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Titre   Notices historiques  
Auteur   Pierre Aimé Lair  
Publication   Caen : impr. F. Poisson, 1807. 96 pages  
Original prêté par   Bibliothèque de Caen  
Cote   FN A 435/24  
Saisie et formatage par   Dataland  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le   31 janvier 2007  
     
       

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Notices historiques / par Pierre Aimé Lair


NOTICE
SUR
M. MOISSON-DEVAUX,

     Vice-Président de la Société d'Agriculture et de Commerce de Caen, Membre de l'Académie de la même Ville, ex Législateur et Secrétaire du Conseil général du Département du Calvados.

     Multis ille bonis, fiebilis occidit,

     MESSIEURS,

     LORSQUE, dans notre dernière séance publique, nos applaudissemens mêlés à ceux de nos concitoyens payaient un juste tribut aux talens académiques de M. Moisson Devaux, quand nous l'entendions présenter, avec la force de la vérité, les vues les plus utiles sur les objets importans confiés à nos méditations, nous étions loin de croire qu'il nous fût aussitôt enlevé. Pourquoi faut-il qu'un jour qui devoit être consacré au plaisir de nous voir réunis dans cette enceinte, se change en un jour

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de deuil ? Souvent on n'apprécie l'homme que lorsqu'il n'est plus ; vous n'aviez pas attendu ce moment fatal, pour rendre justice aux rares qualités de notre collègue et les vifs regrets que vous éprouvez, sont un éloge bien plus flatteur, sans doute, que tout ce que je pourrais dire : qu'on est loué dignement, quand on est loué par l'éloquence de la douleur !

     Gabriel-Pierre-François Moisson Devaux naquit à Caen le 6 mai 1742. Son père, M. d'Urville, remplissoit avec distinction la place d'avocat du roi au siège présidial de cette ville. Il fut un de ces hommes qui contribua le plus à illustrer notre académie du temps des Montfleury, des Porée, des père André, dignes successeurs des Samuel Bochart, des Huet, des Segrais et de tant de littérateurs distingués, qui ont fait dire à Bayle que cette société étoit une des premières de l'Europe. [1]

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     M. d'Urville connoissait trop les avantages d'une bonne éducation, pour négliger celle de son fils. Il l'envoya dès l'âge le plus tendre à Paris, où il fit de rapides progrès dans l'étude des langues. Son esprit saisissait avec facilité ce que ses camarades de collège avaient peine à concevoir ; aussi obtenait-il toujours ces récompenses destinées à exciter l'émulation de la jeunesse : Déjà il annonçait la vive pénétration qu'il a montrée depuis dans toutes les circonstances où il s'est trouvé.

     A seize ans il entra dans l'état militaire avec le grade de lieutenant au régiment de cavalerie Dauphin étranger ; il fit en Allemagne les campagnes de 1758 à 1761. Ayant quitté le service a la paix, il épousa Mademoiselle Rots de la Madelaine, issue d'une famille distinguée de Bayeux.

     Les sciences vinrent ajouter au bonheur que lui faisait goûter cette union. On connaît la force des premières impressions ; M. d'Urville avait inspiré

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à son fils dès sa plus tendre enfance, le goût de l'histoire naturelle ; ce qui n'était alors qu'une espèce d'instinct, devint une passion vive dans un âge plus avancé.

     La botanique, qui au premier coup-d'oeil ne semble offrir que des jouissances par l'éclat et le parfum des fleurs, la variété et la saveur des fruits, renferme tant d'objets divers qu'elle exige, comme toutes les sciences, un travail opiniâtre. Mais aucune difficulté ne pouvait rebuter le jeune Devaux ; il fit une étude approfondie du règne végétal. Il s'y livra à l'époque où Linné succédait à Tournefort. Déjà le botaniste français l'avait délivré de beaucoup d'entraves, le naturaliste suédois venait de la simplifier par l'ingénieuse invention du système sexuel : la méthode de Jussieu n'était pas encore publiée.

     M. Devaux, non content d'étudier les plantes dans les livres, parcourait les endroits où elles croissent. Il est peu de contrées qui offrent autant de richesses en ce genre que nos campagnes. On y trouve presque toutes les espèces de la flore parisienne, et le voisinage de la mer en fournit un grand nombre d'autres. M. Devaux faisait de fréquentes herborisations, ces promenades chéries des botanistes. Plus occupé des propriétés

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que de la nomenclature sèche et arbitraire des végétaux, il observait avec soin ceux qui servent à la subsistance de l'homme, ceux qui contribuent à sa guérison, ceux enfin qui sont en usage dans les arts.

     Il ne fut pas satisfait qu'il ne les cultivât lui-même en grand et nous sommes redevables à ses soins de plusieurs jardins botaniques. Le premier qu'il forma est près de Bayeux, au village de Vaux, dont il prit le nom, qui sera conservé avec honneur par sa postérité. Cliffort devint célèbre, moins par le jardin qu'il établit à grands frais aux environs d'Amsterdam, que par la description qu'en fit Linné. Mais notre collègue n'avait pas besoin de secours étrangers pour acquérir en botanique une grande réputation. Il n'était pas de ces hommes qui, sous le titre d'amateurs, déguisent leur ignorance et leur amour-propre ; il ne ressemblait pas à ces botanistes fastueux, qui n'ont de belles plantes que pour se vanter de les posséder seuls. Son jardin étoit ouvert à tout le monde. Correspondant avec un grand nombre de botanistes Français, Anglais et Hollandais, particulièrement avec les Cels et les Thouin, nos illustres associés, apprenait-il que des plantes eussent été nouvellement découvertes, il ne négligeait rien pour se

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les procurer ; celles mêmes qu'il avait obtenues à grands frais, bientôt multipliées par ses soins, étaient distribuées avec générosité. Aussi a-t-il le plus contribué à inspirer dans nos contrées le goût de l'histoire naturelle et à rendre communés des plantes autrefois rares. Il ne dédaignait pas les fleurs, ornement des jardins ; il cultivait les végétaux de serre chaude et d'orangerie, mais de préférence ceux de notre climat : amplement dédommagé de ses peines, quand il parvenait à rendre indigènes les exotiques. C'est ainsi qu'il avait acclimaté le Sassafras d'Amérique, dont la racine offre un des médicamens les plus salutaires. On aime à se rappeler qu'il essaya le premier en France, avec Lagalissonnière, d'élever les magnolia en pleine terre ; il y réussit, au grand étonnement des cultivateurs : ces arbres parvenus à une grosseur considérable, font encore aujourd'hui l'ornement de la terre de Vaux. La ville de Bayeux dut aussi à son zèle un autre jardin non moins riche en plantes étrangères. Ce jardin est devenu la propriété de M. Tardif si connu par ses relations commerciales et si estimable par le bon usage qu'il fait de sa fortune.

