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SALLE DES GARDES. - BELLE-CHAISEAprès avoir pénétré dans la Barbacane protégeant la première porte et gravi l'entrée de l'Abbaye - fig. 19 - par l'escalier fortifié sous le Châtelet, - point important dont nous parlerons plus loin, - on entre dans la Salle des Gardes, au niveau de laquelle a été tracé le plan de la première zone fig. 20. Cette Salle des Gardes fait partie du Bâtiment dit Belle-chaise, construit par Richard Tustin, vers 1250 ; à cette époque, l'entrée de l'Abbaye se trouvait sur la face nord de ce bâtiment dans laquelle s'ouvre une magnifique porte qu'on doit tout au moins regarder avant d'en franchir le seuil. Elle était fermée par deux vantaux, intérieur et extérieur ; de ce dernier on voit encore, scellés sur les pieds-droits latéraux, les colliers de fer embrassant les montants avec lesquels les vantaux pivotaient en s'ouvrant extérieurement. C'était dans la Salle des Gardes que les arrivants devaient déposer leurs armes avant d'entrer dans les bâtiments du monastère, à moins d'en être dispensés par la permission spéciale du Prieur de l'Abbaye. Dans les premières années du XVe siècle, Pierre Le Roy perça une porte et une poterne dans la face nord sur la cour de la Merveille, nouvelle entrée du bâtiment qu'il commença en reliant la Merveille au Châtelet ; il construisit aussi la grande cheminée en face de la porte d'entrée. La Salle des Gardes est voûtée et son architecture, simple et sévère, est conforme à sa destination. Elle est éclairée à l'est par une fenêtre surmontée d'un oculus ; dans la deuxième travée au sud, une petite porte s'ouvre sur un escalier, pratiqué dans l'épaisseur du mur, qui monte à l'un des étages de la Tour Perrine, à la chambre des Portiers et par des détours à la grande salle au-dessus. Dans la troisième travée au sud se trouve le passage oblique conduisant par des emmarchements à la cour de l'Église - voir le plan fig. 20. BATIMENTS ABBATIAUXLa cour de l'Église est formée : à droite par les superbes soubassements du choeur rebâti dans la seconde moitié du XVe siècle par Guillaume d'Estouteville, puis par les murs du transsept de l'Église romane et des constructions moins anciennes ; à gauche par les Bâtiments abbatiaux, commencés par Richard Tustin, vers 1250 ; ils furent continués, au XIVe siècle, par Nicolas le Vitrier et Geoffroy de Servon. Les logements de l'Abbaye s'étendaient alors au sud de l'Église jusqu'à la hauteur de la face ouest du transsept sud et se composaient de plusieurs bâtiments dont un surtout, le Logis abbatial, a un très grand aspect. Pierre Le Roy les acheva vers la fin du XIVe siècle.
[p. 59] A l'angle nord-ouest du Logis abbatial, sur la cour de l'Église, on voit les restes de la voûte d'un pont et la rainure de sa herse ; ce pont reliait le Logis aux chapelles basses du choeur de l'Église romane ; il fut ruiné en même temps que le choeur roman, en 1421. Un nouveau pont, dont le parapet crénelé est supporté par des mâchicoulis richement moulurés, a été construit plus bas dans la même cour par le Cardinal d'Estouteville en même temps que le nouveau choeur commencé en 1450. Ce passage aérien, à niveau des chapelles de l'Église basse et de l'un des étages du Logis abbatial, met en communication, par l'Église basse, les Bâtiments au sud avec ceux de la Merveille au nord ; c'est à ce niveau que le plan de la deuxième zone a été tracé - fig. 21. Nous donnons une vue perspective de pont fortifié, prise de la porte sud de la Salle des Gardes - fig. 23. Dans les premières années du XVIe siècle, Guillaume de Lamps, Abbé du Mont, fit faire, entre autres travaux, le bâtiment joignant le transsept sud et longeant le collatéral sud de la nef. Il fit abattre les degrés par lesquels on montait depuis la Salle des Gardes jusque dans l'Église, et il fit faire le grand degré qui existe aujourd'hui ainsi que la plate-forme dite " du Saut-Gaultier " qui la termine et sur laquelle s'ouvre le Portail sud de l'Église. Cet Abbé fit également établir le pont en bois, [p. 60] aujourd'hui vermoulu, qui fait communiquer l'Église haute avec les Bâtiments abbatiaux. La construction du bâtiment, joignant le collatéral sud de l'Église et le transsept, ainsi que celle du grand degré, a profondément modifié cette partie de l'Abbaye. Jusqu'à la fin du XVe siècle le degré montait de la cour de l'Église à la porte latérale sud. Il établissait les communications nécessaires entre l'Église haute et les substructions de l'ouest, dans lesquelles se trouvait le Charnier, ou cimetière des Religieux, précédé de la Chapelle mortuaire, dite des Trente-Cierges - sous le Saut-Gaultier, là où est aujourd'hui la grande roue - dont l'entrée était à l'est, au pied des bas-côtés sud de l'Église. Des vestiges des dispositions anciennes, avant la construction du grand degré actuel, existent encore dans quelques parties des souterrains au midi. Depuis le commencement du XVIe siècle jusqu'à nos jours, et après les incendies de 1564 et de 1594 qui causèrent de si grands dommages, les Logis de l'Abbaye ont subi des modifications importantes, particulièrement en ce qui concerne leurs couronnements et leurs toitures, ce dont on peut se rendre compte en comparant les figures 4 et 5. ÉGLISEAprès avoir gravi le grand degré aboutissant à la plate-forme du Saut-Gaultier et admiré la belle vue dont on jouit à cette hauteur, on pénètre dans la Basilique par le Portail latéral ouvert au XIIIe siècle dans le collatéral sud de l'Église romane. Avant de visiter l'Église haute, il faut voir d'abord la grande plate-forme de l'ouest d'où l'on aperçoit la haute mer formant l'horizon d'un splendide panorama, puis les substructions considérables qui sont les soubassements de l'Église et des Bâtiments du nord, de l'ouest et du sud, et qui donnent une idée des difficultés énormes que les premiers constructeurs ont dû vaincre pour réaliser leurs conceptions monumentales. Ainsi que nous l'avons vu dans la Notice historique, l'Église fut commencée en 1020 par Hildebert II, VIe Abbé régulier du Mont de 1017 à 1023, que Richard II chargea du détail des travaux. C'est à cet Abbé qu'on doit attribuer les substructions de l'Église romane qui, principalement du côté occidental, ont des proportions gigantesques. Cette partie du Mont est des plus intéressante à étudier ; elle démontre la grandeur et la hardiesse de l'oeuvre de l'Architecte Hildebert. Au lieu de saper la crète de la montagne et surtout pour ne rien
enlever à la majesté du piédestal, il forma un vaste plateau, dont le centre affleure le point culminant du rocher, dont les côtés reposent sur des murs et des piles reliés par des voûtes et forment un soubassement d'une solidité parfaite. La coupe transversale, figure 24, montre les constructions romanes entourées des bâtiments qui se sont successivement groupés autour d'elle, à différentes époques. Elle fait voir, sous les transsepts nord et sud, les cryptes ou chapelles basses, qui n'ont pas été creusées dans le roc, comme on l'a dit, mais qui ont été ménagées et bâties dans l'espace existant entre la déclivité de la montagne et le plateau construit par Hildebert. La coupe longitudinale, figure 25, indique les soubassements de l'ouest cités plus haut et ceux de l'est. Les substructions romanes de l'est ont disparu et ont été recouvertes par celles du XVe siècle, lors de la reconstruction du choeur agrandi. SUBSTRUCTIONSSortant de la nef romane par une petite porte au nord et descendant un certain nombre de marches, on arrive dans les bâtiments abbatiaux primitifs qui, à la fin du XIe siècle, s'étendaient au nord de l'Église. On pourra voir successivement l'ancien Cloître ou Promenoir des moines bâti par Roger II, dans les premières années du XIIe siècle et, à l'extrémité ouest, l'un des étages
des constructions de Robert de Torigni ; puis, en descendant et s'arrêtant à mi-hauteur, l'ancien Charnier ou cimetière des Religieux, la chapelle Saint-Étienne communiquant
actuellement, par une brèche, avec l'ancienne chapelle des Trente-Cierges - sous le Saut-Gaultier - où est installée la grande roue servant à monter les provisions ; ensuite reprenant l'escalier qu'on a quitté, arriver dans la galerie de l'Aquilon, - au-dessous du Promenoir, - continuer à descendre pour voir les souterrains, les prisons et cachots de l'Abbaye, les ruines de l'Hôtellerie bâtie, ainsi que les Bâtiments à l'ouest, en avant des constructions romanes, par Robert de Torigni. Ce point de l'Abbaye est très curieux. La figure 28 donne le plan
des soubassements - les teintes noires indiquent les parties romanes et les hachures grises, les Bâtiments de Robert de Torigni. - En A se trouve le souterrain de l'Hôtellerie où l'on voit, à l'est, en A, l'amorce du plan incliné descendant le long du rocher jusqu'aux magasins de l'Abbaye ; en B' et B' les cachots appelés les Deux-Jumeaux ; en C un passage conduisant de l'Hôtellerie au cachot B et à l'escalier C' ; en C' l'escalier montant aux prisons au-dessus ; en D les passages communiquant
[p. 69] aux cachots, aux prisons au-dessus et à peu près à niveau, à la galerie de l'Aquilon E ; en F le contrefort bâti en 1618, et en G celui qui a été construit en 1873. Le plan, figure 29, donne les détails des mêmes constructions au-dessus et au niveau de l'ancien Cloître ou Promenoir : en A l'infirmerie ; en B ses dépendances ; en C le passage réunissant les services ; en D les communications entre l'infirmerie et les bâtiments réguliers de l'Abbaye ; en E le Promenoir ; en F la chapelle Saint-Étienne (XIIIe siècle) ; en G le charnier ou cimetière des Religieux ; en H l'escalier conduisant à l'Église haute ; en I la Citerne ; en J le contrefort de 1618 et en K celui de 1873. La figure 30 montre la coupe transversale des Constructions romanes ; les parties hachées obliquement indiquent les constructions ajoutées par Robert de Torigni ; en A se trouve le tombeau de ce célèbre Abbé, et en B celui de son successeur Dom Martin, découverts en 1875, sous la grande Plate-forme de l'ouest, à la base des tours bâties de 1180 à 1185, en avant du Portail roman. Enfin, en remontant directement les escaliers qu'on a descendus, on se retrouvera dans l'Église romane qui fut, comme nous l'avons déjà dit, commencée en 1020 et achevée en 1135, par Bernard du Bec, XIIIe Abbé du Mont de 1131 à 1149.
