable d'une pareille habileté.

     Les autres villes Grèques réunies fournirent presque autant de vaisseaux que les seuls Aténiens ; Il falut ansuite

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choizir un commandant général de la flote de tous les Grècs. Les Atèniens prétandoient avoir le droit de choizir, comme fournissant eux seuls autant et plus de vaisseaux que toutes lez Républiques Grèques ansamble ; mais ces Républiques vouloient être commandées sur mer comme sur terre par un Généralissime Lacédémonien et menaçoient de se rétirer, si on ne leur donnoit pas pour Généralissime Euribiade qui etoit Général des vaisseaux de Lacédémone.

     L'ambisieux Témistocle trouvoit la prétansion des Aténiens trèz bien fondée ; Mais voyant que l'opiniâtreté des autres Républiques Grèques etoit invincible, il sacrifia son intèrêt particulier au bien publiq et persuada les Aténiens de céder leur droit pour le salut de toute la Grèce ; Ainsi Euribiade fut élu Généralissime de toute la flote des Grecs.

     Ce Général médiocremant habile pour ce qui regardoit la mer, ayant appris que Xerxes avoit plus de mille vaisseaux, crut qu'il n'avoit pas d'autre parti à prandre que de quitter la mer de l'Ile d'Eubée et de s'aprocher

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du Péloponèze ou il seroit à portée d'être sécouru des troupes de l'armée de terre des Lacédémoniens.

     Mais Témistocle jugeoit qu'il etoit bien plus à propos de défandre le passage etroit de cette ile avec leurs deux cens vaisseaux, pour n'être point anvélopez et pour avoir dans le combat l'avantage que pouvoit leur donner le courage supérieur des Grecs et leur habileté supérieure dans la marine.

     Euribiade cepandant etoit prest de l'anporter par le nombre des sufrages des Capitaines dans le conseil de Guerre, lorsque Témistocle se leva, prit la parole et dans son discours véhémant s'avansa jusqu'à vouloir faire antandre qu'aparanmant ceux qui etoient d'avis de la rétraite manquoient de couraje de n'oser atandre la flote de Xerxes. Euribiade piqué au vif leva la canne comme pour fraper Témistole ; Cet oficier Général d'un ton modéré, lui dit, frape, mais écoute.

     Ces mots prononcez avec soumission arrèterent la colère d'Euribiade, il se rassit et ayant donné le loizir à Témistocle de remettre sur le tapis toutes les raizons, tant de son avis que de

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l'avis contraire, pour en faire la comparaizon, Euribiade parut prandre le parti d'atandre les ennemis, mais Témistocle crut s'apercevoir que dans le fonds il demeuroit toujours irrézolu.

     Il ne sufizoit pas même pour le succèz du combat qu'il eut pris le parti d'atandre les ennemis dans un si bon poste, il faloit ancore que les vaisseaux Atèniens fussent sufizanmant fournis de soldats, et Témistocle ne pouvoit y rémédier qu'en allant lui même persuader aux Atèniens de lui donner la plupart des troupes qui servoient de garnizon à Atènes.

     Mais quel moyen de leur persuader de hazarder ainsi leur ville pour augmanter l'armemant de leur flote. Cepandant il se détermina à aller promtemant à Atènes : On dit que dans son petit séjour il gagna quelques prètres de Minerve qui assurèrent publiquemant avoir vu la nuit cette Déesse qui sortoit de la ville et qui alloit vers la mer ; Mais ce qui servit le plus à déterminer les Atèniens, ce fut la nouvelle de la funeste et glorieuze journée des Termopiles, ou Leonidas Roi de

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Sparte et Généralissime des Grecs, qui s'etoit chargé de défandre ce passaje avec trois cens Lacédémoniens d'élite, y avoit eté anfin accablé par le nombre prodigieux des Perses qui avoient à la fin tué tous ces trois cens braves hommes.

     Or les Atèniens ne pouvant plus espérer de conserver leur ville avec leur petite garnizon contre une multitude innombrable de Soldats de Xerxes victorieux, anvoyerent leurs femmes et leurs anfans dans les villes de la presque Ile du Peloponèze et mirent la plupart de ce qui restoit de Soldats et toutes leurs espérances dans les succez de la flote.

     La consternasion d'Atènes avoit passé dans l'ame d'Euribiade, et il ne voyoit de salut qu'à quitter le poste des détroits de Salamine pour mener ses vaisseaux vers le Péloponèze.

     Dans cette conjoncture si ambarassante, Témistocle uza d'un nouveau stratagème : Il fit dire à Xerxes par un espion habile, que les Grecs etoient dans la plus grande consternasion, et qu'ayant appris la facheuze nouvelle des Termopiles, ils avoient rézolu dans le

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conseil de se sauver la nuit suivante vers le Péloponeze.

     Cet espion qui paroissoit s'être échapé habilemant de ses ennemis, fit si bien sa comission que cette rézolution des Greqs parut vraisamblable à Xerxes ; Ainsi ses vaisseaux vinrent de grand matin attaquer l'armée navale d'Euribiade qui fut ainsi obligé de combattre, pour ainsi dire malgré lui, dans le poste qu'il vouloit abandoner ; Or comme hureuzemant à cauze du peu d'espace entre l'Ile d'Eubée et la terre, ses vaisseaux ne pouvoient être envelopez par les vaisseaux ennemis, la valeur et l'habileté des Grecs l'amportérent bientôt à nombre égal sur les ennemis.

     Les Perses furent donq anfin mis en déroute, et la victoire d'Euribiade, qui etoit duë au Stratagème de Témistocle, fut complète.

     Les vaisseaux ennemis etant la plupart pris et dispersez, on délibéra dans le conseil de ce qu'il etoit plus à propos d'antreprandre. Témistocle audacieux propoza de mener l'armée navale vers le Bosfore pour rompre le pont de Xerxes, afin que ce Prince ne

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put rien sauver de son armée de terre, parce que, le pont etant rompu, Xerxes n'auroit pu répasser en Azie ; Mais Aristide s'y opoza fortemant en disant au contraire ; qu'il seroit à souhaiter que ce Prince eut plusieurs autres ponts samblables pour faire plus promtemant répasser son armée en Azie, parce que si elle etoit anfermée dans la Grèce et si elle se trouvoit dans la nécessité de vaincre ou de mourir de faim, ces troupes si nombreuzes deviendroient courajeuzes par dèzespoir et accableroient bientôt antièremant la plupart des villes Grèqes par leur multitude prodigieuze.

     Témistocle revint à cet avis, mais il fit secrètemant donner avis à Xerxes par divers espions qui se laissoient prandre par des partis ennemis, que les Greqs n'attandoient plus que quelques vaisseaux pour aller s'emparer de ce pont de vaisseaux.

     Or comme la choze etoit trèz possible, et que ce Prince craignoit que son armée ne fut ainsi afamée, il anvoya ordre à ses Généraux de faire répasser le trajet de mer de l'Hellespont à

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son armée par ce même pont avant qu'il put être attaqué par les vaisseaux des Grecs ; Ce fut ainsi que les Grecs furent délivrez de la terrible consternasion ou les avoit jetté une armée de quatre ou cinq cens mille hommes et de mille vaisseaux.

     Xerxes laissa seulemant Mardonius en Grèce, avec un corps de troupes qui n'etoit que la moitié de cette epouvantable armée, et elle fit ancore tant de peine aux Grecs que l'on peut juger de là, comme en avoit jugé Aristide, ce qu'auroit fait toute l'Armée ennemie, si elle avoit été forcée de se hâter d'ataquer tout ce qui se prézanteroit d'ennemis de peur de mourir de faim.

     On prétand que Témistocle par la ruze de ses espions, qui délivrérent la Grece de la crainte de l'armée ennemie, se préparoit dèz lors une rétraite dézirable chez Xerxes, comme lui aïant fait donner sous main un conseil de la dernière importance pour le salut de son armée.

     Quoi qu'il en soit, il ranporta le prix de la valeur et de la bonne conduite dans la bataille de Salamine du

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consantemant de tous les Grecs. La vérité les força à lui randre ce témoignage malgré l'anvie de ses rivaux.

     Tous les Capitaines aïant eté obligez de déclarer, par des billets pris sur l'autel, les deux qui avoient combatu avec plus de valeur dans cette occazion, on vit que chacun des capitaines s'ajugea le premier rang, et qu'ils donnerent le segond à Témistocle. Les Lacédémoniens même l'ayant mené à Sparte, que l'on nomme aussi Lacédémone, pour lui randre les honneurs qui lui etoient dûs, donnerent à leur Général Euribiade le prix de la valeur, et à Témistocle le prix de la conduite et de la sajesse, les honorant l'un et l'autre d'une courone d'olivier. Ils firent aussi prézant à Témistocle du plus beau char qui fut dans la ville, et à son départ ils anvoyerent trois cens jeunes hommes des plus considérables pour l'accompagner par honneur jusqu'au chemin des montagnes qui mêne à Atènes.

     On raconte ancore qu'aux jeux Olimpiques de toute la Grèce qui furent célébrez aprèz cette fameuze bataille de Salamine, sitôt que Témistocle eut

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paru dans le Stade, toute l'assamblée des Spectateurs ne se soucia plus de regarder les combatans : Elle eut pandant tout le jour les yeux attachez sur sa personne en se le montrant les uns aux autres et aux étrangers avec des batemans de mains, et avec toutes les marques d'une admirasion extraordinaire, dont il fut si ravi qu'il avoüa à ses amis, que ce jour là il récueilloit avec uzure le fruit de tous les travaux qu'il avoit entrepris pour le salut de la Grêce.

     Mais ces grans aplaudissemans publiqs, en lui cauzant une grande joye, lui cauzérent aussi une grande prézomption. Il se crut alors beaucoup plus estimable qu'il n'etoit et commansa à ne pas assez estimer les autres et à leur laisser antrevoir des marques du peu d'estime qu'il avoit pour eux.

     Il eut à la vérité un grand crédit dans Atènes, mais il se fit, par ses discours prézomptueux et par ses manières méprizantes, tant et de si puissans ennemis, que tous réünissant le crédit qu'ils avoient sur le peuple, le firent anfin bannir du Ban d'Ostracisme, comme il avoit fait bannir auparavant

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Aristide son rival de gloire et de crédit.

     Cette sorte de bannissemant ne le supozoit pas criminel, mais seulemant faizoit connoître qu'il etoit trop accrédité parmi le peuple pour n'être pas rédouté des principaux oficiers d'une République, ou le peuple etoit le maître. Ils craignoient avec raizon que ce peuple ne se choizit un Roi, et que ce Roi ne lui fit perdre la liberté des sufrajes et toute leur considération.

     La victoire de Salamine n'avoit pas ajouté plus de dégrez à ses talans et à ses vertus qu'à ceux d'Aristide et à ceux des autres capitaines qui y avoient combatu. Cette victoire qui avoit ajouté une grande illustrasion à sa personne, n'avoit pas pour cela augmanté son mérite réel, ni son zèle pour la Patrie ; Mais les honneurs publiqs, les respects qu'il récevoit etant beaucoup plus grans que ceux qu'il avoit coutume de récevoir, lui avoient persuadé que son mérite avoit aussi augmanté à proporsion de sa fortune.

     Il auroit eté fort estimable de conserver de la modestie dans cette occazion,

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mais faute de cette modération qui sied si bien aux Grans Hommes, il ne parut qu'un homme du commun qui se laissoit enivrer des succez dont il devoit la plus grande partie à la fortune ; Ainsi il se laissa précipiter dans une prézomption excessive et dans un enivremant ridicule et méprizable ; Ainsi comme il n'etoit pas Grand de tous les cotez, on commansa à méprizer ses manières prézomptueuzes et puis à le craindre, et anfin à le haïr, et le peuple qui passe aizémant d'une extrémité à l'autre, sur tout quand le crédit des déclamateurs n'eut pas plus de peine à le bannir prézomptueux, qu'il avoit eu de plézir à lui aplaudir victorieux.

     Aprèz qu'il eut été chassé d'Atènes et pandant qu'il demeuroit à Argos, Pauzanias Atènien fut poursuivi comme un traître qui avoit conjuré contre sa Patrie, d'intelligence avec les Perses. Celui qui l'accuza et qui intenta action contre lui, ce fut Léobates protégé dans cette poursuite par les Lacédémoniens jaloux perpétuels des Atèniens.

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     Pauzanias avoit d'abord caché sa trame à Témistocle, quoi qu'il fut un de ses meilleurs amis ; Mais dez qu'il le vit banni, comprenant imprudammant qu'il seroit plein de ressantimant pour cette injure contre leurs communs concitoyens, il prit la hardiesse de lui communiquer sa conjuration et de le presser d'y antrer.

     Pour l'y angager lui même, il lui fit voir les lettres que lui ecrivoit et les promesses que lui fezoit le Roi de Perse ; Mais il tâcha en vain de l'animer contre les Aténiens, en lui exagérant leur méchanceté et leur ingratitude.

     Témistocle rejèta bien loin la propozision de Pauzanias et lui déclara nètemant qu'il ne vouloit plus avoir aucune communicasion, ni aucun comerce avec lui ; Mais il eut le tort et l'inprudance de lui garder le secret et ne découvrit à personne les desseins criminels qu'il lui avoit découverts, peut être parce qu'il espéra ou qu'il y renonceroit de lui même, ou qu'il ne douta pas qu'un homme si inprudant ne fut bientôt découvert, puisque sans aucune aparanse de raizon, il espéroit

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des chozes qui ne pouvoient jamais réüssir, et efectivemant on eut bientôt des preuves sufizantes de la conspirasion et il fut mis à mort.

     Malhureuzemant on trouva parmi ses papiers des lettres d'amitié de Témistocle et d'autres écrits qui marquoient beaucoup d'intimité entre eux, ce qui sufizoit pour donner beaucoup de soupson contre Témistocle ; D'un coté les Lacédémoniens crioient beaucoup contre lui, et de l'autre ses anvieux parmi ses citoïens l'accuzoient ouvertemant de complicité. Il répondoit par lettres dans son exil à toutes ces calomnies, et pour réfuter les accuzasions de ses ennemis il ecrivoit aux Aténiens : Qu'aïant cherché toujours à dominer, comme ils en convenoient, et n'étant nulemant né pour la servitude, il n'y avoit aucune aparance qu'il eut voulu jamais se livrer lui même et sa patrie, et dévenir esclave d'un Roi leur ennemi commun. Cépendant le peuple persuadé par les calomnies et par les artifices de ses accuzateurs, anvoïa des gens pour se saizir de sa personne, afin qu'il fut jugé par le Conseil Général de la Grèce.

