Titre   Domfront : ville de malheur !  
Auteur   Henry Mustière  
Publication   Abbeville : Imprimerie F. Paillart, 1927. 58 pages  
Original prêté par   Bibliothèque de Caen  
Cote   FN A 1194  
Saisie et formatage par     CD-Script  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le   1 juillet 2004  
     
       

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Préface
Début

Domfront : ville de malheur ! / par Henry Mustière


A MONSIEUR ABEL BAUDOUIN

Vous avez été, mon cher ami, il y a, hélas ! quelque quarante ans, mon professeur de rhétorique et de philosophie, - non pironienne - au Collège de Domfront, où, tout fraîchement pourvu d'une licence n'ayant aucun point de commun avec celle que j'ai acquise plus tard, vous prépariez votre agrégation. C'est dire que, malgré votre jeunesse, vous avez été en quelque sorte le «grand-père» de mon style et de ma pensée.

En livrant aujourd'hui au public cette nouvelle édition de DOMFRONT, VILLE DE MALHEUR, non corrigée, - vous savez que je suis incorrigible - mais considérablement augmentée de pièces ayant trait à notre petit coin du terroir normand, moi qui fus votre premier bachelier, j'ai voulu, en témoignage de reconnaissance et d'affection envers l'excellent éducateur que vous fûtes, placer votre nom en tête de ce livre, - il est en somme votre petit-fils spirituel - certain que je suis d'avance que vous ne m'en voulez pas de m'avoir vu lâcher de bonne heure les leçons du sceptique Pyrrhon pour suivre celles, moins arides, de son anti-sceptique homonyme et qu'une telle dédicace ne saurait que porter bonheur à l'oeuvre présente [1].

HENRY MUSTIERE.

PREFACE

Quand il m'a fait l'honneur de me demander une préface pour son nouveau livre, j'ai tout d'abord pensé qu'Henry Mustière entendait prouver une fois de plus qu'il a le sens de l'humour. Nul, en effet, n'est moins qualifié que moi pour présenter une oeuvre dont l'esprit est la vraie substance ; oeuvre, au surplus, d'un auteur qui, lui-même, n'a pas besoin de présentation, assez connu qu'il est, non-seulement dans son pays natal - où, malgré le proverbe, il est aussi prophète que Moïse au pied de Sinaï, - mais ailleurs qu'en terre normande.

Deux raisons, pourtant, ont levé mes scrupules. La première, c'est qu'on ne lit guère les préfaces et qu'ainsi la mienne a des chances de passer inaperçue. La seconde, c'est qu'il a fait appel à mon esprit de clocher. Donc, si parfaitement inutile et si notoirement insuffisant que soit mon hommage, je le rends, Flérien, de grand coeur à ce Domfrontais.


[p 10]

Né entre les créneaux romantiques d'une des tours de l'ancienne enceinte, celle précisément dont le bon peintre A. Robida, dans sa « Normandie illustrée », a pour nous fixé l'image, il vous guidera lui-même par la ville de malheur où il eut le bonheur de voir le jour ; il vous montrera qu'en dépit du fâcheux accident survenu à Jean Barbotte, la vieille cité n'est pas inhospitalière ; il vous mettra l'eau à la bouche quand il vous décrira, en vers d'un réalisme truculent, les préparatifs d'un repas à l'auberge du Lion d'Or ; il profitera d'une cavalcade historique pour vous raconter le passé de Domfront depuis son origine jusqu'à la Révolution. Car tout provoque sa veine et, à la suite de Gustave Levavasseur, il sait élever la pièce de circonstance à la hauteur d'un lyrisme sans faiblesse : lisez plutôt les Sirènes et vous serez édifiés. Ailleurs, il badine à la façon de Marot sur une page d'album. Mais, le plus souvent, c'est la verve gouailleuse qui l'emporte. Elle est multiforme, cette verve. Pourtant, on le sait de reste, Mustière, à la manière joyeuse de ses amis Willy et Cur-nonsky, affectionne tout d'abord l'à-peu près - sans être hostile au calembour. Il est maître en ce genre et on peut dire de lui, en modifiant une parole célèbre, qu'il produit des jeux de mots comme un pommier porte des pommes : tant pis si, dans les bonnes années, les branches de l'arbre ploient sous le poids de la récolte.

Toutefois, de même que son toast emprunte volontiers le ton de l'épître ou de l'ode, sa raillerie prend facilement une allure de satire, et son fouet est d'autant plus dangereux qu'il est plus léger : certains édiles l'ont appris à leurs dépens. Il faut avoir habité sa Petite Province pour savoir comment y résonne le moindre caillou lancé dans cette mare aux grenouilles. Or, tous ceux qui ont connu le Domfront d'il y a trente ans, - est-il si différent, en somme, du Domfront d'aujourd'hui ? - reconnaîtront dans ces pages, soit avec le plaisir de l'amitié, soit avec le plaisir de la rancune, les visages qui firent sourire ou grimacer le leur. Ceux de notre génération auront la joie, eux, d'y trouver d'amusantes silhouettes.

 

[p 12]

Les uns et les autres y verront même de grandes, de très grandes figures : celle du peintre Léandre, celle de l'explorateur Auguste Chevalier, celles de tant d'autres. Car la fantaisie de Mustière nous promène à travers le département et la Normandie. Voici donc la Légende du bois de Flers, dédiée au sosie de M. Millerand, l'imprimeur Henri Graindorge, qui, il y a quelques années, fut si bien pris pour le Ministre et acclamé comme tel. Voici Bagnoles où la chose se passa, Échauffour et l'auberge célèbre du regretté Paul Harel. Puis c'est Falaise et Guillaume-le-Conquérant dont l'indignation n'a pas attendu les fêtes récentes pour se manifester. Enfin, après un crochet par les Champs- Élysées, où Maître Chéron passe la revue des Pommiers (ne pas lire Pompiers), c'est Elbeuf où, sous la présidence de l'ex-Flérien M. Devillers, avocat, Maire et Conseiller général, Henry Mustière prononce une conférence dont, sans doute, les Elboviens ne sont pas encore revenus...

Cette conférence, avec le chapitre inédit de la Bible qu'elle se proposait de divulguer, occupe un bon tiers du volume. Les deux premiers tiers, en majeure partie du moins, sont des rééditions. Le dernier est nouveau. Elbeuf même n'en eut qu'une très fragmentaire lecture. Le morceau est, en effet, d'une importance telle que la nuit entière n'eût pas suffi à l'épuiser. Il contient, en bloc, tout ce qui constitue le tempérament de l'écrivain : jovialité, gaîté, esprit sous toutes ses formes, bon sens, indépendance absolue d'un jugement très sain, goût de l'ironie, amour passionné du sol normand...

J'aurais voulu m'étendre sur ce dernier point, mais je n'écris qu'une préface... Ce nouveau chapitre du Pentateuque, chapitre inconnu, rédigé par Moïse, (si l'on en croit l'auteur, et il faut l'en croire) mais supprimé à dessein par Josué, c'est la glorification, par Dieu lui-même, de la Normandie en général


[p 13]

et de l'Orne en particulier. Si, comme il l'écrit, « il est de bon ton, dans beaucoup de milieux, d'affirmer que les humoristes sont des idiots qui ont la triste manie de prendre à la rigolade les choses sérieuses », Henry Mustière soutient, lui, que « les humoristes sont des gens qui prennent la rigolade au sérieux, pour ce que rire est le propre de l'homme. » Ornais, mes amis, n'oubliez pas qu'il vous donna ce merveilleux J. P. P. dont la lecture faillit, il y a deux ans, vous faire mourir de joie. Prenez-le donc au sérieux puisqu'il vous y convie, et apprenez de cette Énéide normande, vous que des plaisantins disent originaires de la Scandinavie glacée comment vous arrivez en ligne droite de la chaude Asie, à la suite, non pas du Juif-Errant, mais du père Adam lui-même qui, sur la carte de votre beau département, a pour jamais gravé, en dépit de toutes les réformes administratives présentes ou à venir, son authentique... et indélébile signature.

LÉON HIÉLARD.


DOMFRONT, VILLE DE MALHEUR !