Ce vaste édifice, élevé en l'honneur de saint Michel et de son culte séculaire, sur le plateau artificiel construit ou commencé par Hildebert, avait la forme d'une croix latine, figurée par la Nef composée de sept travées, par les deux Transsepts et enfin par le Choeur. Il subsiste de l'Église romane : quatre travées de la nef ; les piliers et les arcs triomphaux qui supportaient le clocher roman, ou du moins celui que Bernard du Bec éleva dans la première moitié du XIIe siècle ; les deux transsepts, les deux chapelles semi-circulaires pratiquées dans les faces est des transsepts, et enfin les amorces du choeur ruiné en 1421. NEFLa Nef de l'Eglise se composait, comme nous l'avons vu, de sept travées, dont les trois premières ont été détruites en 1776. Après sa mutilation la Nef fut fermée, en 1780, par une façade construite selon la mode de ce temps dans le style dit des Jésuites dont l'architecture hybride fait d'autant plus regretter la suppression de la nef et du portail ancien. Le portail ancien était précédé d'un parvis établi sur les substructions romanes. Les travaux de restauration, entrepris depuis 1873 par les soins de la Commission des Monuments historiques, ont nécessité, en 1875, des fouilles sous le dallage de la grande plate-forme de l'ouest, lesquelles ont fait découvrir les fondations des trois premières travées. Le plan - fig. 31 - constate ces découvertes ; il indique également les constructions faites en avant du portail roman par Robert de Torigni, le tombeau de cet abbé et celui de son successeur D. Martin. Ces vestiges ont
[p. 73] été recouverts - après les travaux utiles de préservation - par le dallage formant le sol de la grande plate-forme.
Le vaisseau antérieur de l'Église est formé de trois parties, c'est-à-dire d'une grande nef et de deux collatéraux, relativement étroits. Ainsi que la plupart des églises construites au commencement du XIe siècle, notamment en Normandie, la nef centrale était couverte par une charpente apparente. La voûte actuelle, qui paraît être en pierre, est réellement en bois et en plâtras ; elle a été faite depuis l'incendie de 1834. Les bas côtés seuls sont voûtés par des arcs doubleaux, latéraux et transversaux, dont les intervalles sont remplis par des voûtes d'arêtes. Les piles carrées sont cantonnées de colonnes engagées au tiers de leur diamètre, comme l'indique le plan fig. 32.
Les colonnes, placées du côté de la grande nef, s'élèvent jusqu'à la corniche supérieure et, couronnées des chapiteaux, supportaient les fermes de la charpente apparente. Les trois autres colonnes surmontées de chapiteaux reçoivent les arcs doubleaux du mur latéral [p. 75] et ceux du bas côté qui relient longitudinalement les piles entre elles et, transversalement, celles-ci aux murs extérieurs. Les figures 33 et 34 donnent la coupe transversale et longitudinale d'une travée de la nef suivant les lignes AB et CD du plan fig. 32. Les lignes pointillées déterminent la forme de la pseudo-voûte moderne. Les fouilles, pratiquées en 1875 à l'entrée actuelle de la nef, ont fait découvrir dans le bas côté nord - en M du plan fig. 31 - les passages et les ruines de l'escalier descendant de la nef au charnier ou cimetière des religieux. Un passage et un escalier existent également au sud, longeant la chapelle Saint-Étienne - en J et en Z du plan fig. 21. Ces communications ont été interceptées par la construction de la façade en 1780. A l'intersection de la nef et des transsepts s'élèvent les piliers triomphaux construits en 1058, qui soutenaient le clocher, réédifié plusieurs fois, complètement détruit à la fin du XVIe siècle et remplacé, malheureusement, en 1602 par le massif pavillon carré qui existe encore aujourd'hui et qui écrase les quatre piliers ; de ceux-ci deux sont restés à peu près d'aplomb, ainsi que les arcs doubleaux qui les relient ; mais les deux piliers joignant le choeur ont beaucoup souffert de l'écroulement de 1421. Ils sont disloqués, déversés, lézardés et n'ont pu être maintenus que par la construction du choeur au XVe siècle, dont les arcs de la première travée
sont venus les arc-bouter. Les arcs du transsept sud et de la nef ouest, calcinés par l'incendie de 1834, ont été replâtrés mais non restaurés ; ils sont dans un état effrayant de dislocation, surtout celui du sud, et ils ont dû être étayés d'urgence, en janvier 1883, afin d'éviter un écroulement menaçant. CHOEURLe Choeur roman a complètement disparu, et il ne nous est resté aucun vestige de sa forme originelle. Il devait être, comme nous l'avons vu dans la notice historique, semblable ou tout au moins rappeler celui de l'Église de Cerisy-la-Forêt, dont l'abside existe encore. Le Choeur actuel s'éleva de 1450 à 1521 sur l'emplacement agrandi du Choeur roman, écroulé en 1421. Bien qu'il soit bâti tout en granit fort dur, ainsi que les autres monuments du Mont, il est très délicatement ouvragé et il présente un très bel exemple des édifices construits pendant les derniers temps de l'architecture ogivale. Il paraît évident que l'on voulait, au XVe siècle, rebâtir entièrement l'Église, selon la même ordonnée que le Choeur nouveau ; ce projet a reçu un commencement d'exécution, et les intentions des constructeurs de 1450 sont nettement accusées. Cette préméditation est très marquée dans l'ensemble des constructions et notamment dans les angles formés par le Choeur et les transsepts. Sur ces points, les arcs-boutants soutenant
réellement la poussée des voûtes du Choeur s'entrecroisent avec ceux des transsepts projetés ; ces derniers arcs-boutants, sans raison d'être et sans effet actuellement - en A du plan fig. 35 - n'ont été partiellement bâtis et [p. 80] amorcés qu'en prévision de la reconstruction ultérieure des transsepts, suivant le plan nouveau. On peut se rendre compte de ces dispositions en faisant le tour du Choeur sur les terrasses des chapelles absidales auxquelles on parvient par l'escalier pratiqué dans l'épaisseur d'un contrefort au sud et dont l'entrée se trouve dans la troisième chapelle rayonnante au sud. La disposition de ce triforium est très ingénieuse ; la galerie extérieure contourne les points d'appui sur lesquels il est encorbellé, afin de leur laisser toute la force nécessaire, plan fig. 35, en formant à la base des grandes fenêtres et des contreforts un arrangement architectural d'un très heureux effet. Le Choeur se compose d'une nef centrale, terminée à l'est par un abside à pans coupés, enveloppée d'un bas côté autour duquel s'étendent et rayonnent les chapelles latérales et absidales - voir le plan, fig. 22. - Les chapelles du côté nord sont plus-étroites que celles du côté sud et de formes différentes à celles-ci ; cette différence, voulue par l'architecte, s'explique par la proximité des bâtiments de la Merveille, qui auraient été entamés par le collatéral nord si cette partie de l'Église eût été absolument semblable à celle du sud. La construction du Choeur est très remarquable ; la conception est grande et l'exécution est un véritable chef-d'oeuvre du genre. La précision et la régularité des détails démontrent qu'une science et une habileté consommées ont présidé aux opérations géométriques de sa plantation ; la perfection de la taille de granit, la netteté des moulures les plus compliquées et des sculptures les plus finies indiquent avec quel art et quels soins tous ces ouvrages ont été faits. Après avoir vu la nef et le choeur, on pourra faire une ascension intéressante. En prenant l'escalier, dont il est question plus haut, dans la troisième chapelle rayonnante au sud, on arrivera aux galeries du triforium, puis en remontant, à l'emmarchement pratiqué sur le rampant d'un arc-boutant et dit : Escalier de dentelle, aboutissant à la balustrade supérieure du comble d'où la vue embrasse un panorama immense. Il faut ensuite descendre par le même chemin jusqu'au pied de l'escalier qu'on aura pris dans la troisième chapelle et qui a son point de départ dans l'Église basse. ÉGLISE BASSE DITE CRYPTE DES GROS PILIERSLa différence de niveau entre l'Église haute et le sol extérieur a nécessité la construction de soubassements considérables ; ils ont formé l'Église basse, dite Crypte des Gros-Piliers, qui reproduit avec une robuste simplicité les dispositions du Choeur, sauf en ce qui concerne les chapelles latérales de la première travée, que le rocher ne permettait pas d'établir, et celles de la seconde travée
[p. 83] qui sont remplacées par des citernes ménagées lors de la construction dans la hauteur des substructions. Le plan fig. 16 indique ces dispositions en Y ; la citerne du sud comprend deux travées et celle du nord une seule. Les piliers, ronds et trapus, sans chapiteaux, reçoivent en pénétrations encorbellées les retombées de la voûte et servent de base solide aux piles du choeur de l'Église haute. Un pont fortifié, jadis crénelé, et qui est encore muni de ses mâchicoulis, franchit la cour de l'Église et met l'Église basse en communication avec le Logis abbatial au sud et la Merveille au nord. La visite faite de l'Église basse, on devra sortir au nord par la porte latérale s'ouvrant sur une cour étroite à l'extrémité de laquelle se trouve, vers l'est, une terrasse d'où l'on peut admirer l'abside de l'Église et la face sud de la Merveille ; puis on prendra l'escalier contournant cette terrasse - en R du plan de la 2e zone fig. 21 - et qui aboutit, à niveau de la Salle des Gardes, dans la cour de la Merveille, en I du plan fig. 20, 1re zone. MERVEILLENota. - Afin de conserver un souvenir exact de la Merveille, il est nécessaire de visiter les deux bâtiments juxtaposés dont elle se compose dans l'ordre suivant : de la Cour de la Merveille - en I, fig. 20, - entrer par le Porche et la Porte qui s'ouvre au pied de la Tour des Corbins - en K', fig. 21 ; - voir l'Aumônerie et le Cellier ; monter l'Escalier ménagé dans l'épaisseur des murs, dans l'Angle sud-ouest du Cellier, et qui aboutit au premier étage ; voir la Salle des Chevaliers, le Réfectoire ; prendre la galerie latérale de la Salle des Chevaliers, qui conduit par des détours et des escaliers arrivant au Cloître et au Dortoir qui forment le deuxième étage. Les constructions gigantesques qui s'élèvent au nord de l'Église furent appelées dès leur origine : La Merveille. Cette immense construction, le plus bel exemple que nous possédions de l'architecture religieuse et militaire du moyen âge, se compose de trois étages : celui inférieur comprenant l'Aumônerie et le Cellier ; celui intermédiaire, le Réfectoire et la Salle des Chevaliers ; celui supérieur, le Réfectoire et le Cloître. Il faut remarquer qu'elle est formée de deux bâtiments juxtaposés et réunis, orientés de l'est à l'ouest et contenant en hauteur :