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     Témistocle, quoi qu'innosant de cette accuzasion, craignant le grand crédit de ses accuzateurs et de ses autres ennemis, et etant averti assez à tems de ce décret, passa dans l'Ile de Corfou à la quelle il avoit randu autrefois un service ; Car ayant eté elu juge d'un diférant qu'elle avoit avec les Corintiens, il les condana à payer vint talans aux habitans de Corfou et ordonna qu'ils jouiroient tous ansamble par égales porsions de l'Ile de Leucade Colonie de ces deux peuples.

     De là il s'anfuit en Epire, et se voyant ancore poursuivi par les Lacédémoniens et par les Aténiens, il passa chez les Molosses, et se réfugia chez Adméte leur Roi, qui ayant eté autrefois mal recu par Témistocle, lors qu'il avoit la principale autorité à Aténes, en avoit conservé du ressantimant contre lui. Il avoit même temoigné plusieurs fois qu'il s'en vangeroit s'il en trouvoit jamais l'occazion.

     Mais Témistocle jugea dans sa disgrace, que l'anvie ancore toute recente de ses citoyens et la haine de ses ennemis prézans etoit ancore plus à craindre pour lui que l'ancienne haine de ce

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Roi ofansé depuis long tems. Ainsi il antra chez lui inconnu, et s'assit au milieu de son foyer antre ses dieux domestiques ; Or les Molosses estiment cette sorte de suplication la plus grande et la seule qu'on ne sauroit presque rejeter, et ce fut la femme du Roi nommée Phtie qui, touchée des malheurs du grand Témistocle, lui anségna cette manière de suplier et qui, lui mettant son fils antre les bras, le fit asseoir dans son foyer et obtint grace pour cet illustre captif.

     Il ne fut pas long tems dans cette rétraite et pour ne point attirer d'ennemis à son hôte, il sortit et s'anbarqua sur un vaisseau marchand qui alloit en Iönie Province de Perse, sans être connu des autres passagers. Ce vaisseau aïant eté porté par la tempête prez de l'Ile de Naxe qui etoit alors assiegée par les Aténiens, le grand danger ou il se vid de tomber antre leurs mains, l'obligea de déclarer son nom au maitre du vaisseau et au pilote, et leur dit qu'il déclareroit aux Aténiens qu'ils l'avoient reçu dans leur bord non par ignoranse de son nom, mais pour de l'argent. Enfin il fit si bien par ses

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promesses et par ses menaces qu'il les força de passer outre et de tenir la route d'Azie sans toucher à Naxe.

     Ses amis durant son exil sauverent la plus grande partie de ses richesses et les lui firent tenir en Azie ; Mais tout ce que ses ennemis purent découvrir fut confisqué et porté au trézor publiq. Theopompe fait monter cette confiscation jusqu'à la somme de cent talans, ou cent mille onces d'argent, quoique Témistocle ne possedât pas la valeur de trois talans lors qu'il antra dans le Gouvernemant de la République. Ces grandes richesses ne sont pas à saloüange, et une conduite toute opozée que tint Aristide, qui n'amassa rien, lui donne une grande supériorité de mérite Nasional sur Témistocle.

     Quand il fut arrivé à la vuë de Cumes, il apprit qu'il y avoit sur la côte beaucoup de gens armez qui le cherchoient pour le prandre, sur tout un certain Ergoteles et un nommé Pitodorus ; Car c'etoit une riche proye pour des gens qui vouloient profiter de toutes sortes d'occazions pour s'anrichir,

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le Roi de Perse ayant fait publier qu'il donneroit deux cens talans à celui qui le lui ameneroit ; Il s'anfuit donq à Ages petite ville Eolique ou il n'etoit connu de personne que de son hôte Nicogène le plus riche de tous les Eoliens et qui avoit de grandes rélasions à la Cour de Perse.

     Pour le conduire en sureté à cette Cour, Nicogène imagina une ruze qui réüssit. La plupart des etrangers et sur tout les Perses sont naturèlemant jaloux jusqu'à la fureur, non seulemant des femmes qu'ils ont epouzées, mais de leurs esclaves et de leurs concubines ; Ils les gardent trez étroitemant et les tiennent anfermées avec grand soin, afin qu'elles ne puissent être vuës d'aucun homme, et dans les voyages ils les font partir sur des chariots dans des pavillons bien fermez.

     Nicogène fit mettre Témistocle dans un de ces chariots, lui donnant des hommes pour l'accompagner et pour répondre à ceux qu'ils rancontreroient dans le chemin et qui demanderoient ce qu'il y avoit dans le

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pavillon, que c'etoit une femme Grèque que l'on menoit d'Iönie à un segneur de la Cour du Grand Roi.

     Xerxes etant venu à mourir dans ce tems là, Témistocle arriva justemant lorsque son fils Artaxerxes venoit de monter sur le trône. Alors se voyant angagé dans un grand péril, il s'adressa à Artaban capitaine de mille hommes, et lui dit qu'il etoit Greq de Nasion, qu'il venoit pour parler au Roi d'une afaire de trez grande conséquance et que le Roi avoit extrémemant à coeur. Artaban lui répondit :

     « On dit que vous autres Greqs vous préférez la liberté et l'égalité à toutes chozes, et nous dans le grand nombre de belles et bonnes loix que nous avons, celle qui nous paroit la plus belle, c'est la loi qui nous ordone d'honorer le Roi et d'adorer cette image vivante de ce Dieu immortel qui antretient et conserve toutes chozes. Or si, te conformant à nos coutûmes, tu veux l'adorer en te prosternant, il t'est permis de le voir et de lui parler ; Mais si tu ne veux point te prosterner, tu ne pouras parler au Roi que par tierce

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personne ; Car telle est la coutume en Perse : Le Roi ne donne jamais audiance à qui que ce puisse être qu'il ne l'ait adoré en se prosternant.

     Témistocle aïant oüi ces paroles répondit : Artaban je ne suis venu ici que pour augmanter la gloire et la puissance du Roi votre maitre, et j'obéïrai volontiers à vos loix, puisque telle est la volonté de Dieu qui a élévé l'Empire des Perses au plus haut degré de splendeur ; » Mais je ferai en sorte que votre Roi sera adoré par un plus grand nombre de peuples. Que cela ne rétarde donq point ce que j'ai à lui communiquer ; Mais, réprit Artaban qui lui dirai je que tu es, car à tes discours on voit bien que tu n'es pas un homme ordinaire ? C'est ce que personne ne saura avant le Roi, réprit Témistocle ». On dit qu'il fut récommandé fortemant à Artaban par une Dame d'Eretrie que ce capitaine aimoit et avec la quelle Témistocle qui etoit d'une figure aimable, avoit eu le bonheur de faire connoissance.

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     Quand Témistocle fut introduit devant le Roi, il l'adora en se prosternant et se tint dans un profond silence. Le Roi commanda à un truchemant de lui demander qui il etoit, et le truchemant ayant exécuté l'ordre, Témistocle dit « Grand Roi je suis Témistocle Aténien qui, aïant eté banni par les Greqs, me suis rétiré vers vous : Veritablemant j'ai fait beaucoup de mal aux Perses, mais je leur ai fait ancore plus de bien ; Car ce fut moi qui ampèchai les Greqs de les poursuïvre lorsque la Grèce etant antièremant sauvée, je crus qu'il m'etoit permis de faire un grand plézir aux Perses en donnant avis à Xerxes que les Greqs délibéroient s'ils n'iroient pas attaquer votre pont de bateaux fait sur le détroit de mer ; Je n'ai d'autres pansées que celles qui conviennent à l'Etat prézant de ma fortune, et je viens dans la dispozition de récevoir vos bienfaits comme une grace si vous êtes appaizé anvers moi, ou de dezarmer votre rassantimant par mes soumissions et par mes priéres. Prenez donq mes ennemis mêmes

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pour témoins du grand service que j'ai randu à vos troupes et servez vous de mon malheur plutôt pour montrer votre vertu que pour satisfaire votre colêre.

     Le Roi ne lui répondit rien alors quoi qu'il fut rampli d'admirasion de sa fermeté, de sa hardiesse et de sa belle Phizionomie, il lui fit seulemant dire qu'il feroit savoir sa réponse ; Mais il se félicita beaucoup avec ses oficiers et ses courtizans de cette avanture comme d'un trez grand bonheur, et pria son Dieu Arimanius d'anvoyer toujours à ses ennemis de samblables pansées et de les porter à se défaire de leurs plus grands personages. Il en rémercia ses Dieux par des sacrifices, commanda un grand festin et s'etant couché l'excez de sa joye fit qu'il s'écria trois fois dans la nuit en révant, est il possible que j'aye entre mes mains Témistocle l'Aténien.

     Le landemain dez la pointe du jour il manda les plus Grans Ségneurs de sa cour et fit apeller Témistocle qui ne s'attandoit à rien de favorable, sur tout dépuis qu'il eut vû que les gardes n'eurent pas plutôt appris son nom qu'ils

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lui donnerent des marques de leur haine et le chargérent d'injures et de maledixions, jusques là que Roxane capitaine de mîle hommes, lors que Témistocle passoit prez de lui dans la sale même du Roi qui etoit assis sur son trône, tout le monde etant dans un silance respectueux, lui dit tout bas : Serpent de Grèce plein de ruze et de malice, la fortune du Roi t'amène ici.

     Cependant le landemain dez qu'il fut devant le Roi et qu'il l'eut adoré pour la segonde fois, le Roi le salüa et lui dit d'un ton gracieux, Témistocle, je vous dois deux cens talans deux cens mille Ecus ; Car puisque vous vous etes prézanté vous même, il est juste que vous receviez la récompanse que j'avois promise à celui qui vous améneroit.

     Il lui fit aussi un souris gracieux, et le rassura antièremant par ses paroles et par ses promesses. Il lui dit ansuite, vous pouvez dire avec une pleine confiance au truchemant tout ce que vous avez à me propozer sur la Grèce.

     Témistocle lui répondit : Sire les discours des hommes ressamblent propremant à des tapisseries à personages

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qui sont pliées, et qui, lors qu'on les déplie, dévélopent et montrent les personages, au lieu qu'ils demeurent cachez tant que les tapisseries demeurent à demi pliées ; Ainsi j'ai bezoin de tems pour déploïer et dévéloper en votre langue mon plan par mon discours.

     Le Roi charmé de cette réponse lui permit de demander tout le tems qu'il voudroit. Témistocle demanda un an, et dans ce tems là ayant sufizanmant appris la langue des Perses, il parla au Roi sans truchemant.

     Ceux qui n'étoient pas de la cour crurent qu'il n'avoit entretenu le Roi que des afaires de la Grèce ; Mais les changemans qui arriverent dans ce même tems à la cour et dans le Ministère, le randirent suspect aux Grans Ségneurs qui crurent qu'il avoit eu l'audace de parler libremant d'eux et de leur conduite au Roi ; Aussi les honneurs que le Roi fezoit aux autres etranjers n'aprochoient pas de ceux qu'il fezoit à Témistocle. Il le menoit à la chasse, le mettoit de tous ses plézirs et de ses divertissemans et s'entretenoit avec lui en particulier. Il le prézanta même

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à la Reine sa mere qui l'honora de son affexion, et lui donna les antrées chez elle. Le Roi voulut aussi qu'il apprit la Siance des Mages, c'est à dire la Filozofie des Perses.

     Demaratus de Sparte etoit dans ce même tems à la cour. Le Roi lui demanda quelle récompanse il vouloit pour les services qu'il lui avoit randu, et il fut assez fou et assez impertinant pour le suplier de lui permettre de faire son antrée à cheval dans la ville de Sardis avec la Tiare Roïale sur la tête. Mitrophaussez couzin germain du Roi prenant Démaratus par la main, lui dit ; Mon ami, cette tyare Royale n'aporte point avec elle de cervelle qu'elle puisse couvrir, tu aurois beau tenir dans tes mains la foudre, tu ne serois pourtant pas Jupiter.

     Le Roi fut si choqué de cette demande impertinente qu'il chassa Démaratus de sa prézance et ne vouloit point lui pardonner ; Mais Témistocle interceda pour lui et le remit anfin dans ses bonnes graces. Le crédit de Témistocle etoit si grand qu'aprez sa mort sous les règnes suivans, ou les afaires des Perses furent ancore plus mêlées avec

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celles des Grecs, lorsque les Perses vouloient attirer quelque Grec Illustre à leur service, ils lui promettoient en propres termes qu'il seroit plus grand auprez d'eux que Témistocle n'avoit eté auprez du Roi Artaxerxes.

     On dit que Témistocle parvenu à ce haut dégré de faveur, honoré et récherché de tous les courtizans qui s'anpressoient à lui faire la cour, dit un jour à ses anfans qui regardoient sa table magnifiquemant servie : Mes anfans nous serions perdus si nous n'avions eté perdus ; C'est à dire, notre disgrace a fait notre bonheur.

     Le Roi lui donna le revenu que l'Etat tiroit des villes de Magnésie, de Lampsaque, de Myonte, de Percote et de Palasceptes, et Témistocle pour éviter de donner plus long tems de la jalouzie aux courtizans, demanda la permission d'aller dans les provinces maritimes pour régler quelques afaires qui regardoient la Grèce et la Perse.

     Un Ségneur de Perse nommé Epixis Satrape, ou gouverneur de la Phrygie supérieure, qui croïoit avoir à se plaindre de Témistocle, lui dressa des embuches et aposta quelques Soldats Pizidiens qui

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sous le nom de voleurs, devoient le tuer lors qu'il arriveroit dans la ville apellée Léontocephale, c'est à dire tête de Lyon.

     Mais avant qu'il y arrivât, comme il dormoit dans son logis sur l'heure de midi, il crut voir en songe Cibèle la mere des Dieux qui lui dit, Témistocle, eloigne toi de la tête du Lyon pour ne pas tomber entre ses grifes et pour prix de l'avis que je te donne, je te demande pour mon service Mnésiptolème ta fille.

     Témistocle s'eveillant en sursaut et troublé de ce sonje fit ses priéres à la Déesse, quitta le grand chemin, prit un détour et aprez avoir évité de passer à Leontocephale, alla passer la nuit sous une de ses petites tantes, parce qu'un des charretiers qui portoient sa belle tante, en laissa tomber les tapisseries dans l'eau. Les esclaves les tandirent toutes moüillées pour les faire sècher, alors les Soldats Pizidiens qui etoient aux aguets, ne distinguant pas bien les objets au clair de la lune, prirent ces tapisseries tanduës pour le pavillon de Témistocle, et y voulurent antrer l'epée à la main, espérant qu'ils

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l'y trouveroient lui même tout endormi ; Mais dez qu'ils se furent approchez et qu'ils commanserent à lever un coin de ces tapisseries, les gens de Témistocle les aperçurent et les chargerent vigoureuzemant l'épée à la main et les prirent prizonniers.

     Témistocle echapé de ce danger de cette maniere ne pouvant assez admirer l'atansion de la Déesse, lui bâtit dans la Ville de Magnèzie un temple qu'il apela le temple de Dindimène et lui consacra sa fille Mnésiptolème qu'il en fit grande prètresse.

