Titre     Récit d'un rêve
Auteur     Auguste Barenton
Publication     Avranches, Imprimerie Tribouillard, 1828. 58 pages
Original prêté par     Bibliothèque de Caen  
Cote     FN Br 3619  
Saisie et formatage par     CD-Script  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le     1 septembre 2004  
       

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Récit d'un rêve / par Auguste Barenton


Receveur de l'Hospice civil de cette Ville, Auteur.

Prix : 60 Centimes.

 

A AVRANCHES,

De l'Imprimerie d'A. TRIBOUILLARD, Libraire,
rue des Fossés, succ. de M. Lecourt.

1825


AVANT-PROPOS

NON, on n'avait jamais songé à donner aucune publicité à ce petit ouvrage, consacré à la gaité, à la reconnaissance et plein de tendres souvenirs, entrepris par délassement, et terminé il y a plus de quatre mois, uniquement destiné à être lu, ou communiqué à quelques personnes, qui prennent intérêt à l'auteur, dans ces épanchemens si doux de l'amitié, y entretenant d'ailleurs un peu trop de ce qui le regarde lui-même personnellement, motif plus que suffisant pour laisser cet écrit avec quelques autres encore sommeiller dans son porte-feuille ; il a fallu une provocation aussi insolente que directe pour l'y déterminer ; on a fait imprimer et répandre, avec profusion, une échange prétendue d'un rêve, bien réel en grande partie, sous le nom emprunté de ce pauvre du Monfillon, qui n'en peut mais ; quoi donc de plus naturel, que d'user du même moyen, et de faire imprimer aussi ; afin de mettre les habitans d'Avranches à portée de juger de l'une et de l'autre production, et surtout de la bonne ou mauvaise intention, non pas, cependant qu'on veuille répondre à ce qui ne mérite que le plus froid, comme le plus profond mépris ; au cas néanmoins, que le public voulut y faire quelque attention et acheter ce livret, on le déclare à l'avance, le produit de la vente en sera consacré au bénéfice et au soulagement des pauvres. Ah ! si l'auteur voyait ses Concitoyens, parmi lesquels il se flatte de trouver beaucoup plus d'amis que d'ennemis, sourire, et accueillir favorablement et avec indulgence cet Opuscule, qu'il n'a pas eu le temps de rendre digne de lui être offert, devant, malgré son extrême répugnance, le produire à ses yeux, tel qu'il existait au 1er. Janvier 1825, il en fait ici l'aveu dans la sincérité de son coeur ; oui, ce serait - là l'indemnité la plus complète et la plus agréable qu'on put lui accorder, et la seule qu'il ambitionne et réclame.

RÉCIT D'UN RÊVE.


RÉCIT D'UN RÊVE

DÉDIÉ

A Monsieur Louis BLONDEL, Avocat, auteur d'une vie d'Henry IV, d'une notice historique et topographique du Mont-St-Michel, de Tombelaine et d'Avranches, et de plusieurs autres Ouvrages, membre du Conseil d' arrondissement, du Conseil municipal, de la société littéraire, etc., correspondant de la société d' Agriculture du département de la Seine, ancien Maire de cette Ville, etc.,etc., etc.

EPIGRAPHE

En quelque climat que j'erre,
Plus que tous les autres lieux,
Cet heureux coin de la terre,
Me plaît et rit à mes yeux.
     Par B..., ami de son Pays.

     Oui, il m'est par fois arrivé d'avoir fait quelques jolis Rêves ; mais, jamais, je n'en avais eu d'aussi beaux, d'aussi pieux, d'aussi longs, d'aussi suivis que celui-ci, que j'ai la témérité, aimable vieillard, de venir aujourd'hui vous offrir, et mettre sous votre protection spéciale ; car plusieurs personnes me blâmeront, sans doute, d'avoir succombé à la

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démangeaison dangereuse de l'écrire ; ce que j'ai cependant fait avec le plus de réserve possible, ne voulant choquer qui que ce soit des habitans de cette jolie ville, qui mainte fois m'ont donné des marques d'estime et des preuves du plus tendre intérêt ; au reste, si j'étais assez heureux de mériter pour mon récit l'approbation et le suffrage d'un savant, d'un érudit, tel que vous, je me croirais assez dédommagé de ma peine et du temps que j'y aurais passé ; je n'en demande pas davantage, je ne réclame point d'autres loyer : oh ! néanmoins, si je vous voyais applaudir et sourire à cet innocent badinage, vous l'ami des muses et de la gaîté, amateur éclairé des beaux arts, que l'on vous voit cultiver encore avec succès dans l'hyver de la vie, mon bonheur, non, je ne puis le dissimuler, serait porté à son comble ; donc, quelque chose qu'il advienne, vertueux et bienfaisant Blondel, continuez-moi votre estime et votre amitié, et veuillez bien m'admettre toujours dans votre intimité ; j'irai souvent, jouir de vos entretiens et près de vous m'instruire, m'égayer, et nous rirons ensemble à l'ordinaire des sots, des cagots, des gens chagrins, ou des frondeurs qui trouveraient à y redire, ou qui se scandaliseraient des jeux d'une imagination, par fois, peut-être trop folâtre, trop mobile et trop légère, et à laquelle cependant (et je le dis avec vanité), vous avez donné des encouragemens.

     Au demeurant, écoutons là dessus le bon la Fontaine, dans une de ses fables :

« Parbleu ! dit le Meunier, est bien fou du cerveau
« Qui prétend contenter tout le monde et son père.»

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     Ainsi, si contre mon attente et mon intention, j'allais provoquer l'ennui et faire bâiller, jusqu'à s'en démantibuler les machoires, quelques esprits revêches, ou méchans habitans d'ici, qui, dans leur colère, ou leur dépit m'envoyassent au diable, ou dans leur impatience, donnassent ordre de porter au cabinet mon écrit ; n'allez pas croire que j'allasse m'en formaliser : j'ai, Dieu merci, le caractère, mieux fait que la taille, et je serais loin de m'en fâcher.

     Qu'ils écoutent plutôt un bon conseil : avant de lire cet écrit, qu'ils prennent leur bonnet de nuit, et reposent doucement leur tête sur l'oreiller, à tout événement.

     En effet, personne n'ignore, je l'espère, que le bâiller est le signe, le précurseur ordinaire d'une bonne nuit ; on dirait d'un ami délicat qui nous oblige, à notre insu ; car après un ou deux longs bâillemens, toujours doucement, il nous ferme ses yeux et nous endort.

     Quelle jouissance ! de dormir huit ou dix heures, couché sur le même côté ; et à son réveil de paresser encore une ou deux bonnes heures, bien chaudement dans son lit, à la mi-Novembre, quand l'hyver chargé de frimats vient attrister toute la nature ; que les vents impétueux soulèvent les tempêtes ; que la grêle et la pluie font rage contre vos vitres, et sur les toits ; qu'alors il est agréable de sommeiller, de se repaître d'illusions, de se perdre dans la vague d'une foule de pensées et d'images qui se succèdent, naissent et s'évanouissent tour-à-tour, dans ce moment, qui n'est pas précisément la veille ; mais qu'on ne peut pas nommer le sommeil aussi.

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« Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;
« Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux ! »

     On bâtit mille châteaux en Espagne, on forme des projets, on se nourrit de chimères, on jouit de cette tendre mélancolie à laquelle Montaigne, en son vieux langage, donnait l'épithète de friande situation pleine de délices qu'il vaut mieux sentir que d'essayer de la d'écrire. J'en appelle aux amans, aux poëtes, aux artistes, aux convalescens, aux malheureux mêmes, aux héritiers de quelque vieil oncle, mort ab intestat, qui leur laisse à partager un riche héritage, aux fillettes de quinze ans dont le coeur commence à parler, aux écoliers un jour de congé, à l'homme d'affaire qui a huit jours de répit devant lui.... Je l'ai par fois éprouvée et savourée cette nonchalance attrayante et délicieuse, oui, mes concitoyens, je la préfère encore au coin du feu, qui ne laisse cependant pas d'avoir en Décembre, ou Janvier aussi ses charmes ; surtout quand on y tisonne tout à son aise, causant à voix basse avec un ou deux vrais amis, ou qu'on y alimente son esprit, en lisant un ouvrage du bon vieux temps, soit du siècle de Periclès, d'Auguste, ou de Louis XIV, dont presque tous les auteurs sont devenus classiques, et font journellement les délices des gens de goût et les délassemens du sage.

     Je laisse volontiers aux Romantiques les promenades nocturnes sur les bords paisibles d'un lac tranquille, dont la surface unie et les eaux limpides et transparentes,

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permet aux regards pénétrans de nos auteurs à la mode, de ces Messieurs réliés en papier rose satiné, d'apercevoir dans la profondeur des abymes, des choses, qu'heureusement personne n'y verra jamais.

     Visions cornues, vraies bilvesées qu'ils racontent en style pompeux à la belle inhumaine, qui, après la Vierge Marie, à laquelle ils adressent souvent leurs hymnes, leurs méditations et leurs chants sacrés, est l'objet vers lequel tendent toutes leurs pensées.

     Qu'ils sont malheureux, sans cesse, ils se lamentent, leurs yeux sont devenus deux sources intarissables de larmes abondantes, leur coeur une fournaise ardente, un volcan pour les soupirs ; et tandis que ces preux, ces chevaliers, de la triste figure, ces Ménestrels langoureux gémissent et larmoyent, ou courent dans leur désespoir à grands pas sur les bords escarpés de précipices affreux, de torrens impétueux tombant avec fracas du haut des montagnes, à la pâle lueur des éclairs et au bruit effrayant des tonnerres qui grondent, éclattent, foudroyent, et qui font entendre leurs roulemens lugubres qui retentissent encore long-temps après, jusque dans la profondeur des vallées ; la belle prend seule le frais, pendant la nuit silencieuse, à heure indue, à la clarté de la lumière argentée de la pâle Phaebé (ce qui veut dire la lune), dont assez souvent le disque lumineux et échancré disparaît sous de légers nuages ; semblables à une gaze légère, et blancs comme la toison des jeunes agneaux, flottant dans les champs azurés de l'Ether, dont la voûte immense est parsemée d'étoiles

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flamboyantes qui sintillent et brillent de mille feux elle erre, soit dans les vastes allées, sous les berceaux et sur les terrasses des jardins spacieux du château de ses pères, au bruit agréable du murmure des eaux ; soit dans les avenues d'un parc solitaire ; tantôt elle s'égare dans ses rêveries profondes (c'est-à-dire creuses), s'assied, quasi hors d'haleine sur la froide pierre, tapissée de mousse, où va se placer à l'entrée d'une grotte ornée de pampres verdoyans, de guirlandes de lierre, etc., plus voluptueuse cent fois que celle de Calypso dans Télémaque, pour y attendre le spectacle ravissant du lever de l'aurore, que des milliers d'oiseaux salueront de leurs chants d'amour ; description bien autrement fleurie que celle de la grotte, ou autre, où Virgile fait se retirer pour son malheur l'infortunée Didon avec le pieux Enée pendant un orage affreux, suscité par les Dieux ennemis des Troyens et jaloux des hautes destinées de Rome. Là, la belle chante une romance de sa composition, qu'elle accompagne des sons ravissans, et vraiment célestes d'une harpe, qui se trouve placée là à point nommé, on ne sait trop comment ; n'importe ; où avec un sentiment mêlé de crainte et d'espérance les accens plaintifs d'un amant aux abois, qui, dans le lointain, assis sur l'aride bruyère, non loin de la cascade qui tombe et bruit, fait redire aux échos d'alentour ses tourmens et ses peines, chargeant dans sa douleur les zephyrs légers de porter ses plaintes amoureuses jusqu'aux oreilles de celle qui doit quelque jour embellir le cours de ses jours ; que les parques cruelles