[p. 85] celui de l'est, l'Aumônerie, le Réfectoire et le Dortoir ; le bâtiment de l'ouest contient, en hauteur, le Cellier, la Salle des Chevaliers et le Cloître. La Merveille date des premières années du XIIIe siècle. Elle fut commencée vers 1203 et achevée en 1228. Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent élevés d'un jet hardi, sur un plan savamment et puissamment conçu. Il faut rendre hommage à cette oeuvre grandiose et l'admirer en songeant aux efforts énormes qu'il a fallu pour la réaliser aussi rapidement, c'est-à-dire en vingt-cinq ans, sur le flanc d'un rocher escarpé, séparé du continent par une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant les difficultés du transport des matériaux qui provenaient des carrières de la côte, d'où les moines tiraient le granit nécessaire à leurs travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du reste, était extraite de la base du rocher même ; mais si la traversée de la grève était évitée, il existait néanmoins de grands obstacles pour les mettre en oeuvre après les avoir montés au pied de la Merveille, dont la base est à plus de 50 mètres au-dessus du niveau moyen de la mer. Bien que des différences se remarquent dans la forme des contreforts extérieurs, différences résultant des dispositions intérieures des salles, il n'en est pas moins certain que les deux bâtiments composant la Merveille ont été combinés et construits en même temps. Il suffit,
pour en être convaincu, d'étudier sur les plans, les coupes et les façades, leurs dispositions générales, surtout l'arrangement particulier de l'escalier ménagé dans l'épaisseur du contrefort au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par une tourelle octogonale ; cet escalier prend naissance dans l'Aumônerie, aboutit au Dortoir et au crénelage au-dessus. Ceci dit, et la position des bâtiments étant déterminée, nous reprenons leur description, non dans l'ordre où ils ont été bâtis, mais dans celui que nous avons indiqué plus haut (Merveille - nota), afin de faciliter la visite des salles de la Merveille. AUMÔNERIEL'Aumônerie, ou Salle des Aumônes, est composée de deux nefs. Les voûtes d'arêtes, de forme ogivale, reposent sur une épine de fortes colonnes trapues dont la base et les chapiteaux sont carrés. Elle est éclairée par huit fenêtres étroites à voussures profondes, percées entre les contreforts, deux à l'est et six au nord ; elles sont largement évasées à l'intérieur de la salle et munies de bancs en pierre dans l'ébrasement. La porte d'entrée s'ouvre au sud sur la Cour de la Merveille. Sous le porche qui la précède se trouve le départ de l'Escalier contenu dans la Tour, dite des [p. 89] Corbins, en K' du plan fig. 21. Cet escalier, d'une grande simplicité, mais dont la construction est remarquable, aboutit au Dortoir et au chemin de ronde supérieur sud à la base du comble, après avoir donné accès, à mi-hauteur, au crénelage du Châtelet et à la courtine qui le relie à la Merveille. Pendant le cours des études faites en 1872, par ordre de M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, nous avons découvert, près de la porte d'entrée du sud, les débris d'un fourneau et, au milieu des débris d'argile calcinée, quelques morceaux d'une coulée de métal blanc couvert d'oxyde vert, indiquant un alliage où le cuivre existe en assez grande quantité. Ce sont peut-être les vestiges des cloches fondues dans l'Abbaye ou du métal préparé pour la fabrication des monnaies obsidionales que les Abbés du Mont furent autorisés à émettre sous le règne de Charles VII, pendant les longues guerres contre les Anglais. A l'extrémité de l'Aumônerie, vers l'ouest, une porte la fait communiquer avec le Cellier ; cette baie à double feuillure présente une disposition particulière permettant de la clore par deux vantaux - l'un en avant de l'autre - qui, vers l'Aumônerie, étaient maintenus fortement fermés chacun par une traverse engagée d'un côté dans une mortaise pratiquée sur un des pieds-droits et de l'autre dans la muraille où, au moment de l'ouverture des vantaux, elle était logée, de toute la largeur de la porte, dans une ouverture carrée ménagée à cet effet. A droite de la double porte se trouve l'entrée de l'Escalier établi au point de jonction des deux bâtiments est et ouest ; il conduit au Dortoir et au-dessus au crénelage du nord. A gauche, une autre porte donne accès à un conduit circulaire vertical qui met en communication l'Aumônerie avec le Dortoir et qui servait au montage de l'eau nécessaire aux moines pour les services du Dortoir, du Vestiaire au sud et du Lavatorium établi dans la galerie sud du Cloître. CELLIERLe Cellier est formé de trois nefs dont les voûtes d'arêtes, ogivales et très aiguës dans les deux nefs latérales, reposent sur des piles carrées supportant les colonnes de la Salle des Chevaliers au-dessus. Il est éclairé par cinq étroites fenêtres en ogive percées entre les contreforts. Vers l'ouest, une grande porte s'ouvre sur les terrasses et jardins en contre-bas. Elle devait établir la communication entre le Cellier et la Salle, bâtie et détruite, ou simplement amorcée par Richard Tristan, dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Dans la deuxième travée du nord, vers l'ouest et sous une des fenêtres, il a été ménagé une porte basse qui s'ouvrait sur un pont-levis établi entre les deux contreforts - voir la coupe fig. 39 - et dont on voit encore l'arc qui le soutenait lorsqu'il était baissé. Ce pont-levis, disposé en saillie sur la face du mur de façon à échapper le talus de la base, servait à monter, au moyen d'une roue placée à l'intérieur du Cellier, l'eau provenant de la fontaine Saint-Aubert, située au bas du rocher, et qu'on emmagasinait dans le Cellier pour les besoins de l'Abbaye. Le Cellier a été appelé Montgommerie ou Montgommery depuis la tentative infructueuse faite par ce partisan, en 1591, pour s'emparer par surprise du Mont Saint-Michel. Nous trouvons dans un des manuscrits de Dom Jean Huynes de curieux détails sur les tentatives faites par les Huguenots, pendant les guerres de la Ligue, pour s'emparer de l'Abbaye ; nous reproduisons de ces faits de guerre un des épisodes les plus intéressants et qui concerne le Cellier : " Le gouverneur de Vicques estant mort, le sieur de Boissuzé fut instalé en sa place et, l'an 1591, attrapa les ennemys dans le piège qu'ils avoyent dressé pour le perdre selon que s'ensuit. Les Huguenots, tenant une grande partie de cette province de Normandie sous leur puissance et particulièrement les villes et chasteaux des environs de ce Mont, dressoient tous les jours des embusches pour envahir ce sainct lieu..... Il arriva un [p. 92] jour entre autres qu'ils prirent un des soldats et luy ayant desjà mis la corde au col, luy dirent que s'il vouloit sauver sa vie qu'il promît de leur livrer cette abbaye et que de plus ils lui donneraient une bonne somme de deniers. Cet homme, bien content de ne finir si tost ses jours et alléché de l'argent qu'ils luy promettoient, dit qu'il le feroit et convint avec eux des moyens de mettre cette promesse à exécution, qui furent que le soldat reviendroit en ce Mont, espieroit, sans faire semblant de rien, la commodité de les introduire secrettement en cette Abbaye et leur assigneroit le jour qu'il jugeroit plus commode pour cet effect. Le soldat leur ayant promis de n'y manquer, ils luy donnèrent cent escus et, bien résolu de jouer son coup, revint où il fut receu du Capitaine de Mont et des soldats sans aucun soupçon, puis se mit en devoir d'exécuter sa promesse. Pour donc la mettre à chef il advertit quelques jours après ces Huguenots de venir le vingt neufiesme de septembre, à huict heures du soir, jour de Dimanche et de la dédicace des églises Sainct-Michel, qu'ils montassent le long des degrez de la fontayne Sainct-Aubert ; qu'estant là au pied de l'édifice il se trouveroit en la plus basse sale de dessous le cloistre, où, se mettant dans la roue [7], il en esleveroit quelques-uns des leurs qui par après luy ayderoient en grand silence à monter les autres. Ainsy [p. 93] par cet artifice, ce Mont estoit vendu ; mais ce soldat, considérant le mal dont il alloit estre cause, fut marry de sa lascheté et advertit le Capitaine de tout ce qui se passoit. Iceluy lui pardonna et se résolut avec tous ses soldats et autres aydes de passer tous ces ennemys par le fil de l'espée. Quant à eux, ne sçachant le changement de volonté de cet homme et se réjouissant de ce que le temps sembloit favoriser leur dessein, tant l'air estant ce jour remply d'espaisses vapeurs ; comme nous voyons arriver souvent, qui empeschoit qu'on les pût veoir venants de Courteil jusques sur ce rocher, ne manquèrent de se trouver au lieu assigné à l'heure prescrite. Alors le soldat faisant semblant qu'il estoit encore pour eux, se mit dans la roue et commença de les enlever l'un après l'autre, puis deux soldats de cette place les recevoient à bras ouverts, les conduisoient jusques en la salle qui est dessous le réfectoire, où ils leur faisoient boire plein un verre de vin pour leur donner bon courage, mais les menoient par après dans le corps de garde et ils les transperçoient à jour, se comportants ainsy consécutivement envers tous. Sourdeval, Montgomery et Chaseguey, conducteurs de cette canaille, s'esmerveilloient de ce qu'ils n'entendoient aucun tumulte, y en ayant desjà tant de montez, demandoient impatiemment qu'on leur jettast un Religieux par les fenestres afin de connoistre par ce signe si tout allait bien pour eux, ce qui poussa les soldats [p. 94] de ceans, desjà tout acharnez, de tuer un prisonnier de guerre qu'ils avoient depuis quelques jours, lequel ils revestirent d'un habit de Religieux, puis lui firent une couronne et le jettèrent à ces ennemys. Mais, entrant en soubçon si c'estoit un Religieux, Montgomery, voulant sçavoir la vérité, donna le mot du guet à un de ses plus fidelles soldats et le fit monter devant luy ; estant monté en haut et ne voyant personne des siens il ne manqua de s'escrier : trahison ! trahison ! et de ce cry les ennemys prenant l'espouvante descendirent au plus fort du rocher, se sauvèrent le mieux qu'ils purent, laissant 98 soldats de leur compagnie, lesquels on enterra dans les grèves...... " A droite de la porte ouest, l'escalier pratiqué dans l'épaisseur des contreforts conduit à la Salle des Chevaliers au-dessus. SALLE DES CHEVALIERSLa Salle, dite des Chevaliers, - en L du plan, figure 21 - fut commencée en 1215 par Raoul des Isles, mort en 1218. Thomas des Chambres qui lui succéda, la termina vers 1220. Elle ne prit le nom de Salle des Chevaliers qu'après l'institution de l'Ordre de Saint-Michel, fondé par Louis XI en 1469 ; c'était auparavant la Salle des assemblées générales ou celle du Chapitre de l'Abbaye. [p. 95] Les dispositions générales de la Salle des Chevaliers indiquent d'ailleurs qu'elle était destinée à des réunions nombreuses ; ce qui le prouve, ce sont, indépendamment de ses vastes proportions, les trois latrines établies spécialement et uniquement pour le service de cette Salle ; deux sont placées au nord et en dehors, entre les contreforts reliés par des arcs. Elles sont précédées chacune d'un petit retrait, communiquant avec la Salle, éclairé par deux rangées de fines arcatures trilobées. - Voir la figure 37, facade nord de la Merveille. - Une troisième latrine qui n'est autre que celle des anciens Bâtiments abbatiaux du XIe siècle et qui a été utilisée par les constructeurs du XIIIe siècle, se trouve dans l'angle sud-ouest. On y accède par une petite porte en pan coupé et un passage ménagé dans l'épaisseur du mur ouest. La Salle des Chevaliers est formée de quatre nefs d'inégales largeurs ; les deux premières rangées de colonnes, vers le nord, reposent sur les piles du Cellier, la troisième rangée est fondée sur le rocher. Les voûtes, composées d'arcs doubleaux, d'arcs ogives, ornés à leur point de rencontre d'une clef sculptée, retombent sur des colonnes rondes à bases octogonales très finement taillées ; les chapiteaux, très richement et très vigoureusement sculptés, sont surmontés, comme ceux du Réfectoire, de tailloirs circulaires à profils hauts profondément refouillés, qui ont tous les caractères particuliers des édifices normands du XIIIe siècle. Deux grandes cheminées existent sur le mur de face nord ; leurs larges manteaux pyramidaux montent jusqu'à la voûte où leurs sommets sont très heureusement