     A la manière simple dont Plutarque raconte cette Histoire, sans dire que de mille sonjes il y en à quelquefois un ou deux qui par hazard ont raport aux afaires du sonjeur, il sanble que cet homme sansé ait regardé, il y a 1500 ans, ce sonje de Témistocle fait dans un peïs chaud, à midi, comme une révélasion réelle de la part de cet Etre imaginaire apellée alors la Déesse Cybèle.

     Nous en sommes surpris, mais notre surprize cessera quand nous ferons réflexion à la crédulité des anfans et combien lantemant la Raizon humaine s'éloigne de l'anfance, sur tout durant

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les guerres, et Dieu veuille que dans 1500 ans on ne nous fasse pas ancore quelque reproche sanblable sur nos Histoires merveilleuzes et sur notre excessive crédulité.

     Témistocle etant arrivé à Sardes, en allant un jour viziter les Tamples et les ofrandes qu'on y avoit consacrées, il vit dans le temple de la Mère des Dieux la petite Hydrophore ; C'etoit une petite statuë de bronze de deux coudées qu'autrefois, lors qu'il avoit l'Intandance des eaux à Atènes, il avoit fait faire des amandes aux quelles il avoit condamné ceux qui avoient détourné les eaux publiques par des canàux pour leurs uzajes particuliers ; Il l'avoit consacrée dans un Temple d'Atènes ; Il rézolut de l'y ranvoyer ; Ainsi il alla voir le Gouverneur de Lydie et lui demanda la permission d'amporter la statuë ; Mais le Gouverneur qui le haïssoit, parce qu'il prétandoit en avoir reçu de mauvais ofices auprez du Roi, s'etant fort amporré sur cette proposition, comme si on lui eut demandé un trophée pris sur les Grecs, le menaça de s'en plaindre au Roi. Témistocle qui craignit que ce Gouverneur

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ne lui randit à son tour de mauvais ofices à la cour par quelque calomnie, trouva le moyen de l'apaizer par ses libéralitez anvers plusieurs de ses concubines. Elles intercedérent pour lui et apaizerent le gouverneur.

     Aprez cette avanture il se conduisit avec plus de circonspéxion pour éviter les efets de l'anvië et de la jalouzie des Gouverneurs ; Ainsi il n'alla plus se promener dans les Provinces, mais il se tint à Magnézie ou il vécut plusieurs années sans aucune crainte, jouissant paiziblemant des grans bienfaits du Roi ; Il recevoit les mêmes honneurs que les plus Grans Ségneurs de Perse et passoit ainsi sa vie tranquilemant avec magnificence pendant que les affaires des hautes Provinces de l'Azie occupoient le Roi et l'anpêchoient de tourner ses pansées du coté de la Grèce.

     Mais les nouvelles que l'Egipte, assistée des Atèniens, s'etoit révoltée contre Artaxerxes, que les vaisseaux des Grècs s'etoient avancez jusqu'à l'Ile de Cypre et aux côtes de Sicile, et que Cimon leur Général etoit maître de la mer, obligérent le Roi à lui

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donner un commandemant pour s'opozer aux Grecs, et pour anpêcher qu'ils n'augmantassent leur puissance aux dépans de la sienne, et leva par tout des troupes, fit partir les oficiers et depêcha à Magnézie des couriers portant ordre à Témistocle de prandre en main la conduite de cette guerre contre les Greqs, et d'accomplir ainsi les promesses qu'il lui avoit faites.

     Mais Témistocle ne put être tanté de se mettre à la tête de cette grande expedition, ni par le ressantimant qu'il pouvoit conserver contre le gouvernemant d'Atènes, ni par la joye de se voir élévé à un si haut degré de puissance et d'autorité.

     Ce qui l'anpêcha d'accepter cette commission, ce fut la crainte de flétrir et de dezhonorer ses grandes actions et ses anciens trophées par un amploi si honteux pour lui. D'un autre coté il ne vouloit pas dèzobéïr au Roi son bienfaicteur ; Ainsi il prit la généreuze rézolution de terminer sa vie par une fin digne de lui.

     Il fit donq annoncer un sacrifice solemnel

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au quel il apela ses amis, et aprez les avoir ambrassez et leur avoir dit les derniers adieux, il avala un poison trez puissant et mourut promtemant à Magnézie agé de soixante cinq ans, aprez avoir passé la plus grande partie de sa vie dans le gouvernemant et dans le commandemant des armées de sa République.

     Le Roi aïant appris la cauze et la manière de sa mort, l'admira, le regretta et continua à traiter favorablemant sa famille, ses amis et ses domestiques.

     Je sai, dit Plutarque, que les descendans de Témistocle conservent ancore à Magnézie, plus de cinq cens ans aprez sa mort, certains honneurs qui leur ont eté accordez par la ville, et j'en ai vû joüir de mon tems Témistocle l'Atènien avec le quel j'avois fait connoissance et lié une amitié fort étroite chez le Filozofe Ammonius.

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REFLEXIONS

Sur le Caractère de Témistocle.

     Témistocle avoit une belle Fizionomie, une réprézantation majestueuze ; Elles contribuoient beaucoup à randre son éloquanse plus persuazive et cette éloquanse servit beaucoup à sa grande fortune dans un peïs ou le moyen principal de faire une grande fortune, c'etoit l'art de bien parler en publiq et de propozer avec succez des réglemans et des etablissemans utiles à la République.

     Cette belle Fizionomie et la grace avec la quelle il parloit lui servirent beaucoup dans ses malheurs pour obtenir chez les etrangers, par la protexion des dames, divers traitemans trez favorables.

     Il croïoit que pour se faire un grand etablissemant, il faloit faire beaucoup parler de lui ; Ainsi il afectoit de faire plus de dépanse que les autres pour plére au peuple d'Atènes duquel dépandoient les grans anplois. Il donna des fêtes publiques au peuple et on lui ajugea le prix pour avoir plus dépansé et

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plus à propos que les autres à un spectacle qu'il avoit donné au peuple.

     Il vouloit qu'on lui crut ancore plus de talans et de crédit qu'il n'avoit, et l'on remarqua un jour qu'il remit à la veille de son départ quantité d'afaires qu'il auroit pu expedier les jours précédans ; Son but etoit d'avoir une plus grosse cour et de passer pour plus expeditif que ses pareils.

     Il se soucioit ancore plus de paroître habile à un haut point que de l'être en efet, c'est que l'habileté ne contribuë à la grande fortune qu'autant que l'on paroit habile ; Ainsi son principal bût n'etoit rien de plus élévé, que celui qu'avoient les hommes du commun ; C'etoit l'augmantasion de sa fortune et de son autorité, il n'y avoit de diféranse sinon qu'il ne se fût pas contanté comme les hommes de commun d'une fortune médiocre.

     Il cherchoit par tout le plaizir de la distinxion, il cherchoit la gloire bruyante et à s'atirer le respect des peuples. Il vouloit comme les anfans faire plus de bruit que les autres et n'avoit pas assez d'atansion à choizir antre les distinxions celles qui sont les

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plus précieuzes. Il prenoit souvant la fausse gloire, la gloriole, pour la vraïe gloire ; Ainsi il préféroit par exanple, le plézir de la magnificence qui fait plus de bruit, au plézir de la libéralité qui en fait moins : Il n'estimoit pas assez le plézir de l'économie, quand elle est pratiquée pour avoir l'honneur et le plézir d'assister des familles malhureuzes.

     Avant la guerre de Salamine il fit rapeller plusieurs exilez, mais ce fut moins pour leur randre service et pour l'utilité de l'Etat que pour montrer son grand crédit et pour s'aquérir plus de voix et plus de sufrajes, afin d'être un jour élu Général.

     Il fezoit plus de cas des grans talans avec les quels on peut aquérir de grandes richesses en peu d'années, que des richesses médiocres toutes aquizes. En voici une preuve : Deux de ses amis lui propozerent un jour deux partis pour sa fille ; L'un etoit riche mais sans talans, l'autre avec des talans mais point du tout riche : Il leur dit, J'aime mieux pour elle un homme sans richesses que des richesses sans homme.

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     Il dût à son tempérament impétueux et constant et à sa grande ambision ses grans talans, et à ses grans talans la grande élévasion de sa fortune. Il dût à ses défauts, à sa fierté, à son impasiance, à sa prézomption tous les malheurs de sa vie. Il n'avoit pas appris dans sa jeunesse à modérer de tems en tems son impétuozité, pour en être plus estimé ; Ainsi ce qui servit à l'éléver à un si haut dégré de faveur servit aussi à l'en faire tomber faute de pasiance à soufrir sans murmurer les injures que lui attiroit nécessairemant la jalouzie de ses concitoyens, et cela me confirme dans l'opinion, que la grande pasiance sans se plaindre dans les injures qu'on reçoit, est une vertu qui n'est pas moins nécessaire pour former un Grand Homme que les grans talans et le grand courage.

     Le parti qu'il prit de s'anpoizoner plutôt que de manquer de reconnoissance ou anvers sa Patrie, ou anvers Artaxerxes son bienfaicteur, me paroit un parti digne d'un Héros trez courajeux, mais non pas d'un Héros trez prudant.

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     Car anfin que fezoit il en s'ampoizonant sinon de dévénir inutile et à sa Patrie et à son bienfaicteur ? Or ne pouvoit il pas porter son poizon avec lui à la cour et dire à Artaxerxes qu'il venoit lui ofrir ses services pour soumettre les Egiptiens, et pour réconcilier les Atèniens avec lui selon la justice, ou pour avaler son poizon en sa prezance s'il ne pouvoit plus lui randre service sans dévénir ingrat et criminel ou anvers lui, ou anvers sa Patrie.

     Le parti qu'il prit de quitter la vie de peur de servir contre sa Patrie prouve qu'aparanmant ses ennemis l'avoient accuzé injustemant d'avoir voulu la trahir : Il est vrai que par sa conduite passée il avoit pu donner occazion aux soupsons d'une ambision excessive et injuste ; Mais du moins il prouva par sa mort qu'il etoit alors dans des santimans trèz vertueux.

     Artaxerxes qui admira sa mort courajeuze et vertueuze, l'auroit ambrassé et se seroit contanté de l'amployer à soumettre les Egipsiens, et à donner une satisfaxion juste aux Grecs et il auroit ainsi randu au Roi et aux Grecs le plus grand service qu'il etoit possible

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de leur randre dans cette conjoncture, en prenant le parti le plus raizonable et le plus avantajeux pour eux tous ; Mais Témistocle, né impétueux, se livrant à son impétuozité naturelle, ne daigna pas ecouter la Raizon.

OBSERVASION
SUR CE
NOUVEAU PLAN.

     Cette vie de Témistocle dans Plutarque est la moitié plus longue qu'elle n'est ici. Cepandant les lecteurs connoitront dans celle-ci plus facilemant et sans distraxion les talans, les défauts et les vertus de Témistocle et leurs diférans dégrez. Ils verront avec plus de netteté son mérite à l'égard de sa Patrie, ses antreprizes, ses succèz, leurs cauzes, les divers evénemans de sa fortune, ses bonheurs, ses malheurs et leurs cauzes. Ils verront mieux son génie et son caractère.

     Ils verront en moins de tems et avec plus de plézir les dégrez d'amour qu'il

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s'est attiré par ses qualitez aimables, et les dégrez d'admirasion qu'il a excitez par ses qualitez estimables. Ils verront les dégrez de mépris et de haine qu'il s'est attiré dans sa Patrie par ses hauteurs et par ses impasiances ; Ainsi d'un coté leur curiozité sera plus aizémant satisfaite sur Témistocle, et de l'autre, ils y trouveront plus d'utilité en aprenant sans distraxion les moyens de dévenir plus sages et moins expozez aux malheurs. Ils pouront même y fortifier leurs espérances pour aquérir des talans avec peine, afin de se randre avec plus de joye ancore plus utiles à la Patrie, et tel doit être le bût des Auteurs bons citoyens.

ARISTIDE.

     Entre les Hommes Illustres dont Plutarque ait écrit la vie, un de ceux qu'il estime le plus et qui me paroit un des quatre ou cinq qui sont efectivement les plus estimables, c'est Aristide fils de Nyzimachus Aténien, pour ses grans talans dans la guerre et dans le Gouvernemant de la République,

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et pour la grandeur de son zêle, tant pour la justice que pour la plus grande utilité de sa Patrie.

     Il ne faut point de meilleure preuve de son grand zèle pour la justice que le surnom de juste qui lui fût donné comme de concert par ses concitoyens durant sa vie, et qu'il a toujours conservé dépuis dans l'Histoire.

     Surquoi il est à propos d'observer, que par le terme de juste Plutarque antandoit non seulemant celui qui connoit mieux qu'un autre de quel coté est la justice, et qui la rand comme juge aux parties contestantes malgré les recommandasions puissantes, et qui rand à tout le monde ce qu'il doit ; Mais par ce mot il antandoit ancore celui qui donne plus qu'il ne doit. Il antandoit non seulemant celui qui n'exige que ce qui lui est dû de ses créanciers et de ses inférieurs, mais ancore celui qui exige moins qu'il ne lui est dû, c'est à dire le Bienfaizant.

     Au lieu que nous, par le terme de juste nous antandons celui qui rand tout ce qu'il doit, et nous pansons que celui qui est toujours bienfaizant est plus que juste, parce qu'il donne plus

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qu'il n'a reçu et qu'il se contante de moins qu'il de lui est dû.

     De là il suit que celui qui reçoit une injure, un tort, une ofanse, qui pardonne et qui n'en demande point la réparasion qui lui est duë, est plus que juste et qu'il est véritablemant trez bienfaizant.

     Au reste il y a bien de l'aparance que lorsque les Anciens ont amployé le terme de juste, ils ont antandu juste et bienfaizant, comme dans ces phrases : Il mourut de la mort des justes : Les justes seront récompansez dans la segonde vie ; Mais à parler plus exactemant, ce seront les seuls bienfaizans qui seront récompansez dans la segonde vie, parce que ce sont les seuls à qui il est dû, les seuls qui méritent réconnoissance, loüange et récompanse.

     Aristide nâquit à Atènes vers l'an cinq cens avant l'Erre Crétienne, et en même tems que Témistocle. Ils commancèrent à se broüiller dans leur jeunesse comme rivaux et continuèrent à se contredire trez souvant dans leurs harangues devant le peuple par la diféranse de leurs opinions, sur

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tout lors qu'il etoit question de la plus grande utilité publique, et devinrent ainsi peu à peu rivaux en crédit dans le milieu de leur vie, comme ils avoient eté rivaux en amour dans leur première jeunesse.