     M. Devaux partageait son temps entre les charmes de l'étude et les plaisirs de la société, lorsque la révolution vint l'arracher à ce genre de vie

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paisible. La confiance de ses concitoyens le porta à place de président du directoire de district de Bayeux. Les circonstances seules font connaître les hommes. M. Devaux développa dans cet emploi administratif un talent que ne devaient pas faire supposer ses occupations habituelles. Pendant ces momens de trouble et d'égarement, où une espèce de délire s'était emparé des esprits ; dans ce désordre général, où les passions humaines se heurtaient en tout sens, souvent il leur imposa silence. Le magistrat, autant aimé que respecté, parvint à faire exécuter la loi et à maintenir l'ordre parmi des gens qui n'étaient plus retenus par aucun frein ; on le vit, bravant la fureur populaire, s'élancer au milieu de la multitude égarée, couvrir de son corps les victimes désignées par l'esprit de parti ; on le vit, dans les temps de disette, plus occupé du soulagement de ses concitoyens, que de la conservation de sa fortune, faire les plus grands sacrifices, pour secourir la classe indigente, tandis que des hommes avides spéculaient froidement sur la misère publique.

     Rendu à lui même, il ne consentit à remplir les fonctions municipales qu'en les partageant avec M. Tellier son ancien ami : ils étaient inséparables et quand la discorde divisait toute la France,

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il semblait que l'amitié les unit plus étroitement.

     Quelque place que M. Devaux occupât, il ne pouvait qu'être utile à la chose publique. Membre d'une commission, citée alors avec éloge, il est un de ceux qui ont le plus contribué dans notre département à la conservation des objets d'arts et de sciences ; il concourut à arracher des mains du vandalisme cette intéressante tapisserie tissue par la reine Mathilde, et sur laquelle sont retracés les faits relatifs à la conquête de l'Angleterre par le duc Guillaume, ouvrage précieux dont Montfaucon, Lancelot, Ducarel ont cru devoir conserver le souvenir à l'aide de la gravure, parce qu'il rappelle un grand événement et fait connaître l'état des arts dans le onzième siècle. [2].

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     Au milieu des orages politiques, il fut appelé à la représentation nationale. Heureux peut-être celui qui dans ces momens difficiles et dangereux, a pu, loin des fonctions publiques, se soustraire

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aux secousses de la révolution ; mais plus estimable l'homme courageux qui, se dévouant au salut de la patrie, a contribué à rapprocher le terme de nos malheurs. Pendant que M. Devaux siégea au corps législatif, il sollicita vivement la reprise des travaux du port de Caen, et la continuation du canal de l'Orne, en démontrant tous les avantages de la navigation de cette rivière, comme point de communication non-seulement avec les départemens de l'ouest, mais encore avec toute la France.

     Redevenu simple citoyen, il reprit avec plaisir les habitudes de la vie privée. Depuis long temps il désirait visiter les riantes contrées du midi de la France : il entreprit le voyage de Provence. Il traversa d'abord cette ville située au confluent du Rhône et de la Saône, où l'industrie met en activité deux cents mille bras. Il s'arrêta dans cette autre cité bâtie par les Phocéens, déjà fameuse du temps des Romains, qui sert aujourd'hui d'entrepôt à toutes les marchandises du Levant. Il parcourut ces îles où, sous le plus beau ciel, on respire

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le parfum des plantes aromatiques ; il n'oublia pas de visiter la fontaine devenue célèbre par les vers de Pétrarque. Après avoir suivi les bords de l'Isère, il herborisa sur les montagnes du Dauphiné, dont Villars a si bien décrit les plantes : plus un homme est instruit, plus il recueille de fruit de ses voyages. Rien n'échappait aux regards curieux et observateurs de notre collègue ; il s'attachait particulièrement aux procédés utiles en agriculture. Il portait ses pas vers l'Italie, cette patrie des beaux arts, théâtre de nos succès guerriers ; déjà il allait traverser les Alpes, que nos armées triomphantes ont tant de fois franchies, lorsqu'il fut obligé de revenir dans ses foyers.

     Ce fut alors que parut un de ces génies extraordinaires, envoyés par la providence pour faire oublier de grands malheurs. Bonaparte, voulant améliorer en France toutes les parties de l'administration, établit dans chaque département, des conseils composés d'hommes éclairés, qui se rassemblant tous les ans à des époques fixes, pourraient indiquer au gouvernement le bien à faire et le mal à réparer. M. Devaux fut nommé membre du conseil général de notre département. Toujours digne des places auxquelles il était appelé,

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il remplit celle-ci avec la plus grande distinction, comme secrétaire. C'est là qu'il donna des preuves de son rare talent pour l'analyse. Interprête de ses collègues, il recueillait les idées particulières de chaque membre, pour les présenter dans leur ensemble. Habitué à mettre de la précision et à répandre de l'intérêt dans tout ce qu'il écrivait, il faisait, pendant le peu de jours que le conseil était assemblé, un travail qui eût exigé beaucoup de temps d'une plume moins exercée.

     Des intérêts particuliers et les rapports qu'il avait avec notre ville, le déterminèrent à venir demeurer dans ses environs. Il avait laissé des amis à Bayeux, il en retrouva d'autres à Caen ; car il suffisait de le connaître pour l'aimer. A peine fut-il fixé près de nous, qu'on le pressa d'accepter la place de maire de cette ville. Il la refusa constamment ; mais son voeu se réunit à celui de nos concitoyens, pour y porter l'homme qui depuis trois ans la remplit avec tant de distinction. Qu'il me soit permis, en rendant hommage au collègue qui fait l'objet de nos regrets, de payer le tribut de la reconnaissance au magistrat que nous possédons dans notre sein et dont tous les momens sont consacrés au bonheur public.

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     Envain, depuis, on offrit à M. Devaux des emplois distingués ; parvenu à cet âge où l'homme sent le néant des choses humaines et veut se réserver les momens qui lui restent, il répétait souvent ce vers du poëte de Mantone :

     Heureux le laboureur ; trop heureux s'il sait l'être !

     En pensant à l'homme des champs que l'abbé Delille a peint d'une manière si digne d'envie, on serait tenté de croire qu'il avait pris M. Devaux pour modèle. Assez loin de la ville pour échapper aux visites importunes, il en était assez près pour communiquer avec les personnes qui lui étaient chères. Une épouse vertueuse et aimable ; un ancien ami, aussi respectable par son âge que par les blessures qu'il reçut au champ de l'honneur, lui faisaient goûter tous les charmes de la vie. Eh ! qui plus que lui méritait d'en jouir ? Doué d'un heureux naturel, pénétré des principes de cette philosophie douce qui éclaire l'esprit et honore l'existence de l'être sensible, en le faisant compatir au sort des malheureux, combien de fois n'a-t-il pas séché leurs larmes ! Personne n'étoit plus empressé à rendre service et ne donnait un meilleur conseil. Tel qui croyait ne visiter qu'un savant naturaliste, trouvait un sage bien

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plus digne de fixer l'attention, que les plantes dont il était entouré.