[p. 97] mariés avec elle. Les conduits de ces cheminées s'élèvent au dehors, sur une série d'encorbellements ingénieusement combinés avec les contreforts dont ils surmontent les amortissements, et leurs souches couronnent le mur latéral nord du Cloître. La Salle est éclairée, au nord par des fenêtres de formes différentes, et à l'ouest par une grande baie, actuellement vitrée, qui devait communiquer avec les constructions élevées (et maintenant ruinées), ou seulement commencées par Richard Tustin vers 1260. Sur le bas côté sud, joignant les Substructions romanes du transsept nord, au passage latéral élevé de deux mètres au-dessus du sol de la Salle, fait communiquer le Réfectoire avec les autres parties de l'Abbaye, notamment avec l'Église, le Cloître, le Promenoir et les Substructions de l'ouest. Dans l'angle intérieur nord-ouest, à côté de l'escalier descendant au Cellier, se trouve l'entrée du Chartrier, bâti sur l'angle extérieur nord-ouest de la Merveille, - en L' du plan figure 22. Le Chartrier se compose de deux petites salles superposées dont la première seule est voûté ; un escalier en vis Saint-Gilles les fait communiquer intérieurement entre elles ; le deuxième étage aboutit à niveau à la galerie ouest du Cloître situé au-dessus de la Salle des Chevaliers. Dans l'angle sud-est de la Salle, une porte donne accès dans le grand Porche qui précède le Réfectoire. [p. 98] Ce Porche, au milieu duquel les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur ont établi, en 1650, un escalier qui doit disparaître, ouvre, ou plutôt, après la démolition de l'escalier du XVIIe siècle, ouvrira ses arcades au sud sur une petite cour, en face de la Porte nord de l'Église basse. Après avoir descendu quelques marches au nord on arrive dans le Réfectoire. RÉFECTOIRELe Réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par son successeur Raoul des Isles, vers 1215, est sans contredit la plus belle salle de la Merveille, en K du plan, figure 21. - Il se compose d'une double nef dont les voûtes, formées par des arcs doubleaux, des arcs ogives ornés à leur jonction d'une rosette sculptée, retombent sur une épine de colonnes fondées sur celles de l'Aumônerie. Les proportions de cette salle, dont la figure 41 donne une idée, sont des plus heureuses et, en raison de la simplicité des détails de l'architecture, l'effet général est très grand. Le Réfectoire est éclairé par neuf grandes fenêtres, contenues dans les arcades formées par les piles latérales des nefs, les arcs et les dosserets des voûtes ; elles s'élèvent dans toute la hauteur du vaisseau et son divisées par un meneau supportant un linteau intermédiaire, et munies d'un banc ménagé dans l'ébrasement.
Dans la partie latérale nord, au-dessous de l'une des fenêtres, dont le glacis inférieur est plus relevé que les autres au-dessus du sol, des latrines sont établies très [p. 100] ingénieusement ainsi que les deux entrées, discrètes, pratiquées obliquement dans l'épaisseur des murs ; elles étaient couvertes en dalles de granit, dont on retrouve les amorces parfaitement visibles sur les faces latérales des contreforts entre lesquels les latrines ont été établies. L'arrangement particulier de la fenêtre au-dessus a pu faire croire aux archéologues locaux que la Tribune du Lecteur se trouvait sur ce point, ce qui est inadmissible après avoir examiné les détails de la construction. A l'extrémité du Réfectoire, vers l'ouest, sur le mur qui le sépare de la Salle des Chevaliers, se trouve une gigantesque cheminée, à deux foyers, dont les souches couronnent le pignon ouest du Dortoir. Une autre cheminée, dont on voit encore les vestiges, avait été faite sur le côté sud, probablement au point où se tenaient l'Abbé ou les Hôtes de distinction. Il n'existe pas, comme dans un grand nombre de réfectoires du même temps, de chaire bâtie en pierre ; elle devait être en bois et elle a été détruite, comme tout le mobilier ancien de l'Abbaye. En sortant du Réfectoire et prenant à droite, sous le Porche, la porte à gauche de celle qui descend à la Salle des Chevaliers, on s'engage dans la galerie longeant cette Salle et aboutissant par des emmarchements à l'ancien Cloître ou Promenoir, en F du plan figure 21 ; franchissant ensuite l'escalier à l'extrémité est de ce Promenoir, on arrive au passage qui conduit : à droite au bas côté nord de l'Église romane et à gauche à la galerie sud du Cloître. CLOÎTRELe Cloître, commencé par Thomas des Chambres, fut achevé par Raoul de Villedieu, en 1228. La forme générale est un quadrilatère irrégulier composé de quatre galeries qui entourent le Préau découvert ou aire du Cloître, en L du plan figure 22.
La galerie du sud communique avec l'Église et les anciens Bâtiments abbatiaux du XIe siècle, au sud-ouest,
[p. 103] restaurés et modifiés, au XIIe siècle, par Roger II. Celle de l'est se relie avec le Dortoir ; celle du nord a vue sur la pleine mer, par de petites fenêtres basses, percées dans le mur de face nord, entre les contreforts. Enfin, celle de l'ouest devait conduire au Chapitre, projeté par Richard Tustin. De ce Chapitre, Richard ne fit que la porte, qui s'ouvre sur la galerie ouest et rappelle, par sa composition générale, l'entrée de la Salle capitulaire de Saint-Georges de Boscherville. A l'angle de cette dernière galerie, vers le nord, - angle nord-ouest de la Merveille, - la petite porte pratiquée dans une des arcatures latérales accède à l'une des salles du Chartrier reliées à la Salle des Chevaliers par un escalier intérieur. " Le Cloître de l'Abbaye du Mont Saint-Michel-en-Mer est l'un des plus curieux et des plus complets parmi ceux que nous possédons...... L'arcature se compose de deux rangées de colonnettes se chevauchant...... des archivoltes en tiers-point portent sur les colonnettes de A en B, de B à C à l'extérieur, de D en F, de E en F à l'intérieur, etc. ; les triangles entre les archivoltes et les arcs diagonaux sont remplis comme des triangles de voûtes ordinaires fig. 42. Il est évident que ce système de colonnettes posées en herse est plus capable de résister à la poussée et au mouvement d'une charpente que le mode de colonnes jumelles, car les arcs diagonaux AD, AE, EB, etc., opposent une double résistance à ces poussées, étrésillonnent la construction et rendent les deux rangs de colonnettes solidaires. D'ailleurs, il n'est pas besoin de
dire qu'un poids reposant sur trois pieds est plus stable que s'il repose sur deux ou sur quatre. Or, la galerie du cloître de l'Abbaye du Mont Saint-Michel n'est qu'une suite de trépieds...... Les profils de l'ornementation rappellent la véritable architecture normande du [p. 105] XIIIe siècle. Les chapiteaux, suivant la méthode anglo-normande, sont simplement tournés, sans feuillage ni crochets autour de la corbeille ; seuls, les chapiteaux de l'arcature adossée à la muraille, sont ornés de crochets bâtards. Les écoinçons entre les archivoltes de l'intérieur des galeries présentent de belles rosaces sculptées en creux, des figures, l'agneau surmonté d'un dais ; puis, au-dessus des arcs, une frise d'enroulements ou de petites rosaces d'un beau travail. Entre les naissances des arcs diagonaux de petites voûtes sont sculptés des crochets. Ce Cloître était complètement peint, du moins à l'intérieur et dans les deux rangs de colonnettes...... Les galeries ont été couvertes primitivement par une charpente lambrissée. (Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française, etc., tome III.) Dans la galerie sud, sur le côté longeant le transsept nord, dont la façade a été reconstruite par Raoul de Villedieu en même temps que le Cloître, se trouve le Lavatorium. " C'est à cette fontaine, nommée Lavatorium, qu'ils (les moines) devaient se laver les pieds à l'époque de certaines cérémonies : Omnes debent lavare pedes in claustro. " Elle servait en outre à laver les corps des frères qui avaient cessé de vivre ; pendant cette opération, tous les religieux se rangeaient autour (ou au devant) du Lavatorium, dans le même ordre qu'au choeur, [p. 106] pour y réciter des prières. Règle de Saint-Benoît. " (Albert-Lenoir, Architecture monastique.) Le Lavatorium se trouvait ordinairement dans le voisinage du Réfectoire, celui-ci joignant le cloître ; mais au Mont Saint-Michel, où la déclivité de la montagne ne permettait pas d'étendre les bâtiments en les faisant communiquer à niveau l'un de l'autre, il a fallu superposer les Salles et changer les dispositions habituelles des Lieux Réguliers Bénédictins. Au lieu d'être placé, selon la coutume, soit dans l'un des angles du préau, soit dans l'une des façades du Cloître, le Lavatorium fut, au Mont Saint-Michel, établi autant que possible à proximité du Réfectoire, dans la galerie sud du cloître, sur la face extérieure du Transsept nord de l'Église ; la base de cette façade forme deux travées, reliées aux contreforts saillants par des arcatures en pendentifs arrondis. Le Lavatorium se compose dans chaque travée d'un double banc, dont le plus élevé servait de siège. Chaque double banc peut contenir six places, soit pour les deux, douze sièges, disposés intentionnellement, sans nul doute, en souvenir des douze Apôtres. Des rigoles, visibles sur la partie haute des bancs supérieurs, amenaient l'eau à une fontaine, munie d'un petit bassin, ménagée dans la partie basse de chaque banc inférieur. Les dispositions du Lavatorium permettaient aux Religieux de faire leurs ablutions obligatoires et d'accomplir, mutuellement, les cérémonies du lavement des pieds, qui, selon la règle bénédictine, devaient se faire dans le Cloître, non seulement le Jeudi saint, mais aussi le jeudi de chaque semaine. " Dans les grands froids, lorsque l'eau de la fontaine située dans le Cloître était gelée, ils allaient au Dortoir pour se laver les pieds et les mains avec de l'eau chaude qu'on y portait pour ce service. " (Albert-Lenoir, idem.)
A l'intérieur des galeries, les motifs de sculpture décorant les écoinçons sont tous différents les uns des autres ; les frises même, bien que se renfermant dans un profil courant, sont très riches, très variées, et toute cette sculpture, composée avec la plus extrême habileté, est exécutée dans la plus grande perfection.