     Comme ils se contredizoient presque toujours dans les harangues qu'ils faisoient devant le peuple, il y en avoit toujours un d'eux qui se trompoit. Aristide ayant un jour fortemant contredit Témistocle dans un projet utile que celui-ci propozoit, et ayant dépuis reconnu la grande utilité de ce projet ; Comme on en parloit quelques jours aprèz à table, il dit à ses amis : En verité, Je ne sai si la République ne feroit pas sajemant de nous faire nèyer tous deux, Témistocle et moi, pour notre pène de nous contredire si souvant sans rézon et au préjudice de l'interèt de la Patrie.

     Ce répantir d'avoir contredit innocemmant mais légéremant son rival qui propozoit un parti avantajeux à la République, lui est d'autant plus glorieux que Plutarque ne louë pas Témistocle d'un répantir si raizonable.

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     Aristide favoriza toujours l'opinion qui donne toute l'autorité au Sénat, en quoi il eut toujours à luter contre Témistocle qui tenoit pour le Gouvernemant populaire.

     On en dévine la raison quand on fait atansion, d'un coté à la supériorité de force du peuple, et de l'autre à sa grande ignoranse qui le randoit plus facile à être séduit par l'éloquanse.

     Témistocle etoit souple, hardi, plein de ruzes et de finesses pour parvenir à ses fins. Il s'y portoit avec une vivacité incroyable, sans faire atansion ni si le bût qu'il se propozoit etoit le plus loüable et le plus vertueux, ni si dans les moyens qu'il amployoit il y avoit quelque choze d'injuste, aussi etoit il un peu léger et inconstant.

     Aristide au contraire ne se propozoit jamais pour bût que quelque choze de loüable, sans vouloir jamais se servir de moyens injustes ; Aussi etoit-il ferme et constant dans ses rézolutions, inébranlable dans tout ce qui lui paroissoit juste, et incapable d'uzer du moindre mensonge, du moindre déguizemant, ni de la moindre fraude ni flaterie, non pas même par manière de jeu. Il ne vouloit

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jamais persuader que la Raizon et par la force de la Raizon même.

     Témistocle en gagnant des amis se fit un fort rampart et aquit une grande autorité. Aussi quelqu'un lui disant un jour qu'il gouverneroit parfaitemant bien les Aténiens s'il etoit toujours équitable et qu'il ne panchât pas plus pour l'un que pour l'autre : A Dieu ne plaize, lui repondit il, Que je sois jamais assis sur un tribunal ou mes amis n'aïent pas plus de crédit et de faveur auprez de moi que les etrangers ; Et c'est ainsi qu'il songeoit à intèresser fortemant ses amis, à augmanter son autorité et sa fortune.

     Aristide au contraire croïoit que la puissance cessoit d'être loüable lorsqu'elle cessoit d'être juste. Il ne vouloit point dévoir son crédit à ses amis injustes, mais seulemant à ses talans lors qu'ils etoient anployez utilemant pour le publiq. Il fezoit justice à tout le monde et croyoit que dans le gouvernemant le Magistrat le plus puissant ne pouvoit faire que justice et jamais grace, parce qu'il ne pouvoit faire de grace aux uns qu'aux dépans des autres, ce qui etoit une injustice.

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     Témistocle comme les hommes du commun vizoit à augmanter ses révénus et son crédit pour sa famille. Aristide vizoit plus haut : Il ne se soucioit pas d'aquérir de grans révenus pour sa famille, et à l'égard de son crédit dans sa Patrie, il n'en souhaitoit même l'augmantasion que pour l'anploïer à la plus grande augmantasion du bonheur de cette même Patrie.

     Un jour ayant fait un projet pour le propozer au peuple, il trouva dans le conseil un peu d'opozition, mais il ne laissoit pas de voir que son projet aloit être approuvé à la pluralité des voix de la multitude ; Ainsi sur le point que le Prézidant de l'assamblée alloit demander le consantemant du peuple, comme Aristide avoit apersu que l'opinion contraire à la sienne etoit appuyée de meilleures raizons qu'il n'avoit cru, il se leva et déclara hautemant qu'il renonsoit à son projet, parce qu'il commansoit à voir qu'il seroit moins utile que préjudiciable à la République, il en aporta les raizons, et son dernier avis fut suivi.

     Souvant, pour faire aprouver ses projets, il les fezoit propozer par tierces

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personnes aux quelles il en fezoit honneur, parce qu'il savoit que Témistocle par jalouzie s'y opozeroit, s'il pouvoit croire qu'il en fut l'Auteur.

     Mais ce qu'on trouvoit d'admirable en lui, c'etoit sa constance, son égalité et sa fermeté dans les faveurs et dans les disgraces inprévuës qui arrivent à ceux qui se mèlent du gouvernemant, car jamais il ne s'élévoit pour quelques honneurs qu'on lui randit, ni ne s'abaissoit pour quelques mépris et quelques réfus qu'il éprouvât.

     Il conservoit par tout sa tranquilité et sa douceur ordinaire, persuadé que celui qui vize au mérite nasional le plus précieux doit se livrer à sa Patrie en bon citoyen et la servir gratuitemant, lors même qu'elle n'a que de l'ingratitude pour les services passez, ou du mépris pour les services futurs.

     De là vint que le jour qu'on joüa la pièce d'Echile intitulée : Les sept chefs contre Thébes, lors que l'acteur récitoit ces vers que le poëte a faits à la loüange d'Amphiaraüs : Il ne se soucie pas de paroitre homme de bien, mais il veut l'être véritablemant, tout le monde en même tems jetta les yeux sur Aristide comme

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sur celui de l'assamblée à qui cette grande loüange convenoit le plus ; Or quel momant de joye pour celui qui aime la véritable gloire et qui ne cherche de distinxion que celle que donne la vertu bienfaizante.

     Non seulemant il avoit la force de résister à l'amitié lors qu'elle parloit en faveur de l'injustice, mais ce qui est ancore plus dificile, il rézistoit par Esprit de justice aux santimant de vanjeance, et à ce propos on raconte qu'un jour, poursuivant un de ses ennemis en justice, aprez qu'il eut déduit et prouvé tous les chefs d'accuzasion contre lui, comme il vit que les juges vouloient réfuzer d'antandre l'accuzé, et qu'ils alloient le condamner tout d'une voix sans l'avoir antandu, il se leva de sa place et alla avec lui se jetter aux pieds des juges pour les suplier de l'antandre dans ses justifications, et de ne pas le priver du privilége que lui accordoit la Loi qui veut que tout accuzé soit antandu pour sa justification.

     Un autre jour prézidant au jugement de la cauze de deux particuliers, l'un des deux ayant commansé par

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dire que sa partie adverse avoit fait dans sa vie bien des injustices, et à Aristide lui même : hé mon ami lui dit Aristide en l'interrompant, dis seulemant les injustices qu'il t'a faites ; Car c'est ton affaire que je vais juger et non pas la mienne.

     Il ne fut pas plutôt élu Trézorier général de la République qu'il fit voir que les Trézoriers qui avoient eté de son tems, et ancore ceux qui les avoient précédé, avoient pillé de grosses sommes. Il désigna même, sans le nommer, Témistocle qui etoit à la verité homme prudant et habile, mais qui n'avoit pas beaucoup d'Empire sur ses mains ; C'est pourquoi lors qu'Aristide voulut randre ses comptes, Témistocle fit une grosse brigue contre lui, le chargea d'avoir volé les déniers publiqs, et parvint même par son crédit à le faire condamner à une amande ; Mais les principaux de la ville et les plus gens de bien qui s'etoient éclersis des faits, s'etant élévéz contre un jugemant si inique, firent révoir l'affaire, et non seulemant l'amande lui fut rémise, mais on le nomma ancore Trézorier Général pour l'année suivante.

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     Alors il fit samblant de se répentir de sa première administrasion et de vouloir se corriger. Il fut donq plus traitable, moins dificile, plus indulgent envers ses inférieurs, et trouva ainsi le secrèt de plaire à tous les comptables qui pilloïent chacun de leur coté les déniers de la République ; Il ne les réprenoit point et n'épluchoit point exactemant leurs comptes, de sorte que tous ces pillards gorgez de biens combloient de loüanges Aristide. Ils fezoient eux mêmes des brigues auprez du peuple et s'ampressoient pour le faire continuer une troizième année dans la même charge.

     Le jour de l'Elexion du Trézorier étant venu, comme on alloit le nommer par tous les sufrajes, Aristide se levant parla hardimant aux Aténiens et leur dit : Quand j'ai administré vos finances avec toute la fidélité et toute la vigilance d'un homme de bien, j'ai eté blamé, traité comme un infame et condamné à l'amande : Aujourdui que j'ai abandonné les révenus de l'Etat à tous ces voleurs publiqs qui me donnent des loüanges, je suis un homme admirable, Et le meilleur des citoyens.

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Je vous déclare donq que j'ai plus de honte de l'honneur que vous me faites aujourdui, que je n'en eus l'année de la condamnasion que vous prononcates contre moi. Je suis indigné de voir qu'aupres de vous il est plus glorieux de plaire aux fripons, que de ménager et de conserver les biens de la République, et son discours fut aprouvé de tous les gens de bien.

     En ce tems là Datis anvoyé par le Roi de Perse pour conquérir la Grèce, arriva sur les côtes de Marathon avec toute son armée navale, et commansa à piller et à ravager tout le peys. Les Aténiens élurent dix Généraux. Le premier en autorité et en dignité ce fut Miltiade, et Aristide fut le segond aprez lui.

     Dans le Conseil de Guerre qui fut tenu, Miltiade fut d'avis de donner la bataille aux Perses, et Aristide s'etant rangé à son santimant ne contribua pas peu à faire prandre le parti de combattre, et comme les dix Généraux devoient commander l'armée tour à tour, chacun leur jour, quand le tour d'Aristide vint, il remit le commandemant à Miltiade, montrant par là aux

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autres Généraux, que d'obéïr et de se soumettre aux ordres des plus sajes, ce n'est nulemant une choze honteuze, mais que c'est au contraire une choze trèz utile à la République et parconséquant une conduite trèz honorable.

     Ainsi ayant adouci par son example la jalouzie qui pouvoit cauzer entre eux de grans débats, il les persuada qu'ils devoient se trouver hureux d'obéïr à celui qui avoit plus d'expériance. Il fortifia ainsi extrémemant le crédit et l'autorité de Miltiade qui devint maitre absolu de l'armée, dont le commandemant ne fut plus partagé. Les autres Généraux ne se soucierent plus de commander leur jour, et voulurent être antièremant à ses ordres.

     Dans le combat le Corps de Bataille des Aténiens etant fort presse et soufrant beaucoup, parce que les Perses firent là pandant long tems leurs plus grans eforts contre la Tribu Leontide et la Tribu Antiochide, Témistocle et Aristide à la tête de ces deux Tribus combatirent à l'envi avec tant de valeur et de succez qu'ils rompirent les ennemïs

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et les pousserent jusques à leurs vaisseaux.

     Aristide laissé seul à Marathon avec la Tribu pour garder les prisoniers et le butin, ne trompa pas la bonne opinion qu'on avoit de lui : Car l'or et l'argent etant semé ça et là dans le camp, et toutes les tantes et toutes les galères qu'on avoit prizes etant plènes de meubles magnifiques et de richesses sans nombre, non seulemant il ne fut pas tanté d'y toucher, mais ampècha que les autres n'y touchassent.

     Aprèz l'année de la bataille de Marathon, Aristide fut élu premier Archonte qui donne le nom de l'année aux Actes publiqs. Cette élection etoit fondée sur sa réputasion de vertu ; Mais de toutes ses vertus la plus connuë, et celle qui se fit le plus santir à tout le monde, c'est la justice, parce que c'est la vertu dont l'uzage est le plus continuel dans un Magistrat, et dont les fruits se répandent sur plus de monde.

     De là vint que, quoi que pauvre et du simple peuple, il ramporta le surnom de juste, surnom trèz Royal et trèz divin, dit Plutarque, mais que jusqu'ici

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aucun des Rois ni des Tirans n'a ambisioné : Ils ont bien mieux aimé être appellez preneurs de villes, foudres de guerre et victorieux : Quelques uns mémes ont pris plaizir à se voir donner les noms d'aigle et de vautour, préférant ainsi le vain honneur de ces titres, qui ne marquent que la supériorité de puissance, à la solide gloire des titres qui randent témoignage de la supériorité de vertu, c'est à dire, du bon uzaje de la puissance par l'observasion de la justice et par la pratique de la bienfaizance, qui sont cepandant les principaux atributs de l'Etre infinimant parfait.

     Les hommes du commun estiment plus la supériorité de puissance que la supériorité de vertu ; Mais Aristide, esprit supérieur, pansoit tout différemmant ; C'est que la vertu est le seul de nos biens qui dépande de nous, qui soit en notre puissance, et qui mérite des loüanges. Ils ne prenent pas garde que la vie, même des plus puissans, destituée de la justice et de la bienfaizance, au lieu d'être estimable et celeste n'est jamais que terrestre et bestiale, ce sont les termes de Plutarque qu'on ne peut pas voir sans leur randre l'homage

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dû à la Rézon univerzèle qu'il connoissoit mieux qu'aucun des Anciens.

     Pour révenir à Aristide, ce surnom de juste le fit d'abord aimer et respecter : Mais anfin ce titre si glorieux lui attira l'anvie des plus ambisieux, sur tout par les menées de Témistocle qui alloit disant parmi le peuple, qu'Aristide de avoit ce samble, aboli tous les Tribunaux en jugeant tout par lui même, et qu'en se randant lui seul arbitre de tous les diférans, il s'étoit ainsi formé insansiblemant et sans qu'on s'en aperçut, une Monarchie sans pompe et sans gardes au milieu de la République.

     Or le peuple naturellemant fier, enorgueilli ancore par la victoire de Marathon, se croïant seul digne des plus grans honneurs, vouloit que tout dépandit de son autorité, et se trouvoit choqué du grand credit de ceux qui aquéroient un nom illustre, et une réputasion fort distinguée ; C'est pourquoi s'etant assamblé de tous les bourgs de l'Attique dans la ville, les Tribus bannirent Aristide du ban de l'Ostracisme.

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     Il est vrai qu'aprez qu'on eut fait tomber ce ban sur des hommes de néant et chargez de crimes, et qu'on eut anfin banni de cette manière l'infame Hyperbolus, cette indignité fit ouvrir les yeux aux Aténiens et ils renoncerent quelques années aprez à bannir personne d'un ban si honorable.

     Voici la cauze et le sujet du ban de l'Ostracisme d'Hyperbolus. Alcibiade et Nicias, les deux citoyens qui avoient le plus de pouvoir et d'autorité dans la ville, etoient opozez l'un à l'autre et se faizoient par leurs contradixions perpétuelles une guerre ouverte ; sur quoi l'un et l'autre voyant que le peuple alloit récourir au ban de l'Ostracisme pour mettre la paix entre eux, et ne doutant point que cela ne regardât l'un d'eux, ils s'aboucherent, réunirent leurs partis et firent par leurs brigues que l'Ostracisme tombât sur Hyperbolus, homme méprizable et fort méprizé.

