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Titre   Histoire de la ville de Caen sous Charles IX, Henri III et Henri IV : documents inédits  
Auteur   Pierre Carel  
Publication   Caen : impr. Massif, [1886] ; Paris : impr. Champion, 1886. 332 pages  
Original prêté par   Bibliothèque universitaire de Caen - Section droit-lettres  
Cote   N RB II a 104141 2 ; N RB II a 147264 2  
Saisie et formatage par   Dataland  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le   5 juillet 2006  
     
       

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Histoire de la ville de Caen sous Charles IX, Henri III et Henri IV : documents inédits / par Pierre Carel


A MES CONCITOYENS


PRÉFACE

     Semblable à ce montagnard de l'Écosse qui cherchait sous la mousse les tombeaux des Saints qui avaient illustré sa patrie, nous avons fouillé avec un soin tout religieux les archives de notre ville, pour confier à la foi de l'histoire les nobles actions de ceux qui ont vécu et son morts là où nous sommes né, et perpétuer ainsi " les fondements de la prudence civile ", suivant les expressions de Bacon.

     Mais, lorsqu'on écrit l'histoire locale, il est un danger auquel plusieurs succombent et contre lequel nous avons tâché de nous prémunir : c'est de faire de l'arrondissement la patrie toute entière.

     La patrie n'est pas seulement pour le Normand la vallée fraîche et les prés verts, comme pour le Breton la lande fleurie et le ciel brumeux ; la patrie, c'est cet être vivant et sacré qui comprend tous les foyers et tous les clochers de France.

     Aussi, avons nous donné un large cadre aux faits d'histoire locale que nous racontons dans cet ouvrage.

     Nous nous sommes surtout efforcé d'atteindre la

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certitude historique, considérant l'histoire, non pas comme un art, mais comme une science, dont la loi suprême est la véracité.

     Nous aurions pu parfois raconter les évènements d'une façon plus dramatique, nous faire peintre ou poète ; nous avons préféré conserver à l'histoire sa gravité et observer scrupuleusement les règles fixes d'une méthode sévère.

     L'exactitude et la simplicité, voilà la grandeur de l'école historique moderne.

     Nos sources principales sont les Registres de l'Échevinat jusqu'ici peu explorés par les chercheurs et qui constituent pourtant l'histoire vivante de notre Ville.

     Nous nous plaisons à citer notre viel historien, M. de Bras, souvent témoin oculaire.

     Quelles que soient les fonctions que M. de Bras ait occupées, nous le trouvons toujours le modèle des bons serviteurs du roi et de la patrie.

     Dévoué à ses concitoyens, aimant sa ville natale avec passion, d'un caractère doux et bienveillant, plein de cet amour du bien et de la justice qui est l'apanage des âmes élevées et désintéressées, nourri de l'histoire de son pays, M. de Bras mérite la reconnaissance de la postérité à laquelle il

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a laissé son livre des Recherches et des Antiquités de la ville de Caen, comme un testament où apparaissent dans tout leur éclat et la pureté de ses convictions religieuses et l'ardeur de son patriotisme.

     Nous indiquons nos sources avec le plus grand soin. En fournissant nos preuves, nous sommes plus sage que nos anciens.

     Nous croyons ainsi pouvoir offrir à nos Lecteurs un ouvrage qui, à défaut d'autres mérites, aura au moins celui de présenter des faits véridiques.

     Si le talent nous a manqué pour écrire ces pages, nous pouvons au moins affirmer que nous les avons écrites avec honnêteté et aussi avec un profond amour du pays natal ; nous espérons donc que notre patriotisme désarmera la critique trop sévère et nous méritera l'indulgence de nos concitoyens.

     Pierre CAREL.

     1er Juin 1886.

 

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CHAPITRE PREMIER

CHARLES IX

Avènement de Charles IX (5 décembre 1560). - Régence de Catherine de Médicis. - Les Protestants à Caen sous Henri H et François II. - Le chancelier Michel de l'Hôpital. - Colloque de Poissy. - Edit de janvier (17 janvier 1562). - Au commencement du règne de Charles IX, les Protestants formaient la majorité de la population de Caen. - Tentative des Protestants de la ville sur le Château. - Saccagement des églises de Caen (1562). M. Fernagu, procureur-syndic, est député par le Conseil de ville vers Catherine de Médicis. - Formulaire des réponses qu'il doit faire aux questions de la reine. - Les Protestants à Bayeux, Alençon, Vire, Lisieux. - Le duc de Bouillon, gouverneur de Normandie. - Sa conduite indigne à l'égard des Catholiques. - Destruction du clocher de l'église du Saint-Sépulcre. - Troubles dans la ville. - Jacques de Matignon, gouverneur de la Basse-Normandie. - Plan de campagne du prince de Condé (28 avril 1562). - Traité de Hamptoncourt (20 septembre 1562). Warwik. - L'amiral Coligny. - Lettre du maréchal de Brissac à son frère, M. de Gonnor, ministre des finances (13 janvier 1563). - Beauvoir. - Trockmorton. - Occupation de la ville de Caen par les troupes anglaises et protestantes. - Siège du Château par l'Amiral. - Assassinat du duc de Guise. - Lettre de l'amiral Coligny à Elisabeth, reine d'Angleterre (dernier jour de février 1563). - Prise du Château. - Lettre de Coligny à la reine d'Angleterre (3 mars 1563). - L'Amiral nomme Montgomery gouverneur du Château. - Paix d'Amboise (19 mars 1563). - M. de la Curée. - Lettre du prince de Condé aux Echevins et habitants de Caen (24 avril 1563). - Lettre de Brissac à Catherine de Médicis (27 mai (1563). - M. de Batresse, lieutenant du Château de Caen sous Henri de Montmorency (maréchal de Damville). - Lettre des Echevins de Caen à Catherine de Médicis (3 mai 1563). - Réponse de Catherine de Médicis (22 mai 1563). - Lettre du Connétable de Montmorency aux Echevins (13 juin 1563). - M. de Hérouville. - M. de Laguo succède à M. de Batresse au mois de juin 1563. - Lettre de Catherine de Médicis à M. de Laguo (2 juin 1563). - Lettre des Echevins au Connétable de Montmorency (4 juillet 1563). - Emotion populaire sur la place Saint-Pierre. - Procès-verbal de cette émotion, dressé par M. de Bras, sieur de Bourgueville, lieutenant particulier

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du bailli. - Service rendu à la ville par M. de Batresse. - Lettre de M. de Batresse aux Echevins (27 juillet 1563). - Les Anglais évacuent le Havre (31 juillet 1563). - Lettre de M. de Hérouvillette, délégué vers le Connétable, aux Échevins. (4 août 1563). - Délibération du Conseil de villerelativement à la prochaine arrivée de Charles IX à Caen (12 août 1563). - Inventaire des artilleries de la ville fait par le greffier Lenicollais. - Tableau des grosses fermes de la ville. - Divers préparatifs pour la réception du roi. - Assemblée générale des notables habitants dans la salle du siège présidial (14 août 1563). - Liste des personnes présentes. - Lettre de Charles IX aux Echevins (16 août 1563). - Arrivée à Caen du connétable de Montmorency (23 août 1563). - Entrée de Charles IX dans notre ville (24 août 1563). - Remontrances adressées par la ville aux commissaires généraux chargés de contrôler la répartition d'une subvention de 30,000 livres frappant les 4 villes closes du bailliage. - Rôle des 98 bourgeois taxés à 20 écus chacun. - Continuation des troubles. - Assemblée à l'hôtel de Ville, présidée par M. de Bras (3 novembre 1567). - Mort de M. Brunville, lieutenant général du bailli (28 août 1568). - Nomination de M. de Bras à cette charge. - Batailles de Saint-Denis, de Jarnac et de Moncontour. - Mariage de Charles IX. - Journée de la Saint-Barthélemy (24 août 1572). - Lettre de Charles IX à M. de Matignon (26 août 1572). - Lettre de M. de Matignon au bailli de Caen (27 août 1572). - Ordonnance de M. de Matignon (27 août 1572). - Lettre de Charles IX à M. de Matignon (28 août 1572). - Autre lettre du roi au même, en septembre 1572. - Descentes de Montgomery en Normandie. - M. de Matignon à Caen. - Prise de Montgomery dans le château de Domfront. - Rafraîchissements offerts par la ville à M. de Laguo. - Requête des habitants de Caen au roi pour obtenir la décharge d'une nouvelle taxe de 8,000 livres. - Les politiques et le duc d'Alençon. - Lettre de Charles IX aux habitants de Caen à l'occasion de l'avènement de son frère au trône de Pologne, (12 novembre 1573). Mort de Charles IX (30 mai 1574). - Adrien Le Haguais, fils d'un marchand de Caen, valet de chambre du roi.

     Charles IX succéda à son frère, François II, à l'âge de dix ans et demi, le 5 décembre 1560. La reine-mère, Catherine de Médicis, se saisit de la régence.

     Elle commença par adoucir les édits contre les Réformés et fut secondée dans cette oeuvre de conciliation par le chancelier Michel de l'Hôpital, dont la sagesse devait être impuissante à prévenir la

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guerre civile, mais qui néanmoins rendit de grands services à la France.

     Pour bien comprendre notre histoire locale sous le règne de Charles IX, il est nécessaire d'interroger le passé de notre ville depuis l'introduction du protestantisme en Normandie.

     Dès 1531, Nicolas Roussin, gardien des Cordeliers, prêchait à Caen les erreurs de la Réforme ; l'Université, après avoir condamné sa doctrine, le déposait publiquement de son office et le faisait enfermer dans son couvent [1].

     L'hérésie protestante ne commença à se manifester à Caen, par des troubles sérieux qu'en 1558.

     " Les troubles furent grands pour la Religion en ce royaume en l'an 1558, dit M. de Bras, parce que celle qu'on appelle prétendue réformée permet que l'on vive en trop grande liberté, et que toutes choses nouvelles plaisent.

     " Le commun peuple fut assez facilement séduit ; joint que les impôts et subsides estoient si excessifs qu'en plusieurs villages l'on ne faisoit plus aucune assiette des tailles ; même les décimes estoient si haut que les curés et vicaires se rendoient fugitifs, pour crainte d'être emprisonnés et ne se disoit plus le service divin en grand nombre de paroisses prochaines de cette ville de Caen, comme aux villages de Plumetot, Périers, Sequeville, Puto, item Soliers et autres

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plusieurs. Quoy voyant, aucuns prédicants sortant de Genève se saisissoient des Temples et Eglises. Et entr'autres prédicants y prêchèrent un nommé La Barre, un autre nommé Cousin, flamand de nation, et, depuis, Maître Vincent Le Bas, et un nommé Pierre Pinchon, deux des régents de cette ville [2]. "

     Le peuple, accablé d'impôts, se montrait disposé à embrasser la Réforme, qui prêchait, non pas seulement la liberté, mais la révolte même.

     Autour des prédicants venus de Genève, se rangèrent quelques hommes de lettres.

     On vit alors seize religieuses s'enfuir de l'Abbaye-aux-Dames ; quatre d'entr'elles se réfugièrent à Genève, les autres se retirèrent dans leurs familles [3].

     Gilles Bigot, docteur en théologie à Caen, fut poursuivi par l'évêque de Bayeux, comme auteur de 30 propositions hérétiques, qui furent soumises au jugement de la Sorbonne [4].

     Les édits de Henri II, hostiles aux nouvelles doctrines, ne firent qu'exciter le zèle des réformés. Non-seulement à Paris le peuple suivait dans les rues leurs processions, chantait en choeur avec eux les psaumes de Marot, mais encore les hautes classes

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de la société et le Parlement étaient fortement soupçonnés de leur être favorables. Le roi se décida à sévir énergiquement. Il fit saisir et mettre en jugement deux conseillers protestants du Parlement de Paris, Dufour et Dubourg, mais on sait qu'il mourut avant la fin de leur procès.

     Sous François II, Catherine de Médicis et les Guises, oncles de la reine Marie Stuart, sacrifiant tout à l'élévation de leur famille, se mirent à la tête du parti catholique et reprirent avec ardeur les poursuites commencées contre les protestants. Le conseiller Dubourg fut une de leurs premières victimes. Le parti protestant s'organisa et prit pour chefs deux princes du sang, Antoine de Bourbon, roi de Navarre [5], et Louis, prince de Condé, son frère, auxquels se joignirent l'amiral Coligny et ses deux frères.

     Entre les protestants et les catholiques, Catherine de Médicis ne poursuivit qu'un but : conserver et accroître non pas son autorité personnelle, mais l'autorité royale.

     Vers la fin de l'année 1559, les protestants s'emparèrent, à Caen, de deux églises pour y tenir leurs prêches.

     Les deux commissaires, Le Georgelier du Bois, conseiller, et d'Amours, avocat du roi, faillirent être victimes d'une bande de huguenots armés d'épées et de bâtons qui vinrent briser leurs fenêtres à coups de pierres et essayèrent d'enfoncer leurs maisons, vers les 10 heures du soir [6].

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     Quelque temps après, les ministres protestants purent tenir publiquement leurs assemblées dans la ville (1560).

     On leur permit de prêcher dans deux endroits, à savoir le jardin de l'Échiquier (rue Saint-Jean), et la maison dite du Collége (dans le quartier Saint-Pierre).

     Les réformés se réunissaient encore quelquefois dans le Pré-de-l'Évangile (au faubourg de Vaucelles), dans les Grandes-Ecoles (à Saint-Sauveur), ou dans la Halle au Blé ou Tripot (à Saint-Pierre).

     Après l'avènement de Charles IX, les troubles religieux continuèrent dans toutes les provinces du royaume.

     L'Hôpital essaya en vain de faire un appel à la bonne foi des deux partis.

     Une entrevue, connue sous le nom de colloque de Poissy, eut lieu entre les théologiens protestants et catholiques qui y discutèrent leurs croyances, et qui naturellement ne purent s'entendre.

     Alors parut l'édit de janvier (17 janvier 1562), qui accordait aux protestants la liberté de conscience et la liberté du culte dans les campagnes sous la surveillance des officiers royaux.

     Cet Edit excita une grande fermentation parmi les classes populaires, restées fidèles aux vieilles croyances.

     Dans les rues de Paris, au sortir du prêche ou du sermon, on en venait souvent aux mains.

     Dans la Basse-Normandie, la Réforme fit ses recrues dans la haute aristocratie ; elle trouva des

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serviteurs zélés dans Montgomery, Colombiéres, Sainte-Marie-d'Agneaux, Vassy, Rouvrou, La Poupelinière ; et tout d'abord, elle ne rencontra, dans le menu peuple que de l'hostilité, ainsi que nous l'apprend cet extrait d'une lettre de l'ambassadeur Nicolo Tornabuoni au duc de Florence en date du 13 septembre 1561 : " Il populo minuto non vuole intender niente di questa nuova religione ; e nella Normandia si sono levati ed hanno preso l'arme contra i nobili [7]. Mais la propagande anglaise ne tarda pas à faire de nombreuses conquêtes.

     A Caen, les Protestants formaient alors la majorité de la population ; presque toutes les autorités de la ville avaient embrassé les nouvelles doctrines.

     Elles donnaient toujours raison à ceux qui avaient suivi leur exemple, et approuvaient même souvent les mauvais traitements que ces derniers faisaient subir aux Catholiques.

     Tous les auteurs cependant prétendent, qu'à aucune époque de notre histoire locale, les Protestants ne furent en majorité à Caen.

     Un document, que renferment les Registres de l'Echevinat, nous paraît faire la lumière sur ce point : c'est un mémoire que les habitants de Caen adressèrent au roi au sujet des affaires de la ville et qui se termine ainsi :

     " Qu'il plaise à votre Majesté nous pourvoir d'homme pour commander en notre ville et bailliage, lequel soit vivant en la crainte de Dieu et de la Religion

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prétendue réformée, parce que la noblesse et le peuple habitant audit bailliage, et en toute la Basse-Normandie, est accordée en l'Observance de ladite Religion, qui sera moyen de faire contenir les sujets du roi en son obéissance et observation de ses édits. " [8]

     Ceux qui ont signé ce mémoire, les officiers du roi, les échevins, celui qui l'a rédigé, M. de Brunville, lieutenant-général du bailli, n'auraient jamais demandé pour gouverneur de la ville un protestant, et cela en termes si formels, si d'abord eux-mêmes n'avaient pas été attachés aux nouvelles doctrines, et si, d'autre part, ils n'avaient cru ainsi interpréter le voeu de la population.

     Si nous nous trompons quant au chiffre (ce qui n'est pas prouvé, puisque les échevins protestants avaient été nommés par une assemblée générale composée de tous les notables habitants de chaque paroisse), au moins sera-t-on obligé de reconnaître que l'influence des réformés dans notre ville à cette époque était prédominante.

     Il suffit d'ailleurs d'interroger l'histoire pour connaître la vérité sur la situation respective des Catholiques et des Protestants de la ville de Caen au commencement du règne de Charles IX.

     Nos lecteurs verront que les faits donnent à notre thèse plus que les apparences de la vérité.

     " Au mesme temps, dit M. de Bras, le sieur baron de Hugueville était lieutenant du roi au château de Caen, où il fut assiégé par les prétendus Réformés,

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pensans surprendre ledit château. Le jeune sieur de Matignon, ayant commission du roi en Normandie, lui vient au secours ; puis les officiers catholiques font advertissement au sieur duc de Bouillon, gouverneur et lieutenant général de Sa Majesté, du désordre qui était en cette ville, lequel y vint de Rouen et y donnant tel ordre qu'il fit lever le siège que lesdits habitants huguenots tenoyent devant le château, met en liberté ledit sieur de Hugueville [9]. "

     Peu de temps après, deux habitants de Caen qui étaient à Rouen durant le saccagement des églises de cette ville " excitèrent leurs correligionnaires à imiter l'exemple de ceux de Rouen. "

     La justice fut avertie que les Protestants avaient decrété la destruction des églises.

     Craignant une sédition, elle manda les ministres dans la chambre du conseil et essaya de les détourner de cette entreprise.

     " Néanmoins Cousin, l'un des ministres, supporté d'aucuns des juges, se mit à faire des prières en ladite chambre du conseil, dit qu'on a trop souffert cette idolatrie et que tout sera abattu comme à Rouen.

     Le vendredi la nuit et le samedy ensuivant, tout le jour, 8° et 9° jour de may 1562, tous les temples, églises et monastères de cette ville furent pillés et saccagés.

     Les méchants qui commirent de tels et si

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énormes actes par l'autorité des ministres (suivant l'avertissement que dessus), les diacres surveillants et principaux de leur religion furent si téméraires de venir en la chambre du conseil en armes tant d'arquebuses, hallebardes, qu'épées, demander à la justice le salaire de leurs peines d'avoir fait tel saccagement et ruines, qui leur fut accordé par un des juges qui étoit de leur religion.

     Si je voulais décrire et reférer par le menu les choses exquises qui furent démolies, brisées et brûlées aux susdits temples, un bon mois n'y suffirait [10]. "

     Parmi les objets qui périrent il faut noter :

     Aux Cordeliers, une Représentation de Saint-Lazare ;

     Dans l'église de Froide-Rue, la chaire et les orgues ;

     Dans l'église Saint-Jean, une grande croix en cuivre doré, de 16 pieds de haut, ornant le portail, donnée par l'official de Saint-Lô, et un grand candélabre offert par le doyen Avoine ;

     Dans l'église Saint-Pierre, les orgues et une partie des vitraux ;

     Dans l'église des Carmes, un contre-autel d'un travail très remarquable ;

     Dans l'église du Sépulcre, des peintures et des sculptures d'une grande valeur ; le tombeau d'Alain de Matignon et les orgues ;

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     Aux Jacobins, la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié ;

     A l'Abbaye de Saint-Etienne, le tombeau de Guillaume-le-Conquérant, dont les ossements furent profanés ; ils purent être recueillis par un des religieux dom Michel de Semallé [11].

     Dans l'abbaye de Sainte-Trinité le tombeau de la reine Mathilde ; [12]

     En dehors des églises, la Belle-Croix élevée sur la place qui porte encore aujourd'hui ce nom ; la Croix-Pleureuse érigée au haut de la rue de Falaise, etc. [13].

     Les Sectaires mêmes brisèrent les statues des Arts libéraux qui ornaient le portail du Collége des Arts, et

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qu'ils prirent, dans leur ignorance, pour des statues de Saints.

     A partir de ce jour, le service divin cessa complètement dans les églises où les ministres protestants s'installèrent pour prêcher autre chose sans doute que la douceur et la modération.

     Pendant ce temps-là, des bandes de Réformés en armés parcouraient les campagnes et faisaient périr les prêtres et les moines dans les plus cruels supplices. [14]

     Les Catholiques de Caen, maltraités, rançonnés, privés de leurs églises, firent parvenir à la Cour de justes plaintes.

     Les échevins (ils étaient protestants) craignant la colère de la Reine-Mère, résolurent d'envoyer vers elle un député pour lui transmettre l'assurance de leur fidélité et détruire les rapports malveillants de ceux qui disaient que les édits de pacification n'étaient pas observés.

     Ils choisirent, pour remplir cette mission difficile, le procureur-syndic, M. Fernagu, qui appartenait à la religion réformée.

     Le député fut muni d'un formulaire des réponses qu'il aurait à faire aux Poincts et Interrogations que l'artificieuse Catherine pourrait lui adresser.

     Ces Poincts et ces Réponses furent alors consignés dans les registres de la ville, à la suite d'une délibération où le Conseil avait réuni toutes ses lumières pour lutter de finesse avec l'Italienne ; une copie

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collationnée en fut donnée par le greffier à M. Fernagu au moment de son départ.

     Nos lecteurs liront avec intérêt cette pièce curieuse, chef-d'oeuvre de la prudence normande :

POINCT

     Sy en ladite ville il y a aucuns troubles ny séditions et si les habitants se contiennent en l'Edit du roi ?

RÉPONSE

     Lesdits habitants vivent en l'obéissance du roy en patience sans trouble ne sedition, dont Monsieur de Renouard peut porter témoignage [15].

POINCT

     Sy la justice est pas administrée et sy l'on fait pas la justice des rebelles pillards et ravageurs ?

RÉPONSE

     La justice s'exerce comme elle a été faicte par cy-devant.

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POINCT

     Sy en icelle ville, il se fait presches ordinaires sellon la Relligion Refformée et s'ils sont privées ou publicques ?

RÉPONSE

     Depuis les deffenses, il ne s'est faict presche publique ; s'il en a esté faict en maisons privées, il ne s'en est ensuivy trouble ne sédition.

POINCT

     Sy auxdits presches sont administrés les sacrements et la Cène y est administrée ?

RÉPONSE

     L'on a ventillé (!) qu'il s'est fait une Cène en quelque maison privée, mais quoy qu'il en soit ne s'en est meu trouble.

POINCT

     S'il y a ministres ou autres personnes estrangères en ladite ville et quel nombre et d'où ils sont ?

RÉPONSE

     Les ministres de ladite ville y sont soufferts suivant le Patent du Roy.

POINCT

     Sy la messe se dit en ceste ville et les temples sont ouverts pour l'observation de la Relligion Romaine ?

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RÉPONSE

     L'on n'en empêche personne.

POINCT

     S'il y a grand nombre de soldats et de gens de guerre dans ladite ville et s'il se fait amas de compagnies aux environs de la ville et par quelles personnes ?

RÉPONSE

     Il n'y a soldats en la ville n'y gens de guerre sinon ceulx qui font compagnie à M. de Renouard et on n'a connaissance qu'il se fasse levée de compagnies aux environs.

POINCT

     S'il se fait des troussements, meurdres et pilleries aux environs de ladite ville et s'il y a grand nombre de personnes incogneus portant les armes ?

RÉPONSE

     La justice en a informé et fait appréhension d'aucuns le procès desquels l'on approfondit par chaque jour [16].

     La plus belle de toutes ces réponses est sans contredit celle-ci : " l'on n'en empêche personne. "

     A nos yeux, la valeur de ce document est considérable, car il est le meilleur argument que nous puissions invoquer en faveur de notre thèse, à

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savoir que les protestants étaient alors à Caen plus influents, peut-être plus nombreux que les catholiques.

     On ne peut, en dehors de cette opinion, lui trouver ni raison d'être ni signification.

     Quelques jours après le saccagement des églises de Caen, les calvinistes, conduits par un de leurs ministres et par le sieur de l'Escalley, avocat du roi à Bayeux, envahirent la cathédrale de cette ville et en brisèrent les tombeaux et les orgues, pendant que Coulombières pillait le palais de l'Evêché. Beaucoup de catholiques eurent la gorge coupée ou furent jetés par dessus les murailles dans les fossés de la ville.

     Dans son Histoire de Bayeux, l'abbé Béziers nous raconte tous les crimes dont se souillèrent les révoltés.

     A Alençon, mêmes scènes de désordre et de sauvagerie. Grégoire David, ministre des protestants de cette ville, frappait les catholiques à coups de fouet, disant qu'il " fouettait la messe. "

     Au mois de juillet 1562, nous voyons le comte de Montgomery se faire remettre par les habitants de Vire, de la part et sous le nom du roi, les reliquaires de leurs églises après les avoir fait estimer par un orfèvre [17].

     C'est ce même Montgomery qui, se disant gouverneur de Rouen, enjoindra le 23 septembre 1562, aux villes de Normandie, de se mettre sous la protion de Rouen [18].

[p. 25]

     La ville de Lisieux était entre les mains de Guillaume de Hautemer, de Louis d'Orbec et des sieurs de Cerquigny et de la Cressonnière ; ils en chassèrent tous les prêtres, ou plutôt " la vermine de prétraille, " pour employer l'expression de l'un d'eux [19].

     Cependant le duc de Bouillon, le gouverneur de la Normandie, qui avait pour mission de protéger les catholiques, se tenait tranquillement confiné dans le château de Caen.

     Là, il trompa de la façon la plus révoltante ceux dont le roi lui avait confié la défense. Il invita, en effet, les habitants de Bayeux et de Caen à apporter au château, à l'abri des injures des Religionnaires, les reliquaires, joyaux et ornements précieux de la Basse-Normandie. Quand le château fut rempli " de tous ces objets de rare artifice ", le duc fit fondre l'or et l'argent, qu'il s'appropria. Quant aux reliques, il les fit jeter à la voirie.

     Les joyaux de Guillaume-le-Conquérant disparurent ainsi. Les ornements de satin et de damas furent abandonnés aux soldats, qui s'en firent des vêtements.

     " Quant aux plus précieux, qui étoient de drap d'or ou d'argent, de velours cramoisi, enrichis de fleurons d'or et de pierreries, cela fut réservé à faire des ciels-de-lit et autres ouvrages domestiques, chose piteuse à référer, qu'il faille qu'on applique ce qui servoit au service de Dieu à l'usage

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des hommes et des femmes qui n'en demeureront impunis [20]. "

     Après ces exploits sacrilèges, Bouillon, que Brantôme appelle un fort homme de bien et d'honneur (!) s'absenta quelque temps pour aller visiter (!) les autres villes de Normandie.

     Il laissa au château de Caen une garnison composée en partie de Manceaux, qui essayèrent de faire tomber la place entre les mains des protestants de la ville ; ils échouèrent dans l'exécution de ce projet et le duc aussitôt revenu à Caen fit condamner à mort un de leurs sergents.

     Lorsque la duchesse vint le rejoindre, pour fêter son arrivée et réjouir son entourage, Bouillon fit sauter par la mine et le canon le clocher de l'église du Saint-Sépulcre.

     " Tout ce temps durant encores que ledit seigneur duc fust en ceste ville, furent beaucoup de meurtres commis dont il ne fut aucune punition des délinquants : assavoir Jacques Bleffier l'un des archers dudit château, par un appelé Cosnard. Un autre nommé Maigret, chausetier, sans occasion, par Garsalle Vassy le jeune, ainsi comme il aidoit à faire le guet sur le pont Saint-Pierre, et aux villages en plusieurs endroits. Mais le seigneur Dieu en a fait vengeance ; car ledit Cosnard tost après fut décapité pour autre meurdre, et Garsalle le Jeune fut tué en querelle. " [21]

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     La France entière est alors frappée de vertige ; on se bat dans la cité ; on s'égorge dans le village. Le catholique Montluc comble les puits avec ses prisonniers ; le huguenot des Adrets force les siens à se précipiter du haut d'une tour.

     La religion n'est que le prétexte de cette lutte fratricide, dont les véritables causes sont les ambitions rivales des Guises, des Condés et des Châtillons.

     Le plan de campagne des Calvinistes avait été arrêté par le prince de Condé, le chef avoué du parti de la révolte, dans des instructions en date du 28 avril 1562. [22]

     En voici le résumé : faire supporter aux églises de Normandie les frais de la guerre, s'emparer des places fortes ; persuader aux prêtres et aux moines de livrer leurs reliques ; dans tous les cas s'en saisir ; désarmer les catholiques, contenir les prêtres en les menaçant de les déclarer ennemis du roi ; épargner la noblesse et en obtenir de l'argent ; se pourvoir d'armes.

     Dans ces instructions, nous devons relever ce passage qui nous concerne tout spécialement :

     " Il est bon de garder les portes de la ville de Caen et y commencer dès le samedy, parce que les habitants ont entendu qu'il doit y avoir une assemblée de l'arriére-ban ; il faut élire un homme qui ait le commandement sur les bourgeois et qui

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ira de porte en porte avec 12 hallebardiers et arquebusiers en leur faisant entendre que c'est pour ne pas être surpris. "

     Jusqu'alors on ne s'était battu que Français contre Français, les catholiques conduits par le roi de Navarre contre les protestants conduits par le prince de Condé, son frère.

     Mais Philippe II d'Espagne, Elisabeth d'Angleterre et Ferdinand d'Allemagne viennent, par leurs intrigues, consommer les malheurs de la patrie.

     Le roi d'Espagne offre son intervention au roi de Navarre et à Guise en faveur des catholiques ; les Espagnols envahissent le midi de la France.

     Condé traite aussitôt avec la reine Elisabeth et l'empereur d'Allemagne. D'après les termes du traité de Hamptoncourt (20 septembre 1562), la reine d'Angleterre s'engage à avancer à Condé 100,000 couronnes et à débarquer une armée de 6.000 hommes sur les rivages de la Normandie ; de son côté, Condé promet de livrer le Havre aux Anglais.

     Au mois d'octobre 1562, Warwick vint occuper le Havre avec 6,000 hommes. [23]

     L'armée royale et catholique assiège Rouen où Montgomery introduit les Anglais ; cependant le couvent de Sainte-Catherine est enlevé, et le 26 octobre 1562 la ville rebelle est prise d'assaut.

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     Le 17 novembre, Antoine de Bourbon mourait aux Andelys des suites d'une blessure reçue au siège de Rouen et laissait un fils âgé de 9 ans, Henri de Béarn.

     Le prince de Condé rassemble alors toutes ses forces à Orléans, se saisit de Laferté-Alais, d'Etampes et de Monthléry ; c'est en vain que Catherine cherche à traiter avec Condé devenu le premier prince du sang et dont les succès l'effraient. Condé veut rejoindre les Anglais qui sont au Havre ; mais le connétable lui coupe le chemin près de Dreux. Un combat acharné s'engage ; huit mille morts, tant catholiques que protestants, tant français qu'étrangers restent sur le champ de bataille (19 décembre 1562), et Condé tombe au pouvoir du vainqueur. Guise lui offre de partager son souper et son lit ; il accepte et les deux grands ennemis dormirent ensemble après cette sanglante journée.

     Tandis que Guise, nommé lieutenant-général du royaume, allait mettre le siège devant Orléans, l'amiral Coligny, devenu le chef des protestants, rejoignait les Anglais au Havre ; mais Warwick ne se montra pas disposé à marcher de front avec lui ; il tenait avant tout à conserver sa liberté d'action.

     Le plan de campagne de Coligny fut dénoncé à Paris par Monsieur de Gonnor, ministre des finances, qui entretenait avec le maréchal de Brissac, son frère, une correspondance suivie, et qui communiqua à la cour une lettre du maréchal écrite le 13 février 1563, et dans laquelle nous lisons ce qui suit :

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     " Il y a apparence que l'amiral se veut adresser au château de Caen ; il n'a point encore tiré d'artillerie au Havre à cause du mauvais temps. Mais c'est son dessein. La Galiotte est venue plusieurs fois du Havre à Colleville pour apporter ceux qui ont parlementé avec l'amiral ; ils sont maintenant sur le chemin de Caen. " [24]

     Coligny se dirigea en effet vers Caen, où il était sûr de trouver bon accueil de la part des nombreux Calvinistes de la ville.

     Il s'arrêta au bourg de Dives.

     " En ce lieu de Dives, il y avait un pèlerinage, fort renommé entre les mariniers, lesquels délivrés des tempêtes de la mer, avaient accoutumé de faire reconnaissance de leur sauveté d'un grand crucifix vermoulu qu'ils appelaient Saint-Sauveur, sorti, disaient-ils, de la mer devant plusieurs centaines d'ans et qui avait parlé quelquefois ; mais personne ne disait ce qu'il avait dit, et jeté dans le feu avec plusieurs autres images se laissa brûler sans dire mot. " [25]

     L'amiral arriva à Caen le 15 février 1563 avec La Rochefoucauld, Grammont, le maréchal de Hessen.

     Il fut reçu à bras ouverts par les Calvinistes " qui rompirent les portes de la ville dont le sieur de Renouard avec les clefs. " [26]

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     Warwick, le 25 février, réunit 5 enseignes d'hommes à pied et les envoya à Caen sous le commandement de Pelham.

     De son côté, Beauvoir, suivant les ordres de Coligny, rassembla tous les soldats français qui étaient encore au Hâvre.

     Pour l'entretien et la solde de ces troupes, Warwick prêta 15,000 couronnes sur la promesse du cardinal de Châtillon de les rembourser dans 21 jours ; 400 couronnes furent ajoutées pour le transport des munitions et de l'artillerie.

     Ce fut Trockmorton qui amena à Caen l'artillerie et les soldats. Il y était attendu avec impatience. Coligny se trouva alors à la tête de 12,000 hommes environ, à savoir 8,000 hommes de pied et 4,000 cavaliers anglais, allemands ou bretons.

     " Nous trouvâmes la ville, dit Jean de Mergey, bien munie et principalement de bons vins qui réjouissoient fort nos reîtres lesquels venoient tous les matins à diverses troupes, trois à trois, en bon ordres sages comme des présidents et s'étant départis par les cabarets, y demeuroient à boire jusque sur les trois heures après midi, qu'ils sortoient beaux enfants pour retourner en leur logis, faisant faire sauts et voltes à leurs chevaux sur le pavé, dont quelquefois ils prenoient la mesure, se querelloient et battoient à la vieille escrime ; nous ne faillons pas d'avoir tous les jours ce plaisir. Cependant nous battions le château où il fut fait quelque

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brèche, mais non pas raisonnable pour l'assaillir. " [27]

     Le 1er mars, en effet, l'amiral fit dresser une batterie de six pièces de canon devant l'escarpement au pied duquel se trouve situé le faubourg Saint-Julien. [28]

     " La brèche qui fut faite à la muraille, nous dit Théodore de Bèze, était si peu raisonnable qu'il eût fallu une échelle pour y monter. "

     Le canon jouait aussi de la tour de l'église Saint-Pierre sur le château qui s'ouvrait à ses pieds.

     On riposta du château par une canonade assez sérieuse pour que les soldats de Coligny descendîssent au plus vite de leur poste élevé.

     Cette admirable flèche, qui s'élance si élégamment dans les airs, fut criblée de boulets et peu s'en fallût qu'en ne fût détruite.

     Tout à coup éclate comme un coup de foudre dans le château la nouvelle de l'assassinat du duc de Guise. [29]

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     La garnison attérée croit tout perdu.

     Aussitôt que Coligny avait eu connaissance de ce tragique évènement, il avait écrit de Caen à la reine d'Angleterre la lettre suivante :

     " Madame, le sieur de Bricquemaut m'estant venu trouver en ce lieu, j'ay entendu par luy beaucoup de bons, honnestes et gratieux propos, qu'il vous a plu lui tenir.

     Et semblablement le sieur de Trockmorton, estant venu icy, m'a déclaré la créance, de laquelle j'ay veu par la lettre qu'il m'a baillée de la part de Vostre Majesté, que vous l'aviez chargé envers moy. Mais, pour le présent, je ne m'estendray à vous faire plus ample réponse sur ce que l'ung et l'autre m'a faict entendre, et employerai seullement la présente pour advertir Votre Majesté comment j'ay eu ce jourd'hui des lettres de mon frère, M. d'Andelot, par lesquelles il m'escript que le XXIIIIe de ce mois le duc de Guise mourut de la blessure d'une pistolle qu'il avait eue peu auparavant ; comme j'estime, Madame, que vous avez jà entendu, et m'estant venue maintenant la nouvelle de cette mort, je n'ai voulu faillir de la vous mander incontinent, comme j'ay l'intention de vous tenir advertye de toutes les autres nouvelles d'importance que j'apprendray, par cy après et à tant.

     Madame, je supplye le Créateur qu'il donne à Votre Majesté très longue vie en continuelle prospérité.

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     De Caen, ce dernier jour de febvrier 1563. " [30]

     La mort inattendue du duc de Guise modifia complètement l'état des choses.

     Le commandant du château, de Renouard de Bailleul, et le marquis d'Elboeuf demandèrent composition.

     Coligny, qui avait hâte d'arriver à Orléans, permit aux assiégés de sortir du château " armes et bagues sauves, " à la condition que certains avocats qu'il traitait de " séditieux " lui fûssent remis à discrétion et que la recette du pays déposée au donjon " fût exhibée de bonne foi. "

     Il fit pendre quatre soldats à la requête des protestants de la ville qui les accusaient de plusieurs crimes.

     " Ce fait, l'amiral, entré lui-même au château et donjon, ne permettant qu'aucun désordre se fit, recueillit l'argent de la recette ne montant à ce qu'on disait qu'à environ 18,000 livres et fit aussitôt serrer quelques chapes et autres ornements des églises, qui furent achetés par quelques-uns de la ville, à condition de les brûler pour en tirer l'or et l'argent qui s'y trouveroit, ce qui revint à fort petit prix ; quant aux reliques, il ne s'y en trouva point, et fut le tout enregistré et serré pour la solde de l'armée ; encore à grand peine y en eut-il assez, avec l'argent d'Angleterre, pour contenter les reitres.

     Le marquis, après avoir quelque peu parlé avec

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l'amiral, fut conduit avec escorte, au regret de beaucoup de gens, et se rendit à Hondefleur. Renouart s'en alla où il voulut.

     Les avocats prisonniers, à la trop grande sollicitation de quelques-uns de l'armée, auxquels ils fournirent la main, furent quittes en faisant quelqu'amende, avec bannissement qui ne dura guère et payèrent quelque rançon. L'un des plus riches de tout le pays, seigneur du Most, fut serré et mené depuis longuement en l'armée, nonobstant les nouvelles de la paix [31]. "

     Une fois maître du château, Coligny s'empressa de rendre compte à la reine d'Angleterre du succès de ses armes.

     Madame, écrit-il à Elisabeth le 3 mars 1563, ayant entendu que Monsieur le comte de Warvick depeschoit vers Votre Majesté M. de Sommerset, présent porteur, je n'ai voulu faillir à vous tenir par luy advertie de l'estat en quoy se retrouvent toutes choses par deça et même de ce qui est succédé quant à la délivrance de ceste ville et de la tyrannie et captivité où elle s'en alloit réduite par la prinse du château, qui a été faicte, grâce à Dieu, avec si peu de perte, comme ledit sieur Sommerset vous pourra bien amplement et particulièrement faire entendre, qui me gardera d'ennuyer Votre Majesté de plus longue lettre. Sur ce, suppliant notre bon Dieu vous vouloir conserver, Madame, en très parfaite santé et prospérité.

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     " De Caen, ce IIIe mars 1563. " [32]

     La brèche faite au château par les troupes de Coligny était si petite, que Catherine, qui la vit quelque temps après, dit qu'elle auroit pu être défendue par des servantes armées de quenouilles.

     Et les dames de la Cour, qui étaient auprès d'elle, raconte l'historien Méseray " se licencièrent à son exemple de railler si bien Jean de Bailleul et le marquis d'Elboeuf, que, quand on ne pouvait prendre quelque place forte, elles donnaient pour expédient de faire entrer dedans l'un de ces deux capitaines. "

     La prise du château de Caen rendit les protestants maîtres de toute la Basse-Normandie. Colombières s'empara de Bayeux, Mouy de Honfleur et Montgomery de Saint-Lô, d'Avranches et de Vire.

     L'amiral fit faire en l'église Saint-Jean de Caen un prêche à Théodore de Bèze.

     Le sujet du sermon que fit le prédicant nous prouve que les ressources de Coligny n'étaient pas à ce moment très considérables.

     Il développa cette thèse : Que l'argent est le nerf de la guerre. [33]

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     La contribution que l'amiral leva sur les catholiques fut de 10,000 écus.

     M. de Bras paya 600 livres et fut obligé de loger chez lui le maréchal de Hessen avec tout son train.

     Coligny était encore à Caen le 16 mars. Après avoir nommé Montgomery gouverneur du château de Caen, il prit sa route par Argentan, Falaise et Séez ; le 20, il était à Mortagne.

     Montgomery ordonna la démolition de l'Abbaye de Saint-Etienne.

     La tour pyramidale du milieu, qui était plus haute que les deux autres de plus de 70 pieds, fut détruite.

     Ce fut un nommé Vignolles, lieutenant-criminel du Mans, qui présida à cette oeuvre de destruction. Il fit vendre pour 80,000 francs de plomb et les cloches de toutes les églises. [34]

     Sur ces entrefaites, parut l'édit de pacification du 19 mars, ou paix d'Amboise, qui accordait aux protestants la liberté du culte dans certaines villes.

     Il fut apporté à Caen le jeudi d'avant Pâques, par M. de la Curée, gentilhomme de la chambre du roi, et ne fut publié que le lundi de Pâques.

     Il eût été pourtant indispensable dans l'intérêt de l'ordre public de le publier immédiatement après sa réception.

     Lorsque le conseil de ville eût reçu de M. de la

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Curée les lettres de Catherine de Médicis avec la copie de l'édit de pacification, il décida que M. de Brunville se rendrait auprès de ce gentilhomme pour savoir s'il fallait publier l'édit ; son embarras et son hésitation venaient de ce que la copie de l'édit n'était pas signée et aussi de ce que Catherine dans ses lettres ne parlait pas expressément de sa publication.

     M. de la Curée répondit à M. de Brunville que la volonté du roi et de la reine, desquels il portait créance, était que les lettres et l'édit fûssent publiés.

     Toutefois, il fut convenu qu'il valait mieux attendre quelque temps parce qu'il y avait aux environs beaucoup de gens de guerre animés d'intentions hostiles. [35]

     Le 13 avril, dans une séance remarquable qui eut lieu à l'Hôtel-de-Ville, M. de la Curée, après avoir exposé les bonnes intentions du Roi, de la Reine, du prince de Condé et même de l'amiral à l'égard des habitants de Caen, les engagea à persévérer dans l'obéissance au Roi. Le lieutenant-général, Olivier de Brunville, prit la parole et témoigna à M. de la Curée combien toute la population était reconnaissante envers le roi et la Reine de la paix qu'ils venaient de donner au royaume. [36]

     Le même jour, on convoqua une Assemblée générale pour donner communication du message

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de M. de la Curée, et pour aviser en même temps aux mesures à prendre relativement aux pauvres qui affluaient dans la ville et qui pouvaient augmenter l'inconvénient de la peste. On décida qu'une haquenée de la valeur de 50 écus serait offerte à M. de la Curée ; et que, la ville n'ayant aucuns deniers, la somme serait fournie par M. Maxienne, administrateur de la Maison-Dieu, qui les emprunterait à M. de Mondrainville au nom de la communauté.

     Quant à la question des pauvres, on arrêta qu'elle serait résolue ultérieurement par une Assemblée plus nombreuse. [37]

     M. de Bras nous donne la raison vraie du peu d'empressement que mirent les autorités à exécuter les ordres du Roi et de la Reine.

     " L'édit fut publié le lundi de Pasques, nous dit-il, afin que cest exercice de Religion prétendue et leur Cène qu'ils appellent, fust encore faite le jour de Pasques, ce qu'ils firent en l'église du couvent des Cordeliers. Mais, ô chose piteuse à référer : c'est que les protestants se disant réformés, se voyant privés de l'exercice de leur religion aux villes par l'Edict, mettent le feu et brulent la nuict mesme de Pasques ladite église et couvent des Cordeliers, démolissent et ruinent toutes leurs maisons, et de là vont tous enflammés de yre au couvent des Carmes qu'ils ruynent néantmoins la publication de l'Edict, se proposans de faire le semblable de tous les autres

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temples de la ville. Voilà l'obéissance qu'ils disent porter à Dieu, au Roi et à son magistrat. " [38]

     Après le 19 mars, Montgomery rendit au roi la ville et le château.

     Peu de temps après, le bailli d'Alençon, M. de Rabodanges, reçut l'ordre d'aller le trouver dans son château où il s'était retiré avec ses bandes armées, et de lui commander au nom du roi de les licentier et de vivre tranquille sous peine d'être châtié comme rebelle.

     Ces mesures étaient nécessaires ; car une certaine agitation régnait encore en Normandie et surtout dans la ville de Caen, comme nous l'apprend une lettre très curieuse de Brissac, gouverneur de Normandie à la Reine-mère, en date du mois de mai 1563. Cette lettre, qui nous fournit quelques détails intéressants sur les dispositions des chefs protestants, se trouve à la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. (Vol. XCXVIII, n° 2, f° 86).

     La voici :

     " MADAME,

     Suivant ce que je vous escripvis, j'ay sceu encore depuis que pour certain le capitaine Coulombières, Bressault, Aigneaux, Moineville, de Mesnil-Barré et d'aultres sont passés en trouppes, bien montez et bien armez et qu'ils disent aller droict à la Cour.

     J'ay pensé debvoir advertir Vostre Majesté affin

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qu'elle y prenne garde, aussi pour ce que Saint-Lo, Coutances, et autres lieux de là autour on y presche et continue la mesme vie et façon dont l'on usoit auparavant le traité de paix, et que ce sont les dessus nommés qui y tiennent la main et font faire le tout ; je vous supplie très humblement, Madame, s'ils sont arrivez à la Court, leur en dire ce qui semblera à Vostre Majesté estre plus à propos et nécessaire.

     Le chevalier BATRESSE m'a aussi escript que dans la ville de Caen ceux de la nouvelle religion y ont tenu depuis peu de jours leur synode et que aulcuns des ministres ont presché que, si les Anglais venoient en Normandie, ce seroit très mal fait d'aller contre eux et de les en empescher.

     Je voy tant de choses par deça principalement vers la Basse-Normandie prendre maulvais chemin et tout au contraire du traité de paix, que je ne pense aultre moyen d'y pourvoir que avec de grandes et bonnes forces en ce pays, ce que je supplie encore une fois très humblement Vostre Majesté vouloir bien considérer et me mander quelle est là-dessus vostre volonté et résolution pour y obéir et l'ensuivre en tout ce qui me sera possible. Sur ce, je prie le Créateur vous donner en très parfaicte santé très longue et heureuse vie.

     De Rouen, ce XXVII mai 1563.

     BRISSAC. "

     Dans cette lettre, il est parlé de M. de Batresse.

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     M. de Batresse avait été nommé dans le courant du mois d'avril 1563, lieutenant du château de Caen, sous Henri de Montmorency (le maréchal de Damville), qui depuis 1562 en était gouverneur [39]

     M. de Batresse s'occupa des intérêts du pays avec dévouement et activité comme le prouve un document intitulé : " Etat de ce que M. Bathresse, lieutenant de M. de Damville, gouverneur établi par le Roi en la ville et château de Caen a proposé en l'hostel commun de ladite ville pour la nécessité des affaires du Roy et de son service, avec les réponses

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sur chacun article, ainsi qu'elles ont été délibérées au conseil de ladite ville :

     1° Est requis fournir le château de vivres et munitions.

     Réponse. - Quand il a été besoin de l'avitaillement du château, cela s'est porté par les habitants des villes et vicomtés des enclaves dudit bailliage et par la vicomté d'Auge, et ce, par commission expresse du Roy et du gouverneur du pays, eu égard aux commodités desdites vicomtés, selon que cela se justifie par les états qui ont été faits étant au greffe, à savoir : par les habitants de la vicomté de Caen, partie des blés ; par la vicomté de Bayeux, autre partie desdits blés et les beurres ; par la vicomté de Falaise, autre partie desdits blés, les févres et pois ; par la vicomté de Vire, les lards ; par la vicomté d'Auge les cidres. Qui sont toutes les munitions à quoi le peuple est sujet, et si à présent ledit château n'étoit insuffisamment muni de vivres et autres munitions, sera néanmoins supplié M. le gouverneur de supercéder le fournissement desdites munitions.