En face des portes, le Christ est représenté, selon les coutumes monastiques : à l'est, en regard de la porte principale du Dortoir, et à l'ouest vis-à-vis de l'entrée du Chapitre - projeté - dont la porte seule a été construite. Au sud, un peu à droite de la porte conduisant à l'église, le Christ est sur un trône, formé par une fine colonnette avec son chapiteau fleuri, et accompagné de deux figures. La partie haute de l'écoinçon est ornée de trois gâbles, très délicatement sculptés,
formant dais au-dessus du Christ et des personnages latéraux ; l'état de mutilation de ce dernier bas-relief ne permet pas de déterminer exactement, sauf la figure du Christ bénissant, le sujet de la composition ; mais ce qui le rend particulièrement intéressant, ce sont les noms gravés de chaque côté des têtes, ou plutôt de la place qu'elles occupaient. Ce sont, sans nul doute, les noms des architectes ou des sculpteurs du Cloître : Maître Roger, Dom Garin et Maître Jehan.
Les arcades extérieures, sur l'Aire du Cloître, sculptées à l'intérieur, sont en pierre de Caen ; c'est le seul [p. 111] endroit de l'Abbaye où la pierre calcaire ait été employée. Malgré son peu de dureté et les refouillements extrêmes des moulures des arcs, cette pierre, relativement tendre, a résisté au vent salin, sauf pourtant dans une partie des faces est et nord, où les vents du sud-ouest, venant du large, l'ont profondément altérée. L'Aire du Cloître forme, dans une grande partie de son étendue, la couverture de la Salle des Chevaliers, - voir la coupe figure 39 ; les pentes, ménagées transversalement, renvoient les eaux pluviales au dehors par des canaux qui traversent les galeries nord du Cloître et aboutissent à des gargouilles, placées sur les contreforts extérieurs de la face nord. A partir du XVe siècle, l'eau était recueillie et envoyée dans la citerne du bas-côté nord du choeur reconstruit après l'écroulement de 1421 et commencé, vers 1450, par le Cardinal Guillaume d'Estouteville. Le Cloître a été récemment restauré par les soins du Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, sur l'avis favorable de la Commission des Monuments historiques. Les travaux exécutés sous notre Direction ont été commencés en 1877 et complètement achevés en 1881. Les fines colonettes de l'arcature extérieure, ainsi que les chapiteaux et les bases, sont en granitelle, tournées et polies, semblables aux rares exemples fort heureusement [p. 112] conservés et qui ont été fidèlement reproduits dans tous leurs détails. Le granitelle se trouve aux environs de la Luzerne d'Outre-Mer (Manche) ; les carrières furent exploitées dès le XIIe siècle, et les Abbés de l'ancienne et célèbre Abbaye de la Luzerne en firent souvent l'objet de cadeaux, notamment aux Moines bénédictins du Mont Saint-Michel, avec lesquels ils entretenaient de cordiales relations au XIIIe siècle au moment de la construction du Cloître. Il était très intéressant de retrouver pour la restauration les mêmes matériaux que ceux qui avaient été employés pour la construction primitive. Après nos nombreuses recherches faites pour retrouver les anciennes carrières dont les gisements nous avaient été indiqués par des documents historiques concernant le Mont Saint-Michel, ce résultat a pu être atteint, grâce à la bonne volonté généreuse du propriétaire actuel, M. le comte Henry de Canisy, qui a tenu à suivre le bon exemple donné jadis par les anciens possesseurs de l'Abbaye de la Luzerne. La charpente lambrissée des galeries a été rétablie selon les données les plus positives fournies par des pièces de la charpente ancienne retrouvées dans les combles modifiés bien souvent, surtout par les Directeurs de la Prison ; ces documents ont permis de donner aux berceaux qui couvrent les galeries, leur forme primitive, qui est très heureuse et très habilement combinée pour ne pas charger à l'excès la gracieuse et légère arcature extérieure. Dans la galerie de l'est une belle et grande porte se reliant aux arcatures intérieures adossées aux murs extérieurs du Cloître donne entrée au Dortoir, dont les dépendances communiquaient par une petite porte avec la galerie sud. DORTOIRThomas des Chambres, en même temps qu'il achevait la Salle des Chevaliers, fit construire le Dortoir qu'il termina avant sa mort, vers 1225. Le Dortoir est une vaste Salle élevée au-dessus du Réfectoire dont elle a les dimensions générales ; mais au lieu d'être, comme celui-ci, voûtée en pierre et en deux parties, elle était couverte en charpente, d'une seule volée. La preuve de cette disposition primitive se voit dans le pignon ouest, debout tout entier ; le formeret en pierre, qui supportait le lambris plein-cintre, existe encore et atteste la forme ancienne. Le Dortoir est éclairé, au nord et au sud, par une série de petites fenêtres longues et étroites, affectant la forme de meurtrières ; elles sont ébrasées à l'extérieur et leurs couronnements semblent être, par leur forme particulière en nids d'abeille, une réminiscence de l'art [p. 114] oriental, entrevu par les Croisés français pendant leurs expéditions en Palestine. A l'intérieur, ces fenêtres, ébrasées de même qu'au dehors, sont encadrées par des colonnettes supportant des arcatures courantes, surmontées d'une corniche saillante, sur laquelle venaient s'appuyer le berceau lambrissé. A l'est, deux grandes fenêtres éclairent l'extrémité orientale du Dortoir. A l'ouest, la porte principale du Dortoir s'ouvre sur la galerie est du Cloître ; une porte latérale s'ouvre du même côté et conduit à l'Église, par la galerie sud du Cloître longeant le transsept nord ; vers l'angle sud-ouest, une porte faisant communiquer le Dortoir, le Vestiaire et le Chauffoir avec le Cloître, par la petite porte de l'ouest. Dans l'angle opposé, au nord-ouest, débouche l'escalier en vis, ménagé dans l'épaisseur du contre-fort au point de jonction des deux bâtiments de la Merveille, lequel, ayant son point de départ dans l'Aumônerie, aboutit au-dessus, au crénelage du nord, dont on voit les amorces sur un des côtés de la tourelle couronnant l'escalier. Dans la face sud, à peu près au milieu, se trouve une grande niche, comprenant deux arcatures, prévue et bâtie dès l'origine, ainsi que le prouvent tous les détails de la construction. C'était là que se plaçaient les lampes, formées par des trous creusés dans une pierre et disposées de façon à recevoir une mèche, ou bien une boule de cire, pourvue également d'une mèche, [p. 115] dont le déchet permettait d'apprécier, à l'estime, l'heure qu'il était ; ou enfin, tout autre luminaire qui, selon la règle de Saint-Benoît, devait brûler toute la nuit dans le Dortoir : " Candela jugiter in eadem cella ardeat usque mane. " (Albert-Lenoir, Arch. monastique.) - Suivant cette même règle, les Moines devaient coucher seuls et tout vêtus - vestiti dormiant (ibid.) sur des lits séparés, et autant que possible, dans une même salle : Monachi singuli per singula lecta dormiant, si potest fieri, omnes in uno loco dormiant (ibid.). " Aussi les dispositions prises par les premiers constructeurs déterminent-elles très nettement que le Dortoir fut, au XIIIe siècle, établi selon les usages réguliers des Bénédictins. A cette époque, " en général, les Dortoirs n'étaient pas plafonnés (ou voûtés) et la Charpente était apparente (ibid.) ". Au XVe siècle, contrairement à l'ancienne règle, le Dortoir fut divisé en cellules, suivant les ordres que Pierre Le Roy, avant son départ pour ses longs voyages, donna au Prieur claustral de l'Abbaye, Dom Nicolas de Vandastin. Le comble du Dortoir fut incendié plusieurs fois. En 1300, la foudre tomba sur l'Église, dont les toits furent brûlés, ainsi que ceux du Dortoir. Guillaume du Château répara le dommage pendant le temps qu'il gouverna l'Abbaye. En 1374, le feu du ciel incendia encore l'Église et le Dortoir, plusieurs logements du Monastère [p. 116] et presque toutes les maisons de la Ville ; Geoffroy de Servon commença la restauration du Dortoir, laquelle fut achevée en 1391 par Pierre Le Roy, qui reconstruisit la pyramide de la Tour octogonale du Réfectoire, dite : Tour des Corbins. " Le temple... orné, il passa au logis du Monastère, et là il fit rebastir le haut de la Tour du Réfectoire, qui estoit tombé depuis peu. " (Dom Jean Huynes.) Depuis cette époque (fin du XIVe siècle) jusqu'au commencement du XVIe siècle, le Dortoir, ainsi que les bâtiments du Monastère, furent soigneusement entretenus ; mais, sous les Abbés commendataires, on cessa de bâtir et même de restaurer. Il fallut plusieurs arrêts du Parlement de Normandie pour contraindre les Abbés à faire les réparations nécessaires. Au milieu des luttes de toute nature qui troublèrent l'Abbaye, un relâchement si profond se produisit dans les moeurs des Moines qu'ils furent remplacés, en 1622, par les Religieux de la Congrégation de Saint-Maur ; malheureusement les nouveaux habitants du Mont Saint-Michel mutilèrent le Dortoir. En 1629, on divisa en deux, dans la hauteur, cette magnifique Salle, en établissant de nouvelles cellules et, sous prétexte de les mieux éclairer, on élargit les ébrasements intérieurs des fenêtres, en sapant les colonnettes qui les encadraient et les arcatures qui les couronnent. La transformation de l'Abbaye en prison, profanant [p. 117] l'Église et les Lieux Réguliers, augmenta les mutilations ruineuses. Comme les autres salles du monastère indignement habitées, le Dortoir fut divisé en deux étages de chambres pour les prisonniers, et surmonté d'un grenier ; sur la face nord, on construisit des latrines immondes qui, heureusement, ont été démolies l'année dernière. La toiture actuelle est moderne ; on voit au dessus du formeret dont nous parlons plus haut, sur la face interne du pignon ouest, les filets saillants destinés à empêcher l'infiltration des eaux pluviales entre le mur et la couverture ; ils déterminent sûrement la forme primitive du pignon et du comble anciens. Les Salles de la Merveille, sauf le Cellier et les galeries intérieures du Cloître, devaient être pavées en carreaux de terre cuite, colorée et émaillée, dont nous avons recueilli des débris dans les fouilles qui ont été faites sur divers points de l'Abbaye. Le comble du Dortoir était couvert en tuiles vernissées ; nous avons également trouvé quelques morceaux de ces tuiles dans les ruines du degré descendant à la fontaine Saint-Aubert. La restauration du Dortoir est commencé, depuis 1882, grâce à de nouveaux crédits importants ouverts par le Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, qui permettront de la mener à bonne fin en quatre ou cinq années. Le Cloître et le Dortoir forment le couronnement de la Merveille ; si on a bien voulu nous suivre, on aura visité complètement ce, ou plutôt ces magnifiques édifices. En descendant par l'escalier de la Tour des Corbins, auquel on communique du Dortoir par une petite porte dans l'angle sud-est, il faut s'arrêter à mi-hauteur pour voir le crénelage du Châtelet, qui est resté tel qu'il existait au XVe siècle ; nous en parlerons du reste en sortant de l'Abbaye ; puis, en continuant à descendre, on se retrouvera sous le porche à l'entrée de l'Aumônerie ; mais, avant de quitter la Merveille, il nous semble qu'il est nécessaire de dire quelques mots des ouvrages qui la défendaient au nord, ainsi que de la Fontaine Saint-Aubert, qui a eu une importance considérable du XIIIe au XVe siècle. FORTIFICATIONS DE LA MERVEILLE. - FONTAINE SAINT-AUBERTIndépendamment de ses formidables façades, qui peuvent être considérées comme de véritables fortifications, la Merveille était défendue, au nord, par une muraille crénelée se reliant aux remparts. Cette muraille est flanquée d'une tour également crénelée qui servait