     Bientôt aprez le même peuple, indigné de ce qu'on avoit ainsi ravalé, flétri et deshonoré une sorte de ban si glorieux, en abolit antièremant la coutume et y renonsa pour toujours.

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     Pour donner une idée de l'Ostracisme, voici ce que c'étoit. Chaque citoyen prenoit un morceau de pot cassé, et aprez y avoir ecrit le nom de celui qu'il vouloit bannir, il le portoit dans un certain lieu de l'assamblée qui etoit découvert mais fermé en rond d'une cloizon de bois.

     Les Magistrats commansoient d'abord par compter le nombre des tets ou morceaux ; Car s'il y en avoit moins de six mille, l'Ostracisme etoit nul, mais le nombre de six mille étant complet, on mettoit à part tous les tets qui avoient le même nom, et le nom qui l'emportoit par le nombre des tets etoit celui contre le quel on prononçoit le ban pour dix années, en laissant au banni la joüissance de ses biens.

     Dans cette occazion ou Aristide fut banni, comme chacun etoit occupé à ecrire le nom de celui qu'il vouloit bannir, on dit qu'il y eut un habitant d'un bourg voizin d'Aténes, homme grossier, qui ne sachant ni lire, ni ecrire, s'adressa à Aristide qu'il prit pour un homme du peuple, le pria d'écrire le nom d'Aristide sur le test qu'il lui présanta :

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Aristide admirant cette avanture, lui demanda s'il avoit reçu quelque déplaizir d'Aristide : Aucun, lui dit le manan, Je ne connois pas même cet homme, mais je suis fatigué et blessé de l'antandre par tout appeler le juste.

     Aristide sans répondre une seule parole prit tranquilemant le tèt, y ecrivit son nom et le lui randit.

     Quand il sortit de la ville pour ramplir son ban, il leva les mains au ciel et fit aux dieux une priere toute contraire à celle d'Achile dans Homére. Il pria que jamais il n'arrivât aux Aténiens aucun tems ou le peuple fut forcé par la nécessité de se souvenir d'Aristide ; Mais trois ans aprez il fut rapelé avec les autres bannis.

     Sa conduite fut toujours une preuve incontestable de son caractère vertueux. Etant à Egine et voyant que les vaisseaux des ennemis etoient venus la nuit se saizir des passages, et faire comme une enceinte autour des Iles, sans que personne s'aperçut que l'armée navale des Grecs etoit anvélopée, ayant même apris qu'Euribiade Généralissime des Grèqs, avoit rézolu de quitter Salamine, il vint la nuit même

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d'Egine et traversa avec un trèz grand danger toute la flote des ennemis pour parler à Témistocle qui commandoit les vaisseaux des Atèniens.

     Arrivé à la porte de Témistocle il l'apèla, le pria de sortir tout seul et lui dit en le salüant : « Si nous sommes sajes, Témistocle, nous renoncerons dèzormais tous deux à cette vaine et puérile dissension qui nous a agitez jusqu'ici, et nous nous jetterons dans une émulasion plus honorable et plus salutaire en combatant et en faizant à qui mieux mieux pour sauver la Grèce ; Vous en commandant et en faizant le devoir d'un saje Capitaine, et moi en vous obéïssant et en vous aidant de ma personne et de mes conseils.

     J'aprans, continua t'il, que vous êtes le seul qui avez ambrassé le bon parti en conseillant de ne combattre que dans ces détroits, et de combattre sans diférer davantage. Je sai que les autres Grèqs nos alliez se sont opozez à cet avis, mais voila les ennemis qui vous aident à faire suivre votre avis et qui le fortifient en s'aprochant de nous ; Car leurs

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vaisseaux couvrent et ferment la mer tout autour de vous, devant et derrière, de sorte que ceux mêmes qui ne vouloient pas la bataille seront forcez de combattre et de se montrer gens de bien ; Car il n'y a plus de chemin ouvert à la fuite.

     Témistocle lui répondit ; « Je suis faché, Aristide, que vous ayez sur moi l'avantage de m'avoir prévénu par un si généreux dessein et par une axion si loüable. Il n'est point d'effort que je ne fasse pour surpasser un commansemant d'union qui vous est si honorable, et pour efacer, si je puis, une démarche si noble, si généreuze par des axions dignes de vos loüanges.

     En meme tems, aprèz lui avoir fait confidanse de la ruze qu'il avoit imaginée pour tromper Xerxes, il exhorta Aristide d'aller sur le champ persuader Euribiade d'antrer lui même dans leur avis, et de donner le combat en lui faizant voir qu'il n'y avoit d'autre salut pour eux que de combattre par mer dans les détroits de Salamine ; Car Euribiade avoit bien plus de penchant

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à suivre les consels d'Aristide que ceux de Témistocle.

     Aussi dans le Conseil de Guerre qui fut tenu et ou assisterent tout les Officiers Généraux, Cléocrite le Corintien dit tout haut à Témistocle : Aparanmant que votre avis ne plait pas à Aristide, puisque le voila et qu'il ne dit mot ; Mais Aristide qui l'antandit, lui répondit : Tu te trompe Cléocrite. Je me serois élévé contre l'avis de Témistocle, s'il n'avoit dit tout ce qu'il y a de meilleur à faire ; Ainsi mon silance n'a marqué autre choze que mon consantemant et l'aprobasion parfaite que je donne à son avis.

     Ce jour là même Aristide, voyant la petite Ile de Psitalée vis à vis de Salamine dans le détroit toute pleine de troupes ennemies, fit ambarquer promtemant dans des esquifs les plus aguéris et les plus déterminez des Atèniens, descendit à Psitalée, tomba brusquemant sur les Perses et les tailla en pieces, hors les principaux qui furent faits prizoniers.

     De ce nombre furent trois freres fils de la Soeur du Roi de Perse apelée

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Sandaucé. Aristide les anvoïa sur l'heure à Témistocle et on dit que selon l'ordre qu'en donna par un Oracle le dévin Euphrantidès, ils furent immolez à Bacchus surnommé Omestès. Tels etoient les effets naturels d'une Religion qui etoit si souvant fort eloignée de la Rézon Universelle.

     Aprèz cet hureux commansemant, Aristide garnit cette Ile de bons Soldats bien retranchez, afin que selon les divers evenemans du combat naval, ils sauvassent les alliez et qu'ils fissent main basse sur les ennemis qui y aborderoient. Car le plus grand choc et les principaux efforts du combat naval se firent autour de Psitalée comme il l'avoit prévû ; Aussi fut ce dans cette Ile qu'on erigea le trophée de la victoire.

     Le combat fini, Témistocle, pour fonder Aristide, lui parla en ces termes : Nous venons d'exécuter un grand exploit, mais le plus fort et le plus inportant reste ancore à faire ; C'est de prandre l'Azie antière dans l'Europe, en menant promtemant la flote vers l'Hellespont pour rompre le pont de bateaux que Xerxes y a laissé, tant pour sa rétraite

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que pour récevoir des vivres et des récrues.

     A ces mots Aristide jettant un grand cri : Ha quel pernicieux projet, dit il à Témistocle, et lui fit ansuite comprandre qu'il falloit plutôt chercher et prandre toutes les mezures possibles pour faire sortir trez promtemant les Perses hors la Grèce par ce même pont, de peur que s'y voyant anfermez avec des troupes si nombreuzes, et ne trouvant point de voye ouverte pour s'anfuir, ni de vivres pour subsister long tems, le dèzespoir ne reveillât leur courage et ne les portât à combattre par terre avec la dernière opiniatreté.

     Ainsi Témistocle changeant d'avis fit partir divers espions vers Xerxes, et se servit en cette occazion de l'Eunuque Anarcez qu'il chargea d'aller dire en secrèt au Roi, que Témistocle fezoit tous les efforts pour détourner les Grèqs d'exécuter la rezolusion qu'ils avoient prize de mener leur flote vers l'Hellespont.

     La ruze réüssit : Xerxes vit le danger, fit répasser la plus grande partie de son armée en Azie, rompit son pont

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et se retire avec toute sa flote. Mardonius fut laissé en Grèce avec partie de l'armée de terre qui restoit compozée de trois cens mille hommes de ses meilleures troupes.

     Ces grandes forces le randoient ancore trèz rédoutable. Il intimidoit ancore les Grèqs par ses menaces et par les lettres hautaines qu'il leur ecrivoit. Vous avez vaincu, leur mandoit il, sur mer des hommes qui ne savent combattre que sur terre, et qui sont trèz mal adroits à manier la rame ; mais la Thessalie et la Beötie nous ofrent de belles plaines pour faire combattre des escadrons et des bataillons.

     Il ecrivit aussi aux Aténiens des lettres particulieres ou il leur fezoit des propozitions d'accomodemant de la part du Roi, qui leur promettoit de rétablir et d'embèlir leur Ville, de leur donner quantité d'or et d'argent, et de les randre Seigneurs et maitres de toute la Grèce s'ils vouloient abandonner leurs alliez.

     Les Lacédémoniens ayant eu le vent de ces propozitions, et craignant que les Aténiens ne les acceptassent, anvoyerent des Ambassadeurs à Atenes pour

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prier les Aténiens de mettre leurs femmes et leurs anfans en sureté à Sparte et de recevoir d'eux tout ce qui etoit necessaire pour la nouriture de leurs vieillards ; Car le peuple ayant abandonné Atènes et tout son peïs, se trouvoit, malgré la victoire navale, dans une nécessite trèz pressante.

     Les Atèniens, aprèz avoir antandu ces Ambassadeurs, firent par l'avis d'Aristide une réponse qu'on ne peut assez admirer : Qu'ils pardonneroient à leurs ennemis s'ils avoient pansé que tout etoit vénal et à prix d'or et d'argent à Atènes ; Car les barbares ne connoissoient rien de plus estimable et de plus précieux que les richesses ; Mais qu'ils etoient trèz fachez contre les Lacédémoniens de ce qu'ils ne jettoient les yeux que sur la pauvreté et sur la dizète extrème ou Atènes se trouvoit réduite, et qu'ils avoient oublié la vertu et la magnanimité des Atèniens, puis qu'ils pansoient que l'ofre de leurs vivres seroit le grand motif qui les retiendroit dans la ligue, et les obligeroit à combattre toujours pour le salut des Grècs.

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     Aristide aïant ecrit cette réponse et ayant ordonné qu'on fit antrer dans le conseil les Ambassadeurs du Roi de Perse et ceux de Sparte, il commanda qu'on dit aux Lacédémoniens : Qu'il n'y avoit pas assez d'or, ni sur la terre, ni dans ses antrailles, pour obliger les Atèniens à préférer les richesses à la liberté de la Grèce, et ordonna qu'on répondit à ceux de Mardonius, en leur montrant le Soleil, que tant que cet astre continueroit son cours autour du monde, les Atèniens feroient la guerre aux Perses pour vanjer leurs terres pillées, saccagées et leurs tamples profanez et brulez.

     De plus il ordonna que les Prêtres maudissent et excomuniassent quiconque ozeroit propozer de faire alliance avec les Mèdes ou les Perses, et d'abandonner l'alianse des Grècs.

     Quand Mardonius fut antré une segonde fois dans l'Attique, les Aténiens se retirérent ancore dans l'Ile de Salamine, et alors Aristide anvoyé Ambassadeur à Sparte se plaignit de la lanteur et de la négligence des Lacédémoniens, leur reprocha qu'ils

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abandonnoient ancore Atènes aux barbares, et les exhorta à marcher promtemant aux secours des Atèniens.

     Les Ephores ayant antandu son discours se randirent effectivemant à ses raizons, mais pour le tromper ils n'en parurent pas fort touchez, car sans lui repondre qu'en termes généraux, ils passerent tout le jour en festins et en réjouissances, parce qu'il se rancontra que ce jour là etoit la fête d'Hyacinte ; mais la nuit ils choizirent cinq mille Spartiates, et leur ayant fait prandre à chacun sept ilotes, ils les firent partir sécrètemant à l'insçu des Ambassadeurs d'Atènes.

     Deux jours aprèz Aristide s'etant ancore plaint au conseil de la lanteur de Lacédémone, les Ephores lui dirent en riant, qu'il falloit qu'il rèvàt ou qu'il dormit, et que déja leur armée etoit arrivée à la ville d'Orestie marchant contre les Perses. Il apprit ansuite avec plézir commant ils l'avoient trompé.

     De retour à Atènes il fut élu Capitaine Général des Atèniens pour la bataille que l'on devoit donner à Mardonius, et ayant pris huit mille hommes

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de pied il marcha à Platées. Là se randit Pausanias Lacédémonien Général en chef de toute l'armee Grèque menant avec lui ses Spartiates.

     Les autres troupes Grèques arrivoient de jour en jour comme à la file ; L'armée des Perses etoit le long du fleuve Azope ; Mais à cauze de la grande etandue du païs qu'elle occupoit, elle ne s'etoit point rétranchée, elle avoit seulemant anfermé de murailles au milieu de son camp un espace en quarré pour les bagages et le trézor, chaque coté de murailles etoit de dix stades ou douze cens toizes.

     Il y avoit dans l'armée Gréque un Dévin d'Elée nommé Fizamone. Il prédit à Pauzanias et à tous les Grècs qu'ils ramporteroient suremant la victoire, pourvû qu'ils n'attaquassent point, et qu'ils ne fissent que se défandre. Aristide de son coté aïant anvoyé à Delphes consulter l'Oracle. La Prètresse d'Apollon lui répondit : Que les Grecs ramporteroient l'avantage sur leurs ennemis « pourvû qu'ils fissent des prières à Jupirer et à Junon Patrone du mont Citheron, à Pain, et aux Nimphes Sphragitides ; qu'ils

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sacrifiassent aux Héros Androcrates, Leneon, Pisandre, Damocrates, Hypsion, Acteon et Poluide, et qu'ils ne hazardassent la bataille que dans leur propre peïs précizémant dans le champ de Cérez Eleuzinienne et de Prozerpine.

     Cet oracle raporté à Aristide le jetta dans une grande perplexité ; Car d'un coté les Héros aux quels il ordonoit d'ofrir des sacrifices etoient les ancètres des Platéens, et l'antre des Nimphes Sphragitides etoit sur une des croupes du Cithéron, et d'un autre coté, ne promettre la victoire aux Aténiens qu'à condision qu'ils ne donneroient le combat que dans leur propre peïs, c'etoit rapeler et faire repasser tout l'effort de la guerre dans l'Attique, ce qui sambloit se contredire.