     2° Fournir ledit château d'ustensiles, tant pour le logis de mondict seigneur et sa suite que pour celui de 250 soldats.

     Réponse. - En tant que lesdits meubles, encore que les habitants de cette ville n'y aient jamais été assujetis, si est ce que pour soi mettre à tout devoir et pour l'affection qu'ils portent au sieur de Bathresse, il a été baillé mandement aux sergents de ladite ville pour en faire la diligence.

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3° Est requis faire levée de pionniers pour remparer la brèche et faire faire autre fortification nécessaire au château.

     Réponse. - Les fortifications de la ville sont seules à la charge des habitants ; celles du château à la charge du Roy ; à preuve les assignations délivrées par les trésoriers de France sur les recettes générales.

     Quant aux réparations ordinaires, le duc de Ferrare y est sujet, par suite de l'engagement que le Roy lui a fait de son domaine audit bailliage.

     4° Requis de pourvoir à l'ordre qui doit se faire et tenir pour la garde et sûreté de cette ville, ainsi qu'il est commandé par l'ordonnance de Sa Majesté concernant les villes frontières dont celle-ci est l'une des plus importantes.

     Réponse. - Remis à la discrétion de M. de Batresse de donner tels ordres qu'il jugera bon pour le service du Roy.

     5° Que les artisans, qui ne sont sous charge de capitaine, soient tenus se retirer, pour faire leur état ès lieux dont ils sont. Et pour le regard de ceux habitants en cette ville, qu'ils aient à vivre doucement, besognant de leurs métiers, sans faire port d'armes, lesquelles sont inhibées et défendues, sinon que le cas s'offre pour le service du Roy et la conservation de ladite ville.

     Réponse. - Cet article a été présenté par ci-devant et même, s'il plaît à M. le gouverneur, il sera réitéré et y sera tenu la main par le magistrat.

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     6° Que pour la garde d'icelle ville est requis, savoir celui ou ceux qui ont accoutumé avoir les clefs des portes d'icelle et comme l'on s'est gouverné depuis et durant le temps de ceux qui ont le commandement en cette dite ville, ne voulant ledit sieur gouverneur entreprendre chose qui ne soit portée par son pouvoir et dont les lieutenants-généraux de Sa Majesté et gouverneurs commis par ledit seigneur n'aient soumis avec douceur et amitié, ainsi qu'il est délibéré faire.

     Réponse. - Les clefs des portes ont été présentées à M. le gouverneur par les Échevins lequel les a remises en leurs mains suivant qu'il est accoutumé ; lesquels ont fait serment en la présence dudit gouverneur qu'ils en feront bonne et sûre garde, et n'y commettront aucune faute sur les dangers qui y appartiennent. [40]  "

     M. de Batresse fit fournir le fort de Oyestreham d'artillerie, de poudres et de boulets, pour qu'au cas échéant il pût tenir tête aux Anglais. [41]

     Sur sa demande et sur les conclusions du procureur du roi, M. d'Auberville, bailli de Caen, ordonna au sieur Liégard, maréchal du guet, de faire chaque nuit la ronde sur les murailles de la ville avec 16 bourgeois, et à ceux-ci de s'y rendre sous peine de 20 livres d'amende, dont moitié pour

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les pauvres et moitié pour le salaire des soldats qui seraient obligés de les remplacer. [42]

     Les Échevins écrivirent le 3 mai 1563 une lettre à Catherine de Médicis pour la remercier de leur avoir donné pour gouverneur de leur ville un gentilhomme aussi sage que M. de Batresse :

     " Madame, encore que nous soyons redevables à Dieu de nous voir maintenant délivrés des calamités et misères desquelles nous avons été ci-devant agités et du repos auquel nous nous trouvons, pour avoir moyen de faire très humble service et de nos biens et de nos vies au Roi, notre souverain et naturel prince et seigneur, nous sommes outre attenus à Votre Majesté pour nous avoir tant favorisé que de nous avoir donné un gentilhomme tant sage et accort que est le sieur de Batresse, lequel il vous a plu envoyer deça pour y commander et sur lequel nous nous reposerons de vous témoigner ce qu'il a connu de notre obéissance et fidélité pour clore la bouche à tous ceux-là, Madame, lesquels se montrant envieux de notre patience, auroient empiété Vostre Majesté pour nous priver du bien que nous espérons de Votre Grandeur, vous assurant, Madame, que ledit sieur de Batresse ne nous commandera jamais tant pour votre service, comme nous sommes délibérés de nous affermir à lui porter obéissance. "(3 mai 1563) [43]

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     Le 22 mai, Catherine de Médicis envoya cette réponse aux Échevins :

     " Messieurs, j'ai reçu votre lettre du 3 de ce mois par laquelle j'ai vu l'assurance que vous me donnez de votre bonne volonté au service du roi, Monsieur mon fils, et d'y employer et vos biens et vos vies, selon le devoir de la fidélité et sujétion que vous lui devez, comme à votre roi, souverain et naturel prince et seigneur ; ce que j'ai été bien aise d'entendre et même que la promptitude de votre obéissance ait donné occasion au sieur de Batresse d'emporter un si bon témoignage que celui qui est contenu aux lettres qu'il en a écrites au Roy, mondit seigneur et fils et à moi semblablement, vous voulant bien assurer que continuant, comme je veux bien espérer de vous, vous ne recevrez jamais autre traitement du Roy, mondit seigneur et fils, que du plus bénin prince de ce monde, amateur de son peuple et du repos de tous ses sujets, ni de moi que toute faveur, aide et support en tout ce qui vous concernera, et ne craignez pas que je sois pour me laisser aisément persuader par des rapports qui soient pour me divertir de cette opinion, priant Dieu, Messieurs, qu'il vous ait en sa sainte garde, etc. " [44]

     Le trésorier général, M. Novynce, ayant donné avis aux Échevins que M. de Damville avait l'intention

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de rappeler près de lui M. de la Batresse, son lieutenant, ils arrêtèrent qu'un homme de poids serait député vers la Reine-Mère pour la prier de maintenir M. de la Batresse et d'épargner ainsi à la ville les frais qu'occasionnait toujours le changement de gouverneur [45].

     Ils écrivirent une lettre à Catherine de Médicis pour obtenir son maintien, et lui firent de M. de Batresse le plus grand éloge [46].

     M. de Maigneville, qui remit la lettre des Échevins à Catherine, répondit peu de temps après " que M. de Damville voulait absolument mander avec lui le sieur de Batresse, lieutenant de sa compagnie d'hommes d'armes ordonnée pour le Languedoc, et que, suivant son droit, il avait nommé le capitaine Laguo, son lieutenant, au gouvernement de la ville et du château de Caen. (20 juin 1563). [47]

     Cependant, Catherine recevait sans cesse des plaintes de Caen où, lui disait-on, l'édit de pacification n'était pas observé.

     Le connétable de Montmorency, qui s'intéressait vivement à notre ville, envoya aux Échevins M. de Hérouville avec des lettres de créances datées du 13 juin 1563 et dont voici la teneur :

     " Messieurs, M. d'Hérouville présent porteur que j'envoie par delà vous fera entendre aucunes choses que je lui ay chargé vous dire de

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ma part, vous priant le vouloir croire comme moi-même en ce qu'il vous dira et au demeurant me faire entendre comme toutes choses se passent dans votre ville. Sur quoy, attendant par lui de vos nouvelles, je feray fin, priant Dieu vous donner, Messieurs, ce que plus désirez.

     Du boys de Vincennes. Ce XIIIe jour de juing 1563.

     Votre bon ami,

     MONTMORENCY. " [48]

     Le 20 juin, dans une réunion qui eut lieu au château, M. de Hérouville développa les instructions que le connétable lui avait données.

     Il avertit les Échevins que de jour en jour l'on se plaignait au ministres " de ce que l'édit de pacification n'étoit pas gardé à Caen ; à raison de quoy le roi avoit délibéré venir pour cognoistre ceux qui étoient ses fidèles sujets. "

     " Le connétable, ajouta-t-il, voulant prévenir le mal qui pouvoit arriver en cette ville à cause de ce que dessus avait bien voulu donner ledit advertissement avec exhortation à ung chacun de se contenir suivant l'Edit de Sa Majesté et vivre en bonne amitié et patience les ungs avec les autres. " [49]

     Il fut conclu " qu'on écriroit des lettres à Mr de Montmorency par lesquelles on le remercieroit

[p. 50]

très humblement du bon avertissement qu'il faisoit et seroit certifié de la fidélité et obéissance des habitants de ce lieu envers la Majesté du Roy et de l'union en laquelle les ungs et les autres ont délibéré vivre, de quelque relligion qu'ils soient, en l'observation des Édits du Roy. "

     Ces mots ont été biffés dans les registres de la ville et remplacés par ceux-ci : " et que pour faire plus ample réponse sur le fait de la communication dudit sieur de Hérouville il sera tenu convention des officiers du roi, manans et habitants de ceste ville pour entendre leurs volontés et conclure ce qu'il sera trouvé debvoir être escript. " [50]

     Au milieu de la séance se présenta un avocat, nommé Antoine Le Mercier, lequel déclara qu'ayant été à la messe avec sa femme et ses enfants, il avait été menacé par plusieurs gens, dont il pourrait dire les noms, d'avoir la gorge coupée, s'il y retournait. [51]

     Comme nous l'avons dit plus haut, M. de Batresse avait été remplacé au mois de juin par M. de Laguo, homme d'un caractère difficile et hautain. Ce fut en vain que les Echevins cherchèrent à gagner ses bonnes grâces par des dons ou des compliments ; il les traita toujours rudement et nous sommes porté à croire que Catherine de Médicis, auprès de laquelle notre ville ne devait plus être en faveur depuis le jour où elle avait ouvert ses portes aux

[p. 51]

protestants et aux Anglais, avait donné à ce capitaine des instructions sévères.

     C'est elle-même qui fit ce choix ; c'est elle qui donna à M. de Laguo l'avis de sa nomination.

     Elle lui écrivait, en effet, le 2 juin 1563 :

     " Capitaine Lago, vous verrez par ce que le roi Monsieur mon fils vous escript et veut que vous vous en alliez à Caen pour y commander et tenyr le lieu que faict maintenant le sieur de Batresse que l'on en retire, qui n'est pas pour autre occasion que pour la bonne opinion qu'il a de vous et du bon service que vous saurez bien lui faire de ladite place en contenant tous ses sujets en bonne paix et union les ungs avec les autres et en l'obéissance qu'ils lui doibvent et que je vous recommande le plus et de vous acquitter en cela et en toutes autres choses qui s'offriront pour le bien de son service sellon la fiance que luy et moy avons en vous. Priant Dieu, cappitaine Lago, qu'il vous ait en sa garde.

     Escript au bois de Vincennes, le 11e jour de juin 1563.

     CATHERINE. " [52]

[p. 52]

     M. de Laguo ne prit possession de ses fonctions que le 8 juillet.

     Le 3 juillet, le bailli, M. d'Auberville, fit un mandement convoquant une assemblée pour délibérer sur la réponse à faire aux lettres du connétable apportées par M. de Hérouville [53].

     Mais, vu le nombre insuffisant des délibérants, la réunion fut remise au lendemain, et " les ministres anciens et surveillants de la religion " y furent appelés [54].

     Le 4 juillet, la réponse suivante fut envoyée au connétable :

     " Monseigneur, ayant receu vostre lettre contenant la créance par vous donnée à M. de Hérouville, nous avons receu un honneur si grand qu'il n'est possible de plus : apprehendans que un si grand seigneur nous porte une tant bonne volonté de nous désirer le bien qui nous a esté faict entendre. Et pour réponce, Monseigneur, après que nous avons par convention fait assembler un bon nombre des officiers gouverneurs et habitants de cette ville et retirer leur advis comme ils se

[p. 53]

veullent maintenir : vous serez averti, Monseigneur, que nous les avons trouvés en ceste bonne volonté et telle qu'ils doibvent obéir à la Majesté du Roy comme ses très humbles et très obéissants subjets et serviteurs et se sont contenus jusques à présent sans aucun débat ny sédiction et y veullent continuer sans enfreindre les édicts du Roy et les veullent garder à leur pouvoir tant de l'une que de l'autre relligion, et que depuis votre lettre escripte le service s'est commencé à dire et célébrer selon la forme de l'Eglise romaine en aucune des églises de ceste ville et y a bonne espérance que tout se réduira de bien en mieux, vous suppliant, Monseigneur, nous maintenir en votre protection.

     Monseigneur, nous prions le Créateur vous conserver en prospérité très heureuse. A Caen, ce dimanche quatriesme de juillet 1563.

     Vos très humbles et très obéissants serviteurs, les officiers et gouverneurs de la ville de Caen. "

     Tandis que M. de Bras dictait la lettre au greffier de la ville et que ce dernier écrivait : il y a bonne espérance que tout se réduira de bien en mieux, une émotion populaire éclata sur la place Saint-Pierre, sous les fenêtres mêmes de l'Hôtel-de-Ville. Séance tenante, les échevins dressèrent un procès-verbal qui nous donne une idée des scènes de désordre qui ensanglantaient alors continuellement les rues de notre ville. Nous extrayons textuellement cette pièce inédite des registres de la ville :

      [55]

[p. 54]

     " Ainsi que nous, sieur de Bourgueville, étions avec les Echevins en la maison commune, et que faisions rédiger par écript les lettres missives qu'il a été conclu envoyer par devers M. le connétable, avons ouï un bruit dans le temple Saint-Pierre, pendant que l'on disait vêpres, à cause duquel l'on a cessé de chanter lesdits vêpres par quelque petit espace de temps, et même incontinent l'on a recommencé à chanter, et pour ce que nous avons eu doute qu'il n'y ait quelque émotion populaire audit lieu, à laquelle ne pourrions donner ordre, pour n'avoir forces ni armes, nous avons commandé que l'on fermât la porte de ladite Maison de ville, et en ce disant est entré en icelle maison Hubermont, serrurier, lequel est venu tout effrayé disant qu'il y avait grand nombre de gens ayant armes et épées dégainées, lesquels couraient à tous ceux qu'ils rencontraient, disant : Mordieu ! c'est un huguenot, tuons, tuons et que c'était grand pitié du grand nombre qui étaient blessés vers les carrefours Saint-Pierre et le Marché-Neuf. Et ce fait, nous a été reféré par M. Jean Fernagu, procureur syndic, Jean Boché, Charles Huyet et autres, qu'ils avaient vu, étant aux carreaux de ladite Maison de Ville, plusieurs soldats qu'il leur semblait être du château, lesquels avaient leurs épées tirées et frappaient indifféremment sur tous ceux qu'ils rencontraient, disant avoir vu qu'ils insultaient un nommé Guill, Flambart, varlet et l'un des sergents de ladite ville, étant assis audit carrefour ; nous

[p. 55]

requerrant ledit procureur au nom des habitants et des dessus nommés que nous eussions à en informer promptement afin de conserver les innocents en leur innocence et de punir ceux qui avaient fait ladite émotion et qu'il n'en fût imputé aucune chose à ceux de la religion réformée, lesquels il était notoire être pour lors aux prêches et que eussions à prendre l'attestation des dessus nommés, lesquels avaient vu par semblable les faits susdits. Ce que avons fait, et nous ont référé n'avoir vu personne de la ville n'ayant armes ni faisant aucune insolence, mais bien avoir vu autres qu'ils ne connaissent et ne savent s'ils sont soldats, ayant les épées nues frappant et outrageant ceux qu'ils rencontraient. Et tot après est rentré en ladite Maison de ville un nommé Pierre Grand, lequel nous a dit avoir été jusqu'auprès dudit temple, et incontinent quelques soldats l'ayant aperçu, ils étaient venus vers lui, lui demandant : Mordieu ! où vas-tu ? Auxquels il avait dit être envoyé de par nous pour leur dire qu'il en vint l'un d'eux parler à nous, pour nous avertir de ce qu'il y avait. A quoy il nous a dit lui avoir été fait réponse par l'un d'eux qu'ils n'y viendraient et étaient accourus après lui, le frappant du plat de leurs épées sur leurs épaules à cause de quoy il s'était promptement retiré. Et incontinent nous a été attesté que ledit tumulte cessait et que nous nous pouvions retirer pour par après être informé dudit cas ; suivant quoy nous nous

[p. 56]

sommes retirés et avons dressé ce présent procès-verbal pour servir qu'il appartiendra. "

     Sans aucun doute, cette émotion était imputable à ceux de la Religion réformée.

     Le procès-verbal, il est vrai, cherche à établir leur innocence.

     Bien qu'il ait été signé par M. de Bras, il ne faut pas se méprendre sur la valeur de ce document au point de vue de l'appréciation des faits ; car la majorité des membres qui composaient l'assemblée était protestante, et avait tout intérêt à étouffer l'affaire ou au moins à en dénaturer le caractère séditieux dans un acte officiel. Le procureur syndic, M. Fernagu, ce même Fernagu que le conseil avait député quelque temps auparavant vers Catherine de Médicis avec un formulaire de réponses, appartenait, comme on le sait, à la Religion réformée ; nous le voyons prendre soin de requérir au nom des habitants une information pour punir les coupables " qui, disait-il, ne pouvaient être les protestants lesquels il était notoire être pour lors aux prêches. "

     D'autre part, la lettre au connétable de Montmorency venait d'être écrite après grande réflexion dans un sens impliquant la concorde dans les esprits ; on ne pouvait la lui expédier qu'à la condition de convertir l'émotion en un simple tumulte causé par quelques individus.

     Dire la vérité, c'était compromettre la ville aux yeux de la Cour ; c'était l'exposer à la sévérité de la reine-mère.

      [56]

[p. 57]

     Aussi, était-il logique, prudent et politique de jeter un voile sur ces tristes évènements.

     Evidemment, M. de Bras, en signant le procès-verbal en qualité de lieutenant particulier du bailli, a voulu faire pour le mieux dans l'intérêt général de la ville ; il se peut, d'ailleurs, que l'assemblée lui ait imposé la teneur du procès-verbal.

     Ces troubles furent connus à Paris, malgré toutes les précautions que le conseil de ville put prendre pour les y dissimuler ; et Catherine en témoigna un vif mécontentement,

     M. de Batresse, qui venait de quitter ses fonctions et qui retournait à Paris fut chargé " de confondre les calomnies. " Il y réussit ; mais comme il l'écrit lui-même " il était grand temps qu'il arrivât. "

     Voici sa lettre aux Echevins :

     " Messieurs, je n'ay rien omis de ce qui m'a semblé vous tourner à advantage et vous ay rendus tellement recommandables envers la Majesté dudit seigneur qu'il ne vous reste ores que continuer de bien en mieulx et faire en sorte que je ne sois trouvé menteur, vous pouvant bien asseurer qu'il était temps que j'y arrivasse pour votre bien, d'autant que les choses se demenaient par autre train que de présent. Tout es fois estant telles sinistres opinions évanouyes, vous éviterez désormais les occasions d'y retomber, vous advisant au surplus qu'en tous endroits où je me trouverai cy après qu'il sera parlé de vous, je prendrai votre cause en main la soustenant comme

[p. 58]

mon propre faict, tant pour l'assurance que je me donne que ne ferez chose qui desroge aux édicts et ordonnances du Roy, que la grande affection que je porte au bien et tranquillité de votre république et désir de vous faire plaisir, me recommandant sur ce à vos bonnes grâces, priant Dieu, Messieurs, vous donner la sienne.

     De Louviers, ce XVIIe juillet 1563.

     Votre obéissant amy pour tout jamais.

     BATRESSE. " [57]

     Le service rendu par M. de Batresse aux habitants de Caen était un nouveau titre à leur reconnaissance. Les magistrats de la ville en consacrèrent le souvenir dans une lettre qu'ils lui adressèrent le 17 juillet 1563 et qui fut couchée sur le registre de leurs délibérations. Nous devons citer les lignes qui la terminent, parce qu'elles ont été écrites pour nous :

     " Si nous n'avons moyen de reconnaître la bonne affection que vous portez à notre république, au moins la postérité en trouvera les témoignages enregistrés aux registres d'icelle pour en avoir souvenance et mémoire à jamais. " [58]

     Après la paix d'Amboise, le Chancelier de l'Hôpital, pour apaiser momentanément les deux partis, leur montra le Havre entre les mains anglaises que la reine Elisabeth refusait de rendre, à moins qu'on ne lui donnât Calais en échange.

[p. 59]

     La guerre fut donc résolue avec l'Angleterre. Condé, qui appartenait à ceux des Huguenots qui avaient encore le coeur français, se joignit aux troupes royales qui marchaient sur le Hâvre.

     C'est lui, qui, le 24 avril 1563, écrivait la lettre suivante aux Echevins de Caen :

     " Messieurs et bons amys,

     Je croy que vous avez bien ceste assurance de moy pour le plaisir que j'aurai toujours de procurer tant qu'il me sera possible la conservation de votre bien et soulagement, que je n'oubliray point de tous mes moïens d'empescher ce que je connaîtray vous pouvoir opprimer et surcharger si les occasions n'en sont si grandes et si nécessaires qu'elles peussent tourner au préjudice du roi et au bien de son estat, comme celle qui maintenant se présente, d'autant que ignorant Sa Majesté quels desseins les Anglais bastissent et considérant de quelle importance lui est le château de Caen pour être l'une des principales clefs de son pays de Normandie, elle a avisé d'y envoyer trois compagnies seullement pour les mettre en garnison dans ledit château affin d'éviter aux surprises qui se pourraient faire et rendre cette place asseurée. Ainsy que plus particulièrement j'ai déclaré à ce porteur pour le vous dire ensemble le surplus de mes meilleures intentions en votre endroict, vous priant et exortant autant qu'il m'est possible que si par le passé vous avez rendu quelque honorable le témoignage de vostre

[p. 60]

fidélité et prompte obéissance et vous estes contenus en toute modestie et devoir, vous ayez à continuer et à persévérer plus que jamais selon l'assurance que j'en ai donnée à Sa dite Majesté tellement que par bons effects vous rendiez ma parole autant véritable envers elle que vous me trouverez toujours prest d'embrasser ce qui vous touchera soit en commun soit en particulier, priant Dieu, Messieurs et bons Amys vous maintenir en sa très sainte et digne garde.

     Escript à Chambourg le XXIIIe jour d'avril 1563.

     Votre bon amy,

     LOUIS DE BOURBON. "

     Le 20 juillet 1563, l'armée royale commandée par le maréchal de Brissac arrivait sous les murs du Havre ; le 21, le connétable de Montmorency, accompagné de son fils (le maréchal de Damville), du maréchal de Bourdillon, de Condé et du duc de Montpensier, prenait le commandement général des troupes calvinistes et royales réunies ; le 26, Warwick fut sommé de se rendre ; le 28, il entra en composition ; le 31, les Anglais évacuaient le Havre.

     Cependant le roi s'était avancé jusqu'à Criquetot.

     Il fit annoncer aux habitants de Caen par le connétable de Montmorency qu'il avait l'intention de se rendre incontinent dans leur ville et d'y séjourner quelques jours.

     Le 1er août, les Echevins écrivirent une lettre

[p. 61]

au connétable pour lui exprimer toute leur satisfaction [59].

     Le 4, les Echevins reçurent la lettre suivante de M. de Hérouvillette, délégué par la ville vers le connétable :

     " Messieurs, j'ai oy plusieurs discours, tant par les sieurs de Renouard et de la Bouverie que je trouve en ceste ville que du sieur de Besnon que j'ai trouvé au Ponteaudemer le jour d'hier, sur accoutumées impostures que on met sur les habitants de notre ville dont le présent porteur m'en a raconté une partie qu'il vous pourra dire ; le reste, je le remets à mon retour à Caen.

     Il y a des malveillants qui ont practiqué nous faire envoyer grandes garnisons tant en notre ville que aux circonvoisines, qui ne sera sans grand dépense pour le païs. Il y fault pourveoir, s'il est possible. Je crois que vous avez entendu que la délibération du Roy est d'aller à Dieppe et y séjourner trois ou quatre jours ; de là à Rouen, où il faict son compte d'y rester XII jours et de là à Caen ; par ce que je voy, vous ne le pourrez veoir de quinze jours, si son propos ne change. Au reste, je vais trouver Monseigneur le connétable entre le Havre et Yvetot où le roi couche aujourd'hui ; il ne fait point bon ici, tant pour la peste [60] qui y est en plusieurs endroits que pour les voleurs qui y sont à cause du dégel du camp.

[p. 62]

     Messieurs, je me recommande très humblement à votre bonne grâce. A Caudebec, ce 4e jour d'aoust 1563.

     Votre très humble serviteur,

     HÉROUVILLETTE. " [61]

     Pendant que le roi faisait sa joyeuse entrée dans Rouen (12 août), les notables habitants de Caen, assemblés à l'Hôtel-de-Ville, délibéraient sur les moyens à aviser pour recouvrer deniers et recevoir dignement le roi de France à leur tour [62].

     Nous extrayons des Registres de la Ville le procès-verbal de la délibération de l'Assemblée des notables :

     " Du jeudi 12e d'aoûst l'an mil cinq cents soixante trois après midi devant nous Olivier de Brunville, lieutenant général en présence des sieurs de Bras, lieutenant particulier, de Lessey, de Hérouvillette et Beaullart conseillers au siége Présidial, le sieur lieutenant criminel de Marcambye, les sieurs Lalande, Dumoullin, Lucas, Denis et du Tertre, gouverneurs, et les notables bourgeois manants et habitants de ladite ville dénommés en une feuille escripte et attachée ci après ;

     Suyvant la résollution prise par la convention faicte ce aujourd'hui de matin et le mandement prins decrété et adressé à Lesmerey sergent pour faire

[p. 63]

la semonce à la présente convention à après midy se sont assemblés les bourgeois de ladite ville auxquels a esté dit, remonstré et proposé par mondit sieur le lieutenant général, que, veu les nouvelles qui estoient et sont arrivées en ladite ville, que le Roy notre seigneur avec la Reine sa mère et les princes et les seigneurs avoyt délibéré faire en bref son entrée en ceste ville et qu'il estait raisonnable que les bourgeois de ladite ville se préparâssent en meilleur ordre qu'il sera possible de le recepvoir comme vrais et fidèles serviteurs du roy doibvent le faire.

     Surquoy a esté demandé l'advis des assistants présents.

     De Cordouen, advocat du roy, a requis, que, vu qu'il n'y avait nombre suffisant de bourgeois, ils fûssent derechef convocqués.

     Le lieutenant criminel est d'advis qu'il soit employé toutes choses possibles pour grattifyer l'entrée du Roy.

     Le sieur lieutenant Bras est d'advis qu'il soit advisé tous moyens possibles de recueillir deniers pour satisfaire et frayer aux frais nécessaires pour l'entrée du Roy et de sa part a dict qu'il y entendra.

     Le sieur de Lessey a dit qu'il est d'advis qu'il y a 200 bourgeois de la ville qui aydent de chacun ung escu et de sa part offre d'en bailler ung pour aider à gratifier l'entrée du roy, et de l'outre plus qu'il y soit satisfaict par les gouverneurs de la ville qui seront autorisés de vendre rente.

[p. 64]

     Le sieur de Marcambye comme ledit sieur de Lessey, réserve qu'il a dict vouloir qu'il soit faict un pourject de ce qui est nécessaire pour dresser et préparer la venue du Roy.

     Le sieur de Lesbisey Beaullart, id.

     Le sieur de Cordouen, id.

     Le sieur Grenetier a dict qu'il est d'advis qu'il y ait 50 notables bourgeois qui prestent à la ville chacun 10 escus et de sa part a offert 10 ; l'outre plus soit satisfait sur les fermes de la ville.

     Mondeville comme le grenetier.

     Lalande qu'il soit tenu une plus générale convention.

     Lucas, id.

     Petitville-Denis, id.

     Du Tertre, id.

     Le lieutenant Leneuf, id.

     Saint Quentin soit vendu rente.

     Calix Pelotin soit vendu rente.

     Caumont comme le Grenetier.

     Bougy Larcher soyt tenu convention plus générale par laquelle les gouverneurs soyent autorisés de vendre rente.

     Sallenelles Denys soit vendu rente.

     Gosselin qu'il soit trouvé 100 hommes notables bourgeois de la ville qui prestent chacun 10 écus à la ville.

     Le Londel la Vigne, id ;

     Le procureur de la ville soyt vendu rente ou l'une des fermes de la ville comme la boucherye.

[p. 65]

     Thomas Lemaistre soit vendu rente ou l'une des fermes comme la ferme du vin.

     Oy toutes lesquelles oppinions et réunissant icelles en la plus saine partie, il a esté résolu, conclu et adressé que les gouverneurs et échevins de la ville seront et ont esté autorisés de adviser entre eulx les plus commodes et légitimes moyens de recueillir deniers, soyt vendre rente ou l'une des fermes de la ville, quelle qu'elle soit, et même feront vuyder les denyers deubs du passé des fermes de la ville, par les fermiers d'icelle, à laquelle fin ils feront convenyr lesdits fermiers pour se voir condamner à advancer le terme qui escherra à la St-Michel prochaine attendu la grande et urgente nécessité qui est de présent en ladite ville pour la venue du Roy.

     A esté chargé à Lesmerey Leroy et de la Rocque sergents signifier à leurs compaignons les autres sergents de ladite ville l'ordonnance qui a esté touchant eulx au matin faicte ; et tous ensemble leur est chargé faire nettoyer les rues, faire commandement aux bourgeois qui y seront ryverains de la rue Saint-Jehan depuis la porte Millet jusques au château de tapisser les maisons sans aulcun intervalle ; feront proclamation demain à son de trompe à tous les bourgeois jeunes et classés pour porter armes de se tenir esquippés d'armes, prests et appareillés à aller au devant du Roy dont du tout leur sera baillé mandement à ceste fin.

     Il a esté ordonné que tous les fermiers de la ville seront contraincts par corps et biens à promptement

[p. 66]

et sans délay garnyr, payer et vuyder les deniers par eux deubs du passé des fermes qu'ils tiennent nonobstant les arrêts qui auroient esté faicts par quelque personne que ce soit à la charge de la ville de leur en porter indemnité.

     Dumoullin et Du Tertre ont charge de chercher et de prendre du velours des coulleurs du Roy et les choses propres pour dresser le poesle pour l'entrée du Roy.

     Le receveur de la ville présent mettra dès demain de matin l'estat au vray de ce qui est deu des termes derniers escheus de l'année présente des fermes de la ville.

     Les sieurs Arthur, Lelondel et Gosselin ont charge de visiter les haquenées estant aux estables de ceste ville pour rapporter en ce bureau s'il y en a de propres pour présenter au Roy et aux seigneurs " [63].

     Un inventaire des artilleries de la ville fut dressé par le greffier de l'hôtel commun.

     Le voici :

En la maison de ville

     Est le nombre de cinquante-six tant arquebuses à croc que chevallots.

     Item, il y en a trois cassées.

En la tour au Landoys

     Il y a un mousquet non affusté.

[p. 67]

A l'Hôtel-Dieu

     En un cellier il y a XVII brettes.

     Item, en la salle, il y a deux moyennes montées sur affusts et roues ferrées.

En la grosse tour de Chastimoyne

     Il y a une bastarde renforcée montée sur affusts et rouage ferré avecques son équipage.

     Item une couleuvrine à paons portant le boulet de moyenne montée sur affusts et roage ferré.

     Item sur la plate forme de ladite tour une aultre moyenne à paons montée sur affûts et roes ferrées.

     Item en ladite tour il y a huit mousquets de fonte montés sur petites roes et affusts.

     Item y a en ladite tour 30 pièces de fer de fonte qu'on nomme pierriers et fauconneaux montés sur affusts et petits roages non ferrés.

     Item y a en ladite tour vingt boettes tant grosses que petites.

     Item y a en ladite tour XXIII harquebuses à croc ou chevallots.

     Item trois harquebuses à croc de cuyvre.

     Item quatre harquebuses à croc de fer.

     Item quatre barches de fer.

Sur la tour de Silly, derrière les Cordeliers

     A esté trouvée une bastarde renforcée montée sur affusts et roes ferrées fermant à clef sur la lumière.

[p. 68]

     Item sur icelle tour une moyenne couleuvrine montée sur affusts et roage ferré fermant à clef qui ne porte le boullet que de moyenne.

     Fin dudit inventaire faict comme dessus.

     LENICOLAIS, greffier [64].

[p. 69]

     Le 14 août, dans la salle du palais du siège présidial eût lieu une nouvelle assemblée des habitants.

     Des listes de convocation avaient été données aux sergents.

     La liste du sergent Jehan Hodey comprenait

39 noms (folio 67). 39
Celle de Jehan Lynet 32 (folio 68).
Celle de Thomas Biot 95 (folio 97.)
Celle de Léonard Leroy 62 (folio 70 et 75).
Celle de Jacques Varin 36 (folio 71 et 74).
Celle de Robert Lesmerey 20 (folio 77).
_____
Total 245

Comparurent à la convention générale.

     M. le bailly de Caen.

     M. le lieutenant général.

     M. de Bras, lieutenant particulier.

     M. Dygny.

     M. de Grestain, avocat du Roi.

[p. 70]

     M. de Vérigny, procureur du Roi.

     M. de Lyon.

     M. le Grenetier Artur.

     Les six gouverneurs de la ville.

     Le sieur de Rosel.

     Le sieur Gosselin.

     Le sieur de Flavigny.

     Le sieur Marin Lalongny.

     Le sieur André Dalléchamps.

     Le sieur Robert de la Beullière.

     Le sieur Esleu Lyon.

     Le sieur Pierre Larcher.

     Gilles Fillastre.

     Le sieur Gilles Thomas.

     Le sieur Guillaume Regnier.

     Le sieur Thomas Pelotin.

     Le sieur Jehan Leseigneurey.

     Guillaume Tabouret.

     Robert Angot.

     Jehan Dunouay.

     Michel Quetissant.

     François Lefébure.

     Nicole La Haye.

     Guillaume Laillier.

     François de Gouy.

     Bertrand Poutrel.

     Jehan de Bacilly.

     Cardyn Leroy.

     Gervais Bunel.

     Benoist Chabot.

     La Rivière Huet.

[p. 71]

     Thyrard.

     Raullet Coulomb.

     Etienne Thomas.

     Royer Rouxel.

     Jehan Denys.

     Robert Lesmerey.

     Jehan Cacheval.

     Germain Auvray.

     Pasquier Lecharpentier,

     Jehan Laurens, enquesteur.

     Roch de la Rocque.

     Jehan Martin, du Bourg-l'Abbé.

     Jehan Mondehare.

     Robert Lechartier.

     Guillaume Ouldin.

     Thomas Lesauvaige.

     Vigor Accard.

     Jacques Lemascrier.

     Robert Paisant.

     Jacques Lepelletier.

     Marin Bénard.

     Nicolas Thernel.

     Jehan Jourdain.

     Gueusteville.

     Thomas Lemaistre.

     Estienne Lepetit.

     Guillaume Lebailly.

     Gilles Chapron.

     Pierre Typhagne, (folios 72 et 73.)

     Le 16 août 1563, Charles IX écrivit de Rouen la lettre suivante aux Echevins de Caen :

[p. 72]

     " Chers et bien amés, ne faictes faulte incontinent la présente reçue de vous tenir fournis d'une bonne et grande quantité de pain, chairs, vins et cydre pour le passage de 15 enseignes de gens de guerre de pied français que nous faisons marcher à notre suite [65] ainsi que vous fera plus amplement entendre le porteur de la présente que nous envoyons devers vous pour cest effet et aussi pour vous instruire comme vous aurez à vous gouverner à la fourniture desdits vivres aux gens de guerre desdits enseignes desquels nous entendons vous en faire le paiement à prix raisonnable et compectant.

     Donné à Rouen le XVIe jour d'aoûst 1563,

     CHARLES. "

     ROBERTET. [66]

[p. 73]

     M. le connétable de Montmorency fit son entrée à Caen, le 23 août 1563. Il descendit à l'abbaye aux Dames où Madame sa fille était abbesse.

     Les gouverneurs de la ville lui offrirent une haquenée ; il fut complimenté dans l'abbaye même par M. Sorin, docteur ès Droits, au nom de l'Université [67].

     Il était accompagné du cardinal de Châtillon et de plusieurs autres grands seigneurs. [68].

     Charles IX arriva le 24 août aux pertes de la ville vers 3 heures de l'après-midi. Il s'arrêta à Vaucelles dans une salle verte où il trouva préparée " une collation assez magnifique. " Il avait à ses côtés le duc d'Orléans, son frère, le jeune prince de Navarre, le prince de Condé, les cardinaux de Bourbon et de Guise, etc. Il se reposa une heure pendant laquelle lui furent faites les harangues et joyeuses receptions de la part du clergé par l'official de Caen, de la part de l'Université par le recteur, et de la part des habitants par M. de Brunville, lieutenant général. Ce fut ce dernier qui lui présenta les clefs de la ville.

     Le roi se dirigea ensuite vers la porte Millet, où les Echevins le reçurent et lui présentèrent un poële

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de satin cramoisi et " un cheval d'Espagne richement bardé et les harnais d'icelui tout couvert de fleurs de lis dorées. " Néanmoins Charles IX ne voulut pas descendre de dessus une haquenée grise qu'il montait et remit le cheval qu'on lui offrait à M. de Boisy, grand écuyer de France qui portait la grande épée d'armes [69].

     Charles IX alla loger au Château.

     M. de Brunville reçut dans son logis (au coin de la rue Pémagnie sur la place Saint-Sauveur) Michel de l'Hôpital ; au bout de quelques jours d'intimité de Brunville sut si bien s'attirer l'estime du Chancelier que celui-ci en faisait au roi le plus grand éloge [70].

     Après la tenue du conseil, Charles IX aimait à se promener dans les jardins en terrasse de l'Abbaye-aux-Dames.

     Il dîna un jour dans cette Abbaye en compagnie du Connétable et de l'abbesse.

     Le 27 août, le roi quitta Caen et alla coucher à Saint-Sylvin. Puis il se dirigea vers Saint-Lô et vers le Mont Saint-Michel, qu'il visita.

     Après avoir repassé par Caen, il était à Argentan le 30 août et reprenait par la haute Normandie le chemin de la capitale.

     Avant de quitter Caen, le roi rendit un édit frappant d'une subvention de 30.000 livres, les 4 villes closes du bailliages : Caen, Bayeux, Falaise et Vire.

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     Notre cité fut plus maltraitée que les trois villes voisines, puisque, d'après la répartition faite par le bailli, elle dut payer à elle seule 15.000 livres. Or dans les subventions précédentes elle n'avait jamais été taxée à la moitié de la somme totale [71].

     Aussi, les échevins adressèrent-ils aux commissaires généraux chargés de contrôler la répartition des remontrances où sont signalées toutes les charges, qui depuis 1562 avaient pesé sur la ville :

     " Messieurs les commissaires généraux sont priés de considérer que la somme de 15.000 livres imposée à la ville est payable en quatre termes, dont le premier n'est pas encore échu, que néanmoins on exige présentement 6.000 livres et que plusieurs habitants ont été jetés en prison parce qu'ils étaient dans l'impossibilité d'y satisfaire, [72].

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     " Que, par le commandement de M. le duc Bouillon, ils ont entretenu l'été dernier quatre compagnies de gens de pied et que pour faire face à cette dépense il leur a fallu emprunter 4.000 livres qui sont encore dues ;

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     " Qu'ils ont fourni le château des poudres, blés, artillerie, boulets et autres munitions, et que, la poudre trouvée aux magasins de la ville ne suffisant pas, ils ont été contraints d'en acheter encore pour 800 livres.

     " Que, pour la crainte des anglais qui étaient au Havre, ils ont entretenu pendant trois mois au port de Oyestreham 25 soldats à 250 livres par mois et qu'ils ont fait aux murailles et aux tours de la ville des réparations qui n'ont pas coûté moins de 1,800 livres.

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     " Que le pont du Couldray construit pour le passage de l'armée du duc d'Etampes revient à plus de 1,200 livres [73].

     " Que l'armée de l'amiral leur a causé dommage de plus de 200,000 livres, tant en deniers monnayés, argenterie, bagues et joyaux que blés et meubles de toute espèce, dont la perte les a rendus pauvres ; et ce, non compris la dépense des gens de guerre de l'amiral qui, durant un séjour de six semaines, n'ont pas payé un denier de leur dépense, ni une contribution de 12,000 livres imposée alors à la ville, ni la rançon de ceux qui avaient cherché un asile au château ; ni l'entretien des troupes laissées sous le commandement du comte de Montgomery.

     " Qu'ils ont fourni le château de lits, couches, linge, vaisselle et autres sortes de meubles qui n'ont jamais été rendus et dont la valeur passe 6,000 livres.

     " Que, par l'ordre du roi, ils ont payé 3,000 livres pour la réparation de la brèche du château.

     " Que depuis 1 an et 1/2 ils font jour et nuit la garde des ports, fournissent bûche, fagot et chandelle, et entretiennent les compagnies des sieurs de Murs et de Berville laissées en garnison,

     " Qu'il est notoire que la fortune des habitants consiste principalement dans le labour des terres circonvoisines ; que les villages ayant été ravagés,

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les maisons de leurs fermiers brûlées, leurs biens pillés et consumés, ils se trouvent dénués de tout et impuissants à aider les laboureurs pour payer la taille du roi.

     " Que, pour comble de malheur, la ville est tellement assaillie par la peste que les habitants sont contraints de l'abandonner et de chercher ailleurs un asile.

     " Partant qu'il plaise à MM. les commissaires avoir égard à la nécessité, pauvreté et indigence des habitants de la ville, laquelle demeurera totalement ruinée et détruite, si la subvention n'est réduite à une somme qu'elle puisse porter. "

     Ces remontrances ne furent pas écoutées.

     Nous voyons dans le dernier article de ces remontrances que la peste sévissait à Caen.

     Alors parut l'ordonnance suivante pour porter remède à cet horrible fléau :

     " Du jeudi 4e jour de novembre 1563, en la chambre du siège présidial à Caen, devant nous Tanneguy Sorin, écuyer, docteur ès droits, conseiller du Roy, notre seigneur audit siège présidial, en présence de Messieurs François Richard et Pierre Patrix, écuyers, conseillers du Roy audit siège, Gilles de Caumont, pour le procureur du Roy, les gouverneurs et échevins de la ville, le receveur et

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le greffier d'icelle et un grand nombre des notables bourgeois et habitants assemblés en ladite chambre du conseil pour délibérer sur les affaires d'icelle ; après avoir oui ledit de Caumont, parlant pour le procureur du Roy absent, lequel a requis pour le Roy et pour le bien public de ladite ville qu'il fût avisé aux moyens les plus commodes que faire se pourrait pour donner ordre audit inconvénient et que les administrateurs de la Maison Dieu et hospital de ceste ville de Caen et leurs commis fussent contraints résider et faire leur charge et recevoir audit Hôtel-Dieu, les pauvres pestiférés en un lieu qui serait désigné après la visitation qu'il requérait être faite, davantage que les maisons inconvénientées fussent poinctées et marquées de la Croix-Blanche apparentement et manifestement pour éviter que ledit inconvénient ne s'accroisse et augmente de plus en plus. Sur quoi, après avoir mis ladite affaire en délibération et retiré particulièrement les avis et opinions de tous les dessusdits officiers et bourgeois illec présents ; nous avons, suivant iceux, dit et ordonné ce qui s'ensuit :

     " Que les pauvres, qui seront pris dudit inconvénient de peste, seront promptement transportés au dit hôpital et Maison-Dieu en un certain lieu, qui, pour cet effet, leur sera limité et désigné par l'inspection et visitation qui en sera faite aujourd'hui par scientifiques personnes, Messieurs Marin Duvicquet et Marrège, docteurs en médicine, auquel lieu lesdits pauvres malades n'ayant ni biens ni revenus, seront traités, pansés et alimentés de toutes

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leurs nécessités, aux dépens de l'Hôtel-Dieu, par les gardes des malades qui y sont ou seront établis.

     Que, pour aider et subvenir aux dits pauvres malades, il sera député certains notables personnages en chacun quartier pour recueillir les aumônes que les bourgeois de la dite ville voudront volontairement et libéralement donner.

     Que, au regard des personnes pestiférées, ayant bien et revenu, qui se voudront retirer audit Hôtel-Dieu, elles y seront par semblable reçues et traitées en lieux commodes et honnestes, selon leur qualité ; pour à quoy subvenir sera pris de leur bien suffisamment. Que lesdits administrateurs pourvoiront d'un homme de bien, lequel assistera auxdits malades pour les consoler et avertir de leur salut, auquel ainsi qu'aumédecin seront baillées chambres audit hôpital pour eux retirer et honnêtement entretenir.

     Et, en tant que les bourgeois et personnes notables de la ville seraient inconvénientés de la peste, avons ordonné que leurs maisons et boutiques seront closes et marquées par les fossoyeurs de chaque paroisse d'une croix blanche de largeur de trois doigts en lieu apparent et visible et s'ils sortent de leurs maisons, seront tenus, même leurs serviteurs et domestiques, de porter une verge blanche dans leur main apparentement, afin que les personnes ne s'approchent d'eux.

     Que défenses et inhibitions sont faites à toutes personnes de nourrir en leurs maisons aucuns connils, pigeons et autres oiseaux, bêtes et animaux, qui pourraient engendrer putréfaction ou corruption d'air en

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ladite ville, sur peine de punition corporelle et d'amende arbitraire applicable auxdits pauvres malades.

     Et par semblable défendu à tous regratiers, peuffieres, fruitières, fromagères et autres de vendre ou exposer en vente aucun linges, langes, fruitages, fromages, ni autres semblables choses qui peuvent causer danger, sur semblable peine ;

     Que aux prêches et sermons publics, le peuple sera admonesté de prier Dieu qu'il veuille retirer son ire.

     Qu'il sera et est fait commandement à tous les habitants de ladite ville de tenir leurs maisons nettes et de purger et nettoyer tous immondices qui seraient en icelles, mêmes aux rues, chacun en droit soi. Et charge aux sergents de ladite ville d'en faire la diligence, chacun en son quartier, sur peine de 50 livres d'amende applicable comme dessus [75]. "

     En décembre 1565, Jacques Leseigneur et Colasse, sa femme reçurent en récompense de leur dévouement pendant la peste l'usufruit d'un jardin situé près de l'hôpital [76].

     Cette même année (au mois d'août), le conseil de ville décréta la suppression du Jeu de Paume" lequel était trop exercé sur les grandes écoles de droit, à raison de quoy s'ensuivaient plusieurs blasphèmes et débauchements de beaucoup de jeunes hommes, artisans de cette ville, et conséquemment des jeunes enfants et écoliers hantant tant les lectures publiques desdites écoles que celles des

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collèges et régents ordinaires de l'Université, dont procèdent une liberté pernicieuse à toute la république et de mauvais exemples. "

     Les échevins firent planter plusieurs pierres debout, appelées vulgairement byttes, à l'endroit où se tenait le jeu de Paume [77].

     L'année suivante (26 novembre 1566), dans une assemblée générale présidée par M. Tanneguy-Sorin, pour aviser au paiement de 8 années d'arrérages de 600 livres de rentes dûes à M. d'Auberville, bailli de Caen, substitué par son mariage aux droits de François d'Harcourt, qui, en 1581, avait prêté 6,000 livres à la ville au moment du passage de François Ier et du Dauphin, il fut arrêté que, vu le triste état des finances de la ville, on enverrait un député vers le Roy pour obtenir une cotisation de 11,000 livres destinée à payer les arrérages et le capital [78]. Le procureur syndic fut désigné pour faire les démarches nécessaires auprès du conseil privé ; et, à cet effet, on lui accorda un écu sol par jour.

     Quelques jours après son départ, il annonça que relativement à l'affaire de M. le Bailli il avait éprouvé quelques difficultés de la part du Chancelier qui voulait voir le contrat de constitution de rente et la sentence rendue en faveur de M. d'Auberville pour en poursuivre le remboursement. Il a eu l'audace, dit-il, de recommander la ville au duc de Bouillon,

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mais il se réserve de raconter plus tard ce qui s'est passé entr'eux, rappelant le mot du philosophe Pittacus : Quoe facturus es ea ne praedixeris, frustratus enim ridebis.

     Enfin il donne aux Echevins son adresse avec la plus grande précision :

     Au logis de l'écu de France, en la rue des Vieilles-Etuves, près les Filles repenties vis-à-vis le logis de M. du Mortier [79].