     Son goût pour l'histoire naturelle loin de s'affaiblir vers la fin de sa vie, comme il arrive dans toutes les passions de la jeunesse, semblait encore augmenter et ajouter à son bonheur. Aussi les jours, qui pour les personnes oisives coulent si lentement, passaient trop rapidement pour lui. Il avait formé à Colombelles un nouveau jardin de botanique, plus riche encore que les autres, lieu charmant, embelli par l'art et la nature. Parmi les nombreuses productions végétales de l'un et l'autre hémisphère qui de tous côtés flattaient les regards, à peine pouvait on distinguer celles de France et pour un instant on oubliait dans quelle partie du monde ou se trouvait. Ce jardin était adossé à un côteau, d'où autrefois les Anglais et les Normands nos ancêtres, avaient, comme l'a prouvé M. de Larue dans ses savantes recherches, extrait la pierre qui a servi à bâtir nos beaux monumens religieux et les édifices les plus remarquables de Londres. M. Devaux profita de ces vastes excavations, séparées et distribuées avec goût, pour y conserver une partie de ses plantes dans cette espèce de serre chaude naturelle inaccessible aux vents et aux rigueurs du froid. Ce côteau était sa

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promenade favorite : de-là il pouvait appercevoir les murs de notre ville et ses yeux récréés par la verdure d'une vaste prairie, que traverse le nouveau canal de l'Orne dont il avait sollicité avec tant de zèle l'achevement, lui rappelaient non sans de douces émotions, les voeux qu'il fit si souvent pour le lieu qui l'avait vu naître.

     La paix intérieure rendue à la France permit enfin de rétablir de nouveau ces associations de personnes qui, liées par une mutuelle estime et par l'amour des sciences, communiquent plus fréquemment et plus intimement ensemble. L'ancienne académie et la société d'agriculture de Caen venaient d'être rétablies. Celui qui en avait fait un des principaux ornemens, ne pouvait être oublié parmi les nouveaux membres. J'arrive, Messieurs, au moment où parlant d'un collègue qui nous fut si cher et qui contribua d'une manière si distinguée à nos utiles travaux, vos regrets vont devenir plus vifs encore. Ne regardant pas comme un simple titre honorifique celui de membre d'une société savante, rarement il manquait à nos séances, et malgré les rigueurs de l'hyver il venait de sa campagne nous faire part de ses expériences et de ses découvertes.

     Vous rappellerai-je le dernier discours qu'il prononça

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dans cette enceinte, sur la nécessité de faire des plantations et de former des pépinières dans notre département ? Il regrettait que l'on fût encore obligé de tirer des pays voisins les arbres fruitiers et forestiers qui font l'ornement et la richesse de nos campagnes. Il suffit de lire ce mémoire, pour juger de ses vastes connoissances en botanique. Aux quinze espèces d'arbres que nous élevons ordinairement, il en ajoute beaucoup d'autres que nous pourrions cultiver avec avantage. Il tourne en ridicule nos modernes Lucullus, ces hommes frivoles qui préfèrent de simples fleurs aux arbres dont les fruits nourrissent des familles entières et dont l'ombre hospitalière protège le voyageur dans sa marche. Ne se bornant pas à indiquer les avantages des plantations, il attaque le nouveau mode établi pour les successions collatérales dont les partages trop multipliés lui paraissaient un des plus grands obstacles à la conservation des bois et des forêts en France. Ainsi, naturaliste et homme d'état, il prouve que la botanique, qui ne paraît à quelques personnes qu'une science d'agrément, fournit souvent de grandes vues d'utilité publique.

     Parmi beaucoup d'ouvrages sortis de sa plume, il existe un mémoire sur le varec. Cette plante marine

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dont la structure est peu connue et dont la famille est très nombreuse, avait fixé particulièrement son attention. Il avait nommé et décrit plus de 150 espèces de varecs. Il s'était également attaché à faire connaître leurs usages variés. Il avait observé que non seulement ils fournissent un excellent engrais à l'agriculture et une très-bonne soude aux arts, mais que beaucoup de varecs, entre autres le saccharin, offrent une nourriture aussi saine qu'agréable aux animaux et à l'homme en particulier. Labbé Rozier désirait qu'il fît jouir le public de ses recherches sur cet objet intéressant ; mais sa modestie s'y est refusée constamment : jamais il n'a voulu livrer à l'impression aucun de ses écrits.

     Dans une société d'agriculture et de commerce, où l'on s'attache plus aux choses qu'aux mots, les séances présentent souvent moins d'intérêt par des discours oratoires et des lectures préparées, que par des réflexions judicieuses sur des sujets imprévus. C'était alors que M. Devaux donnait des preuves de l'étendue de son mérite. Il semblait que rien n'eût échappé à ses recherches ; tous les sujets lui étaient également familiers. Modéré dans la discussion, jamais une parole d'aigreur ne sortit de sa bouche. Il possédait l'art de ramener à son

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avis les personnes qui d'abord en étaient les plus éloignées ; comme Fontenelle, il savait rendre la science agréable et accessible à tout le monde : après l'avoir entendu, on se retirait toujours plus instruit.

     Il avait bien saisi l'esprit de nos deux sociétés, où président la cordialité et l'union. Jamais la jalousie n'atteignit son ame élevée. O vous, qui dégradez vos talens par cette passion funeste, avez-vous donc oublié que la carrière de la science étant immense, les hommes en ont à peine parcouru une faible partie, que dans cette marche pénible l'amitié seule peut les soutenir et que l'on cesse d'être recommandable, lorsque les talens de l'esprit ne s'allient point avec les qualités du coeur !

     C'est dans l'exercice des vertus domestiques que M. Devaux inspirait le plus vif intérêt. Ne se bornant pas à surveiller l'éducation de ses enfans, il voulut les elever lui-même : ils étaient l'objet de ses plus tendres affections ; et la mort de Madame de Besons, sa fille aînée, jeune femme parée de toutes les graces de son sexe, n'a pas peu contribué à hâter celle d'un si bon père.

     Malgré son extrême sensibilité, M. Devaux était d'un caractère égal et enjoué. Livré par goût à l'étude de la botanique, cette science qui traite du

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plus aimable des trois règnes, il semblait en ressentir la douce influence. Doué d'un extérieur intéressant et d'un organe agréable, quand il parlait, la persuasion semblait couler de ses lèvres. Il donnait à tout ce qu'il disait une teinte gracieuse. Sa conversation était remplie de saillies vives ; mais jamais il n'employait les traits de la satyre ; il regardait ce genre d'esprit comme avilissant pour l'homme de-lettres. Souvent au récit d'une bonne action, on lisait sur sa figure ce qui se passait dans son ame vivement émue.