     On voit à regret dans Aristide un homme si grand du coté de la vertu, et si petit en même tems du coté des lumières ; Il se trouve comme une femme ignorante et crédule arrèté tout court dans un momant si inportant par de petites fourberies de Prètres et de Prètresses qui randoient les Oracles eux mêmes sous le nom des

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Dieux ; Mais on n'en est que peu etonné quand on songe que c'est l'efet naturel d'une maxime sage, qui est, que chaque anfant doit anprunter toutes ses opinions de ses parans et des personnes les plus sajes par provizion, jusqu'à ce qu'ils puissent un jour en examiner eux mêmes la vérité. Ce grand homme, qui n'avoit pas examiné les fondemans de sa Religion dépuis son anfance, etoit resté anfant de ce coté là, et voila la première cauze de son ambaras.

     Sur ces antrefaites le Capitaine Général des Platéens apelé Arimneste eut la nuit un sonje. Il lui sambla que Jupiter sauveur lui etant aparu lui demanda, quelle etoit la rézolusion que les Grecs avoient prise ? Qu'il lui répondit : Seigneur dez demain nous décamperons et raménerons l'armée à Eleuzine, et là nous livrerons bataille aux barbares selon l'Oracle qu'Apollon nous a randu, et qu'alors le Dieu lui répartit : Qu'ils se trompoient totalemant, que le lieu dont l'Oracle parloit etoit là même aux anvirons de Platées, et qu'ils le trouveroient s'ils le cherchoient bien.

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     Arimneste ayant eu cette vizion et une réponse si claire, ne fut pas plutôt éveillé qu'il manda les plus sajes et les plus expérimantez de l'armée pour conférer de cette vizion et en cherchant avec eux, ils trouverent que prèz de la ville de Huzies, au pied du mont Cithéron, il y avoit un vieux temple apèlé le Tanple de Cérez Eleuzinienne et de Proserpine. Ravi de cette découverte il en avertit Aristide et le mena sur le lieu qu'ils trouverent trez comode pour y ranger en bataille une armée de gens de pied qui manqueroit de cavalerie, parce que le pied du Cithéron s'etandant jusqu'auprez de ce Temple, ampèchoit les gens de cheval d'en aprocher.

     D'ailleurs dans ce lieu là même etoit la chapelle du Héros Androcrate toute couverte de buissons et d'arbres fort épais, et afin qu'il ne manquât rien à l'Oracle pour bien assurer l'éspérance de la victoire, les Platéens, sur l'avis d'Arimneste, firent un decret par le quel ils ordonnerent, que les bornes qui séparoient l'Attique de leur territoire seroient otées, et donnerent aux Aténiens tout ce coté de territoire en propriété,

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afin que selon les termes de l'Oracle randu à Aristide ils pussent donner la bataille dans leur propre peïs.

     Cette générozité des Platéens fut si aplaudie et si célèbre, que cent cinquante ans aprez Alexandre vainqueur de l'Azie, aïant fait réléver les murailles de Platées, fit publier par un Heraut dans l'assamblée des jeux Olimpiques, qu'il redonnoit cette Ville en souveraineté à ses habitans, à cauze de la vertu et de la générozité dont leurs Ancêtres avoïent donné de si grandes marques, lorsque dans la guerre des Médes, ils avoient fait prézant de leurs terres aux Aténiens pour le salut de la Grèce.

     Quand il fut question de mettre l'armée en bataille et d'assigner aux troupes leurs postes, il s'émeut un grand diférant antre les Tegeates et les Aténiens, les Tegeates prétandoient que, comme les Lacédémoniens dans toutes les batailles commandoient toujours l'aile droite de l'armée, l'honneur de commander la gauche leur etoit dû, et pour faire voir qu'ils méritoient seuls ce poste, ils alléguoieut les grandes

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axions de leurs ancêtres et les grans services qu'ils avoient randus.

     Comme quelques troupes des Aténiens s'amportoient sur cela et etoient prêts à se mutiner, Aristide survenant leur dit hardimant : Ce n'est pas le tems de contester aux Tegeates ces proüesses et ces services dont ils se vantent si fort, nous nous contantons donq, Seigneurs Spartiates, de vous dire et à vous et à tous les autres Grecs, que ce n'est pas le poste qui ote ou qui donne le courage : Par tout ou il vous plaira nous placer nous y ferons notre devoir en conservant ce poste, et en le randant le plus honorable, nous tacherons de ne pas ternir la gloire de nos premiers combats : Nous sommes venus ici, non pour disputer contre nos Aliez, mais pour combattre nos ennemis communs, non pour vanter nos Peres, mais pour les imiter en nous montrant gens de bien à toute la Grèce. Cette journée va faire voir de quoi chacun est digne, tant les oficiers que les soldats. Aprez ce discours tous les capitaines et tous ceux qui etoient du Conseil jugerent en faveur des Aténiens, leur donnerent le commandemant

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de l'aile gauche, malgré la prétansion des Tegeates.

     Pandant que tout le monde etoit dans l'attante de l'evenemant, les Aténiens en particulier se trouvoient dans une conjoncture trez dificile et trez dangereuze ; Car plusieurs citoiens des maisons les plus nobles et les plus riches d'Aténes voïant que la guerre les avoit ruinez, et qu'en perdant leurs biens ils avoient perdu tout crédit, toute autorité, toute considération, toute leur dignité dans la République, et que d'autres moins nobles etoient mis en leur place et joüissoient des honneurs qu'ils avoient perdus, s'assamblerent sécrètemant dans une maison à Platée, et là ils conspirerent de ruiner le Gouvernemant populaire, et si ce projet ne pouvoit réussir, de livrer la Grèce aux Perses.

     Ce complot se fezoit au milieu du camp et quantité de gens etoient déja corrompus et gagnez. Aristide en etant averti fût dans une extrême alarme à cauze des circonstances, et trèz incertain du parti qu'il devoit prandre. Anfin il prit ce saje tanpéramant de ne point négliger une affaire si importante,

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mais de ne pas trop l'aprofondir. Car comme on ignoroit le nombre de ceux qui pouvoient avoir trampé dans cette conjuration, il trouva qu'il etoit à propos de sacrifier en quelque façon la justice à l'utilité, en ne poursuivant pas tous les coupables.

     De tout le grand nombre qu'il y en avoit, il se contanta d'en faire arrèter huit ; il ne fit informer que contre deux seuls, parce qu'ils etoient plus chargez, Eschine et Agesias, qui se sauverent du Camp pendant qu'on fesoit leur procès ; pour les autres, il les relacha et leur donna le moyen de se rassurer et de se répantir, dans la pansée qu'on n'avoit rien trouvé contre eux. Il leur fit antandre que la bataille seroit le tribunal ou ils pouvoient se justifier, et faire voir qu'ils n'avoient jamais suivi que des conseils justes et utiles à la Patrie ; C'est ainsi que par sa modération il fit evanoüir cette dangéreuze conspiration.

     Mardonius cepandant pour tâter les Grecs anvoya escarmoucher contre eux partie de sa Cavalerie. Les Grecs etoient campez au pied du mont Cithéron dans des lieux forts et pierreux ; Mais les Megariens au nombre de trois

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mille avoient leur camp dans la plaine ; c'est pourquoi ils eurent beaucoup à soufrir de la Cavalerie ennemie qui les antamoit de tous cotez, de sorte qu'aprez avoir soutenu long tems les attaques des Perses, ils anvoyerent à Pausanias lui demander du secours.

     Pausanias ne savoit à quoi se determiner ; Car il voyoit bien qu'il n'y avoit aucun moyen de faire marcher contre cette Cavalerie la falange pezamant armée des Spartiates. Il exposa donq aux Généraux le bezoin que les Megariens avoient d'être secourus, pour voir s'il n'y auroit personne qui s'ofrit volontairemant d'aller combattre contre cette Cavalerie : Comme personne ne répondoit, Aristide ofrit ses Aténiens et en même tems donna ses ordres à Olimpiodore, le plus vaillant des chefs de ses troupes, qui commandoit une compagnie de trois cens hommes et quelques gens de traits mêlez parmi ces braves soldats. Tout furent prets en un momant et marcherent à grans pas contre les Perses.

     Masistius Général de cette Cavalerie ennemie, homme qui se faisoit remarquer sur tous les autres par sa

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grande force, par sa taille avantageuze et par sa bonne mine, les voïant venir à lui en bon ordre, tourna bride et poussa contre eux.

     Les Aténiens l'attandirent de pied ferme. Il y eut là un choc fort rude. Il sambloit que les deux armées en s'arrêtant cherchoient à juger de l'issuë de la bataille par le succèz de ce petit combat. La rézistance fut long tems égale de part et d'autre ; Mais anfin le cheval de Mazistius ayant reçu un coup de javeline au travers du corps jetta son maitre par terre. Mazistius tombé ne pouvoit ni se rèléver à cauze de la pezanteur de ses armes, ni être tué par les Aténiens qui etoient accourus sur lui, parce qu'il avoit non seulemant le corps et la tête, mais ancore les jambes et les bras couverts de lames d'or, d'airain et de fer : Mais la vizière de son casque ayant laissé voir cette partie de vizage découverte, un Aténien lui anfonsa le derrière de sa pique dans l'oeil, et le tua. La Cavalerie des Perses abandonna alors le corps de leur Général, et tous prirent la fuite.

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     On connut la grandeur de cet avantage par le grand deuil qu'en firent paroître les Perses, qui eurent tant de douleur de la mort de Mazistius qu'ils couperent leurs cheveux et les crins de leurs chevaux et de leurs mulets et ramplirent tout leur camp de cris, de gémissemans et de larmes comme ayant perdu le premier homme de leur armée en courage et en autorité aprez Mardonius.

     Aprez ce petit combat les deux armées furent quelque tems sans en venir aux mains, car les Devins sur les antrailles des victimes leur prédisoient, égalemant aux uns et aux autres, la victoire s'ils ne faizoient que se défandre, au lieu qu'ils les menaçoient égalemant d'une défaite antière s'ils attaquoient.

     Mais anfin Mardonius, voïant qu'il ne lui restoit plus de vivres que pour peu de jours, et que les Grecs se fortifioient de plus en plus par de nouvelles troupes qui leur arivoient journellemant, rézolut de ne plus atandre et de passer le fleuve Asope le lendemain à la pointe du jour pour tomber sur les Grecs qu'il espéroit surprandre.

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Pour cet effet, dez que la nuit fut venuë, il donna l'ordre à tous ses capitaines pour la bataille du landemain.

     Cette nuit même un homme à cheval s'aproche sans bruit du camp des Grecs et s'etant adressé aux sentinelles, il leur dit qu'il avoit quelque choze à communiquer à Aristide Général des Aténiens, qu'ils le fissent venir. Aristide etant venu trez promtemant, cet inconnu lui dit : Je suis Alexandre Roi des Macédoniens, qui par l'amitié que j'ai pour vous, m'expoze au plus grand de tous les dangers, afin d'ampecher que la surprize vous liant les mains ne vous fasse combattre avec moins de valeur et de rezistance ; Car Mardonius est rézolu de vous attaquer demain à la pointe du jour : Ce n'est pas qu'il y soit porté par aucune bonne espérance, ni par aucune confiance bienfondée ; Mais il y est forcé par la dizette des vivres et de fourages : Car même les Devins, en lui annonsant les sinistres prézages des antrailles des victimes et les funestes réponses des Oracles, tachent de le retenir et de le détourner de cette antreprize ;

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Mais c'est une nécessité qu'il tante la fortune du combat, ou, s'il difére plus long tems, qu'il voye mourir de faim toute son armée.

     Alexandre ayant ainsi parlé, pria Aristide de garder ce secret, d'en faire son profit, et de ne le communiquer à personne ; Mais Aristide lui répondit, qu'il ne feroit pas bien de le cacher à Pausanias Généralissime de toute l'armée et lui promit qu'il n'en ouvriroit point la bouche à aucun des autres oficiers avant le combat, et l'assura que la Grèce venant à être victorieuze, il n'y auroit pas dans l'armée un seul homme qui ne se souvint du danger au quel il s'etoit expozé pour eux en cette importante occazion, et de l'afection qu'il leur avoit témoignée.

     Aprez cet antretien le Roi des Macedoniens reprit le chemin de son camp, et Aristide alla sur l'heure trouver Pauzanias dans sa tante et lui dire tout ce qu'il venoit d'aprandre. Tous les oficiers furent mandez, et on leur ordonna de mettre l'armée en bataille et de se préparer au combat.

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     Les Capitaines commansant à marcher à la tête de leurs bandes vers le nouveau camp qu'on avoit marqué, il se trouva que l'armée ne suivoit qu'avec peine et qu'il etoit trez dificile de la tenir ansamble ; Car dez qu'elle fût sortie de ses premiers retranchemans, la plupart des troupes couroient vers la ville de Platées et tout etoit plein de confuzion, ces troupes débandées courant çà et là et tendant leurs pavillons par tout ou bon leur sambloit, sans ordre ni discipline.

     Dans ce dèzordre et dans cette dezobéïssance générale, il ariva que les Lacédémoniens furent laissez seuls derriere mais malgré eux : Car Amompharetus, qui les commandoit, homme plein de courage qui ne respiroit que les périls, qui depuis long tems bruloit d'anvie de combattre, qui suportoit trez impasiamant les délais et les remizes dont on avoit uzé pour commanser le combat, et qui apeloit hautemant cette marche vers le nouveau camp une dézertion et une fuite, dit qu'il ne quitteroit point son poste, et qu'il demeureroit plutôt là tout seul avec sa troupe

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pour attandre et pour soutenir tout l'effort de Mardonius.

     Pausanias l'alla trouver et lui reprézanta qu'il faloit obéïr à ce qui avoit eté rézolu dans le conseil des Grecs ; Mais Amompharétus levant avec ses deux mains une grosse pierre la jetta aux pieds de Pauzanias : Voila, lui dit-il, ma balote pour le combat, et je me moque de toutes les autres rézolutions et concluzions lâches et timides de ce beau conseil.

     Pauzanias etonné et ne sachant à quoi se rezoudre, prit anfin le parti d'anvoyer vers les Aténiens, qui etoient déjà avançé vers le nouveau camp pour les prier de l'atandre, afin qu'ils pussent marcher ansamble en corps d'armée, et en même tems il continua son chemin vers Platées avec le reste des troupes, espérant que par là il obligeroit Amompharétus à suivre cet example et à quitter son poste pour les joindre et pour marcher avec eux.

     Comme on etoit là le jour parut, et Mardonius qui avoit eté averti que les Grecs avoient abandonné leur camp, aïant mis d'abord toute son armée en

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bataille, marchoit déja contre les Lacédémoniens qui etoient les plus proches de lui, avec de grans cris et d'horribles hurlemans des barbares qui pansoient marcher bien moins pour combattre que pour dépoüiller des fuyards ; et il s'en falut bien peu que cela n'arrivât comme ils l'avoient pansé.