     Dans une seconde lettre, le procureur syndic témoigne aux Echevins le bon vouloir de M. le maréchal de Montmorency, de M. de Lamoignon et particulièrement de M. de Damville, qui ont tous promis d'appuyer une requête au Roy tendant à affranchir la ville de la taille pour dix ans. Il leur recommande comme un moyen de réussir de faire écrire au connétable et au maréchal de Damville, par Madame de Caen, la fille du connétable. [80]

     L'abbesse écrivit à son père la lettre suivante, le 24 mars 1567 :

     " Monseigneur, je vous remercie très humblement de la faveur que me portez et à ceux qui de par moy vous sont recommandés pour l'amour de moy ; spécialement de ce qu'il vous plaît vous montrer par effet protecteur des pauvres bourgeois et habitants de la ville de Caen pour leur conserver leurs privilèges et libertés ; de quoy ils sont grandement

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obligés à prier Dieu eux et leurs enfants pour votre santé et prospérité. Je vous puis assurer que si la ville n'est maintenue en ses franchises et immunités, en bref elle ne vaudra pas le moindre village qui est en la subjection de la Majesté du Roy : qui serait dommage pourceque ladite ville est belle, composée d'Université, siège présidial et bons et loyaux sujets de Sa Majesté, qui est la cause pourquoi de rechef je vous adresse la présente, pour vous supplier, Monseigneur, de continuer votre bon vouloir envers iceux pauvres habitants et donner audience aux humbles requêtes que vous en feront leurs délégués. Aussi je vous rends grâces humbles de ce que vous avez eu désir de me voir, qui m'est le plus grand honneur, la plus grande consolation et contentement que pouvais recevoir et ne vous pourrais dire combien vos lettres m'ont apporté de joies après avoir entendu par icelles votre convalescence, ayant reçu bien grand ennui et facherie de votre maladie. "

     Pendant quatre années, la guerre civile fut suspendue ; mais les édits de pacification ne purent étouffer la fermentation des esprits et sous des cendres trompeuses couvait un feu ardent d'où s'échappaient de trop fréquentes étincelles.

     On vit par exemple quatre des gens d'armes du baron de Coulombières s'emparer d'un prêtre auprès de Bayeux, le faire rôtir et le jeter en pâture aux chiens [81].

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     Les protestants bâtirent une forteresse à Luneray, où ils recevaient tous les brigands de la contrée, qui pillaient, rançonnaient et tuaient impunément. En un mot le sang ne cessa de couler pendant cette période de paix factice : les assassinats avaient remplacé les batailles.

     C'est alors que l'Edit de Roussillon vint défendre les réunions des synodes, les levées d'argent, le mariage des prêtres apostats.

     Le duc de Bouillon, au lieu de faire exécuter les édits de pacification, s'entourait, à Rouen, de soldats protestants, favorisait les prêches et insultait publiquement les catholiques [82].

     Catherine de Médicis lui demanda raison de sa conduite et lui ordonna de punir sévèrement les religionnaires fauteurs de désordres.

     Le duc, plutôt que d'obéir, aima mieux quitter son poste ; il confia son commandement à son lieutenant, Le Veneur de Carouges, et se retira à la Cour.

     Cependant, le prince de Condé, l'amiral de Coligny, le comte de La Rochefoucault, Briquemaut et quelques autres seigneurs turbulents organisèrent une vaste conspiration dans laquelle entrèrent naturellement le comte de Montgomery et le baron de Coulombières (1567).

     A Caen, grâce à la sagesse des autorités, le calme fut conservé.

     Le 3 novembre, en effet, eut lieu, à l'hôtel-de-ville, une assemblée présidée par M. de Bras et à laquelle assistèrent, en outre des gens du roi et des

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officiers ordinaires de la ville, Messieurs de Villemor, aumônier ordinaire du roi, abbé d'Ardennes, Claude de Chaulnes, doyen du Saint-Sépulcre et official de Caen. Guillaume Malherbe, prieur de l'Hôtel-Dieu, François Royal, grand-vicaire de l'abaye de Saint-Etienne, Antoine Lechevalier, Vincent Lebas et Pierre Pinçon, ministres de l'Eglise réformée et un grand nombre de bourgeois et d'habitants.

     Il fut arrêté que, les habitants de quelque qualité et religion qu'ils fûssent, seraient tenus de se comporter patiemment les uns envers les autres, sans s'offenser en faict ni dict ;

     Que pour éviter toute discorde ils seraient mis sous la sauvegarde du roi et sous la protection les uns des autres avec défense, sous peine de la vie, de s'offenser, se provoquer, lancer faux-bruits, billets ni placards tendant à la sédition ;

     Que défense serait faite à tous les habitants de porter épées, dagues, armes prohibées, à moins qu'ils ne fussent commandés par la justice et par le gouverneur pour la sûreté de la ville ;

     Que les docteurs, prêtres, et ministres seraient tenus en leur sermons et prêches de recommander la concorde ; et que, sous peine de vie, personne ne pourrait les troubler dans l'exercice de leur religion ;

     Que les hôteliers et habitants ne pourraient recevoir en leurs maisons aucuns étrangers sans en prévenir promptement la justice, sous peine de punition corporelle. [83].

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     Cette déclaration est signée : de Bourgueville, de Verigny et Lenicollais.

     Cette dernière prescription n'était pas nouvelle, et les infractions en avaient été sévèrement punies. Ainsi, en 1562, fut mandée en la Chambre de la ville la femme de Robert Caval, hôte de la Tête-Noire, en la rue de Geôle, en l'absence de son mari.

     " Enquise quels hôtes était en icelle a répondu : Six Manceaux étant tous du métier. Et a remontré qu'elle était en contravention avec les proclamations qui ordonnaient de déclarer les étrangers et qu'il y pendait de la vie ; a dit qu'elle n'en avait connaissance. " [84]

     Les maisons particulières mêmes étaient soumises aux visites domiciliaires.

     Le duc de Bouillon, le 5 septembre 1562, avait ordonné qu'une visite domiciliaire serait faite par toute la ville, qu'état serait dressé des étrangers, des armes, des hommes capables de servir.

     Messieurs de Brunville, Duhamel, avocat du roi, et Lenicollais, naguère greffier, furent chargés de la paroisse de St-Sauveur et rédigèrent un procès-verbal de leur visite ; c'est le seul qui ait été conservé aux archives municipales. [85]

     Dagues, piques, pistolets, hallebardes, épées, pertuisanes, bâtons à deux bouts, becs de corbin, arbalètes, rien n'échappe aux visiteurs.

     Nous trouvons dans ce procès-verbal les noms des hôtels et auberges et des étrangers qui y étaient

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descendus, pour la plupart gens de Bayeux et de Domfront qui avaient fui la persécution religieuse.

     " En l'hôtel du Gable Blanc, appartenant à Guillaume Lechevalier, étaient logés MM. de Hauberaye, de St-Vigor, chanoine de Bayeux, de Crépon, sa femme et un enfant, un serviteur du sieur de Baulte.

     En l'estable Quentin Boullon il y a trois chevaux appartenant au sieur de Vignoles, lieutenant du Mans. Au Tripot de la Bataille est demeurant Jehan Vimard.

     En l'Hôtellerie de la Bonne Foi n'y a aucuns étrangers fors un homme de Lisieux étant malade et Jehan Morel.

     En la maison de M. de Lebisey, conseiller du roi au siège présidial, n'y a aucuns étrangers.

     En la maison de Onfroy devant les grandes escolles est demeurant Vigor Olivier, fouleur de draps. En la maison de Guillaume Bauches n'y a étrangers ; est vieil.

     En la maison de Nicolas Dumoustier est demeurant ledit Dumoustier et trois étrangers de Ponteau-de-mer et un nommé M. Claude de la compagnie du sieur de Tracy.

     Chez Jehan Dessillons de Rots est demeurant Delarue.

     En la maison des Ciseaux est demeurant Lacarière, de la compagnie du sieur de Tracy, Pierre Merieu, de Lisieux, Ollivier Layllier, tabellion à Lisieux. "

     Le 10 novembre 1567, vers 3 heures du matin, le connétable de Montmorency sort de Paris, et vient attaquer Condé qui occupait Saint-Denis.

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     Mais la gendarmerie est mise en fuite. Montmorency, malgré ses 75 ans, combat longtemps avec héroïsme ; il est couvert de blessures ; renversé de cheval il se défend toujours ; un Ecossais le somme de se rendre ; il lui casse trois dents avec le pommeau de son épée brisée ; l'autre riposte par un coup de pistolet à bout portant. Le connétable est blessé à mort. On cherche à le préparer à bien mourir : " Pensez-vous, dit-il, que j'ai vécu quatre-vingts ans pour ne pas savoir mourir un quart d'heure ? " Ainsi mourut sur le champ de bataille pour son roi et son Dieu cet illustre descendant du premier baron chrétien.

     Le combat ne cessa qu'avec la nuit et l'avantage resta aux catholiques.

     La paix de Lonjumeau vint confirmer celle d'Amboise (25 mars 1568).

     On la nomma la Paix boiteuse et mal assise parce que les commissaires de la Reine étaient le boiteux Gontaut Biron et le maître des requêtes Malasise.

     La guerre devait bientôt recommencer ; les protestants n'avaient pas rendus les places qu'ils avaient prises. Les bords de la Charente furent le théâtre des nouvelles hostilités. Les protestants furent défaits à Jarnac et à Montcontour par le duc d'Anjou, frère du roi, ou plutôt par le maréchal de Tavannes qui commandait sous ses ordres.

     A Jarnac, Condé, déjà blessé la veille, reçoit au moment où il prend son casque pour courir sus à l'ennemi un coup de pied de cheval qui lui casse la jambe : Noblesse française, dit-il alors aux gentilshommes qui

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l'entouraient, " souvenez-vous que Condé le bras en écharpe et la jambe fracassée ne craint pas de donner bataille pour sa religion et sa patrie. " Puis il s'élance, bride abattue, dans les rangs ennemis. Son cheval est tué ; il met un genou en terre et se défend en vain. Lavergne de Tressan lui fait un rempart de ses 25 fils et neveux ; tous sont tués ou faits prisonniers. Enfin, n'ayant plus la force de tenir son épée, Condé présente son gantelet au sire d'Argences et s'assoupit au pied d'un arbre. C'est là qu'un capitaine des gardes du duc d'Anjou, Montesquiou, lui cassa la tête d'un coup de pistolet (13 mars 1569.)

     Les Huguenots chantèrent :

     Le prince de Condé,
     Il a été tué.
     Mais Monsieur l'amiral
     Est encore à cheval
     Avec La Rochefoucault
     Pour écraser tous les papaux.[86]

     C'était désormais un enfant de 16 ans, Henri de Béarn, qui devenait le chef nominal du parti protestant. Coligny en prit la direction. Malgré ses succès, l'armée royale était épuisée. Catherine signa la paix de Saint-Germain, le 8 août 1570. Amnistie générale, libre exercice du Calvinisme, quatre places de sûreté, tels furent les avantages qu'elle accorda aux protestants. Henri de Navarre devait en outre épouser Marguerite de Valois, soeur du roi.

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     C'est à peine si les batailles de Saint-Denis, de Jarnac et de Montcontour avait eu un écho dans nos contrées.

     La paix est signée ; c'est l'oeuvre de Catherine. Elle songe maintenant à choisir une femme pour son fils, peut-être, comme on l'a prétendu, pour le distraire davantage des devoirs de la royauté, mais surtout, croyons-nous, pour doter la France d'une puissante alliance. Son choix tomba sur Elisabeth d'Autriche, seconde fille de l'empereur Maximilien II.

     Le 20 novembre 1571, on publiait dans les rues de Caen au son de la trompe un mandement de M. de Bourgueville [87] annonçant que le mariage du roi avec la princesse Elisabeth aurait lieu le jeudi suivant dans la ville de Mézières. " Selon ce qui nous a esté escript et fait scavoir par Monseigneur de Matignon, lieutenant de Sa Majesté en ce pays de Normandie en l'absence de Monseigneur le duc de Bouillon, nous faisons aussy entendre que suivant les louables coutumes de ce royaulme chacun ait à s'en réjouir, récréer et à cette fin faire feux de joye en donnant et manifestant louange à Dieu et allégresse au coeur des subjets de sadite Majesté, et avertissons et excitons sesdits subjets de ce faire et que toutes les juriditions cesseront en ceste ville [88]. "

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     La lettre que M. de Matignon écrivit aux échevins de son château de Lonrai est en date du 12 novembre ; elle fut enregistrée au greffe du bailli de Caen, et lue en même temps que le mandement, dans les carrefours de la ville, par Thomas Allain, sergent royal, à Caen, accompagné de Loys Richer, trompette ordinaire de la ville.

     Le jeudi 23 novembre, le mariage du roi fut célébré à Mézières. Ce même jour, M. Guérin de Villy, licentié ès-lois, conseiller du roi et lieutenant de M. le bailli de Caen, fit convoquer les échevins " pour adviser les moyens qu'il était requis affin de solennellement célébrer et festiver un sy bon acte. "

     Ceux-ci " après avoir regardé tous les moyens de prendre récréation et faire cognoistre le désir que les manans et habitans du païs ont de faire service au Roy et que ung chacun entende la joye qu'ils ont de sa prospérité, ont été d'avis qu'il serait faict, le soir, un feu de joye sur la place St-Pierre, auquel lieu seront faict comparoir les tabourins et trompettes ainsi que les pfiffres. " [89]

     Une distribution de vin fut faite à ceux qui prirent la peine de tasser le bois sous la direction du valet de l'hôtel commun.

     Les armoiries du roi et de la reine furent affichées dans tous les quartiers de la ville.

     " Des livrées de taffetas furent baillées et il fut fait largesse de vin. "

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     Cependant Catherine ne perdait jamais de vue les menées de ses ennemis.

     Elle surveillait surtout les moindres opérations de Montgomery auquel elle avait voué une haine implacable.

     Le 18 mars 1572, elle avertit M. de Matignon que le rebelle avait l'intention de faire une descente en Normandie sur l'appel des protestants de cette province qui lui avaient promis secours et assistance. [90]

     Dans le courant du mois de mai suivant, M. de Matignon reçut de nouvelles instructions. Charles IX, le 13 mai, en effet, lui enjoignait de veiller de concert avec Le Veneur de Carouges sur la descente que méditait Montgomery et l'informait en même temps qu'il avait donné ordre au sieur de la Meilleraye de mettre en mer le plus de vaisseaux qu'il pourrait pour le repousser [91].

     Au mois d'Août 1572, ayant appris que Montgomery s'était retiré dans ses terres de Normandie, il ordonna à Matignon de s'informer sans bruit où il était pour le faire arrêter.

     " Mais, dit-il, que l'on ne sache que je vous en ai écrit, il faut procéder le plus dextrement qu'il vous sera possible. "

     La lettre de Charles IX est en date du 24 août 1572.

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     Elle fut par conséquent écrite le jour de la Saint-Barthèlemy, [92] peu d'heures avant le massacre où périrent Coligny, La Rochefoucault, Téligny, Caumont, la Force, l'historien La Place, l'avocat Ferrières, le secrétaire d'Etat Loménie.

     Le crime de la Saint-Barthélemy pèse tout entier sur Catherine de Médicis et comme l'a dit fort bien un historien moderne " les astrologues qu'elle aimait tant à consulter auraient dû lui apprendre que les palais qu'elle faisait construire ne seraient pas un abri pour sa mémoire et que l'eau des fontaines dont elle embellissait Paris ne laverait jamais la tache de sang qu'elle a laissée dans notre histoire. "

     Le langage que tint Charles IX après la Saint-Barthélemy nous prouve qu'il n'était pas capable par lui-même de préparer et d'ordonner le massacre dont le souvenir l'obséda si cruellement jusqu'à la fin de sa vie.

     " Le roi Charles, nous raconte Brantôme, ayant le soir du même jour et tout le lendemain conté les meurtres et tueries qui s'y étaient faits des vieillards, femmes et enfants, tira à part maître Ambroise Paré, son premier chirurgien, qu'il aimait infiniment, quoiqu'il fût de la religion et lui dit : Ambroise, je ne sais ce qui m'est survenu, depuis deux ou trois jours, mais je me trouve l'esprit et le

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corps grandement émus, voire tout ainsi que si j'avais la fièvre, me semblant à tout moment, aussi bien veillant que dormant, que ces corps massacrés se présentent à moi les faces hideuses et couvertes de sang. "

     Pourquoi Catherine de Médicis avait-elle résolu le massacre des protestants ? Voulait-elle annéantir ce parti par la mort de ses principaux chefs ? Voulait-elle, au contraire, conjurer, prévenir un danger qu'elle croyait menacer le roi ?

     Ce sont là des questions bien difficiles à résoudre, parceque les documents que l'on peut invoquer pour y répondre ne sont pas, à notre sentiment, d'une valeur irréfragable.

     Il en est un cependant qui nous paraît assez sérieux ; c'est une conversation entre Catherine de Médicis et l'ambassadeur anglais Walsingham, rapportée dans le Recueil des Ambassades de Walsingham. (Amsterdam, MDCC.)

     L'ambassadeur, au nom de la reine d'Angleterre, ayant dit à Catherine qu'il aimait à croire que le Roi se justifierait devant Dieu et devant les hommes du massacre de la Saint-Barthélemy, elle répondit que l'exécution s'était faite avec plus de cruauté que le roi n'aurait voulu, qu'on avait eu bien de la peine à l'obliger à faire ce qu'il avait fait :

     " Puisque, ajouta-t-elle, la reine ma soeur se montre surprise de ce que j'ai pu me résoudre à cette exécution et qu'elle semble croire que j'aurais dû, et en toute justice, examiner auparavant si les avis que j'avais reçus étaient fondés ou non, vous

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pouvez lui dire que les maux présents voulaient des remèdes prompts ; car nous étions informés par des personnes sûres et de même opinion religieuse que l'amiral, mais qui en telle circonstance ont cru devoir préférer le Roi à un de ses sujets, que si ceux de la Religion n'avaient pas été prévenus dans les temps qu'ils le furent, ils se seraient emparés deux heures plus tard des portes du Louvre et de nos personnes, entreprise qui devait être exécutée dans l'après-midi du jour même où l'amiral fut blessé. Ce jour-là, le comte de Montgomery fut longtemps au Pré-aux-Clercs avec une compagnie de cavalerie, attendant ce que les autres feraient dans Paris. "

     M. de Bras ne consacre que quelques mots à la journée de la Saint-Barthélemy.

     " Le roi, dit-il, fit un traité de paix en l'an 1570 lequel dura jusques en l'an 1572 au jour Saint-Barthélemy, me passant d'en faire plus long discours de ce qui advint à Paris, pour ce qu'il a été descript par les historiographes de nostre temps tant catholiques que protestants chacun en discourant selon leurs affections et dont j'en laisse le jugement à Dieu seulement. Je dirai ce que Salluste reffère en l'histoire Catilinaire, à scavoir que l'exécution est aucune fois nécessaire sans attendre de conseil [93]  ".

     Il n'y eut aucun massacre à déplorer dans le bailliage de Caen.

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     Tous les historiens jettent des couronnes à M. de Matignon, le gouverneur de la Basse-Normandie, parce qu'il ne tint aucun compte des instructions confidentielles qu'il dut recevoir de la cour avant la journée de la Saint-Barthélemy ; ils lui témoignent pour son attitude dans cette horrible affaire une admiration que nous ne partageons pas.

     En vérité, que fit M. de Matignon ? Il fit tout simplement son devoir ; il fit respecter les édits de pacification, actes légaux et officiels, sans se préoccuper des communications officieuses qui purent lui être envoyées de Paris.

     Si M. de Matignon n'avait pas fait son devoir, il eût commis la plus grande des injustices, un crime !

     Et un homme ne mérite pas d'être complimenté pour n'avoir pas trempé ses mains dans le sang !

     Quelques historiens prétendent que Jean le Hennuyer, évêque de Lisieux [94] sauva les protestants de son diocèse.

     Claude Hémèré dans son histoire de Saint-Quentin qui parut en 1643 c'est-à-dire 70 ans après la Saint-Barthélemy, attribue le premier le rôle de sauveur à Jean le Hennuyer. Le père Antoine Mallet dans son histoire des hommes illustres du couvent de Saint-Jacques, imprimée en 1645, amplifie le récit du précédent auteur.

     Aucune source, aucun témoignage ne sont indiqués par ces historiens ; on peut donc considérer leurs récits comme de vagues assertions auxquelles les

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règles de la méthode historique refusent le caractère d'authencité.

     Beaucoup d'auteurs qui ne savent se former une opinion que d'après leurs devanciers, ont repété leurs erreurs. Le compilateur Maimbourg dans son histoire du Calvinisme a copié sans examen l'anecdote sortie de l'imagination de Claude Hémèré et embellie par Mallet.

     C'est ainsi que Mercier a pu puiser dans ces récits fantaisistes le sujet d'un drame en prose, qui a popularisé la mémoire de l'évêque de Lisieux.

     Pour nous, nous ne doutons pas que Jean Le Hennuyer n'eût écouté son coeur de pasteur et d'apôtre, si dans ces tristes circonstances, il eût été appelé à jouer un rôle.

     Mais il devait être alors absent de son diocèse.

     Il est un monument qui ferait certainement mention de son refus de participer à cette horrible massacre, un monument où l'on inscrit toujours les actions qui font honneur à un homme : c'est son tombeau.

     Or, l'épitaphe très détaillée dans laquelle les contemporains ont résumé la vie de Hennuyer, est muette sur ce point.

     Et d'autre part, absence complète à Lisieux d'un acte pouvant apporter la lumière.

     Les historiens dignes de foi qui ont écrit sur la Saint-Barthélemy, d'Aubigné, de Thou, La Popelinière, Mezeray, Daniel, les auteurs des mémoires de l'état de la France sous Charles IX, gardent tous le silence sur la conduite de Jean le Hennuyer,

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et certes ils n'auraient pas manqué de chanter ses louanges, comme ils l'ont fait pour MM. de Matignon, Le Veneur de Carouges, La Guiche, Fumichon, si sa clémence que l'on a qualifié d'héroïque, avait eu quelque fondement.

     Les bénédictins qui ont composé ce chef-d'oeuvre d'érudition qu'on appelle le Gallia Christiana ont voulu éclaircir la question en 1759 alors qu'ils étudiaient l'histoire de la Saint-Barthélemy dans notre contrée.

     Leur conclusion est que Mallet a confondu l'acte de clémence qu'il attribue à Hennuyer avec l'opposition qu'il fit 10 ans auparavant en 1562 à l'édit de janvier.

     Ajoutons que les erreurs fourmillent dans le récit de Mallet.

     Selon lui, en effet, le gouverneur de Lisieux était alors Livarot.

     Il est cependant incontestable que cette charge était remplie à cette époque par Guy de Lonchamps, seigneur de Fumichon.

     Il ne connaît même pas le nom de son héros : il l'appelle Hennier.

     La thèse que nous adoptons est celle que M. du Bois a développée dans le Mercure de France (27 septembre 1817).

     Charles IX, écrasé par le poids des remords, s'empressa d'écrire dans les provinces pour empêcher le massacre, rejetant tout sur une querelle qui aurait eu lieu entre les Guises et les Châtillons.

     Le 26 août, il ordonnait à Matignon de veiller au maintien de l'ordre dans son gouvernement.

[p. 101]

     " Mais, ajoutait-il, si aulcuns de la relligion sont assez présomptueux ou téméraires que de s'assembler et attenter (chose qui peut être) au préjudice de mes autres subjets, je veulx et entends que sans leur donner aucun loisir d'exécuter leur mauvaise volonté, vous leurs couriez sus et les faites chastier comme perturbateurs et contrevenants à mes édits et ordonnances ainsi que je vous ai déjà mandé. " [95].

     Le lendemain (27 août), Matignon écrivait de Falaise au bailli de Caen et à ses lieutenants :

     " MESSIEURS,

     J'ai reçeu une lettre qu'il a plu au roy m'escripre par où Sa Majesté me mande qu'il est advenu quelque esmotion à Paris où il a esté tué plusieurs personnes et entr'autres Monsieur l'Admiral, ce qui est advenu par la querelle particulière entre Monsieur le duc de Guise et ledit sieur Admiral, et qu'en cela il n'y a rien de la rupture de son dernier édit de pacification, lequel Sa Majesté veut estre entretenu et observé, à l'occasion de quoy j'ai faict dresser une ordonnance à ceste fin que je vous envoie et vous prie donner ordre, incontinent que l'aurez reçue, de la faire lire, publier, tant à la ville et faubourgs de Caen que aux aultres villes et villages dudit bailliage et tenir la main à ce que toutes choses se passent de vostre côté selon l'intention

[p. 102]

de Sa Majesté portée par ladite ordonnance, priant Dieu, messieurs, vous avoir en sa sainte garde.

     Falaise, le XXVII jour d'août 1572. " [96]

     Nous devons faire suivre cette lettre de M. de Matignon de son ordonnance :

     " Pour éviter qu'il n'advienne aucune sédition ou esmotion populaire, tant en ceste ville de Caen que aux champs sous prétexte du bruit que l'on pourrait faire courir de l'émeute dernièrement advenue à Paris et que, à l'occasion de cela, il y eut quelques-uns qui se volussent élever et prendre les armes pour se massacrer les ungs et les autres, qui seroit contrevenir à la volonté et intention de Sa Majesté, il est très expressément inhibé et deffendu, sous peine de vie, à toutes personnes de quelque estat, qualité ou condition qu'ils soient de ceste dicte ville, faulxbourgs, bourgages et villages de ce bailliage, de se demander ou quereller aulcune chose par voye de faict, ne de prendre ou porter aulcunes armes deffendues par les ordonnances de Sa Majesté, ains leur est extrêmement enjoint, sous les mesmes peines, de se contenir et vivre amicalement les ungs avec les autres, suivant le dernier édict de pacification, tant en ceste ville, faulxbourgs que aultres villes dudit bailliage, aulx champs où besoin sera. [97]

     Le 28 août, dans une nouvelle lettre, Charles IX donna à M. de Matignon des instructions pour prévenir

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les désordres dans l'étendue de son gouvernement.

     " Que chacun, dit-il, se retire en sa maison pour y vivre doulcement comme il est permis par mes édits ; et ils seront conservés sous ma protection ; aultrement là où ils ne voudraient se retirer, après l'advertissement que l'on leur en avait fait vous leur courrez sus et leur ferez courrir sus et les taillés en piéces comme ennemis de ma couronne, au surplus, quelque commandement verbal que j'aye pu faire à ceux que j'ai envoyés tant devers vous que autres gouverneurs et mes lieutenants-généraux et officiers, lorsque j'avais juste cause de m'attirer et craindre quelque sinistre événement, ayant sceu la conspiration que faisait à l'encontre de moi l'Amiral, j'ai revoqué et révoque tout cela. " [98].

     En septembre, nouvelle lettre de Charles IX à M. de Matignon, dans laquelle il lui enjoint " de réprimer et chastier les voleurs et pillards qui étaient sur les champs pour ruiner le pauvre peuple et de faire exécuter sa déclaration pour la liberté du commerce. "

     Il ajoute ensuite en postscriptum :

     P.-S. " Je trouve merveilleusement étrange que vous permettiez que les lettres et dépêches que je

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vous ai faites depuis la mort de l'amiral, au lieu qu'elles doivent être toutes secrètes et non publiées sinon ce qui est requis pour mon service, elles soient imprimées et divulguées partout comme vous verrez par une impression que je vous envoie, et qui a esté faite à Caen ; ayant advisé cette dépêche pour vous dire que je suis bien marry que cela se soit ainsi faict, d'autant que par ce moyen lesdites impressions sont envoyées hors de mon royaume, vous priant ne faillir de faire regarder quels imprimeurs ont faict les dites impressions pour faire prendre et brûler tout ce qu'ils ont imprimé et en oster de dessus les presses les caractères afin qu'il n'en soit plus faict. Mais il faut que ce soit incontinent et doucement et sans bruit, afin qu'en réparant ceste faute, on ne la fasse pas plus grande. Sur ce je prie Dieu, M. de Matignon, etc....... " [99]

     Nous n'avons trouvé d'autres traces de la journée de la Saint-Barthélemy dans les registres de la ville qu'une allusion contenue dans les préambules d'une copie d'un édit royal à la date du 3 novembre 1572 " pour résister aux séditions et faire obéir la justice [100]. "

     En exécution de cet édit qui enjoignait aux maire et échevins de faire élection de bons et notables citoyens, tenus d'avoir armes en leurs maisons et de prêter main forte à la justice, si cela était nécessaire,

[p. 105]

il fut fait choix de 30 hommes de cheval et de 30 hommes de pied ; les premiers furent placés sous le commandement de Jehan Denys, sieur de Petiville, les seconds sous celui de Gilles Fillastre [101], et, le 13 décembre, le sieur de Petiville et Gilles Fillastre s'engageaient par écrit à obéir aux ordres de la justice et promettaient de faire prendre aux autres le même engagement [102].

     Un peu plus tard (28 février 1573), parut une ordonnance de M. de Villy " remonstrant aux échevins et gouverneurs que suivant l'édit du roi chacun jeudy de la semaine ils s'assembleroient en la maison commune de la ville pour conférer et donner ordre pour les séditions si aucunes advenaient et pour empêcher icelles et y pourvoir [103]. "

     Le 20 février 1573, notre ambassadeur à Londres, La Motte-Fénélon, prévenait Charles IX que Montgomery entretenait des relations secrètes avec le secrétaire du comte Palatin, qu'il rassemblait des forces pour secourir la Rochelle assiégée, ou s'emparer de quelques villes de Normandie.

     Le 28 mars, Montgomery était encore à Plymouth.

     Charles IX ayant appris que le rebelle s'apprêtait à prendre la mer, écrivit au duc d'Anjou qu'il avait ordonné de répartir sept milliers de poudre à canon dans les villes de Normandie [104].

[p. 106]

     Plusieurs gentilshommes protestants vinrent se réunir à Matignon lorsqu'ils apprirent que Montgomery formait de nouveaux projets sur la Normandie.

     Charles IX, heureux de cette détermination, leur promit une protection spéciale [105].

     Le roi avait d'abord cru que le rebelle se dirigeait du côté du Portugal au devant de la flotte du Pérou [106].

     Mais les évènements ne tardèrent pas à le détromper.

     Nos vigilants échevins se tenaient sur leurs gardes ; ils ne doutaient pas que la flotte armée par Montgomery en Angleterre ne fût destinée à secourir la Rochelle assiégée par le duc d'Anjou ; mais les vents pouvaient contrarier la politique en se mettant de la partie et pousser Montgomery sur les côtes de Normandie.

     Matignon défendit expressément aux habitants de Caen d'exporter des blés à l'étranger, et de vendre lesdits grains ailleurs que sur les marchés publics, suivant les édits du roy, sous peine de la confiscation des marchandises et de mille livres d'amende.

     Cette ordonnance fut envoyée de Cherbourg aux échevins de Caen, le 17 mars 1573 [107].

     Elle avait été rendue sur la plainte portée par les

[p. 107]

échevins contre un nommé Cassan, marchand de Bordeaux, qui avait abordé au havre de Bernières avec permission du Roi d'embarquer cent tonneaux de blé, et qui avait outrepassé cette permission. Le bruit s'en était répandu dans le pays et avait failli causer une émotion populaire.

     La flotte anglaise qui se composait de 53 vaisseaux aborda à la Hougue.

     Montgomery ne resta à terre que peu de temps ; Guillaume d'Anneville et son frère, aidés de quelques gentilshommes et arquebusiers qui défendaient le château de Valognes, le forcèrent à reprendre la mer. Il fit voile vers la Rochelle, mais ne pouvant pénétrer dans cette ville bloquée par le duc d'Anjou, [108] il descendit à Belle-Isle et s'en rendit maître après un combat de cinq jours. [109]

     C'est alors que M. de la Meilleraie, vice-amiral, reçut l'ordre d'assembler tous les vaisseaux qui se trouvaient dans les ports de Normandie et d'aller investir Belle-Isle ; même injonction fut donnée à M. de Piennes. [110]

     Montgomery, chassé de Belle-Isle, reprit le chemin de l'Angleterre ; il y prépara une nouvelle descente en Normandie (février 1574).

[p. 108]

     Quand il débarqua sur la côte normande, déjà quelques seigneurs protestants qui entretenaient des relations secrètes avec lui, s'étaient emparés de Falaise, Argentan, Vire et Domfront.

     Le 1er mars 1574, arriva à Caen la nouvelle que Coulombières s'était rendu maître de St-Lô.

     Le conseil de ville s'occupa de faire réparer la muraille qui était tombée de fond en comble entre le couvent des Jacobins et la tour des Morts. [111]

     Le 6 mars 1574, les portes des quais sur la rivière furent bouchées.

     Les travaux se faisaient par corvées ; deux cents hommes par jour, surveillés par des dixainiers, maniaient courageusement la pelle ou le picquois. [112]

     Dès le mois de décembre précédent, comme nous l'avons dit plus haut, il avait été formé deux compagnies, l'une de gens de cheval, l'autre de gens de pied, de chacune 30 hommes dont voici les noms :

Gens de cheval.

     Jehan Denys, sieur de Petiville, chef

     Charles Salles, sieur de la Pigacière

[p. 109]

     Jehan Fermelhuys

     Pierre Rogier, sieur de Cornières

     Robert Varin

     Philippe Letellier

     Jehan Mondehare

     Jehan Huet

     Julien Allais

     Nicolas Champion

     Louis Vastel

     Jehan Fleury

     Pierre Gosselin

     Nicolas Lepelletier

     Jehan du Thon

     Jacques Dumoustier

     Antoine Leboullanger

     Gilles Canu

     Pierre Allain

     Mathieu Poutrel

     Robert Lechartier

     Jehan Desdouits

     Robert Gosselin

     Guill. Cudeloup

     Marin Barré

     Guill. Lemonnyer

     Simon Regnault

     Gilles Bouessel

     Michel Poutrel

     François Lemesle

Gens de Pied.

     Gilles Fillastre, chef

[p. 110]

     Benedict Macé

     Le sergent Bessin, dit Michel Quétissent

     Pierre Jacquet

     Nicolas Jacquet, drapier

     Regnault Lemière

     Jacques Coignard

     Oudart Douesnel

     Gilles Godey

     Pierre Longuet

     Pierre Lemoigne

     Gilles Ruault

     Antoine Hébert

     Noel Beauvalet

     Gilles Rouxel, vitrier

     Jehan Buisson

     Jacques Mauconduit

     Jacques Lemassecrier

     Horace Valle

     Guillaume de Moussy

     Philippe Bouet

     Guill. Fortin

     Guill. Thieurthe

     Jehan Mériel

     Jehan Boullaye

     Robert Allais

     Le fils de Regnault Thirart

     Olivier Galopin

     Richard de la Fosse

     Gilles Bazin

     Eloi Bouet

[p. 111]

     Le 8 mars 1574, M. de Matignon fit son entrée à Caen vers 10 heures du matin [113]  ; il devait y rester jusqu'au 26 mars [114].

     Le 13 mars, arriva dans notre ville la nouvelle de la prise de Carentan par le comte de Montgomery et Coulombières. Matignon alla fixer son camp à Bayeux.

     M. de Laguo vint le rejoindre dans cette ville avec quatre pièces d'artillerie et la moitié de la garnison de Caen.

     Les principaux événements de cette guerre furent la prise de Saint-Lo par M. de Matignon [115], la défaite et la fuite de Montgomery, le siége de Donfront où Montgomery s'était enfermé et où périrent sur la brèche après des prodiges de valeur Brossay-Saint-Vincent, Rioult de Vaudoré, le Hardy de la Saussaye et huit autres gentilshommes, enfin la prise de Montgomery dans le château de Domfront [116].

     M. de Laguo avait suivi M. de Matignon au siége de Saint-Lô et pendant les 2 mois que dura son absence, les échevins pour entretenir de bonnes relations avec lui envoyèrent des friandises [117].

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     Le 5 juin, M. de Laguo avertissait les échevins de meubler l'hôtel d'Escoville pour loger le comte de Montgomery avec les sergents et capitaines qui avaient mission de le conduire à Paris [118].

     Montgomery arriva à Caen à 7 heures du soir (5 juin) ; il en repartit le lendemain à midi (6 juin).

     20 jours après (le 26 juin), la tête du rebelle tombait sur l'échafaud.

     Epuisés par les subsides qu'on leur réclamait sans cesse pour soutenir ces luttes, les habitants de Caen adressèrent alors une requête au roi pour obtenir la décharge d'une nouvelle taxe de 8,000 livres dont ils venaient d'être imposés :

     " D'autant que la continuation et augmentation de

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la guerre augmente aussi la pauvreté des habitants de la ville de Caen, ils vous supplient afin qu'ils aient moyen de respirer de les décharger de la totale somme de 8,000 livres qui leur a été imposée. Car ils vous font assavoir que leurs faubourgs, qui forment la moitié de la ville, sont ruinés et abandonnés comme sont par semblable toutes les paroisses de leur vicomté, desquelles ils ont accoutumé tiré toute leur vie et nourriture et au lieu d'en être secourus, ils voient presque tous les pauvres rustiques mendiant dans la ville et plusieurs mourant de faim à leurs portes, par faute de les pouvoir secourir, de sorte qu'il se trouve par le bureau des pauvres plus de 20,000 nécessiteux.

     Tous les chevaux de leur ville, faubourgs et vicomté ont été pris jusqu'au nombre de 7 à 800 pour mener les munitions et artillerie au camp et à leurs frais. Le pain, vin, cidre, chair et autres vivres se livrent sur cette petite contrée, et, par la recherche faite des blés de ladite ville qui doit être le magasin du pays, il ne s'est trouvé que 4 à 5,000 boisseaux de froment. Toutes les compagnies tant de cheval que de pied ont séjourné et passé par ladite ville et vicomté sans rien payer dont les villages sont abandonnés et les labours demeurés à faire. S'il survient quelque chose nécessaire pour votre armée, le plus prochain secours se prend en ladite ville et en cas de malheur elle en est l'assurée retraite. Pour dire en somme, les pauvres habitants ne peuvent prévoir sur eux qu'une ruine totale, si d'eux vous n'avez pitié " [119].

[p. 114]

     Suit une attestation de Messieurs de la Justice confirmant l'exactitude des faits contenus en la requête et un autre portant que sur 20,000 boisseaux de froment et 5,000 d'avoine demandés par M. de Matignon, il n'en a été trouvé que 4,500 de l'un et 1,000 à 1,200 de l'autre [120].

     Cependant, le trône électif de Pologne étant devenu vacant, Catherine de Médicis chargea l'évêque de Valence, Montluc, de gagner les voix des électeurs au duc d'Anjou. Villeroi lui apporta à La Rochelle la nouvelle de son élection.

     Le 6 juillet 1573, la paix fut signée entre les protestants et la Cour, et le duc d'Anjou partit sans enthousiasme pour son nouveau royaume.

     Le 12 novembre suivant, les échevins de Caen recevaient cette lettre de Charles IX :

     " A nos chers et bien aimés les conseillers, procureur, manans et habitants de nostre ville de Caen.

     Chers et bien amés, le Roy de Polongne nostre très cher et très amé frère, est party cejourd'huy pour s'acheminer en son royaume ; l'ayant bien voulu pour la très grande et singulière affection que lui portons, accompagner et conduire le plus avant qu'il nous a esté possible, ce qu'avons faict jusqu'en ce lieu où nous avons esté contraincts nous séparer l'un de l'autre à cause de la maladie qui nous est survenue, ayant la Royne notre très honorée dame et mère et notre très cher et très amé frère le duc d'Alençon suivis de plusieurs princes et

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seigneurs prins sur eulx cest office de faire compagnie à nostre dit frère le Roi de Polongne le reste du chemin jusques à Metz. Et cependant nous sommes demeuré arreté icy pour nous remettre et fortiffier de ladite maladie delaquelle nous nous portons beaucoup mieulx que nous n'avons pas faict et en sommes quasi hors du tout graces à Dieu avec l'ayde duquel nous espérons partir bientost de cedit lieu, dont nous avons bien voulu vous donner avis, vous priant et néantmoins mandant expressément que suivant la grande affection que nous sommes asseuré qu'avez au bien de nos affaires et service vous ayez toujours l'oeil si soigneusement ouvert que toutes choses puissent continuer en repos et tranquillité en nostre ville de Caen et vous ferez chose qui nous sera agréable.

     Donné à Vitry-le-François, le XIIe jour de novembre 1573. [121]

     CHARLES. "

     Depuis la nuit du 24 août, Charles IX languissait atteint d'un mal étrange, en proie à des accès de frénésie, à des convulsions horribles, à des remords cuisants, le corps inondé d'une sueur de sang.

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     Le dimanche 30 mai 1574, il fut pris de vomissements de sang et mourut peu de temps après [122] entre les bras de son fidèle valet de chambre, Adrien Le Haguais [123] au moment où celui-ci lui soulevait la tête.

     Quelques heures avant d'expirer, il avait signé des lettres patentes qui donnaient à la reine mère la régence du royaume.

     Certains historiens nous montrent Charles IX comme le modèle de la perfidie, de l'hypocrisie et de la méchanceté.

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     C'est un jugement déloyal dicté par la passion que la conscience historique ne nous permet pas d'admettre.

     D'un autre côté, Brantôme l'appelle " un roi fort, parfait, universel " autre jugement que l'histoire ne justifie pas.

     La vérité, selon nous, c'est que Charles IX n'a eu qu'un tort : celui de n'avoir pas régné lui-même. Il aurait dû briser les chaînes maternelles.

     Mais le pouvait-il ? Sa mère, au lieu de lui donner les nobles enseignements et les nobles exemples que Blanche de Castille donnait à son fils, chercha dès son enfance à étouffer en lui, pour mieux le dominer, les grands sentiments qui font les vrais rois et ne se fit pas un scrupule de corrompre son coeur.

     Il n'avait pas 24 ans quand il est mort ; c'est sa mère qui a brisé son âme, c'est sa mère qui l'a tué,

     Elève d'Amyot, il était poète ; et ses poésies sont supérieures à la plupart de celles de son temps.

     Voici les vers qu'il adressa à Ronsard :

     L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner
     Doit être à plus haut prix que celui de régner
     Tous deux également nous portons des couronnes ;
     Mais roi, je les reçois, poète tu les donnes.
     Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur,
     Eclate par soi-même et moi par ma grandeur.
     Si du côté des dieux, je recherche l'avantage,
     Ronsard est leur mignon et je suis leur image.
     Ta lyre qui ravit par de si doux accords
     T'assure les esprits dont je n'ai que le corps ;
     Elle te rend maître et te sait introduire
     Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.

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CHAPITRE II

HENRI III

     Avénement de Henri III. - Traité de Loches. - La Sainte Ligue. - La ville de Caen est taxée pour une somme de 10.000 livres. - Passage des compagnies de Lancosne, de Chenevières et de Crillon. - Emeute à Caen. - Lettres de Henri III à M. de Matignon. - François d'O remplace M. de Matignon comme gouverneur de la Basse-Normandie. - M. d'Isancourt. - Chevauchées de M. d'O dans son gouvernement (1580). - Lettre de Henri III aux Echevins de Caen (13 janvier 1580). - Les tabellions et les sergents. - Correspondance de M. d'O avec les Echevins de Caen. - Caen port de mer. - M. de Foix. - Le Conseil des Seize. - Mesures préservatrices prises par les Echevins de Caen. Le duc de Joyeuse, gouverneur du château de Caen et M. Gaspard de Pelet, sieur de la Vérune, son lieutenant. - Entrée du duc de Joyeuse à Caen (15 avril 1583). - Bataille de Coutras et mort du duc de Joyeuse. - Lettre de M. le Pelletier de la Fosse aux Echevins de Caen (2 novembre 1587). - Le duc d'Epernon, gouverneur de Normandie. - Lettre de M. de la Fosse aux Echevins (7 février 1585). - Lettre du même aux mêmes (10 février 1585). - Emotion populaire à Caen à cause de l'augmentation du prix du sel (mars 1588). - Lettres de M. Bauches aux Echevins. - Journées des barricades (9 mai 1588). - Le président Achille du Harlay. - Le duc d'Epernon à Caen (14 mai 1588). - Le duc de Montpensier, gouverneur de Normandie. - Commissaires envoyés par le roi dans notre province et dans notre ville : M. d'Ennery M. de Thou. - Etats généraux de Blois. - Nos députés : MM. Vauquelin de la Fresnaye et Le Pelletier de la Fosse. - Correspondance très curieuse de M. Le Pelletier de la Fosse avec les Echevins. - Assassinat du duc de Guise. - Mort de Catherine de Médicis (15 janvier 1589). - Jugement de M. Guizot sur la reine mère. - Le duc de Mayenne. - Henri III fait alliance avec le Béarnais. - Rouen révolté et Caen fidèle. - Lettre de Henri III aux Echevins et habitants de Caen (27 février 1589). - Translation du Parlement de Normandie de Rouen à Caen. - Lettre de Henri III aux Echevins de Caen (10 mars 1589). - Ouverture du Parlement de Caen dans l'auditoire de théologie. - Son impuissance. - M. Vastel et M. Bauches à Beaumont-le-Roger. - Assassinat de Henri III (1e août 1589). - Lettre de Henri III aux Echevins de Caen (1er août 1589). - Mort du roi (2 août 1589.)

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     Avant de mourir, Charles IX avait commandé que le droit de la couronne fut gardé au roi de Pologne et que la reine fut déclarée régente en attendant son arrivée [124].

     Le 21 septembre 1574, les Echevins de Caen firent publier à son de trompe dans les rues de la ville l'avènement du nouveau roi. Un Te Deum fut chanté dans l'église Saint-Pierre et un feu de joie allumé sur la place devant cette église, selon les instructions de M. de Matignon [125].

     Le duc d'Alençon, que l'on surveillait comme suspect depuis la journée de la Saint-Barthélemy, s'échappa de la cour pour aller rejoindre les Politiques, ses amis. Henri de Navarre fit de même, puis il leva une armée dans le Midi et se réunit au prince de Condé qui arrivait d'Allemagne avec 20,000 reîtres

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et lansquenets. Alors les politiques levèrent le masque et s'allièrent publiquement aux Calvinistes.

     La guerre civile éclata.

     Henri de Guise fut vainqueur à Dormans ; mais sa victoire n'empêcha pas qu'un traité favorable aux Huguenots ne fut signé à Loches.

     Le traité de Loches conduisait inévitablement à la ruine de l'autorité royale et au démembrement du royaume.

     Il irrita le patriotisme de ceux qui voulaient conserver l'unité de la France et spécialement des catholiques qui tenaient à écraser le parti protestant.

     Alors se forma l'Association de la Sainte-Ligue.

     Ce fut à Péronne, en Picardie, que fut publié le premier acte d'association. Le gouverneur de cette ville, Jacques d'Humières, se laissa persuader qu'il ne pouvait sans péril pour sa foi se soumettre à l'autorité du prince de Condé nommé gouverneur de Picardie : il fit signer aux habitants une formule de serment par laquelle ils s'engageaient " à défendre la religion catholique, à ne déposer les armes qu'après l'accomplissement de leurs projets et à obéir au chef qui serait nommé. "

     La Sainte-Ligue fut tout à la fois un bienfait et un fléau pour la France ; un bienfait, car elle a sauvé la nationalité française en empêchant la division du royaume en provinces confédérées ; un fléau, car elle a prolongé pendant plus de 20 années la guerre civile.

     Ajoutons qu'elle a eu le malheur d'être l'instrument

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des vues toutes personnelles du duc de Guise et du roi d'Espagne, Philippe II.

     Henri le Balafré aspirait tout simplement à remplacer les Valois sur le trône.

     Henri III crut faire acte d'habile politique et déconcerter les projets de ses ennemis en se proclamant le chef de la Ligue aux Etats généraux de Blois.

     Mais le Balafré n'en resta pas moins, par son influence, le véritable chef.

     C'est alors que parut à Caen (1575) un pamphlet intitulé : Lettre du Gouverneur de l'île de Rhodes aux princes chrétiens sur la naissance de l'Anté-Christ de Babylone.

     L'université, le bailliage et l'officialité sévirent contre ce libelle.

     Jacques de Cahagnes alors recteur fit visiter les imprimeries et arrêta quelques exemplaires chez Bénédic Macé qui déclara ne les avoir eus que par échange avec un colporteur [126].

     Nous entrons dans une période de guerres civiles qui furent désastreuses pour la ville de Caen.

     En l'année 1576 (une année de peste et de famine !) la ville de Caen fut taxée pour une somme de 10,000 livres.