     Peu de personnes sont nées avec une conception aussi facile. Doué d'une mémoire prodigieuse, la méthode venait encore à son secours, pour l'aider à classer ses idées. Il connaissait parfaitement la géographie et l'histoire. Il avait fait une étude particulière de la science numismatique. Les langues de Virgile, du Tasse et de Milton ne lui étaient pas moins familières que le langage de Linné. Particulièrement livré aux sciences naturelles, il cultiva aussi les arts agréables. Il reçut des leçons de harpe de Krumpholt ; l'aimable compositeur de l'opéra d'Anacréon, Grétry, avait plus d'une fois souri à son exécution harmonieuse. Il faisait, dans ses momens de délassement, des vers pleins de goût, mais toujours sans

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prétention ; ses amis seuls les connaissent. Son esprit actif et pénétrant le rendait capable de toute espèce de travail. Naturaliste et homme-de-lettres, il se distingua également à la société d'agriculture et à l'académie. S'occupait-il d'affaires administratives, on eût dit qu'il avait vieilli dans la connaissance des lois. Le bibliographe croyait qu'il avait passé tout son temps au milieu des livres ; et l'homme du monde, qu'il avait toujours vécu dans les cercles.

     Tel fut notre collègue, tels sont les traits les plus remarquables de sa vie publique, privée et littéraire. Nous n'y trouvons pas de ces grands événemens qui commandent l'enthousiasme. On ne dira point de lui qu'il étonna l'univers, mais qu'il contribua au bonheur de ses semblables. Il offrira plutôt un exemple profitable, qu'il n'excitera une admiration stérile. On fera de lui cet éloge simple, mais accordé à peu d'hommes : Il posséda l'estime et l'amitié de tous ceux qui le connurent.

     M. Devaux est mort le 8 septembre 1802. Quelques jours avant d'être attaqué de cette maladie qui nous l'a enlevé si rapidement, il avait engagé plusieurs amis à venir visiter ses magnolia en fleurs. Que cette fête a été pour eux suivie d'une

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vive douleur ! Devaux n'est plus ! Mais gardons-nous, Messieurs, d'ombrager ses cendres de noirs cyprès. Cette expression consacrée, jetter des fleurs sur la tombe d'un homme regretté de ses concitoyens, s'applique naturellement à celui qui cultiva les plantes avec tant de succès. Elles lui ont offert, pendant sa vie, de continuelles jouissances, qu'elles servent, après sa mort, à honorer la mémoire d'un naturaliste distingué, d'un collègue estimable, d'un ami sensible et d'un citoyen vertueux.

NOTICE
SUR M. GAGNEROT,

     Médecin vétérinaire, membre de la société d'agriculture et de commerce de Caen, et de celle de médecine de la même ville.

     MESSIEURS,

     S'IL est un sentiment pénible dont nous devions être vivement affectés, c'est lorsque nous avons à regretter un homme qui, après de longs travaux, était parvenu à rendre des services importans

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dans un art difficile. Vous devinez sans doute que je veux parler de M. Gagnerot, ce médecin vétérinaire qui vient de nous être enlevé au milieu d'une carrière qu'il parcourait si honorablement. Chargé de rendre hommage à sa mémoire, je ne pouvais choisir une plus favorable circonstance pour acquitter la dette de la société et payer ce qu'elle a reçu de celui qui n'est plus, que l'époque solennelle qui rassemble en ce moment tant d'hommes aussi éclairés que zélés pour le bien public.

     Louis Gagnerot nâquit en 1765 à Neuilli près de Brienne, école militaire que le séjour de Bonaparte, dans les premières années de sa vie, a rendu célèbre. La famille de M. Gagnerot était nombreuse et peu fortunée ; peut-être serait-il resté toute sa vie dans l'humble condition de ses pères, si le Baron de Mandat qui avait distingué ses heureuses dispositions, ne l'eût fait entrer à Alfort pour apprendre la médecine vétérinaire.

     C'est dans cette école, devenue, avec celle de Lyon, le modèle de tous les autres établissemens de ce genre formés depuis dans les divers états de l'Europe, qu'il reçut ses premières leçons. L'art vétérinaire, créé en France par Borgelat,

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était déjà devenu recommandable à cette époque. L'étude développant les talens naturels de M. Gagnerot le mit bientôt à portée d'acquérir des connaissances qui surprirent ses professeurs eux-mêmes. Dès la première année il obtint plusieurs prix. C'est un usage à Alfort d'inscrire sur un registre le nom de chaque élève. En parlant de lui il est dit : « Sujet très-intelligent, très-appliqué, très-sage, il n'est pas douteux qu'il ne devienne un artiste distingué. Son instruction et sa conduite annoncent plutôt un homme de cinquante ans qu'un jeune homme. » On ne pouvait faire en peu de mots un plus bel éloge.

     Aussi M. Chabert, directeur de l'école vétérinaire, mît-il souvent et toujours avec succès son talent à l'épreuve. Une épizootie causait de grands ravages dans les campagnes de la Brie. Malgré son extrême jeunesse, Gagnerot envoyé pour la traiter, parvint à effacer jusqu'aux moindres traces de ce fléau. Plusieurs fois depuis il s'acquitta heureusement de ces missions honorables qui présentaient des difficultés de plus d'un genre.

     Il avait fixé l'attention particulière de ses chefs et du gouvernement. Le ministre de l'intérieur ayant nommé M. Larmande inspecteur vétérinaire

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à Caen, ne crut pouvoir mieux le remplacer au dépôt des remontes du haras du Pin, qu'en lui donnant M. Gagnerot pour successeur. Ses nombreuses occupations ne le rendirent point insensible aux charmes de l'amour. Il regardait l'union conjugale comme un lien qui, en attachant l'homme à la société, contribue à son bonheur ; il se maria. Mais la guerre qui ravageait les contrées de l'ouest de la France, le força bientôt de quitter son épouse. Il fut encore désigné pour succéder à M. Larmande, envoyé à l'armée du Nord. Placé au milieu des dissentions civiles, il gémit plus d'une fois sur les spectacles d'horreur dont il devint le triste témoin. Et par un malheureux concours de circonstances, il eut la douleur de voir M. Mandat, le fils de son bienfaiteur, périr victime de ces divisions intestines si affligeantes pour l'humanité.

     Après la pacification, Gagnerot vint s'établir à Caen, où il continua d'exercer l'art vétérinaire avec cette supériorité de talent dont il nous a si souvent donné des preuves. Depuis ce moment il s'étoit fixé dans notre ville : on dit quelquefois que la patrie est où l'on se trouve bien ; elle était pour Gagnerot où il possédait l'estime générale. Homme modeste, il ne courait pas après les places

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et la renommée. Mais les cures heureuses qu'il opérait chaque jour le faisaient rechercher de tous côtés. Souvent par le froid le plus rigoureux et par les plus fortes chaleurs, contraint d'aller au loin porter les secours de son art, il essuyait des fatigues que son grand courage lui fit long-temps supporter ; mais le corps affaibli ne put résister à cet excès de zèle. Une toux qu'il avait négligée depuis plusieurs années, se changea insensiblement en phibisie. Envain, dans cette maladie incurable, la médecine lui prodigua tous ses secours et l'amitié tous ses soins, il nous fut enlevé le 25 août 1803. Il était à peine parvenu à sa trente-huitième année.

     Singulière et malheureuse destinée de certaines familles ! Gagnerot avait deux frères qui exerçaient également l'art vétérinaire. L'un a perdu la vie dans les plaines de la Belgique, l'autre sur les bords du Nil, et lui aussi est mort loin du lieu qui l'avait vu naître ; tous trois ont péri presqu'à la fleur de leur âge : tous trois avaient déjà payé par des talens distingués leur tribut à la patrie.