     En efet Pauzanias aïant vû ce mouvemant de Mardonius, s'arrêta et commanda que chacun prit son poste ; Mais soit pour la colére dont il etoit transporté contre Amompharétus, soit pour la surprize de cette soudaine attaque des Perses, il oublia de donner le mot à ses troupes, d'ou il arriva qu'ils ne furent en etat de combattre ni assez tôt ni tous ansamble, mais par pelotons et çà et là sans aucun ordre de bataille et ayant déja les ennemis sur les bras.

     Cepandant Pauzanias, qui ofroit des sacrifices, voïant que les antrailles des victimes ne lui etoient pas favorables, ordonna aux Lacédémoniens de mettre leurs boucliers à leurs pieds et de demeurer là sans bouger, les yeux attachez sur lui et sans panser seulemant à

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repousser les barbares qui arivoient contre eux ; Et il continua d'immoler des victimes.

     La Cavalerie ennemie avançant toujours, elle etoit déja à la portée du trait, et il y eut plusieurs Spartiates blessez, entre autres Callicrates, l'homme le mieux fait, de la plus grande mine, et de la plus haute taille qui fut dans toute l'armée. Ce brave guerrier percé d'un trait et prêt à randre le dernier soupir, dit qu'il n'etoit pas faché de mourir, car il etoit parti de sa maison dans le dessein de donner sa vie pour le salut de la Grèce, mais qu'il etoit faché de mourir sans avoir donné un coup d'epée et sans avoir temoigné son courage et sa bonne volonté.

     Si cette occazion etoit terrible, la fermeté des Spartiates fut ancore plus admirable ; Car ils ne se defandoient point contre ces ennemis qui commansoient à les presser, mais atandant le momant favorable que leur Général leur fit le signal pour prandre leurs armes, ils soufroient pasiamant d'etre les uns blessez, les autres tuez dans leur poste.

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     Pauzanias au dezespoir de ce qui se passoit, et voyant que le Dévin antassoit victimes sur victimes, sans en trouver aucune de favorable, se tourna tout à coup vers le Temple de Junon, le vizage couvert de larmes, et levant les mains il adressa cette priére à cette Déesse Patrone de Citheron, et aux autres Dieux tutelaires de la terre de Platées et leur demanda, que si ce n'etoit pas l'ordre des destinées que les Grecs fussent vainqueurs, au moins ils ne perissent qu'aprez avoir vandu chèremant leur vie, et fait voir à leurs ennemis par des axions dignes de mémoire, qu'ils etoient venus en Grèce faire la guerre à de vaillans hommes eprouvès dans les combats.

     Pauzanias n'eut pas plutôt achevé cette priére que les entrailles des victimes parurent favorables, et que les Dévins lui annonserent et lui promirent la victoire ; Aussitôt l'ordre fut donné à tous les chefs des Lacédémoniens de marcher à l'ennemi, et en même tems cette falange Lacédémoniene parut aux yeux un seul corps comme d'une grande bête feroce qui se héristant, se prépare et s'excite au combat. Les Perses virent

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bien qu'il y aloit avoir là une furieuze rézistance par des hommes qui se défandroient jusqu'à la mort ; C'est pourquoi se couvrans de leurs grans boucliers ils tiroient leurs fleches contre les Lacédémoniens ; mais ceux-ci marchant bien serrez et les pavois joints tomboient sur eux, leur arrachoient leurs boucliers et à grans coups de piques qu'ils leur donnoient au travers du vizage et de l'estomac, ils en jettoient à terre plusieurs qui, aprez être tombez, ne laissoient de marquer ancore beaucoup de force et de courage, et de se faire respecter. Car avec les mains nuës ils saizissoient les piques des Lacédémoniens dont ils brizoient la plus grande partie, et se rélévant ansuite et recourant à leurs haches et à leurs epées, ils combatoient avec beaucoup d'acharnemant, et en les serrant de prez, en arrachant leurs boucliers, et en les prenant au corps ; ainsi ils fezoient une trez longue rézistance.

     Les Aténiens demeurerent long tems sans s'ebranler, attandant toujours l'ordre des Lacédémoniens ; Mais ayant antandu un grand bruit comme de gens qui combatoient, et un oficier anvoié

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par Pauzanias leur ayant dit les afaires qu'ils avoient sur les bras, ils se mirent aussitôt en marche pour les aller secourir, et comme ils traversoient la plaine du coté ou ils antandoient le bruit, ceux de la Grèce qui tenoient le parti des Médes les rancontrerent.

     Dez qu'Aristide les vit il s'avança et leur cria de toute sa force, prenant à témoin les Dieux des Grecs, qu'ils renonsassent à cette guerre impié, et qu'ils ne s'opozassent point aux Aténiens qui alloient au secours de ceux qui expozoient les premiers leur vie pour le salut de la Grèce, mais voiant qu'ils ne l'ecoutoient pas seulemant et qu'ils marchoient à lui tête baissée, il renonsa au destein d'aller sécourir les Lacédémoniens, et avec ses seules troupes il tomba sur ces Grecs qui etoient bien anviron cinquante mille.

     La plupart se débanderent et se retirerent trez promtemant, sur tout dez qu'ils eurent appris que les Perses avoient eté rompus et mis en fuite. Le plus fort de cette mêlée fut contre les Thébains dont les plus nobles et les plus considérables avoient pris le parti des Médes, et comme ils avoient toute

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l'autorité ils menoient leurs troupes malgré elles.

     La bataille etant donq ainsi partagée en deux androits, les Lacédémoniens furent les premiers qui de leur coté rompirent et mirent en déroute les Perses. Mardonius même y fut tué par un Spartiate nommé Arimnestus, qui luï fracassa la tête d'un coup de pierre ; Les Medes ayant pris la fuite, les Lacédémoniens les pousserent jusqu'au lieu qu'ils avoient anfermé dans une enceinte de bois au milieu de leur premier camp, ou ils se rétirerent.

     Un momant aprez les Aténiens de leur coté anfoncerent les Thébains et les mirent en fuite, aprez en avoir tué sur la place trois cens des plus considérables. Comme ils les menoient batant, un anvoyé des Lacédémoniens vint leur apprandre que les Perses s'étoient anfermez dans ce fort de bois, et que les Lacédémoniens les y assiégeoient : Sur ces nouvelles les Aténiens laissant les Thébains se sauver tout à leur aize, marcherent au secours des Lacédémoniens qui attaquoient le fort et qui s'y prenoient fort molemant

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comme gens peu accoutumez à prandre des forts.

     Les Aténiens etant arrivez attaquerent ce fort avec tant de vigueur et d'opiniâtreté qu'anfin aprez plusieurs assauts ils l'amporterent, et firent un si grand carnage des Perses, que de trois cens mille combatans qu'ils etoient, il ne s'en sauvat que quarante mille avec Artabaze ; Et du coté des Grecs qui avoient combatu pour leur Patrie, il n'y en eut que mille trois cens soixante de tuez.

     De cette victoire pansa nâitre la dernière ruine des Grècs. Car les Aténiens ne voulant pas ceder aux Lacédémoniens le prix de la valeur, ni leur permettre de dresser en particulier un trophée, ils alloient décider ce diférant par les armes, et se porter les uns contre les autres aux dernières extrémitez, si Aristide par ses bonnes raizons, par ses remontrances et par sa grande réputation n'eut adouci et rétenu les autres Généraux, sur tout Locrates et Myronides et ne les eut persuadez de remettre au jugemant des Grèqs la décizion de cette affaire. Les Grècs etant donq assamblez dans ce

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lieu là même pour juger ce diférant, Teogiton de Mégare dit dans son avis, qu'il ne faloit ajuger ce prix de la valeur ni à Atènes, ni à Sparte, mais à une troizième ville, s'ils ne vouloient allumer une guerre civile plus funeste que la guerre étrangére qu'ils venoient de terminer.

     Aprez lui Cleocrite de Corinte s'etant levé pour parler, personne ne douta qu'il n'allât demander cet honneur pour sa Patrie ; Car Corinthe etoit la première ville de la Gréce en puissance et en dignité aprez la ville d'Atènes et celle de Sparte, mais on fut agréablemant trompé, quand on vit que son discours etoit tout antier à la loüange des Platéens, et qu'il conclut que pour éteindre cette dispute si dangereuze, il faloit leur décerner à eux seuls ce prix dont ni les uns, ni les autres des prétendans ne pouroient être jaloux ni fachez. Ce discours parut admirable et fût reçu avec beaucoup d'aplaudissemant : Aristide se rangea le premier à cet avis pour tous les Atèniens et aprez lui Pauzanias pour les Lacédémoniens.

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     Quand les Atèniens furent retournez chez eux, Aristide qui vit que le peuple cherchoit par toute sorte de voye à s'amparer antièremant du Gouvernemant, et à le randre absolumant populaire, fit réfléxion, que le peuple méritoit quelque considérasion à cauze de la valeur qu'il venoit de témoigner dans toutes les batailles qu'on venoit de gagner, qu'il n'etoit pas aizé de le contenir dans le tems qu'il etoit devenu fier et hautain par ses victoires ; Ainsi il fit un décret qui portoit, que le Gouvernemant seroit commun à tous les citoyens, et que les archontes seroient pris parmi tous les Aténiens indiféranmant sans aucune distinxion ni préférance que celle que peut donner le mérite personel.

     Témistocle ayant dit un jour au peuple dans une assamblée, qu'il avoit formé un dessein qui seroit trez utile et trez salutaire à la République, mais qu'il etoit d'une telle importance qu'il devoit être tenu secret, le peuple lui ordona de le communiquer à Aristide seul qui l'examineroit : Témistocle s'ouvrit donq à Aristide et lui dit, qu'il avoit pansé qu'on devoit bruler tous les

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vaisseaux des autres Grecs et que par ce moyen les Aténiens se randroient les maitres de la Grèce.

     Aristide ayant antandu ce projet rantra dans l'assamblée, et dit aux Atèniens : Le dessein que m'a communiqué Témistocle est le plus utile qu'on puisse jamais vous propozer, mais il est en même tems le plus injuste.

     Sur son raport les Aténiens ordonnerent à Témistocle d'y renonser, tant ce peuple aimoit la justice, et tant ce personaje avoit aquis son estime et sa confianse par son grand sens et par son amour pour le bien publiq et pour la vertu.

     Quelque tems aprez il fut anvoyé capitaine Général avec Cimon pour faire la guerre aux Perses en Azie. Là voyant que Pauzanias et tous les autres chefs des Spartiates traitoient tous les alliez avec beaucoup de fierté et d'ampire, il afecta une conduite toute contraire. Car il vivoit avec eux sans façon, avec beaucoup de douceur et d'humanité. Cimon voïant le grand succez de la conduite douce, modeste et honnête que tenoit Aristide, se rézolut à l'imiter et devint gracieux, accessible

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à tout le monde et si équitable qu'il n'y avoit personne qui pût se plaindre de lui.

     Par ce moyen Aristide, sans que personne s'en apersut, anleva peu à peu aux Lacédémoniens le commandemant Général des Grecs, non à force de troupes, de navires ou de chevaux ; mais à force de douceur et de saje conduite. Car les Atèniens etant déja trez agréables aux autres Grecs par la justice d'Aristide et par la douceur de Cimon, l'avarice de Pauzanias et sa sévéritè outrée les leur firent ancore plus dézirer pour leurs chefs.

     En cette occazion parut dans tout son jour la magnanimité de Sparte ; Car voyant que ses Généraux s'etoient corrompus par le mauvais uzage de leur puissance, elle rénonsa d'elle même au commandemant Général des Gres, elle révoqua ses Généraux, aimant beaucoup mieux avoir des citoyens sages, modestes et rigides Observateurs de ses loix et de ses coutumes, que d'avoir l'honneur de commander à toute la Grèce.

     Pandant que les Lacédémoniens avoient le commandemant, tous les

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Grecs peyoient une certaine taxe pour la guerre ; Mais alors, pour faire que cette taxe fut inpozée sur toutes les villes avec plus de proporsion des revenus de chacun, ils demanderent aux Atèniens Aristide, et le chargerent d'examiner les terres et revenus des Alliez, et d'inpozer ansuite à chaque République ce qu'elle devoit peyer raizonablemant, selon ses forces.

     Aristide revêtu de cette grande autorité qui le randoit comme maitre de toute la Grèce, n'en abuza point. Il y antra pauvre et n'en sortit que pauvre. Il fit cette inpozition non seulemant avec beaucoup de dezintéressemant et de justice, mais ancore avec beaucoup d'humanité et d'égalité sans fouler personne, de manière que, comme les Anciens ont loüé le siècle de Saturne pour l'équité et la justice qui y regnoient, les Alliez des Atèniens vanterent sur tout et célébrerent cette impozition d'Aristide, en apelant ce subside si bien proporsioné, le bonheur de la Grèce, loüange qui parut ancore mieux méritée, lorsque cette impozition doubla et même tripla dans la suite sans faire crier personne.

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     L'inpozition d'Aristide pour toute la Grèce ne montoit qu'à quatre cens soixante talans, ou quatre cens soixante mille onces d'argent, mais bientôt aprez Périclés l'augmanta presque d'un tièrs. Car Thucidide écrit, qu'au commancemant de la guerre, les Atèniens retiroient de leurs aliez six cens talans, et aprez la mort de Péricles ceux qui gouvernoient le peuple la porterent peu à peu jusqu'à treize cens, non que la guerre fut devenuë plus ruineuze par sa longueur, ou par les divers accidens de la fortune, mais parce que ceux qui gouvernoient Atènes accoutumerent le peuple à recevoir des distribusions de déniers, à célébrer des jeux, à faire faire de beaux tableaux et de belles statues, et à bâtir des temples magnifiques.

     Aristide ayant aquis une réputasion admirable par la justice de cette inpozision, et sur tout par le dezintéressemant qu'il y avoit marqué, on dit que Témistocle ne faisoit que se moquer de ces loüanges, et qu'il disoit en raillant sur la probité et sur le dezintéressemant d'Aristide : Que les loüanges qu'on lui donnoit de ce coté là n'etoient

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pas les loüanges destinées pour un homme, mais bien pour un cofre fort qui garde fidélemant l'argent qu'on lui confie sans en rien retenir. Cette raillerie ne le vangeoit que foiblemant du trait qu'Aristide lui avoit lancé quelque tems auparavant, et dont il avoit eté fort piqué. Car Témistocle disant, qu'il estimoit que la plus grande qualité d'un Général d'armée etoit de savoir pressantir et prévoir les desseins des ennemis : C'est assurémant une qualité nécessaire, repartit Aristide, mais il y a ancore une autre dont vous ne parlez point, qui est trez belle et trez digne d'un grand Général, c'est d'avoir les mains nettes, et de ne se laisser pas dominer par l'argent.