de place d'armes aux chemins de ronde s'étendant [p. 119] vers l'ouest. Au milieu, à la hauteur de l'angle nord-ouest de la Merveille, un petit Châtelet, aujourd'hui détruit, défendait le passage du degré, fort raide, fermé de murs crénelés, qui descendait à la Fontaine Saint-Aubert. Cette Fontaine est située au bas du rocher au nord. Nous avons vu, dans la notice historique, les détails que Dom Jean Huynes donne sur l'origine miraculeuse de cette Fontaine... qui était enclose d'une haute tour et, depuis icelles jusques aux salles plus basses de dessous le cloistre, on voit un long degré, fermé de murailles, etc... L'Escalier de la Fontaine existe encore en grande partie. Sous les broussailles et les terres éboulées, nous avons retrouvé ses marches, les bases de ses murs latéraux et, à l'extrémité inférieure des degrés, les vestiges d'une construction circulaire, ruines de la Tour fortifiée, bâtie, vers le milieu du XIIIe siècle, pour contenir la précieuse Fontaine. Jusqu'à l'époque où Guillaume d'Estouteville fit construire les deux grandes citernes, ménagées dans les collatéraux inférieurs du nouveau Choeur, rebâti du XVe au XVIe siècle et commencé par cet abbé en 1450, la haute tour dont parle Dom Jean Huynes renfermait l'unique fontaine du Mont Saint-Michel. On comprend aisément qu'il était indispensable de la défendre, d'abord contre la mer qui l'aurait envahie pendant les [p. 120] hautes mers et ensuite contre les tentatives que l'ennemi pouvait faire pour s'en emparer. La Tour de la Fontaine, fortifiée, reliée aux ouvrages supérieurs de l'Abbaye par l'escalier crénelé, était une des parties capitales des défenses extérieures de la place. Outre la nécessité de préserver la Fontaine, la Tour formait une avancée très importante au point de vue stratégique, puisque la situation de l'ouvrage permettait à la garnison de se ravitailler par la mer. C'est, sans nul doute, sur ce point, abordable pendant la pleine mer, que l'Abbaye put recevoir les secours envoyés par le Duc de Bretagne lorsque, à la fin de l'année 1423 et au commencement de 1424, le Mont Saint-Michel était bloqué par terre et par mer. Reprenant notre itinéraire, suspendu par une digression utile, il faut traverser la cour parcourue avant d'entrer dans la Merveille. Après avoir visité à gauche l'un des étages du Châtelet, qui est actuellement le Poste des gardiens des Beaux-arts, - gardiens fidèles, ponctuels et désintéressés que les visiteurs, de plus en plus nombreux, apprécient à leur juste valeur, - on se retrouvera dans la Salle des Gardes et, après avoir descendu les marches de l'arrivée, dans la Barbacane d'où l'on pourra admirer le Châtelet formant la Porte de l'Abbaye dont il défend l'entrée - (voir la fig. 19). CHATELETDans les premières années du XVe siècle, Pierre Le Roy construisit le Châtelet et la Courtine, reliant cet ouvrage à la Merveille par la Tour des Corbins : " Et depuis cette tour (Tour des Corbins) jusques à Belle-Chaise fit bastir la muraille qu'on y voit. Auprès d'icelle il fit faire le dongeon au-dessus des degrez en entrant dans le corps-de-garde. " (Dom Jean Huynes.) Il construisit également la Barbacane, formant l'Avancée du Châtelet et de la Porte de l'Abbaye, ainsi que le grand Degré au nord et l'escalier du sud. Le Châtelet (donjon) fut élevé en avant de la face extérieure nord de Belle-Chaise, sur laquelle il s'appuie sans liaison, laissant entre celle-ci et sa face sud un espace vide, large mâchicoulis protégeant la porte nord, devenue la seconde porte intérieure depuis la construction du Châtelet. Il se compose d'un bâtiment carré, flanqué, aux angles de la face nord, par deux tourelles encorbellées reposant sur des contreforts, et qui semblent être, par leurs formes générales, deux immenses bombardes dressées sur leurs culasses. Entre les piédestaux de ces tourelles s'ouvre la porte, où monte l'escalier - conduisant à la Salle des Gardes, - qui était [p. 122] défendu par une herse manoeuvrée de l'intérieur au premier étage du Châtelet et par trois mâchicoulis disposés au sommet de la Courtine reliant les deux tourelles. Le Châtelet contient d'abord, au-dessus de la voûte rampante de l'escalier, un réduit ménagé entre cette voûte et le plancher de la première chambre, - actuellement Poste des Gardiens, dans la cour de la Merveille - pour le service de la meutrière percée au-dessus de la Porte ; puis trois étages de chambres éclairées à l'est et au nord et munies chacune d'une cheminée dont la haute souche s'élève au-dessus du comble. La muraille ou courtine reliant la Merveille au Châtelet et bâtie en même temps que ce dernier, présente intérieurement sur la cour de la Merveille les amorces d'un bâtiment projeté, dont la porte et la poterne seules, sur la face nord de Belle-Chaise, donnant sur la cour de la Merveille dont elles devaient former l'entrée, ont été terminées. Cette construction n'a pas été continuée, ainsi que le prouve l'état des formerets de la partie inférieure, qui devait être voûtée. Le Châtelet et la Courtine sont admirablement construits en granit ; leurs assises, en bandes grises et roses alternées dans la hauteur du premier étage (du Châtelet seulement), ainsi que les profils des moulures, sont taillés avec la plus grande perfection. Aussi leur conservation est-elle parfaite et, sauf la reconstruction nécessaire du comble, en partie ruiné, ils peuvent être remis dans leur état primitif par des travaux peu importants. La vue perspective, prise de la porte nord de la Barbacane, représente l'entrée de l'Abbaye dans son état actuel, sauf le crénelage de la Barbacane, qui est supposé rétabli - fig. 19. Elle montre : le Châtelet, dont la porte s'ouvre entre les contreforts supportant les tourelles, où commence le degré qui monte à la Salle des Gardes (Belle-Chaise) et, à droite de l'image, la Courtine reliant le Châtelet à la Merveille ; à gauche, la porte sud de la Barbacane. BARBACANE DU CHATELETGRAND DEGRÉ DU NORD ET ESCALIER DU SUDLa Barbacane, enveloppant le Châtelet à l'est et au nord, constitue une première ligne de défense dont le crénelage est desservi par un petit escalier. Une échauguette crénelée est établie sur l'angle sud-est près de la porte sud M. - fig. 49 ; elle est munie d'une cheminée, de mâchicoulis, et servait de refuge aux gens d'armes, gardiens des deux portes de la Barbacane. " Devant la porte des Abbayes on établissait quelquefois des constructions militaires avancées, de manière à rendre plus difficile l'approche des assaillants, comme
[p. 125] on l'aurait fait devant une place de guerre : c'étaient des barbacanes..... qui, en cas d'attaque, devaient donner le temps de se mettre en défense et de fermer les portes. On voyait un exemple remarquable de ces premiers travaux militaires à Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons (barbacane de forme rectangulaire ayant une grande analogie avec celle du Mont Saint-Michel,.... Ces constructions avancées - barbacanes, - qu'on établissait au moyen âge en avant d'une place, équivalaient aux travaux qu'on nomme tête de pont, demi-lune (ou ravelin) dans les fortifications modernes. " (Albert Lenoir, Architecture monastique.)
GRAND DEGRÉ ET ESCALIER DU SUDOn arrive à la Barbacane par deux escaliers : celui du nord est le grand Degré, très large, dont l'emmarchement, très doux, est la continuation des rampes de la rue de la Ville, aboutissant aux défenses extérieures du Château. Le grand Degré est établi parallèlement au rempart de l'ouest, mais sans aucune communication avec lui ; autrefois une première porte fortifiée existait au bas des marches ; une seconde porte barrait le passage à moitié de la hauteur, sur un palier où une petite poterne au niveau du palier communiquant avec un corps de garde ménagé dans la partie basse de la Tour Claudine, permettait aux gens d'armes de se porter sur le Degré au premier signal. Enfin on arrivait à une troisième porte donnant entrée dans la Barbacane. L'escalier du sud est moins important ; il établissait les communications nécessaires entre la Barbacane, le dehors, par une poterne pratiquée au pied de l'escalier, et les chemins de ronde extérieurs de l'Abbaye au sud. La figure 50 constate l'état du grand Degré, en 1872, par une coupe longitudinale faite suivant la ligne XY du plan, fig. 49 (dans le sens des deux lettres renversées). Ces vestiges fournissent les preuves incontestables des dispositions primitives que nous avons rétablies dans le dessin suivant, fig. 51.
La figure 51 est la coupe longitudinale, faite suivant la ligne XY du plan fig. 49 ; le grand Degré est rétabli ainsi que la première porte ; celle-ci, la porte intermédiaire et celle de la Barbacane sont munies de leurs vantaux, ouverts parallèlement à l'emmarchement. Ce grand Degré, si puissamment fortifié par la nature et par l'art militaire, était complètement indépendant des Remparts, avec lesquels il pouvait pourtant communiquer, pour les besoins du service, mais seulement par une poterne étroite s'ouvrant sur le grand degré et dont le passage pouvait être facilement intercepté. Les Remparts, à l'ouest et au nord, dominaient le grand Degré et rendaient sa défense facile. Une grande partie de ces ouvrages existe encore et l'étude de leurs vestiges
[p. 129] est particulièrement intéressante, parce que toutes ces dispositions spéciales sont un exemple rare et peut-être unique de l'architecture militaire au moyen âge. Les deux portes du grand Degré et les deux entrées nord et sud de la Barbacane étaient fermées chacune par un seul vantail, ayant toute la largeur des ouvertures, qui se mouvait horizontalement et se manoeuvrait par un système particulier, qui s'explique, du reste, par la situation exceptionnelle du Mont Saint-Michel, dont les bâtiments ainsi que les ouvrages se superposent et ne se relient entre eux que par une série de degrés et de rampes de toutes natures. Les vantaux des portes pivotaient sur leurs axes horizontaux reposant sur les pieds-droits saillants, établis de chaque côté intérieur des portes ; ils s'ouvraient parallèlement à la pente de l'emmarchement (en A, fig. 50 et 51), et, à la moindre alerte, ils pouvaient se baisser très rapidement, entraînés par le propre poids de la partie inférieure garnie de lourdes ferrures ; ils étaient maintenus fermés par des verroux, fixés latéralement sur le côté intérieur des vantaux, et dont on voit encore les gâches scellées dans les pieds-droits des portes. Les vantaux fermés opposaient une grande résistance aux attaques extérieures, parce que, étant soutenus par les feuillures latérales et les marches à l'intérieur, dans le sens de la poussée, ils ne pouvaient être enfoncés ou relevés qu'après de longs efforts et défiaient ainsi toute surprise. Les moyens ingénieux mis en oeuvre pour défendre les approches de la Barbacane du Châtelet, ainsi que les obstacles accumulés sur les degrés qui aboutissent à ses portes, permettaient de retenir l'assaillant et de déjouer les tentatives qu'il pouvait faire pour s'emparer, par une attaque de vive force, des ouvrages extérieurs de la porte de l'Abbaye-Forteresse. Aussi, grâce à ses défenseurs et surtout à ses Abbés, Architectes habiles autant que Capitaines vigilants, dont l'oeuvre militaire compléta les défenses naturelles qui la rendaient inexpugnable, l'Abbaye eut-elle le glorieux et rare honneur de résister victorieusement, aussi bien aux assauts furieux des Anglais qu'aux ruses perfides des Huguenots, et de n'avoir jamais été la proie des ennemis de la France ou de la Religion catholique. Nous donnons la figure 52, qui montre les façades des Bâtiments construits du XIIIe au XVe siècle, ainsi que la Barbacane dont le plan est détaillé dans la figure 49.