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fileront d'or et de soie ; qu'il ne connaît pas, mais pour laquelle cependant, il vit et respire uniquement. Le cri sinistre d'une orfraie se fait entendre, une racine d'arbre est prise par elle pour un reptile affreux, l'héroïne épouvantée croit voir des phantômes ; elle fuit à pas précipités avec la vitesse de la gazelle légère du désert, ou la promptitude de la bîche timide que des chasseurs inhumains poursuivent, arrive en désordre, se fourvoye dans les corridors sonores, croyant monter, descend jusque dans les souterrains humides du vieux manoir de ses aïeux, où dans son effroi, à demi-morte transie, éperdue, elle est parvenue sur la plate-forme qui termine la tour du nord du Dongeon, la plus élevée du château gothique, et la cloche du Beffroy près lequel, elle se trouve, sonne une heure après minuit, elle tombe évanouie (ce qui ne doit pas surprendre), jusqu'à ce que l'air frais du matin, ou le bruit rauque ou monotone de la girouette fasse entr'ouvrir ses longues paupières, et vienne avec l'aube du jour commencer pour cette âme sensible une suite d'aventures toutes plus incroyables les unes que les autres ; en effet, aussitôt... alte-là ! alte-là !.. Je m'aperçois que je fais depuis un mortel quart-d'heure du galimatias, que l'on décore in hoc tempore, s'il vous plaît du beau nom de Romantisme, que je sacrifie à :

« Cet Appollon bâtard qu'on adore à Paris. »

     Comme là si plaisamment dit Casimir Delavigne, dans l'Ecole des vieillards ; car nous ne te reverrons plus bel Apollon du Belvèder, orner le musée de la

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Capitale, tu n'es même pas retourné à Rome, cette veuve de l'empire du monde, si riche en débris, et en souvenirs, expression énergique de Chateaubriant ; tes formes s'altèrent sous l'influence maligne des brouillards de la Tamise. Hélas! c'est donc bon gré, malgré, que l'on paie tribut à la folie du jour, et au goût dépravé de son siècle, que des littératures étrangères envahissent chaque jour davantage. O belle Venus de Praxitèle, les romantiques, ces amans outrés du gigantesque et du bizarre, dans leurs goût dépravé, te sacrifieraient volontiers pour la grande Diane d'Ephèse toute couverte d'yeux et de mamelles. Aussi ; Caveant consules!.... s'est écrié le grand maître de l'Université France : puissent à sa voix les hommes de lettres rentrer dans les sentiers, qui seuls conduisent à la vraie gloire et à l'immortalité..

     Ami de mon pays, désirant la félicité de tout ce qui m'entoure dans mes rêves même, je m'occupe de mes compatriotes, de mes contemporains, je les vois, je leur parle, ils agissent, ou mon imagination en se jouant, se comptait à embellir les lieux qui m'ont vu naître, O Dieu ! que ne puis-je voir ces caprices de mon esprit se changer un jour en réalités ! c'est le voeu, le souhait de mon coeur, du coeur d'un bon Avranchinais.

     Je révais donc de la Mission et, de la fondation d'une nouvelle Eglise à Avranches.

     Le jour solemnel était arrivé, où de toutes les paroisses de l'arrondissement, de tous les lieux situés dans le petit pays dit l'Avranchin, ou faisant partie du

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ci-devant Evêché, et même des bourgs et des villes plus éloignées, l'on se rendait avec toute la pompe possible à St-Gervais, pour assister à la plantation d'un calvaire. L'endroit était là, où les deux grand'routes de Bretagne et du Maine se croisent sur ce petit angle de terrain que vous voyez d'ici, où l'on avait fait les dispositions nécessaires ; les degrés, en beau granite verd du pays, tiré des carrières de Sainte-Pience, étaient en nombre égal à ceux de l'échelle sainte, transportée comme chacun sait, de Jérusalem à Rome, et que le saint Père même ne monte qu'à genoux.

     L'affluence des fidèles de tout sexe, de tout âge, était prodigieuse, cependant l'ordre le plus parfait régnait ; puisque moi-même, tout infirme et incommodé que je suis, je pouvais en toute sûreté m'y rendre avec mes deux bâtons et voir en pleine sécurité passer devant moi la Procession ; car il faut bien appeller les choses par leur nom. Les Missionnaires avaient su inspirer tant de recueillement, tant de piété, que j'étais réellement pénétré du calme qui régnait : pas la moindre confusion. Le son religieux des cloches, qui toutes étaient en branle, le chant grave et mélodieux des cantiques sacrés se faisait seul entendre ; le plus beau temps du monde favorisait cette belle cérémonie, malgré la saison avancée de l'année et le ciel était pur et serein, comme dans une agréable matinée d'Avril ; des nuages d'encens seuls embaumaient et s'élevaient dans les airs. Je vous laisse à imaginer le nombre de croix, de bannières, de lanternes, de drapeaux et d'oriflammes qui défilèrent devant moi. Les pieux Missionnaires,

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quoiqu'en trop petit nombre encore, s'emblaient par l'ardeur de leur zèle, s'être multipliés ; ils étaient ; présens partout ; vous en eussiez vu en tête et en queue, et au centre de plus de huit cents vénérables Curés, Prêtres et Desservans, tous en habits sacerdotaux ; précédés d'un nombre infini de jeunes lévites en longues tuniques de lin, ceints de riches étoffes brodées d'or et de soie, portant, je crois, tous les reliquaires du Département ; après eux venaient sur deux rangs rangées toutes les autorités civiles et militaires, portant chacun en main, ou aidant à les porter tous les instrumens de la Passion.

     La robe blanche, dont Jesus-Christ fût revêtu à la cour d'Hérode, en signe de moquerie, ainsi que le manteau de pourpre, le voile de Véronique et la robe sans couture de notre divin redempteur, avaient été mises en réserve par les révérens pères, pour le beau sexe, en expiation, sans doute, de ces fautes légères qu'un goût inné chez les femmes, pour la toilette et la parure, leur fait quelquefois commettre au dépend de la bourse de leurs bons parens, et au détriment très souvent des appointemens, des pensions ou du revenu des pauvres Maris ; ce qui peuple le monde aujourd'hui ; hélas ! le dirai-je ?... d'un trop grand nombre de célibataires et d'égoïstes.

     Pour la couronne d'épine, elle avait été réservée aux chevaliers de Saint-Louis, en souvenir de Louis IX, qui, à son retour de la Palestine, porta de son palais tête et pieds nuds cette précieuse rélique, qu'il déposa à la sainte Chapelle, où elle est encore de nos jours exposée à la vénération des fidèles.

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     Des hommes forts et robustes pris et choisis dans toutes les classes de la société supportaient, ou soutenaient sur leurs épaules la croix, signe révéré de notre salut, sur laquelle était étendu un Christ plus que de grandeur naturelle, le tout sur un morceau de drap écarlate, et dont l'exaltation allait avoir lieu sur le calvaire.

     Les veuves suivaient vêtues de noir, un livre, un cierge, un chapelet à la main orné d'agnus et de médailles.

     Ensuite venaient les femmes mariées en robes de crêpe noir, avec transparent de satin blanc, violet, ou couleur de feuille morte, à demi-cachées sous un long voile de taffetas bleu céleste (couleur de la fidélité), orné de franges et de dentelles, attaché sur la tête avec un brillant d'or ou de pierres précieuses, représentant une étoile, une croix, ou une fleur de lys ; en guise de collier un rosaire brigitiné, dont les patenôtres enchaînées d'or ou d'argent, étaient de grenat, de perles, de corail, de turquoises, d'émeraudes ou de cornalines ; ayant en écharpes sur le bras des Mérinos, des Ternaux, et des Cachemires, à la manière et comme les chanoines portent l'aumusse.

     Puis des choeurs de jeunes vierges en blanc, un voile de tulle brodé sur la tète, ouvrage de leurs mains, les cheveux épars, mais agencés avec grâce, et dont les nuances variées retombaient en boucles ondoyantes sur des cols d'albâtre, toutes avaient une ceinture lapis, verte, ou gris de lin à franges aurore, amaranthe, ou bleu de Roi, attachée avec une agraphe en pierreries, ou une simple boucle d'acier.

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     Suivaient proprement vêtues les grisettes, les ouvrières, les bonnes d'enfans, les femmes de chambres en serretêtes élégans ; les servantes, les cuisinières en joli bavolet, ou en grandes baigneuses de baptiste.

     Enfin les bonnes ménagères de campagnes, les jeunes filles du hameau, deux à deux habillées comme aux plus beaux jours de fêtes, dont les joues étaient fraîches, colorées, vermeilles comme des pommes d'Api.

     Des deux côtés du chemin, depuis St-Gervais jusqu' au lieu de la station, des hommes formaient une double haie, c'étaient les différens corps de métiers et les différentes confrairies d'ouvriers, donnant la main à leurs jeunes enfans endimanchés, ravis d'être aussi de la fête.

     Après eux paraissaient les nombreux écoliers du Collége, dirigés par leurs professeurs, tant réguliers que séculiers en robe ; les premiers de chaque classe couronnés de fleurs et les autres portant à la main une branche de laurier, ou de palme ; objets bien capables de faire naître dans ces jeunes coeurs, spes futuroe gentis, le germe de l'émulation, ou d'y entretenir le feu, l'ardeur et l'amour de l'étude ; quant aux paresseux, aux mauvais sujets, aux indomptables, aux incorrigibles, ils suivaient les mains vides, les yeux baissés, et quelques uns la rougeur et la honte sur le front.

     Les Frères de l'école Chrétienne, ils paraissaient aussi avec leurs jeunes élèves, les mains jointes et les bras croisés sur la poitrine, tous les cheveux frisés et la tête poudrée à la neige.

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     Ensuite les Orphélins de l'hospice de l'un et l'autre sexe. Infortunées créatures, qui semblent rejetées en-dehors de toutes les classes de la société, inhumainement et cruellement abandonnées dès leur naissance par ceux qui leur ont donné l'être ; qui ne trouvent de secours, que dans la religion, qui ne fait exception pour personne ; de tendresse, que dans le coeur de ces dames et soeurs Hospitalières qu'ils appellent du doux nom de mères, dont on ne peut assez louer et admirer le dévouement sublime et l'ardente charité qui les anime et les soutient journellement dans l'exercice de leurs pénibles et souvent dégoûtantes fonctions.

     Jusqu'aux pauvres, aux indigens, aux infirmes et aux boiteux qui avaient pu s'y traîner, parmi lesquels les pasteurs sont souvent surpris de trouver exemples de résignation, de patience, rares, et des vertus, qu'ils ne rencontrent que bien peu fréquemment chez les grands, les riches et les puissans de la terre.

     Des Chasse-gueux ou mieux des bédeaux en robes rouges, blanches, violettes, etc., étaient espacés çà et là pour le maintien de l'ordre ; et les Croque-morts, ou plutôt les porteurs des corps aux funérailles, en habit de cérémonie, terminaient le cortège, pour insinuer dans l'esprit de chacun de nous la pensée salutaire de la mort. Ah ! qui des assistans ne les voyait pas là placés à dessein, comme prêts à nous rendre, bientôt peut-être à nous-mêmes le dernier service, celui de porter notre corps inanimé de notre domicile à l'église, et du sanctuaire à notre dernière demeure, à la tombe !... où nous sommeillerons tous,

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jusqu'à ce que la trompette du jugement dernier se fasse entendre et nous convoque tous en corps et en âme pour comparaître devant le Souverain juge ; l'Eternel qui rendra à chacun suivant ses bonnes ou mauvaises oeuvres.

     Aucun moyen de faire naître, d'exciter, d'entretenir la piété n'avait été négligé par les révérends Pères ; jusqu'à placer indistinctement aux premiers rangs, aux places d'honneur, ceux des habitans d'Avranches dont les noms de famille étaient précédés d'un nom de Saint ; en suivant tout uniment l'ordre alphabétique ; ainsi vous marchiez en tête, Messieurs de St-B., de St-G., de St-J., de St-L, de St-V., etc., pour rendre hommage à ces âmes privilégiées qui dans tous les siècles viennent édifier, sécourir et encourager leurs semblables, les fragiles mortels, par leur zèle, leurs exemples et leurs vertus, et que Dieu même a plusieurs fois glorifiés par le don des miracles et des prodiges, que chacun de nous implore dans ses nécessités les ayant reçus pour Patron dès notre baptême, et qui du haut des cieux veillent et protègent nos campagnes, nos bourgs et nos cités.