Dimfront, ville d'mâlheu !
Arrivé à médi, pindu à eune heu !
S'ment pas l'timps d'dîneu !

(Vieux dicton normand.)


PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Vous me demandez, mon cher confrère, d'écrire quelques lignes en tête de votre légende. Je le fais bien volontiers, et j'ai grand plaisir, vraiment, à me retrouver en votre pays de Domfront. J'y ai vécu, l'été passé, deux journées délicieuses, dans un site pittoresque, parmi des gens fort courtois et de bon accueil.

C'est pourquoi je m'étonne qu'ils aient si mal reçu ce Barbotte. Il est vrai que le mécréant avait une bien vilaine âme et qu'il méritait la hart. Pourtant, à la place de Messire Jean Bidault, prieur de Notre-Dame-sur-l'Eau, et de Noble Seigneur Pierre Ledin de la Chaslerie, Gouverneur, pour le Roy, de sa bonne ville, j'eusse baillé au mauvais meunier de Lonlay la permission d'un repas suprême.

Arrivé à midi, pendu à une heure !... Pas seulement le temps de dîner !... C'est un sort évidemment lamentable, surtout à Domfront, où l'on dîne si bien ! Je m'en porte garant.

Vous excellez, je vous assure, dans la description de l'hostellerie de Maître Jacques Séguin, aubergiste à l'enseigne du Lion d'or. Et la gaillarde épouse de ce merveilleux cuisinier est,


[p 16]

grâce à vous, d'une éloquence admirable quand il apostrophe ses rôtis et qu'il stimule ses marmitons. Ventrebleu mon cher confrère, quelle énergique façon de chanter les victuailles ! Et Monselet, qui fut de La Pomme, et Rabelais qui fut digne d'en être, tressaillent de vous entendre dans leur séjour morose.

Votre écriture est souple, variée, abondante, et il n'y a qu'à louer l'originalité de vos images. Je ne crois pas m'avancer en vous remerciant, au nom des Normands, d'avoir reconstitué si joyeusement cet épisode de notre histoire locale et il n'est pas jusqu'à l'attitude du crâne Barbotte, en présence du gibet, qui ne me plaise infiniment.

Au moment d'être pendu, on dit qu'il cria : « Domfront, ville de malheur ! » C'est un anathème bien excusable dans la fâcheuse posture où il se trouvait. Mais je proteste, puisque la charmante cité vous inspira ce poème, très ingénieux et très divertissant.

EUGÈNE LE MOUEL.

Paris, 14 octobre 1900.

DOMFRONT, VILLE DE MALHEUR !

A mon ami, le peintre Charles Léandre, [2]
Normand indéracinable et fructueux « Pommier ».

Aux grands chênes des bois, aux pommiers de la plaine,
Sur la hutte déserte et sur le toit fumant,
Partout l'hiver a mis sa splendeur souveraine ;
Ainsi qu'un mol tapis d'éblouissante laine,
La neige a recouvert le vieux Passais [3] normand.

Devant son maigre feu, le paysan rumine
En reposant ses yeux sur les tisons, lassé
De voir chaque matin, autour de la chaumine,
Ombre triste au décor de liliale hermine,
Des cadavres d'oiseaux joncher le sol glacé.

Combien d'autres marqués déjà pour l'agonie,
Des noirs étangs du Houlme aux bruyères d'Arvor
S'en iront allonger la liste indéfinie,
Maudite par les uns, par les autres bénie,
Que griffonne la main osseuse de la Mort !

Aujourd'hui, cependant la brise est presque douce
Qui se joue au-dessus des champs immaculés ;
Le ciel semble moins gris ; les rouilles de la mousse
Paraissent plus gaiement plaquer leur note rousse
Sur l'épiderme clair des bouleaux effilés.


[p 18]

Les branches des sapins se prennent à revivre
Au souvenir heureux du dernier messidor,
Et le soleil, en leurs stalactites de givre,
Mire complaisamment son gros disque de cuivre,
Laissant à chaque aiguille une étincelle d'or.

Et c'est d'un tel ravissement, qu'on se demande
Quels Sylphes avinés, quels Lutins turbulents,
Au sortir du Sabbat, passant, joyeuse bande,
Ont, pour se divertir, aux arbres de la lande,
Pendu, la pointe en bas, ces petits cierges blancs.

Mais à considérer cette métamorphose,
Pourquoi l'attribuer aux Esprits clandestins ?
A de tels changements, il faut une autre cause ;
Ce soleil est trop doux, cette aurore est trop rose ;
Ce n'est l'oeuvre ni des Sylphes ni des Lutins.

C'est que, tout bonnement, va naître le Messie
Ce soir, selon la loi du sublime Écrivain,
Et c'est que la Nature, en veine d'éclaircie,
Elle-même s'est mise en frais d'orthodoxie,
Afin de mieux fêter l'enfantelet divin.

***

C'est aussi pour fêter Noël, sans aucun doute,
En quelque réveillon joyeux, que sur la route,
Là-bas, ce voyageur au pas pesant mais sûr
Chemine sans arrêt traînant sur le sol dur
Le rythme cadencé de son bâton d'épine,
Tandis que le refrain qui sort de sa poitrine
Réveille brusquement les échos endormis.
Son costume est celui d'un manant. Il a mis


[p 19]

La tunique de chèvre et le bonnet de laine
Que prennent aux grands jours les pâtres de la plaine ;
Sur ses mollets nerveux, des bandes de drap roux
Fixées par un lacet au-dessous des genoux,
Vont rejoindre, en prenant des allures de guêtre,
La paille qui garnit ses gros sabots de hêtre.
Dans le rose matin qui choit du firmament,
Très grand, la tête haute, il marche allègrement,
Portant je ne sais quoi, dans son maintien rustique,
Qui, de loin, vous le rend déjà tout sympathique ;
Mais comme il gagne encor, quand on le voit de près !
Regardez ces yeux vifs, allumés tout exprès
Pour le rire et les jeux ; ces deux lèvres lippues
Faites pour la godaille et les franches repues ;
Ce nez qui semble arder d'un feu surnaturel
Et vouloir à lui seul produire le dégel ;
Ces belles joues enfin dont la couleur vermeille
Dut à leur possesseur coûter mainte bouteille
De bon cidre mousseux et de crû bourguignon ;
Tout, en cet homme, indique un joyeux compagnon,
Un de ces braves gars normands de haute lice,
Qui, dans les « assemblées », où nul n'y voit malice,
Le soir, après la danse au son des carillons,
D'Annette ou de Margot troussent les cotillons.

***

Passant dont la mine nous botte,
Dont l'allure a si bon aloi,
Et dont la belle humeur dénote
Une âme pure par surcroît,
Qui donc reconnaîtrait en toi,
(...Il faudrait qu'il fût en ribote !)


[p 20]

L'ami de Robin Caillebotte [4],
De Chéradame [5] et de Belloy [6],
L'impitoyable Jean Barbotte [7],
Mis pour ses crimes hors la loi ?

Sous ton aspect si débonnaire,
Qui devinerait, dis-le moi,
Le farouche tortionnaire
Traître à son Dieu, traître à son Roi,
Dont le naturel sanguinaire,
Servi par son hideux sang-froid
Et par sa chance légendaire,
A rempli le pays d'effroi ?

Sous l'or de ta barbe nouvelle,
Voyons, dis-le, triple pendard,
Est-il un seul trait qui révèle
Quelque apparence du soudard
Perfide, cynique et braillard


[p 21]

Qui ne rêvait en sa cervelle
Que meurtre, rapine et cautèle ;
De ce chevalier du poignard,
Pour sa férocité cruelle
Voué par le juge à la hart ?

Qui donc dirait : « Sous cette cotte,
Humble habit de nos paysans,
Avec cet oeil gris qui clignote
Et dont la paupière escamote
Des regards un peu trop luisants,
Voici le fameux Jean Barbotte
Lequel naguère a si longtemps,
Sous la casaque huguenote
Et casqué d'une bourguignotte,
A la tête de cent brigands,
Rebut de la gent parpaillote,
Tenu le Passais sous sa botte.