     Malgré les occasions multipliées qu'il eut d'acquérir une grande fortune, Gagnerot n'est pas mort riche : c'est qu'il exerçait son état plutôt

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par goût que par spéculation. Loin de ressembler à ces empyriques qui font payer si cher des connaissances qu'ils ne possèdent point, il recevait la contribution volontaire de l'homme riche et secourait le pauvre gratuitement. Il n'était pas moins délicat qu'instruit dans la pratique d'un art qui a fait dire à un docteur célèbre, qu'on trouve plus facilement un médecin habile dans la science de guérir les hommes que dans celle de guérir les animaux. Aussi sa probité et son mérite avaient-ils été appréciés des corporations savantes. La société d'agriculture et de commerce de Caen, celle de médecine, s'étaient empressées de le recevoir parmi leurs membres ; choix qui honore et ces sociétés et celui qui en était l'objet. Il avait également été nommé membre du jury, formé depuis quelques années dans le département du Calvados, pour distribuer les prix aux cultivateurs qui élèvent cette précieuse espèce de chevaux si connus sous le nom de race normande : institution qui, en mettant à la fois en jeu l'émulation et l'intérêt, tend à faire concourir les passions individuelles au bien public. Quoique personne n'appréciât plus que lui tous les avantages de cet établissement, il avait prévu un abus que l'expérience n'a que trop fait connaître

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depuis et qui eût pu avoir de funestes résultats. A peine un cheval avait-il obtenu le prix, qu'il était enlevé au département pour servir au luxe de la capitale : abus que le gouvernement vient de faire disparaître en achetant, pour la remonte des haras, les étalons et les jumens signalés au concours par leur beauté.

     A la connoissance parfaite de son art, Gagnerot joignait une douceur de caractère, une simplicité et une droiture de moeurs trop rares dans ce siècle. Né en Champagne, il était doué de cette bonhomie que l'on attribue plus particulièrement et par un ridicule bien déplacé aux habitans de cette partie de la France. Rien de plus ordinaire dans un éloge, que d'entendre dire d'un homme qu'il fut bon époux, bon père, bon ami ; c'est une formule d'usage qui, trop répétée, est devenue triviale. Mais combien de fois le panégyriste, en voulant célébrer son héros, n'a-t-il pas outragé la vérité. Vous, Messieurs, qui avez connu M. Gagnerot, vous vous joindrez tous à moi pour rappeler ses excellentes qualités et dire que personne ne remplit mieux les devoirs de la nature et de la société.

     Qu'il me soit permis de ne point terminer cette notice, sans parler du désir que nous lui avons

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souvent entendu exprimer pour le rétablissement de cette académie d'équitation de Caen, rendue si fameuse par M. la Guérinière, et qui attirait dans notre ville tant de riches étrangers. M. Gagnerot avait encore conçu, avec notre collègue Hersan, le projet d'un hôpital vétérinaire dans l'arrondissement de Caen. La société d'agriculture, toujours disposée à favoriser les établissemens utiles, avait senti combien celui-ci pouvait devenir intéressant pour un département où croît une race de chevaux tout à la fois si belle et si nombreuse. Elle l'avait présenté elle-même à M. le Préfet, qui en avait aussi apprécié tous les avantages. On n'éprouvait plus de difficultés que sur le choix de l'emplacement. La mort de M. Gagnerot a interrompu l'exécution de cette importante entreprise. Mais c'est un testament dont il nous a laissé les légataires, et dans cette circonstance, le désir des morts devient un ordre absolu pour les vivans. C'est moins par des mots vagues et par des phrases stériles que par l'accomplissement de ses desseins, que nous aurons trouvé le moyen d'honorer la mémoire d'un homme qui sera toujours l'objet de nos regrets.

     Nota. Les habitans des villes et des campagnes de notre département se plaignaient depuis long-temps de voir l'art vétérinaire

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abandonné à de simples maréchaux ferrans, dont l'ignorance cause journellement les accidens les plus funestes. Mais chaque année l'école d'Alfort, cette pépinière abondante de bons élèves, nous envoie des sujets instruits, et nous avons remarqué avec un bien vif plaisir qu'à la distribution des prix, plusieurs jeunes gens, nés dans ce département, ont obtenu la récompense due à leur zèle. « Le jury d'instruction de l'école vétérinaire d'Alfort a trouvé capables de se livrer à la pratique de l'art, MM. Lévêque, Charpentier, Adeline, Levillain. Le jury a principalement remarqué parmi les ouvrages des élèves, un essai de statistique d'Alfort, par M. Lévêque, et la préparation anatomique des dents, par M. Fonthenau, du Calvados ; MM. Lévêque et Levillain ont eu chacun un second prix, le Charpentier un premier accessit, Adeline un second, Lemaître un troisième, Anfry un cinquième. » Tous ces élèves sont nés dans le Calvados, et aucune partie de la France n'a eu l'honneur de voir autant de jeunes gens obtenir d'aussi nombreux succès. Je saisis avec empressement cette occasion pour rendre hommage à leurs talens naissans, et associer ici leurs noms à celui de Gagnerot. Puissent-ils un jour nous consoler de la perte d'un homme si difficile à remplacer !

NOTICE
SUR M. DARTHENAY.

     MESSIEURS,

     ENVAIN depuis quelque temps des hommes éclairés fixant l'attention publique sur le dépérissement des bois, ont prouvé que les arbres ne servent pas

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seulement au chauffage et aux constructions, mais contribuent encore à la fécondité de la terre et à la salubrité de l'air. Dans ce siècle où l'on rapporte tout aux jouissances présentes, les propriétaires sont d'autant plus portés à défricher, qu'au produit du bois est ajouté le revenu de la terre ; mais plus le mal en ce genre semble s'aggraver, plus les personnes qui s'efforcent d'en arrêter les progrès, sont estimables. Parmi les habitans de ce département, il en est un qui a fait les plantations les plus belles et les plus étendues, en consacrant des sommes considérables à cette partie si intéressante de l'agriculture. M. Darthenay, sur lequel je me propose aujourd'hui de fixer votre attention, acheta il y a quelques années une propriété à Mesley, canton d'Harcourt. Elle avait été longtemps confiée à des hommes mercénaires qui, en jouissant passagèrement, recueillaient les produits de la terre sans songer à l'améliorer. Plus elle avait été négligée, plus il l'a trouva digne de ses soins. Quoiqu'elle soit très vaste, il l'a fait valoir lui-même. La culture en grand, ainsi que le commerce en gros, offre, comme l'a prouvé M. Caffarelli, un bénéfice extraordinaire à celui qui en sait tirer parti ; mais elle exige autant d'activité que d'intelligence. On connaît encore peu en

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France ces fermes étendues, si communes en Angleterre et dont parle souvent Arthur Yong. M. Darthenay emploie ordinairement trente, quelquefois quarante ouvriers à l'exploitation de la terre de Mesley. Il fait chaque année des améliorations à cette belle propriété.