     Arrivés aux pieds du calvaire et diversement groupés, les plus jolis enfans de la ville, depuis l'âge de quatre à sept ans, ornés de tout ce que le luxe et la parure ont de plus précieux, de plus séduisant, de plus brillant, furent rangés sur les degrés du calvaire.

     Age heureux de l'innocence et de la beauté ! avec quelle attendrissement, vous contemplaient en ce moment, surtout vos parens ; qu'elle était délicieuse

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l'émotion de nos tendres mères, de vos soeurs aînées qui s'étaient spécialement occupées du soin de votre toilette ; on eut pu les prendre pour des Anges animés des tableaux de Raphaël, ou des amours peints par l'Albâne. Ils tenaient tous des cassolettes pleines de parfums, des guirlandes de fausses fleurs, des patènes de vermeil, des pales, des corbeilles remplies de verdure, jouant même ensemble, mais avec descence et retenue ; entrelaçant leurs jolis petits bras avec cette grâce, ce sourire, cette gentillesse qui cet âge passé, ne se retrouve plus. Coup d'oeil enchanteur !

     Mais bientôt la croix s'élève dans les airs, tous les assistans tombent à genoux ; on entonne l'ô Crux ! ave, spes unica ! et l'éloquent Forbin de Janson, du pied de la croix, fait entendre sa voix ; non, jamais de ma vie, je n'ai entendu un semblable discours, un discours aussi touchant ; j'y vis se réaliser tout ce qu'on raconte des miracles de l'éloquence. Quels gestes ! quels accens ! quel langage ! ! ! .... quand des pleurs inondant son visage ruisselaient avec la sueur le long de ses joues, que des sanglots entrecoupaient ses paroles, que ses regards se promenaient sur l'auditoire, muet de stupeur et d'étonnement, ou que ses yeux se retournaient avec amour vers l'image de celui qui est descendu du ciel en terre pour nous racheter tous de la Mort et de l'enfer, et qui nous a aimés, jusqu'à répandre la dernière goute de son sang sur l'arbre sacré de la croix. Tout le monde fondait en larmes, on se frappait la poitrine, et l'on donnait les marques les plus vives, les plus sincères de componction ; longtemps après qu'il avait cessé de parler, on l'écoutait encore....

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     Et moi malheureux après avoir été ému, touché, attendri, comme les autres, mon imagination vagabonde me donnait des envies de rire, que je me reprochais sincèrement de ne pouvoir modérer ; il me semblait donc dans mon rêve, que j'y voyais de si drôles de choses, que je pense que vous eussiez fait comme moi ; car pendant l'amende honorable que j'y voyais faire en chemise et la corde au col par M.....d'une voix si lamentable, et d'un ton si faux, si grotesque et si piteux, qu'en vérité, je ne sais si vous eussiez pu vous empêcher d'éclater ; tant il est vrai que les extrêmes se touchent, et que du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas ; je vis donc, ou plutôt je crus voir en mon songe, chose étrange ! Alors que tout le monde se rélevait après avoir reçu la bénédiction du Missionnaire, chacun tenant un cierge allumé à la main, une grande image in-folio venir s'y attacher d'elle-même, comme vous avez pu voir des têtes de mort, ou des squelettes aux messes de Requiem, ou mieux encore ces armoiries des défunts de qualité, que des pauvres portent aux obsèques des grands ; sur chacune d'elles étaient dessinées et coloriées à merveille les passions dominantes, les vices et les défauts de tous les assistans, caractérisés par un emblême allégorique qui me paraissait ingénieux, pris le plus fréquemment dans un des trois règnes de la nature, ou d'objets usuels et populaires !

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     Qui portait un chien couchant, qui un limier, qui un paon, qui un dindon, qui un renard écourté, un chat gros et gras, un chat faisant la chatte-mite.... D'autres un étourneau, un geai plumé, un coucou, un cormoran, un âne, un vieux renard rusé, fin, sentant son renard d'une lieue à là ronde, un serpent engourdi, un fagot d'épines, un bloc de marbre, un écureuil, un osier plié et réplié en cent manières, un gant bien souple, un passe-partout, un habit retourné, une girouette, une main croche, une bourse remplis d'écus, un sac de procédures, une corne d'abondance, un tourne-sol, une clochette, une pie, un perroquet, un goupillon plein d'eau bénite de cour ; une vieille outre pleine de vin, un ballon gonflé de vent, un tambour, un crible, un moulin à vent, un parapluie, une tortue cachée sous son écaille, un rat retiré dans un fromage de Hollande, un bouc dans un puits, un singe pris au piège, raton ôtant les marons du feu, un héron à la pêche, un hibou dans son trou, un loup, un lion faisant des lots, un cheval, une hyène fouillant dans les tombeaux, s'y nourrissant, dévorant et déchirant des cadavres, une coupe pleine de ciguë, un crocodile hideux, une huître en écaille, des gerbes de plantes vénéneuses et puantes, une touffe d'ivraie, un crapaud gonflé de venin, un baquet d'eau sale et croupie, des salamandres, des caméléons, des sirènes perfides à la voix enchanteresse et trompeuse, une marotte et ses grelots, des masques de théâtre, des vers à soie, la chauve-souris et les deux belettes, le charlatan, le fou qui vend la sagesse, le pédant coiffé du bonnet du

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roi Midas ; et cet animal immonde qui ne fait du bien qu'après sa mort, et sans lequel les gastronomes ne mangeraient point de dindes aux truffes, assis à la table des grands ; enfin, que sais-je, je n'aurais jamais fini, s'il fallait tout énumérer ; bref, m'apparûrent, en peinture et mises en action, presque toutes les fables d'Esope et de la Fontaine ; les caractères de Théophraste et ceux de la Bruyère en rébus ; les maximes de la Rochefoucault et de Vauvenargues en enluminures.

     L'espèce de tumulte occasionné par cette vision extraordinaire, et qui était aussi visible aux autres qu'à moi-même, excita un murmure sourd et longtemps prolongé, semblable au bruissement des flots agités de la mer qui se brisent sur les rivages, ou à celui des vents orageux courbant, en passant avec vitesse, la cime élevée et touffue des arbres d'une antique forêt ; je fus sur le point de me réveiller en sursaut, je crois même que je me retournai machinalement du côté droit sur le côté gauche, ce que je ne puis pas précisément assurer ; ce que je me rappelle très-bien, c'est que mon oreille encore frappée du chant mélodieux des cantiques, dont alternativement les Missionnaires entonnaient une strophe, que les hommes répétaient avec accompagnement de cors, bassons, trombones, serpens, trompettes, flûtes et hautbois, et que redisaient ensuite des voix de femmes douces, comme celles des Anges, accompagnées des sons ravissans des harpes, des lyres, des guitares, des luths et des mandolines ; dans l'espèce d'extase, où j'étais plongé,

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je sommeillai, peut-être, quelques instans, pendant lesquels je vous engage à faire de même ; s'il vous plaît de continuer et d'achever de me lire tout au long ; puisque, je me remis à rêver encore comme de plus belle ; si vous n'êtes pas déjà dans les bras de Morphée, ou par trop fatigué d'ennui, après une pose et quelques minutes de repos ; prenez une prise de tabac, soit par habitude, ou autrement ; éternuez ; toussez, crachez, mouchez-vous, et après ces précautions oratoires ; ami lecteur, lecteur bénévole, intrépide ou bienveillant lecteur, pour m'exprimer comme Scarron de burlesque mémoire, dans une des épîtres dédicatoires de son Virgile travesti ; si vous vous en sentez alors le courage, après avoir respiré un moment ; reprenons et suivez-moi.

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     L'ILLUSION falote, dont je viens de vous entretenir, était disparue, le calme et l'ordre étaient rétablis, et tout me semblait à peu près, comme il pourrait raisonnablement être ; on descendait les marches du calvaire, et déjà de tous côtés les vénérables pasteurs des campagnes à la tête de leur troupeau s'acheminaient en chantant les litanies des Saints ou de la Vierges. Les fidèles de cette ville croyaient reconduire processionnellement le clergé à leurs Eglises respectives ; mais il n'en fût pas ainsi, les Autorités civiles et militaires prennent le haut du pavé, et s'échelonnent suivant l'ordre indiqué pour les cérémonies, s'avançant au bruit d'une musique militaire et le son des tambours

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le long du boulevart St-Marlin, et dans cette belle allée de peupliers, que vous connaissez, le cortège se déploye ; le Maire, le Sous-Préfet, les membres du Tribunal, le conseil Municipal, les braves sur le sein desquels brillent la croix de Saint-Louis, de Saint-Ferdinand, ou l'étoile de la Légion d'Honneur, et l'on s'arrète au portail de M. Blondel, ancien Maire de cette ville, savant distingué ; deux valets de ville y faisant sentinelle en portant la hallebarde, un troisième frappe à la porte du pommeau de son épée, le portail s'ouvre des deux battans, et je vois s'avancer M. Danjou Duhamel, père, en habit marron, l'épée au côté, une canne de jonc à la main à pomme d'or, en beaux gants blancs, ayant sur la tête une perruque à frimas, perruque antique de juge à 36 marteaux, escorté des deux autres valets de ville en grand costume ; et accompagné de son fils Jacques et de son fils Roch ; quant à vous Benoît, je vous aperçois là bas qui jouiez de la grosse caisse.

     Aussitôt après que M. le Maire eut complimenté M. du Puits Hamel, pendant quelques minutes, le chapeau sous le bras et l'acte de donation à la main, il lui assigne la place d'honneur, et les tambours battent au champ ; et MM. James Duhamel, notaire, et Blondel se placent immédiatement à la suite, et l'on arrive ainsi dans la pièce dite du Séminaire, au milieu de laquelle s'élève un petit pavillon carré en toile cirée verte, au dessus duquel flotte le drapeau blanc fleurdelisé, où sont peintes les armoiries d'Avranches, qui sont :

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     D'azur au château d'argent, surmonté d'un Dauphin aussi d'argent, passant, accompagné de trois fleurs de lis de même, dont une en chef et deux au côté ; le château cotoyé de deux croissant d' argent, adossés.

     Alors, le secrétaire de la Mairie, dit à haute voix que :

     Par acte rédigé par M. James Duhamel et son collègue ; [1] M. Augustin-Jacques-Antoine-Gilles-Roch Danjou Duhamel, père, propriétaire, sieur du Puits Hamel, écuyer, etc... avait fait don de cette belle pièce de terre à la ville d'Avranches, pour servir d'emplacement à une nouvelle Eglise, presbytère et jardins du Curé ; Eglise dont la nécessité était généralement sentie, vu l'affluence des fidèles de tout rang, et leur assiduité maintenant aux offices divins ; vu aussi la population toujours croissante et l'agrandissement de cette ville vers ce côté, percé déjà de plusieurs rues nouvelles ; qu'en conséquence, par délibération de ce jour, M. le Maire avait, cru ne pouvoir mieux terminer cette journée, si pieusement commencée, qu'en venant faire placer par le donateur la première pierre d'un Temple, que la génération présente aurait, peut-être, le bonheur de voir s'élever ici à la gloire du très-haut, et que c'était sur le terrain même et conformément au même arrêté, que l'acte de donation allait être signé, non loin de l'endroit où en 588 St-Léodovarld, VIIIe Evêque d'Avranches, dédia une Eglise à St-Martin [2] ; Eglise, qu'on se souvient d'avoir vue subsister avant la révolution, et dont maintenant, il ne reste plus aucun vestige.

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     Dans ce moment M. le Maire présente l'acte en parchemin à signer à M. Danjou du Hamel, père, qui s'avance, ayant à sa droite son fils Roch, en grand'robe de juge de paix, ou d'ancien bailli, tenant la plume et l'écritoire, l'air épanoui, le visage rayonnant de joie, et son fils Jacques, à sa gauche, en habit de capitaine de Royal Soissonnais, tenant la poussière, la pierre et le marteau ; l'air martial ; mais laissant lire sur tout l'ensemble de sa physionomie, le contentement intérieur de son âme.