« Dessous ces vêtements rustauds,
C'est lui le chef de ces marauds ;
C'est lui qui, ravageant nos terres,
Volant récoltes et troupeaux,
Pillant villages et hameaux,
A mis à sac nos monastères,
Nos hostelleries, nos châteaux,
Nos étables et nos chaumières,
Après en avoir, sans manières,
Joyeux passe-temps de bourreaux,
Égorgé les propriétaires,
Sans donner même à ses sicaires
L'ordre d'affiler leurs couteaux
Pour ces besognes meurtrières,


[p 22]

« C'est ce meneur d'affreux bouchers
Qui, pour complaire à d'autres maîtres,
Rebelle à la foi des ancêtres,
Dépistant les meilleurs archers
Par l'ombre complice des hêtres,
Dégringolait de ses rochers,
Pour transformer, avec ses reîtres
Aiguillonnés par moult pichets,
Nos sanctuaires en bûchers
Où, tout vifs, il brûlait nos prêtres
Après les avoir accrochés
Aux croisillons de leurs clochers.

« C'est lui qui conduisait les drilles
Qui s'en venaient antan le soir,
Ayant jà séché maint pressoir,
Aux jours d'été, sous nos charmilles,
Sans s'y voir invités s'asseoir,
Pénétrant au sein des familles
Soi-disant pour nous émouvoir
Au récit de leurs «peccadilles »,
Mais, presque aussitôt, sans surseoir,
Entrant dans celui de nos filles
Pour y semer un... désespoir
Lourd à porter sous les guenilles
S'il est facile à... concevoir ;
Et puis s'enfuir, plus vifs qu'anguilles,
En vrillant la nuit de leurs trilles,
Après de narquois : Au revoir ! »

Non, personne vraiment, personne, je le gage
A coup sûr, ne pourrait tenir pareil langage,
Et, dans l'instant même où l'on causerait de toi,
A qui dirait : « C'est lui ! » te désignant du doigt,


[p 23]

Tout chacun répondrait : « Non, non, ce sont des contes ! »
Et c'est bien, n'est-ce pas, là-dessus que tu comptes,
Toi qui, d'un pas agile et levant haut ton front,
Vas fêter aujourd'hui la Noël à Domfront ?

Parbleu ! Depuis un an qu'il n'a fait de fredaines,
A ton coeur l'exil pèse aux gorges des Andaines ;
Oui, bien sûr, tu t'es dit, après ces douze mois,
Qu'il t'agréerait assez d'avoir d'autres émois,
Et, de ton val rocheux, lorgnant les tristes mousses,
Qu'à la ville il était d'autres gorges plus douces,
Qu'un lit d'herbes coupées à la belle saison
Est dur aux reins l'hiver et que la venaison,
Nourriture d'ailleurs rare depuis l'automne,
A la longue devient un mets bien monotone.
Et puis, la soif. terreur des palais aux abois,
Fait, bien mieux que la faim, sortir le loup du bois.
Or la grotte où, trompant les limiers de Talloynes [8],
Tu portais en secret le vieux vin des bons moines,
Est vide, et de la Vée [9], orde boisson d'enfer,
L'eau, sur la langue, laisse un mauvais goût de fer.

Peut-être t'es-tu dit aussi, sous tes feuillages,
Que sont certe oubliés tes vols et tes pillages,
Tes gueux ayant tous, au gibet, les sacripants !
Au Diable rendu leurs âmes de chenapans ;

Que ton arrêt de mort n'est plus qu'un vieux grimoire,
Et que, tout compte fait, puisque de ta mémoire
Toi-même, avec le temps, tu les éliminas,


[p 24]

Nul ne se souvient plus de tes assassinats.
C'est possible, après tout : en France on n'aime guères
Se rappeler les maux soufferts au temps des guerres
Et, pour nous, nul Léthé ne vaut la douce Paix.
]e craignais pour tes jours. Allons ! je me trompais ;
Humblement je l'avoue, et c'est toi qui, sans doute,
As raison. Marche donc, mon gars ; poursuis ta route !

***

     Mais voici que l'homme soudain,
Ses pas ayant atteint le haut de la colline,
S'est arrêté. Tourné vers l'horizon lointain
     Que sa silhouette domine,
     La main aux yeux, il examine,
Uniformément blanche au soleil du matin,
L'admirable campagne où son humeur badine
     A mis plus d'un deuil, c'est certain.
A gauche, c'est Perroux ; à droite, c'est Mortain ;
Dans ce fouillis de bois, Collière se devine ;
Tout en face de lui, c'est le Mont Margantin,
Où, dans ses jeunes ans, en dévot pélerin,
S'imposant des Pieds-Nus la rude discipline,
Derrière un lot de gars battant du tambourin,
Il suivait les processions de la Holine [10].
Voici Lucé, Torchamp, Saint-Gilles et Saint-Front ;
     Et, là, ces joyeuses fumées,
Derrière ces sapins mués en cheminées,
     Marquent la place de Domfront.
Droit planté, pour mieux voir retenant son haleine,
Des toits de Barenton au petit bourg d'Haleine,


[p 25]

     Il contemple la vaste plaine
     Théâtre de ses vieux exploits ;
C'est bien là le pays où, se riant des lois
     Les plus saintes, les plus humaines,
     Il a, pendant tant de semaines,
     Rêvant de fructueux butins,
Satisfait sans répit ses criminels instincts.
Très loin, voici Lonlay, brûlé par Chéradame,
     Son complice le plus madré ;
Plus près, aux bords de la Varenne, Notre-Dame
Dont il a mis à mal deux fois le prieuré ;
     Par là doit se trouver Loré
     Dont il assomma le curé,
     Le pauvre et digne abbé Vandamme,
Le jour même où Belloy, son suppôt préféré,
Ravi d'avoir contraint la femme d'un vidame
A jouer en sa compagnie au trou-madame,
Tout là-bas, vers le fond, du côté du Teilleul,
Branchait l'époux d'icelle aux bras d'un vieux tilleul.
Et c'est Saint-Brice, là, cet humble coin de terre,
     Où ses détestables truands,
     Après maints travaux absorbants
     Dans les caves du presbytère,
     Ont (... Ils n'en ont pas fait mystère)
Postérieurement souillé le baptistère
     En présence des desservants,
Tout fiers dans leur orgueil de démons malfaisants,
De se torcher ensuite au lin des oriflammes,
Et, ne trouvant ces jeux sans doute assez plaisants,
Ont, pour mieux s'esbaudir, livré l'église aux flammes.
Enfin, de ci, de là, partout, petits points noirs
     Par le blanc tapis de la neige,
Voici les vieux castels, les antiques manoirs
Dont il a fait crouler les murs à certains soirs,


[p 26]

Trop faibles qu'ils étaient pour soutenir un siège,
Après avoir, larron qui sait comment s'allège
     Le contenu des plus secrets tiroirs,
     Râflé le revient des terroirs,
En gaillard rompu, certe, à semblable manège ;
     Et voici les pauvres hameaux
Dont s'évanouissaient les brebis et les veaux
     Quand, pour courir à des méfaits nouveaux,
Il y passait avec son infernal cortège ;
Et voici, sommeillant dans leurs clos de pommiers
     Qui n'eurent pas le privilège
     D'être épargnés par ses routiers,
Les cimetières, les chapelles, les moutiers
     Dessus lesquels, pendant des mois entiers,
     Il exerça sa rage sacrilège
Par haine évidemment d'un Dieu qu'il bafouait,
Du guet, qui le traquait, se faisant un jouet,
Et, comme par magie, éventant chaque piège,
Dans la lutte toujours d'aplomb, dur comme un roc,
N'ayant jamais reçu le moindre coup d'estoc,
Protégé, semblait-il, par quelque sortilège.

***

Or ce Passais qu'il a mis à feu et à sang,
Maintenu dans le mal par un destin funeste,
Notre homme, en le fouillant de son regard perçant,
(A quelques lourds remords peut-être obéissant
Et non pour admirer le paysage agreste)
Voit que de tant d'horreurs nulle trace ne reste.

Églises, hameaux et moutiers par lui détruits
Çà et là, de nouveau, piquent leurs silhouettes
Au milieu des vergers prometteurs d'autres fruits,


[p 27]

Et, de rechef, aux toits des manoirs reconstruits,
Avec un bruit pareil au dur cri des mouettes,
Sous l'action du vent, grincent les girouettes.

