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Titre   L'Orne. Numéro spécial, supplément au numéro du 14 mai 1927 de l'Illustration économique et financière  
Auteur   -  
Publication   Paris : Impr. spéciale de l'Illustration, 1927. 132 pages  
Original prêté par   Bibliothèque de l'Université de Caen - Section droit lettres  
Cote   N BR 23785 12  
Saisie et formatage par   Dataland  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le   6 mai 2006  
     
       

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L'Orne. Numéro spécial, supplément au numéro du 14 mai 1927 de l'Illustration économique et financière



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SOMMAIRE

Pages
Le Département de l'Orne, par M. Robert BILLECARD, Préfet de l'Orne3
A Travers le Département, par M. Paul FLEURY, Sénateur, Président du Conseil Général5
Un Département privilégié, par M. H. ROULLEAUX-DUGAGE, Député de l'Orne9
Les Femmes de l'Orne pendant la Guerre, par M. Robert LENEVEU, Sénateur de l'Orne11
Les Monuments de l'Orne, par M. H. TOURNOUER, Conseiller général, Président de la Société Historique et Archéologique de l'Orne13
L'Art Normand rétrospectif, par M. V. GUILLOCHIM, Conseiller général de l'Orne19
Les Forêts de l'Orne et leur rôle économique, par M. Adrien DARIAC, Ancien Ministre, Député21
Le Haras du Pin, par le Duc D'AUDIFFRET-PASQUIER, Député de l'Orne23
L'Orne Agricole, par M. Th. RICHARD, Directeur des Services Agricoles du Département27
Le Crédit Agricole dans l'Orne, par M. Edmond PERRIOT, Président de la Caisse Régionale34
Crédit et Mutualité Agricoles, par M. R. FLEURIDAS, Directeur de la Caisse Régionale34
La Société d'Agriculture de l'Orne et les Fondations Loutreuil35
Le Syndicat des Herbagers et Eleveurs de l'Orne36
L'Elevage du Cheval percheron et de la race bovine normande dans l'Orne, par M. Joseph AVELINE, Conseiller général, Vice-Président de la Société Hippique Percheronne de France37
L'Electrification du Département de l'Orne43
Les Mines de Fer de l'Orne46
Alençon, par M. Arthur ESNAULT, Maire, Vice-Président du Conseil Général de l'Orne47
Les Carrières de granit d'Alençon50
La Chambre de Commerce d'Alençon, par M. P. BOHIN, Président51
Le Point d'Alençon, par M. P. ROMET, Vice-Président de la Chambre de Commerce53
L'Association Antituberculeuse de l'Orne, par M. ALBERT DESCHAMPS, Vice-Président61
La Presse Ornaise, par M. Emile LANGLOIS61
La Chapelle Montligeon, par Mgr A. LEMÉE, Directeur général62
Saint-Christophe-le-Jajolet, par DE GIRONDE65
Longny-au-Perche, par M. Maurice LEROUX70
Laigle, par M. René VIVIEN, Conseiller général, Maire de Laigle71
Vimoutiers, par le Docteur DENTU, Sénateur de l'Orne, Maire de Vimoutiers79
Argentan, par M. l'abbé J. BOULANGER83
Flers-de-l'Orne, par M. Léopold SAPINE, Maire de Flers87
Foire-Exposition de Flers, par M. H. LELIÈVRE, Président de l'U. C. I.91
La Chambre de Commerce de Flers, par M. Henri HAMMERLIN, Secrétaire-Membre de la Chambre de Commerce, Conseiller Général de l'Orne93
Origine, Développement et Transformation de l'Industrie textile à Flers, par M. J. DUHAZÉ95
Tinchebray104
Domfront, par M. Louis GALLOT, Avocat, Maire de Domfront108
La Ferté-Macé111
Bagnoles-de-l'Orne - Tessé-la-Madeleine117
Bagnoles-de-l'Orne, station intercommunale thermale et climatique117
Bagnoles-de-l'Orne, par le Docteur Paul LE MUET, Maire de Bagnoles-de-l'Orne121
Tessé-la-Madeleine, par le Docteur P.-R. JOLY, Maire de Tessé-la-Madeleine125
Le Golf d'Andaine, par M. Robert COUSIN129
Etc., etc...

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LE DÉPARTEMENT DE L'ORNE

par M. Robert BILLECARD

PRÉFET DE L'ORNE

     QUAND, en 1790, l'Assemblée constituante réalisa sa grande oeuvre d'unification et de réorganisation administrative de la France, elle décida, pour former le département de l'Orne, de réunir les terres normandes de l'Alençonnais, du Passais, du Hiemois, du Houlme, du Lieuvin, aux terres du Perche, dont elles étaient séparées par des siècles de rivalités et de luttes.

     Depuis la Révolution, les épreuves supportées côte à côte, les efforts de fermes administrateurs, la naissance d'intérêts communs, ont noué des liens solides entre les fils de ces terroirs différents et lentement modelé, ici comme ailleurs, cette personne morale qu'est le département, doué d'une vie propre, riche d'une tradition plus que séculaire, véritable assise, avec la commune, de la vie nationale.

     Si l'union des hommes s'est accomplie, la diversité des aspects demeure. Aussi peut-on distinguer dans le département de l'Orne trois contrées distinctes.

     C'est d'abord, à l'Ouest, les derniers contreforts du massif armoricain qui portent sur leurs bases granitiques la ligne sévère des collines de Normandie, continuées par les enclos étroits du Bocage normand, où le paysan enferme jalousement, entre de hauts talus surmontés de haie vive, la terre arable que le temps a lentement arrachée au sol dur. C'est, à l'Est, les cantons occidentaux du bassin parisien qui étalent, sur un riche terrain d'alluvions, entre des vallons d'une fertilité généreuse, leurs collines mollement arrondies, souriantes et fleuries.

     Enfin, entre ces deux régions, se creuse le large sillon au fond duquel coule l'Orne, et dans lequel s'échelonnent les plaines d'Ecouché, d'Argentan, de Mortrée, de Sées et d'Alençon.

     Mais, caractère commun à tout ce pays de pâturages, de terres à blé, de vallées bruissantes d'eaux, de collines rocheuses, partout, tantôt serré dans la masse somptueuse des forêts de légende et de chasse, tantôt piquetant de son dessin, toujours varié, l'herbe haute, triomphe l'Arbre-Roi, qui conserve à toute cette contrée, malgré son activité laborieuse, l'aspect de la forêt normande si admirablement évoquée par ce grand amoureux de la beauté française qu'est le président Herriot. Tour à tour parc et verger, éclatant au printemps de la floraison blanche et rose des pommiers, avec ses vallées sauvages de l'Orne, ses collines de la Suisse normande, dans un repli desquelles s'abrite, au milieu des pins, Bagnoles-de-l'Orne, la célèbre station thermale, c'est un pays dont le charme doux et varié séduit le promeneur comme le touriste. Un peintre comme Corot le ressentit profondément, lui qui vint chercher près d'Alençon la vision de ses paysages lumineux et qui y acheta un jour, pour les sauver, quatre chênes que leur propriétaire voulait abattre.

     A côté des forêts, entre les pommiers, la vie agricole s'épanouit, féconde en produits de tout ordre : chevaux de sang et de demi-sang qui viennent chercher des herbages aux qualités mystérieuses ; chevaux de trait - qui n'emmènent plus au trot de leurs solides jarrets les omnibus de Paris, mais qui promènent dans le monde entier leur force harmonieuse, - beurres, fromages, cidres du Perche et de la vallée d'Auge, toute une puissante production agricole due à un sol riche et à une race industrieuse. Le charbon, grande source de force d'aujourd'hui, manque, et ainsi ne peuvent s'utiliser sur place les riches minerais de fer enfouis dans le sol. Mais, pourtant, les villages des cantons de Tinchebray et d'Athis abritent encore de nombreux ateliers individuels d'artisans émérites dans l'art de la serrurerie et des objets forgés ; sur la grande ligne Paris-Granville, les tréfileries de Rai, les fabriques d'épingles de Laigle, groupent des chefs d'entreprise hardis et une population ouvrière laborieuse, de même qu'à Flers, grande cité du tissage, à La Ferté-Macé et à Vimouliers, dont les toiles gardent à juste titre leur exceptionnelle renommée. Tout fait espérer que l'électrification rurale, qu'une Assemblée départementale créatrice a dotée de moyens importants, augmentera la production de cette terre à climat tempéré, où une population active, après avoir diminué dans les dernières années du XIXe siècle, s'est légèrement augmentée au dernier recensement de 1926.

     Les Ornais, habitants de ces sols divers, conservent, certes, quelques traits différents de tempérament. Ainsi, chez le paysan de l'Ouest attaché à une terre plus rude, on marquerait surtout la ténacité, la patience, la prudence devant les nouveautés, la fidélité, l'amour des traditions qui n'exclut point le goût du savoir ; en pays percheron, on noterait quelques traits du caractère parisien, insouciance, esprit de gouaille, amour du progrès.

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Mais les traits communs sont les plus puissants. Si l'Ornais n'est point tel que le chansonnier montmartrois voit le Normand : avare, chicanier et vivant sans peine dans un pays où tout pousse tout seul, il est vrai qu'il a l'esprit lucide, qu'il est ménager de son bien, qu'il aime son « dret »et son « dû ». Mais, pour être jaloux d'indépendance derrière sa haie, il n'en est pas égoïste ; ses sacrifices à l'intérêt national, si lourds notamment dans la dernière guerre, le prouvent. Il n'est pas non plus insensible à la beauté des choses : les vieux manoirs de Nocé, de Champsecret, de Montgaroult, les châteaux Renaissance de Carrouges et d'O, les vieilles églises romanes de Saint-Céneri-le-Gérei et de Notre-Dame sur l'Eau à Domfront, les belles cathédrales gothiques de Sées et d'Alençon, les demeures du XVIIe et du XVIIIe siècles, cachées dans ses villages et ses bourgs l'ont séduit avant les touristes chaque jour plus nombreux.

     Et vit-il réellement sans effort, non seulement le laboureur qui fait donner au sol de ce département à peu près ce qui est nécessaire à sa consommation entière, mais cet éleveur qui, à force de soins et à la suite d'intelligentes et patientes observations est arrivé, par une sélection judicieuse, à créer, puis à conserver des races de bovins et de chevaux dont il s'enorgueillit à bon droit, que se disputent l'Europe et l'Amérique et dont la gloire rayonne notamment de ce magnifique et célèbre haras du Pin, capitale hippique de la France.

     Vit-elle sans effort, la fermière diligente, qui soigne ses troupeaux et gère sa fromagerie, cette fille de Rose Harel, Ornaise qui inventa le premier camembert, roi des fromages, couronnement des succulents repas.

     Non, l'éternel combat qu'il livre à chaque saison rend, ici comme ailleurs, toujours aussi dure qu'incertaine, la vie du paysan.

     Et que dire de l'habile ouvrière qui, suivant l'exemple de Marguerite de Valois...

     « Adonne son courage
     A faire maint bel ouvrage
     Dessus la toile »

     comme disait Clément Marot, et fait naître de ses doigts habiles la dentelle inimitable d'Alençon et d'Argentan.

     Aussi bien, si l'on se tourne vers le passé, ces fils des Celtes autochtones ou des Conquérants normands que sont les « gars »de ce pays, ont derrière eux de beaux parchemins et de grands noms.

     Dans les siècles passés, Mézeroy, premier des historiens français ; Guillaume le Rouillé, un des premiers jurisconsultes ; Gautier Garguille, acteur et auteur ; les trois Godard, dynastie de graveurs sur bois ; Thomas Cormier, député aux Etats de Blois, un des premiers parlementaires ; François le Coustellier, chirurgien de Henri IV ; plus près de nous, Desgenettes, le grand médecin des armées d'Egypte ; Valazé, un des plus ardents Girondins ; enfin, Jacques Hébert, le terrible « père Duchesne »une des figures les plus cruelles, et Charlotte Corday, une des apparitions les plus émouvantes, de l'épopée révolutionnaire, nées presque en même temps sur le même sol.

     Ainsi, le département de l'Orne, fort de ses traditions, mais tourné vers les réalités modernes par l'esprit positif de ses fils, harmonieusement équilibré dans sa force productrice, riche de ses fruits, souriant au voyageur, apparaît-il comme une des plus belles et une des plus solides pierres d'angle de la vieille Maison que rajeunissent et reconstruisent, après tant de deuils et de ruines, les Français d'aujourd'hui.

     Robert BILLECARD,

     Préfet de l'Orne

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A travers le Département de l'Orne

par M. Paul FLEURY, Sénateur, Président du Conseil Général de l'Orne

     Je dois à l'honneur de présider le Conseil général de l'Orne l'invitation qui m'est faite de collaborer par quelques lignes à la rédaction du numéro spécial que l'Illustration Economique et Financière consacre à ce département.

     Cette invitation me flatte autant qu'elle m'embarrasse, car je dirai trop ou ne dirai pas assez.

     Comment faire un choix parmi tant de choses à dire de ce département dans lequel je suis né, que j'ai vu chaque jour se transformer, sous mes yeux, sans que je sache ce que j'aime le plus, ou de son passé disparu, ou des progrès du présent et de ceux que lui prépare l'avenir.

     Quoi qu'il en soit, il faut me borner, me souvenant que ce qui m'a été demandé, sans doute, ce ne sont ni des descriptions de géographie, ni des récits d'histoire, si intéressants qu'ils puissent être ; cette tâche appartient à d'autres qui sauront la remplir.

     Ne convient-il pas pourtant de retracer, d'un trait rapide, l'aspect général du département de l'Orne ? Cet aspect, le voici :

     « A l'ouest du pays français, entre les plaines de Beauce et la Baie de Saint-Michel, un long pli de collines boisées se dresse, marquant la ligne de partage des eaux de la Seine et de celles de la Loire. C'est de cette ride que glissent vers le sud les trois rivières soeurs : Mayenne, Sarthe et Loir, assemblées comme trois branches d'éventail.

     Rudement sculptées de grès où s'enchâssent des roches éruptives, vêtues sur leurs flancs de forêts dont les plus célèbres sont celles d'Andaines et d'Ecouves, laissant sourdre, de place en place, les ruisseaux coupés par endroit d'écluses sur lesquelles bondissent les rivières, dessinant aux lieux où les groupements se constituent des étages de terrains, comme en cette pittoresque ville de Domfront, dont le site rappelle, à certains égards, Pérouse ou Assise, ces hauteurs dressent une bande entre nos deux illustres provinces de Bretagne et de Normandie. »

     Il n'est guère possible de mieux écrire et faire revivre la physionomie de cette région que par cette harmonieuse période empruntée, chacun l'a reconnue, à l'attrayant volume : Dans la Forêt Normande.

     Elles doivent, ces forêts normandes, et particulièrement celles de l'Orne, leur ombre et leurs bruissements les plus doux à celui qui les a si bien comprises et célébrées dans une prose qui semble écrite de la main d'un poète.

     Avec Ecouves et Andaines se rencontrent dans l'Orne un grand nombre d'autres forêts, telle que celle de la Ferté-Macé, qui ombrage et protège les sources de Bagnoles, celle de Bellême, aux majestueuses futaies, sous lesquelles se découvre la source de la Herse, célèbre, elle aussi, au temps des Romains, celles des Forêts du Perche, près desquelles s'élève le monastère de la Grande Trappe.

     De toutes ces forêts descendent, ou naissent au pied de leurs collines, de nombreux cours d'eau. De la chaîne des collines de Normandie et du Perche, d'un côté l'Orne, la Dive, la Toucques, la Rille, qui coulent vers la Manche, et, de l'autre, la Sarthe, l'Huisne, avec leurs affluents qui arrosent de riantes vallées où s'engraissent les boeufs et s'ébattent en liberté chevaux normands et percherons, rivalisant de beauté et de force et assurant à leurs éleveurs une célébrité mondiale. La réputation des chevaux normands avait inspiré à Sully le dessein de créer un haras qui en propagerait et sélectionnerait la race, aussi précieuse à l'agriculture qu'à la remonte de la cavalerie royale. Ce projet fut repris par Colbert, qui en fit décider l'exécution mais n'en vit pas l'achèvement. Ce fut une année seulement avant la mort de Louis XIV que fut achevée la construction du Haras du Pin, le premier créé en France et qui demeure sans rival, aussi bien par l'étendue de son domaine que par le nombre et la qualité des étalons qui peuplent ses écuries. Depuis un temps déjà long, les étalons du Perche y sont entrés de plein droit en faisant honneur au sang arabe qui coule dans leurs veines.

     Le département de l'Orne apparaît donc privilégié entre tous pour l'élevage du cheval, resté chez lui justement en honneur, et pour l'encouragement duquel ont été créées de nombreuses Sociétés de courses. Pour les villes et la région environnantes, les journées de courses sont des journées de grande fête, les rues et les fermes se vident pour venir applaudir les vainqueurs. Chacun se presse dans les tribunes, dans l'enceinte du pesage, sur les pelouses gazonnées des hippodromes, coquettement aménagés et largement ouverts, tel, pour n'en citer qu'un seul, celui de Mortagne, d'où la vue s'étend, charmée, jusqu'aux lointains horizons de la forêt de Bellême.

     La culture du blé et des autres céréales, telles que le sarrasin et l'avoine surtout, n'est pas négligée dans le département de l'Orne, mais la pénurie et le coût de la main-d'oeuvre, l'attirance des usines excitent trop souvent les agriculteurs à transformer leurs champs en herbages, qui leur coûtent moins de soins s'ils ne leur rapportent pas davantage. On peut s'en alarmer sans en être surpris. Cette transformation se produirait plus rapide encore si les pommiers ne se trouvaient, le plus souvent, rangés dans les champs qu'ils sauvegardent ainsi, plus qu'ils ne portent, par leur ombre, préjudice à leurs récoltes.

     La Société d'Agriculture de l'Orne et Fondation Loutreuil encourage et dirige les efforts des agriculteurs. En dehors des subventions et récompenses accordées par elle, il n'est pas de questions agricoles qui ne l'intéressent et sur lesquelles ses études ne se portent. Elle organise des concours de taureaux d'élite et de vacheries d'élevage, des concours de vergers, des expositions pomologiques, qui répondent tous aux intentions de son généreux bienfaiteur, M. Loutreuil, dont la mémoire doit être saluée avec une pieuse gratitude.

     Les villes de Flers, de la Ferté-Macé, d'Alençon, sont connues pour leurs tissages, leurs filatures, leurs blanchisseries du coton et du fil, leurs scieries mécaniques. Tinchebray a la spécialité de la quincaillerie et de la ferronnerie artistiques, Laigle est depuis longtemps célèbre pour la fabrication des épingles, des aiguilles, de la clouterie. A quelque distance de cette ville, l'usine Mouchel, à Bois-Thorel, est devenue l'une des plus considérables

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pour la fonderie du cuivre et par le nombre des ouvriers qu'elle occupe. Les usines métallurgiques de Randonnai, de Longny, de Laigle, du Logeard, produisent des pièces de fonte très estimées et de valeur importante.

     Au Theil, sur l'Huisne, la papeterie Abadie a remporté les plus hautes récompenses dans les Expositions universelles, soit en France, soit à l'étranger.

     Je ne puis oublier des ateliers de gants, de châles et filets de coiffure qui occupent des ouvrières nombreuses, non plus que ces autres ouvrières, où des mains féminines, non moins habiles, conservent le secret que Colbert ravit à Venise pour la fabrication des merveilleuses dentelles d'Alençon et du point de France.