     Pendant que l'on dressait procès-verbal du tout, sur l'invitation de M. l'Ingénieur en chef, qui déroulait le devis, et le plan par lui tracé, je les vis se diriger vers le pavillon, dont je vous ai parlé, où il avait ménagé pour ces Messieurs et pour tous les habitans d'Avranches en général, une surprise des plus agréables qu'on puisse imaginer ; en effet, il y avait fait placer au milieu, sur une table ronde en citronnier, le plan, en relief de l'Eglise, jardins, presbytère et dépendances, travail sorti des mains de l'ingénieux le Normand, avantageusement connu par plusieurs autres ouvrages en ce genre ; mais qui étant dirigé par l'Ingénieur, s'était surpassé dans celui-ci, comme nous aurons bientôt occasion de nous en convaincre.

     Sur le frontispice de la principale entrée, on lisait ces mots en gros caractères : piété, bienfaisance, générosité, immortalité. La toile se soulève, deux rideaux de Damas cramoisi s'ouvrent et se trouvent artisternent rattachés avec des glands, des franges et des cordons d'or et de soie en forme de Dais,

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et à cet instant, je vois s'avancer l'homme le plus respectable, l'homme le plus vénérable de la ville d'Avranches ; oui, j'ose l'affirmer ici sans craindre de déplaire à personne, un homme qui a déjà vu passer au moins trois générations entières d'habitans de cette ville, le doyen d'âge de tous ceux qui assistaient à cette fête, et qui depuis quatre-vingt-dix ans fait chaque jour constamment du bien ; M. Richer, prêtre dans la 98e année de son âge, jouissant de toutes ses facultés intellectuelles, droit, beau, frais et vermeil, la tête ombragée de ses beaux cheveux blancs, ayant à ses côtés le Père Glorio, zélé Missionnaire, et M. Lesplu-Dupré, grand Vicaire général et digne pasteur de cette ville, assistés de MM. Guerin, médecin célèbre, et Hardy Des-Alleurs, habile chimiste, Boudent Godelinnière, heureux vieillard, qui se voit revivre dans la personne de ses deux fils, jouissant l'un et l'autre de places distinguées parmi leurs concitoyens, dont ils ont su si bien mériter la confiance et l'estime, admirables par leur pitié filiale pour leur père et leur concorde fraternelle, si bien secondés par leur soeur dans les doux soins qu'ils lui prodiguent. Bons parens, non jamais, vous ne trouverez dans des gendres, presque toujours avides d'héritages, de titres authentiques que la cupidité et l'ambition dévorent, la tendresse pure, simple et légitime d'un fils, dont ils ne cherchent que trop souvent avec astuce et sous des dehors trompeurs et feints à usurper les droits à votre amour ; puissent bientôt vos yeux se dessiler et venir lire dans mon coeur les sentimens vrais dont, il est

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et a sans cesse été constamment animé. Venez, oh ! Venez avec moi, mon père, ma mère, qui n'avez plus maintenant d'emploi ni de chez vous, dit-on ; près de moi, je vous croirai plus heureux ; surtout toi, ma tendre et bonne mère, plus infirme, plus incommodée encore que je ne le suis ; eh bien ! nous souffririons ensemble, et nous souffririons moins. Vous y étiez aussi M.-Dubuisson, conservateur actuel du jardin botanique, naturaliste distingué ; M. Marette en proie, depuis tant d'années aux douleurs de la goutte, mais toujours aimable et gai, malgré votre grand âge et vos infirmités, ainsi que plusieurs autres notables de cette ville.

     Aussitôt que M. Richer avec cette grâce, cette urbanité, cet air patriarchal eut bénit la pierre, les pièces de monnaie, et la plaque en bronze, où l'on avait gravé l'inscription rédigée en latin et en français, par M. Gilbert, principal actuel du collège, et c'est tout dire.

     Traduite aussi dans la langue de Platon et de Démosthène, par un jeune Grec, nommé Agathos, né sur le rocher d'Ithaque, patrie du sage Ulysse, échappé miraculeusement naguères aux désastres d'Ipsura et recueilli à bord d'un navire de commerce, sorti du port de Granville, appartenant au brave capitaine Ponée [3], qui s'est immortalisé sous les remparts de Cadix, par un mot digne d'un ancien Spartiate. Malheureux Hellène, après des prodiges de va-jour, tu as vu sous tes yeux immoler tes compatriotes,

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par milliers ; tes parens, tes amis impitoyablement massacrés par le glaive de l'ignare et cruel Musulman, en combattant pour la cause sacrée de la religion et de la liberté, sous l'étendard immortel de la croix, qui triomphera un jour, bientôt, je l'espère, par les mérites de Jesus-Christ, de cette ligue insensée d'une politique inhumaine et d'un machiavélisme honteux.

     On le vit, M. Richer, après un petit discours de circonstance improvisé, les larmes aux yeux, implorer pour tous les habitans d'Avranches, et de cette petite contrée dite de l'Avranchin, les grâces et les bénédictions du ciel, et ajouter tout ému : que lui désormais, comme le vieillard Siméon, il pouvait dans les transports d'allégresse, après avoir vu de ses propres yeux le temple dont on foulait le sol en ce moment, ne plus demander au Seigneur qu'il prolongeât son séjour sur la terre ; et il entonna d'une voix forte, comme celle de Sixte V, lors de son exaltation : Nunc dimittis servum tuum, Domine, in pace.-L'antienne : In manus tuas commendo spiritum meum, et le Te Deum ; l'attendrissement de tous les assistans ne pouvait être plus profond ; imaginez, s'il est possible le recueillement avec lequel on reçut, prosternés contre terre, la bénédiction du St Prêtre, de ce ministre du Seigneur, qui a passé presque cent ans sur cette terre d'exil, soupirant chaque jour après la vraie patrie. Les jeunes gens, chez qui tout sentiment de religion, toute sensibilité n'était pas éteinte, sentaient l'ascendant invincible qu'inspire l'aspect de l'homme vertueux, et que même dès ce monde, Dieu veut que la vieillesse soit la récompense ordinaire d'une vie utilement et sagement employée.

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     Puisse, bon vieillard, qui m'honorez de votre estime, votre coeur palpiter d'aise en lisant ces lignes ; c'est un hommage qui vous est bien dû, et dont j'ai déjà reçu la plus douce récompense par l'émotion délicieuse dont je me sens encore agité, et dont mon âme s'est comme enivrée en écrivant cette scène, que j'ai vu se réaliser pendant mon sommeil, sans pouvoir ici convenablement la décrire.

     En ce moment des fanfares éclatent dans les airs ; mais les vains applaudissemens de théâtre ne s'y firent point entendre, on était trop ému, trop pénétré pour battre des mains ; des soupirs, des sanglots étouffés, des larmes involontaires, voilà comme on applaudit à la vertu, à la vérité, à la vraie éloquence. Laissons au monde et à ses pompes les bravos bruyans et les vivat de commande.

     Les Ecclésiastiques s'étaient retirés vers le sanctuaire, suivis d'un petit nombre de pieux fidèles, en chantant l'Exaudiat, le psaume In exitu, etc. La pose de la première pierre faite, M. Blondel qui était là pour prendre en sa qualité d'historiographe du pays, note du jour lieu et heure, après le dernier coup de marteau, se tournant vers le bienfaiteur de la Ville et les Autorités, prononça ce discours en ces mots, ou à peu près.

Messieurs,

     Chargé en ce beau jour d'être votre organe, je viens avec vous célébrer et honorer la bienfaisance

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de M. Danjou Duhamel, père, sieur du Puits Hamel, écuyer, et en même temps provoquer la générosité de tous mes concitoyens ; puissé-je ne rien dire qui ne vous plaise, ou ne soit agréable à tous.

     J'ai pensé qu'il n'était pas hors de propos de vous rappeler qu'en 638, les frères Gervais et Protais, seigneurs de la Regnaudière, en la paroisse de Saint-Quentin, près Ducey [4], alliés à Judicaël, Roi de Bretagne, jetèrent les premiers fondemens de St-Gervais, première Eglise de cette ville, sous le règne du grand et puissant Roi Dagobert, étant ministre des Finances, ou son trésorier le grand et désintéressé St-Eloy, qui au rapport de l'histoire, n'avait ni chef ni sous-chef de bureau, ni armée de commis et employés à ses ordres, sans qu'on sache qu'il ait favorisé ou enrichi personne de sa famille, comme il est arrivé parfois et trop souvent dans les temps modernes ; son fidèle Oculi fut son seul collaborateur dans les grands travaux qu'il entreprît et acheva pour le Roi, son trône et l'autel. Qu'en 1200, St-Louis régnant, les chevaliers Pinchon, Croisés, rapportèrent de la Judée un des corps de ces enfans massacrés du temps du Roi Hérode [5], et élevèrent en l'honneur de St-Saturnin, martyrisé à Toulouse, la petite Eglise que nous avons encore dans nos murs, sur l'emplacement d'une chapelle, que la piété de nos pères avait dédiée aux Saints-Innocens. Et qu'en 1630, M. Demoui fit construire de ses propres deniers les arcades latérales du choeur de Notre-Dame des Champs en beau granite des Iles de Chausey ; et vous, Monsieur, vous jouissez,

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non pas en perspective, mais en quelque sorte en réalité de la vue de la future Eglise, dont vous venez de poser la pierre fondamentale. Fortuné vieillard, bon citoyen, elle sera mise sous la protection de Saint-Augustin, votre patron ; vous y voyez déjà sa statue près du maître autel, et de l'autre côté St-Donat, prénom de Madame votre épouse, plus puissant contre la foudre qu'un paratonnerre ; l'une des chapelles sera consacrée à St-Jacques, l'autre à St-Roch, patrons de MM. vos fils, ici présens ; grand St-Benoît, nous y verrons aussi un autel élevé à ta gloire, ainsi qu'à St-Antoine, et St-Gilles, vos autres puissans protecteurs, un service solemnel, une messe de requiem en faux-bourdon y sera chantée à pareil jour, pour le repos de votre âme, celle de Madame votre épouse décédée, et celles de tous vos ancêtres et descendans à perpétuité.

     Puisse cet acte de bienfaisance trouver parmi mes concitoyens de nombreux imitateurs ; puisse la générosité des habitans d'Avranches, de tous les assistans à cette auguste cérémonie, contribuer dès aujourd'hui puissamment par leurs largesses, à la prompte édification d'un temple au Seigneur ; et puissions-nous tous au printemps prochain, voir les premières assises s'élever hors de terre. Une souscription volontaire sera ouverte ; on se présentera au domicile de tout le monde, (et je souhaite que ce soit par l'entremise de MM. vos fils) ; on a déjà vu l'un des fils d'un bourgeois notable de cette ville, avec le zèlé Principal du collège, qui ne veut que le bien de la ville et de tout l'arrondissement,

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parcourir toutes les maisons, frapper à toutes les portes, en 1815, lorsqu'on eu l'espérance de voir le Diocèse d'Avranches rétabli ; dans des jours plus prospères, verrons-nous, notre bon Roi Charles X, daigner nous octroyer dans sa munificence, d'accord avec sa Sainteté Léon XII, un Evêché pour notre cité ; peut-être, un Évêque d'Avranches, dans quelques années, fera lui-même ici la dédicace d'une Eglise devenue Cathédrale, que nous n'aurions jamais eu l'espoir de voir s'élever dans nos murs, sans la piété, la générosité, la libéralité de M. Danjou Duhamel, Sr. du Puits Hamel, nom cher en ce moment à tous ses concitoyens, et qui ne sera prononcé qu'avec respect dans l'avenir, et célébré d'âge en âge jusque par nos arrières neveux.