C'est bien là cependant le coin de sol béni
Qu'il a trahi jadis d'une façon si vile
Sans que Monsieur du Bois [11] l'en ait encor puni,
(Brrr ! Rien que d'y songer, son front se rembrunit.)
Et qui, de l'horizon jusqu'au pied de la ville,
Par son fait, a souffert de la guerre civile.

Par un hasard fâcheux si tous les braves gens,
Nobles, bourgeois, vilains, moines, clercs ou sergents,
Qui, de tous les côtés, tombèrent ses victimes,
Allaient, là, devant lui, se dresser, unanimes
A l'accuser avec des airs désobligeants !
(... Ah ! Que la soif rend donc les coeurs pusillanimes !)

Oui, l'on a rebâti les demeures, mais si,
Lui qui ne connaissait ni pitié ni merci,
Il allait, de sa cruauté vivantes preuves,
Voir surgir à leur tour les mères et les veuves
Des fils qu'il trucida, des époux qu'il occit
Juste aux endroits marqués par ces murailles neuves !

Si, par l'effet subit de quelque enchantement
Pareil à ceux dont on parle dans les vieux contes,
Des orphelins qu'il fit l'énorme attroupement,
Glissant au sein des airs, allait dans un moment,
(... Hum ! On a comme ça, parfois, de durs mécomptes !)
Déferlant à ses pieds, lui réclamer des comptes !


[p 28]

A l'évocation d'un aussi lourd passé,
Tison qu'il croyait mort enfoui sous la cendre,
Jean, le long de son dos que n'a pas transpercé
La bise d'hiver, sent un autre froid descendre.
Campé sur le talus pierreux, la face au vent
Qui de ses longs cheveux fait voltiger les franges,
Les deux genoux fléchis et les mains en avant
Comme pour repousser des visions étranges,
Il jette autour de lui des regards alarmés,
Puis, détournant la tête, un tremblement de fièvre
Secouant vers ses épaules la peau de chèvre,
Les dents serrées, un souffle rauque sur la lèvre,
Il demeure un instant pâle et les yeux fermés.

***

Mais pourquoi s'arrêter à ces tristes idées ?
Ce sont là questions depuis longtemps vidées.
Fuyez au loin, remords ! N'appesantissez pas
Sur ce front que ne guette encor point le trépas,
Les ongles acérés de vos pattes crochues ;
Réservez vos fureurs pour les têtes chenues ;
Gardez, monstres, gardez vos dards empoisonnés
Pour le lâche troupeau de ces infortunés
Qui depuis maint hiver déjà courbent leurs nuques
Sous le fardeau de leurs infirmités caduques.
A vous, oui, bien à vous, tous ces débris tremblants.
Mais cet homme, debout au-dessus des prés blancs,
Qui dessine, au sommet de la roche pointue,
De l'immobilité la vivante statue,
Et dont l'oeil, maintenant rouvert, s'enflamme et luit,
O remords ! croyez-vous donc être faits pour lui ?


[p 29]

Vous imaginez-vous que vos dents aient la force
De mordre sur son coeur et d'en percer l'écorce ?
Pensez-vous faire choir sous vos coups renaissants
Ce corps d'athlète antique et ces membres puissants ?
Observez, par pitié, le rictus sardonique
Qui sabre par moments cette bouche ironique,
Tels des éclairs au ciel pendant les soirs d'été.
Fi donc ! Vous perdriez vos jours en vérité
A chercher le défaut de l'épaisse cuirasse
Que la jeunesse, autour de cette âme coriace,
Tisse, obstacle solide et clos de toutes parts,
Où vous émousseriez l'acier de vos poignards.
Des moribonds soumis à votre rage blême,
Dites-vous que cet homme est l'antithèse même.
Ceux-là qui vont descendre aux funèbres caveaux,
Vous pouvez les frapper de coups toujours nouveaux ;
Mais contre celui-ci vos ires seraient vaines.
Le sang riche qui coule à torrents dans ses veines,
Le souffle bien rythmé qui sort de ses poumons,
Le clair regard qu'il darde à présent sur les monts
Là-bas vers l'horizon, la main large et nerveuse
Qu'il crispe avec défi sur la branche noueuse,
Tout, chez lui, main, regard, souffle et sang généreux,
Tout s'unit pour crier dans un élan fougueux,
Au travers de l'air pur dont sa gorge s'enivre,
Le bonheur d'être fort et le plaisir de vivre.

Complètement remis de son premier frisson,
Jean reprend à la fois sa marche et sa chanson.

***

Il songe en sa gueuserie,
Qu'il va la revoir enfin,


[p 30]

L'auberge du vieux Séguin
Où, plein de gloutonnerie,
Jadis, il a, le coquin !
Fait plus d'une soûlerie
Avec les gens de son bord,
Routiers et valets de ferme,
Noirs de poil, noirs d'épiderme
Et noirs d'âme plus encor.
Ah ! le bon vieux Lion d'Or ! [12]
Comme l'on y buvait ferme !
Qu'on y bâfrait de bons plats,
Les jours de grande liesse,
Quand on y prenait repas !
Sous une sorte d'ivresse,
Fermant les yeux, ébloui,
(... Oh ! l'image enchanteresse !)
Il voit en face de lui
Le personnel domestique
De l'hostellerie antique,
De toutes parts aujourd'hui
Roulant son flot sympathique
Dans la rumeur et le bruit
Sommeliers courant aux caves,
Cochers à triples mentons,
Maîtres-queux à panses graves,
Grasses filles, margotons
Aux bras nus jusqu'à l'aisselle,
Aux rebondissants tétons ;
Petits laveurs de vaisselle,
Serviables marmitons,


[p 31]

Engagés par escadrons
Pour presque une bagatelle,
Et dont la sueur ruisselle
Sur le cuivre des chaudrons.
Tout ce monde s'entrelace,
Chacun venant prendre place
Au beau rêve qu'il poursuit
Et tout ce monde galope,
Telle au désert l'antilope,
Dedans son cerveau séduit,
Cependant que sous l'empire
De la fièvre qui l'inspire,
Il croit entendre au lointain,
Encore accorte et friande
Dans sa jupe de satin,
La bonne hôtesse normande,
Compagne du vieux Séguin,
Qui surveille et qui commande,
Qui s'agite et qui gourmande
Aux approches du festin

***

« Reluisez, grands dressoirs de chêne,
Plus noirs et polis que l'ébène !
De mèches, pour la nuit prochaine,
Garnissez-vous, quinquets fumeux !
Ranimez l'éclat de vos teintes,
Faïences bizarrement peintes,
Pichets d'étain, modestes pintes
Et plats de Vieux-Rouen fameux !

« En véritables avalanches
Descendez de vos larges planches,


[p 32]

Gros pains de seigle et miches blanches !
Andouilles, grotesques rondins,
Laissez choir en la cheminée
La peau noire et parcheminée
Que vous a faite la fumée !
Cuisez, gibier ! Grillez, boudins !

« Au fond des grosses jarres closes,
Voici venir pour vos chair roses
Le moment des apothéoses :
Comptez vos tranches, fins jambons !
Bien vite, offrez, dindes pansues
Que les truffes rendent bossues,
Lascivement vos chairs cossues
Aux brûlants baisers des charbons !

« En bonnes galettes, sans cesse,
Transforme-toi, farine épaisse,
Sur le disque frotté de graisse
Selon les préceptes de l'art !
Flacons aux formes respectables,
Apprêtez vos cols vénérables
A répandre à flots par les tables
Les rubis de votre nectar !

« Rôtissez, viandes alléchantes !
Bouillonnez, mixtures savantes !
Oignons, des petites servantes
Faites pleurer les yeux inquiets !
Et vous, châtaignes, fruits rustiques,
Faites éclater vos tuniques
En pétaradant sur les briques
Comme autant de petits mousquets !


[p 33]

« Quant à toi, sotte valetaille,
Besogne et d'estoc et de taille !
En ce moment de la bataille,
Les paresseux sont des félons ;
Compte les fruits, emplis la cruche,
Rince, balaie, essuie, épluche !
Du nerf ! Allons, vite ! Ma ruche
N'est pas faite pour les frêlons !