REMPARTSEn sortant par la Porte nord de la Barbacane du Châtelet et prenant à gauche la ligne des Remparts, on arrivera à la petite place d'armes, au devant de la Tour Claudine, qui commande et défend, par des mâchicoulis, le passage conduisant du grand Degré et des Remparts aux chemins de ronde du nord (voir le plan - fig. 49). De ce point dominant on pourra se rendre compte des dispositions du grand Degré dont nous venons de parler. Après avoir descendu une première rampe à l'ouest, - qui aboutit à une échauguette formant le saillant nord-ouest des murailles, - puis une deuxième rampe au nord, on se trouvera sur la Tour du Nord, d'où l'on jouit d'une série de vues magnifiques, soit l'ensemble des bâtiments de la Merveille et de l'Abbaye, soit l'immense panorama de la pleine mer, de Tombelaine, des côtes et des grèves, soit la plus grande partie des murailles se développant à l'est et au sud de la Ville et de l'Abbaye. La Tour du Nord, formant le saillant nord-est des Remparts, existe encore en grande partie, découronnée et remplie de terre et de débris de toutes sortes ; mais il est permis d'espérer qu'elle sera bientôt déblayée et assainie comme l'a été, dans ces dernières années, le Bastillon de la Tour Boucle. [p. 132] La Tour du Nord présente, par ses dispositions générales, ses meurtrières et les détails de sa construction, tous les caractères de l'architecture militaire du temps où elle fut construite (de 1255 à 1260). Dans l'origine elle n'était pas couronnée par des mâchicoulis. Ce système ne fut établi que dans les premières années du XIVe siècle, au moment où, toute la défense étant installée au sommet des murailles, on remplaça les hourds en bois, placés seulement en temps de guerre et souvent incendiés par les assaillants, par des hourds ou mâchicoulis en pierre avec des parapets crénelés, également en pierre. Guillaume du Château (1299-1314) augmenta les fortifications de la Ville et les compléta pendant le temps qu'il gouverna l'Abbaye. En 1300, l'incendie qui causa de grands dommages aux bâtiments de l'Abbaye, s'était communiqué à la Ville et avait réduit en cendres presque toutes les habitations ; Guillaume restaura le Monastère et reconstruisit les maisons de la cité à l'aide des secours que lui envoya Philippe le Bel après un pèlerinage que ce monarque fit au Mont Saint-Michel. C'est vers cette époque que Guillaume du Château continua la construction des Remparts commencés par Richard Tustin, en étendant le front est de la place vers le sud, et reliant ses murs aux escarpements du rocher sur lequel s'élèvent les Bâtiments abbatiaux. Il subsiste encore, des Remparts bâtis par Guillaume [p. 133] du Château, une partie des courtines et quelques-unes des consoles formant les mâchicoulis ; ces vestiges sont visibles à l'est en dedans des remparts actuels, à droite, entre la Tour du Nord et le Bastillon de la Tour Boucle. Les consoles au nombre de cinq, - du moins en 1872 et dans ces dernières années, - sont composées de trois corbeaux, superposés en encorbellement, grossièrement taillés, mais disposés pour soutenir solidement le hourd, ou parapet en pierre, selon le système de défense, nouveau alors, et laissant entre chaque console un large mâchicoulis, beaucoup plus grand que ceux qui ont été refaits au XVe siècle. Le mur de la courtine, au-dessus des consoles, repose sur une base en talus, afin d'augmenter la force des projectiles ricochant sur ce glacis. La porte de l'Enceinte, construite par Guillaume du Château, dans les premières années du XIVe siècle, devait être à l'est et au sud-est, et, selon toutes les probabilités, au point où le rocher, permettant le débarquement ou l'abord relativement facile, nécessitait des ouvrages de défenses, entre lesquels s'ouvrait l'entrée de la Ville. Il n'est rien resté des dispositions de ce temps. Il existe seulement quelques fragments de murailles sur le côté est, à l'intérieur des remparts actuels ; mais elles ne peuvent qu'indiquer la direction des Remparts sans pouvoir préciser l'emplacement de la Porte ancienne. [p. 134] Cependant il faut, dans une certaine mesure, tenir compte des récits traditionnels qui placent la Porte des anciens Remparts de la Ville, à l'orient, en face d'Avranches. Un passage du manuscrit de Thomas Le Roy, relatif aux ouvrages de Robert Jolivet, dit : " La Porte de la ville fut changée. Estant vis-à-vis de l'Église parocchiale elle fut mise là où elle est à présent. " Un manuscrit, du commencement du XVe siècle, nous a fourni sur cette question, ainsi que sur celle des anciens Remparts, des documents précieux. Le Livre d'Heures de Pierre II, duc de Bretagne, contient un grand nombre de miniatures, et celle qui orne la page de l'Office de saint Michel nous représente, indépendamment de la figure de l'Archange, une image des plus curieuses, particulièrement par les renseignements qu'elle nous donne sur le Mont Saint-Michel, à la fin du XIVe siècle - fig. 1. En quittant la plate-forme de la Tour du Nord et descendant les emmarchements fort raides couronnant les murs, on arrive à l'angle formé par les murailles du XIVe siècle et celles que Robert Jolivet éleva de 1415 à 1420. A cette époque, la Ville s'était agrandie vers le sud, et, indépendamment de la nécessité de la défendre contre les Anglais retranchés à Tombelaine, il était indispensable d'opposer à l'attaque un front de défense beaucoup plus développé que celui des remparts du XIVe siècle. Cette disposition nouvelle, si elle nécessitait dans la place un plus grand nombre de défenseurs, avait pour avantage d'obliger l'ennemi à étendre ses lignes d'investissement. Robert Jolivet vint souder ses nouvelles murailles, à l'est, sur celles de Guillaume du Château. Et, descendant des escarpements du rocher, défendu par la Tour du nord, jusque sur la grève, il flanqua ses murs, d'abord par une Tour transformée en Boulevard ou Bastillon au XVIe siècle,
formant un saillant considérable destiné à battre les flancs des courtines adjacentes et à défendre le front de l'ouvrage ainsi que celui de la place ; puis il continua les murs au sud en les renforçant de cinq autres tours, dont l'une est placée à l'angle obtus formé par les courtines. La dernière Tour, dite du Roi, constitue le saillant sud-ouest de la Place et défend en même temps la Porte de la Ville, Porte du Roi. A partir de ce point les remparts se retournent à angle droit, se
relient par des escaliers et des chemins de ronde crénelés, commandés par un corps de garde, aux rampes escarpées du rocher inaccessible, dont les crêtes, fortifiées, communiquent avec les défenses de l'Abbaye au sud.
[p. 138] Les murailles et leurs bases en glacis sont défendues par des mâchicoulis placés au sommet, dont les consoles supportent des parapets découverts et crénelés. En continuant à descendre et à suivre le couronnement des remparts à partir de l'angle formé par les murailles du XIVe siècle et celles du XVe siècle, on verra successivement : le Bastillon de la Tour Boucle, - réparé ou simplement assaini en 1880, - dont on peut étudier les dispositions intérieures ; la Tour Boucle, détaillée dans les figures 54 et 55. Les armes de Robert Jolivet décorent une niche pratiquée, - en L fig. 55, - dans la courtine est, joignant la Tour Boucle ; la Tour basse ou batterie basse, terrassée et disposée en batterie barbette au XVIIIe siècle ; la Tour dite de la Liberté qui est, comme la Tour du Nord et comme l'était le Bastillon de la Tour Boucle, remplie de terre et dont la terrasse supérieure a été convertie en potager ; la Tour de l'Arcade ou de l'Escadre, qui a conservé sa forme primitive et qui est surmontée des dépendances d'un corps de garde, dont nous avons vu la curieuse façade - fig. 12 - en entrant dans la Ville ; et enfin la Tour du Roi et le Logis du Roi. En descendant la rampe qui, de la courtine reliant les Tours du Roi et de l'Escadre, descend dans la rue de la Ville, on se retrouvera à la Porte de la Ville - Porte du Roi - qui mérite de fixer l'attention du visiteur. La Porte de la Ville, Porte du Roi, bâtie, en même
temps que les murailles et les Tours de l'Est et du Sud, par Robert Jolivet, se trouve sur le front ouest de la
[p. 141] place. Ses approches sont protégées, outre la Barbacane, par la Tour du Roi et par les murs crénelés établis sur les rampes et les crêtes du rocher dominant la Barbacane et l'Entrée de la Ville. Cette Porte est un ouvrage fort intéressant. Construit en granit, comme tous les Édifices et les Remparts du Mont, il est composé avec beaucoup d'art et traité avec un soin extrême, tout en satisfaisant aux exigences multiples de la défense militaire. Précédées d'un fossé sur lequel s'abattaient les ponts-levis, lesquels formaient une première fermeture alors qu'ils étaient relevés, la Porte principale, destinée aux chariots, et la poterne latérale donnent accès dans la Ville. Au-dessus des portes est le Logis du gardien de la porte ou Logis du Roi, le chef de la Porte gardant pour le Roi.