     Pourrais-je passer sous silence ces ouvriers qui se voient encore aux abords des forêts ornaises, dans les huttes dressées près de leur maison ou sur l'emplacement des futaies abattues, maniant rapidement l'ébauchoir qui creuse de solides et d'élégants sabots pour les campagnes et pour les villes sans en excepter Paris lui-même.

     Formé à souhait pour l'agriculture, mais propice à l'industrie qui s'y développe, le département de l'Orne occupe parmi les départements miniers une place qui n'est pas dépourvue de promesses. Il compte six concessions de mines de fer, sur une superficie de près de 6.000 hectares. Seules, il est vrai, sont exploitées les concessions de la Ferrière-aux-Etangs, de Larchamp et de Halouze, dont la production, entravée durant la guerre, a repris sa marche d'exportation vers l'Angleterre et l'Allemagne.

     Après cet aperçu du département de l'Orne, je voudrais relater sommairement ce qui a été fait, au point de vue économique et financier, pour développer les forces productives qu'il a reçues en partage. Il est juste tout d'abord de rappeler que, par les soins de l'Etat, neuf grandes routes nationales le traversent sur une longueur de 454 kilomètres 722 mètres.

     Pour relater avec quelque exactitude l'oeuvre du département, il n'est pas inutile, je crois, de remonter jusqu'au décret du 22 décembre 1789, prescrivant qu'il serait établi au chef-lieu de chaque département une assemblée administrative qui devait bientôt prendre le nom de Conseil général. Cette assemblée fut élue dans l'Orne par les assemblées primaires en mai et juin 1790, avec une solennité civique et religieuse dont il faut lire le récit dans l'intéressant ouvrage sur les Origines du Conseil général de l'Orne, publié par M. Jouanne, l'archiviste distingué du département.

     La première séance s'ouvrit, le 3 novembre 1790, sous la présidence de M. de Marescot, doyen d'âge.

     Le procureur général syndic, M. le Pelletier du Coudray, prononça un discours dans lequel il exposait la tâche importante qui allait incomber à l'assemblée « trop éclairée, trop sage, disait-il, pour ne pas prévoir les dangers d'une marche trop rapide. Vous préparerez, ajoutait-il, un glorieux succès par la lenteur de vos premiers pas ».

     Les questions principales sur lesquelles l'orateur appelait l'attention de ses collègues étaient « l'égalité proportionnelle de l'impôt, entre les différents districts, le soin de faire observer le même principe de répartition entre les communautés du même district ». Il recommandait « les encouragements à donner à l'agriculture, au commerce, la plus sérieuse économie dans les dépenses, la surveillance des travaux publics et la préférence pour les routes à ouvrir qu'il fallait donner à celles d'une utilité plus générale et jamais à des convenances locales et personnelles ».

     Tel fut le programme tracé aux premiers conseillers généraux de l'Orne, suivi par leurs successeurs.

     Dans un département agricole, plus encore peut-être que dans tout autre, s'imposait le soin d'ouvrir des voies de communications aussi étendues qu'il était possible, qui viendraient, si faire se pouvait, jusque dans les villages, jusqu'aux portes des plus modestes exploitations agricoles pour faciliter les transports, les échanges et la vente des produits.

     Dès que les événements et les circonstances le permirent, le Conseil général entreprit cette tâche. Il usa largement de la loi du 21 mai 1836. Le département de l'Orne vit se construire chaque année un ensemble de chemins vicinaux bien établis qui relièrent entre eux les centres les plus importants et commencèrent à desservir les campagnes.

     Mais ce fut la loi du 11 juillet 1868 accordant une subvention de 100 millions pour l'achèvement des chemins vicinaux qui leur apporta ce bienfait dans l'Orne, grâce à une disposition insérée dans cette loi, sur l'initiative d'un député et conseiller général de l'Orne, M. le baron de Mackau, et d'après laquelle les départements

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pouvaient se substituer aux communes pour emprunter à leur place et construire leurs chemins vicinaux.

     Le Conseil général usa de cette faculté, sans laquelle nos communes, en raison de leur faible population et l'insuffisance de leurs ressources, n'auraient jamais pu construire ce réseau vicinal qui, avant la guerre et la circulation intense des automobiles, était placé parmi les mieux entretenus.

     Il s'étend aujourd'hui sur une longueur de 6.388 kilomètres ; il nécessite une dépense annuelle d'entretien de 14.930.150 francs, à laquelle contribue le département pour 10.336.740 francs et participent les communes pour 4.693.410 francs.

     Le Conseil général inscrit, en outre, à son budget, une somme de plus en plus importante pour favoriser la construction de chemins ruraux. En même temps qu'il poursuivait l'exécution de ce vaste réseau vicinal, il ne pouvait se désintéresser de l'établissement des voies ferrées.

     C'est une malicieuse légende que celle qui représente les administrations d'alors comme ayant été indifférentes et sinon hostiles à la construction des premiers chemins de fer. Le Conseil général a demandé avec insistance l'ouverture de ces voies ferrées sur le territoire de l'Orne. Si ce département a été privé de la ligne principale qui aurait dû le traverser, ce n'est pas sans que le Conseil général ne fît ses efforts pour obtenir cette ligne sur laquelle il se croyait en droit de compter.

     Les délibérations prises par lui de 1843 à 1848 attestent avec quelle vigueur il prit la défense des intérêts du département. Il ne cessa non plus de s'en préoccuper lors de l'ouverture de nouvelles voies ferrées qui se succédèrent. Les noms de plusieurs de ses membres qui furent, en même temps, députés ou ministres demeurent attachés à leur création.

     Le département de l'Orne n'oublie pas que ce fut pendant la présence d'Albert Christophle au ministère des Travaux publics que nos voies ferrées d'intérêt général faisant partie de ce qu'on appelait le plan Freycinet, virent commencer leurs travaux, qui reçurent une impulsion permettant leur rapide achèvement.

     Plus tard, et conformément au désir presque unanime des populations de l'Orne, qui réclamaient avec longue insistance la création de chemins de fer d'intérêt local, le Conseil général décida l'établissement de voies ferrées départementales qui, sur une longueur de près de cent kilomètres, ont été mises au service des populations rurales et urbaines qui les réclamaient.

     Les circonstances économiques actuelles ne permettent plus au département de songer à la construction de nouvelles lignes ferrées, mais le Conseil général, qui tient à mettre à la disposition de chacun des moyens de communication rapide, encourage et subventionne l'installation de diverses dignes d'autobus qui facilitent les relations locales.

     Dans le but d'améliorer les communications téléphoniques entre le département de l'Orne et Paris, ainsi qu'avec diverses autres villes, le Conseil général, sur la demande de l'Administration des Postes et des Chambres de Commerce de l'Orne, consent, au moyen d'emprunts, des avances à l'Etat, qui les rembourse à l'aide de produits téléphoniques, au fur et à mesure de leur encaissement. Le développement actuel des circuits interurbains atteint 9.577 km., et le Conseil général vient d'approuver les nouveaux programmes qui lui ont été présentés et qui prévoient la construction de 1.016 km. nouveaux.

     Le département de l'Orne qui donne naissance à de nombreux cours d'eau ne pouvait manquer d'utiliser leur force pour la production de l'énergie électrique. Il ne pouvait suffire qu'elle vint éclairer les villes et les plus importantes communes, le Conseil général entreprit de la mettre à portée de tous, jusqu'au fond des campagnes. Il a donc étudié, avec la collaboration du génie rural, un projet d'électrification générale, dont les travaux sont commencés et seront activement poursuivis, à mesure que les syndicats communaux auront fait approuver leurs projets, recueilli les fonds nécessaires, reçu les subventions de l'Etat auxquelles viendront s'ajouter, pour un chiffre important, celles qui leur seront accordées par le département. La réalisation de ce projet exigera de grandes dépenses assurément, mais nous avons l'espoir qu'elles seront une cause de richesses et de progrès plus grande encore pour nos laborieuses populations.

     Si le Conseil général inscrit à son budget des sommes élevées pour les encouragements qu'il doit à l'agriculture, le reproche ne peut lui être fait de témoigner une moindre sollicitude pour les questions qui intéressent, à d'autres titres, le département.

     Dans un de ses récents rapports, l'inspecteur d'Académie

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de l'Orne rendait justice au Conseil général en disant qu'il s'est toujours préoccupé de favoriser et d'assurer le développement de l'enseignement primaire. Cette préoccupation est attestée par les sommes inscrites au budget pour l'entretien de bourses dans les Ecoles primaires supérieures, pour les subventions aux Caisses des Ecoles, les allocations aux anciens instituteurs et institutrices, aux bibliothèques et musées scolaires, les fournitures de livres aux élèves indigents, les concessions de mobiliers scolaires, les subventions aux écoles de filles dans les communes de moins de 500 habitants, les encouragements donnés à l'enseignement de l'agriculture dans les écoles primaires, etc., etc.

     Les questions d'assistance sont de celles aussi qui ont toujours retenu l'attention du Conseil général. Il avait organisé, dès 1866, un système d'assistance qui avait permis d'interdire la mendicité dans le département de l'Orne.

     Depuis lors, les divers services d'assistance se sont créés et développés rapidement. Ils sont aujourd'hui largement dotés, on peut affirmer qu'il n'est guère d'infortunes qui ne soient secourues dans l'Orne. Le Conseil général n'a cessé de faire ses efforts pour remplir au mieux la tâche qui lui fut si bien tracée il y a plus d'un siècle, le jour même de la première de ses séances.

     Par les soins du regretté archiviste de l'Orne, Louis Duval, et de son successeur, M. Jouanne, la liste a été publiée des membres et des présidents du Conseil général de l'Orne. Ne pouvant les mentionner tous, je n'en nommerai aucun.

     Dans cette liste, on relève les noms d'un grand nombre d'hommes qui se sont signalés dans l'administration, dans la politique, dans l'armée, dans les sciences, dans l'histoire, aussi bien que dans l'agriculture, le commerce et l'industrie. Le Conseil général est heureux de compter aujourd'hui encore, parmi ses membres, plusieurs de leurs descendants qui portent avec honneur le nom qui leur a été légué.

     Il m'appartenait, assurément, comme président du Conseil général, de ne pas laisser dans l'ombre l'oeuvre accomplie par cette assemblée pour assurer au département de l'Orne le développement de sa prospérité et la réalisation continue du progrès toujours en marche. Mais peut-être m'y suis-je trop arrêté, en négligeant d'autres sujets que j'aurais dû traiter. Ils le seront par d'autres que moi, qui sauront achever l'esquisse imparfaite que j'ai commencée.

     Je n'entreprendrai donc pas de rappeler son long passé d'histoire que racontent ses pierres druidiques, ses camps romains, ses donjons féodaux en ruines ou encore debout, son église de Domfront, de Notre-Dame-sur-l'Eau, sa cathédrale de Sées, le joyau des cathédrales, les tours crénelées du château ducal d'Alençon, les célèbres châteaux d'O et de Carrouges, son palais princier de la Préfecture, ancienne demeure des Intendants, qu'avait habité avant eux une duchesse de Guise, de lignée royale.

     D'autres que moi sauront dire les noms des personnages célèbres à tous les titres que le département de l'Orne a vu naître et dont plusieurs ont pris place dans l'histoire générale du pays. Mais ce que je ne puis renoncer à dire, c'est le charme que sait inspirer notre département de l'Orne, à ceux-là mêmes qui ne font qu'y passer, lorsqu'au printemps fleurissent ensemble ses haies d'aubépines et ses plantureux pommiers, faisant de toute la campagne un riant verger blanc et rose qui est un enchantement pour les yeux.

     C'est l'heure où du haut de la terrasse du donjon en ruines la pittoresque cité de Domfront offre, jusqu'au mont Margantin, le merveilleux panorama de ses poiriers en fleurs, qui embaument l'air de la douceur de leur parfum.

     C'est le moment aussi où dans le site gracieux qui l'entoure, dans une ceinture de rochers recouverte de pins, de genêts et de bruyères qui s'épanouissent au soleil, la station de Bagnoles va ouvrir ses portes aux baigneurs accourus en foule chercher la santé auprès de ses sources renommées.

     Quelques mois plus tard, le charme a changé d'aspect, mais il subsiste toujours. Sous les rayons du soleil d'été, le feuillage d'émeraude des forêts a pris des teintes de rubis et de topaze à l'approche de la mélancolique automne qui, nulle part ailleurs, n'apparaît dans une parure plus éclatante.

     Mais pourquoi m'exposer au reproche de me livrer au plaisir des phrases, lorsque l'auteur déjà cité du beau livre Dans la Forêt Normande a reconnu et célébré avec toutes les séductions de son style le charme « de cette terre » où le plus modeste mur s'étoile de roses et qui donne de la France une des images les plus délicieuses.

     Cette terre de douceur où la rose jaillit de tous les toits n'est pourtant pas une terre de paresseuse mollesse. Il n'en est aucune où le travail, le courage, l'ordre et l'économie ne soient plus en honneur. Pendant la Grande Guerre, alors que les hommes de cette terre faisaient vaillamment leur devoir aux armées, les femmes tenaient la charrue et empêchaient nos champs de tomber en friche et d'amener la famine.

     Le jugement que je puis porter sur le caractère et l'humeur des habitants du département dans lequel je suis né est susceptible de paraître empreint de quelque complaisance. Je suis bien certain, pourtant, de ne pas me tromper en disant de mes chers compatriotes de l'Orne qui, depuis tant d'années, me prodiguent les marques de leur sympathie, qu'ils sont aimables et indulgents entre tous.

     Ne puis-je ajouter encore qu'ils ne sont pas insensibles aux éloquentes paroles, mais que les actes ont plus de prix encore pour eux que les plus beaux discours. Ils écoutent ces discours avec politesse, ils les applaudissent, ce qui ne les empêche pas de penser et d'agir à leur guise.

     Si personne plus qu'eux n'est épris de liberté et d'indépendance, personne non plus ne se montre plus fidèle, ne retire moins souvent la confiance donnée et ne conserve mieux le souvenir des services rendus, fussent-ils de minime importance.

     Qu'ils lui laissent leur rendre cet hommage ! Le vieil ami qui désormais ne pourra plus rien attendre d'eux saisit l'occasion qui lui est offerte de leur témoigner qu'il est véritablement l'un des leurs, puisque, lui aussi, aime à se souvenir et à se montrer reconnaissant à tous.

     Mars 1927.

     Paul FLEURY,

     Sénateur,
     Président du Conseil général de l'Orne.

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Un Département privilégié

par M. H. ROULLEAUX-DUGAGE, Député de l'Orne

     Parmi les départements normands, le département de l'Orne est l'un des plus privilégiés par la richesse de son sol et la variété de ses sites. Formé en 1790 de territoires empruntés aux anciennes provinces de Normandie et du Maine, sa constitution géologique est également différente, selon que l'on considère, à l'Est, la série de plateaux et de collines modelées par les eaux sur les terrains secondaires et tertiaires du Perche et du Pays d'Auge, ou bien, à l'Ouest, le massif ancien du Bocage, dont les granits et les grès primaires se rattachent au système armoricain. De là la diversité de ses paysages, avec ses plaines et ses vallées fertiles, ses forêts et ses crêtes boisées, ses gorges pittoresques et ses hauts promontoires rocheux couronnés de bruyères, rappelant parfois certains aspects de la Bretagne.

     Le relief de ses collines, où l'on trouve les points culminants de la France occidentale et qui dépassent 400 mètres dans la forêt d'Ecouves et les hauteurs de Chaulieu, lui donne un caractère quasi montagneux qui a valu à cette région du Bocage le qualificatif de Suisse normande et la réputation méritée d'une des plus belles régions touristiques de France.

     Doux et humide en raison du voisinage de la mer et de la fréquence des vents d'ouest, le climat donne à ses prairies et à ses pâturages la fertilité remarquable qui fait de l'élevage des chevaux et du bétail la principale industrie du département.

     Mais ce climat sans extrêmes, ainsi que la nature et la configuration du sol, ne sont pas sans avoir aussi une influence sur la mentalité des habitants eux-mêmes, dont la race, économe, réfléchie et prudente, mérite à tous égards la vieille réputation de « sapience » des hommes du pays normand.

     A la fois cause et conséquence de leurs coutumes ancestrales, leur indépendance naturelle est entretenue par l'isolement des hameaux ou des fermes, séparées les unes des autres par les champs et les prairies, aux grandes haies plantées de chênes et de hêtres, longées par les chemins creux, et qui de loin donnent à ce pays, vallonné et boisé, l'aspect d'une immense forêt, dont l'auteur de La Forêt Normande a si bien décrit le charme grandiose.

     Aussi, plus que dans les départements voisins, et surtout dans le Bocage, dont la rareté des routes, les bois et les accidents de terrain rendaient autrefois l'accès difficile, la population autochtone a conservé ses traditions ancestrales et l'unité de son type physique, dont la carnation claire et les cheveux, blonds ou châtains, attestent la lointaine origine nordique.

     Les mégalithes, assez nombreux, qu'on y retrouve, montrent d'ailleurs que le pays était déjà relativement peuplé à l'époque néolithique, de même que quelques cistes et sarcophages de l'époque mérovingienne indiquent la venue d'éléments francs après l'occupation romaine, dont les restes d'anciennes chaussées sont les traces principales.

     On ne saurait en quelques lignes retracer ici l'histoire compliquée de cette partie de la Normandie, depuis les invasions normandes

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jusques aux guerres anglo-normandes qui se succédèrent pendant des siècles depuis la célèbre bataille de Tinchebray. On peut dire que celle-ci, mettant aux prises en 1106 les petits-fils de Guillaume le Conquérant, changea le cours de l'histoire de France en donnant la victoire au roi d'Angleterre.

     Presque chacune de nos vieilles cités garde dans les ruines de ses remparts ou de ses châteaux forts le souvenir de luttes renouvelées et de sièges héroïques soutenus contre les envahisseurs. Le vieux donjon de Domfront sur son promontoire abrupt, Bellème et Mortagne, Alençon, Exmes et Argentan, ont leur place dans l'histoire de France, non seulement par les événements et les luttes dont ces villes furent le théâtre, mais aussi par les monuments, les vieilles maisons et les églises qui ont conservé à travers les âges le caractère et la beauté du génie artistique de nos aïeux.

     Aujourd'hui, l'industrie moderne contribue, avec l'agriculture, à la prospérité du département, et les tissages et filatures de Flers et de la Ferté-Macé, les usines de Laigle et les papeteries du Theil, la chocolaterie de Tinchebray, les mines de fer de La Ferrière, de Larchamp, de Saint-Clair-de-Halouze ont apporté de nombreux éléments d'activité et de richesse à la vie paisible des campagnes.

     Enfin, la célèbre station thermale de Bagnoles, joyau du département, dans un des plus jolis sites du Bocage, fait connaître de plus en plus aux milliers de baigneurs et de touristes qui s'y succèdent chaque année la beauté de cette région favorisée du pays normand.

     Agricole et industriel tout ensemble, dans les proportions heureuses qui lui assurent un bon équilibre économique et social, le département de l'Orne est, à tous points de vue, l'un de ceux qui contribuent le mieux à la prospérité française.

     H. ROULLEAUX-DUGAGE,

     Député de l'Orne.

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LES FEMMES DE L'ORNE PENDANT LA GUERRE

par M. Robert LENEVEU, Sénateur de l'Orne

     Les attraits dont la nature s'est plu à combler la Normandie en font une des plus belles provinces de France, et, des départements qui la composent, je n'hésite pas à déclarer que le plus beau, c'est l'Orne. C'est tout au moins celui que j'aime le mieux.

     Il n'a pas la mer pour voisine comme le Calvados. Il est moins riche en splendeurs architecturales que la Seine-Inférieure, mais quelles magnifiques forêts aux arbres séculaires et quelles fertiles prairies, reines de l'élevage !