Regarde un peu, troupe servile,
Ce peuple immense qui défile
Et va se ruer par la ville
Au gastronomique déduit.
Çà, du jus dans les lèchefrites !
Un feu d'enfer sous les marmites !
Car ce ne sont pas des ermites
Que nous attendons aujourd'hui.

« Non, non ; c'est la foule affamée
Que cette foire renommée [13],
Suivant sa noble accoutumée,
Attire en nos remparts normands ;
Pour l'allègement des sacoches
Et l'aplatissement des poches,
Fais virer les grands tournebroches
Devant la flamme des sarments.

« Ouïs le bruit croissant qu'apporte
La cohue. Or çà, fais en sorte
Qu'en passant devant notre porte
On hume l'air béatement,


[p 34]

Et que, sur les places voisines,
Le doux fumet de nos cuisines
Aille chatouiller les narines
D'un très discret picotement.

« A l'aspect du bon cidre jaune
Dont jà l'or, sur les nappes, trône,
Il faut que, du nocturne prône
Redoutant l'ordinaire ennui,
Chacun se pourlèche et se dise
Ah ! Si j'en crois ma gourmandise,
Qu'on doit chanter dans cette église
De belles messes de minuit !

« Il faut qu'aux parfums de l'office,
Du haut en bas de l'édifice,
Notre vaste logis s'emplisse
De rustres et de gens d'esprit.
Plus de place ? Eh donc ! Qu'on se serre
A la guerre comme à la guerre !
Le vieux proverbe ne ment guère :
Plus on est de fous, plus on rit !

« J'entends déjà, sans variantes,
Tout le lot des phrases prudentes
Qui terminent chez nous les ventes
Du bétail ou du « carabin » [14] :
Est-ce oui ? - Je n'dis point non. - L'affaire
Vous plaît-elle ? - Elle aurait d'quoué m'plaire.
- Allons! Parlez franc, mon compère
Ça vous va-t'y ? - Peut-être bin!

« Eh bien ! ce que je veux, gueusaille,
C'est que tout ce monde s'en aille,


[p 35]

Gorgé de boire et de mangeaille
Dans son Perche ou son Avranchin ;
Que, ce soir, la panse replète,
Une rougeur à la pommette,
Toute cette gent se promette
De nous revenir l'an prochain ;

« Je veux qu'au loin, par la campagne,
De Tinchebray jusqu'à Mortagne,
Du pays d'Auge à la Bretagne,
On ne trouve pas de maison
Où le récit de nos lippées,
Mieux que les vieilles épopées,
N'occupe le temps des veillées,
Perpétuant notre renom ;

« Qu'enfin, par toute la nature,
Glissant de ramure en ramure,
La brise elle-même murmure :
Ah! Bonnes gens, il n'est encor
Qu'un Domfront dans la Normandie,
Et, soit dit sans forfanterie,
En Domfront, qu'une hostellerie :
C'est l'auberge du
« Lion d'Or ! »

C'est les yeux rendus cupides
Par ce songe éblouissant,
Que le meunier, se pressant,
Arrive à grands pas rapides
Sur la roche Saint-Vincent [15] ;


[p 36]

Mais soudain, en personnage
Par l'âge rendu prudent,
Par le malheur rendu sage,
Bien vite il en redescend,
A bon droit considérant
Que ce serait un présage
En somme peu rassurant
Pour la fin de son voyage
De voir, près de son bonnet
Et pas loin de son visage,
L'instrument dont il connaît
Le patibulaire usage
Assombrir le paysage [16] :

« Passer devant le gibet,
Murmure-t-il, absorbé,
En l'occasion présente,
Cela n'a rien qui me tente.
Par Luther et par Calvin ! [17]
Prenons un autre chemin.
De cette façon, j'évite
Vision trop insolite.
Déjà potence, l'été,
N'est pas belle en vérité ;
Mais, l'hiver, quelle horreur ! Té !
Ami Jean, sauvons-nous vite ! »
Et sur ces mots goguenards,
Pour gagner une autre porte,


[p 37]

De la vieille place forte
Il fait le tour des remparts.

***

Juste à cette heure-là, précisément deux hommes
Quittaient en devisant le château de Godras [18] ,
Les yeux tout alourdis encor des derniers sommes,
Comme de braves gens qui sortent de leurs draps.

L'un gros, gras, potelé, sous sa robe de bure,
Trottinait comme un rat ; l'autre, moins corpulent,
Assez grand, revêtu d'un manteau de fourrure,
L'air digne, à ses côtés marchait d'un pas plus lent.

Le moine, tout bas, mais d'un ton plein de maîtrise,
Paraissait discuter avec son compagnon
Quelque sujet pieux intéressant l'Église :
Il parlait, en effet, du prochain réveillon.

D'un si grave entretien respectant le mystère,
La foule, qui grouillait plus dense à ce moment
Sur la place, tirait le bonnet jusqu'à terre
Et s'ouvrait devant eux avec empressement.

Ce devaient être là de puissants personnages ;
Car vous auriez pu voir les bambins étonnés,
Ainsi que pour leur rendre eux-mêmes des hommages,
Cesser de se fourrer les doigts au fond du nez.


[p 38]

- Qui donc était-ce ? Qui ? Renseignez-vous, de grâce !
- Par Mahom ! Messeigneurs, vous êtes bien pressés
Mais, si je vous disais, moi, que ma Muse est lasse,
Que cela m'indiffère ou que point ne le sais

Ah ! Je l'entends d'ici, votre voix furibonde,
Me clamer au milieu des cris les plus divers
Qu'on ne doit pas ainsi se moquer de son monde,
Et m'appeler ganache, en prose et même en vers !

Allons ! mes bons amis, rassérénez votre âme ;
Ma plume ne saurait vous faire un tel affront :
L'un était Jean Bidault, prieur de Notre-Dame [19],
L'autre, Pierre Ledin, gouverneur de Domfront [20].

- Peuh ! m'objecterez-vous, singulier diocèse,
Évêché très bizarre, où les prieurs ainsi
Peuvent en gais lurons découcher à leur aise !
Monsieur, veuillez au moins nous expliquer... - Voici :

Notre bon gouverneur, très féru du mérite
De son ami Bidault, le retenait souvent
A souper au château, lui réservant un gîte
Quand il était trop tard pour rentrer au couvent.

Or, je puis à présent vous le dire à l'oreille,
C'est, cette fois encor, ce qui s'était produit :
Le doux frocard, venu pour banqueter la veille,
Sous le toit de son hôte avait passé la nuit.


[p 38]

Puis, sans doute trouvant belle la destinée,
Tendre le matelas et l'oreiller moelleux,
Il s'était octroyé la grasse matinée,
En rond pelotonné comme un gros chat frileux,

Perdu dans le duvet de sa béatitude,
Avec le désir lâche et vaguement païen
De rester de longs mois dans cette quiétude,
Sans avaler de messe et sans penser à rien.

Hélas ! Il avait bien fallu pourtant, sous peine
De se voir gourmander par tout le prieuré,
Afin de regagner les bords de la Varenne [21],
S'arracher aux douceurs du bon lit rembourré.

Il avait donc sauté brusquement sur les dalles,
Avait fait sa toilette et, le teint rajeuni,
Venait de commencer à mettre ses sandales,
Quand son aspect s'était tout à coup rembruni.

Quel taon avait piqué cette grosse marmotte ?
Ah ! certes, vous l'eussiez appris, l'instant suivant,
A l'entendre grogner : « Coquin de Jean Barbotte ! »
Il est vrai qu'il jetait ce cri-là si souvent !

***

Cela datait du temps où pour ses anciens maîtres,
Ne professant, ma foi, qu'un respect relatif,
Le meunier, soutenu par sa bande de reîtres,
Exerçait contre eux son pouvoir... exécutif.


[p 40]

En avaient-ils alors vécu les pauvres moines,
De terribles moments, confinés dans leurs murs,
A regarder flamber leurs blés et leurs avoines
Ou choir de leurs vergers les fruits non encor mûrs !