     A peine avait-il prononcé ces derniers mots, qu'on voit s'élancer du milieu de la foule un individu en habit uniforme de garde des eaux et forêts, l'épée au côté, et un grand chapeau à la claque à la main, disant qu'il avait aussi lui un discours, une harangue, une proclamation, ou tout ce que l'on voudra à faire, et il s'écria aussitôt avec feu et de toute la force de ses poumons : action mémorable et qui perpétuéra à jamais la mémoire de tous les Danjou Duhamel Puits-Hameaux. Oui, mon Roi le saura et l'on imprimera, coûte qui coûte, mes paroles, le ministre me félicitéra, et je revienderai à Avranches, et non pas à Villédieu, veiller à la conservation des bois taillis et de haute futaie du Département de la Manche, rétabli dans mon emploi, comme en 1820, etc. Vous aurez déjà deviné que c'était le sieur Dumont-Fillon [6],

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qui parlait, et que l'hilarité de toutes l'assemblée était en ce moment portée à son comble ; on fut obligé de lui envoyer un huissier de service pour lui intimer l'ordre de se taire ; mais il se prit à braire encore plus haut ; on fut donc obligé de le menacer de le faire empoigner, s'il n'avait rien de mieux, ou de plus à propos à dire ; que ce n'était pas là un discours, ni le temps et le lieu d'entretenir de lui ou de ses mésavantures ; je voudrais que vous eussiez pu être témoin de son courroux ridicule et de toutes ses gesticulations, tel, il vous souvient peut-être de l'avoir vu se démener et s'agiter à sa fenêtre, lorsqu'il voulut pérorer et y déclamer un discours à l'occasion des fêtes données à la naissance du Duc de Bordeaux ; et qui valait bien tant d'autres fadaises, dont on fait gémir les presses même de la Capitale. Voyant s'approcher les gendarmes, dit : au moins, on ne m'empêchera jamais de crier : Vive Dieu ! vive la Religion ! vive Charles X ! vive Monseigneur le Duc de Bordeaux ! vive tous les Bourbons ! vive la ville d'Avran..... ! Un roulement des tambours lui coupa la parole, au milieu de bravos, d'applaudissemens et d'éclats de rire, qui ne cessèrent que quand la musique fit entendre les airs si chers à tous les Français de vive Henri IV ! Où peut on être mieux..... Abjurons toutes nos querelles ; jurons, jurons de maintenir nos droits, etc...

     O Sterne, Pope, Swist, Gesner, Ariost, Cervantes, Casti, il me faudrait quelques étincelles de votre esprit, votre sensibilité pour terminer ce qui me reste encore

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à peindre, à décrire ; mais, non ; soyons Français avant tout ; aimable Joui, ingénieux Picard, inspirez-moi, qu'on retrouve dans ces esquisses légères quelqu'uns de ces traits, qu'on ne se lasse jamais d'admirer dans vos tableaux variés presque à l'infini, qu'on sent cependant écrits de Verve, sous la dictée du génie, et dignes déjà de la postérité, dont la touche ferme et pleine de hardiesse et de vérité ne nuit en rien au brillant du coloris, à la pureté et aux grâces de la diction.

« Heureux, qui comme vous sait (dans ses écrits) d'une voix légère
« Passer du grave au doux, du plaisant au sévère ! »

     Le son éclatant des trompettes se fait entendre, et l'un des membres du Conseil municipal, pendant qu'on fait la quête, proclame à haute voix le nom des bienfaiteurs, ou de ces hommes qui ont illustré et honoré leur pays ; ainsi les noms à jamais révérés des Le Berriays, des Verdun de la Crenne, des Postels, des Richers, des Motets, des Henrys, des Tesnières de Brémesnil, etc., se firent entendre ; je passe ici sous silence le nom de ceux qui, jouissant encore de la clarté des cieux, trouveraient mauvais sans doute, que je révéllasse leurs bienfaits, par obéissance, je ménagerai donc leur modestie, laissant à leur conscience à les dédommager par ces jouissances ineffables que l'on éprouve après une bonne action. Plaisir vraiment divin de la vertu, qui toujours est à elle-même sa première, comme sa plus douce récompense.

     Ensuite le Commissaire de police annonça, que M. le Maire voulait bien permettre à tout le monde d'admirer

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pendant, quelques instans, le plan en relief déposé dans le pavillon ; qu'en conséquence vingt personnes y seraient admises à la fois ; dix hommes d'un côté, dix femmes de l'autre ; que les femmes entreraient par le couchant, et sortiraient par l'issue du midi ; les hommes seraient introduits par le levant et se retireraient par la porte du nord.

     A mon tour m'y voilà placé, et vu mon incommodité et la petitesse de ma taille, j'étais tout près de la table, appuyé dessus ; d'où je pouvais tout à mon aise, et sans offusquer personne, contempler pendant long-temps ce petit chef-d'oeuvre, qui réellement devint bientôt à mes yeux un véritable Panorama, tant l'illusion devint complète, et mon imagination active.

     J'y admirai d'abord l'Eglise bâtie en forme de collégiale, ou de cathédrale à bas-côtés, tribune aux orgues et choeur à peu près semblable à celui du Mont-St-Michel, surmonté d'un dôme, accompagné de tours élevées, dont deux carrées et la troisième sur le portail s'élançant en flèche ; l'ensemble d'une architecture mi-gothique, mi-moderne avec des vitraux antiques, tout autour du vaste choeur, d'un effet vraiment magique ; ornemens, statues, tableaux tout y était du meilleur goût et de la main des meilleurs Maîtres.

     Le presbytère était simple, mais spacieux, élégant et commode, convenablement meublé ; les jardins potager et fruitier sans bizarreries Anglaises, six grands carrés, deux tonnelles, un cabinet de verdure, une terrasse,

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une pièce d'eau au milieu, une serre-chauds et un fort joli Belvéder, d'où l'on pouvait jouir de la vue enchanteresse des environs d'Avranches, de tous les côtés de l'horison ; une cour pavée avec remises, etc., et le tout animé par de petites figures, que j'avais d'abord peu examinées, mais qui toutes représentaient ou se trouvaient rappeler à mon souvenir grand nombre de personnes que j'avais connues, ou qui avaient habité dans différens siècles la ville d'Avranches.

     Nepus VIIIe Evêque du temps de Clovis, en 511 ; le célèbre Lanfranc [7], Jean de Bayeux [8], auteur en 1062 des offices ecclésiastiques ; Louis de Bourbon, Robert de Cénalis [9], auteur de Re Gallicâ, Roger d'Aumont, Guillaume de Boislève, Turgis, François de Pericard [10], Evêques ; Froulay de Tessay, qui occupait le siège épiscopal d'Avranches, lors du passage de Madame de Sevigné en cette ville, se rendant aux Rochers ; l'illustre Huet [11], Charles de Vialart [12], César le Blanc, Durand de Missy, qui fit construire à ses dépens un vaste séminaire, dirigé par les pieux Eudistes, non loin d'ici ; mais dont il ne reste quasi maintenant plus pierre sur pierre. Enfin, M. de Belboeuf, dernier Evêque, mort sur la terre étrangère à Hampstead, près Londres, en 1808. Jacques Parrain, baron de Couture, auteur ; Jean Vitel, Guillaume Postel, Jean Pontas, Roupnel, Richer, Cerisier, littérateurs ; Hervé, jurisconsulte et auteur ; Louis de Godefroy de Ponthiou, qu'illustra son dévouement pour la famille Royale, en passant le pont de la Fère, en 1654 ; le brave Roger Valhubert, blessé mortellement au champ d'honneur,

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à la bataille d'Austerlitz ; le chevalier Des-Isles qui se dévoua à Nancy pour le salut des habitans, en couvrant de tout son corps un canon chargé à mitraille, et quantité d'autres ; émettant en moi-même le voeu de voir bientôt vos statues, vos bustes ou vos portraits, orner et décorer les places et les jardins publics, les bibliothèques et les lieux consacrés à l'étude.

     Saints Evêques d'Avranches, apôtres des Gaules, dès la fondation de la Monarchie ; en l'an 400, St Léonce prêchait l'évangile et faisait luire le flambeau de la foi dans ces contrées ; St-Sever, St-Gilles, St-Perpétue, pieux solitaires de Sici ; bienheureux St-Paterne, St-Senier, St-Pair et St-Gaud, Evêques ; St-Aubert, restaurateur et nouveau fondateur du Mont-St-Michel, au péril de la mer, en 708 ; depuis longtemps vous jouissez de la béatitude célestes, vos noms sont inscrits dans les légendes ; des monumens nombreux attestent en cent endroits différens que vous avez habités cette portion de la Neustrie, que tout ce pays vous fut cher autrefois ; on vous y implore, et du haut des cieux, vous ne cesserez de vous y intéresser jusqu'à la consommation des siècles. Vos miracles, vos révélations, les apparitions d'Anges qui venaient vous visiter, étaient peints sur les vitraux du sanctuaire et du dôme, ouvrages d'une savante main ; et dans la Sacristie un grand tableau, qu'on eût cru sorti du pinceau de le Gros, représentait une des scènes de cette célèbre journée, l'instant de la pose de la première pierre.

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     Pieuse demoiselle Audran, je vous vis dans la chapelle de la Vierge, entourée d'un nombre infini de saintes Carmélites, de ces bonnes filles qui vouent leur existence au Seigneur, et au service des pauvres malades dans nos campagnes, qui emploient même leurs heures de loisir à l'enseignement pénible des enfans de l'un et l'autre sexe ; M. Verdun de la Crenne vous contemplait avec satisfaction ; cet intrépide marin, et non moins valeureux guerrier, à son retour de ses longs et périlleux voyages, dota d'une rente perpétuelle de 1200 francs cette Association, et acquit par-là de nouveaux droits à la reconnaissance ; plus loin j'y aperçus les dames le Moine des Mares, Gerard du Bois Guerin, Romier, Tabouret, Dumanoir, Angot, Moulin, de Coëtelogon, dernière abbesse, et plusieurs autres en prières ; et vous M. Provost, avocat du Roi, à genoux devant l'image de St-Augustin, ayant sous le bras les ouvrages de Soanen, évêque de Senez, et à côté de vous les méditations sur l'évangile du grand Bossuet ; et ces MM. Dubouillon, Vivien, de Gaalon, de Villiers, de Chamouroux, etc., etc., etc.

     Charitable curé des Champs, vous m'y apparûtes prosterné au pied d'un tableau de l'Assomption de la sainte Vierge, lui adressant vos ferventes oraisons, près de vous un tronc de charité pour les pauvres, et à vos côtés un sac d'argent vide ; presque tous vos parens, vos amis, vos paroissiens, qui n'existent plus, vous entouraient : Prêtre Simard, Davy, Sanson et mille autres ; je vous y remarquai aussi M. Artur de la Villarmois, grand Doyen de la cathédrale d'Avranches,

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pendant près de cinquante-sept ans, fondateur des écoles des Frères de la doctrine chrétienne, ami des jeunes-gens studieux et leur procurant des moyens d'existence, ou des facilités pour faire et achever leurs études.

     Sensible, douce, aimable et bienfaisante Agathe Busnel ; jeune Duboissix, agréable Voisin, bonne Danjou Dulonguay, Dame Pilon du Miziel, Dlle. de Précey, etc... Docte et laborieux Cousin, docteur en Sorbonne, curé de St-Gervais ; les abbés, Fourni, Blondel, Laurent, Coupard et Chaigon ; les MM. le Venard, les deux le Landais, de St-Saturnin, les deux Lafosse, Barbot décédé en odeur de sainteté, ainsi que M. Dubois, curé de St-Jean de la Haize, supérieur des missions, regardé comme Saint après sa mort ; MM. Orvain, curé de Chavoy, le Boïneux, auteur d'une traduction nouvelle des Psaumes de David, le curé de St-Loup, mort évêque de Valences, le simple et savant Halais, et toi, Payen de Chavoy, qu'on a vu servir ton Dieu, devenu ministre des autels, comme tu servais ton Roi aux armées ; ainsi qu'un très-grand nombre d'autres ecclésiastiques et personnages de tout sexe et de tout âge, vous y étiez en méditation, les yeux fermés, jouissant déjà tous, je l'espère, dans l'éternité du repos des justes ; que la terre qui couvre vos cendres vous soit légère ! reposez en paix, ô vous tous, dont nous avons les exemples à suivre, les vertus à imiter, ou qui avez laissé un souvenir honorable ; je désirerais tous vous nommer ici ; mais recevez tous, et agréez au moins mon sincère et respectueux hommage !