     Les plantations ont particulièrement excité son zèle. Tandis que tant de gens détruisaient leurs bois sans en prévoir les tristes résultats pour eux-mêmes, semblables à ces sauvages que Montesquieu nous représente coupant l'arbre qui les abrite et les nourrit, il a planté plus de quatre vingt-mille pieds d'arbres. Il a preféré les pommiers, les chênes, les ormes et les hêtres sans-doute plus convenables à notre sol que beaucoup d'arbres étrangers adoptés depuis quelque temps par la mode. Ces travaux forestiers faits avec tous les soins qu'ils exigent, lui ont occasionné de grands frais ; aussi avait-il plutôt pour but l'utilité publique que son intérêt personnel ; car celui qui fait des plantations conçoit peu l'espérance d'en retirer le principal produit. Combien par-là même n'acquiert il pas des droits à la reconnaissance de ses concitoyens. [3]. Interprètes de ce sentiment précieux,

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c'est-à nous, c'est-à la société d'agriculture et de commerce d'en disposer en faveur de l'homme recommandable qui a si bien mérité de notre pays ; qu'il en reçoive aujourd'hui le témoignage, et que bientôt son exemple imité des riches propriétaires, fasse disparaître les maux de tout genre dont nous étions menacés par la dévastation des bois.

NOTICE
SUR M. GABRIEL DÉSÉTABLES,

     Et rapport sur sa fabrique de papier située aux vaux de Vire.

     MONSIEUR Désétables a lu à la société un discours sur la fabrication du papier. Il a commencé par observer que la matière première qui sert à faire le papier était abondante et d'excellente qualité dans ce département. Il a prouvé que si le papier du Calvados n'entrait pas en concurrence avec les plus beaux papiers de France, de Hollande et d'Angleterre, c'est que jusqu'à présent nos fabricans n'ont fait usage que de moulins à maillets. Obligés de laisser trop long-temps

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fermenter la chiffe au pourrissoir, ils ne peuvent obtenir qu'une pâte et un papier d'un blanc roux ou d'une teinte bleue désagréable par la grande quantité d'azur qu'il faut ajouter. Après avoir parlé de la trituration imparfaite des maillets, M. Désétables a fait sentir tous les avantages des moulins à cylindres, dont l'achat est coûteux, mais dédommage amplement des premiers frais. Il a même prouvé que le travail des cylindres est par le résultat plus économique, puisque sur un quintal de chiffe, les maillets donnent quarante livres de déchet, tandis que le cylindre n'en occasionne pas dix. Il est également plus expéditif, triture les chiffons non pourris, et donne une pâte aussi blanche que ferme.

     Notre collègue auquel il n'a manqué, disons-le malgré sa modestie, qu'un grand théâtre et plus de moyens pécuniaires pour voir paraître son nom à côté de ceux des Mongolfier et des Johannot, voulant prouver qu'il ne se bornait pas à de simples théories, a montré à l'assemblée plusieurs échantillons de sa fabrique. Ses papiers de pâte blanche ont excité la surprise générale ; son papier façon d'Hollande est ferme, d'un grain mat et réunit toutes les qualités que peuvent permettre les moulins à maillets. Ses papiers de couleur pour le dessin,

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travaillés non avec des végétaux, mais avec des oxides minéraux, ont l'avantage d'être inaltérables à l'air. Quoiqu'ils imitent les plus beaux papiers à dessin étrangers, M. Désétables est encore obligé de ne point mettre son nom à son ouvrage pour pouvoir en trouver le débit ; mais plus jaloux de la prospérité de son pays que de sa réputation, il fait volontiers ce sacrifice à sa patrie.

     Une autre branche de commerce dont les étrangers tiraient un grand parti, c'était de fournir souvent avec nos propres matières les papiers d'enveloppe employés dans plusieurs manufactures françaises. Les linons et baptistes de Picardie étaient enveloppés avec des papiers fabriqués en Hollande, dont la grande consommation faisait sortir de France des sommes considérables. M. Besuquet de Marum, était enfin parvenu à imiter leur couleur boue de Paris. Il restait à leur donner de la douceur et de la souplesse ; M. Désétables nullement rebuté par les obstacles, y est parvenu après des épreuves multipliées.

     Il sort de nos fabriques de Rouen et d'Amiens des velours de la meilleure qualité, mais le préjugé en faveur des velours anglais, porte quelquefois nos fabricans à user pour le débit de leurs

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marchandises, d'une espèce de supercherie bien pardonnable, sans doute, c'est de les envelopper avec un papier façon anglaise. Notre collègue imite non seulement sa couleur, mais même l'odeur de goudron à laquelle le marchand de Paris semble s'attacher d'avantage : c'est ainsi que pour faire fleurir le commerce en France, il faut quelquefois tromper les français eux-mêmes.

     M. Désétables fabrique également des cartons propres à presser le drap. Quoique faits avec des pâtes pourries, ces cartons aussi fermes et aussi unis que ceux d'Angleterre, résistent non seulement à l'effort de la presse, mais réagissent contre la surface de l'étoffe et lui donnent un lustre flatteur à l'oeil. Il a poussé ses expériences jusqu'à faire plusieurs années avant M. Delille de Buges, des papiers d'enveloppe assez forts pour remplacer le parchemin qu'on emploie aux gargousses de mer. Ce procédé d'une très grande économie, consiste simplement à substituer au collage ordinaire un vernis gras d'huile dessicative. Il vient de fabriquer un papier paille qui, par sa force et sa bonne qualité, peut non-seulement servir de papier d'enveloppe, mais encore d'impression. Plussieurs fabricans distingués n'ont, jusqu'à présent, malgré tous leurs efforts, fait avec la paille qu'un papier cassant et de peu de consistance.

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     Rien de ce qui concerne son état n'est échappé à ses recherches. Il est parvenu à faire d'excellent bleu de Prusse pour l'usage de sa fabrique. Mais dans le commerce il ne suffit pas d'imiter, on n'obtient l'avantage sur ses concurrens qu'en vendant à plus bas prix. Malgré toutes les dépenses qu'il lui a fallu faire pour parvenir à ce dégré de perfection, M. Désétables donne ses marchandises à meilleur compte que les fabricans étrangers.

     Notre collègue a présenté à la société das échantillons de tous ses papiers, pour être déposés dans le muséum d'industrie départementale qu'elle doit former. Disposé à faire tous les sacrifices pour rendre cette branche de commerce florissante dans un département où l'on n'opère encore que par routine, il a témoigné le vif désir de former à Caen une manufacture de papier, pour peu qu'il fût secondé par la société et appuyé par le gouvernement. La position des moulins de Montaigu sur la rivière d'Orne, près d'une fontaine abondante et limpide, lui a paru très-favorable pour ce genre d'établissement. L'assemblée flattée des résultats avantageux qu'a obtenu M. Désétables et qu'il appelle modestement ses essais, concevant l'espérance de voir s'établir une manufacture de papier dans notre ville où les fabriques actuelles ne

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suffisent point pour occuper les bras de ses habitans, voyant dans cet établissement une source de richesses, avec tous les avantages attachés à l'industrie laborieuse, a recommandé notre collègue auprès de toutes les autorités administratives.