En avaient-ils passé de ces nuits d'insomnie,
Debout au moindre bruit, ne dormant que d'un oeil,
Encore pour songer qu'un subit incendie,
Enveloppant leur couche, en faisait un cercueil ! [22]

A se sentir ainsi mordus des mêmes transes
Devant ce vil démon sorti du sombre enfer,
Tous, ils avaient perdu la moitié de leurs panses ;
Mais lui, sans contredit, avait le plus souffert.

Lui qui marchait jadis la taille rondelette,
Egrenant au soleil son rosaire de buis,
Il était devenu plus mince qu'une ablette.
Maigre ? Un prieur ? Ah ! fi ! Combien de fois, depuis,

Désespérant, malgré ses tours au réfectoire,
De jamais retrouver un pareil embonpoint,
L'avait-il répété ce cri comminatoire :
« Coquin de Jean Barbotte ! » en brandissant le poing !

Car c'était lui, ce Jean, l'auteur seul responsable,
L'ordonnateur maudit des massacres d'antan,
Qui l'en avait réduit à cet aspect minable,
Pour obéir sans doute aux ordres de Satan.

Puis, (... Il n'est si long deuil, mon Dieu ! qui ne finisse !)
A force d'oremus, de pater et d'ave,


[p 41]

Peut-être à force aussi de se rendre à... « l'office »,
Son gros ventre s'était quelque peu retrouvé.

Sa bonne humeur, partant, était ressuscitée :
Le rire, chez un moine, est frère du bedon.
Dans son âme chrétienne autrefois tourmentée,
L'oubli s'était fait place à défaut du pardon ;

Mais par un vieux tréfonds de haine inconsciente,
Victime malgré lui d'un tic invétéré,
Sans cesse, à tout propos, ô manie innocente !
Il émettait ce cri si souvent proféré :

« Coquin de Jean Barbotte ! » Avait-il la migraine ;
L'évêque, en son désir de le mieux surmener,
Venait-il à prescrire une longue neuvaine ;
Troublait-on brusquement sa sieste après dîner,

Tout de suite, un strident : « Coquin de Jean Barbotte ! »
Anathématisait la cause de son mal ;
Ces quatre mots éclos sur sa lèvre dévote,
Il rentrait aussitôt dans son état normal.

***

Ce matin-là pourtant, contre son ordinaire,
Après avoir lancé son juron favori,
De messire Bidault le masque débonnaire
Etait resté pensif et n'avait pas souri.

A quel fait imputer ce noir accès de bile ?
Depuis la veille au soir, qu'était-il arrivé ?
Devinez, palsambleu ! Je vous le donne en mille.
Vous renoncez ? Eh bien, n'avait-il pas rêvé


[p 42]

Que ce coquin de Jean, sorti de son repaire,
Était, voyez un peu quel être malfaisant !
Venu lui proposer, moyennant numéraire,
Deux lapins de garenne assistés d'un faisan.

Non de ces lapereaux nourris de mauvaise herbe,
Pas un petit oiseau de rien, maigre régal,
Mais d'énormes lapins, mais un faisan superbe,
Qu'il avait braconnés dans le parc monacal.

Eh quoi ! le gueux ainsi le poursuivrait sans trêves !
Après avoir gâté ses veilles, le voilà
Qui venait maintenant empoisonner ses rêves !
Quand l'aurait-on pendu, ce moderne Attila ?

Avouons entre nous, sans y mettre de honte,
Que ce raisonnement avait un certain poids,
Et vite reprenons le fil de notre conte ;
Car cette parenthèse explique assez, je crois,

Pourquoi ce matin-là c'est d'humeur fort bougonne
Qu'il avait ceint sa robe. (... On disait, en passant,
Qu'il n'avait que cela de saint dans sa personne,
Notre excellent prieur au teint réjouissant.)

Moins renfrogné pourtant, à mesure que l'heure
Traçait son ombre fine au cadran noir scellé
Dans la pierre au fronton de l'antique demeure,
C'est presque en souriant qu'il s'en était allé,

Par ce beau matin clair et joyeux de décembre,
Présenter ses respects au chef de la cité.
Mons Ledin, qui sortait lui-même de sa chambre,
De sa ferveur au lit l'avait félicité,


[p 43]

Puis, obéissant à sa nature civile,
S'était mis en chemin avec l'homme des cieux,
Pensant l'accompagner jusqu'aux murs de la ville ;
Le moine, grand bavard, ne demandait pas mieux ;

Tous deux y gagneraient : épée et patenôtre
D'accord allant leur train, les marques de respect
Qu'on donnerait à l'un, rejaillissant sur l'autre,
Chacun empocherait cet honneur indirect.

Voilà pourquoi, plus fiers et plus vains que des doges,
Ensemble le prieur et messire Ledin
Marchaient. Midi sonnait à toutes les horloges
Comme ils allaient passer sous la porte Cadin [23].

***

Mais quelqu'un franchit la herse,
S'avançant en sens inverse
Dans le milieu du chemin.
« Voilà, pardieu ! de l'audace !
Dit brusquement le robin.
L'antique respect s'efface ;
Vous verrez, mon cher Ledin,
Si nous n'y tenons la main
D'une manière efficace,
Que cette orde populace
Marchera sur nous demain.
Allons ! place, vilain ! place ! »
Un instant déconcerté,
Le manant à qui s'adresse
Cet ordre exempt de tendresse


[p 44]

En sa spontanéité,
Vivement lève la tête
Et, soudain figé, s'arrête
Pendant que, de son côté,
Le gros moine qui regarde
Cette figure hagarde
Pousse un formidable cri :
« Comment ? Toi ? Toi, misérable
Echappé de pilori !
Toi, criminel détestable,
De boue et de sang pétri
Et des braves gens flétri !
Ah ! tremble, chien, félon, traître,
Qui venais ici peut-être
Dans l'espoir de nous braver !
Voici que pour ta personne
L'heure du règlement sonne
Et tu fais bien d'arriver.
Du Malin, valet servile,
Toi qui n'as rendu jamais
Que l'ingratitude vile
En échange des bienfaits,
Tu vas bientôt, sois tranquille,
Recevoir en cette ville
Le prix de tous tes forfaits.
De toi, justement, compère,
J'ai rêvé, la nuit dernière ;
Tu m'apportais du gibier :
Au réveil, méchant meunier,
J'ai bonnement pris ce songe
Pour un enfantin mensonge,
Je n'aurais jamais pensé
Qu'il pût être dépassé.
Toi non plus, je le présume ;


[p 45]

Faisans gras et lapins lourds
Sont presque notre coutume ;
Gibier de poil et de plume
Chez nous se voit tous les jours ;
Nos réserves en sont pleines.
Celui que tu nous amènes,
Je te le dis sans détours,
Est plus rare en nos domaines.
Comme tel, roi des pillards,
Soit dit, sans te faire offense,
II a droit à nos égards ;
C'est du gibier... de potence :
Va, nous lui saurons très bien
Donner, vu la circonstance,
La sauce qui lui convient. »
Puis, lors, sans reprendre haleine,
S'adressant au Gouverneur
Dont l'oeil contemplait la scène
D'un air interrogateur,
Le moine, qui se démène
Ainsi qu'un énergumène,
Montre l'homme de la main :
Or ça, messire Ledin,
Je vous ai parlé naguère
D'un huguenot détesté
Dont l'âpre méchanceté
Pendant de longs mois de guerre
Avec ivresse a porté
Par toute la vicomté
Sa folle rage d'occire ;
Je vous ai parlé, messire,
De certain meunier, valet
Du vieux couvent de Lonlay,
Qui, rempli de cafardise,


[p 46]

A tout venant se vantait
De chérir les gens d'Église
Par nature et par métier,
Et qui, brutale surprise
Résultant de sa traîtrise,
Le neuf mars de l'an dernier,
En passant par Notre-Dame
Avec Poly, Chéradame [24]
Et les gens du Balafré,
Pour nous mieux montrer sa flamme,
Brûla notre prieuré.
Il s'appelait Jean Barbotte,
Ce produit de parpaillote,
Et si l'on me voit ainsi,
Me dressant contre le vice,
Réclamer de vous justice,
C'est que le gueux est ici
Et que, ce gueux, le voici ! »
Au cours de cette tirade
Fort longue, le camarade
N'a pas même tressailli.
C'est le front enorgueilli
D'une subite bravade,
(... Et cette fanfaronnade
Lui donne, ma foi, grand air...)
Qu'il promène, calme et fier,
Sur les foules accourues
Par le dédale des rues
Le regard de son oeil clair.
Il est pris. Eh bien ! Qu'importe ?
Pourquoi ferme-t-on la porte ?