     Et le Haras du Pin et Bagnoles ! On n'en finirait pas s'il fallait passer en revue tant de merveilles.

     On comprendra d'ailleurs facilement ma préférence, et j'ai de bonnes raisons pour la défendre, ayant eu l'honneur d'administrer le département de l'Orne avant de le représenter au Palais du Luxembourg. C'est dire que j'ai pu l'étudier de toutes les manières. En même temps que je me pénétrais de la beauté de ses horizons, j'appréciais davantage les robustes et solides qualités de ses habitants : race équilibrée qui réfléchit et raisonne, aimant le travail et l'épargne.

     J'aimerais à m'attarder devant les tableaux séduisants dont je ne me lasse jamais et qui sont la parure de notre région bénie : les plaines aux moissons dorées, les gras pâturages où galopent les poulinières en compagnie des boeufs du Cotentin ; les riantes prairies couvertes de pommiers tordus, mais, puisque l'occasion m'est offerte de noter ici quelques impressions, c'est un autre tableau que je crois de mon devoir d'évoquer - bien sombre celui-là et qui hante souvent ma pensée.

     Je veux parler des jours de la guerre où, chez nous, comme partout en France, ceux qui restaient firent leur devoir. On peut affirmer que, dans l'Orne, les civils « tinrent », et que, parmi eux, les femmes furent à la hauteur des circonstances et surent se mobiliser, sans avoir reçu d'ordre d'appel, rivalisant de courage et d'ingéniosité pour remplacer les absents.

     Il me semble qu'on ne saurait jamais trop rappeler quelle fut leur admirable attitude, dans un rôle nouveau pour elles de chef d'entreprise commerciale ou industrielle, et notamment dans la « culture » où, en dehors de la tenue du ménage et des occupations intérieures, la femme paraissait pouvoir difficilement suppléer à la carence du labeur masculin.

     On vit alors que pour l'entretien des domaines aussi bien que pour l'exploitation de la ferme la plus modeste, toutes, châtelaines ou paysannes, surent s'astreindre aux besognes les plus dures et les plus pénibles.

     Debout dès la première heure, il leur fallait organiser le travail, régler l'emploi du temps, assigner la tâche pour la journée au rare et débile personnel dont elles disposaient : vieillards ou enfants. Redoublant d'activité, elles savaient que la terre est exigeante et n'attend pas ; elles parcouraient les foires et les marchés pour assurer la vente et l'achat du bétail et s'approvisionner des choses nécessaires à leur entourage.

     Au cours de mes déplacements et voyages continuels à cette époque, que de fois je fus témoin d'actes émouvants dans leur simplicité !

     Un jour, traversant une plaine par un temps pluvieux et glacial, j'aperçus une jeune femme s'acharnant, de ses bras trop faibles, à une charrue attelée de deux chevaux, conduits par une petite fille d'une douzaine d'années. Devant ce sublime spectacle, je m'arrêtai pour la féliciter. Elle me répondit qu'elle ne le méritait guère, et que ce qu'elle faisait était bien peu de chose à côté des dangers qu'on courait là-bas. Mais quand il reviendra, ajouta-t-elle, je serai si contente de lui montrer que j'ai soigné nos champs de mon mieux !

     J'ai eu l'occasion de revoir la jeune fermière. Ses cheveux avaient blanchi. Ses traits marquaient les signes d'une tristesse que rien n'efface. Il n'était pas revenu !

     Et aujourd'hui, entourée de ses enfants qui grandissent, elle reste fidèle à sa terre et au souvenir...

     Ces femmes admirables sont l'honneur de la France. Ne méritent-elles pas, à l'égal des héros qui nous sauvèrent, l'hommage de notre piété fervente et d'une reconnaissance infinie.

     Robert LENEVEU,

     Senateur de l'Orne.

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Les Monuments de l'Orne

Par M. H. TOURNOUER

Conseiller général, Président de la Société Historique et Archéologique de l'Orne

     Nous n'avons pas la prétention, en ces quelques lignes, de passer en revue, ne fut-ce que rapidement, toutes les richesses monumentales du département de l'Orne. C'est un simple aperçu qui nous est demandé, notes d'art et de souvenirs du passé au milieu de contributions plus actuelles que l'Illustration Economique et Financière - on pourrait ajouter agricole et industrielle - a eu l'heureuse initiative de provoquer sur chaque région de la France.

     Le département de l'Orne appartient à la Normandie par les arrondissements d'Alençon, d'Argentan et de Domfront. Par l'arrondissement de Mortagne, il tient au Perche. Si ces deux provinces voisines ont de profondes affinités de moeurs, de coutumes, de sol, de pittoresque, ses caractères d'architecture diffèrent assez sensiblement, soit par les éléments de construction, soit par les influences d'écoles qui ont prédominé, soit encore par l'aspect même des deux pays qui n'a pas été sans déterminer certaines conceptions. Ainsi le Perche ne connaît pas le granit, et il a cela de particulier qu'une multitude de petits manoirs, dont nous dirons un mot, se sont élevés, on pourrait dire sur chacun de ses coteaux, témoins de nombreuses seigneuries, protecteurs et défenseurs des villages, mariant agréablement leurs tourelles et pignons élégants à une végétation puissante et luxuriante. Il semble aussi que dans cette petite province, qui a eu ses comtes et son autonomie, l'occupation gallo-romaine se soit manifestée davantage. Cela est prouvé par des découvertes extrêmement intéressantes de villas et d'établissements de bains à Arcisses, près Mauves, en 1835, et à la Simonière, en Villiers-sous-Mortagne, en 1880 et en 1901, par la mise à jour de voies, de cimetières, de débris de tuiles ou de poteries, surtout aux environs de Mézières, et en outre, par la quasi-certitude que Corbon, qui a donné son nom à tout un pays, fut une cité importante sous la domination romaine. Des fouilles, bien conduites, feraient assurément surgir de tous côtés de précieux vestiges, comme les mosaïques recueillies au Musée Percheron, de Mortagne. En pleine forêt de Bellème, la fontaine de la Herse, avec son inscription lapidaire, n'est-elle pas un autre témoin que l'on ne saurait négliger ?

     L'époque romane, dans l'architecture religieuse, a laissé peu de traces chez nous

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alors que le Calvados présente, sur cette période, les spécimens les plus beaux et les plus nombreux. Cependant nous pouvons nous vanter d'avoir, à Bellême, en Notre-Dame-du-Vieux-Château, aujourd'hui chapelle de Saint-Santin, une crypte dont la fondation remonte au VIIe siècle et qui paraît avoir conservé le plan de sa construction primitive. De plus, trois églises ont entièrement gardé leur caractère des XIe et XIIe siècles. Ce sont : Notre-Dame sur l'Eau, à Domfront ; Autheuil, dans le Perche, et Saint-Céneri-le-Gérei, aux environs d'Alençon. Les deux premières surtout méritent attention. Notre-Dame-sur-l'Eau a malheureusement été réduite par le passage d'une route. Autheuil, restaurée avec soin par Ruprich-Robert, harmonieuse de proportions, constitue un type achevé. Saint-Céneri, par ses fâcheuses réfections de 1825, offre moins d'intérêt. Ses peintures décoratives du XVIe siècle et le site où elle se dresse lui valent, en revanche, un renom très justifié. En dehors de ces édifices exceptionnels, on pourrait citer nombre de sanctuaires où le roman se retrouve, soit dans des portails cintrés, soit dans des baies étroites, ou encore dans des appareils caractéristiques en feuilles de fougères. Les luttes dévastatrices ont passé par là.

     Les architectures militaire et civile ont souffert plus encore. Les murs d'enceinte sont tombés en ne laissant à la curiosité des archéologues que des pans de murs pour attester les assauts subis. A Alençon, à Domfront, à Mortagne, à Argentan, à Exmes, on reconstitue péniblement ce que furent ces places fortes. Du moins, quelques donjons, dont certains fameux, comme ceux de Domfront, de Chambois, de la Tour du Guet, en Bazoches-au-Houlme, tous trois du XIIe siècle, dominent encore le paysage. De logis roman, point. On les compte en France.

     Le début du style ogival brille, dans tout son éclat, en notre cathédrale de Sées. La simplicité de ses lignes, l'ordonnance de ses parties, la sobriété de ses décorations, la font harmonieuse et élégante. Elle touche presque à l'époque romane, dont on pourrait deviner en elle des traces incontestables ; je parle de la nef et des bas-côtés, car le choeur, lui, accuse nettement le XIVe siècle, bien qu'il semble un prolongement naturel et qu'il ne dépare en rien l'ensemble. A l'extérieur, à part les flèches, de même facture, l'aspect du monument est lourd. Les siècles l'avaient tant éprouvé qu'il fallut l'étayer de contreforts massifs maladroitement conçus. Il faudra des années pour rendre à cet édifice remarquable, constamment en chantier, sa sveltesse primitive. Par contre, jamais, hélas ! ne pourra se relever la plus délicieuse de nos églises abbatiales, aussi des XIIIe et XIVe siècles, que fut celle de Saint-Evroult. Ce ne sont plus que des ruines, pleines, il est vrai, de mystère et de poésie.

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On voudrait les faire parler, tant elles auraient à nous apprendre sur Orderic Vital et ses compagnons ! Citons, toujours de ces siècles, la nef de l'église abbatiale, fort intéressante, de Lonlay, la petite église de Corbon, celle du prieuré de Sainte-Gauburge-au-Perche et la chapelle Saint-Nicolas-d'Argentan. L'architecture civile du XIVe ne se manifeste guère qu'à Carrouges et en quelques autres châteaux.

     Les XVe et XVIe siècles s'épanouissent, au contraire, en nos contrées. La guerre de Cent Ans, les guerres de religion s'y sont-elles plus fait sentir ? On le croirait à constater, après elles, des restaurations multiples et l'érection aussi bien d'édifices religieux que de demeures seigneuriales.

     Alençon possède, en la nef de Notre-Dame, une oeuvre de tout premier ordre que marque à l'extérieur l'un de ces porches à trois baies, analogue à celui d'Argentan, dont le style flamboyant avait le secret. Il a fallu, pourtant, que le terrible incendie de 1744, en anéantissant le choeur et la flèche, vint rompre la belle ordonnance de la construction. L'ingénieur Perronet les releva bien, mais dans le goût déplorable de son époque qui jure singulièrement avec l'exquise conception de ses devanciers.

     Une suite incomparable de verrières du XVe siècle ajoute encore à la beauté de cette nef. L'église Saint-Léonard d'Alençon, qui lui est contemporaine et qui a gardé son unité, malgré certaines restaurations, est digne d'être citée, ne fut-ce que par le souvenir de la bienheureuse Marguerite de Lorraine, la bonne duchesse, qui venait y prier.

     Argentan n'est pas moins riche. Ses deux églises, Saint-Germain et Saint-Martin, font le charme architectural de cette petite ville et lui donnent une allure de capitale. La Renaissance s'y fait sentir dans d'heureuses interprétations, dans des voûtes à pendentifs qui font songer à celles de Saint-Gervais de Falaise, et dans mille détails très fouillés de sculpture. Là, le feu n'a rien détruit, et les tours, en harmonie avec le reste, se profilent au loin dans la plaine, car, comme Chartres, comme Sées, Argentan est un oasis au milieu de terres monotones. Non loin de là. Ecouché passe avec raison pour avoir l'une des plus gracieuses églises du diocèse. Interrompue très fâcheusement dans sa construction du XVe siècle, elle semble avoir deux choeurs, ce qui surprend ceux qui ne sont pas initiés au plan primitif. Du XVe encore Notre-Dame de Mortagne au Perche, où l'on admire des boiseries de toute beauté, venues de l'ancienne abbaye du Val-Dieu, en la forêt du Perche, dont il ne reste plus qu'un pavillon d'entrée du XVIIe siècle. La tour de Mortagne, aussi de cette dernière

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époque, deux fois détruite, par le feu et par le défaut de solidité, est restée à l'état d'embryon, en sorte que, de loin, la vieille ville sur son mamelon solitaire, semble une veuve éplorée ! Longny Saint-Martin-de-Laigle, où se retrouvent d'autres styles, Exmes et quantité d'autres accusent de curieux contrastes, telles Rémalard, Courthioust, Maison-Maugis, Moutiers-au-Perche, Saint-Germain-de-Clairefeuille... Du XVIe siècle, le joyau est la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié à Longny, que Palustre a signalée et reproduite dans sa « Renaissance en France ». Elle rivalise avec les plus belles oeuvres d'art du siècle de François Ier.

     Le début du XVIIe siècle se marque par les clochers, très typiques, parce que rares dans l'Orne, de Courgeon et de Loisail, tous deux datés, en pierre ; on y sent encore la Renaissance, c'est l'époque de transition.

     Si maintenant nous abordons l'architecture civile de ce même temps, nous voyons surgir d'imposantes demeures. Le château d'O, rebâti en 1505, est célèbre comme Fontaine-Henry, dans le Calvados, et comme le Rocher, dans la Mayenne. Tous trois ont grande ressemblance, avec leurs hautes toitures et leurs nobles silhouettes, dont la ligne ne se perd pas malgré la richesse d'ornementation. Beaucoup plus vaste et plus sévère, Carrouges est bien connu des touristes. Grand quadrilatère avec cour intérieure et douves profondes tout à l'entour, il résume, à lui seul, plusieurs siècles sans avoir jamais changé de possesseurs. Le nom des Le Veneur y est attaché. Louis XI y séjourna, dans une chambre conservée intacte, à l'un de ses voyages au Mont-Saint-Michel. Les Feugerets, en la Chapelle-Souëf, est un logis séduisant. Agréable de proportions, sa construction rectangulaire, flanquée de tours et de tourelles, repose dans de larges fossés enclos de balustres massifs. On y accède par une terrasse et un pont qui lui donnent grand air, tandis qu'un bel escalier en fer à cheval fait aborder, en contre-bas, à la vaste cour des communs. Là encore, aucune vente n'est venue interrompre la transmission de la propriété.

     De même, à Couterne, où les descendants de Jean de Frotté, chancelier de Marguerite d'Angoulême, et du chef des chouans de Basse-Normandie, gardent toujours la demeure historique toute remplie de leur souvenir. Là, c'est le plein revêtement en briques de la Renaissance, dont les chaudes tonalités se mêlent si agréablement aux sombres masses de verdure. Aux Yveteaux, autres évocations dans un cadre adapté. Le château, de granit cette fois, très normand, très moyenâgeux, solitaire sur de larges étendues d'eau, donne bien l'impression que l'auteur des « Foresteries », Jean Vauquelin,

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seigneur de La Fresnaye, y vécut et y versifia. Citons encore La Berardière en Saint-Bômer-les-Forges, et le Jardin, près Giel, si scrupuleusement restaurés ; la Guyardière en la Haute Chapelle, le tribunal de commerce d'Alençon, et, au Perche, Maison-Maugis, Villeray en Condeau et Montimer en la Perrière. Puis, c'est le grand siècle représenté par le château du Repas, construit sous le règne de Louis XIII, achevé sous celui de Louis XIV. Il se dégage, majestueux, robuste, fait, semble-t-il, pour la défense, protégé par son pont-levis, ses tourelles d'angle et ses douves infranchissables ; le château de Rabodanges, très seigneurial, dominant l'Orne ; celui de Medavy, qui abrita si longtemps la famille du grand maréchal de ce nom, conservé avec ses fossés et ses pavillons ; le Hars du Pin, bien de son époque par sa cour d'honneur, ses arbres séculaires et ses avenues de Versailles. Le château embrasse le plus vaste horizon et les plus plantureux herbages. L'Hôtel de Guise, à Alençon, demeure de ville, aujourd'hui préfecture, qui s'accommoderait aisément d'un cadre plus large et plus verdoyant. Il fut élevé en 1630 par un Fromont, seigneur de la Besnardière, et augmenté par Elisabeth d'Orléans, duchesse de Guise et d'Alençon, qui en fit sa résidence d'été. Très pur de style, offrant un heureux mélange de granit et de briques, il n'accuse ni lourdeurs ni défauts. On pourrait en rapprocher le Château de Laigle, quoique conçu d'après une technique plus normande. Le château de Chereperrine, en Origny-le-Roux, était aussi Louis XIV. Le grand dauphin l'aurait fait édifier en 1704, au milieu d'un parc dessiné par Le Nôtre. Le feu en eut raison tout récemment et nous prive de l'une de nos plus belles demeures. L'Hôtel de Ville d'Alençon et sa Bibliothèque (ancienne église du collège des Jésuites) s'ajoutent ici.

     Le XVIIIe siècle nous a laissé Voré, en Rémalard, dont fut seigneur le célèbre philosophe que l'on nommait le bon Helvétius ; Rânes, où la fée d'Argouges a tant fait parler d'elle ; les Touroilles, qui fut aux Turgol ; Sussy et la riche bibliothèque du duc d'Audiffret-Pasquier ; Mesnitjean, Lignou, Prulay en Saint-Langis ; le Bourg-Saint-Léonard, imité de Trianon. Bornons-nous à ces citations.

     J'ai dit, au début de cet article, forcément limité, que le Perche se caractérisait par un ensemble des plus intéressants de petits manoirs ou gentilhommières, tous réédifiés après la guerre de Cent Ans. Je ne voudrais pas toutefois faire montre d'un exclusivisme trop absolu, alors qu'en dehors de l'arrondissement de Mortagne, plus d'un logis analogue est à noter, tels ceux de La Saucerie et de La Châlerie, en la Haute-Chapelle ;

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de Commeaux, en Ri ; de Pommereux, en Montgaroult ; du Bois-Vezin, en Ceaucé ; de Bonvouloir, en Juvigny-sous-Andaine ; de la Queurie, en la Courbe ; de Sainte-Marie-la-Robert, de Mebzon en Sept-Forges ; de Champsecret. Mais dans le Perche, ils sont légion. Il n'est guère de communes qui n'en possèdent. Généralement une tour octogone en saillie sépare en deux le logis que flanquent d'ordinaire d'autres tours cylindriques. Les baies sont à meneaux ou surmontées de l'arc en accolade. A l'intérieur, les poutres épaisses de chêne ou de châtaignier sont apparentes et des cheminées monumentales de pierres sculptées ou brutes constituent le seul ornement. Ces habitations sont aujourd'hui des centres d'exploitation agricole. Elles font un bien joli effet, disséminées, tantôt au flanc des coteaux, tantôt au fond des vallées, dans ce paysage mouvementé dont on ne se lasse pas, tant il a de variété et d'imprévu. Ce sont, tout d'abord, Courboyer, en Nocé, type accompli, avec son élégante chapelle à fresques, détachée ; La Vove, en Mauves, plus élancée peut-être, mais moins pure ; Langenardière, en Saint-Cyr-la-Rosière, plus que manoir, puissante construction de défense, munie de meurtrières et de mâchicoulis ; La Lubinière, en Préaux ; Les Chaponnières, en St-Cyr ; Lormarin, en Nocé ; La Mouchetière, en Roissy-Maugis ; le Grand-Brolles, en Condeau ; Bellegarde, près Autheuil...

     Là aussi, on retrouve, de la même époque, des restes importants de prieurés comme ceux de Saint-Martin-du-Vieux-Bellême, de Dame-Marie, de Chêne-Galon, de Sainte-Gauburge surtout, sis en Saint-Cyr-la-Rosière, où l'art du sculpteur s'est manifesté avec tant de puissance dans une tour octogone et dans une cheminée qui retrace tout le drame du paradis terrestre. Le prieuré tient à l'église du XIIIe siècle, dont nous avons déjà parlé. Dans la partie normande du département, l'abbaye de Cerisi-Belle-Etoile fait encore noble figure.