     Les habitants désespérés demandèrent au roi " qu'il leur fût loisible de chercher quelque retraite où sans encourir l'indignation de sa Majesté, il

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pûssent avec le labeur de leurs mains soutenir leur misérable existence. "

     " Ils avaient tout vendu, disaient-ils, jusques à la paille de leur lit, sans pouvoir subvenir à payer les subsides et ils aimaient mieux abondonner leurs foyers que d'aller pourrir aux prisons, à la grande misère et désolation de leurs pauvres femmes et enfants, dénués de tout secours et assistance. "

     Voici un extrait des remontrances qu'ils adressèrent au roi :

     " Les pauvres habitants et manans de la ville de Caen aux fins d'être déchargés de la somme de 10,000 livres demandée être levée sur eux par le Roi, notre Sire, pour aider à l'entretien de quatre compagnies de gens de pied qu'il a semblé à Sa Majesté être nécessaire d'être levées pour la tuition et défenses des Bailliages dudit Caen et du Cotentin remontrent très humblement ce qui suit :

     Que, combien que ladite ville de Caen soit frontière et importe à toute la Basse-Normandie, à cause de quoi il serait besoin qu'elle fût bien peuplée, toutefois depuis six ou sept ans en ça, elle a été délaissée des plus riches et opulents habitants qui y fûssent, pour les grandes et excessives charges que ladite ville porte ordinairement, de sorte, que, au lieu qu'on l'a vue florissante et bien peuplée, elle s'en va champêtre, voire déserte et abandonnée.

     Remontrent que, aux années dernières que les rebelles s'étaient emparés des villes de Saint-Lô,

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Carentan et Domfont, ils ont eu la guerre sur les bras, voire la plus licencieuse qui fut oncques, de sorte que pour les compagnies passant, les fauxbourgs de ladite ville furent de tout abandonnés et sur ceux dedans la ville furent pris blés, vins, cidres, chevaux d'artillerie, poudres et toutes autres munitions nécessaires en une armée, tellement que les plus riches en un instant se trouvèrent les plus pauvres ; desquelles munitions ainsi prises sur lesdits habitants il ne s'est fait aucune restitution, quelque poursuite qu'en ait été faite [127].

     " Et combien que, en considération des grandes pertes et calamitées portées par eux durant le cours desdites guerres, ils dùssent être soulagés à l'avenir, toutefois il est advenu qu'en un même temps ils ont eu la guerre et les emprunts, étant cotisés à la somme de 8,000 livres laquelle a été levée sur eux en toute rigueur, nonobstant toutes leurs remontrances au contraire.

     Que de ce même temps qu'ils étaient travaillés d'un côté de la guerre et d'un autre côté des emprunts et subsides, ils avaient encore pour comble de malheur la plus excessive cherté dont on ait jamais ouï parler en ce pays, à cause de quoi les meilleures maisons furent grandement diminuées et affaiblies, et les pauvres artisans et manoeuvriers

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de tout consommés ; toutefois n'avaient encore perdu courage jusqu'à présent pour l'espérance qu'ils avaient de quelque meilleur traitement, dont ils seraient aujourd'hui du tout frustrés.

     Remontrent que, à peine ladite somme de 8,000 livres était levée, il leur fut encore envoyé un Patent pour lever sur eux la somme de 2,000 livres applicables à l'équipage de certains navires à l'encontre des pirates ; pour fournir laquelle somme leurs biens furent pris et vendus ; si n'ont entendu qu'il se soit fait aucun équipage de navires suivant l'intention de Sa Majesté ; que dernièrement la solde de 50,000 hommes de pied a été remise sus et n'a pu être du tout payée, à cause de la grande pauvreté des habitants qui a causé un tel trouble et division dans ladite ville qu'il n'est mémoire d'homme d'en avoir vu de pareille.

     Remontrent que contre les priviléges du pays, on y a fait la taille ordinaire, fait surcharge du taillon et crue, tous deniers destinés à la nécessité de la guerre, lesquels avec la solde dernièrement levée, devaient satisfaire aux nécessités qui se présentent, sans que, pour une autre chose le pauvre pays fût chargé de tant et divers subsides.

     Outre tout ce que dessus, remontrent que le pays a été chargé en l'an dernier d'une nouvelle crue de 36,000 livres pour le paiement des gages de Messieurs les gouverneurs et lieutenants de Sa Majesté audit pays.

     Que la généralité de Caen soudoie 30 arquebusiers

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à M. de Matignon pour sa garde ordinaire. " [128]

     Le roi eut pitié des habitants de Caen et réduisit la taxe à 7,000 livres.

     Un autre fléau vint bientôt fondre sur la ville. Ce fut le passage des compagnies de Lancosne.

     Ce n'est pas sans raison que les habitants s'effrayaient de l'arrivée de cette turbulente soldatesque.

     Lorsque le duc d'Etampes, quelque temps auparavant, avait annoncé aux échevins l'arrivée d'un corps de troupes qu'il conduisait au duc de Guise, ceux-ci avaient fait élever un pont au bac du coudray (entre Clinchamps et Amayé) estimant que la dépense de ce travail serait moins préjudiciable à la ville que le passage de cette petite armée.

     Le château ne pouvait alors contenir que sa garnison, 200 hommes environ.

     Les troupes de passage étaient logées chez les bourgeois qui devaient leur fournir le linge, la vaisselle et tout ce qui est nécessaire pour apprêter au feu leur nourriture [129] et cela sous peine de 100 livres d'amende.

     Souvent dans des rixes entre soldats et bourgeois, le sang coulait.

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     Le greffier Lenicolais et son fils, après avoir passé la nuit du 27 mars 1576 à copier des écritures pressées, étaient à peine endormis, quand ils furent assaillis par une bande de soldats qui se firent livrer de la vaisselle et la portèrent dans une taverne voisine où ils se firent préparer un souper [130].

     Dans des remontrances que les habitants de Caen adressèrent au roi, ils exposèrent " que travaillés par la guerre la peste et la famine, les grands fléaux de l'humanité, ils ont été assaillis d'un inconvénient plus grief encore à savoir l'arrivée dans leur ville et aux environs des compagnies du sieur de Lancosne, lesquelles y ont vécu à discrétion et en toute dissolution aussi licencieusement que les plus ennemis de sa Majesté n'auraient su le faire. "

     Aux compagnies de Lancosne succédèrent celles de Chenevières et de Crillon. [131]

     Une émeute éclata dans la ville et un enseigne du capitaine de Chenevières fut tué par un nommé La Teinture. Poursuivi par les soldats, le meurtrier allait tomber entre leurs mains, lorsque la foule lui livra passage et protégea sa fuite. On ne put jamais dans la suite découvrir le lieu de sa retraite.

     M. de Matignon qui avait toujours montré une grande bienveillance à l'égard des habitants de Caen et qui même leur avait écrit en leur annonçant l'arrivée de deux compagnies : " Je suis fort marri de voir votre ville si longtemps chargée de garnisons,

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et où j'aurais l'occasion de la soulager, je le ferai de bien bon coeur, " M. de Matignon, lorsqu'il apprit ce qui s'était passé, envoya aux Echevins et aux habitants une lettre menaçante et fit exécuter les ordres du roi dans toute leur rigueur. [132]

     Nous ne raconterons pas les évènements trop connus de nos lecteurs qui se succédèrent jusqu'à la mort du duc d'Alençon et la publication du manifeste de la Ligue reconnaissant pour héritier légitime du trône et pour chef de l'association, le vieux cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navare.

     Nous nous bornerons à noter 4 lettres de Henri III à M. de Matignon.

     1° La première (en date du 27 septembre 1577) lui promet les fonds nécessaires pour la réparation des places fortes et le prie de lui faire connaître les noms des gentilshommes qui méditent de livrer le mont Saint-Michel aux Anglais. [133]

     2° La seconde (en date du 20 avril 1578) lui enjoint de courir sus aux ennemis.

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     3° La troisième (en date du 30 juin 1578) lui ordonne de rassembler les compagnies et de s'emparer des bacs et passages pour couper le chemin au duc d'Anjou. (On sait que le duc d'Alençon avait pris ce titre depuis 1576).

     4° La quatrième (en date du 21 août 1578) lui commande de poursuivre les pillards. [134]

     M. de Matignon fit son devoir ; mais, à nos yeux, il eut tort de penser qu'il méritait une récompense et surtout de la faire demander à la reine, comme nous l'apprend une lettre que M. de Lanssac lui écrivit le 12 novembre 1578, et dans laquelle il dit ce qui suit : " Conformément à vos désirs, j'ai demandé pour vous à la reine l'abbaye de Cherbourg, mais quant aux biens confisqués sur les protestants que vous demandez, il faut avant tout qu'il soit porté des jugements de confiscation. " [135]

     Au mois de décembre 1578, M. de Miramont, écuyer du roi, vint à Caen de la part de Sa Majesté pour conférer avec les Echevins et s'entendre avec M. de Matignon sur le moyen de maintenir les villes de la province dans la fidélité au roi légitime. [136]

     Le 24 décembre, M. de Myramont fit lecture des lettres du Roy à l'Hôtel-de-Ville dans une Assemblée où l'on remarquait : Jérôme Lepicart, lieutenant-général criminel au bailliage de Caen ; Jean Vauquelin, lieutenant général ; Jacques Blondel, lieutenant

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particulier ; Messieurs François Malherbe et Lebourgeois, conseillers du roi au siège présidial ; Pierre de Vérigny, procureur du roi audit siège ; Jacques Quesnel, avocat du roi ; Jean Rouxel, sieur de Bretteville ; Guillaume de la Vigne, écuyer ; Pierre Beaullart et Jean Fermelhuys, échevins de la ville ; Jean de Flavigny, contrôleur ; M. d'Ococh d'Isancourt, gentilhomme ordinaire de la Chambre du roy, capitaine d'une des vieilles bandes françaises, gouverneur et lieutenant pour Sa Majesté en la ville et château de Caen. [137]

     Voici la teneur des lettres du Roi aux habitants de Caen :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     Etant averti de plusieurs menées qui se font pour altérer la bonne volonté et affection que nous doivent porter nos bons et loyaux subjets, afin de les dévoyer du chemin qu'ils doivent tenir par beaucoup de mauvaises impressions ; nous avons pensé être requis de vous envoyer quelqu'un de notre part pour vous parler là-dessus et vous faire entendre la sincérité de nos intentions. Et ayant donné charge à M. de Myramont, l'un des écuyers ordinaires de mon écurie, nous vous prions et néanmoins ordonnons le croire et ajouter la même foi que vous feriez à notre propre personne.

     HENRY. "

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     Nous devons faire suivre cette lettre de la réponse des Echevins :

     " Vos très humbles et très obéissants sujets de votre ville de Caen remercient Votre Majesté de la bienveillance à leur endroit que leur avez fait entendre par le sieur de Myramont, vous présentant par cette réponse très certaine assurance de la fidélité qu'ils ont à votre service, laquelle ils désirent continuer, tant que leurs vies et facultés le pourront porter. Et pour le regard de l'avertissement que le sieur de Myramont leur a requis des menées qui se pratiquent contre votre service et des chefs et auteurs d'icelle, vosdits sujets vous supplient très humblement de croire qu'il ne s'en est rien adressé ni découvert à leur endroit ; aussi que cela serait par eux si mal reçu que les pratiqueurs d'un tel dessein n'en remporteraient qu'un refus et une découverte de leur folle entreprise ; nous prions Dieu pour la grandeur et la prospérité de Votre Majesté.

     De votre ville de Caen, ce 24 décembre 1578. " [138]

     François d'O, gouverneur de la ville et du château de Caen, fut nommé à la fin de l'année 1578, ou au commencement de l'année 1579, gouverneur de la Basse-Normandie à la place de M. de Matignon qui avait donné sa démission.

     Il avait mis à Caen M. d'Isancourt pour commander au château [139].

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     Les habitants apprirent la nomination de M. d'O " avec beaucoup de joie et de liesse qui se lisait sur la face de tous. "

     " Nous avons tous loué Dieu, disent les Echevins, qu'ils nous ait tant favorisés de nous commettre à la garde d'un seigneur que nous connaissons par effet très affectionné envers sa patrie et les habitants d'ici. " [140]

     M. d'O se montra tout d'abord fort bienveillant pour les habitants de Caen ; mais ceux-ci l'ayant trompé dans certaines affaires qui importaient à sa charge, il leur écrivit de Paris une lettre dans laquelle il blâme très vivement leur conduite. (6 février 1579),

     M. Dulondel, député à la Cour pour poursuivre les affaires de la ville, raconte aux Echevins dans une lettre en date du 14 février qu'il a fait visite à M. d'O, qu'il a eu à essuyer de sa part beaucoup de déboires, et que même ce dernier a dit en parlant des Echevins : " Ils ne font pas plus de cas de moi que de Thibaut Garrot. " Il ajoute : " M. Nicole, son secrétaire, M. de Manon, son frère, sont intervenus. Enfin un M. de la Pottinière est parvenu à l'adoucir et a obtenu de lui la promesse qu'il s'emploierait pour les habitants. " [141]

     Dans une lettre du 1er mars, il rend compte d'une nouvelle entrevue avec M. d'O en compagnie de M. d'Aubigny ; il a été accueilli avec

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bonté ; enfin, dans une autre lettre du même jour il leur annonce que M. d'O leur a rendu toute son affection. [142]

     En janvier 1580, M. d'O reçut l'ordre du roi de faire des visites et chevauchées dans son gouvernement et de veiller à l'exécution du dernier édit de pacification.

     A cette occasion, Henri III écrivit, le 13 janvier, la lettre suivante aux Echevins :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     Notre amé et féal le sieur d'O, premier gentilhomme de notre chambre, conseiller en notre conseil d'Etat, capitaine de cent hommes d'armes de nos ordonnances, gouverneur et notre lieutenant général en Basse-Normandie, allant faire ses visites et chevauchées en icelui son gouvernement, auquel il n'a encore été depuis qu'il en est pourvu, nous lui avons par même moyen donné charge et pouvoir d'établir et faire exactement observer notre dernier édit de pacification, et à cette fin nous le faisons accompagner d'un maître des Requêtes de notre hôtel et d'un maître en notre chambre des Comptes. Ayant à cette cause bien voulu vous faire la présente pour vous dire, mander et ordonner que vous reconnaissiez et respectiez ledit sieur d'O en son dit gouvernement et lui obéissiez en ce qu'il vous ordonnera et commandera pour le bien de notre service et pour le repos de nos sujets, exécution et observation

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de notre édit de pacification, sans y faire faute, car tel est notre bon plaisir. [143]  "

     Le conseil de ville se prépara à recevoir dignement M. d'O et dans une délibération en date du 5 février, il décida que " le poële qui avait été fait pour l'espérée bienvenue de la reine Elisabeth d'Autriche " serait présenté à M. d'O pour son entrée dans la ville [144].

     Il fut convenu, dans une autre délibération, qui eut lieu le lendemain 6 février, que le poële serait porté par Messieurs de Flavigny, contrôleur, Michel Anger, receveur, André Levallois, procureur syndic et René Lenicollais, greffier. [145]

     Ce jour même, M. d'O arriva à Caen, vers les 4 heures de l'après-midi, accompagné de plusieurs seigneurs et gentilshommes.

     Il avait été salué dans les plaines de Cormelles par Messieurs de la Justice et les autres officiers du roi et de la ville. Il refusa à la porte Millet de faire son entrée sous le poële qui fut néanmoins porté devant lui jusqu'à son entrée dans l'église Saint-Pierre où on chanta un Te Deum. [146]

     Il consacra les quelques jours qu'il passa dans nos murs aux affaires de la ville.

     Le 7 février, on lui présenta une requête concernant la muraille de la rue des Quais. [147]

     Le 9, il présida une assemblée à laquelle assistèrent

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Messieurs de Saint-François, évêque de Bayeux, Séguier, maître des requêtes, les sieurs d'Aubigny, de Montmor et de Feuguerolles, trésoriers généraux de France, d'Auberville, bailli de Caen, Vauquelin et Blondel, ses lieutenants, de Malherbe, lieutenant général criminel du bailliage de Caen, de Vérigny, procureur du roi, Quesnel, avocat du roi, Dancel, lieutenant général du bailliage du Cotentin, les gouverneurs échevins et officiers de la Maison commune, etc.

     Nous lisons dans le procès-verbal de cette réunion :

     " Pour connaître la vérité des complaintes faites par les habitants des villages, que plusieurs des habitants de cette ville se tiennent auxdits villages et néanmoins ne sont imposés à la taille, à raison qu'ils se maintiennent bourgeois, pour venir à la ville seulement quelquefois l'an, il est ordonné que lesdits Echevins, contrôleur et procureur feront recherche par les paroisses de ladite ville, pour faire rôle de ceux qu'ils trouveront de ladite qualité ". [148]

     La journée du 10 se passa à faire la recherche des faux bourgeois. [149]

     Le 11, M. d'O alla visiter la muraille de la rue des Quais et ordonna suivant l'avis du conseil la démolition de cette muraille " afin que la rue demeurât vidée et de bonne largeur pour la commodité

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de la charge et décharge des marchandises. " [150]

     Enfin le 13, à 8 heures du matin, M. d'O prit le chemin de Bayeux avec tout son train. [151].

     Le séjour de M. d'O à Caen coûta à la ville 300 livres, y compris le prix de 2 tables de haute lice qui lui furent offertes. [152]

     Le 19 février, il était de retour du Cotentin. Le lendemain (20 février), on lui remettait à Caen des pièces concernant la juridiction des octrois, une requête touchant les grosses forges de Thury, une autre relative à l'inégalité de la répartition de la taille entre les généralités de Rouen et de Caen [153], et à 10 heures du matin il repartait pour la Cour.

     Avant son départ, les Echevins lui remirent un mémoire où nous les voyons se plaindre des désordres de la justice et des exactions des tabellions et des sergents.

     " Article III. - Pour le faict de la justice, sera besoin pourvoir à plusieurs désordres qui se commettent et apportent grande incommodité aux sujets du roy, lesquels consomment tout leur temps et leurs biens premier que d'avoir règlement de juges et bien souvent à cette occasion sont contraincts quitter leur faict principal.

     Article VI. - D'autant que les grandes exactions sur le peuple procèdent desdits sergents et tabellions,

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lesquels sont reçus non pour leur probité, mais comme plus offrants et derniers enchérisseurs aux bannies faites des tabellionnages et sergenteries ; pour payer le haut prix desquelles adjudications et aussi pour s'enrichir ils sont contraints commettre lesdites grandes exactions, même plusieurs falsités, qui est chose fort étrange, vu que, entre leurs mains est le bien de chacun. Il vous plaise partant ordonner que dorénavant lesdits tabellions et sergents ne seront reçus à exercer telles charges comme plus offrants et derniers enchérisseurs, mais seront élus et choisis par le peuple avec telles formalités qu'il sera par vous avisé. "

     Dans l'article V de leurs remontrances les Echevins supplient M. d'O d'opposer une barrière " aux désordres advenus en justice par la nouvelle création d'offices et nombre effrené d'officiers, qui tirent le sang du peuple et néanmoins retardent plutôt le cours de la justice que l'avancement d'icelle, comme greffier des vacations, assesseurs, sergents nouveaux, priseurs et revendeurs, contrôleurs, procureurs, commis des juridictions subalternes et tous autres offices de nouvelle création. "

     " Il est nécessaire, ajoutent-ils, aussi bien pour le service du Roi que pour le soulagement de son peuple de faire exercer la justice ainsi qu'elle était anciennement [154]. "

     Ils font remarquer à M. d'O qu'ils serait utile d'appliquer le 20ème article de l'Edit de pacification

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publié le 12 octobre 1577, lequel article est relatif à l'enterrement des morts de ceux de la religion prétendue réformée ; qu'il est nécessaire de leur donner l'emplacement d'un cimetière, celui dont ils sont actuellement pourvus n'étant que provisoire et l'usage leur en étant contesté par le prieur de l'Hôtel-Dieu et l'official de l'évêque de Bayeux.

     On voit les Echevins demander dans l'article X que les cabaretiers et taverniers de la ville soient déchargés des sommes à eux imposées par les trésoriers généraux, parce qu'en définitive l'établissement de ces impôts faisant enchérir les denrées porte préjudice au pauvre peuple qui n'a pas le moyen de faire de grosses provisions et se trouve obligé de subir les prix des cabaretiers.

     Dans l'art. XII, ils réclament la démolition de la grosse forge de Thury, attendu qu'elle n'est distante de la ville que de 4 lieues " ce qui est contre les ordonnances du Roy et au grand préjudice du public. "

     Comment donc cette forge pouvait-elle nuire aux intérêts des bourgeois de Caen ? C'est que ceux-ci, habitant une ville entourée de vastes plaines, avaient l'habitude de prendre leur fourniture de bois de chauffage dans les bois de Cinglais et des Monts de Losne et que la grosse forge, qui venait d'être restaurée par le seigneur de Thury, consommait non-seulement les bois appartenant à ce seigneur, mais encore tous ceux des environs. Le bois de chauffage, devenu très rare, avait enchéri des trois quarts à Caen ; ce qui mécontentait

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les bourgeois sans doute habitués à se chauffer à bon marché, et qui même craignaient fort de subir en hiver les horreurs d'une disette de bois.

     Parmi les réformes demandées, M. d'O fit celles que son pouvoir lui permettait de faire, et, pour les autres, s'en rapporta au Roy auquel il adressa lui-même un rapport.

     La correspondance de M. d'O avec les échevins de notre ville nous revèle le caractère de ce personnage sur lequel, à notre avis, beaucoup d'auteurs se sont trompés.

     M. d'O était un homme doux, obligeant, actif, usant de son influence, qui était grande, pour alléger le fardeau des taxes et ramener la concorde dans les esprits divisés.

     C'est lui qui écrivait ces mots aux échevins : " Je vous recommande et mets sous votre protection ceux de la religion prétendue réformée. C'est le soulagement de tout le pays que nous puissions vivre doucement les uns avec les autres. "

     Quelque mal qu'en dise l'histoire, nous devons lui savoir gré des services qu'il rendit à notre ville, dont il voulut même faire un port de mer.

     Le 16 mai 1580, il écrivait en effet aux échevins :

     " Messieurs, suyvant ce qu'il fust advisé dernièrement que j'étais à Caen de faire un havre pour la commodité du publicq, je y envoie ce porteur nommé Loys de Foix qui est fort expérimenté ayant conduict le Havre neuf et boucal de Bayonne, à quy j'ay donné

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charge d'aller sur le lieu et d'en rapporter fidellement son advis que je vous prie me faire entendre ; s'il s'y peut faire, j'en seray très aize, comme estant la ville cappitale de mon gouvernement où il est plus requis et nécessaire qu'en tout aultre...... priant Dieu, Messieurs, vous donner en parfaite santé heureuse et longue vie. " [155].

     " FRANÇOIS D'O. "

     Quelques jours après (30 mars), M. de Longaulnay, lieutenant de M. d'O, et M. de Foix visitèrent à Caen les endroits propres à l'établissement d'un port [156].

     Aussitôt les échevins écrivirent à M. d'O que M. de Foix avait déclaré " qu'il se pourra faire commodément en cette ville ung des plus beaux havres de France [157].

     M. de Foix ne pouvait se tromper ; c'était un ingénieur d'une grande valeur et d'une grande réputation.

     M. de Thou, qui le connaissait particulièrement, rapporte qu'il avait inventé une machine pour élever les eaux du Tage à Tolède, qu'il avait rétabli le port de Bayonne et bâti la fameuse tour de Cordouan.

     Le lundi 4 avril 1580, M. de Longaulney fit assembler en son logis le bailli de Caen et ses lieutenants, le procureur du roi, les gouverneurs-échevins pour délibérer sur les moyens de construire et édifier un havre capable de recevoir de grands navires [158].

[p. 141]

     Il fut convenu d'un commun accord que M. le Pelletier de la Fosse serait député vers M. d'O avec un mémoire rédigé par le lieutenant général et M. Deslandes, procureur du roi.

     D'après les instructions qu'il avait reçues, le délégué devait faire entendre à M. d'O " que l'entreprinse de faire un havre dans la ville de Caen était oeuvre royalle digne d'un grand roy et non pas des habitants de la ville et gens du pays pour la pauvreté et peu de moyens d'iceluy, et que toute l'ayde et secours qu'ils pourraient donner serait s'il plaisait à sa Majesté faire permettre être levé certain tribut sur le pied fourché passant par la rivière d'Oulne depuis Allençon jusques à la mer, savoir sur chaque boeuf 5 sols, sur chacune vache, 4 sols, sur chacun bouveau ou genisse 3 sols, sur chacune beste porchyne 12 deniers et sur chacun mouton ou brebis 6 deniers. "

     M. d'O fut averti du départ de M. de la Fosse par une lettre des échevins (6 avril) [159] qui lui envoyèrent peu de temps après cette autre missive : (29 avril).

     " Nous vous supplions, si c'est votre plaisir, que la confection dudit havre vint de la volonté et mouvement du roy plutost que baillissions requeste par escript ; car nous craindrions que le port étant commencé à nostre requeste, s'il advenait que les états ne consentissent la levée des deniers et qu'il ne plust à sa Majesté les faire lever, qu'on ne nous contraignist à les faire achever à nos dépens ; chose à

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quoy toute la ville ne pourrait satisfaire et à quoy nous ne peussions comme estant chose hors nostre pouvoir. " [160].

     M. d'O répondit aux échevins le 7 mai suivant :

     " Messieurs, j'ay receu par votre lettre les doubtes que vous faites d'acheminer la construction du havre et vous trouve tellement refroidis que je connais assez que vous n'en avez guère envie.

     Mais ne l'ayant désiré que pour votre bien et de toute la patrie, si vous ne vous souciez guères, je m'en veulx encore moins mettre en peine et ne vous en parleray plus à l'advenir.

     Quant à ce que poursuit votre procureur par deça, je m'y emploieray de tout ce que j'y puis pour vous faire preuve de la continuation de la bonne vollonté que je vous ay promise [161]. "

     Après cette lettre cassante, mais désintéressée, les échevins n'avaient plus qu'une chose à faire : remercier M. d'O de l'intérêt qu'il portait à leur ville en insistant sur le vrai motif qui leur inspirait la pensée de l'abandon du havre tout d'abord projeté.

     C'est ce qu'ils firent le 10 mai en écrivant à M. d'O " qu'ils lui étaient bien reconnaissants de la bonne pensée qu'il avait eu de fonder un havre dans leur ville, mais que décidément les habitants se sentaient trop faibles pour satisfaire à une aussi grande entreprise [162].

[p. 143]

     Le projet de M. d'O fut repris sous Henri IV par Sully, sous Louis XIV par Colbert et Vauban et par d'autres après eux [163]

     Le 28 septembre 1581, des lettres patentes de Henri III donnèrent commission au capitaine Thomas de lever une compagnie de 100 hommes de pied " aussi aguerris et disciplinés que possible. " [164]

     Une lettre de M. d'O aux Echevins, en date du 11 mars 1582 leur annonçait l'arrivée à Caen de cette compagnie et leur conseilla, plutôt que de laisser vivre les soldats à discrétion, de donner à chacun d'eux 8 sols par jour. Ces troupes étaient destinées à être embarquées sur les vaisseaux du roi. [165]

     Aucun des habitants n'offrit deniers pour payer la somme de 100 écus par semaine demandée par M. d'O.

     On envoya au contraire vers lui le procureur syndic avec mission d'en demaner la décharge. " [166]

     M. d'O, mécontent de la mauvaise volonté de la ville, écrivit le 30 mars suivant aux Echevins " qu'ils eûssent à ajouter 3 écus et demi par semaine à la somme de 100 écus demandée, et ce, pour l'entretien des chefs qui n'avaient été compris dans la dite somme que pour huit sols par jour comme les soldats. [167]  "

[p. 144]

     Le 26 août suivant, arrivaient à Caen des lettres missives de M. d'O, donnant avis aux Echevins que M. Cujas était à Paris, et que, s'ils voulaient lui offrir une chaîre de professeur de Droit à l'Université de Caen, ils eûssent à le lui faire savoir et à lui communiquer les conditions auxquelles ils voudraient l'avoir. Le conseil de ville délibéra sur cette proposition. M. Vauquelin présidait l'Assemblée. On s'arrêta à l'opinion du lieutenant particulier du bailli, M. Blondel, qui était d'écrire à M. d'O de négocier avec ledit Cujas et de lui offrir 500 écus de gages par an. [168]

     Cujas ne vint pas à Caen ; sans doute il ne trouva pas suffisant le traitement qu'on lui offrait.

     Vers la même époque, Messieurs Lejumel de Lisores, président au Parlement, et Vauquelin, lieutenant général du bailli de Caen, furent chargés par le roi " de remettre un bon ordre en l'Université de Caen et d'assurer quelque bon fond pour les gages des lecteurs publics et des Régents. " Ils convinrent, d'accord avec les Echevins et M. d'Isancourt, que l'on ferait vérifier par le bureau des trésoriers généraux les lettres de l'octroi concédé par Sa Majesté de six deniers par minot de sel vendu en la province et que l'on rechercherait les volontés et libéralités des seigneurs prélats et autres possédant biens en ladite province (1er octobre 1582) [169]. M. Jean Rouxel fut alors nommé " lecteur public de philosophie ou poésie en l'Ecole des Arts. "

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     M. de Lisores recommanda l'Université de Caen à Messieurs Carpentier et Desgriphins, avocats du Roi au grand conseil, qui lui firent entendre les difficultés de trouver un bon juriconsulte.

     " Toutefois, écrit M. de Lisores aux Echevins de Caen le 27 septembre 1583, ils m'ont averti que le fils aîné de M. Hotman, âgé de 25 ans, est aujourd'hui à Orléans, prétendant une Régence à laquelle il pourra parvenir pour ce qu'il est estimé, bien né et institué, et que si nous voulons leur faire entendre, ils feront que ses plus proches parents et amis l'en avertiront pour savoir s'il veut se retirer à Caen et à quelles conditions. Il est, ce me semble, temps d'y penser. Je m'en rapporte à vous et à vos concitoyens.

     Pour le regard de la philosophie, ils m'en nomment un à 200 écus de gages ; pour la langue grecque et hébraïque ou pour une première classe un autre à 500 écus et un troisième pour une seconde ou tierce classe à 100 écus de gages. J'ai bien opinion que pour ces trois derniers notre portée est aible cette année ; mais pour le jurisconsulte, qui, par aventure, voudra croître avec notre Université, il n'est pas impossible de le gagner et est à présumer que, s'étant retiré dans ce royaume avec ses parents, c'est pour y vivre sous mêmes lois qu'eux. " [170]

     Le 9 novembre suivant, M. de Lisores annonce aux Echevins l'arrivée de M. Hotman. [171]

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     Le jeune jurisconsulte descendit dans une hôtellerie où les Echevins allèrent le trouver et lui proposèrent de lui tenir compagnie dans sa visite au lieute-général et de l'accommoder de logis en maison privée, même de deniers, en attendant qu'on traitât avec lui plus amplement des conditions sous lesquelles il désirerait demeurer avec eux.

     M. Hotman les remercia de leurs offres ; il leur répondit qu'il avait l'intention de se retirer quelques jours chez M. Collin, lequel avait quelque maniement d'affaires pour Messieurs les Hotman, ses parents, et que pendant ce temps-là il ferait quelques leçons à l'Université pour qu'on put juger de sa capacité et de son érudition.

     Il fit en effet des leçons les 22, 24, et 26 novembre à l'école publique des arts que l'on avait honorablement tapissée. Il eut pour auditeurs presque tous les officiers du roi, les Echevins, le recteur, les docteurs, régents et professeurs de toutes les facultés, " à tous lesquels avaient été préparés sièges honorables, distingués selon les corps et ordres, avec toute la solennité et cérémonie qui se pouvait observer. "

     La salle était trop petite pour contenir les autres auditeurs, écoliers ou bourgeois.

     " Lesdites leçons faites, racontent les Echevins à M. de Lisores dans une lettre en date du 7 décembre 1583, connaissant qu'en notre corps de ville nous ne sommes du tout compétents pour pouvoir faire assuré jugement sur cette affaire, pour ne faire profession ordinaire de l'étude, afin de vous donner plus certain avis, nous avons

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mis toute peine d'entendre le jugement particulier qu'en pourrait faire chacun des auditeurs qui l'avaient ouï, principalement Messieurs de la justice et de l'Université qui plus s'y connaissent, entre tous lesquels le sieur Hotman est tenu pour jeune homme fort modeste et de bonne espérance. Néanmoins aucuns disent qu'il est encore peu exercité et a peu de hardiesse pour enseigner publiquement, les autres excusent ce défaut sur son jeune âge et disent qu'en continuant il se formera et enhardira incontinent. Autres ont trouvé mauvais qu'en toutes ses trois leçons il a toujours continuellement lu ce qu'il a prononcé, qu'il l'avait par écrit devant lui ; autres passent plus outre, disant qu'ils ne trouvent en ses leçons plus d'érudition qu'en celles des autres. " [172]

     On pria M. Hotman de continuer ses leçons pendant trois mois pour lesquels on lui accorda 50 écus. Il prit son logement chez M. de Coullon, docteur ès-droits.

     La peste sévissait alors à Caen, elle s'était également déclarée à Falaise, à Orbec et à Rugles. [173]

     Les pauvres des villages attaqués par le fléau venaient se réfugier à Caen où ils pouvaient trouver quelques ressources dans la charité publique. Une assemblée générale décida que " tout ce qui concernait les pauvres et la conservation de la santé serait remis aux juges de police assistés de deux délégués de chaque paroisse et que les curés et vicaires seraient

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tenus de se rendre à leur bureau quand ils y seraient appelés, sous peine de 10 livres d'amende. [174] (18 mai 1583.)

     Sur le rapport du curé de Notre-Dame de Froide rue, qu'un de ses paroissiens, nommé Chemin, était allé aux villages voisins garder et inhumer les pestiférés et envoyait leurs hardes chez lui, défense fut faite à sa femme de les recevoir sous peine d'être chassée de la ville et punie du fouet.

     Suivant un des articles d'une ordonnance du 30 janvier 1583 il devait être immédiatement nommé un barbier ou chirurgien-expert pour visiter et soigner les personnes atteintes de la peste. Les Echevins donnèrent l'ordre aux chirurgiens de la ville de rechercher et de présenter un chirurgien capable.

     Le mardi 18 mai 1583, Messieurs Etienne de Billy et Guillaume de Fierville, chirurgiens jurés, présentèrent aux juges de police, chargés par l'assemblée

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du 1er mai de prendre toutes les mesures nécessaires à la conservation de la santé, M. Maurice Lejollis, natif de Caen, qu'ils attestaient " homme de probité, ayant fait apprentissage à Paris sous les maîtres chirurgiens de ladite ville et donné maintes preuves de son expérience. " [175]

     Puis ils exposèrent les conditions auxquelles M. Lejollis entendait accepter la charge. Les juges de police, les ayant trouvées raisonnables, renvoyèrent les chirurgiens par devers les Echevins. Le samedi suivant, il fut fait paction entre les gouverneurs Echevins et le procureur syndic au nom de la communauté de la ville d'une part, et le sieur de Billy et le sieur Lejollis, pour le collège des chirurgiens d'autre part.

     Voici les termes du contrat : " Icelui Lejollis prend de ce jour la charge de secourir et subvenir aux malades de la peste en la ville de Caen, laquelle charge il continuera sa vie durant, et à ce moyen lui ont iceux gouverneurs dès à présent assigné la somme de 25 écus sol de gages payés par quatre quartiers, en attendant vacance de l'un des 12 offices appartenant à la ville, savoir est du poids du roi, mesurage du blé ou du verdage ; il lui est délaissé l'usage d'une tour sur les murailles de la ville vers Saint-Etienne, tant pour son habitation que pour y faire les opérations de son état ; d'abondant, il lui est accordé la somme de 20 écus sol de deniers d'entrée. " [176]

[p. 150]

     Voici le noms de quelques médecins et chirurgiens de Caen avant 1789 :

     Samuel Christophe, 1588.

     On lit dans les registres de la ville à la date du 10 novembre 1588 :

     " S'est présenté Me Samuel Christophe, du pays Messin, médecin-chirurgien et grand opérateur, ayant fait sa résidence en cette ville, puis quelques mois en ça, lequel a demandé attestation et opération des sieurs Gouverneurs Echevins de son bon comportement durant son séjour en cette ville et qu'il n'est venu aucune plainte ni reproche de ses opérations. Ce qui lui a été accordé et ladite attestation signée et scellée présentement. "(Vol. 28e, f° 118.)

     Jacques de Cahaignes, 1588.

     Savyne, chirurgien de la santé, 1635. (Reg. de la Ville, vol. 49e, f° 198.)

     Jean Dubuisson, 1625.

     Jacques Heuste, chirurgien juré, 1625.

     Jacques Formentin, 1625.

     Michel Cauvin, 1625.

     Isaïe Lebourgeois, 1625.

     Michel Forment, 1625.

     Denis Fonteneau, 1625.

     Pierre Yvon, 1625.

     Guill. de Fierville, 1625.

     Hilaire Maingot, 1625.

     Pierre Duquesnay, 1625.

     Jean Beaudouin, 1625.

     Guill, Hunot, 1625.

     Jacques Dubuisson, mort en 1625 peu de temps après son frère Jean. (Reg. de la Ville, vol. 51e, f° 148.

     Jean Desbleds, chirurgien de la santé 1625.

     Jean Jeanne, nommé chirurgien de la santé en août 1625 à la place de Jean Desbleds décédé. (Reg. de la Ville, vol. 51e, fos 199 et 200.)

     Julien de la Douespe, docteur et professeur en médecine à l'université de Caen, nommé médecin de l'Hotel-Dieu le 2 janvier 1627. (Reg. de la Ville, vol. 51e, f° 305.) Il avait charge de visiter les malades de l'Hôtel-Dieu " à tout le moins une fois la semaine " aux gages de 15 livres par an. Il remplaçait M. de la Renaudière.

     Pierre du Quesnay, nommé chirurgien de l'Hôtel-Dieu le 30 janvier 1627. Il succédait à Pierre de Brieux et recevait 15 livres de gages par an. (Reg. de la Ville, vol. 51e, f° 312.)

     Paul Philippe, docteur en médecine 1631. (Reg. de la Ville, vol. 56e, f° 78.)

[p. 151]

     De Vicquemaud, 1653. Il fut nommé docteur régent à la faculté de médecine de Caen le 24 février 1653. (Reg. de la Ville, vol. 65e, f° 84.)

     On lit dans les registres de la ville (Vol. 65e, f° 37) : " Une place de docteur régent étant demeurée vacante à la faculté de médecine par suite de la promotion du sieur Gaudin à une place de docteur à gages, se sont présentés le sieur de Vicquemaud, au cas qu'il n'y a pas d'empêchement à cause de sa religion et après lui le sieur Malouin. "

     Charles Malouin, 1654. Il présenta requête au conseil de ville pour obtenir une augmentation de traitement, " ayant eu soin depuis 18 ou 20 ans des pauvres de l'Hôtel-Dieu. On lui accorda 30 livres de gages par an au lieu de 15 dont il jouissait auparavant. (Reg. de la Ville, vol. 65e, f° 84.)

     Jacques Gougeard, chirurgien de la santé, 1663. Il remplaçait Jessé Manoury démissionnaire. Sa nomination est en date du 27 janvier 1663. (Reg. de la Ville, vol. 67e, f° 166).

     Mathieu Maheult, 1663. Il fut nommé lecteur régent de médecine à l'université en août 1663 à la place de Gilles Gaudin " en considération de son mérite et capacité. (Reg. de la Ville, vol. 67e, f° 185).

     Jean-Baptiste Callard, docteur et professeur de médecine en l'université de Caen, 1681.

     François Billard, chirurgien, 1885. Il est mentionné dans un acte de Baptême, en date du 23 décembre 1685, de Jean-François Larcher fils de Me Denys Larcher, docteur en médecine.

     Michel Bouchard, chirurgien, 1685. Il abjura la religion protestante le 27 octobre 1685. (Reg. de la paroisse de Saint-Sauveur de Caen.)

     Méseray, docteur régent de médecine et professeur royal en l'université de Caen, 1687.

     La Ducquerie, professeur royal et doyen de la faculté de médecine 1749.

     Chirurgiens de Caen en 1764 :

     Aubert, Guilbert, Maingot, Dudouit, Lapeyre, Duclos, Deschamps, Laprelle, Lafontaine l'ainé, de Seulles, Lepage, Grammond, Lafontaine, le jeune, Hébert, Boulard, Méritte, Huet, Pichonnier.

     Le 19 avril 1584, les échevins écrivaient à M. de Lisores pour lui annoncer que la peste avait à peu près disparu, que les écoliers reprenaient leurs études et qu'on avait l'espoir de voir l'université reprendre son ancienne splendeur [177].

[p. 152]

     A la fin de l'année, le fléau reparut. A la date du 31 octobre 1584, les moyens ordinaires de la Maison Dieu ne pouvaient plus suffire aux nombreux pestiférés qui la remplissaient.

     On convoqua plusieurs personnes notables de la ville pour recueillir leurs avis.

     M. de Boislambert requit pour le procureur du roi qu'il fut pris deniers sur quelque part d'héritage par engagement.

     M. de la Fosse offrit 30 écus en prêt ; M. de Saint-Christophe 10, M. d'Argences 10, M. Vassel 10, M. de Feuguerolles s'excusa de ne pouvoir rien prêter à cause des pertes qu'il avait subies en cette année.

     M. du Parc fut d'avis d'exhorter les habitants à donner quelque somme honnête ; il offrit 3 écus [178]. Ce fut cette opinion qui prévalut.

     Etienne Lecoustellier, procureur et solliciteur de la Maison-Dieu, présenta requête, le 23 février 1584, au conseil de ville pour être déchargé du fermage des trois dernières années de l'herbage du cimetière de l'Hôtel-Dieu, dont il s'était constitué adjudicataire aux prix de 110 sols, disant, que, durant ce temps, il n'en avait perçu aucun fruit d'abord à cause des matériaux qu'on y avait placés pour la réparation de la muraille de la ville, joignant le cimetière, et puis à cause de la contagion, " tout le terrain ayant été foui pour l'enterrement des morts et les pestiférés y étant continuellement à se promener et à y prendre l'air, ce qui faisait qu'il n'y avait moyen d'y mener aucuns bestiaux [179]. "

[p. 153]

     Dans une lettre, que les échevins écrivirent le 27 janvier 1585 au duc de Joyeuse pour obtenir la décharge d'un emprunt ordonné par le roi, nous lisons ces lignes :

     " Nous jurons, Monseigneur, que depuis que notre procureur est près de vous, il est mort plus de mille personnes de la contagion et continue encore chaque jour à en mourir " [180].

     Or, le procureur syndic, M. Vauldin, avait été député à la cour le 18 septembre 1584 et y était arrivé vers le commencement d'octobre, puisque sa première lettre aux échevins est datée du 4 ; ainsi donc en trois mois et demi la contagion avait emporté un millier d'habitants.

     M. Vauldin, après avoir été éconduit par arrêt du conseil privé, obtint du duc de Joyeuse la faveur qu'il sollicitait pour la ville grâce à l'intervention de Messieurs de Tyron (le poète Desportes) et Marron [181].

     Cependant la mort du duc d'Anjou, frère et héritier de Henri III, devait rallumer en France toutes les passions religieuses et politiques.

     La Ligue, qui paraissait désorganisée, se ranima sous le souffle de Jean Boucher, curé de Saint-Benoist, de Prévost, curé de Saint-Séverin, de Lachapelle-Marteau, maître des requêtes, et de presque tous les prédicateurs des églises de Paris.

     Henri de Guise signa alors le traité de Joinville avec Philippe II, par lequel les contractants s'engageaient

[p. 154]

à détruire les hérésies, à exclure du trône de France les princes hérétiques et à assurer la succession de Henri III à Charles, cardinal de Bourbon (31 décembre 1584).

     Alors que le manifeste de la Ligue était en préparation [182], Henri III écrivit aux échevins de Caen la lettre suivante :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     Encore que nous estimions que tant pour l'affection particulière que vous portez à ce qui touche notre bien et conservation que pour le désir que vous avez de vous maintenir toujours en repos et sûreté sous notre obéissance comme nos bons et fidèles sujets, vous n'oublierez rien de ce qui pourra appartenir à la sûreté de notre ville de Caen, néanmoins sur quelques avis qui nous sont donnés de la mauvaise volonté qu'ont aucuns, nous avons bien voulu vous écrire ce mot de lettre pour vous mander que, si vous avez été ci-devant fort soigneux à maintenir et conserver ladite ville en repos et tranquillité, sous notre obéissance, il faut que vous vous en rendiez encore maintenant plus soigneux et y preniez garde de plus près que jamais, à ce qu'il n'y puisse être fait aucune surprise au préjudice de notre service et sûreté de vos biens et vies, ainsi que vous fera entendre de notre part le sieur de Carouges, notre lieutenant

[p. 155]

général en Normandie, ainsi que lui écrivons présentement.

     Donné à Paris le 12 mars 1585.

     HENRI. " [183]

     Le duc d'Elboeuf vint à Caen en avril 1585.

     Les échevins et M. d'O députèrent M. de la Fosse vers le duc, lorsqu'il était encore à Argences, pour le prier de ne pas passer par Caen.

     Ils craignaient en le recevant " de faire peut-être chose désagréable au roi " [184].

     Le duc d'Elboeuf répondit que son intention était de venir diner à Caen le 6 avril. On jugea bon alors de renforcer les gardes ; une députation alla saluer le duc d'Elboeuf à l'hôtel de la Cornemuse. Elle était composée de MM. le lieutenant général, de la Serre, avocat du roi, des Ifs, procureur du roi en la Vicomté, de la Fosse, de Cauvigny, Desobaulx, Leboucher, Dumoustier et Lerévérend, échevins, Anger, receveur, Vaudin, procureur syndic et Beaullart greffier de l'Hôtel-de-Ville,

     Le duc d'Elboeuf les rassura, disant qu'il avait toujours eu en singulière recommandation la conservation de la couronne de France, et qu'il n'avait quant à présent aucune chose à leur commander.

     L'hospitalité que la ville de Caen lui offrit ne la compromit pas d'ailleurs auprès de la Cour.

[p. 156]

     M. d'O, ayant reçu la visite de quelques gentilshommes de ses amis, demanda au conseil de ville 50 logis pour les héberger.

     Ce fut vers cette époque que la recette générale de Caen fut transféré à Granville à la suite d'un vol des deniers royaux commis à peu de distance de la ville. Les lettres patentes du roi enlevant la recette générale à la ville de Caen sont en date du 27 avril 1585. [185]

     Puis le 22 mai, Henri III écrivait aux Echevins la lettre suivante :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     " Nous avons été présentement avertis du vol qui a été fait de nos deniers, à une lieue et demie de notre ville de Caen. Pour cette occasion nous avons résolu et ordonné à nos trésoriers généraux de France y établis de retenir en ladite ville les autres deniers qui peuvent être en coffres de notre recette générale, lesquels nous mettons dès à présent sous votre garde et protection, afin qu'en ayez tel soin qu'il n'en advienne point de faute sur peine de nous en répondre sur vos propres et privés noms, à quoi nous nous assurons que vous saurez bien pourvoir, continuant la fidélité et obéissance que vous nous avec toujours portée, en laquelle tous les bons et fidèles sujets se doivent, en cette saison de tumulte et sédition, plus confirmer que jamais, comme nous avons parfaite confiance que vous ferez.

     22 Mai 1585.

     " HENRY. " [186]

[p. 157]

     Les autorités de la ville se réunirent le 27 Mai pour délibérer sur les lettres patentes du roi du 27 avril et sur ses lettres missives du 22 mai.

     Les Echevins déclarèrent qu'ils ne pouvaient prendre les deniers de la recette générale en leur garde ni les tenir en assurance sans l'assistance du gouverneur du château, M. d'O.

     Ils le prièrent de leur tenir main forte et d'employer pour cet effet les moyens qu'il avait, selon son autorité, pour empêcher ceux qui voudraient entreprendre de se saisir desdits deniers.

     M. d'O reconnut que la ville éprouvait un préjudice considérable en ne conservant plus la recette générale, que la lui enlever c'était vouloir la taxer de rebellion contre Sa Majesté " chose qu'on ne pouvait juger par les actions et comportements passés de ses habitants. "

     " Quant au vol qui a été fait des deniers de la recette générale, ajoutait-il, il n'avait pas été commis dans la ville, et celle-ci ne devait pas être déclarée responsable des vols qui pouvaient être commis dans ses environs. "

     Il jura et promit, que, " si le roi voulait laisser la recette générale dans la ville de Caen, jusques au bout de sa vie et de tous les siens il ne permettrait qu'il ne fût pris aucuns deniers contre l'intention de Sa Majesté. "

     L'assemble décida qu'un député serait envoyé vers le roi pour lui faire valoir la fidélité des habitants, l'avis de M. d'O, l'importance du château, les forces dont M. d'O disposait, le préjudice que causerait à la ville le déplacement de la Recette générale, enfin

[p. 158]

l'attitude correcte des habitants lors du passage du duc d'Elboeuf. Le député choisi fut M. de Cauvigny, sieur de Bernières. [187]

     Sa venue fut annoncée au roi par une lettre des Echevins en date du 28 Mai [188]

     Il partit pour la cour, muni d'instructions écrites, qui furent consignées dans les registres des délibérations du corps de ville.