     Sur le papier mécanique de M. DÉSÉTABLES.

     Dans une autre séance de la société, il a été présenté des échantillons de papier fabriqué avec une machine inventée par M. Désétables. La rareté des matières premières lui avait fait tirer parti de beaucoup de substances jusqu'à présent dédaignées, entre autres de la paille, pour en obtenir du papier. La rareté des ouvriers et la difficulté d'obtenir des papiers dans les dimensions essentielles à quelques usages, lui ont également fait chercher les moyens de simplifier les procédés de fabrication, et de substituer au mouvement des bras une machine qui produirait le même effet et que l'on dirigerait à volonté. Il est parvenu à inventer cette machine, avec laquelle tout le monde peut fabriquer du papier aussi bien et aussi facilement que les ouvriers eux-mêmes.

     A l'aide de cette mécanique, la forme destinée à faire le papier descend et se tourne obliquement

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dans le bassin contenant la pâte où elle se précipite. Elle reprend ensuite le niveau, remonte et paraît chargée de la quantité de pâte nécessaire à former la feuille de papier. Un double balancement gradué d'une manière convenable au déssèchement de la pâte, étend, rapproche, resserre les molécules de cette pâte et forme l'espèce de feutrage qui constitue le papier. L'eau s'égoutte ; ensuite l'on dégage la forme du chassis qui la soutient ; on couche la feuille sur le lange ; on remet la forme dans le chassis qui, d'un léger coup de main, part aussitôt et va chercher une autre feuille.

     Pour assurer l'égale épaisseur des feuilles, il était nécessaire que, non seulement le mouvement de la machine fût uniforme, mais encore que la quantité de matière enlevée pût être remplacée. C'est ce que fait la machine elle-même chaque fois que le chassis remonte la forme ; un agitateur toujours en mouvement tient aussi suspendues les molécules de la pâte.

     Il faut, il est vrai, quatre personnes pour ce service, tandis que trois suffisent pour une cuve ordinaire. Mais elles sont prises indistinctement parmi toutes les classes d'ouvriers, même parmi les femmes et les enfans : car c'est la machine

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seule qui fait le papier, et les ouvriers ne font que la desservir. Le peu de fatigues qu'ils éprouvent leur permet de travailler toute la journée, tandis que les ouvriers papetiers finissent souvent leur travail à midi. On peut aussi garnir la machine de trois ou quatre chassis sans employer un plus grand nombre de bras, et le produit du travail est trois fois plus considérable que celui d'une cuve ordinaire.

     Les avantages de cette nouvelle manière de fabriquer le papier sont : 1°. l'économie dans la construction de la machine et le peu de frais qu'exige son entretien ; 2°. l'économie de la main d'oeuvre, puisque quatre ouvriers, pris indistinctement, peuvent obtenir une quantité de papier beaucoup plus grande ; 3°. l'économie du combustible, parce que le papier se fait à froid ; 4°. la possibilité de fabriquer en aussi grande eau qu'il est nécessaire à la perfection du papier ; le temps exigé pour l'écoulement de l'eau se trouve compensé par le plus grand produit que donne la machine, si elle porte plusieurs chassis ; 5°. la facilité de présenter au commerce et aux arts un papier très-bien fait et d'une dimension beaucoup plus étendue que celui qu'on a fabriqué jusqu'à présent.

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     Cette nouvelle découverte de notre collègue Désétables présente beaucoup d'avantages. Elle doit faire époque et opérer de grands changemens dans l'art de la papeterie.

NOTICE
SUR M. GUILLAUME LE BRETON,

     Lue à la société le jour de son anniversaire.

     MESSIEURS,

     IL est des arts qu'on appelle mécaniques, parce qu'ils sont pour l'ordinaire le résultat d'une aveugle routine de la part de ceux qui les exercent, et que chez eux la réflexion dirige rarement la main. Mais dans ces arts, comme dans les arts libéraux, il naît quelquefois des hommes qui, par leur génie, commandent également l'admiration. La menuiserie, cet état que Rousseau honorait au point de vouloir le faire apprendre à son Émile, cet état qui ne cause pas au corps assez de fatigue, pour empêcher l'action de l'esprit, a vu dans ceux qui l'ont professé plus d'un talent supérieur. Je ne vous parlerai pas de maître Adam, qui, devenu poëte célèbre, avait été surnommé le Virgile

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au rabot. Je me propose aujourd'hui de fixer votre attention sur un menuisier de notre ville, Guillaume le Breton. Né avec les plus grandes dispositions pour tout ce qui tient à la mécanique, il faisait dès son enfance des ouvrages surprenans en ce genre. A peine un objet frappait-il ses regards qu'il était imité. Il travaillait le fer et l'ivoire ; il forgeait et tournait avec une égale facilité. Depuis quelques années, l'emploi des bois les plus précieux, l'élégante proportion des formes antiques introduites par Percier, et mises, avec tant de goût, en usage par les Jacob et les Lignereux, semblent avoir fait de la menuiserie un art nouveau sous le nom d'ébénisterie. Le Breton, sans avoir été à l'école des grands maîtres de la capitale, se distinguait déjà par les plus beaux morceaux en ce genre. C'est lui qui, très jeune encore, a exécuté les stalles du choeur de l'abbaye-aux-Dames.

     A cette époque, où tous les esprits en France étaient dirigés vers la guerre, le Breton se sentant plus propre à la fabrication qu'au maniment des armes, était entré dans l'attelier militaire de M. Brunon ; il ne tarda pas à se faire remarquer parmi quatre cents ouvriers habiles qu'on y avait rassemblé, et obtint une médaille du gouvernement,

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pour la manière distinguée avec laquelle il avait exercé la place de chef des monteurs. Mais son imagination active cherchait de plus grandes difficultés à vaincre. Rendu à lui-même, il donna une autre direction à son talent. La vue d'un forté piano que le hasard offrit à ses yeux, lui fit concevoir l'idée d'en exécuter un ; c'est dire qu'il y parvint. On sait combien cet instrument, inconnu aux anciens et dont la découverte ne remonte pas même loin chez les modernes, a reçu de développement depuis les Blanchet et les Silberman, et combien il présente de difficultés dans l'exécution mécanique. L'essai du jeune le Breton fut suivi d'un plein succès. Ce premier forté excita la surprise et obtint les éloges de tous les connaisseurs. Le talent encouragé prit un nouvel essort ; le Breton ne fut point satisfait qu'il n'eût exécuté un piano à six octaves. Bientôt après il en fit un organisé. Son meilleur ouvrage est à Rouen chez Broche, professeur de musique. Mais il existe à Caen de très-bons piano de sa composition, chez mesdames Sourdeval, Bodran, le François et chez beaucoup d'autres personnes. C'est sur-tout en ce genre qu'il excelle. Il fait lui-même toutes les parties, jusqu'à la ferrure. Il exécute encore beaucoup d'autres

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ouvrages en lutherie. Notre ville est remplie de vielles, de sérinettes et de ces instrumens connus sous le nom d'orgues de barbarie, qu'il composait dans ses momens de délassement ; c'est ce qu'il appelait tuer le temps.