     Dans nos villes, les vieilles demeures à pignons sur rue ou en colombage, telles que nous les rencontrons à Lisieux ou à Bayeux, sont rares dans l'Orne. Notons plutôt les anciens hôtels des XVIIe et XVIIIe siècles qui font encore la parure d'Alençon (Maison d'Ozé et Hôtel Libert), d'Argentan, de Mortagné (Maison dite des Comtes du Perche) et de Bellême (Maison du Gouverneur). Nous insisterons particulièrement sur l'Hôtel Libert qui porte la date de 1731, mais dont la construction, toute de granit, remonte au début du règne de Louis XV. Cette demeure, peut-être la plus importante et la plus belle d'Alençon, après l'ancien hôtel de Guise, vient de devenir le siège de la Société historique et archéologique de l'Orne. Nul cadre ne pouvait mieux lui convenir. Elle en fit tout dernièrement l'acquisition, grâce à la générosité de ses membres, au nombre de 600, et de tous ceux qui ont le souci de sauvegarder les souvenirs du passé. Cet exemple est à imiter.

     Et maintenant, je crois en avoir assez dit pour contenter les lecteurs de ce numéro. Puissent-ils éprouver le désir de visiter cette partie de la Normandie et du Perche qui s'appelle l'Orne, où l'intérêt des monuments le dispute à la beauté du pays.

     H. TOURNOÜER,

     Conseiller général, Président de la Société Historique et Archéologique de l'Orne.

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L'Art Normand rétrospectif

     Le touriste qui traverse le département de l'Orne, en route vers le littoral normand, admire la gaie tonalité que composent, dans le paysage, l'émeraude des prairies ondulantes et l'or roux des vastes plaines. Ses yeux sont séduits, tour à tour, par la blanche floraison des poiriers ou les roses corolles des pommiers. Pourquoi faut-il que de cet harmonieux décor disparaissent, chaque jour, les rustiques habitations qui renforçaient sa couleur locale ? Faisant place à des constructions modernes plus confortables, il est vrai, mais aussi combien moins pittoresques, peu à peu s'écroulent ou sont abattus ces antiques logis au toit débordant, au pignon à pan coupé, ces vieilles maisons de bois chantées par le poète charmant que fut Gustave Le Vavasseur :

         Dans les vieilles maisons de bois
         Qu'on voit au milieu des herbages
         Habitent les enfants des sages ;
         Les coeurs sont sains, les esprits droits,
         Dans les vieilles maisons de bois.

     Si simples que fussent ces agrestes demeures, l'art, cependant, n'en était point exclu, l'art régional s'entend, et, vers le milieu du siècle dernier, le visiteur pouvait encore remarquer, dans beaucoup, ces meubles, ces étains, ces dentelles et ces bijoux que les amateurs d'aujourd'hui acquièrent à prix d'or.

     Placé bien en vue, dans la cuisine servant de salle commune, le buffet, tout d'abord, attirait les regards. En chêne ciré, tantôt à un seul, tantôt à deux corps, de forme un peu massive, il était ornementé de moulures fortement accusées et de ceps de vigne courant sur la corniche, qui comportait aussi des fleurs en bouquet. A chaque angle des portes, s'épanouissait une marguerite sommairement traitée.

     On ne rencontrait qu'assez rarement le buffet Louis XIII, et tout à fait exceptionnellement celui de l'époque Louis XIV, large et haut, pur dans ses lignes et galbé sur les côtés.

     Mentionnons le buffet vaisselier, dont la partie inférieure, à deux portes, supportait le dressoir ou vaisselier, à plusieurs tablettes pourvues d'une galerie à balustres. Sur ces tablettes, étaient disposées les faïences au coloris violent, portant au centre un oiseau, paon ou perroquet, un vase de fleurs, ou bien encore, telles les faïences de Saint-Denis-sur-Sarthon, une légende burlesque, une exhortation bachique. Près des faïences se voyaient les étains : plats, assiettes, écuelles, gobelets et pichets, revêtus d'un millésime et de la marque du fabricant, de l'estaymier, comme on disait alors.

     Plusieurs potiers d'étain exerçaient leur métier à Argentan et Alençon aux XVIIe et XVIIIe siècles. Quelques-unes de leurs pièces portent la date de 1601, d'autres attestent une origine plus ancienne encore. Cette industrie disparut à la Révolution ; néanmoins, dans plusieurs fermes des cantons de Briouze et de Putanges, ainsi que de l'arrondissement de Domfront, le pichet d'étain est toujours en honneur et donne au cidre une fraîcheur agréable.

     Sous le manteau de la grande cheminée, brillants comme de l'argent, se dressaient les landiers à crémaillères, à corbeilles et à porte-broches, forgés avec art par les ouvriers du pays. Au fond de l'âtre, était scellée une plaque de fonte de vastes proportions, souvent armoriée, qui sortait des fonderies de la région.

     Adossée au mur, l'horloge, au timbre puissant, rappelait à chacun la brièveté du temps. Svelte et gracieuse, très ornementée de naïves sculptures comme les armoires, dont nous allons bientôt parler, la boîte d'horloge, à tête surplombant la gaine étroite, accusait le style des XVIIe et XVIIIe siècles. Elle renfermait l'horloge proprement dite, dont le cadran, parfois en étain, le plus souvent en bronze doré, était, dans ce dernier cas, délicatement ciselé, surmonté

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d'un fronton décoratif et revêtu de médaillons en émail blanc indiquant les heures, ainsi que d'un disque central également émaillé.

     Dans la partie du canton de Trun, limitrophe du Calvados, et dans la commune voisine de Crocy, il existait des fabricants de cadrans. L'un d'eux, Thomas, se plaisait à stimuler la vigilance du propriétaire de l'horloge par la recommandation suivante gravée sur émail au centre du cadran : « Remonte-moy le Dimanche ».

     Près de la porte de la cuisine, accrochée à une planche fixée verticalement au mur, étincelait la fontaine en cuivre jaune ou rouge et son bassin profond, largement évasé en ovale. Le réservoir était fréquemment timbré d'un écusson en ronde-bosse accosté de deux lions et surmonté de la couronne ducale. Un léger feuillage, finement ciselé ou simplement repoussé, bordait les deux pièces.

     Dans la chambre contiguë à la salle commune, se trouvait le meuble capital, l'armoire normande, d'un symbolisme délicieux, que se transmettaient les générations. Elle avait remplacé, sous Louis XIII, les curieux coffres à habits du temps de François Ier et de Henri II, relégués à l'écurie de la ferme ou dans la grange et si recherchés, de nos jours, par les antiquaires.

     La description des différents types d'armoires normandes fournirait la matière de plusieurs chapitres et même d'un volume. OEuvre d'habiles artisans sédentaires ou ambulants, connus sous le nom de huchiers-menuisiers, elle revêtait tous les caractères, se prêtait à toutes les inspirations. Limité par le cadre, nous n'en pouvons donner qu'une description d'ensemble très résumée.

     Sous la corniche, droite ou cintrée, aux angles arrondis et débordants, la frise constitue une pièce principale décorée tantôt de feuilles de vigne et de grappes de raisin, tantôt de fleurs de pommier, et souvent, au centre, d'une corbeille de fleurs ou de fruits desquels émergent deux colombes.

     Les portes sont surmontées d'une touffe de feuilles d'acanthe, répétées dans l'angle des panneaux, qui portent aussi des cornes d'abondance. Ces panneaux, en chêne de premier choix, sont agrémentés d'une bordure perlée et séparés par de splendides médaillons renfermant des attributs de jardinage enlacés de rubans. La traverse du bas est ornée d'une draperie et les pieds sont à volutes. Les devants de serrure, longs et finement ajourés, sont, ainsi d'ailleurs que les gonds, en fer poli.

     Sur les rayons de l'armoire étaient soigneusement pliés l'habit de droguet du maître de maison et son gilet de mariage en soie brochée, à carreaux verts et rouges sur fond noir, entremêlés de fils d'or et d'argent.

     En droguet aussi étaient les robes de la maîtresse du logis, robes unies de couleur bleue ou marron, ou bien à côtes rouges et vertes alternées. Droguets, frocs, serges et ratines provenaient des fabriques d'Alençon, Argentan, Ecouché, Vimoutiers et Longny. Ils constituaient, avec la châle et le fichu. La partie essentielle du costume féminin.

     Sous le rayon médian de l'armoire, deux tiroirs contenaient les objets précieux, au nombre desquels la Croix et le Saint-Esprit normands, en argent ou en or et constellés de strass. D'une facture très étudiée, parfaitement stylisés, les anciens bijoux normands jouissent d'une grande vogue et donnent lieu à de nombreuses contrefaçons. Vers la fin du XVIIIe siècle, apparut ensuite la bonnetière, petite armoire à une seule porte, dans laquelle on serrait le haut et si joli bonnet normand, couvert de dentelles et de rubans, sur le devant duquel les élégantes villageoises de l'époque piquaient une longue épingle d'or à tête rouge ou en forme de fleur aplatie. Variant avec chaque région, la forme du bonnet ornais de jadis rappelait celle du hennin médiéval. C'était une coiffure seyante et parfois de grand prix.

     Laissant à une plume experte et plus autorisée, le soin de décrire les merveilleuses dentelles dites « Point d'Argentan » et « Point d'Alençon », qui jouissent d'une célébrité mondiale, nous arrêterons là cette rapide et bien succincte évocation d'une époque qui ne manquait ni de charme, ni d'intuition artistique. Puissent ces quelques lignes contribuer à faire mieux connaître et apprécier notre beau pays normand.

     V. GUILLOCHIM,

     Conseiller général de l'Orne,
     Ancien Maire d'Argentan.

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Les Forêts de l'Orne et leur rôle économique

par M. Adrien DARIAC, Ancien Ministre, Député de l'Orne

     Des trois départements qui constituent la basse Normandie, le département de l'Orne est assurément celui qui renferme les richesses forestières les plus remarquables, tant par l'étendue des superficies boisées, que par la variété et la qualité des essences d'arbres.

     Les forêts et bois occupent dans ce département une contenance totale de 81.000 hectares, alors que la superficie du département est de 610.000 hectares, soit une proportion de 13 % environ.

     Ici, l'arbre est partout : arbre d'ornement dans les parcs, plantation majestueuse de peupliers au long des ruisseaux aux eaux sombres, têtards, bois d'émonde, arbres de haies, taillés en tous sens et à contre-sens, mais plantés en tout lieu, en bordure des héritages et des pièces de terre, pour fournir à la ferme isolée le menu chauffage nécessaire, pour abriter des coups de soleil, des vents et des gelées, la prairie et le pommier, si frileux et si délicat lorsqu'il revêt, au ciel changeant de mai, sa parure de mariée prometteuse des fruits d'automne dont la moindre intempérie vient détruire l'espérance !

     Sauf dans la plaine d'Argentan et dans quelques terres de culture des environs de Mortagne, la campagne ornaise apparaît ainsi aux yeux du touriste comme une mer de verdure, grâce à la multitude des arbres répandus dans la campagne.

     Les cultures forestières se divisent donc en trois types distincts : forêts domaniales dont la contenance est de 23.370 hectares ; forêts particulières, de 57.200 hectares ; et enfin, bois de haies et arbres champêtres...

     Les forêts domaniales sont massées dans toute la partie sud du département. Les plus riches au point de vue forestier se trouvent dans les terrains calcaires du Perche (forêt de Bellême), les plus belles pour leur caractère pittoresque sont sur les massifs de grès primaires des collines de Normandie (forêt d'Ecouves, forêt d'Andaines). Seule, la petite forêt domaniale de Gouffern, achetée depuis la guerre et la forêt du Pin au Haras, dépendance naturelle du domaine du Pin, sont situées au nord de la voie ferrée Paris-Granville, qui traverse le département de l'est à l'ouest.

     Les forêts particulières sont répandues, au contraire, dans tout l'ensemble du département, tantôt en petits boqueteaux appartenant à de très nombreux propriétaires, tantôt en grands massifs dont de trop nombreux partages, résultats inévitables de nos lois successorales, ont déformé la physionomie naturelle et compromis la richesse forestière.

     Il convient de noter l'influence considérable que tient la forêt dans l'économie rurale. Le fléau de la dépopulation des campagnes sévit lourdement dans notre région ; quand vient l'hiver, le paysan, faute d'ouvrage, est incité au départ vers la ville ; les pommes sont récoltées, le cidre est fait, le blé semé lève parmi les labours bruns en un brin d'herbe tendre et nu qui va traverser les frimas et n'a besoin d'aucun effort de l'homme avant le printemps.

     C'est alors que la bonne forêt, suivant l'expression si juste de M. Carton de Viart, ministre d'Etat de Belgique, dans les belles pages qu'il lui a consacrées, s'offre

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pour occuper les bras inemployés des ouvriers. Elle s'est elle-même dépouillée pour leur rendre l'attaque plus facile. Les taillis retentissant des coups de la cognée, la voix des bûcherons qui habannent se mêle au premier chant de la haute-grive ; dans les combes qui suivent les routes, les charretiers s'invectivent, les poulies grincent, les chaînes gémissent en serrant et fixant les lourdes pièces de bois sur les tracteurs qui ronflent. Toute cette vie de la forêt représente un mieux-être social important pour les gens des campagnes. La forêt est la dispensatrice et la régulatrice des hauts salaires de l'hiver. Elle fournit simplement du travail à qui en demande. Même le commerce doit aujourd'hui faire venir de la main-d'oeuvre étrangère qui ne vaut pas nos ruraux normands un peu lents, mais soigneux de leur ouvrage.

     On se rendra compte des quantités d'argent que la forêt laisse ainsi pour l'abatage, la façon, le transport et le débit des bois en sachant qu'un stère de bois de feu rendu en ville vaut 7 ou 8 fois ce qu'il coûte sur pied en forêt, qu'une grume de service chargée sur wagon ou débitée en plateaux vaut de 3 à 6 fois le prix de l'arbre dont elle est issue. Il en résulte que, plus un massif forestier est dense et riche en bois de haute valeur, plus le matériel accumulé y est considérable, plus aussi son influence est marquée sur la prospérité économique et sociale de la région.

     Les forêts domaniales de l'Orne ont fourni, en 1926, par la vente des coupes de bois, la location de la chasse, les produits divers, un produit net de 6.402.436 francs, soit 276 francs par hectare. Ce rendement serait d'ailleurs bien plus élevé sans les larges brèches ouvertes par la guerre dans les peuplements, surtout pour les pineraies et certaines futaies. Il a été cédé aux armées alliées dans les forêts domaniales de l'Orne au cours des années 1916 à 1918 environ 7 millions de francs de bois exploités en dehors de toutes les prévisions culturales et qui auraient valu actuellement quelque 30 millions.

     Je ne voudrais pas clore ce succinct exposé sans reproduire ici en manière de conclusion, cette admirable page du remarquable ouvrage de M. le président Herriot « Dans la Forêt normande », qui nous a paru mériter l'honneur d'une assez importante citation :

     « De ce pays l'arbre est le roi. Le climat normand presque constamment humide favorise à la fois le bois et la prairie selon le rythme qui associe la forêt et le pays de pâture...

     « Ici, du moins, il ne reste plus que des ruines du splendide édifice forestier que préserva le plaisir de nos rois. Parmi ces collines, sous un ciel doux, l'arbre voisine en familiarité avec l'herbe ; il domine les haies du bocage et s'élance au coeur des futaies de Perseigne ou de Bellême.

     « ... L'émouvante beauté de la forêt, c'est qu'elle est dans toutes ses parties, une ascension, un effort de chaque sujet pour s'affranchir de l'ombre mortelle du couvert, un élan plus ardent en la jeunesse de l'arbre, mais aussi prolongé que sa vie pour respirer sous le large de l'azur, si bien que cette masse en apparence immobile frémit incessamment sous l'effort qui tend à l'éloigner de la terre, se modèle, se recrée à tout instant, souffre comme nous, recherche comme nous un équilibre social qui se détruit à mesure qu'il s'établit. Vie laborieuse et presque douloureuse que compliquent encore les misères, les hasards de la reproduction lorsque l'arbre, parvenu à son âge adulte et dans le temps de sa force, laisse tomber sur la terre la semence que refusera le sol stérile, mais que le sol meuble et fécond gorgera de vie pour la lancer à son tour vers le ciel.

     « Ecouves, Andaines, Perseigne, ce sont bien des forêts de France. Elles conservent la vieille hiérarchie : le chêne et le hêtre, essences nobles, y commandent la plèbe des morts bois. Oui, c'est vraiment une société que la forêt, une société où la nature distribue et maintient les rangs...

     « ... Mais dans cette famille si unie malgré sa hiérarchie, puisque la vie de chacun dépend de la santé de l'ensemble, dans ce milieu où la loi de sélection s'applique avec foute sa vigueur, domine un chef : le chêne, l'arbre divin, symbole même de la France, l'arbre pour qui la fin d'un siècle marque tout au plus la limite de la jeunesse, le vieux et cher compagnon de notre histoire, de nos épreuves, de nos deuils, celui qui durant la dernière guerre, une fois de plus le sacrifia. Je l'admire ici librement en Andaines, dans la forêt si vivante, où quand les genêts sont en fleurs, on entend vibrer partout des vols d'abeilles... »

     Adrien DARIAC,

     Député de l'Orne,
     Ancien ministre.

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Le Haras du Pin

par le Duc d'AUDIFFRET-PASQUIER, Député de l'Orne

     La route de Paris à Granville, voie directe d'accès en Normandie et en Bretagne, est illustrée, dans la traversée du département de l'Orne, par un site remarquable.

     A quelques kilomètres du gros bourg de Nonant, au sommet d'un plateau magnifiquement boisé, se dresse l'opulente ordonnance d'un château de haut style, admirablement bâti sur la crête d'un coteau d'or la vue s'étend à des dizaines de lieues sur la plantureuse campagne normande.

     De part et d'autre de la spacieuse cour d'honneur dont ce bel édifice forme le fond, de vastes bâtiments allongent l'élégance de leurs faites racés. Une fort belle grille de fer ouvragé sépare cet ensemble de la route, sur la droite de laquelle s'ouvrent les profondes perspectives de trois avenues dont les lointaines frondaisons se perdent dans le gris bleuté de l'horizon.

     Le site évoque une perfection. C'est le domaine du Pin, commencé de construire en 1716, sur des plans antérieurement dressés par Mansard sur l'ordre de Colbert et approuvés par le Roi Soleil. Il était difficile de trouver pour un haras, lieu mieux approprié à sa destination, l'excellence des pâturages du Merlerault s'étant dès long-temps attestée par la qualité de ses chevaux.

     A ceux qui aiment une ample réalisation architecturale, la majesté sans afféterie du grand siècle, la sobriété de la ligne et la juste proportion des bâtiments harmonieusement conçus pour parer une nature disciplinée, non au cordeau strict, mais selon les lois de l'équilibre, de la mesure, le domaine du Pin parle éloquemment de beauté.

     Cette union entre l'oeuvre de l'homme et celle de la nature est à ce point intime qu'on ne saurait concevoir les avenues, les herbages, les futaies sans l'édifice qui les explique et les oriente, et le château, à son tour, serait un joyau sans écrin s'il était privé de la merveilleuse parure qui l'entoure : 750 hectares d'herbages, 85 de labour, 250 en fûtaies, 12 en bâtiments, cours et jardins, le reste en servitudes diverses, au total 1.100 hectares qui donnent au domaine l'ampleur réclamée par son style et son affectation.