     Le député devait exposer au roi que M. de Laguo, lorsqu'il était gouverneur du château de Caen, avait par commandement de Sa Majesté désarmé tous les habitants de la ville de tous armes, fors l'épée et la dague, pris tous les canons, poudres, corselets, picques, lances, munitions, que les Echevins n'avaient plus autorité ni maniement quelconque ; que depuis ledit temps ils n'avaient entendu de la volonté et intentions de Sa Majesté que par la bouche de ceux qui avaient été pourvus du gouvernement de la ville et du château.

     Il devait également prévenir les reproches que le Roi pourrait faire à la ville pour avoir offert l'hospitalité au duc d'Elboeuf " en lui faisant entendre qu'ils en avaient alors conféré avec M, d'O, lequel avait été d'avis qu'on ne pouvait honnêtement lui dénier le passage par la ville, mais qu'on devait le laisser y entrer en compagnie qui ne pût être plus forte ; qu'en effet, le duc n'y entra qu'avec quarante

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cavaliers qui logèrent dans les hôtelleries et ne firent qu'y diner, etc., etc. " [189]

     Les Echevins se recommandèrent aussi au duc de Joyeuse [190].

     M. de Cauvigny écrivit de Rouen le 31 mai une lettre aux Echevins pour leur annoncer l'accueil gracieux que lui avait fait M. de Carouges et l'arrivée du duc de Joyeuse pour le jour même [191].

     Il ajoutait : " Le bruit commun de par ça est que M. de Joyeuse se doit acheminer de ce lieu en notre ville de Caen, que déjà ses troupes marchent, et de fait prennent le chemin de Lisieux, car aujourd'hui, à ce que j'ai pu entendre, un conseiller de la cour des aides, qui est de ce quartier-là, a prié M. le premier président pour faire exempter sa maison.

     " Dieu nous donne sa paix par sa grâce, car nous prévoyons de grandes calamités si ce temps continue. "

     Le 1er juin, nouvelle lettre de M. de Cauvigny, où il raconte son entrevue avec le duc de Joyeuse, les promesses que celui-ci lui a faites, les embarras des affaires où il est plongé et le dessein qu'il a de le suivre au Pont-de-l'Arche où il doit coucher, pour en obtenir des lettres du Roi [192].

     Le 5 juin, M. de Cauvigny était à Paris. Il fit inutilement beaucoup de démarches pour voir le Roi.

     " Je vous prie de croire, écrit-il aux Echevins, que cela ne vient pas de ma négligence, mais du mal

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commun de la cour, car M. Brulart a après lui trois autres députés, l'un de Soissons, l'autre un gentilhomme de Pontorson et celui de Nantes, qui tous ont baillé lettres et demandent être ouis, mais ils sont autant avancés que moi ........................

     " Il y a un gentilhomme logé céans, qui est venu en poste de Lyon et qui dit avoir vu passer par Lyon 10.500 suisses pour le service du roi. Cejourd'hui j'ai vu sortir du conseil des seigneurs de Suisse, ayant des croix rouges sur leurs manteaux, que l'on disait être ambassadeurs de Berne, Zurich et autres cantons ; l'on ne sait encore la cause de leur légation.................

     Post-Scriptum. J'ai vu madame la Baillive, qui m'a dit que M. le Bailli n'était en bonne disposition et que depuis quelques jours il avait gardé le lit ; je ne faillirai, Dieu aidant, à l'aller visiter et voir comment il se porte. " [193]

     Enfin le 18 juin, Henri III écrivit aux Echevins la lettre suivante :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     " Nous avons reçu la lettre que vous nous avez écrite par ce porteur et de lui entendu ce qu'il nous a raconté de votre part, sur l'excuse que vous faites de ne répondre de la garde et sûreté de nos deniers qui sont et se recevront en notre ville de

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Caen suivant le commandement que nous vous en avons fait par ci-devant ; laquelle excuse après avoir considéré toutes choses, nous déclarons ne pouvoir recevoir en sorte du monde, ainsi voulons et entendons que selon ce que nous avons écrit, vous ayez à prendre la garde et charge sur vous d'iceux deniers pour nous en répondre, s'il en mésadvient, à quoi vous ne ferez faute et de regarder toujours à conserver notre ville de Caen en la dévotion et obéissance qui nous est due le plus qu'il vous sera possible. " [194]

     Cependant les chefs des seize quartiers de la capitale étaient dévoués à la Ligue et formaient le Conseil des Seize.

     Les passions religieuses se traduisaient dans des prédications exaltées qui soutenaient la populace.

     Sixte V excomunie Henri de Navarre et le prince de Condé.

     Inquiets d'une pareille agitation, les échevins de Caen prirent tous les précautions possibles pour la sûreté de ville.

     Ils ordonnèrent d'amener à Caen, ou de couler au plus profond de l'Orne tous les bateaux, nacelles ou escaudes pouvant servir à passer la rivière depuis le bac du Couldray jusqu'à Oyestreham.

     Selon une ordonnance de M. Raoul de Belleval, sieur de Courcelles, lieutenant de M. d'O, les portes de la ville n'étant pas à pont levis furent murées ; c'étaient les portes de Saint-Etienne, de Saint-Julien, des Jacobins, l'huis par lequel on sort de la ville pour

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aller au moulin de Saint-Pierre et l'huis par lequel les bouchers sortent " pour aller jeter le sang de leurs massacres dans le cours de l'Odon. " [195]

     Le soin de faire des gardes et d'établir des postes fut confié à M. le Pelletier de la Fosse, capitaine de la milice.

     Puis, comme les protestants de Caen et des campagnes environnantes, qui avaient pris les armes pour se joindre au prince de Condé, entraient journellement dans la ville sous prétexte de se conformer aux déclarations du roi, il fut arrêté, pour prévenir toute surprise, que ceux de la ville seraient tenus de protester de leur fidélité au roi, de déposer leurs armes à l'Hôtel-de-Ville et de présenter un de leurs amis de la religion catholique qui se porterait caution pour eux.

     Quant à ceux des campagnes, il n'eurent la permission de demeurer dans leurs maisons qu'à la condition de protester également de leurs bonnes intentions et de livrer leurs armes.

     M. d'O, en homme intelligent, comprit que les circonstances étaient devenues trop critiques pour qu'il pût conserver le poste de gouverneur du château, alors qu'il n'avait qu'une très médiocre expérience du métier des armes.

     Le duc de Joyeuse, gouverneur de Normandie, en prit le titre, et choisit pour en exercer les fonctions M. Gaspard de Pelet, sieur de la Vérune.

     Le 5 avril 1583, le duc de Joyeuse, gouverneur de

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Normandie avait fait son entrée solennelle à Caen.

     " Il y fut reçu, dit M. de Bras, avec toutes démonstrations de joie, tant en théâtre, infanterie, son de cloches et artillerie et le Te Deum chanté en l'église Saint-Pierre et tous autres applaudissements " [196]

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     On dressa un inventaire de l'artillerie, des poudres et des boulets livrées par MM. Raoul de Belleval, lieutenant, et Jean de Sainte-Marie, enseigne de la compagnie en garnison au château sous M. d'O, à M. de la Vérune, capitaine du château en l'absence du duc de Joyeuse. (14 avril 1586).

     On trouva dans le château :

     5 gros canons, dont trois portaient pour devise les colonnes du feu roi Charles, et les deux autres la Salamandre ;

     Une grande couleuvrine cannelée ;

     2 pièces de canon batardes étant sur la plate-forme du donjon et ayant pour devise un porc-épic ;

     Une pièce de canon batarde ;

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     Un faucon monté sur roues ;

     56 arquebuses à croc ;

     1.450 balles de gros canon ;

     1.200 balles de couleuvrines ;

     150 balles de plomb à fauconneau ;

     200 balles de plomb pour arquebusiers à croc ;

     53 grenades ;

     97 pots à feu ;

     Des boulets dans les magasins et dans le caveau près du magasin ;

     46 grandes câques de poudres du poids de 266 livres chacune.

     44 moyennes du poids de 121 livres chacune.

     13 cacques plus petits du poids de 75 livres chacune.

     2 poinçons pleins de poudre de grosse grenée du poids de 560 livres chacun.

     300 hottes ;

     6 hallebardes ;

     200 bois de piques ;

     80 pelles ferrées ;

     20 piquois ;

     3 paires de roues pour batardes, ferrées ;

     3 affuts de canon montés sur roues ;

     Un cable ;

     70 traits ;

     Une corde neuve encore ployée pour servir au puits du château ;

     20 chevalets de bois ;

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     Un charriot à 4 roues pour servir à trainer le canon ;

     Une chèvre ;

     Une chevrette ;

     5 lanternes de canon ;

     2 grenoires pour grener la poudre à canon ;

     Une poële de fer à fricasser ladite poudre ;

     Un baril de souffre pesant 215 livres ;

     300 livres de plomb tant en table qu'en morceaux ;

     50 gabions de bois tout neufs ;

     4 bois de charrettes pour porter les boulets ;

     Un fourneau et une grande cuve en bronze pour servir à faire du salpêtre ;

     4 barils de souffre dans le donjon ;

     2 poinçons pleins de charbon pour faire de la poudre ;

     10 minots de sel ;

     Plusieurs vieux traits d'arbalète ;

     Un moulin à faire la farine ;

     Un moulin à faire la poudre à canon avec 6 pilons de bronze et 2 mortiers de fer, dans la chapelle Saint-Aignan.

     Les hostilités furent sans importance en 1586 ; mais grande était la misère.

     " En ce mois d'août, quasi par toute la France, les pauvres gens des champs, mourant de faim, allaient par troupes couper sur les terres les épis de blé à demi murs et les manger à l'instant : et ce, en dépit des laboureurs ; même les menaçaient, ces

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pauvres gens, de les manger eux-mêmes s'ils ne leur permettaient de manger les épis de leurs blés. " [197]

     Les opérations de l'année 1587 furent plus décisives.

     Pour la première fois, la fortune se déclara dans une bataille générale en faveur des protestants commandés par le Béarnais ; ils vainquirent dans le Périgord, près de Coutras l'armée royale que commandait le duc de Joyeuse [198].

     A propos de ce désastre de l'armée royale, M. de la Fosse qui était à Rouen comme député des Etats de Normandie écrivait le 2 novembre 1587 aux échevins de Caen :

     " Messieurs, je crois que vous avez pu entendre la malheureuse rencontre qui a été entre le roi de Navarre et feu Monseigneur le duc de Joyeuse, où a été tué Mondict seigneur, M. de Saint-Sauveur, son frère et plusieurs autres seigneurs et gentilshommes, et de l'autre côté est mort le vicomte de Turenne, le sieur de la Trémouille et plusieurs autres ; toutefois, le champ est demeuré au roi de Navarre. Tout le monde porte un grand regret à la mort de Mondict seigneur et en fort troublé par déça, comme chose qui apportera un très grand changement en cette province. MM. de Carouges et de Pierrecourt sont avec les premiers de cette ville en de grandes conférences. Je les irai ce matin trouver là où j'apprendrai quelque chose et puis vous manderai

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ce que j'aurai appris. Ayant connu par ci-devant la bonté de M. de la Vérune, notre gouverneur, et qu'en le changeant cela apporterait un malheur pour notre ville, il m'a semblé n'être hors de propos de vous écrire à ce que avec lui avisiez de notre salut et, si vous le trouvez bon, il me semble qu'il serait très expédient de dépêcher quelqu'un par devers sa Majesté pour la supplier très humblement de nous le vouloir laisser pour notre gouverneur. Je crois qu'on trouverait le roi vers Orléans ; vous y aviserez et vous prie de me mander en diligence votre résolution.

     " Les sieurs de Carrouges et comte de Thillière m'ont dit qu'ils le désiraient bien. C'est une belle chose que d'être homme de bien ! Il est aussi bien connu par deça, que nous le connaissons à nous.

     " Les uns disent que ce gouvernement est jà donné à M. d'Epernon, les autres disent que non et que c'est pour M. de Maine. Il faut bien prendre garde à notre ville. Je vous prie ne vous endormir. Je m'en retournerai le plus tôt que je pourrai et si je croyais que les choses s'échauffâssent, je m'en retournerais dès demain. Je vous baise très humblement les mains " [199].

     Dans une autre lettre, en date du 14 novembre 1587, M. de la Fosse témoigne à ses confrères quelque mécontement du peu de reconnaissance qu'ils semblent lui savoir des peines qu'il se donne pour les intérêts de la ville. " On pourrait, dit-il, contester la vérité de cette pensée : les gens de bien se fâchent, quand on les méprise. " [200].

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     M. de la Fosse envoya le 21 mars aux échevins un extrait d'arrêt donné à la cour de Parlement de Rouen sur le rang que devaient occuper les officiers du corps de ville dans les cérémonies publiques [201].

     Après l'échec du 20 octobre 1587, le roi nomma gouverneur de Normandie, à la place du duc de Joyeuse, le duc d'Epernon [202].

     On s'attendait à Caen à cette nomination.

     Comme nous l'avons déjà vu plus haut, M. de la Fosse avait écrit aux échevins que le bruit public désignait déjà M. d'Epernon comme successeur du duc de Joyeuse au gouvernement de la province.

     Le 27 janvier 1588, les Echevins écrivirent la lettre suivante à M. le duc d'Epernon :

     " MONSEIGNEUR,

     " Ayant plu au roi vous établir gouverneur en cette province de Normandie, c'est maintenant vers vous que doivent regarder tous les sujets de Sa Majesté en ladite province, villes et communautés d'icelle et implorer votre aide et faveur, afin que Sadite Majesté puisse entendre leurs nécessités et par votre sage et prudent conseil y pourvoir. Que si ladite province a reçu ces jours passés une infinité de supports, faveurs et bienfaits des seigneurs qui vous ont précédé dans ladite charge, c'est à présent qu'elle doit espérer plus que jamais, connaissant votre magnanimité

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et dèbonnaireté et le rang que vous tenez près la personne de notre prince. De quoi elle a déjà ressenti un bon échantillon en la décharge qu'il vous a plu faire octroyer à ladite province de la levée des blés que Sa Majesté demandait être faite en icelle. Suivant ce, Monseigneur, nous avons député vers vous M. de la Fosse, l'un de nos confrères, gouverneur échevin de cette ville de Caen, seconde ville de votre gouvernement, pour de notre part vous présenter l'humble obéissance et service que nous vous devons et par même moyen vous faire entendre particulièrement les affaires important au bien et utilité de cette ville, à l'expédition desquelles nous vous supplions très affectueusement qu'il vous plaise nous aider et favoriser. " [203]

     Le premier acte du duc d'Epernon comme gouverneur fut un bienfait à notre égard. Outre les tailles et subventions en argent pour l'entretien des armées le pays en avait à payer d'autres en nature qui n'étaient pas moins accablantes. [204]

     La généralité de Caen avait été taxée en 1588 à 540 muids de blé et 278 d'avoine.

     Or, le muid contenant 12 septiers, et le septier 12 boisseaux, c'était près de 73.000 boisseaux de blé et de 36,000 boisseaux d'avoine à fournir.

     Le duc d'Epernon obtint du roi remise entière de la taxe.

     Les Echevins lui députèrent M. de la Fosse pour le remercier.

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     Le duc le reçut avec bienveillance. M. de la Fosse, dans une lettre, où il donne de ses nouvelles aux Echevins, nous apprend qu'à Paris les esprits étaient fortement agités.

     " M. d'Epernon, écrit-il, me commanda lui bailler un mémoire de tout ce que je l'avais supplié ; j'ai fait ledit mémoire, mais il ne m'a pas été possible de parler à mondit seigneur, vu quelque trouble qu'il y a en ceste ville et si ne sait-on que c'est. M. d'O fut hier tout en diligence quérir le roi qui était au bois de Vincennes ...... Le monde est bien brouillé ici... Je voudrais être à Caen..... La première personne que je rencontrai à mon arrivée fut le capitaine Laguo ; nous avons été près de nous battre, toutefois Messieurs de Renty et de Sainte-Coulombe nous ont accordés. "

     Cette lettre est du 7 février 1588. [205]

     Dans une lettre du 10 février 1588, M. de la Fosse annonce qu'à la faveur de M. d'Epernon le roi a fait don à la ville des 2,000 écus restant dûs sur l'emprunt de 1586.

     " Messieurs, depuis ma dernière lettre, les choses étant un peu assoupies, nous fîmes le sieur Procureur et moi, un mémoire par articles de ce que nous demandions à Sa Majesté et une requête particulière pour le fait de l'emprunt. Je les présentai à Monseigneur d'Epernon lundi, sur les onze heures ; il me fit dire par M. de Fontenay que M. Ruinart avait les affaires. Je le vais trouver, il mit réponse tout à l'heure sur notre requête par laquelle le roi nous a

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donné, à la faveur de Monseigneur d'Epernon, les deux mille écus ; mais pour le fait de notre scel, me renvoya par devers M. Marcel, intendant, lequel a le maniement de cela ; lequel j'ai trouvé un peu pesant à la main et dit qu'il veut voir nos octrois ; et sur ce que je lui ai dit que je ne les avais apportés, néanmoins je n'en ai encore pu avoir raison.

     " Monseigneur d'O me promit hier au soir de lui en parler.

     S'il ne veut faire ce que je luî demande, j'en parlerai encore à Monseigneur d'Epernon, M. de Resvol, surintendant de la maison de Monseigneur d'Epernon, me promit hier au soir de lui en parler encore à ce matin. Toutefois je suis d'avis que vous envoyiez nos octrois et que vous les adressiez à M. de Combes auquel nous laisserons le reste à faire, s'il en demeure.

     Nous essaierons aujourd'hui à avoir notre don au scel.

     Je vous dirai en passant que je ne trouvai jamais seigneur plus aisé, ni qui m'ai fait meilleur accueil, ni qui promette plus s'employer pour le général de notre ville et pour mon particulier.

     Il m'a fait tant d'offres que je lui en dois beaucoup d'obligation.

     Je fais faire des écussons pour mettre sur le poële, et achèterai du velours pour le faire.

     Il n'est besoin de vous hâter de faire rien faire que je ne vous écrive plus amplement.

     Son voyage est différé jusqu'à la première semaine de Carême. Je vous prie faire part de cette présente

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à Monsieur de la Fresnaye. Je suis son serviteur et le vôtre, je vous baise et à lui aussi très humblement les mains. Je prie Dieu, Messieurs, qu'il vous donne santé bonne et longue vie.

     De Paris, ce 10me jour de Février 1588. M. de Colombelles vous baise les mains.

     Votre très humble confrère et serviteur.

     LEPELLETIER LA FOSSE. " [206]

     Le 14 février, M. de la Fosse avertit les échevins de l'arrivée à Caen du duc d'Epernon pour la seconde semaine de carême, il recommande à ses collègues de lui faire une belle réception.

     " Mais, ajoute-t-il, ceux qui voient clair ne pensent pas qu'il parte de sitôt " [207].

     Et en effet, de délais en délais, ce voyage fut remis au mois de mai.

     Dans cet intervalle de temps, Caen fut le théâtre d'une émotion populaire dont la cause fut une augmentation considérable du prix du sel.

     Le 28 mars 1588, en effet, les échevins étaient assemblés pour traiter des affaires ordinaires, quand l'hôtel de ville fut tout à coup envahi par une grande quantité de nobles, de bourgeois et de gens du plat pays. La foule était d'autant plus nombreuse que ce jour, 28 mars, était précisément jour de marché et que les assises du bailliage avaient commencé la veille.

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     Les mécontents exposèrent au conseil de ville que les trésoriers de France avaient reçu des lettres patentes ordonnant que le sel fût augmenté dans le bailliage de Caen de 5 livres par minot (un minot valait 3 boisseaux) ; ce qui en doublait le prix.

     Il requirent les échevins chargés de défendre la république de la ville de se retirer par devers Messieurs les trésoriers pour former opposition aux dites lettres au nom des gens des Trois-Etats et les prier de surseoir à leur exécution, jusqu'à ce que le roi en eût autrement ordonné.

     Des groupes se formaient dans les rues.

     Les uns disaient, que, tant qu'il y aurait du sel au grenier, ils sauraient en avoir, fut-ce par la force, au prix accoutumé, et que, lorsqu'il serait épuisé, ils en achèteraient ailleurs à bon marché ; les autres, moins turbulents et mieux avisés, ayant entendu dire que l'augmentation devait avoir lieu au 1er avril, assiégaient le greffe du grenier à sel, et voulaient se faire enregistrer pour 20 ou 30 minots.

     Bref, la confusion était extrême ; une émeute était imminente.

     Les échevins pour calmer les esprits, adressèrent aussitôt aux trésoriers des remontrances où étaient relatées les plaintes du peuple, ajoutant de leur part " que si on baillait le sel par impôt par tout le royaume, c'était confirmer le bruit répandu depuis longtemps par les ennemis du roi, qui n'avaient eu meilleur moyen de lui aliéner le coeur de ses sujets et attirer à leur parti ceux qui n'avaient pas le loisir de considérer le fond des choses. "

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     La requête fut présentée le 31 mars 1588, aux trésoriers et M. de Montmor, président, répondit qu'il différerait autant que possible l'exécution de l'ordonnance sachant qu'elle apporterait plus de préjudice que de profit à sa Majesté [208].

     Ce jour là, le tumulte fut tel à la porte du grenier que le grenetier dut se retirer par devers les trésoriers pour savoir quel ordre y donner.

     Les marchands de beurre et de lard, furieux, disaient que leur commerce était perdu et qu'on leur ôtait tout moyen de trafiquer.

     Les paysans proféraient des menaces. Ils demandaient du sel à grands cris, et comme la place était encombrée d'une foule de bourgeois qui ne leur permettait pas de se faire enregistrer au greffe, on put craindre un moment qu'ils ne se frayâssent un chemin par la violence.

     Ces scènes de désordre se renouvellèrent le lendemain et les jours suivants.

     Enfin le roi consentit à retirer son ordonnance et le prix du sel fut maintenu à son taux ordinaire.

     Cependant les échevins attendaient toujours avec perplexité la nouvelle de la venue du duc d'Epernon à Caen.

     " La venue de Monseigneur d'Epernon en cette ville est encore incertaine, leur écrivait de Rouen le procureur syndic, M. Bauches, sieur de Colombelles ; toutefois il demeure pour vrai qu'il est parti de Paris. J'espère le rencontrer en chemin, ou bien le trouver

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à Paris, s'il y est encore. Dieu nous veuille aider et préserver des malheurs desquels nous sommes menacés. Sitôt que je serai arrivé à Paris, je vous ferai entendre de plus amples nouvelles [209]. "

     Le 3 mai, les échevins recevaient cette autre lettre de M. Bauches, qui s'était donné tant de peine à chercher M. d'Epernon qu'il en était tombé malade :

     " Messieurs, le grand travail que j'ai pris pour trouver Monseigneur d'Epernon m'a donné une fièvre continue, laquelle me tourmente grandement : de vous discourir le chemin que j'ai fait pour le trouver, ce serait perdre temps, car quelquefois il fait marquer cinq à six paroisses, et néanmoins il n'y loge point ; tant il y a qu'après avoir travaillé toute la nuit, pensant qu'il fût à Fresnes, comme à la vérité il y avait été, mais il en était parti, je le vins trouver au logis de M. Damville à Vigny, où j'arrivai de si grand matin que tout était encore couché. Je parlai à M. Segneutis, son secrétaire, parce que M. Roillard ni M. de Revol n'y estaient point.

     Ledit Segneutis me fit parler à mondict sieur auquel je tins tel propos : Monseigneur, Messieurs les gouverneurs et conseillers de la ville de Caen m'ont envoyé vers vous réitérer le service qu'ils vous ont déjà présentés par M. de la Fosse, capitaine général de ladite ville ; ils implorent votre aide, Monseigneur, vous supplient très humblement continuant votre bonne volonté leur faire don de 2,000 écus

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demandés par Sa Majesté aux habitants de la ville pour la solde de 50,000 hommes de pied. La contagion est si grande en notre ville qu'il est impossible faire aucune assiette de deniers. [210] Usez donc, Monseigneur, de votre bénignité envers votre peuple, lequel ne tâche qu'à vivre et mourir au service du Roy et au vôtre.

     Et à l'instant lui présentai les lettres que lui écrivez, pour réponse auxquelles, après m'avoir fait beaucoup d'honneur, me prit par la main et me dit qu'il en écrirait au roi pour avoir diminution, mais qu'il était d'avis que l'on attendit son retour à Paris, dont je le suppliai de continuer en sa bonne volonté. Je lui fis entendre que, lorsque Messeigneurs de Joyeuse et d'O étaient venus prendre possession de leurs gouvernements, que Sa Majesté avait toujours écrit aux Gouverneurs et Echevins de la ville afin de préparer leur entrée et que nous désirerions bien qu'il nous gratifiât tant de nous assurer si Sa Grandeur descendrait jusques à notre pays.

     Il me dit qu'il m'en dirait son avis à Rouen, auquel lieu je l'attends bien indisposé de ma personne.

     Il fait aujourd'hui son entrée. Sitôt que je saurai sa volonté, je vous en avertirai.

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     J'espère, avec l'aide de Dieu que la saignée qu'on me donne ce matin me donnera quelque diminution de mon mal.

     J'ai reçu beaucoup de courtoisies de M. de Lisores, lequel de sa grâce m'a bien fait visiter.

     Je vous baise très humblement les mains et prie Dieu, Messieurs, qu'il vous donne sa grâce.

     De Rouen, ce 3° jour de mai 1588.

     Votre très humble et très obéissant serviteur

     BAUCHES. " [211]

     Le 9 mai 1588, le duc d'Epernon remettait à M. Bauches des lettres pour les Echevins, dans lesquelles il les avertissait de son arrivée à Caen pour le samedi ou le dimanche suivant. [212]

     Guise, absent de Paris, y régnait par le Conseil des Seize. Effrayé de la popularité qu'il avait acquis dans la capitale, Henri III lui en interdit l'entrée. Mais Guise ne tint aucun compte de cette défense, et, le 9 mai 1588, il se présentait à la porte Saint-Denis. Tout le peuple de Paris lui fait escorte ; on lui jette des fleurs ; on baise ses vêtements ; les cris de " Vive le duc de Guise " retentissent jusqu'au Louvre.

     Le lendemain, mardi 10 mai 1558, Henri III donne l'ordre au maréchal de Biron de faire entrer dans Paris les Suisses et les compagnies des gardes. Le 11, au matin, le duc se rend au Louvre avec une

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bonne escorte ; il somme le roi avec hauteur de renvoyer les conseillers et de pousser à outrance la guerre contre les hérétiques.

     Les Suisses sont introduits le soir dans Paris par la porte Saint-Honoré ; le peuple s'ameute alors près de la Bastille et à la place Maubert. On tend des chaînes dans les rues ; on élève des barricades.

     Les Suisses attaqués de toutes parts sont refoulés et demandent merci. Guise sort de son hôtel, les sauve du massacre et les renvoie au roi.

     Le 12 mai, le jour même de la journée des barricades, Henri III écrivit aux Echevins de Caen la lettre suivante :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     D'autant que nous avons eu crainte qu'arrive tumulte en cette ville, nous avons fait venir ces jours ici loger ès faubourgs d'icelle le régiment des Suisses que nous avons, il y a quelque temps, à notre service, et les avons fait entrer ce matin en cette dite ville et départir avec quelques enseignes et soldats de notre garde en aucune des places et carrefours d'icelle, sur plusieurs bruits qui arrivaient qu'il s'y devait faire quelqu'émotion : mais voyant que, grâce à Dieu, les choses sont autrement disposées, nous faisons retirer lesdits suisses, espérant que toutes choses demeureront à repos, dont nous avons bien voulu vous donner incontinent avis et dire que vous teniez la main que votre ville puisse aussi demeurer en bon et paisible état sous notre

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obéissance, selon la bonne affection que vous avez toujours montrée au bien de notre service.

     " Donné à Paris, le 12 Mai 1588.

     " HENRI " [213]

     Guise, devenu l'idole de la foule, qui l'appelait le nouveau Gédéon, le nouveau Machabée, réclama l'appui du Parlement.

     Dans une pareille circonstance, le parlement pouvait disposer de la couronne de France.

     Le premier président, Achille du Harlai, lui fit cette belle et fière réponse :

     " C'est grand pitié, quand le valet chasse le maître ; au reste mon âme est à Dieu, mon coeur est au " roi et mon corps aux méchants. "

     Henri III quitta Paris le 13 mai et se réfugia à Chartres.

     C'est de Chartres qu'il écrivit aux Echevins de Caen la lettre suivante (16 mai 1588) :

     " Vous avez, comme nous estimons, entendu les occasions qui nous ont mu de partir de notre ville de Paris, le 13 de ce mois, et vous dirai par la présente que ça été avec tous les regrets et déplaisirs qu'un prince qui a tant rendu de preuves de sa bonté et affection envers ses sujets, comme nous avons fait, peut sentir et supporter ; non tant encore pour le respect de votre absence et éloignement à la façon de laquelle les choses sont passées que pour avoir

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reconnu et éprouvé contre notre attente la raison et la vérité qu'aucuns aient eu pouvoir imprimer au coeur des habitants de notre ville de Paris, que nous ayons eu volonté de leur donner des garnisons étrangères et que nous soyons entré en doute de la fidélité et dévotion des bons bourgeois d'icelle, etc. "

     Le roi les prie ensuite de se tenir fermes et unis avec lui pour lui aider à avancer l'honneur et la gloire de Dieu et le soulagement universel de ses sujets. [214]

     Le 12 mai, M. Bauches était de retour à Caen et remettait aux Echevins les lettres de Monseigneur d'Epernon.

     Ceux-ci firent leurs préparatifs pour recevoir le duc. [215]

     Une commande de poésies avait été faite quelques jours auparavant à Messieurs de Cahagnes, de Montbesnard et Despreys. [216]

     Cependant arrive à Caen une lettre de M. Dumoustier disant que le duc d'Epernon s'avançait avec une escorte de 800 cavaliers et 6 compagnies de gens de pied. [217]

     Les Echevins s'empressèrent de députer vers le duc le procureur syndic, M. Bauches, pour le prier " d'avoir pitié et commisération pour ce pauvre pays et de ne permettre que les gens de guerre qu'il avait avec

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qui n'avançâssent pas au-delà de la Dive, d'autant qu'il n'y trouverait que campagnes désertes, où il y a fort grande rareté de vivres et nulle commodité pour les chevaux et que ce serait occasion d'accroître la nécessité à laquelle le pauvre peuple du plat-pays était déjà réduit. " [218]

     Le duc d'Epernon répondit qu'il n'avait avec lui que quelques volontaires qui étaient de ses amis et deux compagnies de soldats français qui payaient partout. [219]

     Le duc d'Epernon ne fit que paraître à Caen : il y passa la journée du 14 mai. [220]

     Il alla de suite rejoindre Henri III à Chartres ; c'est là qu'il lui remit la charge du gouvernement de Normandie [221] dont fut pourvu François de Bourbon, duc de Montpensier ; [222] c'est de là que le roi envoya des commissaires dans notre province pour prévenir les esprits contre les artifices de ses ennemis.

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     M. de Thou vint aussi à Caen : " Dès qu'il fut arrivé dans cette ville, le gouverneur ne l'eût pas plutôt assuré qu'on le trouverait toujours prêt à exécuter les ordres de Sa Majesté que les bourgeois déclarèrent hautement leurs sentiments, se déchaînèrent contre les Guises qui, pour satisfaire leur ambition ne craignaient pas de troubler le repos de l'Etat ; ils ajoutèrent qu'ils faisaient des voeux pour que le roi y apportât remède, et qu'ils ne doutaient pas que s'il prenait une bonne fois la résolution de se venger, il ne se vit aussitôt secondé de ses seigneurs et de toute la fleur de la noblesse qui fait la force de la France, et que la plus grande partie des villes ne se déclarât aussitôt en sa faveur.

     " De Thou, content de les voir dans ces dispositions, passa par Falaise, etc. " [223]

     Le 15 juin, arrivait dans nos murs M. d'Emery, maître des requêtes, dépéché par le Roi. Il était muni des lettres suivantes adressées aux Echevins :

     " TRÈS CHERS ET BIEN AMÉS,

     " Outre ce que vous avez pu ci-devant entendre des choses qui sont depuis peu de temps advenues en notre ville de Paris, à notre très grand regret ; comme nous estimons aussi que tous les gens de bien de notre royaume en portent beaucoup d'ennui en leur coeur, nous avons voulu dépêcher en notre pays de Normandie le sieur d'Emery, conseiller et maître des requêtes ordinaire de notre hôtel, afin

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de vous parler de notre part sur ce sujet et vous déclarer ce que nous désirons de vous et de nos autres bons sujets dudit pays, pour l'amour, obéissance et affection que vous nous devez naturellement, de quoi vous le croirez comme nous même. Nous nous promettons qu'en cet endroit vous vous montrerez si fidèles et loyaux que nous aurons toute occasion d'en demeurer très content et satisfait.

     " HENRI " [224]

     Les Echevins et les autorités de la ville se réunirent chez M. de la Vérune, et décidèrent qu'une Assemblée, où M. d'Emery serait entendu, se tiendrait le même jour à deux heures de l'après midi dans la maison de Monsieur Vauquelin de la Fresnaye.

     Le procès-verbal de la réunion nous apprend que M. d'Emery discourut amplement sur la sédition advenue à Paris et sur l'entrée dans cette ville du duc de Guise. " Le roi, ajouta-t-il, m'a envoyé dans la province pour dire le désir qu'il a d'y voir régner la tranquillité ; d'ailleurs pour couper court aux perfides réclamations, il a résolu de réunir les Etats généraux à Blois le 15 septembre et vous exhorte de faire choix de députés sages et éclairés. [225]  "

     Sur ces entrefaites, le duc de Montpensier avait été nommé gouverneur de Normandie.

     Les Echevins de Caen lui écrivirent aussitôt

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pour se recommander à lui et le prièrent de faire donner audience à leur procureur syndic qu'ils députaient vers le roi avec une requête contenant de justes demandes. [226]

     Le 6 juillet, M. Bauches racontait dans une lettre aux Echevins, que, grâce au duc de Montpensier, il avait obtenu une diminution du tiers de l'emprunt, et que, si le duc de Montpensier ne s'était mis en colère contre Messieurs Petremol et Brulart, la diminution n'eût été que du quart ; il annonçait la prochaine arrivée à Caen du duc de Montpensier. [227]

     Le 6 août, M. de Montpensier écrivait de Pont-l'Evêque une lettre aux Echevins pour les avertir que s'acheminant par son gouvernement, il viendrait dans peu de jours les visiter. Cette lettre fut apportée à Caen par M. de Crapado. [228]

     Comme nous l'apprend M. de Bras (c'est par là que se termine son livre), M. de Montpensier fit son entrée à Caen le lundi suivant. [229]

     Henri III s'était persuadé qu'en assemblant les Etats généraux du royaume, il pourrait trouver un appui dans les fidèles sujets des provinces qui l'aideraient à reconquérir sa capitale. Au fond, il ne devait compter que faiblement sur leur concours ; car il consentit un traité d'union que lui imposa la Ligue, dont le but avoué était l'extermination

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des hérétiques, et le but secret la nomination du duc de Guise à la lieutenance générale du royaume. La disgrâce du duc d'Epernon avait précédé ce traité ; plusieurs ministres avaient également été congédiés, et ce fut sous un nouveau garde de sceaux, François de Montholon, que Henri III réunit à Blois les Etats généraux du royaume, le 16 octobre 1588.

     " Les Etats généraux demandèrent comme ceux de 1576 et de 1560 le rétablissement des élections ecclésiastiques et l'élection pour les emplois de judicature, la restitution du droit de justice civile aux corps municipaux, l'égalité des poids et mesures. Ils voulurent que les ordonnances faites à la requête des Etats fûssent immuables et n'eûssent pas besoin d'être vérifiés en cour de parlement ; qu'il y eût pour les autres édits toute liberté de remontrances, et que les parlements ne fûssent jamais contraints d'enregistrer : que toutes les provinces pûssent élire des procureurs syndics auxquels les édits seraient communiqués avant d'être vérifiés au parlement ; qu'enfin il n'y eût jamais, pour quelque cause et sous quelque forme que ce soit, de levée d'argent sans le consentement des Etats généraux. " [230]

     Caen envoya comme députés aux Etats généraux M. Vauquelin de la Fresnaye, auquel M. de Bras, son beau père, avait cédé la charge de lieutenant général, et M. Le Pelletier de la Fosse, alors premier échevin.

     Ils arrivèrent à Blois le 16 septembre.

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     Nous recommandons tout particulièrement à nos lecteurs la correspondance de M. le Pelletier de la Fosse avec les Echevins de Caen, ses collègues. [231]

     Le 12 septembre, M de La Fosse leur écrivit la lettre suivante :

     " MESSIEURS,

     " Etant arrivés en cette ville, nous avons trouvé que les Etats ne commençaient encore, attendu que les députés n'étaient tous arrivés, qui est cause que le roi les a différés. Nous lui avons fait la révérence, il veut que les députés de chacun bailliage aillent le saluer. Il nous dit tout plein de belles paroles et paraît qu'il a bonne envie de bien faire. Voyant que les Etats ne commençaient, j'ai voulu faire quelque chose pour les affaires de notre ville et en ai conféré avec M. Petremol. Nous avons avisé que, préalable de poursuivre pour la permission de labourer les héritages aux champs, il est besoin d'avoir quelque sentence de Messieurs les Elus, comme les bourgeois de la ville ont été déchargés des rôles des paroisses où il avaient été imposés ; par quoy vous nous enverrez le plus desdites sentences que pourrez recouvrer.

     " Pour le fait de la franchise des habitants de notre ville, il n'y a encore de Me des Requêtes en cette cour ; sitôt qu'il y en aura un, nous y ferons ce que nous pourrons. M. d'O s'emploie pour l'octroi de notre sel et embrasse cette affaire. Le brouille qui est en cette

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cour fait qu'on n'expédie pas beaucoup d'affaires, car M. le garde des sceaux, qui est nouvellement entré en charge fait mémoire de toutes les lettres qui passent au sceau, même veut être informé de tout le contenu desdites lettres, tellement que d'un grand nombre qu'ils avaient à sceller lundi dernier il n'en fut scellé que six. Tous les secrétaires d'Etat sont cassés et y en a d'autres pourvus à leur place, du nombre desquels est M. de Revol. On attend en cette cour Monseigneur de Montpensier, Messieurs les princes de Conti et de Soissons. Sitôt que nous aurons fait quelque bon effet, nous vous en ferons part. " [232]

     Une lettre de M. de la Fosse, en date du 11 octobre, raconte que lui et son collègue se sont disputés aux Etats avec un des députés de Rouen, nommé Hanivel, homme opiniâtre et fort peu sociable.

     Lors de la vérification des pouvoirs il avisa de soutenir et cela contre l'avis de son collègue de Rouen, M. Coullombel, que ni M. Vauquelin, ni M. de la Fosse n'avaient droit de siéger aux Etats et que " Caen qui est une petite ville taillable ne devait pas s'élever au rang des grandes et bonnes villes telles que Rouen. "

     " M. Vauquelin " se mettant sur son bien dire " fit en réponse une harangue aussi élégante que modeste qui emporta les suffrages de toute la compagnie.

     Mais, voyant que à mon jugement il avait trop chatouillé Hannivel pour sa témérité et qu'il n'avait suffisamment répondu à ses propos injurieux et

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sachant bien que la compagnie en laquelle nous nous étions insinués en bon prédicaments, ne le trouvait mauvais, je pris le discours et en fin accoustrai Hanivel et son Rouen sans esplinguer, ne voulant en rien céder la ville à la sienne ni en courage ni en vertu.

     D'autre côté, M. l'avocat Busnel commença à le pelotter de telle façon qu'il ne savait ce qu'il devait répondre, si bien que tout muet il commença à être moqué de la compagnie et fut obligé de se retirer. Un peu de temps après, on le fit rentrer dans la chambre où il fut fort repris de sa témérité et peu de temps après on nous fit tous monter et eûmes arrêt par lequel nous demeurions égaux et ordonnèrent que nous aurions séance deux de notre ville, comme eux deux pour la leur et qu'ils n'auraient qu'une voix non plus que nous.

     Voilà le bien qu'il a fait à sa ville qui était en possession d'avoir deux voix, encore que nous voulussions contenter à une et que l'eussions été prier jusque à sa maison ; de quoy son compagnon le crie sempiternellement et en a reçu si grande vergogne qu'il ne revint du depuis huit jours en l'assemblée. Il y a beaucoup de Messieurs de Rouen en cette ville qui crient fort après lui.............................

     Monsieur le lieutenant préside en ce moment en notre chambre de Normandie.

     Je n'ai encore reçu les lettres et copies que vous me devez envoyer pour le fait de la taille.

     M. le lieutenant et moi, nous sommes très aises de l'élection que vous avez faite de M. du Quesney ; vous

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n'eussiez su choisir un plus digne homme pour la charge. On m'a mandé qu'à son élection il y a eu des messieurs qui n'ont voulu le mettre sur les rangs, disant que c'était moi qui le voulais faire receveur et que je voulais que toutes choses passassent par mon opinion. Vous savez comme cela est arrivé, c'est chose à quoi je ne songeais, je dirai bien que si j'avais été sur les lieux, pour la prud'hommie du sieur du Quesney, je l'aurais conseillé et y aurais fait comme il faut faire pour un homme de bien. Vous le connaissez mieux que moi. [233]

     Il me suffit que mes actions feront mentir mes médisants et que les gens de bien connaissent que j'ai toujours servi au public au mieux qu'il m'a été possible, comme je ferai tant qu'il plaira à Dieu me laisser en ce monde. Je me tiens content quand je n'aurais fait qu'un service que j'ai fait en ma ville depuis 8 mois ; car, après Dieu, je puis dire

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que je l'ai empêchée d'être en la peine que sont ceux du marquisat de Saluces. C'est assez de ce fâcheux discours : Virtus non est sine invidia.

     Ne faites pas l'assiette des 4,000 livres de l'emprunt ; j'ai l'espoir que nous en serons quittes.

     Je vous recommande et à notre nouveau receveur le corps de garde de la Porte-au-Berger ; si vous n'y donnez ordre, pour la couverture, avant les gelées et les pluies, tout y sera perdu. Puisque c'est une chose commencée, il la faut achever.

     Le roi a encore remis l'ouverture des Etats jusqu'à dimanche ; je ne sais ce qu'il en arrivera.

     Il y a force méchants qui en empêchent la tenue tant qu'ils peuvent.

     Bien vous dirai qu'il y a la plus belle assemblée et des plus braves hommes que je vis jamais.

     Sur l'avis que nous avons eu par M. des Yfs qu'il y avait des commissaires pour faire payer les suppléments aux anoblis, nous avons obtenu lettres de surséance jusqu'après la tenue des Etats, où nous pouvons avoir décharge ample et de celles de beaucoup d'autres choses. Il y a aussi surséance pour les officiers des Eaux et Forêts, ensemble surséance de la levée qu'on fait pour le remboursement de feu le contrôleur de Bayeux.

     Vous verrez par icelle comme il est ordonné qu'on rapportera les lettres en vertu desquelles on en fait la levée, et ce dans quinzaine. Nous vous prions, au nom des Etats, de faire prompte sollicitation, ensemble de retirer récépissé de la présentation et faire le reste de ce qu'il faudra faire pour

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cette affaire et nous envoyer nouvelles de ce, ensemble ledit récepissé en la plus grande diligence que vous pourrez " [234].

     Le 20 octobre, nouvelle lettre de M. de la Fosse :

     " MESSIEURS,

     Je crois que vous avez entendu comme le Roi fit l'ouverture des Etats dimanche où il fit une harangue fort excellente [235], puis M. le garde des sceaux, puis M. de Bourges pour les Ecclésiastiques ; M. de Senneçai pour la noblesse et M. le prévot des marchands pour le Tiers-Etat. Il y en eut qui se trouvèrent piqués en la harangue du roi et en cette occasion a-t-on cuidé qu'il y eût du bruit ; mais, à présent, Dieu merci, tout se porte bien. Le roi jura mardi dernier l'Edit d'Union, devant les Reines, Messieurs les Princes, Cardinaux et tous les Etats en corps d'Etat, et l'avons passé en corps d'Etat, pour loi fondamentale du royaume.

     Les Etats et tout le monde en louèrent fort Dieu, et parlant le Roy avec coeur ouvert nous jura et promit de faire exécuter son Edit envers tous et contre tous et le jura par trois fois, nous jura de tenir et résoudre tout ce qu'aurions avisé aux

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Etats et ce que lui conseillerions, qui nous a beaucoup avancés.

     Nous avons eu beaucoup de disputes ; mais, à présent, je ne les vous écris ; je les vous dirai vous voyant.

     Le roi fut fort content dès que, quand l'Edit fut publié, et le serment fait, nous criâmes : Vive le Roy, par trois fois ; faites faire le semblable quand on le publiera. Il ne faut plus y aller lentement. Le roi est résolu d'en avoir la fin et tous les Etats se promettent de faire qu'il sera parlé d'eux à perpétuité. Nous commençons à faire trembler les partisans et les larrons.

     M. Claudon est arrêté pour avoir pris 500 écus, pour avoir rapporté l'Edit des Cuirs que nous avons fait casser.

     Je ferai pour nos affaires le mieux que je pourrai, mais je n'ai grand loisir à raison que depuis le matin jusqu'au soir nous sommes empêchés.

     Toutefois j'ai espoir d'y faire quelque chose.

     Je vous avais par ci-devant écrit comme messire de Rouen as nommé Hannivel nous avait voulu braver et comme il n'y avait rien emporté ; enfin, continuant nos coups, nous avons fait élire M. le lieutenant président de la province de Normandie, dont Hannivel fait le mauvais ; mais nous ne le craignons guères, car nous avons la faveur de MM. de Paris et du reste des Etats ; pour le conseil, nous y sommes plus forts que lui.

     Il dit : voilà grand pitié qu'une petite ville taillable, qui n'a jamais été aux Etats emporte par devant

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la ville de Rouen et les fait-on présidents dès le premier coup.

     Je fus député de notre Province pour plaider notre cause aux Etats contre lui, où je l'accoustrai sans l'épargner ; je savais bien que les dieux m'étaient favorables.

     Nous avons même si bien fait que son compagnon l'a odieux.

     Pour nouvelles, M. d'Epernon a mandé au roi qu'il joindra l'armée de Sa Majesté en Poitou et qu'il est son très humble serviteur, qu'il rendra les places qu'il tient à qui il lui plaira. Je ne sais s'il le fera.

     M. de Nevers partit mercredi pour aller en Poitou commander en l'armée.

     M. de La Valette a fait brûler en Provence et fait beaucoup de maux. Il est condamné par le Parlement d'Aix à avoir la tête tranchée.

     Le Roi promit mardi dans ce serment à MM. de Paris de ne se souvenir jamais du passé et qu'il les aimait autant qu'il fut jamais et qu'il commençait à présent a être Roy et qu'il ferait si bien à l'avenir que tout le monde s'en contenterait. Dieu le veuille ! L'ambassadeur de Florence est arrivé en cette cour pour le mariage de Madame de Lorraine qui fiancera le jour de la Toussaint.

     Le Roi a promis à MM. de Paris de les aller voir à la sortie des Etats.

     Je me recommande à vos bonnes graces. [236]  "

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     Le 23 novembre, M. de la Fosse écrit aux échevins :

     " MESSIEURS,

     Nous fûmes dimanche trouver le roy, auquel nous representâmes l'abus qui est au ménage de son domaine et à la vente de ses bois, dont il demeura tout étonné ; M. de Trailles ne pouvant nous donner autre raison sinon qu'il faillait s'en prendre aux trésoriers de France et non à lui.

     Après que nous eûmes bien disputé et que tous les députés se furent retirés, je me tardai et lui remontrai que la peste était en notre ville et que nous ne pouvions faire assiette de la somme de 4,000 livres qui lui restaient de la subvention, que ce que lui avons payé en l'an dernier avait été d'argent de particuliers qu'avions pris en pret, que nous le supplions vu notre misère d'avoir pitié de nous.

     Il m'ouit fort doucement et m'accorda me disant : Je veux ; mais il faut parler à Chenailles.

     Il l'appelle et M. de Rambouillet.

     Le larron lui dit qu'il n'y avait moyen et que cela était pour payer ses gardes, que notre ville était grande et fort opulente, et que c'était peu, et qu'il y en avait force riches personnes.