     Avec autant de mérite, il semble qu'il aurait dû vivre dans l'aisance ; mais la fortune capricieuse ne lui avait pas dispensé ses faveurs. Tandis qu'à Paris les frères Erard sont devenus des hommes célèbres, tandis que leur réputation soutenue par la vogue attirait chez eux la richesse, le talent de le Breton ignoré des uns, avili par les autres, était à la merci de celui qui savait le marchander. Depuis quelque temps il travaillait à perfectionner le forté, il voyait avec peine qu'on n'avait pu donner encore à cet instrument le son argentin de la harpe, si flatteur pour l'oreille. Il ne se dissimulait pas que les cordes de la harpe, plus sonores que les fils métalliques du piano, sont plus exposées aux différentes variations de l'air atmosphérique. Il s'attachait à faire disparaître cet inconvénient, lorsque poursuivi par le malheur, il a été obligé de quitter sa ville natale, emportant avec lui un forté-piano organisé, unique consolation dans son infortune. En voyageant il a repris l'état de menuisier. Ainsi, celui qui était né

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avec les grandes conceptions de l'artiste est redevenu simple artisan.

     La société d'agriculture et de commerce n'existait pas alors ; mais c'est à elle à réparer, s'il est possible, l'injustice du sort ; car le but de notre institution est d'encourager le mérite dans toutes les classes, et de le tirer de l'obscurité pour le faire briller d'un juste éclat. Je vous propose donc, mes collègues, de décerner une médaille d'encouragement à Guillaume le Breton, comme une digne récompense de ses talens. Que nos hommages aillent trouver notre compatriote malheureux dans le lieu de sa retraite, et le ramènent dans sa patrie ; qu'il sache qu'il existe ici un société qui sait honorer l'homme industrieux.

     Vous avez, Messieurs, été à portée de reconnaître la belle composition des forté de le Breton par celui qui est exposé à vos regards, et vous avez pu juger de la bonté de cet instrument par les différens morceaux d'harmonie que vient d'exécuter mademoiselle Desvos, aveugle de naissance. Vous avez su apprécier et le talent du facteur et celui du musicien : ainsi, souvent dans les arts, le mérite de l'un sert à faire valoir le mérite de l'autre. Privée de la vue, cet organe sans lequel il est si difficile d'obtenir et de perfectionner les talens,

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mademoiselle Desvos vient de nous prouver que cet obstacle peut être surmonté et nos applaudissemens doivent être pour elle les signes certains de la douce impression qu'elle a fait sur nous. Il appartenait au plus agréable des arts d'embellir cette réunion en nous faisant sortir pour un instant de nos occupations graves par d'aimables distractions. Et qu'aucun censeur ne nous en fasse un sujet de reproche. Mercure qui préside au commerce, ne déroba-t-il pas un instant la lyre d'Apollon pour en tirer des sons mélodieux ; Cérès qui préside a l'agriculture, en faisant naître l'épi de blé des champs, fait aussi éclore la fleur des jardins, et cette bonne déesse sourit quelquefois aux jeux des muses.


Notes

[1] « Personne, dit-il, n'ignore la réputation de l'académie de Caen. Il n'y en a point qui soit composée de plus habiles gens. (Nouvelles de la république des lettres de juillet 1684.) » Dans le n°. de novembre 1685, il ajoute : « Cette académie ne peut être qu'une élite de beaux esprits, puisqu'on ne peut nier que Caen ne soit, de ce côté-là, une des plus illustres villes de France. »

     Perrault, dans ses Hommes Illustres, dit : « Ce n'est pas sans raison que la ville de Caen est renommée pour le bel esprit, comme naturel en quelque sorte à ses habitans. Quand elle n'aurait pas produit un nombre presqu'infini d'hommes de lettres, remarquables par la finesse et par la beauté de leur génie, il lui suffirait d'être le berceau de Malherbe pour mériter les louanges qu'on lui donne. »[retour]

[2] Cette tapisserie rappelle un des événemens les plus remarquables de notre histoire de Normandie ; elle est aussi un des plus curieux monumens des antiquités françaises. Quoique la ville de Bayeux ait été incendiée en 1106 et en 1356, quoiqu'elle ait été dans le 15e. siècle au pouvoir des anglais, et dans le 16e. exposée aux dévastations des guerres civiles, cette tapissere a échappé aux ravages des révolutions et résisté aux injures du temps. Elle est formée d'une bande de toile de lin de 18 à 20 pouces de hauteur et de 212 à 214 pieds de longueur, sur laquelle on a tracé des figures en fil et en laine couchée, croisée et de différentes couleurs.

     La description des objets qu'elle représente serait trop longue pour la donner ici ; mais on la trouvera dans le Ier et le IIe tomes des Antiquités de la monarchie française du père Montfaucon. Elle a été également décrite par Lancelot dans les tomes VI et VIII des mémoires de l'académie des inscriptions et belles-lettres, édition in-4°., et par Ducarel dans un ouvrage anglais intitulé : Anglo-Norman antiquities considered in a tour through part of Normandy. Cette tapisserie est déposée et conservée avec le plus grand soin à l'hôtel de ville de Bayeux, d'où elle a été tirée vers la fin de 1803 pour être exposée quelque temps à la curiosité des habitans de la capitale. Mais ce monument historique n'a peut-être pas assez fixé leur attention. Leurs yeux, continuellement frappés de la vue des tapisseries des Goblins et de la Savonnerie, se sont portés avec une espèce de dédain sur celle-ci dont ils n'ont remarqué que la vétusté. Les artistes eux-mêmes, accoutumés à la beauté des formes antiques et aux chefs-d'oeuvres des différentes écoles modernes, n'ont aperçu dans cet ouvrage que des figures mal dessinées, bien gothiques et bien roides. Mais les savans ne l'ont pas vue avec la même indifférence. Qu'on se rappelle l'époque où cet ouvrage a été fait, l'on sera surpris de son étendue et de son ensemble ; l'on admirera même la difficulté vaincue dans un temps où la France était privée de beaux modèles et dans un siècle où il fallait tout créer. C'est une vaste galerie qui représente les exploits des conquérans de l'Angleterre. Elle rappelle aussi leurs usages et nous met à portée de comparer leurs moeurs avec les nôtres. Elle supplée même aux ouvrages des écrivains du temps en fixant quelques points incertains de l'histoire. Tissue par la reine Mathilde, elle offre un nouvel intérêt, en nous reportant vers ces siècles heureux de l'antiquité et du moyen âge, où les princesses faisaient leur plus douce occupation de travailler, avec les femmes de leur cour, à consacrer sur la toile les belles actions des guerriers.[retour]

[3] M. Darthenay a été nommé depuis membre du corps législatif.[retour]