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     Mes yeux ne pouvaient quitter l'enceinte de l'Eglise, où ils plongeaient avec un plaisir que je ne puis exprimer.

     Cependant mes regards se portèrent vers les personnes qui se donnaient depuis long-temps la peine de faire la quête ; c'étaient Madame Du Motet, mère, belle, comme je me souviens de l'avoir vue dans mon enfance, coiffée en cheveux à la mode de ce temps-là, en robe trainante et à longue queue, ce qui ajoutait encore quelque chose à son port majestueux ; M. le Colonel de Belprey lui donnait la main avec cet air aisé, ce ton de galanterie, qu'il avait puisé à la Cour du bon Roi Stanislas, et dans la fréquentation des Boufflers, des Parny, des Morellet, etc, l'élite de la bonne société ; suivis du révérend père Hilarion, portant la besace, où fréquemment, on voyait le Colonel vider la bourse pleine d'offrandes avec ce sourire fin et malin, que vous vous rappelerez bien sans doute.

     De l'autre côté, de celui, où je me trouvais placé, M. ***, av...[sic] donnait le bras à Madame la marquise de Coulibeuf, bienfaitrice de notre ville ; puisqu'on lui doit l'établissement de quatre soeurs de St-Vincent de Paul, pour lesquelles elle a assuré un fonds de 50,000 francs ; suivis du père Marabot, dernier capucin à Avranches, plus connu encore sous le nom de père Joseph, recevant dans son bissac le produit da la quête.

     Oublieux et distrait que je suis assez souvent, voilà-t-il pas qu'en me fouillant, je découvris que je n'avais rien dans ma bourse, ce qui m'arrive

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assez fréquemment ; néanmoins la rougeur me montait jusqu'aux oreilles, en songeant que je n'allais pouvoir en rien y contribuer ; mon amour-propre en souffrait cruellement, je vous assure que je n'étais pas hogu ; passez-moi cette expression du pays ; je craignis donc qu'on ne me chassât de-là comme un gueux, hélas ! j'étais tout Evêque d'Avranches, quand par le plus grand hasard du monde, je retrouve au fond de mon gousset, où je faisais une itérative et scrupuleuse perquisition, un Napoléon de vingt francs ; somme beaucoup trop considérable à donner pour moi, chétif et misérable Receveur d'Hôpital, ce qui me chagrinait ; car le quart d'heure de Rablais approchait ; après mûre délibération, voyant qu'il fallait opter, je me déterminai à me défaire de l'usurpateur, et à le mettre dans le corbillon de Mme. de Coulibeuf ; ainsi sous ce rapport là, plus tranquille d'esprit, mon parti étant pris, je me rapprochai tout doucement de la table, d'où je cherchais peu d'instans auparavant à m'esquiver clandestinement, et remettant mes conserves, je me mis de nouveau à observer.

     Mes yeux se portèrent dans les jardins du presbytère, bien capables de fixer aussi mon attention ; c'est donc avec un nouvel étonnement, une surprise nouvelle, que j'y découvris des allées spacieuses, bien sablées, des carrés, ou compartimens remplis de plantes potagères et de légumes de toute espèce ; les plates-bandes, ornées de fleurs, des arbres fruitiers en quenouille et en espalier, chargés de fruits, peints et imités en cire et en miniature d'une vérité inimaginable ;

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tels, nous les avons vus cette Automne suspendus aux arbres de nos jardins, ou dans nos vergers ; l'artiste avait su y renfermer la collection entière des fruits peints et dessinés avec tant d'art et de soins par Réné Le Berriays, dans son ouvrage, intitulé Pomone Française, ou traité des Arbres fruitiers. Je l'y vis mon illustre bienfaiteur, mon parent, mon meilleur ami, environné d'un groupe de savans et d'amateurs, auxquels il démontrait l'art de greffer, de tailler les arbres, et enseignait à propager les bonnes variétés, qui grâce à lui se sont répendues avec une profusion vraiment étonnante dans tout ce petit canton, si propre à leur culture, qu'on peut hardiment l'appeler du nom de petite Touraine de la Basse-Normandie ; M. Tesnière De Brémesnil semblait le consulter pour l'amélioration du jardin des plantes, pour l'établissement d'une pépinière en cette ville, si utile pour la propagation des arbres forestiers et d'ornement ; lui faire part de ses projets par rapport à la Bibliothèque, au Collège, sur les nouvelles routes à faire, les nouvelles rues à percer ; et quelle direction, il était plus convenable et plus agréable, en même temps, de leur donner etc., toujours dans l'intérêt général de tous, ou dans les vues d'embellissement de notre charmante petite Ville, pour laquelle, hélas ! il n'a que trop peu vécu. On aurait imaginé le voir aussi l'interroger sur ses souvenirs, et en prendre note pour l'ouvrage in-édit, qu'il avait composé sur la ville et les environs d'Avranches ; M. le Court, Imprimeur, homme de mérite, et son ami, tenait déjà à sa main le manuscrit,

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qu'il avait tant souhaité, je le sais pertinemment, voir sortir gratuitement de ses presses ; MM. du Gardin, Cerisier, Manget et Lengevin, peintre et professeurs à l'école Centrale du Département de la Manche, qui a été si florissante pendant quelques années dans notre ville d'Avranches, et qui, je m'en souviendrai toujours avec gratitude, m'ont prodigué leurs soins, leurs conseils et leurs savantes leçons, je vous y voyais converser ensemble.

     A quelque distance de-là sous des berceaux de feuillage erraient plusieurs femmes intéressantes : l'adroite de Montecot, appuyée sur l'épaule de sa belle Constance, qu'elle idolâtrait ; la douce de Montitier, la gaie de Clinchant, l'aimable de Codeville, la spirituelle d'Isigny, et son fils qui donnait déjà de si grandes espérances ; la courageuse et fine Danjou Beausauldre, l'amie de l'infortuné Comte de Frotté, si attachée, si dévouée à son Roi et à ses Princes légitimes ; tandis qu'un essaim folâtre de jeunes beautés cueillait des fleurs, on se promenait avec une troupe de jeunes gens brillans de jeunesse et de santé, parmi lesquels je revoyais mes amis d'enfance et mes camarades de collège, Joseph Frain, Ste-Marie, Cherbonel, Romain Provost, Gilberdière, Georges, av., Dubois, Aug. Barenton et beaucoup d'autres ; mais nul ne l'emportait sur toi, ô Fortuné Blondel, dont les talens précoces et variés avaient déjà toute la maturité des années, pourquoi faut-il que la faux de la mort soit venue te moissonner à la fleur de tes ans, t'enlever à tes parens, à tes amis, te ravir à la société dont tu faisais les charmes ? 

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     Plus loin sur le bord de la pièce d'eau, j'y crus voir M. Gauquelin, parlant avec feu et énergie, soit qu'il plaidât la cause des malheureux, dont il se déclara toujours généreusement le défenseur officieux, soit qu'il racontât une de ces mille et une histoires pour rire, qu'il savait si bien en les narrant rendre d'un effet dramatique ; tous ses nombreux auditeurs semblaient l'applaudir, tous au moins avaient la gaieté peinte sur le visage ; entr'eux, je distinguai ces MM. Pinot, Morins, les le Thimoniers, Grimbot, Becquet, Yvon, Maillard, Noslières, Rioult, Dubois, Bécherel, Auvray, Voisin et son ami Ozenne, Dubuisson, les Muriel, Cordoën, Louvel, Fleuri, Ebrard, Foucher, Desfontaines, le Hurey, etc., et sur la terrasse le Général Quesnel, parlant tactique, combats, art militaire, au milieu d'un cercle de jeunes guerriers, tous morts en Héros pour la patrie ; tous l'écoutaient en silence, comme un Général en chef donnant l'ordre la veille d'une grand' bataille.

     O toi ! mon frère, mon cher Hugues, qui, mutilé, couvert d'honorables blessures, revenais des bords glacés du fatal Borysthène, je t'y vis pour la dernière fois, tournant un regard triste, vers les lieux qui t'avaient vu naître, recommander ton ame à Dieu, et rendant le dernier soupir penser à moi, à ton pays, et surtout à ta tendre mère... adieu ! sois heureux ! je ne te reverrai plus... En ce moment mes larmes coulèrent en abondance, un nuage épais dérobait tout à ma vue ; dans mon délire, je crois voir

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accourir, pour me consoler, comme tant de fois dans mon enfance, je l'ai vue pleine de trouble et d'effroi accourir à mes cris, se précipiter au bruit de mes sanglots, ma pauvre, bonne grand'maman, me consolant et m'abusant par de vaines promesses, qui partaient toutes de son coeur, et qu'elle a tant désiré voir s'effectuer ; mais que l'avide cupidité lui a toujours empêché de réaliser jamais ; que tes derniers jours ont dû être remplis d'amertumes et d'inutiles regrets ! j'étais, et je devais être loin de toi... après... pardonne, ô ! pardonne à celui que tu as reçu dans tes bras, nommé, tenu sur les fonds sacrés du baptême ; non, je ne t'oublie pas.

     Pendant que ces pensées agitaient mon coeur, j'ai vu mon bienfaiteur René Le Berriays, devenu tout- à-coup de grandeur naturelle, s'écrier avec l'accent de l'indignation la plus marquée, en frappant un grand coup sur le volume de ses dessins et le manuscrit qui m'ont été soustraits. « Pauvre Auguste ! de mon vivant même, et à mon insu... les ingrats ! ils te les ont ravis, ces dons de l'amitié : auri sacra fames ! ... Courage, bon ami, le temps des épreuves s'abrège, tu me rejoindras en peu ; mais auparavant, il te sera donné dans ta reconnaissance de répandre quelques fleurs sur ma tombe. » II dit, et comme une ombre légère, il s'évanouit et disparaît.

     Un bruit souterrain et sourd, comme de chariots roulant avec vitesse dans l'éloignement, frappe mon oreille ; j'entends murmurer confusément tout

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alentour, les uns disent : voilà du côté de la Cocarde, ou du Ragotin, M... qui arrive avec une charretée d'argent, d'autres non : ce sont de jeunes Seigneurs Anglais, ou quelqu'étourdis d'ici en goguette, qu'on voit venir sur la route de Pontorson en voitures, ou à cheval à bride abattue. Bientôt on crie de toute part : gare, gare ; arrête, arrête !... Plusieurs noms volent de bouche en bouche ; à celui du seul héritier de sa fortune et de son nom ; je crus voir l'image d'un bon père s'agiter, faire quelques pas et prononcer avec attendrissement ces mots : ô mon fils !... ses deux mains se porter vers son front, et sa tête s'incliner avec douleur sur sa poitrine.... à l'instant une biche et son faon, que poursuivent des lévriers, passent à ma vue avec la rapidité de l'éclair ; des aboîmens d'une meute de chiens dans le lointain, et le son des cors de chasse se fait entendre ; des piqueurs se rangent, des chevaux galopent, et un énorme sanglier paraît ; chacun songe à soi, on se pousse, on se heurte, on se foule ; la terreur est portée au dernier point ; cependant, le tumulte, le trouble, l'effroi augmente et redouble encore, tout semble à mes yeux rentrer dans le chaos ; la terre tremble sous mes pas, les arbres, les pans de murs, les îles de maisons fuient devant moi, comme en quittant le port sur un vaisseau cinglant à pleines voiles, on voit les quais, les rivages, les fortifications, les rochers, les hautes tours se confondre ; au milieu du bruissement des flots et aux cris des Nautonniers, que menace à l'horison une affreuse tempête, et qui se hâtent de partir, dans l'espérance de gagner la haute mer,

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avant que la tourmente arrive ; incertain, si je respire encore ; je me réveille, enfin, plein d'émotions diverses ; mais profondes.