     Cela me facha tellement que je lui dis qu'il disait vrai, qu'ils y en avait de fort riches, mais qu'il lui ressemblaient et qu'ils ne payaient rien, qu'il n'y avait que les pauvres qui payassent.

     M. de Rambouillet me dit qu'il faillait que je fisse ce service à sa Majesté et que je fisse payer la

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somme, qu'il n'y avait moyen pour cette heure de la nous remettre.

     Le roi me dit : faites moi ce service. Je lui dis : Sire, quand je vous promettrais, il faudrait que je manquasse, parce qu'il est impossible et que l'on oserait faire vendre les biens des pestiférés.

     Sur ce, nos seigneurs les princes de Bourbon arrivèrent, qui finirent le discours.

     Je ne me tiendrai éconduit, et en importunerai le roi encore un coup.

     J'eusse eu bon besoin de M. d'O. Il me semble que ferez bien d'aller prier M. le bailli d'en écrire un mot au roy, je crois qu'il ne vous en éconduira, encore qu'il ait toutes les occasions du monde de se facher contre les habitants.

     Si se fait quelque levée extraordinaire, mandez le moi, le roy nous a promis de les faire cesser.

     Vous ne m'avez rendu réponse à trois on quatre que je vous ai écrites, même à une qui était d'importance et à laquelle vous devriez avoir satisfait.

     Nous travaillons en tous les états tant qu'il nous est possible ; il s'y fait de belles ordonnances ; mais il me semble que l'on y remue un peu trop de choses, vu le temps où nous vivons ; j'ai peur qu'on en rende beaucoup de mal contens.

     Je poursuis nos deux autres affaires ; je ne sais si nous en viendrons à bout. M. le lieutenant général y travaille beaucoup " [237].

     Le 4 décembre, M. de la Fresnaye écrivit aux échevins

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pour leur annoncer que le roi avait fait droit à la requête à lui présentée par les députés des États pour rétablir la taille au taux où elle était en 1566 :

     " MESSIEURS,

     Ne voulant pas laisser chose digne de vous faire savoir ce qui se passe en ces États, au profit du public sans vous en avertir, nous vous avons écrit ce mot, pour vous dire qu'après avoir les trois ordres tous en corps présenté requête au roi, afin qu'il lui plut remettre les tailles et tous autres subsides, subventions et impôts de quelque nature qu'ils fussent comme ils étaient en l'an 1566, attendant que sa Majesté les pourrait réduire comme ils étaient au temps du roi Henri, son père, et finalement après une infinité de poursuites et conférences faites tant en général que particulièrement avec sadite Majesté et autres remises ou difficultés continuées par neuf ou dix jours, lesdits États en corps lui firent, samedi dernier, de rechef très humble supplication d'accorder ladite requête.

     Sa Majesté, se voyant importunée et requise si souvent de tous les Etats, l'accorda avec une grande franchise et libéralité, ce qui apporta un grand contentement à tout le monde, ainsi que les cris d'allégresse et de joie de chacun le témoignirent lors. En récompense les Etats lui ont promis d'aider à lui faire fonds ailleurs, tant pour l'entretien de son état que pour les frais de la guerre.

     Ce point étant le second et l'un des plus grands, après celui de notre religion, établi par l'édit de l'Union mérite être su de tout le public, avec espérance que

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les Etats par leur bon succès pourront apporter quelque rétablissement ou restauration aux choses désolées de ce royaume.

     De quoy nous nous assurons que vous avertirez non seulement le général de toute notre ville, ainsi aussi le plat pays, ainsi qu'on charge de faire toutes les autres villes et provinces par les avertissements de leurs députés, etc. "

     L'importance des délibérations des Etats de Blois est presqu'entièrement effacée par le drame sanglant qui en fut pour ainsi la clôture : l'assassinat du duc de Guise (23 décembre).

     D'un côté, les Etats exigeaient des réformes, de l'autre le roi réclamait des subsides.

     Comme le dit très bien un historien moderne, il s'agissait moins de subsides et de réformes que de révolution dans l'esprit des ligueurs, devenus républicains sans le savoir et même sans le vouloir.

     Les ligueurs ne voulaient pas seulement l'exclusion du roi de Navarre de tout droit à la couronne et l'extermination des huguenots ; ils voulaient encore réduire le roi à un rôle passif et même nul.

     La majorité des députés aux Etats obéissait aux ordres du duc de Guise. On disait au roi : " Faites la guerre aux Huguenots ; " mais d'un autre côté on lui refusait les moyens de la faire et on lui faisait entendre indirectement qu'il ne pouvait rien faire de mieux que de lâcher la partie et laisser la place au duc de Guise.

     De Guise ne voulait pas prendre la couronne ; mais

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il aurait voulu la recevoir ; il ne doutait pas de son succès prochain.

     Cependant Henri s'effraie ; il connait les projets de son patient ennemi qu'il a logé dans une aile du chateau de Blois.

     Que faire pour sauver le trône de France ? Le roi pense à emprisonner Guise et à le faire condamner par la justice. Il mande près de lui d'Aumont et Rambouillet pour leur demander conseil. Mais l'homme de guerre et le magistrat reconnaissent que l'on ne trouvera pas de juge dociles pour le condamner. Et puis, suivant les expressions d'Henri lui-même, " jeter de Guise en prison, ce serait mettre dans les filets le sanglier qui serait plus fort que les cordes. "

     Henri prit le parti le plus sûr et le plus prompt, il résolut de recourir à l'assassinat ; et c'est à Crillon qu'il s'adressa tout d'abord ; celui-ci refusa ; il voulait un duel loyal. Alors le roi pria Montpezat, sieur de Loignac, de lui rendre cette horrible service.

     Guise est averti du danger qui le menace par un billet qu'il trouve à table sous sa serviette et qui était ainsi conçu : " Donnez vous de garde ; on est sur le point de vous jouer un mauvais tour. "

     Il se contente d'écrire au bas du billet : " On n'oserait. "

     Il sait d'ailleurs que, si sa mort est résolue, il ne peut l'éviter :

     " Mes affaires sont réduites en tels termes, dit-il alors, que, quand je verrais entrer la mort par la fenêtre, je ne voudrais pas sortir par la porte pour la fuir. "

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     Le 23 décembre, au moment où il traversait la chambre, où se tenaient les quarante cinq gentilshommes qui formaient la garde particulière du roi, il fut percé de plusieurs coups de poignards et d'épées.

     Après l'assassinat du duc de Guise, Henri III se crut délivré. " Le roi de Paris est mort je suis redevenu roi de France, dit-il à sa mère. "" Dieu veuille que vous ne soyez pas bientôt roi de rien, lui répondit-elle, c'est bien coupé mais il faut coudre. "

     Ce fut le dernier conseil que Catherine donna à son fils ; elle mourut peu de jours après (5 janvier 1589.)

     " Elle n'eut pas plutôt rendu le dernier soupir qu'on n'en fit pas plus de compte que d'une chèvre morte. " [238]

     Le caractère de cette femme a été bien diversement jugé. M. Guizot en parle en ces termes : " A travers tant de vices, elle eut des mérites ; elle prit à coeur la royauté et la France ; elle défendit de son mieux contre les Guises et l'Espagne l'indépendance de l'une et de l'autre, ne voulant les livrer ni aux partis extrêmes ni à l'étranger. " [239]

     Un poète contemporain, dont le nom est resté inconnu, composa cette épitaphe de la reine :

     La reine qui cy-git fut un diable et un ange,
     Toute pleine de blâme et pleine de louange :
     Elle soutint l'Etat, et l'Etat mit à bas ;
     Elle fit maints accords et pas moims de débats ;
     Elle enfanta trois rois et cinq guerres civiles
     Fit bâtir des châteaux et ruiner des villes,
     Fit bien de bonnes lois et de mauvais édits.
     Souhaite-lui, passant, enfer et paradis.

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     M. de la Fosse, de retour de Blois, rendit compte de son voyage à Messieurs de la ville, le 28 janvier 1589. [240]

     Voici le résumé de son discours :

     1° Le roi exhorte les habitants de Caen à rester dans l'obéissance ; il se montrera en retour toujours bon prince envers eux.

     2° Une requête a été présentée à Sa Majesté pour obtenir séance alternative des Etats de la province en la généralité de Caen et en celle de Rouen et pour faire régler le département des deniers entre ces généralités. Le roi a promis de faire délibérer son conseil sur cette requête, et M. d'O doit s'employer pour en faire avoir l'expédition.

     3° Sa Majesté a fait don de 4,000 livres de l'emprunt. M. de Combes doit en poursuivre les lettres patentes en formes.

     4° Pour la décharge des taillables et le don des 40,000 écus destinés au remboursement des officiers supprimés, des 20,000 écus demandés pour l'entretien d'une armée navale et des 75,000 écus pour une autre destination, Sa Majesté a promis d'en faire faire les expéditions nécessaires et de le mander aux Trésoriers généraux.

     5° Pour le sel, le bail continue encore.

     6° Plusieurs seigneurs avaient promis de faire expédier les lettres patentes relatives à l'exemption des

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tailles pour ceux qui labourent les terres, mais l'accident arrivé à Blois en a interrompu la poursuite qu'il faudra reprendre à la première occasion.

     Les Secrétaires d'Etat ont déclaré que si la dépense faite aux entrées des ducs d'Epernon et de Montpensier n'était pas validée par les lettres requises à ce, il serait expédié à Messieurs des Comptes lettres de jussion, au moment de la reddition des comptes.

     8e Enfin les habitants de Caen pourront constater dans le cahier qui paraîtra prochainement le dévouement de leurs députés aux intérêts généraux du pays.

     Les factieux déclarèrent le trône vacant, mirent à la tête de la Ligue le duc de Mayenne, emprisonnèrent la moitié du Parlement et firent annoncer en chaire que le meurtre du tyran serait chose agréable à Dieu.

     Henri III, devant une pareille insurrection, manda le Béarnais, dont la cause était désormais la sienne et tous deux résolurent de marcher sur Paris. [241]

     Rouen révolté chercha à soulever la ville de Caen contre l'autorité royale, la suppliant de s'unir à elle au nom de la charité chrétienne et de l'amour de la patrie et avec toute l'affection que le salut du prochain requiert. Ses magistrats écrivirent en effet aux nôtres la lettre suivante :

     " MESSIEURS,

     Puisque nous avons reçu de Dieu les biens et la vie, c'est bien raison que nous les employions pour

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son nom, car ce serait une trop grande ingratitude de tourner contre lui les armes qu'il nous a données. C'est ce qui nous a fait unir et lier ensemble avec les autres villes de France, pour la conservation de son église, à quoi la charité chrétienne et l'amour de la patrie nous fait désirer vous voir conjoints ; ce dont nous vous prions avec toute l'affection que le salut de notre prochain nous requiert. En quoi faisant, nous exposerons nos vies et biens avec les autres pour une si sainte guerre dont et vous et nous ne pouvons espérer que victoire honorable marchant sous les insignes de Dieu qui seul en est le chef ; où au contraire ceux ne peuvent attendre que leur ruine et au corps et en l'âme, qui, se divisant de nous, porteront le parti de leur propre ennemi, duquel l'oppression a tant de fois accablé leur servitude.

     La créance que nous avons de votre zèle chrétien nous promet une affection pareille à la nôtre et votre réponse pour nous en assurer, afin d'aviser ensemblement à notre commune conservation tant en la foi qu'en la vie, laquelle nous prions Dieu vous conserver en parfaite santé. De l'hostel commun de la ville de Rouen.

     Vos meilleurs et affectionnés amis tenant le Conseil de ville de Rouen. " [242]

     Les Echevins jugèrent bon de ne point donner connaissance de cette lettre aux habitants : chacun d'eux prêta serment " de ne ventiler que lesdites lettres aient été reçues, ni le contenu en icelles. " Une copie en fut

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envoyée au roi, et on ne répondit point aux habitants de Rouen. [243]

     Le 27 février 1589, le roi écrivait cette lettre à nos Echevins :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     Ayant résolu d'assembler une forte et puissante armée pour résister aux pernicieux desseins et entreprises de nos ennemis rebelles, lesquels sans crainte de Dieu ni respect de leurs princes, continuent leurs téméraires et damnables entreprises contre notre personne et au préjudice du bien et repos de notre état et de nos pauvres subjets, ne tendant à autre but qu'à une subversion et ruine générale de notre dit Etat, désirant conserver et garantir de l'oppression et violence de nosdits ennemis rebelles les provinces et villes de notre royaume et spécialement celles de notre pays de Normandie qui n'ont adhéré aux rebellions commises par notre ville de Rouen, nous avons donné charge à notre cousin, le duc de Montpensier, gouvernement et notre lieutenant général audit pays de Normandie, d'aller en sondit gouvernement pour voir et connaître l'état des affaires d'icelui, mander la noblesse et ceux des villes dudit pays, afin d'aviser à tout ce qui sera nécessaire pour conserver le repos en icelui, garder les villes des entreprises de nos ennemis et faire que ladite noblesse et autres de nosdites villes, d'une commune intelligence, s'unissent pour empêcher les pernicieux desseins

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de nosdits ennemis, et leur courent sus au cas qu'ils s'assemblent pour entreprendre contre notre dit service et repos dudit pays.

     A quoi nous assurons que ne fauldrez de votre part de tenir la main et y apporter tout ce que bons sujets peuvent faire pour le service de leur roi et la conservation du repos et bien de la patrie.

     Nous avons déchargé tous nos sujets qui se contiennent sous notre obéissance d'un quart de la somme à laquelle ils sont cotisés pour les tailles de cette année, en ce comprise celle de 40,000 écus par nous remise ci-devant, dont nous avons voulu vous donner avis, en attendant que nos lettres de déclaration pour cet effet vous soient envoyées. Notre dit cousin, le duc de Montpensier, vous fera entendre notre intention sur ce que vous aurez à faire pour notre service, à quoy nous assurons que ne fauldrez de lui obéir.

     Donné à Blois, le 27e jour de Février 1589.

     HENRY. "

     Caen fut la seule ville de Normandie qui ne déserta pas la cause du Roy. Le Havre, Honfleur, Lisieux, Evreux, Neufchatel, Falaise, Bayeux, Argentan, Avranches et Valognes suivirent l'exemple de Rouen.

     Le Roi résolut alors d'enlever à Rouen la séance du parlement de Normandie et de la transférer à Caen.

     " Son université, ses nombreux collèges, ses réunions littéraires avaient fait de Caen la capitale intellectuelle de la province. On y comptait un grand nombre de lettrés et de savants, monde sympathique

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aux conseillers de parlement. Elevés dans les mêmes principes, rapprochés par leurs études, ils avaient pris à ce contact une certaine communauté d'idées que des relations fréquentes, des bons offices prêtés et rendus, avaient transformée en une sorte d'amitié. " [244]

     Le 11 mars 1589, une lettre de M. d'O annonça aux échevins que les cours de parlement, la chambre des comptes et la séance des états étaient transférées à Caen pendant les troubles, peut-être à perpétuité.

     La lettre de M. d'O arriva à Caen en même temps que cette lettre de Henri III :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     Nous avons vu par vos lettres du dernier du mois passé, et entendu plus particulièrement par votre syndic, présent porteur, la bonne et sainte résolution qu'avez prise de vivre sous notre obéissance avec toute la fidélité qu'un roi peut attendre de bons, fidèles et affectionnés sujets et serviteurs. Votre dite résolution est conforme à l'opinion que nous en avons toujours eue ; et voulant reconnaître l'affection que vous portez à notre service et votre fidélité, qui est ce qui doit spécialement recommander les subjets envers leur prince, nous voulons honorer notre dite ville des parlements, cour des aides et chambre des comptes de Normandie, lesquels étant révoqués de notre ville de Rouen nous voulons être transférés en

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notre dite ville de Caen, tant pour marquer de votre fidélité que pour la commodité de tous nos sujets de notre dit pays de Normandie, étant notre dite ville de Caen assise au milieu de l'étendue dudit Parlement.

     Nous avons ordonné l'expédition de nos lettres patentes pour la décharge de la subvention aussi pour la confirmation de vos priviléges [245]  ; quant aux lettres de déclaration lesquelles nous ont été présentées par votre syndic, pour la taille des habitants de notre ville de Caen, après que nous aurons eu l'avis de nos trésoriers de France sur icelle et que nous serons informé de ce qui est accoutumé de faire au paiement desdites tailles, nous y pourvoirons.

     Nous avons averti nos dits trésoriers de la décharge qu'avons accordée à tous nos sujets du pays de Normandie, qui se maintiennent sous notre obéissance, d'un tiers de la somme à quoi se monte la taille de la présente année, attendant que nous puissions faire davantage pour leur soulagement.

     Nous aurons toujours en recommandation ce qui sera pour le bien, repos et conservation de notre dite ville, et témoignerons à tous nos sujets habitants d'icelle, tant en général qu'en particulier la volonté que nous avons de les gratifier, dont ils se peuvent et doivent assurer comme nous ferons aussi toujours de votre fidélité.

     Donné à Tours le 10e jour de mars 1589.

     HENRY. "

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     " A nos chers et bien amés les maire, gouverneurs et échevins de la ville de Caen [246]  "

     Au jour fixé pour l'ouverture du parlement, quelques membres seulement se présentèrent dans l'auditoire de théologie de l'Université aux grandes Ecoles.

     Voici leurs noms qui méritent d'être conservés dans l'histoire :

     Martin de Hally.

     Pierre Duquesne.

     Marin Benoist.

     Laurent Godefroy.

     Laurent Restault, sieur de Formeville.

     André de Bonissent, sieur de Buchy.

     Joachim de Mathan [247].

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     Pierre Cabart.

[p. 210]

     A leur tête était Claude Groulart, le premier président [248].

     Ils furent bientôt rejoints par le président Anzeray de Courvaudon.

     Le parquet faisant complètement défaut, Nicolas Bazire, avocat fut prié de remplir l'office d'avocat général.

     Dans le courant du mois de juillet, deux avocats généraux virent rejoindre le nouveau Parlement.

     Le Parlement quitta alors l'auditoire de théologie et alla s'installer chez les Cordeliers, moyennant un loyer de 266 écus deux tiers par an.

     Tout magistrat qui demandait à reprendre son siège, devait, pour faire tomber les soupçons qui poursuivent toujours ceux qui désertent leurs postes en temps difficiles, " prêter serment et jurer de se

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employer en tout et partout au service du Roy jusques au dernier soupir et dernière goutte de son sang. "

     Le Parlement rendit alors arrêts sur arrêts, ordonnant l'arrestation des ligueurs les plus dangereux, la confiscation de leurs biens, enjoignant aux gentilshommes de monter à cheval et de rejoindre l'armée royale sous peine de dégradation de nos blesse. [249]

     Nous pourrions constater son impuissance dans beaucoup de circonstances.

     Nous nous bornerons à raconter l'évènement suivant que nous trouvons consigné dans les Registres de la Ville [250].

     Un des Echevins, M. Vastel, et le procureur syndic, M. Bauches, avaient été députés par le conseil de ville vers le Roi pour lui présenter certaines requêtes et lui demander l'original des lettres patentes de la translation des cours de Parlement, de la cour des Aides et de la Chambre des comptes.

     Comme ils revenaient par Beaumont-le-Roger, ils furent arrêtés par le procureur du roi et par les bourgeois de cette commune qui les dépouillèrent de leurs armes, de leur argent et se saisirent des lettres royales.

     De retour à Caen, ils racontèrent les péripéties de leur voyage au conseil de ville qui décida, séance tenante, qu'on demanderait justice au Parlement.

     En conséquence, il le suppliait " de faire et par faire le procès à ces gens de rien. "

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     Le Parlement chargea deux conseillers d'instruire l'affaire,

     Une lettre fut écrite au procureur du roi à Beaumont-le-Roger, dans laquelle on le priait avec toutes sortes de précautions oratoires et de formules de politesses de restituer les lettres qu'il avait sans doute interceptées dans le but d'en prendre connaissance.

     Refus du sieur procureur.

     Alors le Parlement irrité rendit un arrêt foudroyant qui resta cependant à l'état de lettre morte. Et l'acte de violence des bourgeois et du procureur de Beaumont-le-Roger est encore à punir. [251]

     Cependant Henri III et le Béarnais réconciliés occupaient les hauteurs de Saint-Cloud.

     Le 1er août 1589, un moine, Jacques Clément, est introduit auprès du Roi ; il lui présente un message et au moment où celui-ci est occupé à le lire, il le frappe d'un coup de couteau.

     Les Echevins et les habitants de Caen apprirent cet affreux attentat par une lettre de Henri III lui-même, en date du 1er août.

     Cette lettre n'a pas été écrite par le roi ; elle a pu être dictée par lui ; mais ce qui est hors de doute, c'est qu'elle porte sa signature, qui est très ferme :

     " A nos chers et bien aimés, les Maire, Gouverneurs, Echevins et habitants de notre bonne ville de Caen.

     CHERS ET BIEN AIMÉS,

     Après que nos ennemis ont employé tous les artifices

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les plus dignes de leur félonie et déloyauté pour parvenir au but de leur trahison, voyant que Dieu par sa grâce, comme protecteur des rois et juste vengeur de l'infidélité, prenait le soin du rétablissement de notre autorité, à leur confusion, ils ont pensé n'y avoir plus de salut pour eux que par notre mort et qu'il fallait mettre à exécution le dessein de la conspiration qu'ils en avaient déjà prise de longue main et n'épargner pour le faire aucun acte pour barbare que peut être. Et sachant bien le zèle que nous portons à notre religion catholique, apostolique et romaine, l'accès et l'audience libre que nous donnons à toutes sortes de religieux et gens d'église qui veulent parler à nous, sous ce manteau, violant les lois divines et humaines et la foi qui doit être en l'habit d'un ecclésiastique, le matin un jeune jacobin, amené par notre procureur général pour nous bailler, ce disait-il, des lettres du sieur de Harlay, premier président en notre cour de Parlement, notre très bon et fidèle serviteur, détenu pour cette occasion prisonnier à Paris, et nous dire quelque chose de sa part, a été introduit en notre chambre par notre commandement et lorsque nous étions encore seul et n'ayant personne que le sieur de Bellegarde, premier gentil homme de notre chambre et notre dit procureur général. Après nous avoir présenté lesdites lettres fausses et feignant avoir à nous dire quelque chose de secret, nous avons fait retirer les deux dessus dits. Alors ce malheureux nous a donné un coup de couteau, pensant bien nous tuer ; mais Dieu qui a le soin des siens et qui n'a voulu permettre que sous la révérence

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que nous portons à ceux qui se disent voués à son service, son très-humble serviteur perdit la vie, nous l'a conservée par sa sainte grâce et empêché son damnable dessein, faisant glisser le couteau de façon que ce ne sera rien, si Dieu plaît, et que dans peu de jours, il nous donnera et notre santé première et la victoire de nos ennemis. Dont nous vous avons bien voulu avertir, tant pour vous faire connaître la méchanceté de nos ennemis que pour assurer de l'espérance de notre brève guérison, Dieu merci, afin que les artifices et les bruits qu'ils font courir de notre mort ne vous abusent et ne vous mettent en peine que recevraient nos bons et fidèles serviteurs, d'un si étrange malheur advenu à leur roi :

     Donné au camp de Saint-Cloud, le 1er jour d'août 1589.

     HENRY. "

     " Avertissez promptement les gentilshommes et villes voisines de ce que dessus, afin que les bruits que font courir nos ennemis n'apportent aucun préjudice à notre service. " [252]

     M. de Montpensier envoya du camp d'Andely des nouvelles rassurantes sur l'état du roi.

     " Le roi, disait-il, espère que dans cinq à six jours il montera à cheval pour poursuivre ses ennemis. "

     Bientôt une fièvre violente saisit le malade et annonça une fin prochaine. [253]

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     Henri III expira le lendemain 2 août, dans les bras du Béarnais, après l'avoir reconnu comme successeur et avoir engagé ses officiers à embrasser la cause de celui qui allait devenir Henri IV.

     Il était âgé de trente-huit ans et en avait régné quinze. Henri IV se trouvait le plus proche héritier du Trône au 22me degré.

     Il descendait en ligne directe de Robert de Clermont, cinquième fils de Saint-Louis.

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CHAPITRE III

HENRI IV

     Avénement de Henri IV. - Discours de Henri IV à M. d'O et à la noblesse catholique. - Lettre de Henri IV aux échevins de Caen (3 août 1589). - 1re Assemblé des notables habitants chez le président Groulart (5 août 1589). - 2e assemblée (6 août 1589). - Réponse des échevins au roi (19 août 1589). - Formation d'un conseil spécial pour soutenir le roi légitime. - Un député est envoyé vers le roi avec mission de requérir nombre de faveurs pour la ville et les particuliers. - La peste. - Ordonnance de M. de la Vérune (9 septembre 1589). - Occupation de l'hôtel de ville par un corps de garde (12 octobre 1589). - Ordonnance de M. de la Vérune (12 octobre 1589). - Bataille d'Arques. - Lettres de Henri IV aux habitants de Caen (11 octobre 1589). - Lettres patentes transférant à Caen la foire de Guibray (octobre 1589). - Lettre de Henri IV aux habitants de Caen, leur annonçant l'arrivée du duc de Montpensier (20 octobre 1589). - Le duc de Montpensier à Caen. - Lettre de Henri IV aux habitants de Caen, leur recommandant de bien seconder le duc de Montpensier pour la soumission des rebelles de la province (5 décembre 1589). - MM. de la Serre et Vastel, échevins, sont députés vers Henri IV. - Lettre de ces derniers aux échevins. - Prise de Falaise par Henri IV (6 janvier 1590). - Lettre de Henri IV aux habitants de Caen (30 décembre 1589). - Voyage du président Groulart à Falaise. - Bataille d'Ivry (14 mars 1590). - Joachim de Mathan. - Vincent de Civile. - La foire de Guibray est redonnée à Falaise. - Nicolas Le Sassier, sieur de la Roche, avocat en l'élection de Falaise. - Lettres patentes de Henri IV (10 août 1591) accordant aux habitants de Caen leur demande relativement au labourage des terres. - Etablissement de nouveaux impôts. - Plaintes des habitants de Caen. - Henri IV devant Paris. - Henri IV à Chartres (19 avril 1591). - Bataille d'Yvetot. - Conduite admirable du Parlement de Caen. - Une procession (3 février 1590). - Une élection à Caen (27 février 1591). - Destitution de M. de Bauches, procureur syndic. - Etat des pièces de canon dont il était utile que la ville se pourvût (20 mai 1591). - MM. de la Mare et Du Moustier, échevins, à Londres. - M. de Beauvoir. - Lettre de Henri IV aux échevins de Caen (8 avril 1591) dans laquelle il leur demande des navires. - Lettre de Henri IV aux habitants de Caen (12 décembre 1591) dans laquelle il leur demande des lits, linges et médicaments pour les

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soldats blessés au siége de Rouen. - Plan de la ville de Caen dressé par Josué Gondouin. - Lettre de Henri IV aux habitants de Caen (30 janvier 1593). - Un service rendu à la ville par M. d'O. - Le prince de Dombes succède à son père, le duc Montpensier, comme gouverneur de Normandie. - Conversion de Henri IV. - Te Deum chanté dans l'église de Saint-Pierre de Caen. - Entrée de Henri IV à Paris (22 mars 1594). - Election d'échevins à Caen (25 février 1594). - M. Bauches est renommé procureur syndic. - Henri IV et Mayenne. - Paix de Vervins. - Edit de Nantes. - Création de la foire Franche. - Mort de M. de la Vérune (18 avril 1598). - Lettre des échevins au roi (18 avril 1598). - M. de Montmorency Crève-coeur succède à M. de la Vérune. - Lettre de Henri IV aux échevins (25 juin 1598). - Le maréchal de Fervaques, lieutenant du roi en Normandie (février 1598). - Entrée de Henri IV à Caen. - Discours de M. Philippe Levavasseur, official de l'évêque de Bayeux, de Gilles Vasnier, recteur de l'université, de Jean Vauquelin de la Fresnaye, président du siége présidial, de Guillaume Vauquelin, lieutenant général du bailli. - La famille Graindorge. - Le vin Huet. - Les Jésuites à Caen (1608). Construction d'un temple protestant (1609). - Assassinat de Henri IV (14 mai 1610). - Jugement sur ce roi.

     Henri III mort, qu'allait devenir la monarchie ?

     La consternation fut grande dans le camp de Saint-Cloud ; elle fut grande aussi dans la ville de Caen et dans le parlement qui y siégeait.

     Le nouveau roi avait en effet à conquérir un trône auquel l'appelait sa naissance, mais d'où l'écartait sa religion.

     M. d'O, qui était alors surintendant des finances, alla trouver Henri IV à la tête de la noblesse catholique et lui dit que le moment était venu pour lui d'abandonner la religion protestante.

     " Nous préférons, ajouta-t-il, nous jeter sur notre épée que de nous prêter à la ruine de l'église romaine. "

     Le roi, irrité, répondit à M. d'O et à ceux qui l'accompagnaient :

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     " MESSIEURS,

     Parmi les étonnements desquels Dieu nous a exercé depuis 24 heures, j'en reçois un que je n'ai pas attendu. Me prendre à la gorge sur le premier pas de mon avénement, à une heure si dangereuse, me cuider traîner à ce qu'on n'a pu forcer tant de simples personnes, pour ce qu'elles ont su mourir ! Et de qui pouvez vous ettendre une telle mutation en la créance que de celui qui n'en aurait point ? Auriez vous plus agréable un roi sans Dieu ? Vous assurerez vous en la foi d'un athée ; et aux jours des batailles suivrez vous d'assurance les voeux et les auspices d'un parjure et d'un apostat ? Oui, le roi de Navarre, comme vous dites, a souffert de grandes misères et ne s'en est point étonné ; peut-il dépouiller l'âme et le coeur à l'entrée de la royauté ? Or, afin que vous n'appeliez ma constance opinâtreté, non plus que ma discrétion lacheté, je vous réponds que j'appelle des jugements de cette compagnie à elle-même, quand elle y aura pensé et quand elle sera complète de plus de pairs et officiers de la couronne que je n'en vois ici. Ceux qui ne pourront prendre une plus mûre délibération, que l'affliction de la France et leur crainte chassent de nous, et qui se rendent à la vaine et briève prospérité des ennemis de l'état, je leur baille congé librement pour aller chercher leur salaire sous des maîtres insolents. J'aurai parmi les catholiques ceux qui aiment la France et l'honneur. "

     Malgré cette déclaration si loyale du roi, quelques

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catholiques s'éloignèrent de lui ; le duc d'Epernon se retira dans son gouvernement d'Angoulême avec toutes les troupes qu'il avait amenées.

     Le premier acte de Henri IV comme souverain fut d'envoyer aussitôt après la mort de Henri III cette lettre circulaire aux échevins :

     " A nos chers et bien aimés les Echevins et Habitants de la ville de Caen.

     CHERS ET BIEN AMÉS,

     La rage et cruauté des ennemis du roi et de cet état les a poussés si avant que d'avoir fait entreprendre malheureusement sur sa vie par un jacobin introduit de bonne foi pour la révérence de son habit, à lui parler en sa chambre, hier matin. Il lui avait donné un coup de couteau dans le ventre qui ne montrait apparence de danger, au premier appareil, ni tout le long de la journée. Néanmoins, il a rendu l'âme à Dieu cette nuit, laissant à ses bons serviteurs qui sont ici un extrême ennui et déplaisir, tous bien résolus avec nous d'en poursuivre la justice. A quoi de notre part nous n'épargnerons jusques à la dernière goutte de notre sang puisqu'il a plu à Dieu de nous appeler en son lieu à la succession de cette couronne ; ayant bien délibéré aussi de donner tout le meilleur ordre, que faire se pourra, avec le bon conseil et avis des princes et autres principaux seigneurs à ce qui sera du bien et conservation de l'Etat, sans rien innover au fait de la religion catholique, apostolique et romaine, mais la conserver de notre pouvoir, comme

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nous en ferons plus particulières et expresses déclarations, et ne ferons aussi, en ce qui concerne l'Etat, aucune chose qui ne soit trouvée bonne pour le bien public.

     Sur quoi, vous avons voulu écrire la présente pour vous assurer de votre bonne intention, à ce que vous soyez d'autant plus confortés à persévérer en la fidélité que vous avez par ci-devant gardée à votre roi ; vous assurant que ce faisant vous recevrez de nous tout le meilleur traitement et soulagement en ce qui concerne votre particulier, qui nous sera possible.

     Sur ce nous prions Dieu qu'il vous ait, chers et bien amés, en sa sainte garde.

     Du camp de Saint-Cloud, le 2me jour d'août 1589.

     HENRY. "

     " (Post-Scriptum de la main du roi) Contenés mon peuple en mon obéissance et vous assurés de la volonté que j'ay de vous soulager et gratyfier. [257]  "

     Le samedi (5 août) qui suivit la mort de Henri III, s'assemblèrent chez le premier président Groulart, les membres du parlement, de la Cour des Aides, de la Chambre des Comptes, du présidial, le gouverneur de Pelet de la Vérune et l'élite de la noblesse du pays.

     L'assemblée chargea quelques gentilshommes de bonne volonté de faire jour et nuit des patrouilles dans la ville pour maintenir la paix.

[p. 222]

     Les personnes à qui l'on confia cette mission honorable furent :

     Jean de Marguerie, sieur de Sorteval. [258]

     Pierre Le Marchand, sieur du Rozel.

     Du Repas.

     De la Ramée.

     De Gavrus.

     D'Escajeul. [259]

     Le lendemain (Dimanche 6 août) dans une seconde réunion qui eut lieu chez le président Groulard, il fut jugé nécessaire de nommer un conseil spécial pour soutenir le roi légitime et veiller au repos public.

     Les membres qui furent appelés à composer ce conseil furent :

     Hally de la Chapelle Baynel, Cabart et l'avocat gédéral Thomas de Verdun pour le parlement ;

     Le conseiller Diel des Hameaux et l'avocat général Le Marchant d'Outrelaize pour la Cour des Aides ;

     Le président Langlois de Motteville et le conseiller maître Saint-Yon pour la Chambre des Comptes ;

     Les trésoriers généraux Michel de Répichon et de Novince d'Aubigny, le lieutenant général Jacques Malherbe ;

     Jean de la Court, vicomte de Caen ;

     De Marguerie, Lemarchand, Le Pelletier de la Fosse, Tassin Blouet, les présidents du parlement, de Pelet de la Vérune.

[p. 223]

     Nous remarquons sur cette liste M. Le Pelletier de la Fosse. On trouve en effet cet homme de bien partout où il faut se dévouer.

     Nous l'avons déjà vu aux Etats généraux, aux Etats particuliers de la province, à Paris auprès du roi et de son conseil privé, à Caen à la tête de la milice comme capitaine. [260]

     Les Echevins ne répondirent pas au roi immédiatement après la réception de sa lettre ; cependant cette lettre, qui était officielle, réclamait une réponse officielle.

     Ils jugèrent prudent d'attendre quelques jours et de convoquer une Assemblée générale des habitants pour en arrêter les termes.

     Monsieur de la Vérune, ayant déclaré qu'il n'y assisterait pas parce qu'il avait déjà écrit une lettre privée au Roi pour l'assurer de ses services, les Echevins craignirent que les Ligueurs, tout prêts à interpréter cette absence comme une défection, ne fissent du tumulte dans la ville, et décidèrent en conséquence que l'Assemblée générale n'aurait pas lieu.

     Déjà, dès le 10 août, ils avaient préparé une réponse au roi dans laquelle ils s'occupaient beaucoup plus de leurs intérêts particuliers que des intérêts publics ; ce fut sans doute par pudeur qu'ils ne l'envoyèrent pas. Les faveurs multiples qu'ils mendiaient alors à Sa Majesté devaient être plus tard sollicitées en leur nom par un député ad hoc.

     Le 18 août, arrivèrent de nouvelles lettres de

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Henri qui promettait de se soumettre à la décision d'un concile et à la déclaration des princes du sang qui le reconnaissaient pour Roi.

     Le Parlement en ordonna l'enregistrement et la publication dans tout le bailliage de Caen.

     C'est alors que les Echevins envoyèrent au Roi une lettre pleine de dignité, dans laquelle ils le remercient de la déclaration qu'il avait faite de ne vouloir rien innover au fait de la religion catholique, et le suppliaient de l'embrasser :

     " Sire, nous avons reçu les lettres qu'il a plu Votre Majesté nous écrire du 2 présent, par laquelle ayant entendu la mort du feu roi notre souverain seigneur arrivée par le cruel et malheureux assassinat proditoirement entrepris contre sa personne, nous avons receu un si extrême ennui et desplaisir pour la perte d'un si bon Roy que nous avons résolu d'employer la vie et ce qui nous reste de moyens sous l'autorité et conduite de Votre Majesté pour poursuivre la justice d'un si malheureux crime. Nous vous remercions très humblement de ce qu'il vous a plu nous déclarer votre bonne et sainte intention au Bien et conservation de cet Etat, sans vouloir rien innover au fait de notre religion catholique, apostolique et romaine, laquelle vous promettez conserver de tout votre pouvoir, de quoy nous vous supplions très humblement la vouloir embrasser avec vos subjets et croire que nous continuerons à vous obéir et servir en la même fidélité et obéissance

[p. 225]

que nous avons toujours portée aux rois vos prédécesseurs, à quoy nous sommes d'autant plus invités par le bon traitement et gratification qu'il plaît à Votre Majesté nous promettre en ce qui concerne le particulier de notre ville.

     Sire, nous prions Dieu qu'il conserve Votre Majesté en sa grandeur et prospérité.

     De l'hostel commun de notre ville, le 19 août 1589. Vos très humbles et très obéissants subjets et serviteurs, le maire, les Echevins et habitants de la ville de Caen " [261]

     Le député que nos magistrats municipaux envoyèrent vers le roi avait mission de requérir :

     1° Que les Etats généraux se tinssent dorénavant alternativement à Caen et dans villes de la généralité de Rouen.

     2° Que les cours souveraines, transportées de Rouen à Caen, restâssent dans notre ville à pepétuité ;

     3° Que la foire de Guibray fût transférée à Caen ;

     4° Que les habitants pûssent labourer leurs héritages aux champs et les faire valoir par leurs mains sans, pour cela, être imposés aux tailles des villages ;

     5° Que les bourgeois de Caen, tenant fiefs nobles, fussent exempts de contributions au service du roi ;

[p. 226]

     6° Que les douze personnes qui composaient le corps de l'Hôtel-de-Ville reçûssent des lettres d'anoblissement, " soit pour en jouir par elles-mêmes et en leur nom d'autant qu'il y en a qui en ont besoin, soit pour ceux qui sont déjà de cette qualité en gratiffier leurs amis. " [262]

     Les membres du corps de l'Hôtel commun étaient alors :

     Jean Vauquelin, sieur de la Fresnaye, lieutenant général du bailli ;

     Jacques Blondel, lieutenant particulier du bailli ;

     Grégoire de la Serre, avocat du roi ;

     Pierre de Caumont, procureur du roi ;

     Nicolas Le Pelletier de la Fosse :

     Jean Le Petit ;

     Louis Vastel ;

     Cyprien Auvray ;

     Guillaume Bauches, procureur syndic ;

     Jean du Thon, receveur des deniers communs ;

     Pierre Beaullart, sieur de Maizet, greffier de l'Hôtel-de-Ville. [263]

[p. 227]

     Nous lisons à la page 53e du 29e registre de la ville :

     " Pour ceux qui voudront faire expédier les lettres en leur nom besoin sera de les causer sur les devoirs qu'ils ont faits pendant leurs charges de manière à conserver ladite ville et les habitants d'icelle en l'obéissance du roy en un temps rempli de troubles et de guerres civiles, pendant lequel les meilleures villes du royaume se sont révoltées. "

     Nous parlerons plus loin de l'accueil fait par le roi à notre député et du résultat des démarches de la ville.

[p. 228]

     Cependant la Ligue triomphait avec une joie insolente. L'armée royale, qui le 2 août se composait de 40,000 hommes, était réduite le 7 à la moitié par les défections, et, le 16, lorsque Henri IV quitta Saint-Cloud, il était suivi seulement d'environ 6,000 hommes.

     Dans les villes où il y avait de bons royalistes comme à Caen, des royalistes patients qui ne doutaient pas de la future conversion du Roy, et qui, par esprit de modération, prêchaient la tolérance, en un mot, là, où il y avait des politiques, les membres du clergé faisaient éclater leurs colères dans des sermons foudroyants.

     A Caen, les moines et surtout les jacobins se faisaient remarquer par l'extravagance de leurs discours enflammés ; et même ils avaient remplacé l'oraison pour le roi par une prière pour les chefs de la Ligue ; aussi vit-on le parlement obligé de faire la guerre au clergé.

     " Il surveillait aussi les échevins, nous dit M. Lair, s'emparait de l'administration municipale, et à toute occasion, les traitait de fort haut.

     A peine installé dans la ville, le parlement avait imposé son contrôle à tous les fonctionnaires.

     Dès le 17 août 1589 il les fit venir à sa barre et les increpa durement sur la négligence de leur police que plusieurs conseillers eurent pour mission de surveiller. [264]  "

[p. 229]

     En réalité, les échevins de Caen n'avaient pas besoin d'être surveillés par MM. du Parlement ; ils connaissaient leurs devoirs et savaient les remplir avec sagacité ; le seul reproche qu'on pouvait alors leur faire, c'était d'avoir demandé à leur profit des lettres d'anoblissement ; mais si on peut critiquer cette démarche intéressée, on ne peut mettre en doute leur dévouement à la cause du roy et de la patrie.

     Il a été un homme qui fut toujours supérieur à ce parlement un peu trop arrogant, ce fut M. de Pelet de la Vérune, le gouverneur de la ville et du château ; nous ne savons comment M. de la Vérune a pu trouver des détracteurs ! Que peut-on reprocher à cet homme de bien ? Appelé au gouvernement du château et de la ville de Caen dans les temps les plus difficiles que nous ayions rencontrés dans notre histoire locale, aimant son roy et son Dieu, et par conséquent obligé par sa conscience de servir tout à la fois la cause d'un roi momentanément hérétique et la cause de la religion catholique, M. de la Vérune se voyait dans la nécessité de ménager d'un côté la Ligue qui comptait dans ses rangs des hommes d'une foi sincère, des intransigeants, et d'un autre coté des hommes plus royalistes que catholiques, des patriotes, c'est-à-dire des hommes qui d'un côté comme de l'autre étaient gens d'honneur et de loyauté.

     M. de la Vérune a été un politique ; et, à notre sens, il a eu raison ; car les politiques étaient des modérés ; et la modération a été toujours considérée comme une vertu, vertu d'autant plus difficile à pratiquer que l'on traverse des époques plus troublées.

[p. 230]

     Il faut bien reconnaître que M. de la Vérune a prévenu de grands malheurs en tempérant l'ardeur parfois intempestive du parlement.

     Il empêche un jour une révolte en refusant d'obtempérer à la demande du parlement qui lui demandait la révocation des sergents-majors de la ville.

     Il refuse un autre jour de signer une liste de proscription contre une quinzaine de citoyens de la ville :

     " Voilà quatre ans, dit-il au parlement, que je suis gouverneur de cette ville et de ce château de Caen ; que j'ai promis au roi, sur ma tête et sur mon honneur de les conserver, et malgré tous les périls je m'en suis bien et dûment acquitté, au contentement du roy ; je suis résolu de n'en chasser personne. "

     M. de la Vérune a donc parfaitement mérité par sa prudence civile les éloges que lui décerne le docteur de Cahagnes.

     Henri IV se rendit maître assez facilement de Gisors, de Meulan, de Pontoise et de Louviers. Le 21 août, il s'empare de Gournai, le 22, de Pont de l'Arche ; et 24 il établit son camp à Darnetal, et le 26, il se dirige vers Dieppe, qui lui ouvrit ses portes immédiatement [265].

     Durant son séjour à Dieppe, Henri IV reçut l'adhésion des villes de Caen, Coutances, Saint-Lô et Carentan.

     Après avoir repris Neufchâtel, il revint à Darnetal ;

[p. 231]

mais ayant appris que Mayenne marchait sur Rouen, il reprit la route de Dieppe (2 septembre 1589).

     Il attendit en Normandie des secours de la reine d'Angleterre Elisabeth.

     Il était à bout de ressources :

     " Mes chemises, écrivit-il à Rosny, sont toutes déchirées, mon pourpoint troué au coude, et depuis deux jours je déjeune et je soupe chez les uns et chez les autres. "

     Mayenne vint l'attaquer à Arques avec des forces dix fois supérieures aux siennes (21 septembre.)

     Henri le bat et le force à se retirer vers la Somme.

     Il écrivit alors ce billet à Crillon, blessé, qui n'avait pas assister à la bataille : " Pends toi, brave Crillon, nous avons combattu à Arques et tu n'y étais pas. "

     A Caen, la peste vint encore augmenter le malheur des temps.

     En un clin d'oeil, c'est-à-dire en deux jours, quatorze membres du Parlement sur vingt-trois, les avocats généraux et même les greffiers, pour n'oublier personne, s'échappèrent aux champs.

     Comme les ligueurs se montraient dans les campagnes environnantes et paraissaient comploter un coup de main sur la ville, M. de Vérune ordonna à tous les bourgeois et habitants de Caen de se tenir fournis d'armes, de poudres et de cordes à mèches, de la quantité de farine nécessaire pour nourrir leurs familles un mois entier, de veiller à ce que de huit en huit maisons, il y eût la nuit une lanterne avec sa chandelle allumée et pendante au milieu de la rue.

[p. 232]

     Défense fut faite à toute personne de passer par le fossé du Dos d'âne sous peine pour la première fois de 20 écus d'amende et par après d'une punition exemplaire. [266] Les carreaux provenant de la démolition de la muraille des quais furent employés à la réparation des remparts près de la tour de la porte des Jacobins. [267]

     Au milieu de tous ces préparatifs et de ces travaux de défense arriva une lettre de Henri IV demandant des farines et des avoines pour son armée qui en avait le plus pressant besoin. [268]

     Les Echevins se réunirent aux principales autorités de la ville pour délibérer sur la demande du roi.

     Il fut décidé qu'on s'adresserait à quelques riches particuliers de la ville et qu'on les prierait d'avancer les fonds nécessaires pour acheter 1600 boisseaux de froment et les faire convertir en farine [269].

[p. 233]

     Le 12 octobre, M. de la Vérune prit le parti de faire occuper l'hôtel de ville par un corps de garde pour mieux surveiller la ville.

[p. 234]

     Mais voilà les bourgeois furieux de voir la soldatesque envahir le temple de leurs libertés, le sanctuaire de leurs privilèges !

     Ils se jettèrent sur eux, en tuèrent sept ou huit et blessèrent le chef de ces troupes La Motte-Corbinière.

     Dans ces circonstances parut une ordonnance du gouverneur, écrite avec autant de mesure que d'habileté :

[p. 235]

     " De par le roy, M. de la Vérune fait commandement à toutes personnes de quelque état, qualité ou condition qu'elles soient, habitant et résidant en la ville et les faubourgs de Caen, de vivre et s'entretenir ensemble en bonne paix, concorde et maintenir le repos public de ladite ville, avec défense sous peine de la vie, de ne se provoquer les uns les autres par paroles injurieuses et détractives ou reproches sous ses termes Ligueurs, Hugueguenots et autres, et en parlant du roi garder l'honneur, révérence et obéissance qui lui est due, et tous lesdits habitants de ne prendre aucun prétexte de défiance ou émotion sous couleur que ledit sieur de la Vérune aurait mis les gens de guerre dans l'hostel commun de la ville, ce qu'il jure avoir fait pour le bien et la commodité des habitants de la ville, pour sa sécurité et maintenir la ville et les habitants en l'obéissance du roi et au repos et sécurité où ils ont été jusqu'à maintenant sous l'autorité du roi et de la sienne, et empêcher que n'arrive aucune émotion ou sédition au préjudice du service du roi et du repos public.

     Donné au château de Caen, 12me jour d'octobre 1589.

     LA VÉRUNE. " [270]

     Le 15 et le 16 octobre, le Parlement ne tint pas de séance, ses conseillers s'étant répandus dans la ville pour calmer l'effervence populaire. [271]

[p. 236]

     M. Lair raconte une entrevue entre le président Groulart et M. de la Vérune où il représente ce dernier comme un simple capitaine de place prêt à trahir, auquel le président aurait rappelé ses devoirs et qu'il aurait arrêté dans sa défection.

     L'éminent historien du Parlement, sans doute préoccupé de lui donner toujours le plus beau rôle et de louer son énergie, n'a pas su, selon nous, suffisamment apprécier la prudence calculée du gouverneur. Le dévouement de M. de la Vérune à la cause du roi est indéniable, et sa proclamation, que nous venons de reproduire, en est la preuve éclatante.