Le passage principal et celui de la poterne correspondent,
[p. 143] à niveau, avec un premier corps de garde, ménagé dans l'étage inférieur (au rez-de-chaussée) de la Tour du Roi. Le grand passage était fermé, outre le pont-levis, par deux vantaux, l'un intérieur, défendu par la herse, placée entre le vantail et le tablier du pont-levis relevé, - la herse, du XVe siècle, existe encore, engagée dans ses rainures latérales, - l'autre vantail s'ouvrait en dehors sur la rue de la Ville, après que le portier avait constaté la qualité des arrivants et le contenu des chariots. La porte principale se fermait extérieurement en relevant le pont-levis, au moyen des deux bras latéraux, abaissés de l'intérieur du passage - voir fig. 58. Le pont-levis latéral - de la poterne - se manoeuvrait également de l'intérieur et venait fermer, extérieurement, la poterne en se repliant verticalement contre elle dans une feuillure ménagée à cet effet. A l'extérieur, la Porte du Roi, fermée par son pont-levis relevé, sa herse et ses vantaux, était défendue par les mâchicoulis qui décorent la partie supérieure de la façade et dominent le fossé aujourd'hui comblé, qui existait à la base de l'ouvrage. La grande baie de la porte, fermée par un arc en ogive très obtus, est surmontée d'un vaste tympan - qui garde les vestiges de sculptures héraldiques, - encadre latéralement par deux petits contreforts bordant les rainures des bras du pont-levis ; elle supporte une rangée de fines arcatures trilobées, sur lesquelles reposent les [p. 144] principales consoles, richement moulurées, des mâchicoulis supérieurs, qui soutiennent un parapet, crénelé et couvert, se reliant avec le crénelage des Tours et des murailles. En avant de la Porte du Roi, à l'ouest, les défenses extérieures furent complétées, de 1425 à 1430, par la construction de la Barbacane qui existe encore complètement et, plus tard, vers 1530, par celle de l'Avancée, défilant l'entrée de la Ville. La Barbacane se compose d'un mur épais formant un saillant très aigu vers le sud-ouest, laissant entre son front et le rocher un espace fort restreint et facile à battre, tout en ménageant intérieurement une place d'armes en avant de la Porte de la Ville. La Porte et la Poterne de la Barbacane s'ouvrent sur la face ouest de la courtine, flanquée par un redan en quart de cercle, commandant l'entrée et aboutissant à la base du rocher, inaccessible sur ce point. Les murs sont percés d'embrasures pour des fauconneaux ou des coulevrines, au sud, à l'ouest et dans le redan ; le sommet des murs est percé d'archères et de meurtrières pourvues d'une mire circulaire au milieu pour les traits à poudre, connus dès le XIVe siècle, ou bien pour " les canons à main qui furent employés pendant toute la durée des guerres avec les Anglais. " (J. QUICHERAT, Histoire du costume, etc.) L'Avancée de la Barbacane de la Porte du Roi remplaçant la palissade, ou barrière en bois, qui existait autrefois [p. 145] au point où se trouve actuellement l'Entrée du Mont, a été construite par Gabriel du Puy vers 1530. Elle présente, au sud, un front relié à la courtine ouest de la Barbacane et défilant l'entrée de ce dernier ouvrage ; à l'angle ouest se trouve un corps de garde, à gauche (par rapport à l'arrivant) de la Poterne et de la Porte principale ; celle-ci était fermée par un vantail s'ouvrant extérieurement, afin de résister mieux à toute tentative d'enfoncement, ou même à la pression des eaux pendant les hautes mers. Le tympan de la grande Porte devait porter des armoiries, - celles du roi François Ier sans doute. Entre la Porte et la Courtine, une embrasure de canon perce le mur et permettait de battre les approches de l'Avancée. Enfin, dans la cour, un petit mur crénelé, s'appuyant sur le redan de la Barbacane et communiquant avec le corps de garde, formait la seconde ligne de défense de la Porte de la Barbacane après que celle de l'Avancée était forcée. Une gravure du XVIIe siècle - fig. 59 - indique, en avant de l'Avancée, une barrière en dedans de laquelle se dressent les fourches patibulaires de l'Abbaye. Nous ne connaissons aucun fait historique indiquant qu'elles aient servi à autre chose qu'à manifester la puissance des Abbés et leurs droits seigneuriaux. Au milieu de cette barrière s'ouvrait une porte fermée par un panneau roulant sur un axe horizontal. Le nom de Porte Bavole, donné par quelques historiens à la
[p. 147] première entrée de la Ville, doit provenir de ce genre de clôture, bavole pour bavoler, voltiger, indiquant une fermeture légère et facile à manoeuvrer. De l'Avancée jusqu'au sud-ouest, où se trouvaient les magasins de l'Abbaye, le rocher seul forme une défense infranchissable ; cependant son sommet est bordé d'un mur crénelé se rattachant aux chemins de ronde extérieurs, entourant les Jardins de l'Abbaye au sud, dont l'angle sud-ouest est surmonté d'une échauguette. Au pied du rocher, vers l'ouest, en dehors de l'Enceinte, s'élevaient les bâtiments qui dépendaient de l'Abbaye et renfermaient ses magasins, nommés les Fanils ou Fanis (de faenum, foin, ou mieux, de foenile, lieu où l'on serre le foin). Ils furent élevés, ou rebâtis, au commencement du XIVe siècle, sur l'emplacement de constructions plus anciennes remontant à Robert de Torigni. Il reste quelques vestiges de ces bâtiments, à l'ouest, sur lesquels s'élève la caserne actuelle, bâtie en 1818. L'Entrée des Fanils était défendue par une Tour (Tour des Fanils, dite par corruption de langage : Tour Stéphanie) flanquant l'angle sud-est et dont on voit encore la base ; elle fut, au XVIe siècle, précédée d'un ravelin percé d'embrasures, qui existe encore aujourd'hui et forme une première cour. Les magasins avec leurs greniers, le four abbatial, les écuries, les étables, etc., s'étendaient de chaque côté de la deuxième cour intérieure au delà de la porte protégée par la Tour. [p. 148] De cette deuxième cour, les chevaux et les voitures même pouvaient monter, par des rampes successives, jusqu'au plateau sur lequel s'élevaient les Poulains, qui partaient de ce plateau et aboutissaient aux souterrains de l'Hôtellerie - voir le plan, fig. 20. La face extérieure des Fanils était, selon toutes les probabilités, crénelée et se reliait aux murs de ronde, également crénelés, dont on voit les ruines, qui montent sur les escarpements du rocher jusqu'aux points inaccessibles. Les défenses extérieures de ce côté de l'Abbaye furent complétées au XVIe siècle par Gabriel du Puy, " Lieutenant du Roi en la place du Mont. " Il éleva la Tour ou Bastillon Gabriel, au point où le rocher devient praticable. Bâti vers 1534, cet ouvrage est composé de trois étages de batteries rasantes, percées d'embrasures de canon, évasées à l'extérieur et couvertes par une voûte annulaire retombant à peu près au centre, sur un énorme pilier. A chacun des trois étages, le pilier central est pourvu d'une trémie qui servait à l'aération de la batterie, afin d'enlever rapidement la fumée de la poudre ; ces trémies se réunissaient nécessairement dans une cheminée, dont la souche devait s'élever au-dessus de la Plate-forme, - avant la construction du Moulin. Cette plate-forme supérieure était bordée par un parapet percé d'embrasures, reposant sur des mâchicoulis, qui ne sont plus qu'une décoration traditionnelle, sauf du côté du rocher, où ils défendaient effectivement le [p. 149] passage. Sur ce parapet, vers l'ouest, existait une échauguette qui sert actuellement de phare. La Porte, ou poterne de la Tour Gabriel, ménagée dans l'étage inférieur vers le rocher et dissimulée autant que possible, était défendue par une herse manoeuvrée de l'étage supérieur. Des escaliers mettent les divers étages en communication et aboutissent à la terrasse supérieure, qui se relie aux murs de ronde grimpant sur le rocher. Une poterne, ménagée au troisième étage de la Tour, permettait de sortir dans la cour des Fanils, précaution nécessaire pour communiquer intérieurement avec les défenses adjacentes ou, au besoin, avec les dehors par le même chemin, l'étage inférieur étant envahi par les eaux dans les grandes marées. En 1627, Dom Placide de Sarcus étant Prieur de l'Abbaye, le Bastillon Gabriel fut surmonté d'une tourelle dans laquelle on établit un moulin à vent. La tourelle a été restaurée en 1880, après l'acquisition de la Tour - vendue en 1793 - faite par le Ministère de l'instruction publique et des beaux-arts, en 1876, de compte à demi avec le Ministère des travaux publics. Après avoir parcouru l'intéressant ouvrage militaire dont nous venons de parler, on pourra, à marée basse, en suivant les rampes avoisinant le Bastillon Gabriel et contournant les rochers à l'ouest et au nord-ouest, voir la Chapelle Saint-Aubert qui s'élève sur les escarpements du roc et admirer un des points les plus particulièrement pittoresques du Mont Saint-Michel.
Enfin, pour terminer dignement l'excursion, qu'on aura faite aussi complète que possible si on a bien voulu suivre nos indications, il faut visiter un établissement dont le nom dit assez le but et l'utilité, c'est-à-dire l'Orphelinat, où trouvera moyen de s'exercer la charité de ceux qui, fidèles aux anciennes traditions, voudront marquer par une bonne action leur passage au Mont Saint-Michel.
[p. 153] TABLES[p. 155] TABLE DES GRAVURES
[p. 157] TABLE DES MATIÈRES
[p. 159] Achevé d'imprimer A PARIS Le vingt-quatre mai mil huit cent quatre-vingt-trois par C. Marpon et E. Flammarion POUR ÉDOUARD CORROYER ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT Notes [1] Extrait en partie d'un livre de l'auteur : Description de l'Abbaye du Mont Saint-Michel et de ses abords, précédée d'une notice historique, Paris, 1877. Ouvrage honoré d'une souscription du Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts et couronné par l'Institut, Académie des inscriptions et belles lettres, Concours des antiquités nationales de 1878. [retour] [2] Histoire générale de l'abbaye du Mont Saint-Michel au péril de la mer, diocèse d'Avranches, province de Normandie, etc. Bibliothèque nationale, fonts français, nos 18.947 et 18.948. [retour] [3] Le choeur de l'église a été rebâti au XVe siècle et les trois premières travées de la nef ont été détruites à la fin du XVIIIe siècle. [retour] [4] Par sa décision en date du 14 mai 1872, M. le ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts nous chargea de cette mission. Les études de l'état actuel (en 1872) et de la restauration appartiennent au Ministère et font partie des archives de la Commission des Monuments historiques ; elles ont été exposées aux Salons de Paris en 1873, 1874, 1875 et à l'Exposition universelle de 1878. - Voir les figures 4 et 5, face sud dans son état en 1872 et la même face supposée restaurée. [retour] [5] Les travaux sont faits sous notre direction et sous la surveillance de M. Louvel, architecte, inspecteur des travaux des Monuments historiques, par M. Th. Fouché, entrepreneur de travaux publics. [retour] [6] Nous avons exposé au Salon de cette année - Architecture - des plans et des dessins, faits avec la plus scrupuleuse exactitude, montrant les remparts en 1879, ce qu'ils sont en 1883, et constatant en même temps les effets destructifs du remblai fait depuis 1879. [retour] [7] Roue établie dans le Cellier et servant à monter l'eau par le pont-levis que nous avons décrit plus haut. [retour]
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