     De la cour d'honneur, on pénètre dans plusieurs cours secondaires où se trouvent groupés les différents services de cette importante administration : l'école, les écuries, le manège, etc., etc.

     D'autres écuries sont établies en d'autres points du domaine et reliées téléphoniquement avec le directeur.

     C'est ainsi que, sur la splendide avenue de 45 mètres

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de large et longue d'une lieue, en ligne droite, qui, à l'est, conduit à l'hippodrome, on trouve les succursales de Borculo, des Charmettes, de l'ancienne Jumenterie, enfin, celle de l'Hippodrome.

     A l'ouest, une autre avenue mène au groupe de bâtiments du Vieux-Pin où sont abrités, avec les soins qu'on devine, les étalons les plus précieux de sang anglais.

     Telle se peut décrire d'une plume brève cette noble demeure consacrée à l'amélioration de la plus noble conquête de l'homme.

     Monument historique par son origine, Le Pin l'est aussi par sa propre histoire qui a reflété les changements politiques survenus depuis sa fondation. Il connut, à côté de périodes calmes et prospères, de multiples vicissitudes.

     Sans doute, depuis son premier directeur, Messire François-Gédéon de Guersault, écuyer du roy, dont les armes ornent encore les tapisseries du grand salon, jusqu'en 1784, la fortune de l'établissement fut heureuse et l'impulsion donnée à l'élevage considérable et opportune, mais depuis, elle eut à subir les assauts les plus divers.

     Louis XVI commença. Dans un but d'économie et convaincu par les théories de Turgot que la liberté industrielle et commerciale pouvait relever la fortune publique chancelante, il convertit, en décembre 1784, le Haras du Pin en simple dépôt d'étalons.

     Ce n'était qu'un debut. La Constituante fut plus sévère et le 29 janvier 1790, elle supprimait tous les haras du royaume. Il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'à cette date celui du Pin était le plus florissant et le plus important du monde.

     En exécution de cette suppression, les chevaux, juments et poulains furent vendus en 1791 et le domaine aliéné. Seul l'établissement fut sauvé de cette dispersion et conserva 42 étalons, pas pour longtemps, hélas ! puisque, en 1793, un nouveau décret ordonna leur vente immédiate.

     Parmi les hommes éminents qui se sont succédé à la direction du Pin, le directeur de cette époque, M. Wagner, a droit à un tribut spécial de reconnaissance. Avec un infatigable dévouement, il dénonça la faute commise en supprimant le haras, et sa ténacité aboutit, au cours de l'année de 1795, à obtenir le rachat des quelques étalons que l'on put retrouver.

     Peu à peu, le Pin reprit de l'importance. L'Empire lui fut favorable. Le grand militaire qu'était Napoléon ne pouvait considérer comme négligeable l'organisation des haras, et il voulut rétablir celui du Pin sur les bases arrêtées par Louis XIV. En 1806, le domaine fut donc complètement racheté et les bâtiments remis en état. Un an ne s'était pas écoulé et le Pin possédait à nouveau les meilleurs étalons français et étrangers.

     Malheureusement, sa prospérité était liée au sort de l'Empire. Les guerres, l'invasion de 1815 vinrent détruire toute la nouvelle organisation, à ce point qu'en 1816 on dut chercher à transformer complètement l'administration des haras. La race chevaline était atteinte dans ses sources vives. Les étalons indigènes, tombés en état d'infériorité, ne purent l'améliorer nettement, et l'on recourut à l'élevage anglais.

     Cette méthode, l'avenir devait le confirmer, était la meilleure. Depuis cette époque, on peut noter la suppression de la jumenterie de demi-sang en 1830 et celle de la jumenterie de pur sang en 1852. L'Ecole des Haras, fondée en 1840, eut une éclipse de 1852 à 1874, date à partir de laquelle elle n'a jamais cessé de fonctionner.

     Comme on le voit, l'historique du haras du Pin accuse des alternatives de prospérité et de marasme conditionnées par les événements politiques.

     On pourrait le croire désormais à l'abri de toute atteinte. C'est une erreur. Il y a environ un an, la République, impécunieuse et soucieuse, comme Louis XVI, d'économiser, eut un instant l'idée d'aliéner une partie de ce splendide domaine. Avec tous mes amis soucieux de conserver son intégrité à cet ensemble incomparable, j'ai protesté contre pareille mutilation, et, jusqu'à ce jour, nous avons eu le bonheur d'être écoutés. Néanmoins, la menace subsiste toujours, et nous ne serons vraiment rassurés qu'après avoir obtenu le classement du Pin comme site historique.

     Si, quittant l'histoire et l'art, nous examinons sous un jour technique le haras du Pin, nos constatations dans ce domaine, comme dans les précédents, ne peuvent être que louangeuses.

     La circonscription du haras s'étend sur le Calvados (rive droite de l'Orne), l'Orne, l'Eure, la Seine-Inférieure,

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la Seine-et-Oise et même la Seine. Si le Haras du Pin n'est pas le plus important comme effectifs, il est à coup sûr celui dont la qualité des produits est le plus appréciée, étant situé au sein de cette région de l'Ile-de-France et bas normande justement réputée pour ses élevages et par la beauté et la diversité de ses races.

     Malgré ses vissicitudes, une unité technique a présidé à sa direction, unité lui ayant permis de toujours orienter l'élevage vers les besoins du moment pour aboutir aujourd'hui à quelques types remarquablement fixés.

     Les réceptions des missions étrangères (éleveurs et acheteurs) venues se renseigner chez nous sont une des plus fécondes obligations du directeur du Pin. Au cours de ces visites, il peut nouer, pour le plus grand bien de notre élevage, des relations amicales hors de nos frontières.

     Les directeurs qui se sont dernièrement succédé au Pin et dont je ne puis m'empêcher de donner la liste, sachant tout ce que l'élevage leur doit[1], ont tous tenu à recevoir leurs visiteurs, parfois royaux, avec une affabilité, une compétence et une courtoisie si parfaites que leur hospitalité en cette belle maison est un modèle d'accueil charmant et instructif.

     L'éducation hippique des élèves étrangers, inscrits au cours de l'école participe du même désir de rayonnement et du fait que la direction générale des haras confie au même homme la conduite du haras et celle de l'école, il résulte une unité de vue des plus profitables.

     On jugera de l'importance de l'établissement et de l'influence qu'il peut avoir sur l'élevage en contemplant les effectifs du Pin en 1926 :

     15 chevaux de pur sang, 76 chevaux de demi-sang normand, 37 trotteurs, 150 percherons, 8 boulonnais. Au total, 286 étalons qui, chaque année, font la monte, soit au Pin, soit dans les succursales où ils sont envoyés.

     Ces effectifs ont ceci d'intéressant que, si nous les comparons à ceux de 1912, 23 chevaux de pur sang, 98 chevaux de demi-sang normand, 80 trotteurs, 94 percherons, 12 boulonnais, nous voyons clairement combien la direction générale des haras s'est prêtée à l'évolution de l'élevage qui, sous l'empire des circonstances, s'est accomplie en Normandie plus que partout ailleurs depuis trente ans.

     Au règne du carrossier se substituait dans la vie moderne celui de l'automobile ; il ne fallait cependant point que ce changement entraînât la ruine d'un élevage uniquement orienté vers une branche.

     Le Pin a conservé ses beaux animaux normands distingués et importants, bien dans le type de leur race, afin de maintenir et de développer la vieille réputation des élevages de l'Orne et du Calvados, mais, au cheval d'attelage de luxe d'antan, qui paraît avoir peu de chances de ressusciter, la race normande a été amenée à substituer, d'une part, le cheval de selle, de l'autre, le cob ; et ce fut sans heurts, sinon sans dommages pour certains vieux éleveurs, que cette nouvelle orientation a été prise.

     Dans le même temps, notre région fournissant de moins en moins de chevaux à la remonte a cherché à se créer des débouchés plus rémunérateurs, l'Administration de la Guerre n'ayant pas su, à temps, lui conserver un marché profitable.

     La magnifique race percheronne, qui ne prospère réellement que sur son terroir d'origine, est aujourd'hui très en honneur parmi tous nos éleveurs. Je ne crois pas être démenti en mettant ces admirables bêtes devant tous les autres chevaux de trait du monde. Il semble que de larges marchés d'exportation pourraient encore leur être ouverts, et l'immense augmentation de l'effectif des percherons au Pin qui, à première vue, semblerait en contradiction avec la loi de 1874, marque bien l'évolution que les haras ont réussi, sous la pression des événements, tout en maintenant dans nos races une fixité qu'on ne trouve pas ailleurs, qui est leur qualité première et qui doit en faire, pour les marchés étrangers, de remarquables éléments d'amélioration.

     Qu'il me soit permis, à cette occasion, de déplorer la

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suppression récente, dans un but d'économie déplacée, d'un poste d'inspecteur général. S'il avait été conservé, comme nous n'avons cessé de le demander, son titulaire, connaissant toutes les ressources de l'élevage français, aurait eu un rôle profitable à jouer au moment où nous devons chercher à vendre le plus possible à l'étranger. Il aurait pu, s'il était inutile dans la métropole, aller étudier sur place nos possibilités d'exportation pour le plus grand profit de nos producteurs et l'amélioration de notre balance commerciale.

     Ces ventes à l'étranger, ou, pour mieux dire, à des étrangers, sont déjà intéressantes pour nos races de pur sang d'hippodrome, dont les principaux haras d'élevage se trouvent dans la circonscription du Pin. Pour celles-ci, les sujets de tête manquent au Pin. La faute en est au prix énorme atteint aujourd'hui par nos grands vainqueurs de courses que l'Etat « pauvre » ne peut disputer aux riches studs alimentés soit par l'argent étranger, soit par la réunion d'un certain nombre d'éleveurs avisés.

     Par contre, le Pin possède dans ses écuries un lot très rare d'animaux de tête de race trotteuse, qui comptent parmi les meilleurs et les plus célèbres gagnants des grands hippodromes.

     C'est justice, car l'Orne, les environs de Caen et le pays d'Auge sont la terre d'élection de cette puissante race.

     Au résumé, l'oeuvre du haras du Pin s'est traduite par la fixation de types adaptés aux besoins de l'heure et que les visiteurs peuvent détailler avec admiration.

     Mais il serait profondément injuste d'isoler cette action. Nous la prisons ici, mais elle existe sur d'autres points du territoire, conduite avec maîtrise par la direction générale des haras, dont le rôle est primordial pour la conservation et l'amélioration des races chevalines françaises. Elle s'efforce, en effet, de diriger les éleveurs dans la voie qui lui paraît la meilleure, pour obtenir dans chaque région, en tenant compte de ses conditions géologiques et climatologiques, le cheval le plus susceptible de répondre aux exigences de la défense nationale, de l'industrie et du commerce, et la prospérité de cette institution s'avère par le fait qu'en 1926 les étalons de l'Etat ont sailli 186.559 juments, chiffre le plus élevé qu'on ait enregistré depuis assez longtemps.

     En ce qui concerne la région normande, les méthodes employées ont été les bonnes, et le Haras du Pin, admiration de toutes les missions qui, tous les ans, y passent, a accompli pleinement son rôle.

     Si tous ceux qui y ont été reçus en conservent un bon souvenir il est cependant, chaque année, une journée d'automne qui semble être l'apothéose de ce beau domaine, puisqu'elle lui apporte une animation qui souvent lui manque pour meubler sa vaste étendue.

     C'est le jour où la Société du Demi-Sang, fidèle à une vieille tradition et, ici comme ailleurs, justement soucieuse du développement d'une race dont elle a assumé la tutelle et qui atteint presque à la perfection, organise sur son hippodrome du Pin sa journée de courses.

     L'hippodrome, sur ce terrain de landes, a gardé sa physionomie de jadis, et c'est un réconfortant spectacle de voir nos demi-sangs galopeurs franchir ces gros obstacles devant lesquels sont réunis, venus de tous les coins de l'ouest, les amis du sport hippique, qui semble tous les ans recruter plus d'adeptes.

     Il faut avoir vu, par une belle journée d'automne, se détachant sur les frondaisons de bronze de l'avenue Louis-XIV, les breacks des haras en grand équipage, les hommes en rouge, les quatre chevaux de chaque attelage bien appareillés de couleur et d'allure, entrer dans la cour en décrivant de gracieuses et précises évolutions. La foule contient avec peine son admiration à ce spectacle classique, auquel elle donne ses bravos comme elle les donnera tout à l'heure au brillant passage d'un trotteur qu'un palefrenier, aussi prodigieux de détente que l'animal qu'il guide, laisse aller, à toute allure entre la double haies d'un public composé de fins connaisseurs.

     Dans le décor de cette immense cour d'honneur, au reflet rougi des bâtiments de briques, c'est une vision digne de la noblesse du cadre, une apothéose qui ne laisse pas d'émouvoir profondément les spectateurs ; c'est une bonne tradition maintenue ; c'est un joli coin de France à voir ce jour-là.

     Duc D' AUDIFFRET-PASQUIER,

     Député de l'Orne.

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L'Orne Agricole

par M. Th. RICHARD, Directeur des Services Agricoles du Département

     Serai-je accusé de voir les choses sous l'angle de la déformation professionnelle, si je commence par affirmer que le département de l'Orne a pour caractéristique d'être essentiellement agricole ? Je ne le pense pas. Au moindre reproche de partialité, ne me suffirait-il pas de prendre à témoin les immenses surfaces couvertes d'herbe ou de culture traversées par le voyageur et le touriste, en chemin de fer ou en torpédo, les paisibles bovins aperçus au passage, paissant tranquillement dans les herbages ? Et si le voyageur, dans sa course rapide, n'a entrevu que de rares êtres humains à travers l'immense campagne, qu'il ne se hâte pas trop d'en conclure que celle-ci est déserte. Qu'il se demande plutôt à quoi peuvent bien servir ces constructions éparses qu'il aperçoit un peu partout et qui, en réalité, constituent des foyers d'activité rurale aussi laborieuse que silencieuse.

      Population. - La population agricole de l'Orne est, en effet, très importante comparativement à la population totale (un peu plus de la moitié). La population rurale, c'est-à-dire la précédente, à laquelle on ajouterait les éléments non agricoles de nos villages, représente environ les trois quarts de la population totale.

      Exploitations. - L'ensemble des exploitations agricoles peut être évalué à environ 66.000, se répartissant ainsi :

Au-dessous de 1 ha.environ1/3
De 1 à 5 ha-1/3
De 5 à 10 ha-1/6
De 10 à 40 ha-1/6
Au-dessus de 40 ha-1/30

Ce sont donc les petites exploitations qui dominent. Elles sont surtout nombreuses à l'ouest du département (closeries dans le Bocage normand, bordages aux confins de la Sarthe et de la Mayenne).

     Les deux tiers des exploitations sont soumises au faire-valoir direct, l'autre tiers au fermage. Le métayage est à peu près inconnu.

     Aperçu géologique. - Nous plaçant au point de vue exclusivement agricole, le département de l'Orne pourrait,

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à la rigueur, être considéré comme appartenant à une seule région naturelle à caractère de bocage, c'est-à-dire dans laquelle les prairies ont la prédominance sur les cultures. Le caractère bocage serait plus accentué à l'ouest et dans le pays d'Auge. Toutefois, entre ces deux dernières régions, il disparaît complètement pour faire place à la plaine (plaine d'Argentan).

     La partie ouest de ce bocage (bocage normand) est constituée par des massifs de granit et des formations primaires dans lesquelles des schistes dominent. La caractéristique des sols de cette région est de manquer de calcaire.

     Les étages jurassiques du Bajocien et du Bathonien ont constitué la campagne d'Alençon et la plaine d'Argentan, tandis que le Callovien et l'Oxfordien se rencontrent particulièrement dans la partie Nord-Ouest du bocage, le pays d'Auge.

     Au sud-est, le Cénomanien, la craie de Rouen et les sables du Perche ont donné naissance à la presque totalité des sols de la région du Perche.

     Au nord-ouest, entre le Perche et le pays d'Auge, les sols du pays d'Ouche sont presque exclusivement formés par l'argile à silex : au sud de Laigle, l'étage turonien fournit une craie marneuse utilisée comme amendement.

LA PRODUCTION VEGETALE

     Depuis une trentaine d'années, et surtout à partir de 1912, la superficie des terres labourables est allée constamment en diminuant au profit des herbages et des pâturages. Il faut attribuer les raisons de ce changement à la réduction de la main-d'oeuvre agricole, à la diminution de la population de nos campagnes et, en particulier, à la grande tourmente qui, pendant près de cinq ans, a privé l'agriculture d'un nombre considérable d'hommes appelés aux armées.

     Cette transformation importante a pu se faire d'autant plus facilement que le climat doux et humide de l'Orne convient particulièrement à la prairie.

     Loin de blâmer nos agriculteurs d'avoir abandonné partiellement la culture de certaines terres, comme le font trop volontiers ceux qui ignorent tout de la culture, félicitons-les, au contraire, de s'être si parfaitement adaptés aux circonstances économiques du moment. N'oublions pas que si « charbonnier est maître chez lui », il doit en être de même du cultivateur et qu'il ne saurait être question, en restreignant sa liberté, de l'obliger, pas plus qu'une autre catégorie de citoyens, à travailler contre ses propres intérêts. Ne sont-ce pas les intérêts particuliers qui, totalisés, constituent la fortune nationale ?

     La statistique agricole de 1922 donne la répartition suivante du territoire agricole de l'Orne :

Terres labourables206.528hectares
Prés naturels70.574-
Herbages152.040-
Pâturages54.246-
Bois et forêts83.345-

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     Les terres labourables, c'est-à-dire consacrées à la culture proprement dite, comprennent les terres de plaines, celles des plateaux et de leurs versants dans les régions accidentées. Toutes les autres, exception faite des massifs montagneux boisés, sont consacrées à la prairie et, conséquemment, à la production animale dont la diversité et l'excellence ont, depuis longtemps, établi la solide réputation du département.

      Céréales. - La surface occupée par les céréales est d'environ 100.000 hectares répartis comme suit :

Blé39.000hectares
Seigle3.500-
Méteil3.000-
Orge9.500-
Avoine39.000-
Sarrasin6.000-

      Le blé est donc, avec l'avoine, la plus importante des céréales du département. Sa production annuelle est, en général, insuffisante à la consommation locale qui exige annuellement, en comprenant les semences nécessaires aux emblavements, 550.000 quintaux. Cependant, en 1921, année favorable à cette culture, la production s'est élevée à 650.000 quintaux, dépassant très sensiblement, les besoins de la consommation.

     Le seigle n'est guère utilisé que pour l'alimentation du bétail, la confection des liens pour la récolte des autres céréales et la couverture d'un certain nombre de bâtiments. Céréale des sols pauvres, elle fait place au blé dès que la terre est suffisamment améliorée.

     L'avoine, peu difficile quant à la nature du terrain, donne une production moyenne annuelle de 500.000 quintaux de grain, précieuse ressource pour la nombreuse cavalerie du département.

     L'orge donne un grain très apprécié dans la nourriture des animaux d'élevage, ainsi que dans l'engraissement des porcs.

     Notamment dans la partie ouest du département, le sarrasin entre, pour une bonne part, dans l'alimentation du bétail et de la basse-cour.

      Plantes sarclées. - La superficie occupée par ces cultures se répartit comme suit :

Pommes de terre5.500hectares
Betteraves4.000-
Rutabagas et navets550-
Choux fourragers650-

      Depuis de longues années, la pomme de terre est exclusivement cultivée pour les besoins de la consommation familiale. Elle est également utilisée dans l'engraissement des porcs nécessaires à l'alimentation des familles des exploitants agricoles.