     Aristide, ayant règlé tous les Articles de l'Aliance antre les Républiques Grèques, fit jurer tous les alliez qu'ils les observeroient de point en point ; il jura lui même pour les Atèniens, en prononçant les malédixions qui accompagnoient les sermans, il jetta dans la mer des masses de fer toutes ardentes.

     Mais dans la suite les affaires forsant les Atèniens à violer quelques uns de

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ces articles, et àgouverner un peu plus despotiquemant et contre les formes préscrites, il les exhorta à réjetter sur lui les maledixions qu'il avoit prononcées, et à se décharger ainsi de la pène duë au crime d'un parjure que la nécessité de leurs afaires exigeoit nécessairemant qu'ils commissent alors.

     Théophraste ecrit que cet homme, qui dans tout ce qui le regardoit en particulier, et dans toutes les afaires qu'il jugeoit antre les citoyens, etoit souverainemant juste, fezoit pourtant dans le Gouvernemant de la République plusieurs chozes selon l'exigence des cas, et selon qu'il etoit utile à la Patrie, qui avoit souvant bezoin de récourir à une sorte d'injustice pour se soutenir, et il en raporte des examples. Car il ecrit, qu'un jour, comme il délibéroit dans le Conseil de faire porter à Atènes, contre le traité que cette ville avoit signé, les trézors de la Grèce qui etoient en dépot à Délos, les Samiens en ayant propozé l'avis, quand ce fût à lui à parler, il dit, que cela etoit injuste mais nécessaire au salut de la Grèce. On peut juger de là qu'il avoit pour maxime fondamantale,

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que la loi suprême d'un Etat c'est la conservasion de cet Etat. Salus populi suprema lex esto.

     Cepandant aprez avoir élévé sa ville au degré d'honneur et de gloire de commander à tant de miliers d'hommes, il ne laissa pas de demeurer jusqu'à sa mort dans son ancienne pauvreté, et de n'estimer pas moins la gloire qui révenoit de cette pauvreté que celle que lui avoient aquize tous ses trophées, et en voici une preuve.

     Callias, homme riche, etoit de ses parans : Quelques ennemis qu'il avoit le poursuivoient en justice et prétandoient le faire condamner à mort. Le jour que l'affaire fût jugée ils prouverent assez foiblemant les chefs d'accuzation dont il s'agissoit, mais ils s'etandirent beaucoup sur une choze etrangère au procez et dirent aux Juges : Vous connoissez Aristide fils de Lyzimachus qui est avec justice l'admiration des Grecs pour sa vertu, et pour sa grande sagesse : Quelle vie pansez vous que ce pauvre homme méne dans sa maizon, quand vous le voyez venir tous les jours dans vos assamblées avec un méchant habit tout

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uzé ? N'y a t'il pas grand sujet de croire que celui qui tremble ainsi de froid en publiq, meurt de faim en particulier, et qu'il manque des chozes les plus nêcessaires : C'est cet homme que Callias son couzin germain et le plus riche des Atèniens abandonne absolumant, et laisse dans une afreuze misére avec sa femme et ses anfans, quoi qu'il ait reçu de lui de grans services, et qu'en plusieurs rancontres il ait tiré seul tout le fruit du grand crédit qu'il a auprez de vous ?

     Callias voïant ses juges plus aigris et plus emus de ces reproches que des crimes capitaux dont on l'accuzoit, et craignant quelque mauvais efet de cette aigreur, alla chercher Aristide, et le conjura de lui randre ce temoignage devant les juges ; « Que trez souvant il lui avoit non seulemant ofert de l'argent, mais ancore qu'il l'avoit extrémemant pressé de le prandre, et qu'il l'avoit toujours opiniâtrémant refuzé, en lui disant en propres termes : Il convient ancore plus à Aristide de se faire honneur de sa pauvreté, qu'à Callias de se faire honneur de ses richesses. Il n'y

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a propremant que ceux qui sont pauvres malgré eux qui aïent honte de leur pauvreté.

     Aristide ayant randu aux juges ce témoignage à Callias, il fût absous ; Et il n'y eut personne qui ne sortit de l'assamblée avec beaucoup plus d'estime et d'admirasion pour la grande pauvreté d'Aristide que pour les grandes richesses de son couzin.

     Parmi les Hommes Illustres d'Atènes Platon ne trouve qu'Aristide seul digne d'estime ; Car pour Témistocle, Cimon et Periclés, disoit il, ils ont à la vérité rampli leur ville de portiques, de Temples magnifiques et d'autres telles vaines superfluitez durant leur gouvernemant, mais pour Aristide dans son Gouvernemant, il a toujours fait beaucoup plus de cas de la justice que de la magnificence.

     On trouve ancore de grandes marques de sa bonté et de sa douceur dans la conduite qu'il eut avec Témistocle ; Car l'ayant toujours eu pour ennemi dans tout le tems de son administration, et ayant eté même banni par ses ménées, cependant quand Témistocle, accuzé de crime capital anvers sa Patrie,

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lui eut donné une belle occazion de se vanjer, il ne se ressantit point des maux qu'il en avoit reçu ; Il ne se joignit point à Alemoeon et à Cimon qui avec plusieurs autres le poursuivoient, et travailloient à le faire condamner. Il ne dit jamais contre lui une seule parole, et comme il ne s'etoit jamais afligé de sa grande fortune, il n'eut aucun mouvemant de joye de ses malheurs.

     On montre à Phalère le tombeau d'Aristide que la ville lui fit éléver à ses frais, parce qu'il n'avoit pas laissé de quoi se faire enterrer. Ses filles furent mariées aux dépans du Prytannée, ou trézor publiq ; La ville d'Atènes se chargea de les doter, et leur ayant ordonné à chacune trois mille Drachmes, ou trois mille Ecus pour dot, elle donna aussi à son fils Lisimachus cent mines d'argent, autant d'arpans de terre plantée, et lui ordonna ancore quatre Drachmes par jour, et ce fut Alcibiade qui se fit habilemant honneur d'en propozer et d'en dresser le decrèt.

     Lifimachus son fils etant mort, et ayant laissé une fille nommée polycrite,

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le peuple ordonna aussi à cette fille le même antretien qu'on donnoit à ceux qui avoient vaincu aux jeux Olympiques. Telle fut parmi tous les Atèniens leur admirasion pour la vertu d'Aristide, et leur reconnoissance pour les services qu'ils en avoient reçus.

OBSERVASIONS

Sur le Caractère
d'ARISTIDE et de TEMISTOCLE.

     Il y à sept ou huit Grans Hommes chez Plutarque qui paroissent plus grans que les autres : En voici quatre : Epaminondas et Aristide chez les Grecs, Scipion et Caton chez les Romains.

     S'il y a parmi les anciens tant d'Hommes Illustres, et si peu de Grans Hommes, c'est que pour faire un Grand Homme, il faut rassànbler grand nombre de qualitez rares par elles mêmes. Il faut un grand génie, un courage grand et constant, un grand amour pour la justice et pour la bienfaizance.

     Grand génie, pour de grans talans et pour imaginer des antreprizes trez utiles

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au publiq, et pour trouver les moyens les plus propres pour en surmonter les dificultez.

     Grand courage, pour surmonter les perils, et grande constance pour surmonter les pènes, les travaux, les dificultez qui rénaissent souvant dans les grandes et longues antreprizes, et qui ont coutume de porter les hommes au découragemant.

     Anfin grand dézir de surpasser de beaucoup ses pareils, lors qu'il est question de procurer de grans bienfaits, ou aux hommes en général, ou à sa Patrie en particulier.

     Avec un grand génie, mais sans courage, on peut être inutile à sa Patrie par paresse ou par molesse.

     Avec un grand génie et avec un grand courage, mais sans justice, on peut être un grand scélérat, et cauzer de grans malheurs aux hommes en général et à sa Patrie en particulier, témoin Cezar.

     Mais si à un grand génie et à un grand courage vous ajoutez un grand dézir d'être fort estimé et fort aimé pour de grans bienfaits, soit anvers les hommes en général, soit anvers la Patrie en particulier : Voilà de quoi se forment

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les véritables Grans Hommes.

     Un homme trez vertueux, c'est à dire trez juste et trez bienfaizant, mais sans grand génie, sans grans talans peut être boncitoyen, peut être un Saint, mais non pas Grand Homme, ni grand Saint.

     De tous les Hommes Illustres de Plutarque, Aristide me paroit le plus vertueux. Témistocle paroit à la vérité superieur en talans pour la guerre, et aparanmant que les Atèniens et les Perses en jugeoient ainsi, mais les Aténiens trouvoient Aristide fort supérieur en vertu, et rien ne le prouve mieux que le beau nom de juste qu'ils lui donnerent et qui lui est resté.

     Tous deux furent bannis du ban d'Ostracisme, qui avoit eté originairémant institué à Atènes, pour éviter que le plus accredité dè la République n'en devint à la fin le Roi, et ne changeat la forme du Gouvernemant républicain, ou tout se décidoit à la pluralité des voi, en gouvernemant despotique héréditaire, ou tout se décide par l'avis d'un seul homme qui n'est pas souvant sufizanmant instruit.

     Ce soupson pouvoit tomber sur Témistocle moins vertueux qu'Aristide ;

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Mais il ne devoit jamais tomber sur un homme connu de tout le monde pour parfaitemant juste, puisque la justice s'opoze évidanmant à toute uzurpasion.

     Cependant la jalouzie des grans de la République qui gouvernoient le peuple par leurs flateries, et qui se voyoïent obscursis par la grande réputasion de vertu et par le grand crédit d'Aristide, cette jalouzie jointe à leur grand crédit, fût sufizante pour le faire bannir.

     Ce qui prouve que Témistocle avoit beaucoup moins de vertu qu'Aristide, c'est qu'il avoit un scélérat parmi ses amis, c'etoit Pauzanias l'Atènien, et que ce scélérat ne le crut pas incapable d'aprouver sa conspiration, puisqu'il la lui communiqua, croyant qu'il pouroit y antrer, opinion qu'il n'avoit garde de prandre d'Aristide.

     Jamais Témistocle banni n'eut eté capable, en quittant Atènes, de faire aux Dieux la même prière que fit Aristide : Plaize aux Dieux, dit-il, que ma Patrie ne soit jamais assez malhureuze pour avoir bezoin de me rapeler ; Et cependant dans cette Patrie etoient tous les persécuteurs injustes d'Aristide ; Or à dire

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la verité, je ne sai rien qui marque plus de grandeur d'ame qu'un pareil souhait.

     Une autre qualité qui ne me paroit pas moins admirable dans Aristide, c'est la constance qu'il à eüe de garder toute sa vie sa première pauvreté, lui qui avoit eu si long tems le manimant de tous les revenus de sa République et de toute la Grèce, à qui on avoit ofert des prézans, et qui meurt cepandant dans sa première pauvreté, sans laisser ni dot à ses filles, ni heritage à son fils, ni de quoi faire les frais de ses funerailles ; De sorte qu'il faut que le peuple d'Atènes donne comme par aumône de quoi vivre à ses anfans ; C'est qu'Aristide etoit d'une vertu si élévée, qu'il ne vouloit rien devoir à personne : On sait combien Témistocle etoit eloigné de cette grande justice et de cette haute noblesse.

     Il faut un grand courage et bien constant, pour rézister ainsi toute sa vie au dézir des richesses, avec les quelles néanmoins on aquiert un si grand lustre, un si haut pied d'estal parmi les hommes du commun qui ne font cas que d'un lustre anprunté ; Or combien etoit

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grand à Aténes le nombre des mauvais estimateurs du mérite et du bonheur, en comparaizon du petit nombre de bons connoisseurs et de ces bons estimateurs qui fezoient cas d'une pauvreté volontaire qui n'etoit à charge à personne et qui etoit utile à tout le monde.

     Quelques gens trouvent mauvais qu'Aristide n'ait pas laissé sa famille riche ; Mais ils ne savent pas que l'homme fort juste, quoi que dans de grans amplois, ne sauroit faire de grace, et qu'il ne peut dispozer des fonds du publiq que pour la plus grande utilité de ce même publiq. Il n'a donq pu laisser à sa famille qu'une partie de la grande considérasion qu'il avoit aquize par sa vertu, et n'est ce pas cette considérasion qui excita soixante ans aprez, Alcibiade à se faire honneur de soliciter les pansions qu'il obtint du peuple d'Atènes pour les petits anfans de cet homme si juste.

     J'ai vû d'autres personnes qui souhaitoient beaucoud plus l'eclat de la fortune de Témistocle, que la grande considérasion et la grande estime que l'on avoit à Atènes pour la grande vertu d'Aristide, et qu'il etoit vrai que Témistocle avoit

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mené une vie plus mêlée de biens et de maux, mais, à tout prandre, beaucoup plus éclatante et plus hureuze que celle d'Aristide.

     Mais ces personnes pouroient bien se tromper, parce qu'ils ne mettent pas dans la balance, ni les grans chagrins de Témistocle, ni le grand nombre de plézirs journaliers que la grande réputasion d'Aristide lui fit gouter toute sa vie sans aucun chagrin, car son banissemant même fut pour lui une distinxion trez flateuze que lui atiroit la supériorité de sa vertu de la part de ses concitoyens. Or quelle situasion peut nous raporter plus de joyes et de plézirs que de se voir tous les jours plus estimé et plus aimé qu'aucun de ses pareils par tous ceux avec qui nous avons à vivre, et sur tout par les plus gens de bien et par les meilleurs connoisseurs.

     Au reste je ne prans Témistocle que comme Illustre, mais je regarde Aristide de comme Grand Homme.

     Lettre à Madame Dupin.

     Voila, Madame, Aristide et Témistocle dont j'ai commancé la vie dans ce charmant séjour que vons habitez. Vous les trouverez écrites suivant ce nouveau

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plan que je vous propozai un jour sur les bords du Cher dans une de nos promenades Philozofiques ou vous trouviez tant de plézir.

     Je me souviens que la raizon, qui faisoit que vous estimiez si fort ce nouveau plan, c'etoit qu'il ressambloit davantage à ce qu'il y avoit de plus agréable et de plus sansé dans Plutarque sur les jugemans qu'il fait des axions des hommes.

     J'avouë que j'eus une grande joye de voir ainsi qu'à votre age, et avec les charmes de la jeunesse, vous etiez capable d'estimer le sansé, lorsque tout ce qui vous anvironne n'estime que l'agréable prézant, au lieu que l'utile ou le sansé ne regarde que l'agréable futur.

     Je ferai bientôt, à ce que j'espére, inprimer ce petit ouvraje avec le discours que j'ai fait autrefois sur la diférance qui est antre Grand Homme et Homme Illustre ; et que j'ai revû dépuis peu, mais il m'a paru juste de vous faire homage de ce qui vous apartient, et de vous l'anvoyer manuscrit, afin que vous puissiez y retrouver plusieurs de vos pansées, en vous promenant seule à Chenonceaux dans votre petite allée solitaire que j'apelois, ma promenade favorite.