Notes

[1] J'avais vraiment vu en songe un riche propriétaire de celle ville, homme estimable sous plusieurs rapports, faire don d'une pièce de terre à la ville d'Avranches, accompagné de ses fils ; et j'avais cru sans inconvénient pouvoir mettre dans mon écrit son nom et ses prénoms et ceux de MM. ses Fils ; sans plus manquer de respect à son égard, qu'envers les autres personnes au milieu desquelles, il m'apparaissait, et qui ne s'en sont nullement formalisées ; au surplus, par déférence pour trois habitans de cette ville, à l'estime desquels, je mets le plus grand prix, et non pas à cause d'une scène qui s'est passée en leur présence entre son fils aîné et moi, auquel certainement, je n'avais pas manqué, je me suis empressé, cédant à leur invitation d'effacer bénévolement leur nom et prénoms, dont absolument, je n'avais pas besoin, et fait revivre par fiction, en commettant un léger anachronisme un de mes ancêtres et ses enfans, qui de leur vivant eussent été bien aise, sans doute, de coopérer à un acte de générosité et de bienfaisance autrement même qu'en rêve ; en effet, le dévouement des Danjou, des Richer, des Duhamel pour leurs semblables est notoire ici, j'en pourrais citer des traits qui seraient à honneur à leur mémoire ; qu'on se rappelle entr'autres ces MM. Danjou, si favorisés des dons de la nature, et en même temps doués des qualités du coeur ; on les a vus mainte fois voler au secours dans les incendies, ou se précipiter tout habillés dans l'eau, n'importe dans quelle saison de l'année, et avoir le bonheur de sauver à la nage plusieurs fois des malheureux qui se noyaient. [retour]

[2] « En ce temps on transportait les reliques des Saints en divers lieux, afin que vn chacun eust la liberté de leur rendre l'honneur qui leur était deu ; c'est pourquoy St-Léodovald, Evêque d'Avranches, désirant avoir la satisfaction

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de voir reposer en son Eglise la chasse de St-Martin ; ce qu'ayant obtenu, il sortit hors la ville pour aller au devant ; or, comme il fut à l'entrée du faubourg, étant encore cependant dans le désert, il se rencontra un pauvre paralytique, qu'on portait entre les bras, on lui permit de baiser le voile qui couvrait le reliquaire, l'ayant fait avec foy, il se trouva sain et guéri. Ou a fait bâtir une Eglise à Dieu, sous l'invocation de St-Martin, au lieu du miracle, dit à présent St-Martin des Champs. »
Hist. chron. des Evêques d'Avranches, page 8
.
Voilà ce qu'une pieuse tradition conservait pour justifier le placement de l'Eglise à l'extrémité de la paroisse. [retour]

[3] « Je ne vous entends pas, je ne puis vous comprendre, impossible, dites-vous, impossible : ce mot n'est pas Français, répond le brave Ponée aux fiers Espagnols, qu'étonne l'audace Française lors du bonbardement de Cadix. Ses habiles manoeuvres, son sang froid et son intrépidité contribuèrent beaucoup à la prise du Fort Sancti-Petri ; aussi, son Altesse Royale Monseigneur, Duc d'Angoulême, en le nommant Capitaine de première classe et officier de la Légion d'Honneur, voulut que le vaisseau le Centaure à bord duquel il était, portât dorénavant le nom de Sancti-Petri. Voyez les journaux du temps et les rapports officiels du Contre-Amiral des Rotours et du capitaine Duperré, insérés dans le Moniteur du 3 Octobre 1823, et les Ordonnances des 2e, 26 et 30 Septembre 1823. [retour]

[4] On y voit encore le château des Mongomeri, bâti sous Henri II, avec le tombeau en marbre noir de Gabriël de Mongomeri, l'un d'eux, avec cette épitaphe :
Hoc Mongomericum sub marmore, cerne, viator,
Si tamen, hîc virtus tanta latere potest ;
Non unâ hoec tellus tam grandem continet umbram,
Hanc in corde suo Gallia rota gerit.

Notice hist. de M. Blondel, p.156.
Un assez mauvais tableau, placé sur un trumeau de la cheminée d'une des salles, représente un des Mongomeri, l'épée à la main, ordonnant le sac, l'embrâsement de Pontorson et le massacre de tous les habitans : on voit au dessus des remparts s'élever des tourbillons

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de flammes et de fumée. Il avait pris dans sa joie farouche pour devise ces mots : Marte, non fortunâ. Ils y sont sculptés en lettres d'or au dessus, dans un espèce de petit cadre ; ces tyrans, en effet, ne reconnaissaient d'autres droits que celui du glaive ; ils exercèrent en différens siècles dans ces fertiles et paisibles contrées d'affreux ravages. -Artur, Duc de Bretagne, en 1205, prit d'assaut la ville d'Avranches qui fut livrée au pillage et à toutes les horreurs d'une soldatesque effrénée, la garnison entière passée au fil de l'épée, et les fortifications détruites ; elles furent peu de temps après rétablies par St-Louis. [retour]

[5]  « Les hérétiques sacramentaires se jetèrent impunément dans les Eglises particulières, où ils ne laissèrent rien de précieux, ny de saint, et comme s'ils avaient voulu ajouter quelque chose à la cruauté d'Hérode, ils jetèrent dedans le feu le corps d'un des innocens, qui était conservé à St-Saturnin d'Avranches, plusieurs prêtres, religieux et même un abbé furent immolés à leur fureur l'an 1573. » Catalogue des Evêques d'Avranches, par Nicole, p. 85. [retour]

[6] Monfillon à l'auteur d'un Rêve ; c'est ce qu'il y a de passable dans celte misérable pièce de vers, si l'on peut donner ce nom, sans le profaner, à un tissu de grossièretés et d'ordures mal rimées, ce qui prouve qu'il ne suffit pas d'avoir une idée tant soit peu heureuse, il faut encore savoir la féconder et en tirer parti, souvent on n'est ni méchant, ni mordant avec l'intention la plus positive de l'être ; on montre le bout de l'oreille, on crache en haut, puis voilà tout ; car le sot, qui veut avoir des prétentions à l'esprit, finit toujours par être baffoué :

« Ne forçons point notre talent ;
« Nous ne ferions rien avec grâce»

Et le reste de la fable charmante de la Fontaine, intitulée : l'Ane et le petit Chien, Liv. IV, fab. V

Pauvre du Montfillon, ou gens pour toi ; tu es encore plus pitoyable en vers qu'en prose ; on a vu quelquefois des hommes de lettres prendre le nom d'un individu perdu de ridicules, ou devenu fameux par

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quelques lourdes sottises, et qui se sont amusés à le faire parler convenablement, on le sait ; mais un trait, au moins, décelait l'art et la malice que rachetaient, soit les licences de l'imagination ou les grâces du style ; quant au plat âne qui emprunte lâchement le lien pour invectiver, il n'a rien qui puisse le sauver de l'épithète de méchante bête ; pour qu'on en juge, on trouvera la pièce en question au derrière de la dernière page ; on l'y a mise là sous la main, au besoin, et pour la commodité des curieux. [retour]

[7]  L'abbaye d'Avranches, dont les bâtimens subsistent encore et servent de casernes, jouissait d'une certaine célébrité ; puisque le fameux Guillaume le Conquérant y fit mettre ses deux filles ; elle était en ce temps-là sous la protection de Ste-Anne ; depuis la réunion de l'Abbaye de Mouton à celle de cette ville, en 1698, elle passa sous la régie de St-Benoît, sans cesser néanmoins d'être une maison d'éducation pour les jeunes Demoiselles, ou de refuge pour les personnes âgées.
Le célèbre Lanfranc, venu d'Italie,vers l'an 1070, avait établi à Avranches, avec ses Disciples, une Ecole ; mais Guillaume, après la conquête de l'Anglelerre, ayant connu et fréquenté ce grand homme à Avranches, pour l'avoir plus près de lui, ou voulant dignement récompenser son mérite, le nomma à l'Archevêché de Cantorbery.
En 1069, Serlon et Renoult, abbés du Mont-Saint-Michel, avaient donné à Guillaume le Conquérant six vaisseaux équipés. [retour]

[8] Henri 1er, à la sollicitation de Jean de Bayeux, Evêque d'Avranches, promu à l'Archevêché de Rouen, et Hugues, fils de Richard, Vicomte d'Avranches, jetèrent les premiers fondemens, en 1100 ou 1080, d'une nouvelle Cathédrale, achevée en 1121 et dédiée à Saint-André, le 17 Septembre ; il paraît donc qu'on n'employa guères que 42 années à sa construction. Elle a été totalement détruite en 1810.
On y voit encore la pierre où s'agenouilla en 1172, le 27 Septembre, Henri II, Roi d'Angleterre, pour y recevoir l'absolution ; il y a dessus un calice gravé. [retour]

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« On montre encore en dehors de là porte Saint-André, une pierre sur laquelle il y a un calice gravé, qui est celle sur laquelle ce Roi se prosterna par deux fois. » Extrait de Nicole, curé de Carnet, p. 45. Avant la révolution un tableau placé dans la Chapelle St-Georges, représentait ce fait ; on y voyait ce prince en chemise, la corde au cou, à genou, recevoir la fustigation des mains des légats du Pape, et un Ange apportant du ciel son absolution de l'assassinat de Thomas à Becquet, Archevêque de Cantorbery.

[9] En 1532, Robert de Cénalis, prélat vertueux, savant et érudit, est obligé de quitter le siège d'Avranches, parce qu'il prêchait et instruisait trop souvent ses chanoines qui prétendirent, qu'il n'appartenait qu'aux moines de faire des sermons, Homélies, etc., et non pas à des Evêques ; ils lui suscitèrent mille tracasseries, l'abreuvèrent de tant de désagrémens, qu'il sollicita et obtint son changement ; et ce qu'on aura peine à croire, ces mêmes Chanoines firent promettre à son successeur Antoine le Cirier, qu'il ne prêcherait point et n'ennuierait point son Chapitre par ses instructions ; il leur tint parole ; car il n'est venu que deux fois dans son diocèse, dans l'espace de plus de quinze ans, qu'il fut Evêque d'Avranches ; mais bientôt la bonté de Dieu se lasse, car il faut bien convenir que la Divinité intervient et se mêle un tant soit peu des affaires de ce bas monde ; malgré les blasphêmes contre la Providence, vomis par d'audacieux écrivains de nos jours ; la peste ravage ces contrées, l'ignorance, l'orgueil, la brutalité des Seigneurs les ensanglante ; la famine y exerce toutes ses horreurs.

Sous Henri III, pendant les guerres civiles du Protestantisme, les Mongomeri prennent et pillent Avranches, le Mont-Saint-Michel, enlèvent et profanent les reliques de la Cathédrale.
« En 1552, ils brûlèrent les vénérables ossemens de St-Senier, avec quatre autres châsses et saintes reliques, comme il se voit par le procès-verbal qui en fut fait, et qui est aux archives de la même Eglise. » Catalogue, page 7. S'emparent des vases sacrés, de toute l'argenterie des Eglises, brisent et mutilent les statues, brûlent et déchirent les tableaux ; la rue pendante est réduite en cendres.

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En 1591, le Duc de Montpensier, assiègea la ville d'Avranches, pour la soumettre au bon Roi Henri IV ; pendant 60 jours, la brêche est ouverte du côté da la platte-forme ; la salle du synode est détruite ; l'Evêché et la Cathédrale sont endommagés ; l'Évêque en personne, François de Pericard y fait des prodiges de valeur, son frère Adoart, gouverneur de la citadelle, ayant été tué sur la brèche à ses côtés.

En 1597, la rue des Trois-Rois est brûlée ; des inondations, des vexations de toute espèce affligent en ces temps-là l'Avranchin et toute la France.

Sous Louis XIII, en 1639, le 15 Juillet, des femmes crèvent les yeux à un nommé Poupinel, envoyé pour lever des impôts, et enregistrer les édits bursaux et l'assassinent près le portail d'Oldbîche, vis-à-vis le jardin actuel des Plantes ; traînent inhumainement son cadavre près Rouffigny, où avant la révolution il y avait un mail et un jeu de boules ; et il expire enfin au plantis près Changeon.