     La betterave nécessite des binages fréquents et, par conséquent, une main-d'oeuvre assurée ; aussi ne doit-on pas s'étonner du peu d'importance de cette culture, les ouvriers agricoles faisant défaut.

     On ne peut que le regretter, car la betterave constitue un excellent précédent pour le blé, en raison à la fois de la forte fumure qu'elle reçoit habituellement

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et du nettoiement du sol assuré par les nombreux binages dont elle est l'objet.

     Le rutabaga est trop peu cultivé dans le département où il est surtout utilisé pour combler les vides dans les cultures de betteraves. Il donne cependant de très bons rendements et présente l'avantage de convenir parfaitement aux vaches laitières et de pouvoir entrer, à l'état cuit, dans la ration des porcs.

     Les choux fourragers donnent, pendant l'hiver, une précieuse récolte de feuilles tendres très appréciées des vaches laitières.

     Prairies naturelles. - Elles comprennent les prairies fauchables dont l'herbe est coupée tous les ans pour assurer l'alimentation des animaux pendant l'hiver, les herbages, prairies riches dont l'herbe consommée sur place est susceptible d'engraisser le bétail et les pâturages, moins riches, dont la production est surtout réservée aux animaux d'élevage.

     Les herbages, en particulier, ont pris depuis trente ans une importance considérable qui permet de satisfaire aux besoins d'une population animale de plus en plus nombreuse, dont l'amélioration est en excellente voie.

     Prairies artificielles. - Sur près de 8.000 hectares, on cultive le trèfle, le sainfoin et la luzerne dont les produits sont très appréciés du bétail et donnent, pendant la mauvaise saison, un peu de variété dans l'alimentation.

     Le trèfle réussit dans toutes les terres du département, alors que la luzerne et le sainfoin ne se rencontrent que dans la plaine d'Argentan, la campagne d'Alençon et le Perche, régions où ces deux cultures qui demandent du calcaire pour prospérer, trouvent cet élément en quantité convenable.

     Productions fruitières. - Sauf dans la plaine d'Argentan où ils sont rares, les arbres fruitiers, et particulièrement le pommier à cidre, se rencontrent dans tout le département. Dans l'arrondissement de Domfront, notamment dans le Passais, le poirier à poiré occupe une place prépondérante. Cependant, depuis quelques années, les poiriers qui disparaissent sont remplacés par des pommiers.

     La production des fruits à cidre est très variable d'une année à l'autre. On peut l'évaluer, en année moyenne, à 1.500.000 quintaux de fruits correspondant à 900.000 hl. de cidre. En 1919, 1921 et 1924, elle a atteint 3.200.000 quintaux de fruits.

     Une grande partie de la production est consommée dans le département ; l'autre est expédiée en dehors sous forme de fruits ou transformée en alcool.

     Les cidres de l'Orne sont très réputés, particulièrement ceux de la vallée d'Auge. Il en est de même des eaux-de-vie qui, après vieillissement, arrivent à concurrencer les fines champagnes.

     Horticulture. - Cette branche spéciale de la production agricole est surtout localisée aux alentours des centres urbains, Alençon, Argentan, Mortagne, Domfront, Elers, Laigle, la Ferté-Macé, Vimoutiers.

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     Elle est loin d'atteindre le développement qu'il serait souhaitable de lui voir acquérir et le département demeure importateur pour quantités de produits nécessaires à l'alimentation familiale.

LA PRODUCTION ANIMALE

     L'abondance des prairies, la qualité de l'herbe ont, de tout temps, permis l'entretien d'une nombreuse population animale qui a donné au département de l'Orne son caractère prédominant de département d'élevage et qui se répartit comme suit :

Espèce chevaline53.000têtes
Espèce bovine260.000-
Moutons32.000-
Porcs30.000-

     Espèce chevaline. - L'espèce chevaline est brillamment représentée par le pur sang, le demi-sang ou trotteur et le percheron.

     Le pur sang est le résultat de la sélection attentive et persévérante des produits de quelques étalons asiatiques introduits en Angleterre aux XVIIe et XVIIIe siècles avec des juments indigènes elles-mêmes d'origine asiatique plus lointaine.

     La consanguinité, la gymnastique fonctionnelle, une riche alimentation déterminèrent une sensible élévation de la taille, l'allongement des lignes et une excitation nerveuse très développée. En même temps, l'entraînement substituait l'allure du galop à celle du trot.

     Il est assurément le plus fin, le plus distingué, le plus noble de tous les chevaux du monde entier.

     Introduit en Normandie, au XVIIIe siècle, le pur sang anglais, grâce à la mise en oeuvre des méthodes de son pays d'origine, s'y est implanté assez rapidement et peut, aujourd'hui, sans crainte, soutenir la comparaison avec ses congénères d'outre-Manche.

     Bien que pratiqué sur une assez grande échelle, l'élevage du pur sang dans l'Orne doit plutôt être considéré comme un élevage de luxe comportant des aléas qui nécessitent, de la part de ceux qui s'y adonnent, des situations bien assises. Il est le plus souvent le complément agréable et passionnant d'une exploitation agricole bien conduite.

     Le cadre restreint de cet article ne nous permet pas de donner une nomenclature des établissements d'élevage ou haras. Il nous suffira de dire qu'ils constituent deux catégories suivant qu'ils possèdent ou non des étalons. Dans le second cas, les éleveurs assez nombreux qui possèdent deux, trois ou quatre juments poulinières mettent celles-ci en pension, pendant la période de monte, chez les éleveurs de la première catégorie, soit dans le département ou les départements limitrophes, soit même en Angleterre. Le prix de la saillie, pension non comprise, s'élève avec le pedigree et les performances du géniteur mâle et peut atteindre, 15, 20, 25 et même 50.000 francs.

     Les poulains sont élevés dans l'Orne par leurs « naisseurs » et vendus l'année qui suit celle de leur naissance

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(yerlings) pour l'entraînement qui se fait surtout en dehors du département, aux environs de Paris.

     Une vente importante a lieu tous les ans à Deauville où les prix ont atteint, ces dernières années, le chiffre de 400.000 francs pour des sujets d'élite.

     Le demi-sang ou cheval anglo-normand est issu de la reproduction entre eux des produits du croisement du pur sang anglais avec les juments de race normande. Il s'agit donc ici d'un métissage qui a donné une population assez disparate, allant du cheval anglais presque pur jusqu'à la race normande à peine modifiée. Néanmoins, deux catégories se dégagent assez nettement dans cet ensemble : la première se rapprochant du pur sang par la taille, l'allongement des lignes et la finesse, c'est le cheval de selle ; la seconde, de taille moins élevée, plus étoffée, fournit le cheval d'attelage, c'est le carrossier.

     Suivant, les circonstances économiques, l'élevage du demi-sang peut être rapidement orienté vers l'une ou l'autre de ces catégories. Il donne de brillants produits à la fois pour les attelages de luxe et les besoins de l'armée. Entraîné à l'allure du trot, soit monté, soit attelé, le cheval anglo-normand est aussi couramment désigné sous le nom de « trotteur ». Contrairement à ce qui a lieu pour le pur sang, l'entraînement du demi-sang est très pratiqué dans le département.

     Le percheron est, à notre avis, de tous les chevaux de trait, celui qui allie au plus haut degré l'élégance à la force.

     Certains auteurs font remonter la création de cette race à l'introduction de chevaux arabes à l'époque des croisades.

     Sanson, au contraire, s'appuyant sur la découverte d'ossements dans les terrains tertiaires, aux environs de Grenelle, en fait une race locale bien française avec berceau parfaitement délimité, la région naturelle du Perche.

     Quoi qu'il en soit, le cheval percheron semble bien être un produit inimitable de cette dernière région en dehors de laquelle il ne lui est pas possible de conserver indéfiniment ses éminentes qualités.

     Les produits sont le reflet du sol et il paraît certain que la qualité des fourrages du Perche, la richesse de son sol en calcaire, la qualité des avoines de la région constituent des éléments indispensables au maintien et au perfectionnement de la race.

     La robe du percheron a varié avec les exigences des débouchés et particulièrement de la clientèle américaine ; du gris pommelé, couleur sous laquelle la race percheronne est connue de longue date, elle est passée au noir il y a quelques années ; elle revient actuellement au gris pommelé.

     On distingue le petit et le gros percheron dont, à part la taille, les caractères sont absolument identiques. Le gros percheron a été obtenu par la sélection et une riche alimentation dans les régions où le sol est plus riche en calcaire et en acide phosphorique.

     Dans le bocage normand, on trouve une population

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chevaline assez nombreuse qui tient le milieu entre le postier breton et le cheval percheron. Employée aux travaux des champs, ses produits sont utilisés dans l'artillerie.

      La race bovine normande. - Elle constitue à elle seule l'ensemble du troupeau ornais. Cependant, par-ci, par-là, il n'est pas rare de rencontrer des sujets présentant des caractères provenant d'anciens croisements, notamment avec le Durham, et, en particulier, dans les cantons voisins du département de la Sarthe.

     Il s'en faut de beaucoup que la population bovine ornaise soit d'une homogénéité parfaite. Cependant, depuis la guerre, de grands efforts ont été accomplis en vue d'orienter l'élevage vers un type unique dont les caractères ont été définis dans le standard de la race bovine normande. La robe est bicolore (blanc et blond) avec, dans tous les cas, des taches ou des raies noires appelées bringeures. Il arrive parfois que le noir domine. La tête doit être petite, la face presque aussi large que longue, le museau large, le profil légèrement concave faisant ressortir les orbites (coup de poing entre les yeux).

     La race bovine normande est très appréciée, même très loin de son pays d'origine, par sa triple aptitude à produire de la viande, du lait et du beurre. Elle donne un lait abondant, riche en matière grasse ; engraissée, elle fournit une viande de qualité supérieure.

     En même temps que se poursuit l'unification des caractères de la race, un ample mouvement d'amélioration s'est dessiné grâce aux efforts du Herd-Book normand, de la Société d'Agriculture de l'Orne et de l'Office agricole.

     Depuis 1921, la Société d'Agriculture de l'Orne n'admet plus à son concours départemental que les seuls animaux inscrits au Herd-Book normand.

     Enfin, en 1923, la création d'un Syndicat d'élevage et de contrôle laitier procure aux éleveurs d'élite qui y adhèrent de précieuses indications en vue de la sélection rationnelle de leur élevage en ce qui concerne la production laitière et beurrière.

      Espèce ovine. - Le troupeau ovin est constitué par des animaux des races de Trun ou Trunoise, parfaitement acclimatée, du littoral de la Manche, dishley et dishley-mérinos, croisements de southdown et d'oxfordown.

     Espèce porcine. - La race normande et la race de Bayeux, plus précoce, quelques croisements, fournissent au département de l'Orne tous les animaux nécessaires à son élevage porcin.

     Telle est, rapidement esquissée, la physionomie agricole du département de l'Orne, département d'élevage par excellence, grâce aux conditions naturelles favorables à cette spéculation.

     Th. RICHARD,

     Directeur des Services agricoles de l'Orne.

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Le Crédit Agricole dans l'Orne

     Créée le 3 novembre 1906 par un groupe d'éleveurs et d'agriculteurs, sous les auspices du Syndicat des Agriculteurs de l'Orne, la Caisse régionale n'a cessé de se développer. Nous trouvons au début la Caisse régionale avec une douzaine de locales affiliées. Ce nombre passe à vingt-neuf en 1914.

     La guerre arrête complètement les opérations ; mais, en 1920, grâce à l'active propagande de M. Richard, directeur des Services agricoles, aidé en cela par MM. Louvel et Bricaud, professeurs d'agriculture, de nouvelles caisses locales importantes sont créées, portant leur nombre à 28.

     Ce nombre est actuellement de 43, groupant plus de 3.000 sociétaires. La plupart de ces caisses sont très actives.

     Depuis 1925, la Caisse régionale a comme directeur M. Fleuridas, qui, par ses efforts intelligents et son infatigable dévouement, a su lui donner un nouvel essor et ne cesse de la faire progresser à la satisfaction de tous.

     Et maintenant c'est avec confiance que nous regardons l'avenir.

     Entourés dans les départements voisins de caisses régionales prospères, nous sommes persuadés que notre Société, vieille par sa fondation, mais jeune par son activité, donnera à l'agriculture une aide efficace.

     Connaissant trop le bon sens de nos populations rurales, dans un département essentiellement agricole, nous ne pouvons que prospérer. Au fait, pourquoi, dans le département de l'Orne, n'y aurait-il rien à faire ?

     Edmond PERRIOT,

     Président de la Caisse régionale de Crédit agricole de l'Orne.

Crédit et Mutualité Agricoles

     L'institution du Crédit agricole a pour objet de permettre aux agriculteurs et éleveurs, membres d'une caisse locale, d'obtenir, aux conditions les plus avantageuses, des avances de fonds applicables aux opérations de leur profession.

     Créé par les lois du 5 novembre 1894 et du 31 mars 1899, régi actuellement par celle du 5 août 1920, le crédit agricole s'est développé en France d'une façon satisfaisante, en raison de ses précieux avantages.

     Notre institution d'aide mutuelle et de solidarité repose avant tout sur la valeur morale des associés et la confiance réciproque qu'ils s'inspirent entre eux.

     La multiplicité des opérations effectuées par nos Sociétés de crédit agricole tend à faire d'elles de véritables banques - la Banque de l'agriculture - car si la caisse régionale, par l'intermédiaire de ses locales, sous forme de prêts à court terme, prêts d'embouche, prêts à moyen terme, prêts à long terme, fait des avances aux agriculteurs et éleveurs, elle reçoit également des dépôts de fonds en comptes courants, servant à ses clients un intérêt rémunérateur, net de tout impôt.

     Les agriculteurs et éleveurs trouveront toujours auprès de leur Société, leur banque, le concours le plus désintéressé et une aide efficace. Pour ne citer qu'un chiffre, nous dirons que les affaires, en tant que prêts, ont atteint, en 1926, près de 10 millions de francs.

     Je suis persuadé que la Caisse régionale de l'Orne se développera rapidement, me basant en cela sur le meilleur accueil qui m'est fait dans les différentes causeries entreprises à travers le département.

     Ne pouvant m'étendre, dans le cadre restreint de cet article, sur toutes les conditions de nos emprunts et de nos dépôts, tous renseignements peuvent être demandés 12, place du Palais, à Alençon.

     Les bureaux de la Caisse régionale sont actuellement installés au rez-de-chaussée de l'immeuble de la Chambre de Commerce, dont on trouvera la photographie d'autre part.

     R. FLEURIDAS,

     Directeur de la Caisse régionale de Crédit agricole de l'Orne.

CONSEIL D'ADMINISTRATION :

MM. PERRIOT Edmond, C. , Président ;

     BOZO Paul, Vice-Président ;

     FORTIN Gustave, Vice-Président ;

     DE SAINTE-PREUVE, Secrétaire.

MEMBRES :

MM. AVELINE Joseph, O.  ;

     BAILLY Albert, C.  ;

     CROISÉ Prosper, O.  ;

     DUBOIS F. ;

     DUVAL, O. ,O.  ;

     ESNAULT Arthur, I. ;

     GARNIER G.,  ;

     Docteur HOMMEY, I., O.  ;

     LÉGER,  ;

     LOUVEL Paul, O.  ;

     Sénateur ORIOT, O.  ;

     Comte ROEDERER,  ;

     ROMET René,  ;

     TOUBLET, I.,  ;

     TOURET-MALOISEAU ;

     VELAY Guy, O.

Directeur : M. R. FLEURIDAS, 12, pl. du Palais, Alençon.

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La Société d'Agriculture de l'Orne
et les Fondations Loutreuil

     La Société d'Agriculture de l'Orne compte vingt-quatre années d'existence, mais elle a l'ambition de se prévaloir d'une origine plus ancienne, puisqu'elle se considère comme l'héritière et la continuatrice de la Société Royale d'Agriculture qui fonctionnait, dans la région, au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et dont l'action s'étendait à toute la généralité d'Alençon.

     La Société, fondée sous le régime de la loi du 1er juillet 1901, commença à fonctionner à partir du 1er janvier 1903.

     Ses statuts portaient qu'elle se proposait d'étudier toutes les questions agricoles, plus particulièrement celles ayant un intérêt départemental, et de favoriser par tous les moyens, notamment par des subventions et récompenses, la diffusion du progrès de l'agriculture dans l'Orne ; la Société entendait aussi soutenir et défendre les intérêts de l'élevage et de l'agriculture dans le département.

     Ses débuts furent modestes, en proportion de ses ressources mais au bout de très peu de temps, l'Etat et le département, reconnaissant et appréciant le but utile qu'elle poursuivait, ainsi que les services déjà rendus, voulurent bien lui témoigner leur confiance en lui allouant des subventions.

     Pendant les premières années, la Société se renferma presque exclusivement dans l'étude des questions agricoles intéressant la région ; des rapports documentés furent publiés dans divers bulletins et brochures envoyés à tous ses membres.

     Néanmoins, elle put bientôt distribuer quelques encouragements, de caractère plutôt honorifique, à ses éleveurs et agriculteurs.

     Dans le département de l'Orne, l'élevage constitue la branche importante de la production agricole. Aussi, dès ses débuts, la Société considéra qu'elle devait consacrer principalement ses efforts à l'amélioration de l'espèce bovine, l'élevage chevalin recevant de l'Etat et du département de nombreux encouragements. Et c'est ainsi que, dès 1907, la Société, estimant que l'amélioration du troupeau bovin ne pouvait se faire que par une sélection sévère des reproducteurs mâles, organisa des réunions au cours desquelles elle distribua des primes d'approbation et de conservation pour taureaux d'élite de race normande, possédés par des agriculteurs du département. La Société fut, sans doute, une des premières à instituer des primes de conservation d'animaux reproducteurs ; de nombreuses associations agricoles sont entrées, depuis, dans cette voie et la Société s'enorgueillit quelque peu de l'initiative qu'elle prit il y a vingt ans.

     En 1906, la Société fut gratifiée d'une libéralité importante par un enfant de l'Orne, M. Loutreuil, industriel et manufacturier à Moscou, à la condition d'assurer le fonctionnement des oeuvres agricoles créées précédemment par lui dans le canton de Sées.

     Pour recueillir la somme donnée, la Société se mit en instance d'obtenir la reconnaissance d'utilité publique qui lui fut conférée par décret du 31 novembre 1906.

     M. Loutreuil est décédé en février 1911, et deux ans plus tard, son légataire universel, M. Bauchon, pour répondre aux intentions de M. Loutreuil, fit don à la Société d'un capital de 2.500.000 francs à charge, notamment, d'employer les revenus provenant de ce capital placé en rentes sur l'Etat à encourager les oeuvres agricoles existant dans le département ; à faire procéder à des essais de semences sélectionnées, à la vulgarisation et à la propagation des nouveaux systèmes de culture ; à poursuivre l'amélioration de l'espèce bovine ; à organiser des concours de spécialités agricoles, des concours pomologiques, etc.

     La Société était chargée aussi de fonder et d'administrer un Comice agricole cantonal à Sées, lequel fut largement doté.

     Elle devait distribuer des prix aux instituteurs qui consacrent leurs efforts à l'enseignement de l'agriculture et contribuent à faire aimer la vie des champs et à retenir leurs élèves à la terre.

     Des subventions devaient être allouées aux chefs des familles ouvrières agricoles nombreuses et nécessiteuses du département.

     Enfin, une somme importante revenait à la Société pour lui permettre de s'installer dans un hôtel particulier devant lui servir de siège social et de lieu de réunion pour ses membres. C'est dans l'hôtel construit en exécution de ces dispositions que siège, aujourd'hui, la Société d'Agriculture de l'Orne.