     Au camp de Dieppe, Henri IV, après avoir reçu le député de la ville de Caen, écrivit le 11 octobre aux Echevins la lettre suivante :

     " A mes chers et bien aimés les maire, échevins, manants et habitants de nostre ville de Caen :

     CHERS ET BIEN AMEZ,

     Nous avons eu trés agréable d'entendre par vostre lettre du 10me du passé et par votre député présent porteur, la nouvelle assurance que vous avés donnée de la louable résolution que vous tous, habitants de ceste ville de Caen, avés faicte de continuer envérs nous la mesme, fidélité et obéissance qu'avés toujours portée aux feux roys nos prédécesseurs : ce qui a confirmé d'autant plus notre bonne volonté envers vous et augmenté le désir de vous gratifier, pour tesmoignage de quoy nous avons favorablement respondu les articles que votre député nous a présenté, de vostre part, et vous pouvons

[p. 237]

assurer qu'en continuant à nous estre bons et loyaux sujets, recognaissant et vous tenant ungs avec le sieur de la Vérune, vostre gouverneur, et apportant l'affection que debvés ez occasions qui s'offriront pour le bien de notre service, ainsy que nous nous promettons que ferés, nous continuerons aussi de vous estre bon roy, vous soulaiger et gratifier ez toutes occasions qui s'en offriront et vous délivrerons bien tost, Dieu aydant, de l'oppression de noz ennemys, s'ils ont l'asseurance de nous attendre, ou bien les ramener plus viste qu'ils ne sont venus.

     Donné au camp de Dieppe le 11 octobre 1589. [272]  "

     La foire de Guibray fut transportée à Caen. Voici à cet égard les lettres patentes du roi :

     " HENRI, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, salut.

     Les habitants de notre ville de Falaise par leurs mauvais et sinistres déportements ont assez fait connaître leur infidélité et leur mauvaise volonté et affection qu'ils ont portée au service du défunt roi nostre très honoré seigneur et frère, laquelle ils continuent encore envers nous que Dieu a appelée à cette couronne, ayant mieux aimer se ranger au nombre des villes rebelles que de se maintenir en l'obligation qu'ils doivent à leur roi légitime et naturel, pour se rendre indignes des biens, honneurs et prérogatives dont ils étaient décorés par les défunts rois nos prédécesseurs

[p. 238]

plutôt que de les reconnaître et s'en rendre capables par la fidélité en laquelle ils se devaient maintenir. Au moyen de quoi, sachant de combien sont favorisés lesdits rebelles en leurs affaires et desseins, spécialement par la tenue de la foire de la Guibray et de la commodité qu'il en tirent, savoir faisons que nous, ensuivant les Edits et déclarations de notre défunt seigneur et frère et exécutant son intention et pour autres causes et considérations à ce nous mouvant, avons par cestuy notre présent Edit perpétuel et irrévocable et de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, révoqué, interdit et défendu, révoquons, interdisons et défendons la tenue de ladite foire de Guibray en ladite ville de Falaise et Guibray, défendant à tous marchands tant régnicoles, étrangers que autres de y plus aller pour le fait d'icelle foire, y porter ni faire porter marchandises de quelque sorte que ce soit, pour y trafiquer, ou négocier, sur peine de contravention à nos Edits et de confiscation d'icelles marchandises. Et laquelle foire nous avons transférée et transférons en notre ville de Caen, en reconnaissance de la fidélité des habitants d'icelle ville, qui se sont toujours très fidèlement comportés au service dudit défunt roi et nous, pour y être ladite foire tenue dorénavant perpétuellement et à toujours au même temps qu'elle se tenait audit Falaise et Guibray ; voulons et nous plaît que la coutume de ladite foire, avec la juridiction d'icelle et tous droits et privilèges qui en dépendent, droit de provisions de visiteurs, courtiers

[p. 239]

et toutes personnes nécessaires pour le poids, mesure et police des marchandises qui s'y vendront et débiteront soient et appartiennent et les avons attribués et attribuons au patrimonial de notre dite ville de Caen, à la nomination des gouverneurs et échevins d'icelle ville de Caen, aux mêmes droits, autorités prérogatives et privilèges y attribués et qui y appartiennent. Si donnons en mandement à nos amés et féaux conseillers, les gens tenant nos cours de Parlement et des Aides de Normandie, Bailli de Caen ou à son lieutenant ou à tous nos autres justiciers et officiers qu'il appartiendra, que ces présentes ils aient à vérifier, faire enregistrer et publier et le contenu en icelles garder et observer inviolablement, cessant et faisant cesser tous troubles et empêchements au contraire et outre faire publier à son de trompe et cri public par tous les lieux que besoin sera, la séance et tenue de ladite foire être en ladite ville de Caen, car tel est notre plaisir, nonobstant quelconques Edits, ordonnances, mandements, défenses et lettres à ce contraires ; et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait mettre et apposer notre scel à ces dites présentes, sauf en autres choses notre droit et l'autrui en toutes.

     Donné au camp de Dieppe, au mois d'octobre, l'an de grâce 1589 et de notre règne le premier. "

     Henri IV quitta Dieppe le 21 octobre et marcha sur Paris ; le 1er novembre il en occupait les faubourgs, mais il dut bientôt lever le camp et laisser

[p. 240]

la capitale entre les mains de Mayenne qui venait d'y rentrer.

     C'est alors qu'il reprit le chemin de la Normandie.

     Il s'empara d'Etampes, de Vendosme, d'où il envoya aux habitants de Caen le duc de Montpensier avec ces lettres à leur adresse :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     Le désir que nous avons de voir nos bons sujets de la province de Normandie délivrés de l'oppression de nos ennemis nous a fait renvoyer en icelle notre cousin le duc de Montpensier, et voulant remettre sous votre obéissance les villes qui en sont distraites et rétablir le repos en ladite province le plus tôt que faire se pourra, afin que nos dits bons sujets puissent jouir de leur biens et trafiquer sûrement, comme ils avaient accoutumé, nous avons donné charge à notre cousin d'assembler promptement le plus de forces qu'il pourra pour s'y employer. A quoy, comme le fait vous touche plus qu'à nuls autres pour le rervice que vous devez, nous vous exhortons de vous employer de tout votre pouvoir pour assister notre dit cousin en ce que nous avons entrepris de faire pour votre soulagement, selon qu'il vous fera entendre, et outre le bien qu'en ce faisant vous en rapporterez, vous nous ferez service très agréable.

     Donné au camp de Vendosme, le 20 octobre 1589.

     HENRY. " [273]

[p. 241]

     A son arrivée à Caen, le duc de Montpensier auquel on s'était plaint de l'occupation militaire de l'hôtel-de-ville, donna raison à M. de la Vérune et même fit enlever la herse et la porte de l'édifice. Puis il demanda un emprunt de 3,000 écus pour payer ses troupes, lequel emprunt devait être remboursable sur les deniers de l'année courante ou de l'année suivante. [274]

     Les bourgeois, convoqués à l'hôtel commun en assemblée générale, déclarèrent qu'ils ne pouvaient consentir à cette demande.

     Quelques riches habitants se dévouèrent et ouvri-leurs coffres.

     Lucas de la Roque prêta 50 écus.

Adam Garnier id.
Gilles Robert id.
Jacques Picot id.
Jacques Fillastre id.
Robert Vautier id.

     M. de Clairefontaine Lecanu 60 écus, etc. [275]

     De Vendême, Henri marcha sur le Mans, qui lui présenta ses clefs ; c'est de là qu'il recommanda en ces termes aux habitants de Caen de travailler avec le duc de Montpensier à la soumission des rebelles de la province :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     Le sieur de Crevecoeur vous fera entendre la

[p. 242]

volonté que j'ai d'envoyer des forces en ma province de Normandie pour remettre en mon obéissance les villes que détiennent mes ennemis et principalement pour nettoyer les environs de notre ville de Caen, à quoy nous voulons pourvoir désirant votre repos et conservation, d'autant plus que nous connaissons votre fidélité et l'affection que vous avez au bien de notre service. Pour cet effet nous mandons à notre cousin le duc de Montpensier, notre lieutenant général et gouverneur audit pays, qu'il assemble le plus de forces qu'il pourra, pour les employer avec celles que j'enverrai audit pays, qui sera dans peu de jours et aussitôt que nous aurons remis notre ville de Sablé en notre obéissance. Cependant avisez à demeurer bien unis en si bonne intelligence ensemble que ceux qui auront quelque volonté de troubler le repos de notre dite ville ne puissent entreprendre aucune chose au préjudice d'icelle, à quoy tant en général qu'en particulier, nous vous conjurons et ordonnons de travailler de tout notre pouvoir et autant que votre devoir, le bien de notre dite ville et la conservation de vos vies, biens et familles vous y obligent. Vous croirez à ce que ledit sieur de Crevecoeur vous dira sur ce de notre part comme vous feriez nous-mêmes.

     Donné au camp du Mans, le 5 décembre 1589.

     HENRY [276]. "

[p. 243]

     Henri IV ne tarda pas à mettre en sa puissance les villes de Laval, de Château-Gontier et de Sablé.

     La ville de Caen lui fut d'un grand secours pour faire rentrer dans l'obéissance les villes normandes.

     Une réunion des notables eut alors lieu chez M. Vauquelin de la Fresnaye, l'Hôtel-de-Ville étant toujours occupé par les gens de guerre. M. de Crevecoeur, qui avait apporté les lettres du roi, y assistait.

     On décida qu'on ferait tout son possible pour ramener au roi les villes voisines.

     45 personnes composaient cette Assemblée ; presque toutes étaient des officiers du roi. [277]

     Il fallut loger les hommes d'armes du duc de Montpensier.

     Dans le procès-verbal d'une séance du conseil de ville, qui eut lieu le 15 décembre 1589 dans la salle du présidial, nous lisons cette disposition : " les soldats recevront du poisson et autres vivres pour souper, étant la vigile de saint Thomas " [278].

     Cependant les Echevins informés que Henri III est à Alençon, ou va y arriver, députent vers lui deux d'entr'eux, Messieurs de la Serre [279] et Vastel, pour

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prendre ses ordres et traiter des affaires de la ville.

     On leur donna 50 écus pour frais de voyage.

[p. 245]

     Le 18 décembre 1589, Henri IV arrivait à Alençon, " Après avoir reconnu les tranchées, il fit donner l'assaut et emporta la ville avec une perte de 400 des siens et tous ses ennemis taillés en pièces, et depuis a prins le château par composition et s'achemina vers Argentan. " [280]

     Quelques jours après (27 décembre) messieurs de

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la Serre et Vastel donnaient de leurs nouvelles aux Echevins.

     " Le roi, auquel tout vient à souhait, disaient-ils, a présentement eu nouvelles de la prise de Domfront et en espère autant d'Argentan et bientôt de Falaise ; Dieu veuille si bien y étendre sa grâce que nous ayons paix et repos. " [281]

     De Séez, Henri IV écrivit la lettre suivante aux habitants de Caen (30 décembre 1589) ;

     " CHERS ET BIEN AMEZ,

     N'ayant rien de plus cher que de restituer à nos bons sujets le repos et la liberté que nos ennemys leur ont otez, premièrement à nos bons sujets de nostre ville de Caen, nous nous sommes acheminez en ce pays avec résolution de réduire sous nostre obéissance ce que nos ennemys y occupent, particulièrement ez environs ez nostre ville de Caen et nettoyer tout ce qui vous pourrait nuire à l'advenir, afin de vous faire cognoistre combien votre fidelité nous est recommandée et que nous désirons de faire jouir d'un long repos et tranquilité ceulx qui se sont conservés soulz nostre obéissance, ainsy que vous avez faict, espérant d'ailleurs vous faire cognoistre la volonté que nous avons de vous gratiffier et soullager ez occasions qui s'offriront. Cependant veillés tous toujours à la conservation de nostre ville et post posés toutes autres affaires pour ceste-cy, qui vous est de la plus grande importance que tout autre.

[p. 247]

     Donné au camp de Séez, ce XXXe jour de décembre 1589.

     HENRY. " [282]

     Le 7 janvier, Henri IV s'empara d'Argentan et marcha immédiatement sur Falaise qu'il investit.

     " La ville de Falaise, nous dit Mézeray, fut prise d'assaut par le château, le 6 janvier 1590, l'étang qui en faisait la principale défense étant glacé par les grands froids, et fut misérablement saccagée. "

     Avant de livrer assaut, Henri IV avait fait sommer le gouverneur de la place, le comte de Brissac, de la lui rendre.

     Le comte avait répondu :

     " Je ne puis le faire en conscience, l'ayant juré sur le Saint-Sacrement ; du reste, dans six mois je m'expliquerai davantage. "

     Le roi, blessé de cette réponse, avait reparti :

     " Ventre saint-gris, je veux changer les mois en journées, et je lui donnerai l'absolution de son serment. "

     Henri confirma les privilèges des habitants de Falaise ; mais il refusa de révoquer l'édit du mois d'octobre 1589 transférant à Caen la foire de Guibray.

     C'est de Falaise que le roi envoya à Caen M. d'O pour en ramener le président Groulard, qui pendant tout le temps de sa campagne en Normandie lui avait rendu d'éminents services. [283]

[p. 248]

     Pendant le trajet de Caen à Falaise M. d'O et M. Groulart eurent une conversation que ce dernier a enregistrée dans ses mémoires et dont on ne peut soupçonner la véracité, étant donné le caractère du narrateur.

     M. d'O proposa à son illustre compagnon la charge de chancelier que lui et Biron exerçaient alors par intérim.

     C'est une chose qui peut-être ne s'est jamais vue en France disait-il, qu'un militaire soit Chancelier. "

     Groulard répondit simplement à M. d'O que si le roi le choisissait pour remplir cette charge, il s'y gouvernerait tout autrement.

     M. d'O jugea inutile d'insister.

     Le roi reçut Groulart avec la plus grande aménité ; il le remercia de ses bons et loyaux services et le garda plusieurs jours auprès de lui.

     On s'attendait à Caen à recevoir le roi ; une conférence eut lieu pour organiser la réception qu'on devait lui faire. [284]

     Monsieur Gondouin fut chargé de commander des peintures, des tableaux et des poésies. [285]

     Le poële coûta 17 écus, un tiers. [286]

     M. de la Vérune alla trouver le roi pour le supplier de ne pas faire passer son armée par la ville de Caen, déjà suffisamment éprouvée par l'insolence des soldats anglais qui logeaient à l'Hôtel-Dieu, et qui depuis longtemps guéris de leurs blessures, passaient

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leurs journées à boire dans les tavernes, et leurs nuits a maltraiter les bourgeois dans les rues ou à se battre entr'eux [287]  ; ils ne faisaient d'ailleurs qu'imiter l'exemple des soudards allemands pour la solde desquels la ville avait dû faire un emprunt de 600 écus et qui ne laissaient pas de faire de grands dégats dans le pays. [288]

     M. Groulart, à son retour de Falaise annonça que Henri IV ne viendrait pas à Caen.

     D'après une note du temps qui se trouve au Record office (State Papers, France. Vol. XCIV) le roi " après avoir pris Argentan à l'eschelle en parlementant, " aurait passé par Caen : et d'après une lettre de M. de Chattes à Walsingham (11 janvier 1590. Record office. State Papers, France. Vol. XCV) le roi aurait séjourné dans notre ville après la prise de Falaise et c'est à que les villes de Lisieux et de Bayeux lui auraient apporté leurs clefs. Ce sont là deux erreurs historiques commises par des contemporains mal renseignés ou plutôt écrivant d'après les intentions non exécutées de Henri IV, erreurs que nous permettent de relever les mémoires de Groulart et les registres de la ville de Caen.

     " Peu de temps après la prise de Falaise, Henri trouvait à Saint-Pierre-sur-Dives, raconte M. Jules Lair, un gentilhomme du lieu, Thomas Dunot qui, après avoir fortifié le bourg, le défendait avec une troupe

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de cavaliers levés par lui dans la contrée. Dans une expédition récente, les Ligueurs ayant emporté la place d'assaut et démoli sa maison, l'avaient attaché lui-même à la queue de son cheval, traîné ainsi jusqu'à Falaise et ce n'est qu'au prix d'une force rançon qu'il avait pu sauver sa vie. Lorsque Henri passa par Saint-Pierre-sur-Dives, son courageux partisan lui montra et son manoir en ruines et son corps couvert de blessures. "

     Le 14 Mai 1590, Henri IV rencontra à Ivry Mayenne soutenu par un corps nombreux d'espagnols.

     La bataille d'Ivry avait été annoncée aux Echevins par une lettre du roi lui-même. [289]

     Avant l'action, le roi de France invoqua suivant sa coutume le Dieu des combats ; puis, s'adressant aux siens : " Mes compagnons, leur dit-il, vous êtes français, je suis votre roi et voilà l'ennemi. Nous courons aujourd'hui même fortune. Je veux vaincre ou mourir avec vous. Gardez bien vos rangs et si vous perdez de vue vos enseignes cornettes ou guidons, ralliez vous à mon panache blanc, vous le verrez toujours sur le chemin de l'honneur et du devoir. "

     Il paya en effet de sa personne comme le plus brave soldat et remporta une victoire complète.

     Pour faire appel à ses amis, Henri avait pris la plume :

     " Fervacques à cheval, car je veux voir à ce coup-ci de quel poil sont les oysons de Normandie. "

[p. 251]

     Le conseiller Joachim de Mathan se conduisit vaillamment à la bataille d'Ivry ; il fit voir ce jour-là qu'il savait porter aussi noblement l'épée que la loge.

     Le conseiller Vincent de Civile attira également l'attention du roi qui lui dit un jour : " Retournez en mon Parlement ; j'espère que vous m'y rendrez autant de services que vous m'en avez rendus en mon armée. [290]  "

     Le 19 mars, le Parlement de Caen fit chanter un Te Deum dans l'église Saint-Pierre et des feux de joie furent allumés dans tous les quartiers de la ville. [291]

     Le président Groulart alluma lui-même un feu de joie près de la porte de l'église Saint-Pierre.

     Des enfants brûlèrent dans la rue Froide un grand mannequin de cuir et de paille en criant : " Voilà, voilà la puante Ligue qui brûle. " [292]

     C'est alors que ceux des membres du corps de ville qui n'étaient pas nobles et qui avaient sollicité leur annoblissement reçurent les lettres tant désirées.

[p. 252]

     Mais la foire de Guibray transférée à Caen fut rétablie à Falaise.

     Au mois de juillet 1590, M. Nicolas Le Sassier, sieur de la Roche, avocat en l'élection de Falaise, député de la ville pour les Etats de Normandie, alla trouver le roi au camp de Saint-Denis et le supplia de rendre cette fameuse foire à ses concitoyens :

     " Allez rassurer votre ville, lui dit le roi je voulais seulement l'éprouver. Actuellement qu'elle est soumise, j'oublie sa rébellion passée et je lui montrerai dans tous les temps de mon règne que je suis pour elle un père tendre et généreux. Je lui rends la foire de Guibray avec les exemptions et privilèges que les rois mes prédécesseurs lui ont accordés ; et vous, bon et fidèle serviteur, je vous prends sous ma sauvegarde spéciale ; je vous exempte de monter la garde aux portes de mes villes, en considération de vos trois fils qui portent les armes à mon service. Je défends très expressément aux chefs et conducteurs de troupes, de quelque nation qu'elles soient, de loger ni souffrir loger dans vos maisons et fermes aucuns gens de guerre, n'y d'y prendre aucuns fourrages, blés, vins, pailles, avoines, ni autre chose quelconque sans votre gré. En signe de quoy, je vous permets qu'à chacune de vos maisons vous puissiez faire mettre et apposer mes panonceaux et batons royaux, à ce que personne n'y prétende faute d'ignorance (23 juillet 1590.) "

[p. 253]

     Quant à la question du labourage des terres, voici comment elle fut résolue :

     Le 28 octobre 1589, les trésoriers généraux des finances de Caen adressèrent un avis au roi ; ils opinaient pour que " les habitants de la ville pûssent labourer et faire valoir par leurs mains les terres et héritages qu'ils possédaient en propriété à la campagne sans pour cela être imposés à la taille aux paroisses, où ils étaient situés, à charge qu'ils n'en pourraient prendre aucuns à ferme et que depuis cinq années au moins ils auraient demeuré dans ladite ville. [293]  "

     Henri IV, par ses lettres patentes en date du 10 août 1591 accorda leur demande aux habitants de Caen, conformément à l'avis des trésoriers généraux. [294]

     Un arrêt de la Cour des Aides, séante à Caen, refusa l'entérinement de ces lettres (7 février 1592). [295]

     Alors parurent de nouvelles lettres patentes de Henri (23 Mars 1593) adressantes à la cour des Aides de Paris, séante alors à Tours, à l'effet de maintenir les bourgeois de Caen dans le privilège qu'il leur avait octroyé. [296]

     La cour des Aides de Paris séante à Tours, rendit une ordonnance portant l'entérinement des lettres précédentes (13 avril 1593) [297] et après son retour à

[p. 254]

Paris elle confirma par une seconde ordonnance (23 Août 1594) la précédente et ordonna aux Trésorriers et aux élus de soulager de leur mieux le corps commun de la ville de Caen, en procédant au prochain département des tailles. [298]

     De nouveaux impôts ayant été établis, les habitants de Caen s'en plaignirent vivement.

     Ils disaient, non sans quelque raison " que les gens de la ville ne recevaient pas les revenus de leurs biens, les gens de la campagne ne pouvant payer leurs fermages, qu'eux-mêmes étaient pillés des biens qu'ils pouvaient avoir par les ennemis et aussi par les gens du parti du roi. "

     Nous lisons dans leurs plaintes au roi : " Il n'y a raison de nouvelles levées de deniers, laquelle pourrait

[p. 255]

ajouter quelque refroidissement au service du roi, au contraire contentement et jouissance aux Ligueurs rebelles qui n'aspirent à rien plus que d'avoir sujet de prendre quelque couleur, prétexte et occasion de divertir et aliéner les volontés de ceux qui y sont moins affectionnés, vu même qu'à présent, il n'y a ville en France sous l'obéissance du roi, soit qu'elle se soit maintenue fidèle comme cette ville, soit qu'elle ait été réduite par force, où se fasse cette levée de deniers. [299]  "

     Nous ne savons pas quel fut le résultat de ces plaintes ; dans tous les cas, ce document nous apprend que la situation de notre ville à cette époque n'était pas très prospère, à moins que nos anciens concitoyens ne se fissent plus pauvres qu'ils n'étaient en réalité pour échapper aux impôts.

     Dans les plaintes au roi, il était alors d'habitude d'exagérer ses misères et de charger le tableau des couleurs les plus noires pour apitoyer le coeur du souverain ; mais si l'on examine attentivement ce dernier document où les habitants de Caen tirent argument et cherchent à tirer profit de leur fidélité, il semble qu'ils réclament plutôt une faveur qu'un allègement.

     Henri IV dut faire les choses pour le mieux ; car si, d'un côté il avait bon coeur, de l'autre il était quelque peu gascon.

     Du champ de bataille d'Ivry, Henri IV s'était dirigé sur Paris.

[p. 256]

     Il ne pouvait l'emporter d'assaut, il le bloqua et attendit que faim lui en fit ouvrir les portes.

     La ville ne tarda pas à subir les horreurs de la famine.

     L'exaltation religieuse y était à son comble.

     Les rues de la ville furent un jour parcourues par une longue procession à la tête de laquelle marchaient Rose, Boucher, Lincestre. Elle était composée de 1,300 cordeliers, carmes, jacobins, capucins, feuillants, qui marchaient quatre par quatre en chantant des cantiques et en tirant des salves de mousqueterie.

     C'était l'Eglise militante.

     Un de ces soldats improvisés, voulant saluer le légat qui était dans son carosse, tua son aumônier d'un coup d'arquebuse.

     " Ce qui fit que le légat s'en retourna au plus vite, pendant que le peuple criait tout haut que cet aumônier avait été fortuné d'être tué dans une si sainte action. "

     Cependant Paris tenait toujours ; après avoir dévoré chevaux, mulets, ânes, chiens morts tous crus dans les rues, herbes sans sel, ardoises pillées et délayées dans l'eau, on mangea le pain de madame de Montpensier fait avec les os des morts et ainsi appelé " pour ce que madame de Montpensier en exaltait partout l'invention sans toutefois vouloir en tâter. " Les lansquenets chassèrent aux enfants comme aux chiens et en mangèrent trois.

     " Ce que tenant du commencement pour une fable, dit l'Estoile, j'ai trouvé depuis que c'était vérité.

[p. 257]

     J'ai ouï tenir cette proposition à un grand catholique de Paris qui était du Conseil des Neuf qu'il y avait moins de danger de s'accommoder d'un enfant mort en telle nécessité que de reconnaître le Béarnais et que de son opinion étaient tous les meilleurs théologiens et docteurs de Paris, entr'autres Monsieur le curé, qui était de Saint André-des-Arcs. "

     Alexandre Farnèse, envoyé par Philippe II au secours des habitants avec une armée espagnole, parvint à jeter des vivres et des renforts dans la ville et fit lever le siège.

     Henri se retira vers Chartres dont il s'empara. (19 avril 1591).

     Le Maire lui dit dans sa harangue : " Notre ville vous appartenait par le droit divin. "

     " - Dites par le droit canon, reprit le roi. "

     Puis il marcha sur Rouen qui était défendu par le gouverneur de Normandie, Villars Brancas.

     Il parut devant les murs de cette ville en novembre 1591.

     Henri laissa Biron en faire le siège et alla attaquer l'armée du duc de Parme qui arrivait des Pays-Bas.

     Le duc fut blessé mortellement à Caudebec et Henri lui défit son armée à Yvetot.

     " Vive Dieu, s'écria-t-il, si je perds le royaume de France, je suis en possession de celui d'Yvetot. "

     Revenons à Caen.

     Les membres du Parlement qui avaient quitté la ville en août 1589 étaient rentrés peu à peu.

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     Ils firent leur devoir avec courage. Ils veillaient surtout à ce que Villars ne pût donner la main aux Ligueurs de la Basse-Normandie.

     Notre ville était de plus en plus travaillée par la Ligue, par les espions de Mayenne, de Villars, du duc de Mercoeur, du roi d'Espagne.

     Les Ecoliers se battaient dans les rues.

     Dans les églises, les moines prêchaient la révolte.

     Un jour, le jacobin Houlley fit l'apologie de l'assassinat de Henri III.

     Un autre jour, le clergé ligueur va processionnellement de l'église Saint-Pierre au château se plaindre au gouverneur des persécutions du Parlement.

     Le cordelier Blouyn, le curé de Saint-Jean et surtout le curé de Saint-Pierre se firent remarquer par leurs prédications séditieuses.

     Le Parlement dut déléguer deux de ses membres pour assister aux sermons.

     Il sauva Caen par son énergie et en sauvant Caen sauva la Normandie.

     Il faisait fouetter de verges les distributeurs de pamphlets ; sur son arrêt furent pendus les frères Legoupil pour volleries, larcins et rançonnements, Pierre Boquet avec cet écriteau : proditeur des serviteurs du roy et de la patrie.

     Il fit décapiter Philippe Borel, sieur de Boutemont, et quatre brigands arrêtés au bourg de St-Sylvin, parmi lesquels était un certain Ameline, qui avait

[p. 259]

tué de sa main 50 à 60 royalistes faits prisonniers dans la tour de Villedieu [300].

     Nous devons admirer la conduite ferme de ces conseillers que leur fidélité au roi avait réduits à une telle détresse qu'ils ne portaient plus que des robes noires, leurs robes rouges ayant été volées à Rouen par les Ligueurs.

     Pour obtenir les faveurs du Ciel et flatter le goût du peuple pour les manifestations, le Parlement décida que, lui aussi, il ferait une grande procession générale, à laquelle il inviterait tous les corps de la ville,

     La procession fut fixée au 3 février 1590.

     Toutes les compagnies s'assemblèrent donc au jour convenu.

     Monsieur le recteur refusa de se joindre au cortège, parce que sa haute dignité ne lui permettait pas d'accepter la place qu'on lui assignait.

     La Chambre des comptes fit de même, ne voulant pas céder le pas à la Cour des Aides.

     Les greffiers et les notaires, jaloux les uns des autres, se disputèrent et faillirent en venir aux mains.

     A peine avaient-ils apaisé leurs esprits indignés, qu'une querelle surgit entre les officiers du Présidial et le corps de ville, tandis que les avocats et les procureurs du roi prétendaient marcher avant eux.

     Les officiers du Présidial et le corps de ville, oubliant un moment leurs dissensions, firent une

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alliance de circonstance et purent ainsi remporter la victoire sur leurs compétiteurs.

     Au milieu d'un pareil desarroi, Messieurs du Parlement interposèrent leur autorité ; ils rendirent un arrêt en ducs et bonnes formes sur ces difficultés de préséance.

     Tous s'inclinèrent devant la loi.

     La procession se mit enfin en marche.

     Elle parvint à l'église Saint-Pierre.

     Là, " le corps de ville et les chanoines se placèrent sur les hautes chaises, " malgré les termes de l'arrêt qui leur interdisait ces places.

     Les membres du Parlement furent très dignes ; ils conservèrent une impassibilité magistrale, dont ils ne se départirent même pas pendant le sermon du prédicateur, qui, pour comble d'infortune, au lieu de demander des prières pour le roi, eut l'audace de faire une harangue des plus séditieuses, comme s'il voulait braver l'Assemblée.

     Cette procession n'avança guère les affaires du roi. [301]

     Au mois de juin 1590, le président du Parlement de Caen reçut une lettre de Henri IV qui lui enjoignait de ne pas faire payer les droits à certains marchands anglais établis à Caen au grand mécontentement des marchands de la ville.

     Voici cette lettre :

     " MONSIEUR LE PRÉSIDENT,

     Le secrétaire, qui est près de moy de la part de

[p. 261]

la Reyne d'Angleterre, en l'absence de son ambassadeur, m'a remonstré par forme de plainte que les fermiers des impositions qui se lèvent sur les marchandises en ma ville de Caen, ne se contentent de prendre des marchands anglais qui y trafiquent les coustumes ordinaires, ains les veulent contraindre à payer d'aultres impositions nouvelles contre le devoir de la paix, qui est entre nous et nos Royaulmes, et, qui pis est, y procédent injurieusement jusques à les menacer de leurs vies, chose que non-seulement je ne veux estre tolerée, mais, au contraire, estant trouvée véritable, il en faut punition de ceux qui en seront coulpables, telles que le faict merite..........

     Au demeurant, il a esté cy devant conduit dudict pays d'Angleterre en ladicte ville quantité d'habillements à soldats, comme juppes, pourpoincts, chausses, chemises, bottes et souliers, qui sont encore en la garde d'un nommé Belot, marchand anglais. Ayant esté apportés pour mon service, je veux aussi que vous teniez la main à ce que ceulx qui en ont la charge n'y soient molestés, ne qu'il y soit touché par aucun arrest ny imposition, en payant seulement par ledit Belot ce qu'il a accordé pour le louage de la maison où il les tient.

     Comme je m'asseure que vous pourvoirez si bien à tout qu'il n'en viendra plus aulcune plainte.

     Priant Dieu, Monsieur le Président, qu'il vous ayt en sa garde.

[p. 262]

     Escript au camp d'Aubervilliers, le seizièsme juing mil Ve quatre vingt dix.

     HENRY. [302]  "

     Le Parlement, siégeant à Caen, avait rendu un arrêt en faveur des habitants contre les marchands anglais. La reine Elisabeth en fut blessée. Henri IV, en bon politique, fit évoquer l'affaire par son conseil privé et fit gagner leur procès aux marchands anglais. Nous ne devons pas savoir mauvais gré au roi d'avoir sacrifié dans cette circonstance les intérêts de notre commerce local aux intérêts généraux de la France entière par une mesure que lui commandait la raison d'Etat.

     Le 24 février 1591, M. de la Vérune convoqua pour le mercredi suivant, jour des Saintes-Cendres, les officiers du roi, les bourgeois et habitants de la ville " tant par semonce générale faite par cry public après le son de la trompe par tous les carrefours et places publiques " que par semonce particulière faite par les six sergents royaux de la ville, " afin qu'ils fissent élection de six notables bourgeois en qualité de gouverneurs-échevins.

     Ils devaient également procéder à l'élection d'un receveur des deniers patrimoniaux de la ville, et de deux administrateurs de la Léproserie de Notre-Dame de Beaulieu.

[p. 263]

     Le mercredi 27, l'Assemblée eut lieu dans la grande salle du Présidial, en présence de Monseigneur le duc de Montpensier, pair de France, gouverneur et lieutenant général pour le roi en Normandie, de M. de la Vérune, baron de Montpéroux, bailli de Caen, des nobles hommes Jean Vauquelin de la Fresnaye et Jacques Blondel, ses lieutenants, de Grégoire de la Serre, avocat du roi ; Pierre de Caumont, procureur du roi ; de Messieurs Nicolas Lepelletier de la Fosse, Tassin Blouet, Jean Lepetit, Louis Vastel et Cyprien Auvray, gouverneurs échevins ; Guillaume Bauches, procureur syndic ; Jean du Thon, receveur des deniers communs et Pierre Beaullart, sieur de Maizet, greffier ordinaire de l'Hôtel-de-Ville.

     Le duc de Montpensier, qui présidait la réunion, fit un discours dans lequel il exhorta les habitants " de déposer au faict de ladite élection toute passion et affection particulière et avoir égard surtout de choisir personnes dignes et capables, bons catholiques, libres, vrays et fidèles serviteurs du roi, amateurs de la paix publique, bien et conservation de ladite ville et de tout le pays. "

     Puis M. de la Serre prit la parole " faisant amples remontrances tendant à même effect " et requit la nomination des nouveaux Echevins.

     M. de Caumont se leva alors et prononça un véritable réquisitoire contre M. Bauches, le procureur syndic, demandant sa révocation et le déclarant indigne de cette charge " comme suspect de la Ligue et fausse union. "

[p. 264]

     Il disait que " le peuple commençait à murmurer et à vouloir entrer en émotion parce qu'on n'avait proposé personne à la charge de procureur syndic en lieu dudit Bauches, criant à haulte voix que c'était un ligueur et qu'il révoquait l'élection qu'il aurait cy-devant faicte de sa personne. "

     Il serait prudent, ajoutait-il, d'obvier à une émotion populaire qui serait difficile à apaiser. D'un autre côté, la charge du procureur syndic ne pouvait être confiée qu'à un homme dévoué à Sa Majesté et dans lequel les habitants auraient toute confiance. Or M. Bauches ne pouvait se défendre de l'accusation qui pesait sur lui. N'avait-il pas dit publiquement, alors qu'il était nécessaire d'assurer Sa Majesté de l'obéissance de la ville de Caen, que lui, Bauches, ne consentirait jamais à être le serviteur d'un roi hérétique ? N'avait-il pas refusé de signer la lettre de fidélité envoyée au roi ?

     Le procureur du roi concluait ainsi : " Le crime de lèse Majesté est tellement privilégié que quelconque personne qui en est prévenue, voire seulement accusée, ne peult être admis et receu à continuer l'exercice de son office ou charge. Je requiers, en conséquence, pour le service de Sa Majesté bien et repos de la ville que ledit sieur Bauches, suyvant que tout le peuple le demande, soit destitué de sa charge ; qu'il soit procédé contre lui extraordinairement suyvant les vouloir et intention de Sadite Majesté, et qu'en son lieu et place il soit présentement esleu et

[p. 265]

choisi personne capable pour exercer la charge de procureur syndic. "

     M. Bauches protesta de son innocence ; il soutint qu'il n'avait jamais fait partie de la Ligue et qu'il s'était toujours comporté en bon serviteur du roi.

     Quant à la lettre envoyée au roi où la ville protestait de sa fidélité, s'il ne l'avait pas signée, c'est qu'elle ne lui avait pas été présentée, et que d'ailleurs le procureur syndic n'avait pas coutume de signer de telles lettres.

     Il n'avait jamais prononcé les paroles qu'on lui reprochait à l'encontre du roi ; il avait même demandé réparation devant le lieutenant général à celui qui l'avait ainsi faussement accusé.

     Les faits allégués par M. de Caumont n'étaient pas suffisants pour qu'on le révoquât de sa charge qui était à vie.

     Que si M. de Caumont et les autres voulaient se déclarer ses parties, ils n'avaient qu'à mettre articles vers justice et il y répondrait pour se justifier.

     Il suppliait " Mondict seigneur le duc de Montpensier de se ressouvenir comme il s'était comporté vers le feu roi aux affaires de ladite ville et que sa majesté étant à Tours il lui avait porté parolle de la fidélité des échevins et habitants de cette ville de Caen, et que sa Majesté lui avait fait cet honneur en présence de Mondict seigneur et plusieurs autres princes du sang de lui dire qu'il continuast à son service.

     Toutefois veu l'instance que aulcuns de ceste assemblée faisaient aux fins de sa destitution, il

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était tant amateur du roi et repos public que sy Mondict seigneur lui commandait qu'il eut à s'abstenir de sa charge de procureur syndic que volontairement il obéirait à son commandement et s'en abstiendrait. "

     M. de la Vérune consulta ses lieutenants et les officiers de la ville : il fut décidé que M. Bauches serait remplacé.

     Les votes furent recueillis.

     Parmi les votants citons : François Malherbe, sieur de Vigny, Claude Patris, Jacques Richard, Etienne Graindorge, Eleazar Malherbe, Pierre Turgot, Jean de la Court, Jean de Marguerie, Pierre Lemarchand, sieur du Rozel, vénérables et discrètes personnes, Me Levavasseur, official de l'évêque de Bayeux, et Gaspard Levavasseur, prieur de la Maison-Dieu de Caen, Thomas Morand, receveur général audit Caen, François Lepetit, procureur du roi au siége de la Vicomté, Jean de la Lande, trésorier extraordinaire des guerres en Normandie, Jean Turgot, sieur de la Cousture, Jean Lebas, sieur de la Londe, lieutenant de la juridiction de l'Amirauté, etc.

     Les gouverneurs élus furent : Jacques de Quehaignes, professeur royal en l'université de Caen, docteur en médecine, Tassin Coste, Pierre Allain, sieur de la Mare, Pasquier Fillastre, Robert Vaultier, Yves Levavasseur.

     On choisit pour procureur syndic Lubin Lesage, pour receveur des deniers communs et patrimoniaux de la ville, Timothée Vauldry, pour administrateurs de la Maison-Dieu Jacques Picot et Michel Graindorge

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(l'ainé), pour administrateurs de la léproserie le sieur Le Faulconnier et Henry Lescuyer [303].

     Cette élection du 27 février 1591 est la première faite à Caen depuis l'avénement de Henri IV.

     Nous sommes étonné de voir les habitants de Caen écarter de l'échevinat M. Le Pelletier de la Fosse, l'homme le plus dévoué de son temps aux intérêts de la ville.

     Son caractère élevé l'avait-il mis au nombre des suspects ? [304].

     Henri encourageait sans cesse la ville de Caen à rester dans le devoir et à se bien fournir d'armes et de canons.

     Le 20 mars 1591 la ville dressa un état des pièces de canon dont il était utile qu'elle se pourvût.

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     1° 6 couleuvrines ou bastardes de 10 pieds de longueur ayant 3 grands pouces de diamètre à l'ouverture, pesant chacune environ 1,500 livres à 10 sols la livre, ou 250 écus la pièce.

     2° 6 pièces de campagne appelées faucons, de 8 pieds de long, 2 grands pouces de diamètre à l'ouverture, du poids de 800 livres chacune environ au prix de 133 écus 1/2 la pièce.

     3° 6 autres pièces appelées fauconneaux, de 6 pieds de long, 1 grand pouce 1/3 d'ouverture, du poids de 500 livres chacune environ au prix de 83 écus 1/3 la pièce.

     Tous les corps et communautés des métiers et autres habitants de la ville étaient invités à souscrire pour cet achat [305].

     Le 4 juin suivant, Henri IV donna des lettres ordonnant que les corps et communautés de la ville contribueraient à la fourniture des canons ci-dessus selon le mode et le rôle arrêté par les échevins [306].

     La ville avait voté des canons ; mais il fallait les trouver.

     Deux Echevins, Messieurs de la Mare et du Moustier, furent envoyés à Londres pour s'en procurer.

     Ils écrivirent à leurs collégues, le 7 août 1592, pour leur annoncer qu'ils avaient été présentés à la reine Elisabeth par M. l'ambassadeur, Jean de la Fin, seigneur de Beauvoir, que leur mission souffrait des difficultés, mais qu'ils n'en avaient pas moins commandé des canons aux fondeurs.

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     Dans un post-scriptum, ils demandent un service en haute-lice pour en faire cadeau à l'ambassadeur [307].

     Les Echevins écrivirent une lettre à M. de Beauvoir pour le prier d'accepter " ce peu qu'ils lui envoyaient de l'ouvrage de la ville " [308].

     Le 27 septembre 1692, une lettre de M. de la Mare, écrite de Londres le 22 du même mois, leur annonce que les canons sont prêts à être expédiés, mais qu'ils attendent une escorte de Dieppe [309].

     M. de Beauvoir remercia les Echevins du service de haute lice qu'ils lui avaient envoyé ; il leur dit " qu'il n'aurait jamais voulu accepter un présent d'un particulier, mais qu'il craindrait d'être désagréable à la ville en refusant celui qu'elle lui offrait " [310].

     - " Comme c'est dommage, disait Henri IV, que nous ne sommes habillés en Cordeliers ; car nous demandons toujours " [311].

     Le 8 avril 1591, en effet, il demandait aux habitants de Caen 4 navires :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     Nous avons entendu la proposition que les habitants de notre ville de Dieppe nous ont faicte de

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vouloir amener 4 navires pour faire la guerre pour 6 mois sur la mer et incommoder nos ennemis des villes du Havre et de Rouen, moyennant que vous en fourniriés aultant de vostre part, avec l'offre qu'ils nous ont faicte de fournir hommes, vaisseaux et munitions, en payant ou respondant par vous de ce qui sera nécessaire ; et encore que nous nous asseurions que ne vouldriez permettre en ceste occasion, non plus qu'avés faict jusques ici en aucune autre qui se soit offerte, que nuls autres de nos sujets vous devancent en affection au bien de nostre service, nous n'avons voulu laisser de vous y exciter par la présente et vous asseurer que, ce faisant, vous nous ferès service très agréable. " [312]

     La ville de Caen refusa toujours d'acquiescer à cette demande de vaisseaux.

     D'ailleurs, le roi ne comptait guère réussir, comme nous l'apprend une lettre qu'il écrivit à son ambassadeur en Angleterre [313].

     Le 12 décembre 1691, Henri IV demande aux habitants de Caen de fournir des lits, linges, et médicaments pour coucher et soigner les soldats blessés au siège de Rouen :

     " CHERS ET BIEN AMEZ,

     Nous vous avons cy-devant faict entendre l'ordre

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qu'il est nécessaire de tenir pour nourrir et médicamenter les soldats qui seront blessés durant ce siège et mandé que vous eussiez à envoyer la quantité de 100 paires linceulx (draps de lit), 160 couvertures et 30 paillasses, à quoy vous avez été taxés pour vostre part des meubles et ustenciles qui seront besoing pour la commodité desdits blessés. Dont nous sommes grandement estoné que vous n'ayez tenu aucun compte d'y satisfaire, estant cette oeuvre si charitable qu'il n'est pas honneste à vous de vous en faire solliciter davantage. A cette cause, nous vous mandons que incontinent la présente reçeu, vous ayez à envoyer votre dite taxe, afin de commencer à recevoir et accomoder les soldats blessés dont le nombre augmente de jour à aultre et partant n'y faictes faute ".

     Nous ne ferons qu'indiquer ici quelques autres lettres de Henri IV qu'il serait trop long de publier :

     1° Lettre de Henri IV aux Echevins de Caen, en date du 13 février 1592, datée de Blainville (canton de Buchy (Seine-Inférieure). Il leur demande des bleds pour soutenir le siège de Rouen [314].

     2° Lettre de Henri IV aux Echevins de Caen. Il leur réclame de nouvelles fournitures de blé. (11 avril 1592) [315].

     3° Lettre de Henri IV priant les Echevins d'acquitter au plus tôt la somme à laquelle ils ont été

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taxés pour l'entretien des vaisseaux qui gardent les côtes de Normandie [316].

     Cette lettre est simplement notée à la page 863 du Recueil des documents inédits pour l'Histoire de France.

     Le 24 juillet 1592, les échevins donnaient l'ordre au receveur des deniers communs " de payer à M. Josué Gondouin, maître-voyer juré pour le roi en la ville et bailliage de Caen la somme de 20 écus qui lui avait été allouée pour faire dresser et pourtraire sur parchemin le plan, assiette et étendue de la ville avec remarque des tours, forteresses et enclos des murailles, des lieux et endroits plus forts et autres plus faibles d'icelle, même des lieux et places qui commandent ladite ville, le tout pour servir à résoudre les fortifications plus nécessaires à faire en icelle selon qu'il lui en avait été donné charge par M. de la Vérune et autres seigneurs, ayant entrepris de faire travailler auxdites fortifications ".

     Ce plan, soumis à Henri IV avec l'indication des fortifications déjà commencées, reçut son approbation, comme on peut le voir par la lettre suivante qu'il adressa aux échevins :

     " CHERS ET BIEN AMÉS,

     Nous avons vu le dessin que le sieur de la Vérune nous a envoyé par le sieur du Bois, de la fortification de notre ville, château et faubourg de Caen

[p. 273]

et particulièrement entendu du sieur Dubois l'avancement que vous avez déjà donné à ladite fortification, chose qui nous a été bien agréable : et d'autant que le parachèvement de ladite fortification est très requis pour votre conservation et pour le bien de nostre service, nous avons bien voulu vous exhorter par la présente à y faire travailler diligemment et vous assurer que, de nostre part, nous vous aiderons en ce que nous pourrons, pour la rendre au plustôt en défense. "

     Ce plan de Caen, déposé par ordre des échevins aux archives de la ville, a disparu ; la perte de ce document est d'autant plus regrettable que Josué Gondouin passait pour un artiste fort habile.

     La première dépense pour les fortifications fut estimée à plus de 500,000 écus.

     En 1593 (30 janvier) une lettre de Henri IV fut apportée aux habitants de Caen par M. du Bois, directeur des fortifications.

     Cette lettre n'a pas été imprimée ni même notée dans le recueil des documents inédits.

     Elle se trouve dans les Registres de la Ville au folio 2 du Volume XXXIIe.

     Henri IV encourage les échevins à continuer les fortifications qu'il ont commencées et les assure qu'il les aidera en ce qu'il pourra.

     M. du Bois apporta aussi une lettre de M. d'O qui ne renferme que des formules de politesse [317].

     Durant l'année 1592, on distribua à Caen une

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quantité innombrables de pamplets, en vers, en prose, en latin, en français où la Ligue était violemment attaquée.

     L'un d'eux le Doux Satiric, fut dédié à Groulart par l'auteur, Denis Porée, médecin à Caen.

     M. Jules Lair en a fait une courte analyse aux pages 175 à 176 de son Histoire du Parlement de Normandie pendant son séjour à Caen.

     " Ce traité, nous dit-il, se termine par une aspiration vers la paix, suivie de ces mots : Laus Deo ! "

     Il eut autant de succès dans notre ville qu'un autre libelle du même genre qui y fut répandu à profusion : Le Francophile, pour très chrestien, très magnanime et belliqueux prince Henri Auguste IV, roy de France et de Navarre, contre les opérations du roy d'Espagne, du Pape et des rebelles de France [318].

     Parmi les services que M. d'O rendit à la ville de Caen, il en est un qui trouve ici sa place.

     Les Anglais, destinés pour la Bretagne, devaient débarquer à Dieppe et traverser toute la Basse-Normandie [319].

     Les échevins écrivirent au conducteur des Anglais pour le prier de mener les troupes alliées directement à Cherbourg et à Granville.

     Ayant appris par une lettre du général Norry, datée de Granville, que les Anglais devaient faire leur descente à Oyestreham " ils se mirent dans une grande fascherie et esmoi " ; et supplièrent le duc de Montpensier

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d'obtenir que les Anglais descendîssent dans un port de Bretagne en faisant appuyer leur supplique par une lettre de M. de la Vérune [320].

     M. d'O fit toutes les démarches nécessaires pour que les Anglais fûssent retenus à Dieppe et en fit part aux échevins le 7 décembre 1592 [321].

     Les négociations se terminèrent par une offre de 400 écus aux Anglais pour qu'ils ne débarquâssent pas à Oyestreham.

     Il est inutile de dire que cette proposition fut acceptée avec empressement [322].

     Le duc de Montpensier étant venu à mourir, son fils, le prince de Dombes, lui succéda dans le gouvernement de Normandie.

     Il vint à Caen vers la fin de mai 1593.