Les va-nu-pieds, organisés en compagnies parcourent les campagnes, pillent, égorgent, rançonnent et commettent mille désordres ; le Roi envoie le Maréchal de Gassion avec une armée ; il s'y conduit en chef de brigand ; il campe à St-Poix ; le 30 Novembre 1639, il paraît sur les hauteurs de la bruyère au Bovin, où est maintenant un Télégraphe ; détache M. de Tourville avec un gros de Cavalerie sur les grèves du Mont-Saint-Michel, où serpentent les rivières de la Scée, de la Selune et du Coësnon, afin de couper toute retraite aux rebelles et les abîmer dans les sables mouvans, ou lisses profondes et perfides qui s'y trouvent ; ils s'étaient retranchés et fortifiés à la Croix des Perrières, leurs redoutes sont relevées de vive force, quoique défendues avec courage ; un Le Plé, du Val-Saint-Paire, tue de sa propre main le Marquis de Courtaumer, 8 ou 10 officiers et autant de soldats ; ou ne pénètre dans le faubourg qu'à l'entrée de la nuit ; on se bat avec opiniâtreté

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et rage de rue en rue ; un horrible carnage a lieu aux environs de l'Eglise St-Gervais ; on entre dans la Ville ; massacre affreux des habitans de tout sexe et de tout âge à la lueur des flambeaux ; incendies, pillage, horreurs de toute espèce commises par Gassion et ses soldats vainqueurs ; après même la soumission d'Avranches ; tous ceux qui sont pris les armes à la main, soit dans la ville, soit dispersés dans les campagnes, sont pendus aux arbres du Promenoir, abbatus en 1757, et leurs cadavres jetés pêle-mêle dans les fossés et souterrains du château ; en 1823, quand on a baissé le Promenoir, on a retrouvé quantité d'ossemens et quelques tombeaux ; probablement ceux des soldats ou officiers de Gassion, morts dans la citadelle des suites de leurs blessures, ou des personnes auxquelles on aura refusé les honneurs de la sépulture ; cependant, le Cardinal de Richelieu le félicite sur sa conduite ; on juge les séditieux, 9 sont rompus vifs, 17 pendus, 35 condamnés aux galères, 42 bannis à perpétuité, leurs biens confisqués, 16 au jugement desquels il eut sursis et 4 mandés pour être admonétés par la Poterie ; en 1640, Louis XIII accorde enfin des lettres de grâces. [retour]

[10] F.-Jean Boucault établit, en 1601, à Notre-Dame des Champs la Confrèrie du Rosaire ; François de Pericard réforme et fait réimprimer le bréviaire, missel et rituel du Diocèse, et « l'an 1618, ce Prélat, le 15 de Juillet, reçeut en sa ville d'Avranches les Capucins, dont il dédia l'Eglise ; ce fut lui aussi qui y reçeut les Religieuses Bénédictines au lieu où elles sont présentement. »
Catalogue des Evêques d'Avranches, par M. Julien Nicole, curé de Carnet, édition de 1669, page 89.
« L'ancien couvent des Capucins est maintenant occupé par des Dames Religieuses qui donnent l'instruction à leurs pensionnaires, à beaucoup de jeunes externes, et gratuitement aux indigentes. » Notice de M. Blondel, page 15. [retour]

[11] En 1777, Nicolas Nervet donne 28 volume, collection des oeuvres de l'illustre Huet, Evêque d'Avranches. Je les ai vus à la bibliothèque da la ville,

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dans le temps de l'Ecole centrale, où ils étaient conservés avec soin, comme ils le méritaient, par M. Lesplu-Dupré, alors bibliothécaire, homme estimable et instruit, mort Procureur du Roi près le Tribunal civil d'Avranches, en 1819. [retour]

[12] Charles de Vialart, originaire de Paris, Evéque d'Avranches, en 1640, oncle du célèbre Félix de Vialart, Evêque et Comte de Châlons, ne fut Evêque que peu de temps ; voici textuellement l'éloge qu'en fait Nicole, curé de Carnet, déjà cité, catalogue des Evêques d'Avranches, page 94 et 95. « II administrait la parole de Dieu et les Sacremens avec une édification admirable. Il visita presque tout son Diocèse de la façon de St-Charles, allant par les paroisses avec une bonne compagnie d'Ecclésiastiques, des plus zélés et des plus capables, pour entendre les confessions générales, et faire l'instruction au peuple ; il montait en chaire luy-même pour les enseigner à se confesser et communier, puis célébrait la sainte messe, et donnait la communion ; il assemblait souvent les Ecclésiastiques de la ville et des environs, afin de conférer avec eux, et leur apprendre les fonctions de leur ministère, et leur enseignait les vertus propres à leur profession ; faisait faire les exercices de dix jours à ses frais dans son Palais épiscopal à tous les Ordinans ; il avait une grande tendresse pour les orphelins, pour les vieux et les malades, il leur faisait l'aumône largement, pendant qu'il faisait une infinité de belles actions, la mort envieuse du bonheur que possédait le Diocèse d'Avranches, en possédant un si bon Pasteur, nous le ravit l'an 52e de son âge, la 2e de son Episcopat et de notre salut, 1644 ; le 15 Septembre, il mourut d'une fièvre qui le travailla sans cesse 30 jours, et qui le prit le jour de l'Assomption de la Vierge, comme il finissait la messe solennelle ; il était très-savant, il a écrit un Livre intitulé : la Géographie sacrée, un autre nommé l'Histoire Ecclésiastique, un autre auquel il a donné le nom de Tableau de l'éloquence Française. Après sa mort, MM. les Doyens et Chanoines ensevelirent son corps bien solennellement

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dedans le choeur de la Cathédrale, proche le haut autel, devant le Saint-Sacrement ; il mourut au château du Parc, où il s'était fait porter du commencement de sa maladie : son coeur fut porté au Monastère de Saint-Bernard des pères Feuillans de Paris, et inhumé au milieu du chapitre, où il avait souvent présidé en qualité de prieur, de provincial et de général ; quelqu'un de ses Religieux lui adresse cette épitaphe :

« Hoc proesul celebris jacet sepulcro,
« Aut ut verius, eloquar viator ;
«Ejus pars minor hoc jacet tumulo ;
« Nam major super astra volavit. »
.

« Toy qui porte icy tes pas
« Près de cette tombe close.
« Je te prie ne croy pas
« Que Vialart y repose,
« Un si grand homme de Dieu,
« N'est pas en si petit lieu. »

Ne croirait-on pas qu'en 1669, le bon curé de Carnet traçait trait pour trait le portrait du digne et vénérable Prélat qui occupe aujourd'hui le Siège épiscopal de Coutances, auquel depuis 1789 s'est trouvé réuni le Diocèse d'Avranches, je veux parler de Monseigneur Dupont Poursat, frère du Général et Comte Dupont ; quel parallèle ne pourrait-on pas établir entre ces deux bons Evêques, jusqu'à ces mots : la mort nous le ravit à la 52e année de son âge.

Puisse le Seigneur dans sa miséricorde, nous le conserver encore bien des années à la tête de son troupeau, qu'il instruit et édifie journellement par son exemple et ses vertus, parce qu'en tout temps comme en tous lieux les hommes de bien se ressemblent. [retour]

FIN.

ASSAUT DES DEUX INCONNUS

ou

Epître à Aug. BARENTON,
contre l'anonyme qui lui a adressé la pièce intitulée :
Monfillon, à l'Auteur d'un Rêve.

 

J'ai vu, cher Barenton, cet insipide ouvrage,
De mots sales et bas, triste et sot assemblage ;
L'auteur en tapinois, sous un nom emprunté
Y fait briller l'esprit d'un Poëte crotté ;
II se dit Monfillon, oh ! quelle effronterie ?
Quels sentimens abjects et quelle fourberie,
Va, pour s'approprier le nom de Monfillon ;
Puisse se sobriquet s'attacher à son nom.
Monfillon voudrait-il se démonter la tête
Pour ourdir le tissu d'un compliment si bête ?
Simple, honnête et sans fard ; non je ne doute point,
Qu'il n'eût jamais voulu s'avilir à ce point ;
Ce pauvre rimailleur, par sa pauvre satire,
Te donne à ses dépens un beau sujet de rire,
Et jamais tes écrits ne peuvent te venger,
Mieux que le plat auteur qui voulut t'outrager.
Qu'entend-il par ces mots de brague et d'entourage ?
Est-ce du vieux Gaulois ? quel étrange langage !
De bastonnade encor un Poëte jamais
Ne parle, il sait répondre et repousser les traits.

[p. 56]

De son profond savoir, épreuve longue et rude,
Deux grands mois, jour et nuit de travail et d'étude,
II passe à ce chef-d'oeuvre et fait un Hiatus ;
D'après ses grands talens, juge de ses vertus !
Ce crapaud d'Hélicon, que la rage dévore,
Dans sa critique informe, ose te dire encore
Qu'un ouvrage applaudi te mit en mauvais cas ;
Eh ! dis-moi donc comment et dans quel embarras ?
Mais ce nouveau la Serre en sa fureur extrême,
En voulant t'accabler s'anéantit lui-même :
II renonce à la gloire, il déguise son nom,
Sous le nom immortel du fameux Monfillon.
Pour répendre ses vers sans honte et sans reproche,
II faut furtivement qu'il les glisse en la poche ;
De te les présenter, s'il n'a pas eu le front,
II craignait d'éprouver le malheur d'un affront,
« II vaut mieux, a-t-il dit, récourir à la poste,
Et par-là m'éviter le blâme et la riposte ;
Je dois par ce moyen bien que lâche, mais sûr,
Pousser mon ennemi jusqu'au pied du mur. »
Mais toi, resteras-tu dans un morne silence,
Quand de t'invectiver cet homme a l'insolence ?
Laisseras-tu dormir tes ouvrages savans ?
Non ; va, chez l'Imprimeur, et venge tes talens.
Apprends par tes écrits jusqu'aux races futures
Que tu sus avec art repousser les injures ;
Les nobles sentimens qui remplissaient ton coeur,
De tes fiers ennemis te rendirent vainqueur ;
Mais si par pur hasard de l'homme à la satire,
Jusqu'à toi quelque jour le nom vole ou transpire

[p. 57]

Que ta bouche jamais ne révèle ce nom,
Ou bien crains la fureur de ce fier Apollon ;
Apollon, ai-je dit ?.... ah ! quel affreux blasphème !
Marsias, non, mon cher, je vois l'auteur lui-même,
Quelles oreilles, Dieux ! oh ! je n'en reviens pas !
Il s'avance, affublé du bonnet de Midas ;
Oh ! par pitié, pardonne à ce pauvre génie ;
Ne va pas de chagrins empoisonner sa vie ;
Tais son nom ; sois touché de son affreux malheur,
Epargne lui la honte et sauve son honneur. (*)

Ton ami PAUL.

(*) On a cru devoir faire insérer cette pièce de vers ici, espérant qu'on la verrait avec plaisir ; seulement le Poëte, quoiqu'avec talent, prend ma défense avec trop de chaleur, et m'y dit des choses trop obligeantes ; néanmoins, je lui sais bon gré de son Epître, et je l'en remercie.


MONFILLON

A L'AUTEUR D'UN RÈVE.

J'ai lu jadis ta comédie
Ce n'était qu'un sale fatras,
De sottises toute remplie,
Elle te mit en mauvais cas.

Aujourd'hui nouveau bavardage
D'un Rêve où tu me fais brailler,
On s'aperçoit à chaque page
Que tu ne sais que barbouiller.

Ton patron peut, dit ta préface,
Mettre au rebut ton manuscrit,
Au cabinet c'est sa vraie place
Pour en tirer quelque profit.

Tu te crois par ta Pasquinade
Au rang d'un docte initié,
Tu ne vaux pas la bastonnade,
Tu n'es digne que de pitié.

De ton rêve voici l'échange
J'ai vu ton exécution,
C'était sur la place Baudange,
Où tu faisais compassion.

Là, devant nombreux entourage,
Ceux dont tu profanes le nom,
Ont lacéré ton pauvre ouvrage,
Et t'ont fait demander pardon.

Des débris de ta Facétie
On a plongé chaque lambeau,
Dans un baquet plein d'eau croupie
Qu'on a jeté dans le ruisseau.

Enfin les Roquets de la ville,
Jappans après tes deux bâtons,
T'ont reconduit à domicile
Mordans ta brague et tes talons.