     Les obligations découlant des actes constitutifs des libéralités faites à la Société obligèrent celle-ci, puisqu'elle était chargée d'administrer les fondations Loutreuil, à modifier son titre et ses statuts, et un décret rendu en Conseil d'Etat, le 16 avril 1914, approuva les statuts modifiés. De ce fait, la Société devenait : Société d'Agriculture de l'Orne et Fondations Loutreuil.

     Les autorisations nécessaires pour recueillir les libéralités de M. Loutreuil furent aussitôt obtenues et la Société entra en possession des capitaux donnés au commencement de juillet 1914.

     Quelques jours après, ce fut la mobilisation.

     Pendant la période des hostilités, la Société ne put, évidemment, continuer l'étude des questions agricoles auxquelles elle se livrait, ni remplir toutes les obligations qui découlaient des fondations de M. Loutreuil. Néanmoins, elle ne resta pas inactive.

     En dehors du concours qu'elle prêta à l'administration pour assurer le ravitaillement de l'armée et de la population civile et de sa participation financière aux oeuvres créées dans le département pour venir en aide aux combattants, aux blessés, aux réfugiés, etc., elle continua à encourager l'élevage bovin par l'allocation de primes de conservation aux animaux reproducteurs d'élite de race normande.

     Elle voulut aussi encourager la culture du blé de printemps, et, en 1917, elle alloua, sous forme de primes d'ensemencement, des indemnités qui, pour les cultivateurs, s'ajoutèrent à celles accordées par l'Etat.

     Témoin des efforts faits par les femmes des cultivateurs qui avaient vaillamment assumé la lourde tâche de l'exploitation de la terre et remplacé à la charrue et aux champs leurs pères, maris, fils et frères combattants, la Société voulut donner à nos cultivatrices un témoignage de reconnaissance. Elle leur remit 1.650 diplômes d'honneur, accompagnés pour 205 d'entre elles, de primes de 5 francs de rente.

     La Société récompensa aussi les ouvriers agricoles des deux sexes, domestiques de fermes, journaliers, qui avaient prêté à leurs maîtres et à leurs voisins un concours empressé et dévoué. Elle consacra une somme de plus de 40.000 francs à ces divers encouragements.

     Ce fut vers le milieu de 1919, après la rentrée des cultivateurs dans leurs foyers, que la Société put organiser

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ses services, reprendre sur des bases élargies l'étude des questions intéressant l'agriculture et assurer l'exécution des dispositions prescrites par les actes des fondations Loutreuil.

     La Société continua à porter ses efforts sur l'amélioration du troupeau bovin, et, dans ce but, elle organisa des concours de reproducteurs, des concours de vacheries d'élevage, dotés de primes importantes.

     Aidée par des subventions de l'Office agricole départemental, elle introduisit dans le département de nombreux reproducteurs d'élite de la race bovine normande pure.

     Les efforts de la Société n'ont pas été inutiles, car, de l'avis de tous les hommes compétents, notamment de ceux qui ont visité, en octobre dernier, le concours spécial et le concours départemental agricole d'Alençon, les animaux composant le cheptel bovin de l'Orne sont bien meilleurs que ceux que l'on rencontrait il y a une vingtaine d'années.

     La Société s'est appliquée aussi à encourager les autres branches de la production agricole, par l'attribution de primes à la suite de concours portant sur les diverses spécialités agricoles : culture du blé et des autres céréales, culture des plantes sarclées et fourragères, amélioration des prairies, élevage des moutons, des porcs, des animaux de basse-cour, installation de ruchers, etc. ; amélioration des bâtiments et des annexes de la ferme, etc...

     Elle a institué des concours de vergers et de pépinières et a créé, dans le département, un verger d'études de fruits de pressoir qui fournit aux cultivateurs des greffes des variétés d'élite reconnues les meilleures.

     Des récompenses sont données aux ménagères pour la bonne tenue de leurs maisons ainsi qu'aux ouvriers agricoles pour la tenue de leurs jardins.

     Se conformant aux prescriptions des fondations Loutreuil, la Société décerne des prix aux instituteurs pour l'enseignement agricole, et distribue des encouragements aux familles ouvrières agricoles nombreuses et nécessiteuses. Depuis 1923, les sommes allouées par la Société sont distribuées sous forme de primes à la natalité. Cent mille francs environ ont été affectés par la Société à ce service en moins de huit années.

     L'exposé, qui précède, des origines de la Société de ses travaux et de ses efforts pour encourager l'agriculture, l'autorise à penser qu'elle justifie la confiance du gouvernement qui lui a conféré la reconnaissance d'utilité publique, et celle de M. Loutreuil, son bienfaiteur, dont le souvenir restera éternellement vivant parmi les membres de l'Association.

     J. T.

Le Syndicat des Herbagers et Eleveurs de l'Orne

     C'est le 7 janvier 1919 que le Syndicat des Herbagers et Eleveurs de l'Orne a pris naissance, au cours d'une réunion préparatoire tenue au Merlerault et présidée par M. Desmars, alors Préfet du département. Les statuts du Syndicat ont été déposés le jour même à la Mairie du Merlerault.

     Il groupe actuellement 550 membres environ. Le Syndicat s'est rapidement acquis la réputation justifiée de faire d'excellente besogne et d'obtenir des résultats tangibles. Un des premiers soucis de ses dirigeants a été de constituer, en 1920, une Caisse de Crédit agricole dont l'essor n'a pas déçu ses fondateurs. D'autre part, les demandes collectives d'engrais ont régulièrement abouti, soit plus de 1.000 tonnes depuis 1920.

     Mais le Syndicat a des préoccupations d'un autre ordre, qui se traduisent par de nombreux voeux très étudiés et soigneusement examinés par les services compétents, Ministères de l'Agriculture et des Travaux Publics et Chemins de fer de l'Etat.

     On ne saurait s'étonner, dans ces conditions, du succès des réunions trimestrielles du Syndicat qui sont suivies par un très grand nombre d'éleveurs et d'agriculteurs et qui ont lieu, tour à tour, dans chacun des arrondissements d'Alençon, Argentan, Domfront et Mortagne.

     Le Bulletin du Syndicat donne un compte rendu détaillé de ces réunions et publie des articles d'actualité agricole.

     Il est de l'intérêt bien entendu de tous les cultivateurs et éleveurs de l'Orne d'appartenir au Syndicat de contribuer ainsi à sa prospérité, d'accroître encore son influence.

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L'Élevage du cheval percheron et de la race bovine normande
dans l'Orne

LE CHEVAL PERCHERON

     Le département de l'Orne peut être considéré comme le berceau de la race chevaline percheronne qui descend en ligne directe de la race arabe. Afin de la régénérer, le directeur du haras du Pin mit, en 1760, à la disposition du comte de Mallard, les plus beaux étalons arabes du haras, qui firent la monte au château de Coesme, près de Bellême, dans l'Orne.

     Plus tard, en 1820, les étalons arabes « Goldophin » et « Gallipoly » firent également la monte au même endroit. L'étalon « Jean le Blanc », descendant de « Gallipoly », qui peut être considéré comme le meilleur ancêtre de la race percheronne, est né à Mauves, vers 1823, et fut acheté en 1825 par M. Miard, de Villers-en-Ouche, près le Sap (Orne).

     D'autres étalons célèbres firent souche dans le département et le premier cheval inscrit au Stud-book percheron fut l'étalon « Montigny », né près de Bellême, arrière-petit-fils de « Jean le Blanc » ; le second fut l'étalon « Volney », également né dans l'Orne en 1880.

     Les éleveurs de ce département furent des premiers à reconnaître l'utilité de la Société Hippique percheronne. Son premier président, et je puis dire son fondateur, fut M. Fardouet père, ancien éleveur à Verrières (Orne).

     Au début, seize cantons de l'Orne firent partie de la région percheronne : Mortagne, Bellême, Nocé, Le Theil, Rémalard, Longny, Tourouvre, Laigle, Moulins-la-Marche, Courtemer, Le Mesle, Pervenchère, Sées, Le Merlerault, Mortrée et Alençon. Plus tard, on ajouta les cantons de La Ferté-Fresnel, Exmes, Vi moutiers, Gacé et Bazoches-sur-Hoëne.

     Les nombreux éleveurs de cette région ornaise du Perche sélectionnèrent d'une façon suivie et méthodique notre belle race de chevaux et nombreux furent leurs succès.

     En 1876, la jument « Mignonette », 1447, à M. Ganivet, née chez M. Burin, dans l'Orne, en 1870, fut primée première aux concours régionaux d'Alençon et de Rouen. Elle fut exportée en 1876 en Amérique par M. Dunham et remporta la médaille d'or à l'exposition de Philadelphie.

     En 1878, à l'exposition universelle de Paris, la grande médaille d'or et le premier prix furent remportés par l'étalon « Romulus » 785, né dans l'Orne en 1873, appartenant à M. Caget de Médavy, et petit-fils du fameux « Chéri ». Il fut exporté en 1879 par M. Dunham, aux Etats-Unis.

     Parmi les premiers éleveurs du département, je citerai : les Fardouet, Aveline, Chouanard, Perriot, Caget, Voisin, Gauthier, Forges, Dupont, Vallée, Miteau, Gasselin, Pelleray, Hayes, etc...

     Avant et depuis la guerre, on a pu remarquer les élevages de MM. Emile, Joseph et Louis Aveline, Chapelle, Ansbert, Emile et Ernest Feuillard, Bouthry, Hamelin, Fauvelière, Levesque, Delange, Desprez, Drans, Bignon, Maurice et Charles Chouanard, Fresnel, Bourdin, Meaux, etc...

     Si, au début de la fondation de la Société, les éleveurs de l'Orne ont été à l'honneur et se sont classés en tête des concours, les éleveurs d'aujourd'hui n'ont pas démérité et ont su se montrer dignes de leurs ancêtres. C'est ainsi :

     Qu'au concours de Paris, en 1925, les 3 premiers prix des étalons et le premier prix des juments ont été remportés par des animaux de l'Orne.

     Qu'aux concours de Mamers, en 1925, et de Nogent, en 1926, les éleveurs de l'Orne ont remporté : dans les étalons, 103 prix sur 162 et les 2 championnats des mâles ; dans les juments, 135 prix sur 199 et les 3 championnats des femelles.

     Par une sélection rigoureuse et par un esprit de persévérance, les éleveurs ornais ont donc pu maintenir leur réputation dans les concours et dans les transactions en France et à l'étranger.

     Aussi, le département de l'Orne peut-il être fier des beaux fleurons de sa couronne de l'élevage. S'il peut avec orgueil y voir ceux des races de pur sang, de demi-sang trotteur, il peut aussi, sans contredit, y compter celui de la race chevaline percheronne.

LA RACE BOVINE NORMANDE

     Le département de l'Orne est un des cinq départements de Normandie et les animaux qui peuplent cette contrée sont exclusivement de la race bovine normande.

     Par suite d'efforts constants et d'encouragements donnés par la Société d'Agriculture et par l'Office Agricole départemental, par la sélection et le contrôle laitier et beurrier, les bovins de l'Orne se sont améliorés d'une façon continue et ils peuvent rivaliser aujourd'hui avec ceux des autres départements normands.

     Chaque année, la Société d'Agriculture organise des concours départementaux où tous, même les plus petits, peuvent venir se mesurer, ce qui donne une émulation salutaire parmi les éleveurs ornais.

     Depuis longtemps déjà, ils ont remporté dans les concours spéciaux des lauriers mérités et, depuis la guerre, en 1921, le premier prix des jeunes taureaux fut décerné à « Océan », en 1923, la vache « Lépine », en 1926 la génisse « Sibelle » remportèrent le championnat des femelles au concours de Paris, et, en 1925, le grand championnat beurrier du concours de la meilleure vache de France fut remporté par la vache « Myrthile ». Ces animaux sont tous nés et ont été élevés dans l'Orne.

     Des ventes publiques organisées également par la Société d'Agriculture ont lieu tous les ans à Alençon, pour des animaux élevés dans le département, et le succès de ces ventes est assuré.

     De nombreux acheteurs du Calvados, de la Sarthe, de la Mayenne, de l'Indre-et-Loire, du Maine-et-Loire, des Charentes, de Seine-et-Oise, de la Seine-Inférieure et d'autres départements s'y donnent rendez-vous.

     En dehors des animaux reproducteurs, les boeufs pour l'engraissement sont très prisés et notamment les foires de Mauves, Bellême, Montagne, Longny sont très suivies par les herbagers.

     Les bovins sont nombreux dans le département de l'Orne et en voie d'accroissement. Les statistiques révèlent les chiffres suivants : en 1892, 195.079 têtes ; en 1913, 239.435 têtes.

     Après la guerre, le troupeau épuisé par les réquisitions et le manque d'élevage est tombé, en 1918, à 225.319 têtes, mais il est remonté depuis et il a pu être relevé en 1922 : 243.578 têtes et, en 1925 : 262.814.

     On peut constater ainsi l'effort apporté par les éleveurs et si, comme je le disais plus haut, le département peut être fier des fleurons de son élevage chevalin, il peut l'être également de celui de la race bovine normande qui porte au loin, en France et à l'étranger, le bon renom de ce département qui est un des meilleurs et des plus beaux départements français.

     Joseph AVELINE,

     Conseiller Général de l'Orne,
     Vice-président de la Société Hippique Percheronne de France.

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LE HARAS de la VACHERIE de la FERME NEUVE

à M. Joseph AVELINE, à Dorceau (Orne)

     En 1848, M. Aveline père acheta une partie des terres du domaine de la « Grande Maison » alors en culture, et fit construire en 1850-1851 la ferme actuelle qui prit le nom de la « Ferme Neuve ».

     Peu à peu, par suite de l'évolution de la race chevaline percheronne, M. Aveline créa des herbages et se mit à faire l'élevage de ces chevaux.

     Il la fit valoir jusqu'en 1895 après lui avoir apporté de très nombreuses améliorations.

     En 1903, Joseph Aveline prit la direction de ce domaine et fit aussitôt l'élevage des chevaux percherons et des bovins normands, alors abandonné.

     Il transforma et compléta les installations par des améliorations modernes. Des boxes furent construits, l'eau et l'électricité furent installées. Cette ferme devenait déjà, dès le début, une véritable ferme modèle.

     Les nombreux prix remportés par son élevage, aussi bien chevalin que bovin, prouvent la valeur accordée aux animaux sortant de cette exploitation. Plus de 400 récompenses couronnèrent ses nombreux efforts.

     Mobilisé pendant toute la durée de la guerre, il ne put continuer son élevage de chevaux et Mme Aveline conserva intact son troupeau bovin de race normande pure.

     Aussi, dès sa rentrée, Joseph Aveline s'orienta nettement vers la sélection rigoureuse de ces derniers, tant au point de vue de la conformation qu'au point de vue des aptitudes laitières et beurrières.

     Une étable modèle fut construite en 1923, des silos furent édifiés et l'installation d'une laiterie moderne permit de travailler avec méthode.

     Dans la race bovine normande, Joseph Aveline connut

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également les plus grands succès. Il remporta les plus hautes récompenses, de nombreux premiers prix, prix de championnat et prix d'ensemble aux concours de Paris et aux concours spéciaux et départementaux de la race.

     Joseph Aveline obtint trois fois le prix d'honneur des vacheries d'élevage et, en 1924, le grand championnat beurrier du concours de la meilleure vache de France avec sa fameuse vache « Myrthile », qui donna 7.239 kilos de lait et 400 kilos 777 de beurre en dix mois.

     Exportateur de chevaux et de bovins, il a porté le renom de l'élevage français dans toutes les parties du monde, notamment dans l'Amérique du Nord et du Sud.

     Délégué et membre du jury aux Expositions de Montevideo et de Buenos-Aires, en 1921 et 1922, il fit là-bas des conférences qui eurent un grand retentissement dans le monde de l'élevage et firent apprécier encore les qualités exceptionnelles de nos races françaises.

     Afin de récompenser tout ce long et assidu travail, le gouvernement décerna à Joseph Aveline la croix de chevalier du Mérite agricole, la croix d'officier et la croix de la Légion d'honneur en 1920.

     Joseph Aveline remporta en 1926 des succès plus grands encore que les années précédentes. A Paris, il obtint le prix de championnat des femelles et, en 1927, le prix d'ensemble. A Alençon, au concours spécial et départemental, il obtint 3 premiers prix avec son lot superbe de juments et 34 prix, dont 14 premiers, 4 championnats et 2 prix d'ensemble pour les bovins.

     A l'issue de ce concours, le ministre de l'Agriculture, M. Queuille, sur l'avis de la Commission chargée de la visite des fermes, apporta à M. J. Aveline des paroles élogieuses et méritées, le cita en exemple et lui décerna la plus haute récompense accordée à un agriculteur éleveur : « la Prime d'honneur ».

     Aidé par Mme Aveline qui reçut la croix de chevalier du Mérite agricole en 1922 et par ses trois fils, qui veulent continuer, dans l'amour du sol natal, l'oeuvre déjà si bien remplie, Joseph Aveline va pouvoir développer et augmenter encore ces élevages magnifiques qui font le plus grand honneur au département de l'Orne.

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L'Elevage à la Ferme de la Crochetière

     La ferme de la Crochetière, située dans la commune de Verrières (Orne), a été habitée pendant plusieurs siècles par les ancêtres de M. Charles Aveline. C'est là que ce dernier commença de se livrer au gros et important élevage des chevaux du Perche, destinés en grande partie à l'exportation.

     Pendant vingt ans, M. Charles Aveline ne cessa d'employer son intelligence et son activité à l'agrandissement de son élevage. Sa noble ambition le conduisit, en 1893, à louer d'abord, à acheter ensuite, la Ferme de la Touche, située aux abords de la ville de Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir), dans la riche et riante vallée de l'Huisne. Quelque quinze ans plus tard, son fils, Louis Aveline, qui avait eu la précaution d'effectuer des voyages d'études dans la plupart des pays étrangers où le percheron est élevé avec intensité, fut en état de le seconder et de donner un essor plus considérable encore à l'oeuvre entreprise.

     Cette collaboration fut interrompue pendant la guerre. Mobilisé, Louis Aveline fut envoyé comme officier de remonte aux Etats-Unis où il procéda à l'achat de plus de 50.000 chevaux, destinés à l'armée française. Durant cette absence, son père continua de gérer l'exploitation jusqu'en janvier 1916, date à laquelle un malheureux accident emportait en quelques jours ce vieillard vigoureux, qui n'eut même pas la joie de revoir son fils.

     La guerre terminée, Louis Aveline s'efforça de compléter l'oeuvre du disparu. Les résultats acquis n'échappèrent pas au ministre de l'Agriculture, qui le désigna en qualité de représentant de l'élevage du cheval percheron au Conseil supérieur des Haras et le nomma, en 1922, chevalier de la Légion d'honneur.

     A la Ferme de la Crochetière - de même, d'ailleurs, qu'à celle de la Touche - M. Louis Aveline a procédé à toutes les améliorations nécessaires. L'eau et l'électricité existent partout, les écuries et les étables ont été remises à neuf et des hangars ont été édifiés dans tous les herbages. Un moulin hydraulique destiné à écraser les grains et les tourteaux, à produire l'électricité et à monter l'eau nécessaire à la ferme, a même été ajouté à l'exploitation où, à l'élevage du percheron, est adjoint un troupeau - un des meilleurs du pays - d'une trentaine de vaches laitières importées du Cotentin.

     Ajoutons que la belle activité de Louis Aveline commence d'être secondée par celle du fils, Robert Aveline, que l'atavisme désigne tout naturellement pour continuer l'oeuvre de la famille.