     Le prince fut salué à son entrée dans la ville par le président Le Jumel.

     La ville lui offrit en présent un service de table de haute-lice [323].

     Cependant la Ligue, faisant un suprême effort, convoqua les Etats généraux à Paris pour l'élection d'un roi. (26 janvier 1593.)

     Philippe II se flattait de toucher au but de ses espérances.

     Le Parlement, quoique captif et estropié suivant

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l'expression de l'historien Péréfixe, rendit un arrêt pour empêcher que sous prétexte de religion la couronne ne fût transférée en des mains étrangéres. Henri n'avait ni haine ni prévention contre la religion dans laquelle avait vécu si saintement son aïeul Saint-Louis. La majorité de ses sujets était catholique ; il comprit enfin que sa conversion était le seul moyen de mettre fin à la guerre civile.

     Après 2 jours de conférence avec l'archevêque de Bourges, les évêques de Nantes, de Chartres, du Mans-Jacques David du Perron et Claude de Morenne, il abjura solennellement dans l'église de Saint-Denis et il envoya le duc de Nevers à Rome pour solliciter son absolution.

     Le 8 août, les Etats généraux firent chanter le Te Deum dans Notre-Dame. A Caen, le Te Deum fut chanté dans l'Eglise St-Pierre, et les membres du Parlement purent y assister en robes rouges. (31 juillet.)

     La population entière était dans l'enthousiasme.

     A la fin du psaume Exaudiat la foule réunie dans l'église saint-Pierre ne pouvant plus contenir les élans de sa joie sortit et fit retentir sur la place les cris de Vive le Roy.

     Six mois après, le 22 mars 1594, le roi, après s'éfait sacrer à Chartres, rentrait dans la capitale de son royaume [324].

     Il fut salué par les cloches qui sonnaient à toutes

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volées, et les cris de : Vive la paix, vive le Roi ! qui sortaient de toutes les poitrines.

     Les Espagnols quittèrent Paris avec les honneurs de la guerre, c'est-à-dire avec leurs armes et leurs bagages.

     Leur ambassadeur, le duc de Féria, passant sous les fenêtres du Louvre, salua à peine le roi.

     " Messieurs, dit Henri avec un sourire moqueur, recommandez-moi à votre maître, mais n'y revenez plus. "

     Au mois de février précédent (25 février 1594), avait eu lieu, à Caen, une nouvelle élection d'Echevins.

     On choisit pour remplir ces fonctions :

     MM. Malherbe

     Jean Dalléchamps, sieur de Navarre

     Guillaume de Plumetot

     Michel Graindorge

     Jean de Moges

     Guillaume Deschamps.

     Dans l'assemblée générale qui se tint ce jour, M. Bauches, l'ancien procureur syndic, vint déclarer " qu'il ne s'était retiré pour quelque temps de sa charge que par amour de la paix, que le temps l'avait purgé des accusations dont il avait été victime, et que les habitants avaient reconnu qu'il avait été calomnié ".

     Il réclama les suffrages de l'assemblée, ajoutant que pendant les troubles il avait exposé sa vie dans plusieurs voyages faits en cour pour les affaires de la ville " avec grande perte et incommodité ".

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     " Dans un de ces voyages, dit-il, j'ai été fait prisonnier par les ennemis au moment de la prise de Ponteaudemer ; dans un second j'ai été blessé grièvement ; dans un troisième, j'ai eu un neveu tué à mes côtés ; dans beaucoup d'autres occasions, j'ai subi une infinité de hasards avec grands travaux.

     Est-il raisonnable que maintenant que l'on entre en espérance de quelqu'état plus tranquille en ce royaume, un dit Lesage puisse exercer ma charge avec plus de sécurité, moins de danger et meilleure issue des affaires ? "

     M. Bauches plaida bien sa cause qui était juste et la gagna.

     Il fut renommé procureur syndic [325].

     Tous les gouverneurs se soumirent ou se laissèrent acheter.

     Il était trop généreux, le roi Henri, pour se venger et il avait d'ailleurs besoin de toutes les forces

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vives de la nation pour lui redonner son prestige, son honneur et sa gloire.

     On sait quelle punition il infligea à Mayenne, le plus acharné des ligueurs, pour avoir dirigé la révolte.

     Mayenne était d'un extrême enbompoint.

     Le Béarnais qui faisait mille tours de Basque et qui ne restait pas si longtemps au lit que Mayenne à table alla le trouver, lui fit faire une longue promenade en doublant toujours le pas, et quand il le vit à bout d'haleine : " Mon cousin, lui dit-il, c'est tout le mal que je vous ferai de ma vie. "

     Si Henri déboursa 32 millions pour avoir raison des gouverneurs, il voulut avoir raison des Espagnols par les armes.

     " Il les mâta en les guerroyant. "

     La paix de Vervins termina la guerre [326] en même temps que l'Edit de Nantes fermait l'ère des discordes civiles qui ensanglantaient la France depuis 36 ans.

     Par le traité de Vervins, les Espagnols rendirent toutes les places qu'ils avaient prises en Picardie ; ils gardèrent Cambrai.

     Par l'Edit de Nantes, les protestants obtinrent l'exercice public de leur religion dans les villes désignées par les derniers Edits de pacification ; ils furent déclarés admissibles à tous les emplois et charges de l'Etat, etc.

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     En 1594, Henri IV, pour satisfaire les habitants de Caen, mécontents de s'être vus retirer la foire de Guibray, institua la Foire Franche.

     Dès le XIe siècle il existait, à Caen, une foire annuelle, la Foire du Pré. Une charte de Richard II donna en 1024 la dîme de cette foire à l'abbaye de Saint-Vandrille.

     Le duc Guillaume institua pour les deux abbayes qu'il venait de fonder à Caen deux foires spéciales qui se tenaient sur la place Saint-Gilles et dans les champs du Bourg l'abbé.

     Robert Courte-Heuse concéda en faveur de l'abaye de St-Etienne une nouvelle foire d'un jour, dite Foire de Saint-Etienne, puis des Innocents..

     A la fin du XIIe siècle, le roi Henri II créa la foire de Saint-Simon et de Saint-Jude en faveur de la Léproserie de Beaulieu.

     Les choses restèrent assez longtemps en cet état.

     Au XVe siécle, Louis XI établit deux grandes foires à Caen (1470) [327].

     La foire du Pré disparut alors. La ville de Rouen, jalouse du succès de nos foires se les fit concéder en 1477.

     Pendant plus d'un siècle, Caen n'eut plus de foire.

     Enfin parurent les lettres patentes de Henri IV, en 1594, établissant la Foire Franche.

     Elle se tint dans l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le quartier neuf du Cours la Reine.

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     On lit dans les lettres patentes du roi :

     " Sa durée est fixée à 16 jours ouvrables, entiers et continuels à l'instar et aux mêmes privilèges que les foires de Guibray ; laquelle commencera le 1er juillet de chaque année. Elle aura une juridiction conservatoire composée du bailli de Caen, maire de ladite ville, ou son lieutenant, des avocats et procureur du roy au bailliage, des Echevins et du procureur syndic, lesquels sont commis et institués à cet effet juges conservateurs de ladite foire, ayant plein pouvoir d'en régler et policer la tenue, connaître, juger et décider primativement à toutes cours et tous juges, tous les différents qui se pourront présenter sommairement et sans ministère d'avocat ou de procureur, à la charge de l'appel au parlement de Rouen ; mais cet appel ni les oppositions n'empêcheront pas l'exécution provisoire des sentences rendues par eux, pour toutes choses qui n'excéderont pas 100 écus " [328].

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     Le 18 avril 1598, M. de la Vérune vint à mourir.

     A son avènement au trône Henri IV, pour récompenser sa fidélité, l'avait comblé d'honneurs et non-seulement il l'avait continué comme gouverneur de la ville de Caen, mais il l'avait nommé lieutenant général dans le même gouvernement.

     A sa mort, il fut inhumé près du maître autel de l'église Saint-Pierre avec pompe et solennité par les soins de son épouse Jourdaine de Montmorency : la ville avait voté 200 écus pour ses obsèques [329].

     A l'occasion de la mort de M. de la Vérune, les Echevins écrivirent au roy la lettre suivante :

     " SIRE,

     Le debvoir qui nous oblige au service de Votre Majesté nous a fait prendre la hardiesse de vous

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envoyer exprès notre procureur syndic pour vous avertir de la mort de M. de la Vérune, nostre gouverneur, advenue aujourd'hui environ une heure après-midi au grand regret de tout le monde et pour supplier très humblement Votre Majesté de nous pourvoir en son lieu de personne qui ait autant d'affection à votre service, discrétion au fait de sa charge et désir de bien traiter vos pauvres subjets, habitans de cette ville, naturellement aymant leur Roy et haïssant les divisions que a eu ledit défunt, lequel tant s'en faut qu'il se soit enrichi des dépouilles de vostre peuple qu'à grand'peine il est resté de quoy faire les frais de ses funérailles et a laissé les siens fort désolés, si Votre Majesté ne leur assiste comme elle pourra entendre, s'il lui plaist, plus particulièrement par ce porteur.

     Sire, nous prions Dieu qu'il maintienne Vostre royale Majesté en toute prospérité.

     De l'hostel commun de nostre ville de Caen.

     Ce samedi 18 avril 1598, vos très humbles et très obéissants serviteurs et subjets, les maire, officiers et eschevins de nostre ville de Caen :

     Vauquelin, Blondel, de la Serre, Dupont, Sevestre, Picot, Graindorge, Le Sauvage, et Boullon " [330].

     Henri IV écrivit le 25 juin 1598 aux Echevins pour leur donner avis de la nomination du sieur de Crèvecoeur, comme successeur de M. de la Vérune :

[p. 284]

     CHERS ET BIEN AMEZ,

     Nous avons ordonné le sieur de Crèvecoeur pour commander sous l'un de nos fils dans nos ville et château de Caen ; nous l'avons jugé digne de succéder en cette charge au feu sieur de la Vérune, nous assurant qu'il apportera le même soin et non moindre attention à votre conservation et repos et s'acquittera fidèlement de cette charge avec autant de vigilance et de prudence qu'il nous en a témoigné ès autres qui lui ont été commises ; pour cette cause, nous voulons, vous mandons et ordonnons, conformément à son pouvoir que vous ayez à lui obéir et entendre ès choses qui en dépendent et avoir cette bonne intelligence et correspondance avec lui ès-choses concernant le bien de nostre service, que toutes choses se passent à votre commun contentement, repos et soulagement ; à quoi vous ne fassiez faute. Car tel est notre plaisir. Donné à Paris le 25 juin 1598.

     HENRY. "

     Au mois de novembre 1602, à l'occasion de la naissance d'une fille du roi, de grandes réjouissances publiques eurent lieu à Caen.

     Le maréchal de Fervaques était alors lieutenant général du roi en la province de Normandie.

     Il reçut à ce sujet une lettre de Henri IV datée de

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Fontainebleau et qui fut communiquée aux échevins de Caen [331].

     Il avait été nommé par le roi en février 1598 [332]. C'est à cette époque qu'il fit construire son château.

     En l'année 1603, Henri IV fit entendre par une lettre du 1er septembre aux échevins et habitants de Caen qu'il avait l'intention de se rendre en leur ville avec la Reine [333].

     Le mardi 9, ils recevaient du Havre une lettre leur annonçant que le samedi suivant le roi serait à Caen.

     Le jeudi 11, le roi et la reine étaient au Havre.

     Le vendredi, au soir, ils arrivèrent au bourg de Saint-Sauveur de Dives, où ils furent salués par l'avocat du roi au bailliage de Caen, l'un des gouverneurs échevins et le procureur syndic.

     Le samedi 13, ils s'avancèrent vers Caen.

     Dès le matin, sortirent de la ville pour aller au devant de leurs majestés Monseigneur le duc de Montpensier, pair et prince de France, gouverneur de la province de Normandie, Monseigneur le maréchal de Fervaques, son lieutenant général, et M. de Sainte-Marie,

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son lieutenant particulier, qui étaient venus la veille coucher à Caen.

     Ils étaient accompagnés d'un grand nombre de gentilshommes " lesquelz tous montez sur des chevaux de prix richement enharnachez et en leurs personnes vestuz et parez d'accoustrementz pompeux et magnifiques allèrent trouver leurs majestez jusques en la paroisse d'Ecoville, distante de deux lieues de ladite ville de Caen où leurs majestez avaient pris leur disner en la maison du seigneur de la dicte paroisse, gentilhomme du pays, surnommé le Valois [334]  ".

     Cette brillante cavalcade servit de guide au roi, et lui fit prendre le chemin de Caen en passant par le village de Mondeville.

     Le roi rencontra dans la campagne une troupe d'enfants perdus conduits par le sieur de la Pigacière Salles.

     Ceux-ci " lui firent un salut avec une scopetterie et à toute la cavalerie qui l'accompagnait si adroicte et si continue et avec recharge si soudaine que sa majesté en reçeut un grand contentement. "

     Puis se présentèrent sur le chemin 10 compagnies d'infanterie composées des habitants de la ville et conduites par les capitaines de La Lande, Beaullart, Boisnormand, Le Révérend, Maquirel, Morant et le

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Mesle ; elles étaient suivies de 600 piquiers et de 7 à 800 mousquetaires et arquebusiers.

     Le capitaine de la Lande, qui était sergent major, se détacha de la troupe et salua le roi en son nom.

     Ensuite les enfants perdus et les compagnies d'infanterie se dirigèrent vers Mondeville pour rejoindre la reine qui s'acheminait lentement.

     Une pluie épaisse vint à tomber. Le roi pressa le pas, et se rendit au théâtre qui lui avait été préparé dans le faubourg de Vaucelles passant rapidement devant toutes les compagnies et tous les corps de la ville rangés le long de la route.

     Le clergé avait à sa tête l'official de l'évêque de Bayeux au siége de Caen. Ce corps se composait de 400 personnes " vetues de surplys, échappes et autres ornements décentz avec croix et bannières. "

     Le corps de l'université comprenait les docteurs des cinq facultés et tous les autres professeurs portant les uns des tuniques et des chaperons fourrés, les autres des robes rouges ou des accoutrements fort riches et honorables.

     A la tête des 24 bedeaux se distinguait le messager général ;" tous en particulier estoient honorablement vestus avec une séance fort grave. "

     Le corps de justice était formé du président du siège présidial, du lieutenant général criminel, du lieutenant particulier civil et criminel, des conseillers du roi, de l'avocat au siège présidial, du vicomte de Caen, des juges et officiers du roi, du siège de vicomte, de l'élection, du magasin à sel.

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     Le corps de ville comprenait le lieutenant général du bailli, les 6 gouverneurs échevins, le procureur syndic, le greffier de l'hôtel commun, le receveur des deniers, 200 notables bourgeois et un grand nombre de marchands anglais et allemands qui s'étaient joints à eux. [335]

     Le roi Henri entra dans le faubourg de Vaucelles par la rue d'Auge, entouré de ses princes, seigneurs et officiers, " avec son de trompettes, hautbois et clairons. "

     Il prit place sur le trône qui lui avait été préparé dans le théâtre.

     Sur un marbre noir placé au frontispice du théâtre étaient écrits en lettres d'or les vers suivants :

     Sus, sus de touttes parts, peuples, brillés, courés,
     Rendons, pleins d'allégresse, hommage aux lis dorés,
     Prince, riche argument d'une admirable histoire,
     Quarante ans sont passés que Caen ne t'avait veu.
     Ce fut en ton levant. Mais or, pompeux de gloire
     Tu sois en ton midi, grand Roi, le bien venu.

     Des vers italiens faisaient l'éloge de la reine :

     Alma, degna, reale, illustre e Bella,
     L'ornamento del mondo e la splendore,
     D'ogni rara virtu, lucente stella,
     Tempio di Castita, di fide e honore,
     Calma Neustria vedra l'aspra procella,
     S'accetto vi sara l'humil suo core,
     Che tutto lieto vi presenta e aperto,
     Il guidardon fia del ossequio.

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     Une troupe de musiciens placés dans un appartement qui n'était séparé de la salle de réception que par une tapisserie, salua Sa Majesté : " tant de la voiz qu'avec toutes sortes d'instruments de musique, chantant motelz, airs de cour et autres bonnes compositions faites exprès en son honneur et louange, si mélodieusement qu'il ne se pouvait rien ouyr de meilleur. "

     Alors tous les corps dont nous avons parlé montèrent successivement dans la salle, et, mettant genoux en terre rendirent au roi les honneurs qui lui étaient dus et prononcèrent leurs harangues.

     L'official de l'Evêque de Bayeux, qui s'appelait maître Philippe Levavasseur, parla en ces termes au nom du clergé :

     " Sire, comme vous êtes unique autant en piété qu'en valeur, hors le pair de tous les princes du monde ; aussy ne pourroit maintenant ceste ordre ecclésiastique assez bien manifester la joye démesurée qu'il reçoit à vostre royale entrée.

     Mais prosterné aux piedz de vostre Majesté, il osesa pourtant entre ses magnificences et pompes superbes, la supplier très-humblement de vouloir se ressouvenir de la générosité et haute résolution de ce grand empereur Alexandre qui désiroit régner seul pour vaincre les trois ennemys jurez de son Estat. Le premier desquelz estoit la variété des religions, le second la pluralité des Roys, et le dernier la contrariété des Lois : affin, disait-il, que tout l'univers conformément adorast un même Dieu, servist un même

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Roy, et gardast une même Loy. Belle ambition, sire, et digne object d'un monarque très chrétien. Aussi nos Roys de France vos prédécesseurs n'eurent jamais une plus soucieuse entreprise, comme la suite de leur histoire nous fait voir ; de là, comme il se peut juger, les habitants de ceste bonne ville de Caen ont premièrement tirée la devise que depuis longtemps on lit gravée sur le frontispice de leur hôtel commun de ville : Un Dieu, un Roy, une foy, une loy, Et nous autres tenons ores pour augure certain que soulz voz Lys sacrez, elle sortira bien tost pleinement son effet. "

     Le roi répondit que son plus vif désir était de parvenir le plus tôt à ce noble résultat qu'ils se promettaient.

     " Continuez de prier Dieu ajouta-il, pour qu'il m'en fasse la grâce. "

     L'official se retira avec sa compagnie par un autre portique et un autre escalier placés à l'extrémité opposée du théâtre pour empêcher la confusion entre ceux qui sortaient et ceux qui entraient.

     Vint le tour de l'Université. Le recteur, nommé Me Gilles Vasnier, bachelier en théologie, prononça la harangue suivante :

     " SIRE.

     Il se trouve deux forteresses inexpugnables qui tiennent en l'estat les Républiques bien policées,

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les Arts et les Lettres, et le Royaulme est très heureux, lequel au temps de la Paix peut veoir esclater les couronnes et diadêmes triomphants sur le front de ceulx là qu'en la guerre il auroit exposez aux alarmes et fureurs de ses plus redoutables ennemys, ne pouvant se veoir justement deffendre par les armes que auparavant il n'eust été étably par les lois sacrées et inviolables.

     Vos heureuses victoires, vos beaux faicts plus que héroïques, marquez par tous les quartierz de France, admirez par tout l'Univers et qui sont l'épouvantement de vos plus furieux ennemys, tesmoignent de certain combien les armes ont de pouvoir. D'austre costé, les Universitez, fondées par vos ayeulx, conservées par la valeur de vos armes, sont vos beaux séminaires d'hommes sages et propres pour l'entretement de vostre Estat : entre lesquelles est votre Université de Caen, seulle de votre province de Normandye école de piété et pépinière de vertu, laquelle en toute humilité vous voyez maintenant prosternée aux piedz de Vostre Majesté, par cy-devant investie de ceulx qui s'oposoient au bonheur qui vous accompagne, néantmoins aydée de la faveur de voz sages lieutenants n'a jamais donné d'autre instruction à la jeunesse que de vous obéir comme à son prince naturel. Nous debvons cela à la piété et heureuse mémoire de vostre prédécesseur saint Loys, de laquelle vous héritez comme de la couronne et à la valeur de vostre vertu martiale, n'espérantz pas moins de conservation de noz privilèges

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et accroissement de vos libéralitez qu'il vous a pleu donner à vostre Université d'Angiers.

     Tandis, Sire, que vous aimerez les Lettres et les hommes lettrez, comme les armes, vous ferez que votre Royaulme abondera autant en hommes doctes comme en valeureux guerriers dont les uns rendront vos vertus recommandables à la postérité et vos louanges immortelles, les autres se trouveront heureux d'exposer leurs vies pour vostre fidel service.

     Et par ainsy vostre Etat fleurira soubz l'invincible pouvoir de vos armes et l'inviolable autorité de voz loix ".

     Sa Majesté répondit en ces termes :

     " Je recognoy que les Armes et les Lettres unies ensemble ont beaucoup de pouvoir comme vous avez dict. J'ai tous les jours désiré que Dieu me fist la grace d'établir la paix en mon royaulme par la force des armes et au péril de ma vie, pour le conquérir tout de nouveau, combien qu'il m'appartient héréditairement.

     J'esprouve tous les jours en ce temps de Paix combien les Lettres me servent à la maintenir.

     Pour la conservation de voz privilèges, c'est chose que je veulx et pouvez espérer de moy ce qu'on peut espérer d'un bon roy.

     Continuez à enseigner la jeunesse de ma province de Normandie en la craincte de Dieu et en mon obeissance et je continueray de vous aymer. "

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     Voici maintenant le discours de M. Jean Vauquelin de la Fresnaye, président du siège présidial :

     " SIRE,

     Comme l'éguille de la Boussole au cardran des mariniers touchée de la calamite tourne toujours vers l'étoille du Nord : ainsy vostre ville de Caen et ceulx qui ont eu l'honneur d'y tenir vostre justice, touchés au coeur du doy de Dieu, de leur debvoir et de l'obéissance qu'ils doibvent à leurs Roys naturels et légitimes ont toujours eu les yeulx et les coeurs tournés au service de Vostre Majesté.

     C'est pourquoy, nous nous estimons très heureux sur tous les autres d'être naturellement enclins à vous honorer et revérer comme l'image de Dieu, à vous obéir et servir comme nostre prince unique et souverain, vous, dis-je, que nous recognoissons exceler en toutes sortes de vertus, que nous tenons incomparable en vaillance, accomply en toutte douceur et clémence : de sorte que sy le meilleur prince doibt estre tenu le plus grand, comme disait un ancien romain à Trajan, vous qui surpassez les autres en touttes bontez, devez être le plus grand Roy du monde, ce qui nous faict croire qu'aprez tant de victoires, tant de palmes et tant de lauriers qui couronnent vostre sceptre, vous nous fairez longtemps jouir des fruicts de l'olivier soubz la douceur de la Paix et de la Justice ; Justice, cette vierge astrée qu'un poète grec dict être fille de Dieu, impollue, toujours accompagnée d'honneur, d'humilité,

[p. 294]

de révérence et d'utilité publicque. Et pour ce qu'elle est sans armes et sans deffense, les anciens l'ont placée au ciel auprez le signe du Lion qui représente la puissance des Roys, sans l'apuy et la force desquelz ceste vierge ne peut régner, non plus que sans elle les royaulmes ne peuvent subsister ; mais nous croyons que Vostre Majesté qui l'aime et qui la maintient, maintiendra longtemps et son Royaulme et ses sujets en heureuse félicité.

     Cette croyance nous promet, qu'à l'exemple d'une Pallas que l'antiquité feignait estre également et guerrière et savante, qu'aussy vous aimerez autant les Lettres que les Armes et vous ressouviendrez qu'un grand Empereur disait qu'il pouvait faire en une heure mille chevaliers, mais qu'en cent ans il ne pourrait faire un homme savant et capable de s'entremettre des affaires du publicq.

     Mais par du langage je ne puis atteindre, Sire, à la hauteur de vos vertus ; car, quand j'aurais autant de bouches, de langues et de voix que d'étoiles au ciel, je ne pourrais exprimer vos valeurs, vos mérites ny vos Royales perfections, non plus que je ne puis dire la joye, le contentement et l'alegresse que vostre présence nous aporte en ce lieu : Mais cette alegresse est beaucoup ravalée de ce que nostre impuissance ne peut par de plus grands effects représenter notre bonne volonté.

     Toutefois nous ne laissons de nous enhardir à vous supplier très humblement de maintenir votre justice et prendre en bonne part l'offre que nous faisons à vostre Majesté de nous-mesmes qui sommes vostres,

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tout ainsy que Dieu a pour agréables les biens et les fruitcs de la terre qui sont siens, quand on les lui présente en humilité et dévotion. "

     Le Roy répondit qu'il n'avait jamais douté de la bonne volonté de la ville de Caen et qu'il n'ignorait point que tous ses officiers avaient toujours bien rempli leur devoir, etc.

     Enfin, M. Guillaume Vauquelin, conseiller du roy, lieutenant général de M. le bailli, parla ainsi :

     " Sire, c'estoit le plus doux contentement qu'eussent les anciens habitants de la Perse, de jouyr de la présence de leur prince et de touttes partz avec une joye incroyable ils allaient au devant pour lui rendre de l'honneur et lui offrir des prézents ; à plus forte raison nous devons être bien plus contents et pleins d'allégresse, puisque après avoir redonné comme le vrai hercule français la vie à la France, preste à rendre les derniers soupirs, il vous a pleu, abaissant la gloire de vostre Majesté, visitant cette province, venir en vostre plus fidelle ville de Caen. C'est pourquoy, d'une âme pure et nette, exemple d'infidélité, nous vous ferions offre de noz biens et de noz personnes pour les exposer à touttes les occasions du monde au service de vostre Majesté, sy ce n'était que, comme voz naturelz subjets, naturellement nous reconnaissons vous les debvoir, mais comme sans offencer Dieu, de qui vous êtes la vraye image, nous luy faisons de religieuses offrandes des biens que nous tenons de sa bonté, tout de mesme sans préjudice des droits de votre souveraineté et du debvoir de

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nostre obéissance, nous vous offrons d'une volonté perpétuelle et durable à jamais et noz biens et nos personnes, bien que sans cela justement ils soient à vous. Recevez-les donc, Sire, s'il vous plaist avecque les mesmes faveurs que faisoient ces Roys à celles de leurs Perses, puisque nostre passion à vostre service céde aussi peu à leur affection envers leurs princes que vostre grandeur à celle de ces anciens Roys, vous suppliant de nous tenir tous jours pour vos plus fidèles et obéissants subjets et serviteurs. "

     Après cette harangue, le sieur Bailli offrit au Roi les clefs de la ville.

     Le roi les prit des mains du bailli et les remit au capitaine des gardes écossaises qui le jour même les renvoya au lieutenant général (Matrologe. Vol. 1er, f° 255).

     Enfin sa Majesté se leva, sortit du théâtre ; et, " montant sur un autre brave coursier magnifiquement enharnaché, que son écuyer lui avait fait tenir prêt, elle entra dans la ville par la porte Millet. "

     Au premier pont de la porte était dressé un portique sur lequel étaient inscrits deux vers latins tout à fait de circonstance :

     Nocte pluit tota ; veniunt spectacula loeta,
     Cum Jove divisum rex habet imperium
[336].

     Au second pont, sur le milieu du frontispice de la

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porte, on voyait un ange couvrant de ses ailes déployées l'écusson de France et la couronne royale.

     Ce qui signifiait que le royaume et la couronne de France avaient toujours étaient soutenus par la main de Dieu.

     A la droite de l'ange était représenté (en bosse) le Roy tenant dans la main droite une épée nue dont la pointe supportait deux couronues, et dans la main gauche deux tables de la loy avec cette inscription : Duas protegit unus.

     A sa gauche, on voyait la déesse Clémence portant un petit agneau et une branche de chêne avec cette inscription : Clementia victrix.

     Deux tableaux en plate peinture décoraient chaque côté du portique. L'un représentait le roy dénouant le noeud gordien avec ces mots :

     Vostre coutelas pouvait bien
     Couper les noeuds de ce lien,
     Qui retenait la destinée
     De notre bonheur enchaînée,
     Comme cil du Roy péléen
     L'entrelaz du noeud gordien.
     Mais, sire, par ceste clémence
     Qui s'unit à vostre vaillance,
     Vous avez, en le dénouant,
     Plus fait qu'Alexandre-le-Grand.

     L'autre représentait Hercule couvert d'une peau de lion, une massue dans la main, et foulant aux pieds le monstre Gérion.

     Au bas étaient écrits ces vers latins :

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     Contudit Alcides victricis robore clavae
     Gerionem oceana in magno tria regna tenentem,
     Alcidae nostro satis est prostrasse feroces
     Gerionas ; hoecque est clementia principe digna.

     Notons sur le même sujet ces vers français :

     Grand roy, ne parlons plus de nos vieilles douleurs,
     Gerion et ses chiens tu les as mis par terre,
     Mais garde toi d'un autre ayant des abaieurs,
     Et trois chefs et trois corps pour te faire la guerre.
     Avecques ta massue, ô Hercule tres fort,
     Ce monstre, qui gromelle armé de ses trois têtes,
     S'il branle, éprouvera du Centaure le sort,
     Qui gourmande importun de nos chefs les conquêtes.

     Après avoir traversé le second pont, le roi prit place sous un dais de velours bleu, parsemé de fleurs de lys d'or, et orné de franges et de fils d'or.

     Sur son passage tout le peuple criait : Vive le Roy !

     Les rues étaient tendues de tapisseries et le pavé entièrement couvert d'une épaisse couche de sablon, pour que les chevaux pûssent marcher plus commodément.

     Henri IV arrive devant l'Hôtel-de-Ville, qui était orné de peintures, de chapeaux de triomphe, d'armes et d'écussons.

     Sur la corniche était posé un grand tableau représentant la configuration du ciel le jour de l'entrée du roy, c'est-à-dire le soleil entrant au signe de la Balance et la lune apparaissant à l'horizon.

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     Le soleil, c'était le Roi, la Balance c'était la Reine, la lune c'était le Dauphin. Au haut du tableau, près du soleil qui cheminait sous la Balance était ce quatrain :

     Phoebus, tu ne tiens ta balance
     Chacun an seulement qu'un mois ;
     Mais Henry, soleil de France
     Toujours la tient d'un juste poids.

     Près du Dauphin ou plutôt de la lune on lisait : " Clarescit utroque ", et au dessous du tableau les vers suivants :

     Ainsy notre soleil courant en sa Balance,
     De rang faict son entrée en ses belles cités :
     Ainsy de son midy sur l'orizon de France,
     Il voit naistre un Dauphin en ses palais voûtés,
     Ainsi près son Phoebus nostre chaste Diane,
     Visitant ses sujets y prend ses passe-temps !
     Ainsy, belle lumière, honneur de la Toscane,
     Sur l'hiver tu fais naistre en nos coeurs un printemps.

     De chaque côté de ce tableau il y en avait deux autres de même grandeur.

     Sur l'un d'eux était peint le mont Etna " vomissant des flammes perpétuelles, encore que les neiges, pluyes, ventz et foudres y tombent incessamment et ce pour figurer l'ardeur du courage dont ceux de Caen ont esté toujours poussés au service du Roy malgré tous obstacles. "

     Il était accompagné de ces vers latins :

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     Ardet inextinctis ut fervens ignibus AEtna,
     Quos pluviae ventique truces magis ac magis augent :
     Sic Cadomus micat obsequio studiisque fideque
     In reges Gallos ; adversis nescia vinci.

     Sur l'autre était figurée une hermine entre un bourbier et un feu ardent, avec ces vers :

     Grand Roy, regarde Caen entre toutes les villes,
     Que les flots mutinés des tempêtes civilles
     N'ont peu aucunement ébranler ny brouiller :
     Elle courroit plus tost à sa prochaine ruine,
     Que te manquer de foy, ressemblant à l'hermine
     Qui court plus tost au feu que de se veoir souiller.

     La façade de l'Hôtel-de-Ville, de l'autre côté, était également décorée ; on y voyait Artaxercés en peinture, qui, échauffé et altéré, buvait de l'eau qu'un passant lui présentait dans ses deux mains.

     Le roi Henri se rendit ensuite à l'église Saint-Pierre ; sur le portail, il put voir encore des tableaux en plate peinture.

     A son entrée dans l'Eglise, l'official lui présenta la croix à baiser en lui adressant ces paroles ;

     " SIRE,

     Vous adorez la sainte Croix qui fut premièrement scandale et vergongne au peuple ; mais arrosée du précieux sang de Jésus-Christ est à présent le salut et l'honneur des siens. Les grands monarques du monde l'ont singulièrement revérée et

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le roi saint Loys vostre ayeul, en le faisant, mérita d'être canonisé. Plaise à Dieu, Sire, que, par vos armes victorieuses, nous la revoyons plantée en tout l'Univers, à la honte des mécréants et gloire de la Foy catholique apostolique et romaine que nous vous supplions avoir pour toujours recommandée avec les pasteurs de l'Eglise, qui, tous les jours, vont requérant sa clémence de continuer longuenent vostre bonheur. "

     Le roi alla s'agenouiller devant le grand autel sur un oratoire couvert d'un riche dais.

     Et on entonna le Te Deum" en excellente musique. "

     Après avoir rendu grâces à Dieu, Henri IV remonta à cheval pour entrer dans le château.

     Bientôt il y arriva ; les clefs lui furent présentées par le sieur de Crévecoeur.

     Cependant la reine s'avançait doucement vers la ville avec les seigneurs, dames et damoiselles de son train.

     Toutes les compagnies qui avaient salué le roy se transportèrent à sa rencontre.

     Elles se rangèrent sur son passage à l'entrée du faubourg de Vaucelles, et, dès que la reine eut pris place sur le théâtre, les harangues recommencèrent.

     On lui dit qu'elle était la fleur et parangon des princesses, qu'elle était la vertueuse mère de ce petit Hercule royal, vif image de leurs Majestés, que la reflection de ses graces était faite pour relever les courages jusqu'au zénith, qu'elle était une déesse, fille

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unique du ciel, et que le Dauphin était élevé par dessus l'essence des astres et des cieulx.

     La reine dut écouter toutes ces belles paroles très sérieusement : elle y répondit par la bouche de M. le chancelier.

     Elle se rendit ensuite à l'église Saint-Pierre où on lui fit encore un petit discours.

     Deux Echevins, le procureur syndic et le greffier de l'Hôtel-de-Ville portaient le dais sous lequel elle avait pris place.

     C'étaient :

     Robert Hébert ;

     Charles Toullier,

     Guillaume Bauches,

     Pierre Beaullart.

     Parmi les objets qui furent offerts à Henri IV et à la reine, il faut remarquer les toiles ouvrées de la famille Graindorge [337].

     Un Graindorge fut chargé de faire le présent de ville à la reine et au roi.

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     Ne connaissant pas les usages de la cour, il appela le roi : " Monsieur. " Le sergent de ville Londel, qui se trouvait après lui, lui marcha sur le pied pour l'avertir qu'il fallait dire ;" Sire. "

     Le tisserand lui dit alors d'un air peu intelligent : " Londel, pourquoi me piles-tu sur le pied ? "

     Ce qui fit rire le roi et toute sa cour.

     On ajoute que le roy admirant une pièce de toile en haute lice représentant des batailles, il répétait sans cesse à sa Majesté : " Ce sont mes oeuvres, sire Roy. " [338]

     On offrit encore au roy deux haquenées du prix de 300 écus et à la reine quatre fournitures de table de linge fin, plus un coffret avec 12 bourses, le tout d'une valeur de 600 écus.

     Le mardi 17, il y eut une collation chez Pierre Le Marchant, conseiller du roi, trésorier général des finances.

     Nous savons même que la reine, les dames et les damoiselles mangèrent des confitures, des dragées et des figures en sucre telles que des chariots à quatre roues traînés par divers animaux.

     Nous savons encore que ces chariots portaient eux aussi des inscriptions en vers, et que les tables étaient couvertes de linge fin très exquis.

     Alors que Henri IV était à Caen ou sur le chemin de Caen, on lui fit boire du vin d'Argences.

     M. de Bras parle de ce vin dans les termes suivants : " Les habitants ont ceste commodité des vignes

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d'Argences qui croissent à viron trois lieues de la ville, qui, si les vins en étaient aussi bons que les raisins en sont doux et délicats, il ne s'en trouverait de meilleur pour vins blancs ; mais on ne leur donne assez de temps pour meurir, et les pluyes d'octobre les suffoquent aucunes fois. "

     Le roi, en goûtant ce vin, fit la grimace et dit ces mots : huet ! huet !

     A partir de ce jour, racontent certains auteurs, lorsqu'on voulait qualifier un mauvais vin, on l'appelait vin huet.

     Pour eux, le mot huet est un terme interjectif échappé de la bouche de Henri IV pour exprimer le dégoût.

     Le mot huet a cette signification dans les contes d'Eutrapel où Noël du Fail dit : " S'ils ne s'enfuient appelèz-moi huet. "

     Bien que cette opinion prétende s'appuyer sur la tradition populaire, nous ne l'admettons pas pour cette simple raison, qu'il existait du vin Huet d'Argences avant la venue de Henri IV à Caen, comme nous l'apprend un document de 1579.

     Qu'est-ce donc que le vin huet ?

     " Le mot huet, dit Samuel Bochard, a été corrompu de l'anglais wite wine c'est-à-dire vin blanc ; les vignes d'Argences furent premièrement plantées par des anglais qui les avaient apportées de Guyenne et des autres lieux de la France. "

     Cette explication nous paraît bien savante pour être vraie.

     " Pour moi, dit Moisant de Brieux, j'estime qu'il a été ainsi nommé du nom de celui qui cultiva cette

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vigne et qui s'appelait Huet, diminutif de Hue, comme qui dirait petit Hue. "

     Dans les questions d'étymologie, souvent le bon sens est meilleur guide que la science.

     Evidemment Henri IV en disant huet ! huet ! avec un signe de dégoût se moquait encore plus de celui qui avait donné son nom au mauvais crû d'Argences que de son produit sans saveur.

     Quoiqu'il en soit, il est certain, il est historique, que Henri IV but du vin d'Argences, qu'il fit la grimace et qu'il dit comme pour l'accentuer : Huet ! huet !

     Le jeudi 18 septembre, le roi et la reine quittèrent Caen et prirent le chemin de Lisieux.

     En l'année 1608 les Jésuites vinrent s'établir à Caen ; mais ce ne fut pas sans difficulté.

     Les principaux habitants, en effet, ayant été convoqués pour une assemblée générale qui devait se tenir à l'Hôtel-de-Ville le 9 février pour statuer sur l'admission des Jésuites dans la ville, les partisans des Jésuites firent cette assemblée dès le 8 et n'y appelèrent que des amis. L'admission des Jésuites fut décidée ; mais on n'osa les faire venir.

     Plusieurs mois s'écoulèrent.

     Le 10 octobre, Henri IV écrivit aux Echevins pour leur annoncer l'arrivée de deux Jésuites et leur ordonner de les installer dans le palais de l'officialité de Caen.

     Le même jour, il écrivait également au maréchal de Fervaques pour qu'il employât tout son crédit à donner une heureuse issue à l'affaire des Jésuites.

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     " Mon cousin, disait-il, ayant su la continuation de votre bienveillance à l'endroit des Pères Jésuites, dont je vous sais très bon gré ; je vous dirai que j'ai jugé être à propos d'envoyer deux d'entr'eux pour terminer l'affaire du collège de ma ville de Caen.... et d'autant que votre faveur et protection y sera très utile, je vous prie de la leur continuer. "

     Le mois suivant (4 novembre) eut lieu dans la grande salle des procureurs du bailliage une convention générale.

     Tout d'abord, Ambroise Le Gauffre, official de Caen, protesta contre la prise de possession du palais de l'Officialité qui appartenait à l'évêque de Bayeux.

     " Les habitants tous d'un même avis, hormis 5 Ecclésiastiques, qui, sans convocation, de leur autorité privée ont prétendu adopter les Pères Jésuites en l'Université, le sieur d'Aubigny Novince et un nommé Bourdon seulement, ont uniformément dit :

     Que l'Assemblée faite contre les formes ordinaires en février dernier, de 25 à 30 personnes seulement la plupart du menu peuple, où les principaux officiers, nobles et notables bourgeois n'ont été convoqués ni appelés, est invalidée, ne pouvant si petit nombre obliger le corps entier des habitants composé de 40 à 50 personnes ;

     Que le corps de ville n'ayant aucuns biens patrimoniaux

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est destitué de tous moyens de contribuer en tout ou partie à cette dépense ;

     Que ceux de la Religion se soutiennent exempts de contribuer à cette charge, qui, par ce moyen demeurerait sur les catholiques seulement, bien que lesdits de la Religion fassent le tiers desdits habitants, fardeau si pesant qu'il serait du tout impossible auxdits catholiques d'y subvenir, étant la plupart destitués de commodités ; joint que telles pieuses fondations n'ont jamais été établies aux dépens du public, ains de leur volonté.

     Que la ville étant ornée d'une Université, composée de tous degrés ayant produit au public des personnes fort doctes, est très suffisante à l'instruction de la jeunesse, sans appeler les Pères Jésuites, qui peut être ne pourraient avoir de plus doctes et suffisants précepteurs en toutes langues que ceux de ladite Université.

     Que pour les prédications la Ville a occasion de s'en contenter, en ce que Mgr l'évêque de Bayeux qui les doit en l'Avent et Carême a toujours été soigneux d'envoyer des meilleurs prédicateurs de la France et pour le reste du cours l'année, elle a les religieux mendiants et les bons Pères Capucins qui y subviennent ;

     Que pour les confessions les catholiques ont leurs curés chargés de leurs âmes, ès quels ils ont recours en ce qui dépend de leurs consciences " [339]

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     Il fut décidé par acclamation que les Jésuites ne seraient pas admis dans la ville et qu'une députation composée de Messieurs de la Serre, avocat du roi, Jean Vaultier, échevin, et Michel Le Révérend, sieur de Bougy, serait envoyée vers le roi pour lui expliquer que la situation des esprits était bonne en ce moment dans la ville, que catholiques et protestants étaient dans les meilleurs termes et que le zèle des Pères pourrait compromettre ce bon accord [340].

     Henri IV n'écouta pas la supplique de la ville, et, le 6 décembre 1608, il faisait donation aux Jésuites du collège du Mont.

     Il ne tenait aucun compte de l'Assemblée du 4 novembre et ne considérait que celle du 8 juillet, malgré son irrégularité.

     Le lendemain (7 décembre) le Père Cotton, cherchant à consoler les Echevins de la décision royale, leur écrivait :

     " MESSIEURS,

     " Il est certain que l'entendement est le porte-flambeau de la volonté et que nous n'aimons que ce que nous estimons. Il est vrai aussi que l'intelligence a son fondement sur l'expérience ; d'où je tirerai avec votre permission deux conséquences : l'une, que notre société n'ayant eu encore le bien d'estre reconnue de vous, ce n'est merveille si aucuns l'ont appréhendée ;

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l'autre est qu'avec l'aide de Dieu, nous ayant essayés, vous en ferez le même jugement que tout le surplus, je ne dis pas du Royaume, mais de toute la Chrétienté.

     " Nous avons et aurons toujours autant de témoins oculaires que d'écoliers qui sont en France, plus de 89,000 sous notre discipline, tant de l'une que de l'autre Religion. Les Cannibales, les Margajats, Topinamboux, Fernambuques, Brasiliens, Antropophages, ceux de la Lune et l'autre Inde nous voyent parmi eux sans reproche par la grâce de Dieu jusqu'à maintenant. Plus raisonnables, nous pouvons espérer le même parmi ceux de notre langue et nation. Le Roy qui ne se trompe aisément en ses jugements l'a ainsi estimé et fait entendre à MM. vos Députés comme vous le verrez aussi par ses lettres patentes. Heureuse déception, quand elle redondera à la gloire de Dieu, au bien et de notre patrie et à votre service ! " [341]

     Les Jésuites avaient fait entendre au Roi :

     1° Que le collège du Mont lui appartenait ;

     2° Qu'ils étaient désirés par la majorité des habitants ;

     3° Que le collège était désert, tandis qu'il y avait alors plus de 800 écoliers ainsi que le sieur Colin l'attesta dans l'Assemblée du 4 novembre 1608.

     La ville de Caen dut accepter les Jésuites.

     " Il y a peu de villes, dit M. de Thou, dont l'attachement à Henri IV ait été aussi marqué qu'à Caen ;

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mais il n'en est pas moins vrai que l'établissement des Jésuites en cette ville est l'ouvrage de la surprise, de la fraude et de la violence. "

     Les suppots de l'Université perdirent les places qu'ils avaient dans ce collège ; le sieur Collin perdit sa charge de principal.

     Le collège du Mont fut adjugé aux Jésuites par le bailliage de Caen, le 3 janvier 1609 [342].

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     Voici, d'après un mémoire adressé au Maire et aux Echevins de la ville de Caen concernant le collège du Mont, l'état de ce collége au moment de sa suppression :

     1° Il jouissait d'une chaire de théologie scholastique fondée par le sieur Michel de Saint-Martin, moyennant 4,800 livres au denier quinze que les Jésuites obligèrent de remplacer par contrat du 16 mars 1662.

     Huet place-t-il la fondation de cette chaire en 1664 ?

     Les rédacteurs du mémoire soupçonnent que Huet, n'ayant écrit que sur les notes fournies par les jésuites, ils ont cherché à dérober l'époque de cette fondation parce qu'ils n'avaient peut-être pas remplacé ladite somme.

     Mais on rencontre tant d'hostilité, tant d'animosité contre les jésuites dans ce mémoire, que nous ne pouvons ajouter foi à cette version.

     Le père Coton surtout n'est pas ménagé. Après avoir reconnu en lui un ennemi aguerri, un habile politique ils le traitent de serpent qui rampe tout à la fois et qui fait retentir l'air de ses sifflements.

     2° Il y avait dans le collège une chaire de professeur de mathématiques qui appartenait autrefois à l'université et pour laquelle le roi payait tous les ans 800 livres.

     3° On y comptait encore sept professeurs de physique, de logique, de rhétorique et d'humanités, de troisième, de quatrième et de cinquième.

     4° Il y avait deux places de boursiers fondées par le sieur Duclos, lieutenant général de Saint-Lo.

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     5° Enfin les prieurés de Saint-Barbe en Auge et de la Cochère [343] avaient été affectés à ce collège, le premier par une bulle de Paul V du 29 novembre 1609, enregistrée à Rouen le 10 avril 1610, en conséquence du brevet du roi du 17 mars, et le second par une bulle de Urbain VIII du 11 novembre 1625, eu conséquence des lettres patentes de Louis XIII du 13 mai 1626.

     Les Jésuites de Caen percevaient encore le notariat de la ville pour leur mission du Canada ce qui leur rapportait au moins 6,000 livres de rente ; ils possédaient en outre une ferme qui valait 1500 livres à Lebizé où était située une fort jolie maison de campagne leur appartenant, des maisons dans la ville, un enclos appelé la Gloriette, rapportant environ 200 pistoles de rente. Enfin on prétendait que le collège des Jésuites de Caen jouissait de trente mille livres de rente environ.

     Le mémoire se termine par une série d'observations, dont l'ensemble est un projet de réorganisation complète du collège.

     Dans une de ces observations, on propose de remplacer la chaire de théologie par une chaire des Libertés de l'Eglise gallicane ;" car, y lisons-nous, une des sources de nos maux et des contestations malheureuses qui divisent aujourd'hui l'Etat et l'Eglise, vient de l'ignorance où est surtout le clergé de nos maximes et de nos libertés. "

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     Les protestants depuis l'année 1592 avaient été autorisés à s'établir dans le Bourg-l'abbé, auprès de la porte de Bayeux.

     Ils furent maintenus en posesssion de leur terrain par le maréchal de Fervaques, lieutenant du roi en Normandie, le président de Jambleville et le sieur de Heudeville, commissaires envoyés par le roi en Normandie, puis par divers arrêts du conseil.

     En 1609, ils voulurent construire un temple en cet endroit.

     Les catholiques s'y opposèrent " à cause de la trop grande proximité de la ville. "

     Le 18 avril, le maréchal de Fervaques convoqua une commission composée du bailli de Caen et de son lieutenant, du marquis de Beuvron, des sieurs de Répichon, des Yfs, Malherbe, Huet, trésorier provincial de l'extraordinaire des guerres, députés par les habitants catholiques de la ville, et des sieurs de Bléville, de Lagny, Maizel, de la Corderie. de Montbernard, et de Bougy, députés par ceux de la Religion prétendue réformée, pour statuer sur la demande de ces derniers.

     Il fut décidé qu'un temple serait construit dans un jardin sis au faubourg du bourg l'abbé, rue de Bretagne, nommé le Jardin du Moulin, contenant une acre ou 5 vergées " ledit jardin étant dedans et parmi les maisons dudit faubourg comme étant le plus propre et le plus commod