[p 47]

Sous vos corselets de cuir
Qui vous a dit, gens d'escorte,
D'accourir prêter main-forte ?
Il ne songe pas à fuir.
Son âme n'est pas déçue
De ne point trouver d'issue.
Non ; il se dit simplement
Que puisque l'heure est venue
De partir décidément
Pour la contrée inconnue
Où règne la mort bourrue,
II s'en ira vaillamment
Comme doit faire un Normand.
« Allons ! mécréant, avance !
Ordonne le Gouverneur.
Tu viens d'entendre, je pense,
Le discours du bon prieur ;
Que dis-tu pour ta défense ? »

Mais Jean garda le silence.

« Çà, voyons ! Sur mon honneur !
Reprend l'autre avec aigreur,
Personne ici, triple buse,
N'est la dupe de ta ruse.
Te reconnais-tu l'auteur
Des crimes dont on t'accuse ?
Quoi ! tu ne me réponds pas ?
C'est donc t'avouer coupable.
Nous te jugerons, mon gars ;
Mais voici l'heure où la table
S'apprête pour le repas.
Je remets donc, misérable,
A quatre jours les débats.


[p 48]

Va, ton affaire est certaine,
Car le jugement rendu,
L'ami, tu seras pendu
Vers la fin de la semaine.
Holà ! Gardes, qu'on l'emmène ! »
Mais, Bidault, d'un air grognon :
« Il serait fort dérisoire
Que ce vilain compagnon
Vous forçât pour cette histoire
A tenir nouveau prétoire.
Jacques-François Lamoignon,
Prévôt du grand Matignon,
Sur maint bon réquisitoire,
Au gibet l'a condamné ;
L'édit n'est point rapporté
Et demeure exécutoire.
- Eh ! bien, s'il en est ainsi,
La cause reste entendue.
Qu'on prévienne de ceci
Maître Étienne La Pallue
Notre très féal bourreau,
Et qu'il prenne en sa demeure
Son plus solide escabeau
Et sa corde la meilleure.
Pour toi, méchant boute-feu
Sur lequel point je ne pleure,
Trouvant fort juste, mordieu !
Qu'un bandit tel que toi meure,
Dis-toi bien, quittant ce lieu,
Que la Camarde t'effleure.
Prépare-toi donc un peu
A paraître devant Dieu.
Car tu n'as plus qu'un quart d'heure.
Moi je vais dîner. Adieu ! »


[p 49]

Un abbé d'allure austère
Passe : on le va requérir
De prêter son ministère
A celui qui va mourir.
Près de Jean qui s'en égaie,
En vain le bon père essaie
De convertir son client ;
C'est même presque en riant
Que Barbotte entend le prêtre
Lui dire, à bout d'arguments :
« Hâtez-vous de reconnaître
Les nombreux égarements
De votre existence ancienne
Et vos méfaits de jadis.
Songez à l'âme, ô mon fils !
Avant que le corps devienne
Un simple petit jouet
Dans les mains de maître Étienne. »
Las ! il lui faut s'avouer
Que l'autre l'écoute à peine.

Alentour de lui placés,
Les gardes se sont massés ;
Comme un long serpent, la houle
Du cortège se déroule
Au milieu des rangs pressés
Que forme partout la foule ;
Car pour manifestement
Marquer son contentement,
Tout Domfront est venu faire
A cet ennemi tombé
L'honneur de maint quolibet.
On arrive à la Bruyère :


[p 50]

C'était là que le gibet,
Entré profond dans la pierre,
Sinistrement exhibait
Son aérienne équerre.
Barbotte qui l'aperçoit
Bravement le considère
Et le désignant du doigt
Au bon père qui l'exhorte,
Réplique d'une voix forte :
« Parbleu ! tonsuré pédant,
Tu me disais à l'instant
Que sous la patte velue
De ce digne La Pallue,
J'allais n'être au demeurant
Bientôt qu'un jouet docile
Au bout de cet ustensile.
Pour pratiquer l'oraison,
Tu n'es pas un imbécile
Et ta langue avait raison.
Mais conviens-en, vieux grison,
A ce moment de l'année,
Les jouets sont de saison.
Jésus, dans chaque maison
Et dans chaque cheminée,
Fera ce soir sa tournée
Pour en jeter à foison,
Et demain, dans la journée,
Des milliers d'enfants joyeux,
Aux palais, comme aux chaumières,
Ouvriront bien grands leurs yeux
Plus que des portes cochères
Devant les ifs merveilleux
Tout garnis selon leurs voeux
De pantins et de lumières.


[p 51]

Malgré leur âge endurci,
Les gens que tu vois ici,
Autour de cette potence
Portent la même espérance ;
Ce sont des enfants aussi,
Avec cette différence
Qu'ils n'ont pas la patience
D'attendre à demain matin
Pour voir danser leur pantin,
Et que ton if, mon compère,
Pour un arbre de Noël,
Me semble (...Est-ce personnel ?...)
D'un feuillage bien sommaire
Et d'un bois bien solennel.
Ah ! sort extraordinaire
Elle n'avait pas menti
Jadis la vieille sorcière
Qui me disait que parti
De très bas (...Oh ! la pécore !...)
Je mourrais tout jeune encore
Dans un rang... fort élevé !
Mais de ce que m'est prouvé
Le vrai d'un tel horoscope,
Dois-je tomber en syncope
A tes pieds sur le pavé ?
Y a-t-il raison majeure,
Seulement, pour que j'en pleure ?
- Je dis que s'approche l'heure
Pour votre âme de quitter
Sa corporelle demeure.
Vous pourriez manifester
Quelques regrets sans attendre...
- Je n'ai, veuille bien l'entendre,
Pas grand chose à regretter.


[p 52]

Messire Ledin, peu tendre,
A jugé bon de me pendre ;
Franchement, il s'est conduit
Avec moi comme, à tout prendre,
J'en aurais fait avec lui ;
J'en ai jà fourni la preuve.
De quel déplorable ennui
Veux-tu qu'ici je m'émeuve ?
Je n'aurai plus froid la nuit,
Je pars sans laisser de veuve
Et, par hasard, aujourd'hui
Votre corde est presque neuve.
De regrets, je n'en ai qu'un :
Celui de partir à jeun.
Quand on fait si long voyage,
L'estomac, cet importun,
Réclame un plus lourd bagage,
J'en prend à témoin chacun.
D'autres peut-être à ma place,
Se lamenteraient bien fort
En faisant mainte grimace.
Moi qui suis sûr de mon sort
Et n'ai point l'espoir qu'on fasse
Grâce à mon humble carcasse,
Je suis seulement peiné,
O vieux donneur d'eau bénite !
D'avoir été pris si vite.....
Et de n'avoir pas dîné. »

Tout pendant qu'avec malice
Il pérorait, du supplice
L'apprêt s'était terminé.
Après avoir promené
Son regard sur l'assistance


[p 53]

Et mis avec nonchalance
Ses lunettes sur son né,
Un greffier sans importance,
D'un ton de voix suraigu
Lentement lit la sentence
Prescrivant qu' « à la potence
Jean Barbotte, convaincu
De pillage et d'incendie
Sur le sol de Normandie,
Soit attaché par la hart,
Pour de là, trois jours plus tard,
Le susdit se voir dépendre,
Son corps être mis en cendre
Et, du Couchant au Levant
Sa cendre jetée au vent.
»
Puis, au bourreau qui fredonne,
Le greffier s'adresse et dit
Du même ton monotone,
En roulant son manuscrit :
« Ainsi le veut et l'ordonne
Notre excellent Gouverneur,
Très honoré Monseigneur
Pierre-Jean-René-Marie
Ledin de la Chaslerie
Qui de par l'ordre du roi
Seul possède ici le droit
De haute et basse justice.
Çà, valet, fais ton office ! »
Sur le champ le condamné
Par l'escorte est amené
Sous la poutre vengeresse
Et sur notre homme enchaîné
Le noeud tombe avec adresse.
Dans le moment que son col


[p. 54]

Tressaille au froid du licol
Sa caboche se redresse
Pour clamer avec vigueur :
« Puisqu'il faut que je te quitte,
Le ventre vide, ô douleur !
Adieu donc et sois maudite,
Domfront, ville de malheur !
- Sursum corda ! dit très vite
Le prêtre consolateur,
Oubliant le bon lévite,
Que l'infortuné coquin
Ne connaît pas le latin.
Se tournant vers lui, farouche,
Jean Barbotte ouvre la bouche
Pour répliquer, c'est certain,
Par un nouvel anathème
Ou quelque vilain blasphème,
Mais le bourreau, vieux soldat
Qui n'est pas très fort en thème
Croit naïvement, oui-dà,
Que ces mots : Sursum corda !
Juste comme une heure sonne
S'adressent à sa personne,
et, d'un bras nerveux, tirant
Sur la corde auparavant
Que le patient réponde,
Envoie ainsi du méchant
L'âme triste et vagabonde
Barbotter dans l'autre monde,

Tout est fini, maintenant
Celui qui fut Jean Barbotte
Loque macabre, ballotte
Dans les airs lugubrement.


[p 55]

Ainsi qu'un flot noir, la foule
Vers les pont-levis s'écoule,
Pensive, en se détournant
Pour regarder longuement
La sinistre silhouette
De ce pendu déjà vert
Qui, faisant la pirouette,
Se balance au vent d'hiver.
Cette foule était rieuse
Avant le spectacle offert.
Qui donc l'a faite songeuse ?
Est-ce la fin courageuse
Du brigand qu'on voit là-bas ?
Le pensez-vous ? De nos gars
La race est trop valeureuse
Pour que leur âme joyeuse
S'émeuve d'un tel trépas.
Non ; mais c'est que cette foule,
Interminable torrent
Qui serpente et se déroule,
S'en va se remémorant
La puissance prétendue
Que le vulgaire attribue
Aux derniers mots d'un mourant ;
C'est qu'en sa pensée intime
L'imprécation ultime
Echappée au scélérat
Dans les siècles restera ;
C'est qu'elle voit, éplorée,
Sa pauvre vieille cité,
D'un sobriquet détesté
A jamais stigmatisée,
Devenir en vérité
Un sûr objet de risée


[p 56]

Parmi la postérité ;
C'est qu'elle entend, inquiète,
Passer dans le haut des airs
Les sons lointains, pourtant clairs,
D'une invisible trompette
Dont la conque, avec ampleur
A tous les échos répète
Le cri de ce trouble-fête
Incendiaire et voleur :
« Domfront ! Ville de malheur ! »

Paris, 5 juillet 1900.


Cette poésie a valu à l'auteur la grande Médaille de Vermeil du Concours
poétique de 1900.

Suite du texte...


Notes

[1] Si je dis l'oeuvre, c'est uniquement pour ne pas être pris pour un imbécile ; car, on le sait, les imbéciles ne disent pas « l'oeuvre ». [Retour]

[2] Neveu de l'ancien Gouverneur du Crédit Foncier, Albert Christophle. Né sur la lisière de la Forêt d'Andaine, à Champsecret, où il villégiature chaque été. Peintre de genre et caricaturiste célèbre. (... Qui ne se rappelle son fameux portrait de la Reine Victoria dans Le Rire, portrait qui faillit nous valoir une histoire diplomatique ?) Un des membres les plus éminents de la Société Artistique et Littéraire La Pomme. [Retour]

[3] Ancien nom de la plaine qui s'étend au sud des collines de Domfront. [Retour]

[4] Pendu à Domfront le 16 novembre 1674. [Retour]

[5] Pendu à Domfront le 14 octobre 1674. [Retour]

[6] Pendu à Domfront le 7 janvier 1675. [Retour]

[7] Jean Barbotte, ancien meunier de l'abbaye de Lonlay, trahissant la cause de ses bienfaiteurs, était entré, avec les trois autres renégats ci-dessus nommés, au service d'Ambroise-le-Balafré, huguenot fervent et soldat redoutable, quand ce dernier, au mois de février 1574, s'était emparé par surprise de la citadelle de Domfront.
Le Maréchal de Matignon, commandant les forces royales avait été envoyé pour mettre le siège devant la forteresse, défendue par Montgomery qui, poursuivi par la haine de Catherine de Médicis, dont il avait tué l'époux, Henri II, dans un tournoi, s'y était depuis peu réfugié. Barbotte, à la tête d'une bande de soudards, tenta plusieurs fois des diversions sur les derrières de l'armée assiégeante en dévastant la contrée et en pillant les églises ou manoirs environnants dont il faisait tuer les curés et les châtelains. La légende dit même qu'il allait jusqu'à violer les sépultures. Condamné par défaut au gibet après la prise du vieux château-fort, il crut prudent de disparaître quelque temps et vécut caché pendant un an dans un vallon sauvage situé au milieu de la forêt d'Andaine, à l'endroit même où s'élève aujourd'hui la station thermale de Bagnoles. [Retour]

[8] Raoul Le Vaillant de Talloynes, capitaine des archers royaux que Matignon avait spécialement commis à la capture de la bande de partisans commandée par Barbotte. [Retour]

[9] Petite rivière qui coule dans le vallon de Bagnoles. L'eau en est très ferrugineuse. [Retour]

[10] Cette fête subsiste encore de nos jours, mais ceux qui pour se conformer à l'ancienne tradition, suivent la procession pieds nus, sont de plus en plus rares. [Retour]

[11] Amusant sobriquet donné au bourreau de Domfront, Etienne La Pallue, qui de 1674 à 1676 expédia dans l'autre monde, très «cordialement», c'est-à-dire avec une bonne corde, une centaine de mauvais garçons. [Retour]

[12] La cour du Lion d'Or existe encore à Domfront, près de l'ancienne place
aux Pots.
Très connue à l'époque où se passe cette histoire, l'hôtellerie du Lion d'Or
était tenue par maître Jacques Seguin, originaire du bourg de Tessé. [Retour]

[13] La foire, qui, depuis l'an 1375, se tenait à Domfront la veille de Noël, était
célèbre parmi toute la Normandie. On y venait de cent lieues à la ronde. [Retour]

[14] Mot de patois désignant le sarrasin. [Retour]

[15] Cette roche est située juste en face du Collège. Elle est marquée par un
calvaire. C'est un des plus beaux sites de toute la Normandie. [Retour]

[16] Les fourches prévôtales de Domfront se dressaient sur le plateau de la
Bruyère, en face de la Porte de Godras, de l'autre côté du fossé où s'est construite
plus tard la rue de Barbacanes. Du Pont-Godras actuel, on aperçoit encore
les deux tours flanquant la porte d'où s'abaissait l'ancien pont-levis. [Retour]

[17] On voit que ses nouvelles convictions religieuses n'avaient pas des fondements bien solides. [Retour]

[18] Habitation du gouverneur de la ville. Elle existe encore en partie au sud
de l'avenue de Godras, cachée par les deux tours dont il a été parlé précédemment. Voir la note 1 de la page ci-contre. [Retour]

[19] Jean Bidault (1529-1588) prieur de Notre-Dame-sur-l'Eau. [Retour]

[20] Pierre Ledin de la Chaslerie, gouverneur de Domfront, de 1574 à 1597. [Retour]

[21] Le prieuré de Notre-Dame-sur-l'Eau se trouvait à l'endroit où s'élève de nos jours l'hospice, près de la vieille église romane construite par Talvas de Belleme au XIeme siècle et dont subsiste encore la plus grande partie. [Retour]

[22] Le prieuré de Notre-Dame avait été brûlé deux fois en l'espace de trois mois. [Retour]

[23] La porte Cadin se trouvait alors entre l'ancienne rue des Porches, actuellement Grande Rue, et les Fossés Plissons. [Retour]

[24] Poly de Bretagne avait incendié quelques jours auparavant l'abbaye de Lonlay et le logis du prieur Fraimbault. Décapité le 12 mai 1575. Chéradame avait, lui, pendu le curé de Champsecret à la corde de sa cloche. [Retour]