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LE HARAS DE LONRAY

     Le Haras de Lonray, situé près d'Alençon, avait été, dès son origine (1865), destiné à l'élevage des chevaux de pur sang. Ses herbages sont arrosés par la rivière « la Briante ». Nombreux sont les chevaux célèbres sortis de ce haras. Citons parmi eux : Péripétie, qui gagna le prix de Diane en 1869 ; Perplex, Le Destrier et son fils, Stuart (à M. Donon), vainqueur du Derby et du Grand Prix de Paris en 1888 ; Phoenix, Morning-Dew, Princesse Lointaine (Poule d'essai des pouliches 1905) ; Sauge-Pourprée (même prix 1908 et prix La Rochette 1909) ; Rabat-Joie (prix La Rochette 1908) ; Scarlet, Uriel, Ulm, Wagram II, etc., dont les brillantes performances firent honneur à la casaque verte pois rouges du comte Le Marois, décédé en 1920. Celui-ci fut une des figures des plus connues et des plus estimées dans le monde de l'élevage et des courses. Son activité, qui est encore présente à toutes les mémoires, a servi pendant plus de trente ans cette double cause. Successivement membre du Comité de la Société de Sport de France (1889), son commissaire-adjoint (1902), commissaire (1904), premier commissaire (1908), membre de la Société d'Encouragement et président de la Société des Courses de Deauville (1905-1920), il fut un des organisateurs le plus remarquable du sport hippique en France.

     Dans son haras de Lonray, il s'efforça de sélectionner la race du pur sang et obtint des résultats remarquables.

     Les étalons de ce haras furent successivement Châlet, Launay, Phoenix et Prince-Eugène. Ce dernier, père de nombreux vainqueurs, dès ses premières années de monte, semble marcher actuellement sur la trace de ses devanciers. En 1920, à la mort du comte Le Marois, le haras de Lonray devint la propriété de son fils. Celui-ci continue la tradition paternelle et se consacre également à l'élevage avec activité.

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Société de Distribution d'Electricité de l'Ouest

Société Anonyme au Capital de 80.000.000 de francs

SIÈGE SOCIAL :

6, rue Pétrograd, PARIS (8e)

     Créée en 1913, la Société de Distribution d'Electricité de l'Ouest, directement ou par ses filiales, alimente, à l'heure actuelle, en totalité ou partie, neuf départements : Eure-et-Loir, Eure, Orne, Manche, Ille-et-Vilaine, Mayenne, Loire-Inférieure, Maine-et-Loire, Sarthe. Elle dessert ainsi plus de 1.750.000 habitants, auxquels elle fournit annuellement un nombre de kilowatts-heure qui, en progression continue, a dépassé 50 millions pour l'année 1926. L'énergie ainsi répartie est produite presque entièrement par quatre usines thermiques, de construction très moderne et constamment perfectionnées, dont trois appartenant à la Société de Distribution d'Electricité de l'Ouest, et qui sont :

     Centrale de Segré (Maine-et-Loire), puissance installée : 14.000 kilowatts.

     Centrale de Couterne (Orne), puissance installée : 3.500 kilowatts.

     Centrale de Rai-Aube (Orne), puissance installée : 21.000 kilowatts.

     La Centrale d'Angers, d'une puissance installée de 15.000 kilowatts, n'appartient pas à la Société, mais elle est gérée par elle.

     Malgré l'importance de ces usines, la Société n'a pas négligé, lorsque cela était possible, d'utiliser les quelques ressources hydrauliques de la région (barrage de Villechien, de la Rochette, etc.), malheureusement ces ressources sont très peu importantes.

     Le courant triphasé produit à la fréquence de 50 périodes par seconde est réparti dans toute la zone par des lignes à 5.000, 15.000, 30.000 et bientôt 60.000 volts, constituant un réseau de 1.371 kilomètres.

     Ces lignes principales, formant artères de distribution, ont été en partie construites avec la participation des départements. Un Américain a dit que le degré de civilisation d'un pays peut se mesurer à la quantité d'énergie mise à la disposition de chaque habitant. Au lendemain de la guerre, lorsqu'il s'est agi d'outiller le pays pour la lutte économique, les autorités départementales, notamment celles de l'Orne, ont compris quel intérêt il y avait à hâter l'électrification générale de leurs départements ; des programmes d'ensemble furent établis, dont l'exécution, activement poussée, a doté la zone en question du réseau dont on trouvera plus loin la carte d'ensemble ;

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plusieurs tronçons restent encore à construire ; lorsque les programmes seront terminés, tous les besoins en énergie pourront être satisfaits, aussi bien ceux des industriels, qui disposeront ainsi d'une source d'énergie souple, économique et d'un emploi très aisé, que ceux des habitants des villes et des campagnes. Ces dernières ont particulièrement retenu l'attention des autorités. Le Gouvernement, un des premiers, a compris l'intérêt national qui s'attachait à l'oeuvre de l'électrification des campagnes, et il n'a pas hésité, malgré les difficultés financières de l'après-guerre, à y consacrer chaque année des sommes élevées. Mais l'importance des travaux à exécuter a rendu nécessaire la collaboration de tous ceux qui y sont intéressés ; la Société de Distribution d'Electricité de l'Ouest, qui n'a pas cessé de pousser activement dans cette voie, a toujours trouvé un concours efficace auprès des autorités départementales et particulièrement de celles de l'Orne.

     Pour faciliter la construction des réseaux ruraux, le département de l'Orne construit à ses frais les lignes de répartition haute tension ; il a édifié à Sées une usine pour la fabrication industrielle d'un type de pylône dû aux recherches de M. Mathieu, ingénieur en chef du département.

     Au fur et à mesure de l'extension des lignes haute tension, les syndicats construisent les réseaux basse tension qui alimentent les agglomérations et permettront dans l'avenir de faire profiter les fermes des bienfaits de l'énergie électrique.

     Le pourcentage des communes électrifiées, qui était en 1914 inférieur à 15 % dans tous les départements de la zone, sauf un, est passé actuellement à plus de 70 % en Maine-et-Loire, Loire-Inférieure et Eure-et-Loir, plus de 40 % en Eure, Orne et Sarthe ; de nombreux syndicats sont, à l'heure actuelle, en formation, et beaucoup d'autres construisent déjà leurs réseaux.

     Il faut souhaiter que l'usage de l'électricité se répande encore davantage dans les campagnes ; tous les travaux de la ferme peuvent être effectués aisément et à bas prix par le moteur électrique.

     Une entreprise spécialisée (la Société Electrique de Travaux Agricoles, 67, rue de Dunkerque, Paris) s'est constituée pour effectuer, moyennant un prix forfaitaire par hectare, les travaux de labourage, façons diverses et bientôt l'arrachage des betteraves, au moyen de

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l'électricité et dans des conditions d'économie et de commodité très intéressantes pour les agriculteurs.

     Ainsi, suppléant à l'insuffisance de main-d'oeuvre dont souffre notre agriculture, augmentant le rendement des exploitations par l'introduction du machinisme moderne, favorisant le développement de l'artisanat rural, grâce auquel le paysan peut utiliser les longues soirées hivernales à des travaux rémunérateurs, améliorant le confort et tendant ainsi à conserver à la terre ceux qu'attire la ville, la diffusion de l'électricité dans les campagnes donnera à la France une agriculture prospère, condition primordiale de son redressement économique.

SECTEUR ÉLECTRIQUE D'ALENÇON & EXTENSION - Direction : 81, Rue de Bretagne, ALENÇON

COMPAGNIE GÉNÉRALE FRANÇAISE & CONTINENTALE D'ÉCLAIRAGE

Société Anonyme au Capital de 15.000.000 de Francs

SIÈGE SOCIAL : 11, Rue de la Tour-des-Dames, PARIS

     La Compagnie Générale Française et Continentale d'Eclairage est, dans le département de l'Orne, concessionnaire du gaz et de l'électricité à Alençon et La Ferté-Macé-Bagnoles.

     L'énergie électrique provenant des centrales de Couterne et de Rai-Aube est amenée à 30.000 volts à Alençon à un grand poste principal de transformation qui distribue le courant à un réseau souterrain 5.000 volts établi en 1911 au centre de la ville, et à une ceinture aérienne 15.000 volts établie en 1926 pour répondre aux demandes d'extension des industriels et des nombreux commerçants. Cette dernière ligne est également l'amorce des artères de distribution de l'énergie aux Syndicats intercommunaux de la région d'Alençon, dont l'exécution est actuellement en cours de réalisation.

     La Compagnie Générale Française et Continentale d'Eclairage distribue également l'énergie au groupe La Ferté-Macé-Bagnoles-Tessé et Couterne, apportant ainsi un précieux concours au développement considérable de l'élégante station thermale normande de Bagnoles-de-l'Orne, dont la réputation est mondiale.

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Les Mines de Fer de l'Orne

MINES DE LARCHAMP

     La concession de Larchamp, d'une superficie de 440 hectares, est exploitée par la Société des Mines de Larchamp, 25, rue de Clichy, à Paris.

     Le minerai est du carbonate de fer oolithique contenant : phosphore 0,90, fer 49,05, manganèse 0,43.

     L'extraction s'effectue par un puits circulaire de 3 m. 70 de diamètre, foncé actuellement à 105 mètres de profondeur et comportant trois niveaux d'extraction respectivement à 40, 70 et 100 mètres de profondeur. L'approfondissement jusqu'à 200 mètres est prévu.

     Le puits est muni d'une machine d'extraction à vapeur susceptible de remonter 125 tonnes à l'heure. Le minerai est conduit aux fours de calcination, à cuve soufflée, au nombre de douze, pouvant griller chacun 60 tonnes par jour.

     L'épuisement est assuré par deux pompes centrifuges, débitant chacune 60 mètres cubes à l'heure.

     Trois compresseurs, de 145 HP chacun, fournissent l'air comprimé nécessaire aux marteaux perforateurs.

     Une station centrale électrique comporte une puissance installée de 500 kilowatts, répartie en deux groupes électrogènes identiques de 250 kilowatts chacun.

     La mine est reliée à un embranchement particulier sur la ligne de Laval à Caen, par un transporteur aérien bicâble de 6 kilomètres de longueur environ, débitant 60 tonnes à l'heure.

     Le minerai calciné est très demandé et il en est exporté chaque année des tonnages importants en Angleterre, en Allemagne et en Belgique.

MINES DE LA FERRIERE-AUX ETANGS

     La Société de Denain et d'Anzin exploite depuis 1903, dans sa concession de La Ferrière-aux-Etangs, d'une superficie de 1.605 hectares (décret du 21 février 1901) une partie du gisement situé dans la longue bande de terrain silurien qui s'étend entre Flers et Bagnotes.

     Ce gisement est formé par une couche de carbonate de fer à structure oolithique de 2 m. 50 à 3 mètres d'épaisseur, dont les affleurements se montrent régulièrement sur quatre kilomètres de longueur environ depuis la limite sud de la concession jusqu'au village de La Ferrière-aux-Etangs.

     En profondeur, l'exploitation est faite à un premier niveau par une descenderie et à 125 mètres par deux puits intérieurs : l'un pour le quartier sud, l'autre pour le quartier nord.

     Le minerai est grillé au sortir de la mine dans des fours à cuves soufflées ; après grillage il contient à l'état sec 49 à 51 % de fer avec 13 à 14 de silice et 0,7 à 0,8 de phosphore. La Société possède neuf fours, tous en marche actuellement. Une station centrale électrique de 800 kilowatts fournit la force nécessaire à la traction dans la mine, aux treuils des puits, aux compresseurs, aux pompes d'épuisement et aux ventilateurs.

     Un embranchement de 4 kilomètres 500 relie la mine à la station de Saint-Borner-Champsecret.

     La production est, en principe, réservée tout entière aux usines de la Société, situées à Denain et à Anzin qui en consomment en moyenne 9.000 tonnes par mois.

     Les expéditions de minerai se sont élevées en 1926 à 90.773 tonnes dont les trois quarts expédiés aux usines de Denain, le reste exporté par Caen. Depuis le commencement de l'exploitation des mines de La Ferrière-aux-Etangs, le tonnage total des expéditions s'est élevé à 1.400.166 tonnes de minerai calciné.

MINES D'HALOUZE

     Cette concession, d'une superficie de 1.210 hectares, qui s'étend sur le gisement de minerai de fer synclinal de Mortain, Domfront, Alençon, Sées, et sur la branche nord (La Ferrière, Halouze, Larchamp) de ce synclinal, appartient aux Aciéries de France depuis 1905.

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ALENÇON

par M. Arthur ESNAULT, I, Maire. Vice-Président du Consei Généra.

     L'amour du sol natal et le culte des gloires du passé sont bien un des signes du temps présent. Toute Société fait donc oeuvre utile en affirmant la solidarité du passé et du présent, et peut dire hautement qu'elle sait ce qu'elle doit à ses ancêtres, puisqu'elle jouit des bienfaits que ces derniers lui ont acquis.

     Si l'état actuel du pays, sans rapport avec le passé, était l'invention d'un jour, un instant pourrait le détruire, comme un instant l'aurait créé ; mais, si les idées dont nous vivons et qui inspirent chez nous tous les actes de la vie publique ne sont que la suite d'un progrès non interrompu, alors la période actuelle n'est que la conséquence de toutes celles qui l'ont précédée.

     La ville d'Alençon, située sur les trois routes nationales de Paris à Brest, de Rouen à Bordeaux et de Tours à Caen, n'est directement reliée par la voie ferrée qu'avec les villes chefs-lieux de Caen et du Mans.

     De quelque côté que l'on aille, par ailleurs, force est d'emprunter des tronçons de raccordement pour gagner plus loin les grandes lignes.

     Alençon, chef-lieu du département de l'Orne, d'une population de 16.044 habitants, possède des ressources nombreuses et variées ; son industrie et son commerce ne sont point quantités négligeables et sa renommée est mondiale pour ses belles et riches dentelles, chefs-d'oeuvre de l'aiguille, dites point d'Alençon.

     Jetons un coup d'oeil sur ses principaux monuments :

     La Préfecture, ancien Hôtel des Intendants datant du XVIIe siècle, avec son parc, ancienne demeure du duc de Guise (1676), est une remarquable construction du style Louis XIII.

     Face à la Préfecture, auprès de la Maison natale de la petite Soeur Thérèse, s'élève une chapelle due à la générosité des fidèles.

     L'Eglise Notre-Dame, monument historique du XVe siècle, avec son portail grandiose, sa façade sculptée,

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ses clochetons, véritable dentelle de pierre, fait l'admiration de tous les connaisseurs qui visitent Alençon.

     A l'intérieur, de magnifiques vitraux, représentant des scènes bibliques et anciennes, exécutés vers 1531, tamisent la lumière du jour.

     Face à la place de la Madeleine, la Maison d'Ozé, vieux logis de la fin du XVe siècle, avec ses tourelles décorées d'épis et terminées en pointe, forme l'un des plus curieux spécimens des demeures et de l'architecture de cette époque.

     A l'intérieur, au rez-de-chaussée, Musée de sculpture ; dans une suite de salles appropriées, des gravures, des pastels échelonnés appendent aux murs ; une salle a été spécialement réservée pour les gravures sur bois de notre compatriote Godard ; dans deux autres salles sont aménagées de superbes collections provenant du Cambodge, léguées à la ville par un de nos compatriotes ; au premier étage, collections diverses.

     La Société Historique et Archéologique de l'Orne y possède également son musée.

     L'Hôtel de Ville, construit en 1783 par l'architecte Delarue, sa façade en arc de cercle classée parmi les monuments historiques ; il possède, au premier, un musée de peinture. Parmi les principaux tableaux de peintres célèbres figurent : le Mariage de la Vierge, de Jouvenet ; l'Assomption de la Vierge, de Philippe de Champagne ; Saint Bernard et le duc d'Aquitaine, de Restout ; un Naufrage, de Géricault ; la Mort du duc d'Enghien, de Jean-Paul Laurens ; Combat entre deux chevaux percherons, de Giroux ; un Paysage, de Courbet ; la Sarthe à Saint-Cénery, de Paul Saïn ; la Vocation de saint François, de Legros, etc., etc.

     A côté de l'Hôtel de Ville, le buste de M. Léon Dachesne de la Sicotière surmonte le socle de granit placé juste au milieu du jardin, tracé à la française. Cet avocat distingué, correspondant de l'Institut et sénateur de l'Orne, fut le fondateur de la Société Historique et Archéologique.

     Le Parc des Promenades, avec sa très belle roseraie, son kiosque où les concerts se donnent en été chaque

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dimanche, à l'ombre de beaux arbres à haute futaie, fait l'attrait des promeneurs et des amateurs de musique.

     Le Château des ducs d'Alençon, situé place d'Armes, servant actuellement de prison, compte encore trois tours, dont deux à créneaux et à mâchicoulis, n'est pas sans éveiller à la mémoire les souvenirs du passé.

     La Bibliothèque municipale, ancienne chapelle du Collège des Jésuites, est découpée dans sa façade par une porte en chêne sculpté. Au premier étage, de magnifiques boiseries provenant de l'abbaye du Val-Dieu lambrissent l'unique grande pièce dans les étagères desquelles sont classés les incunables ; de vieux manuscrits du moyen âge et 70.000 volumes comprenant les collections d'auteurs anciens et modernes.

     La Halle au Blé, dont le rez-de-chaussée est éclairé par une magnifique coupole en verre, travail hardi de l'habile ingénieur Eiffel.

     Depuis quelques années, au moment de la foire Chandeleur, renommée par ses nombreuses transactions en chevaux, s'installe une exposition des produits agricoles, horticoles, matériel agricole, ainsi qu'un concours d'animaux de basse-cour, favorise le commerce et l'industrie de la région et obtient de ses nombreux visiteurs un grand et légitime succès.

     Le Tribunal de Commerce, construction du XVe siècle, possède au premier étage une belle salle carrée qui sert de salle d'audience, où de magnifiques boiseries sculptées, datant du XVIIe siècle, ornementent la cheminée, le plafond et les contours.

     Malgré son attitude réservée, le véritable Alençonnais est affable et accueillant, réfléchi, observateur ; il n'accepte qu'à bon escient les propositions plus qu'avantageuses. Il aime sa ville, où il est né, il y vit, et si les circonstances l'obligent à la quitter, il y revient tôt ou tard, encore tout imprégné des souvenirs de jeunesse, son sol natal le réconforte, sa petite cité est pour lui une petite patrie. Alençon le charme... s'il a besoin de repos,

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de tranquillité, le calme apaisant, la vie souriante, agrémentée d'un certain bien-être, s'offre à lui sous tous ses aspects et répond à ses moindres souhaits.

     Il faut le dire, Alençon, avec sa population au jugement sain, à l'humeur égale, à l'esprit droit et clair, est bien la petite ville recherchée pour son heureuse ambiance.

     Alençon caractérise aussi le bon pays normand et n'est pas le moindre joyau de cette belle province : on l'agrandit, on le transforme, on l'embellit, mais ses vieilles maisons aux balcons de fer forgé, ses vieilles constructions au pignon sur rue, ses vieux et beaux monuments de dates reculées, resteront vieux témoins de son histoire locale, de son passé glorieux, riche en souvenirs, que ni le temps ni les ans ne devront jamais effacer.

     Arthur ESNAULT, I.

     Maire d'Alençon,

     Vice-Président du Conseil général de l'Orne.

     N. D. L. R. - Nous devons à l'obligeance de M. Courty, l'aimable secrétaire de la Mairie et de la Chambre de Commerce d'Alençon, la plupart des nombreuses vues photographiques qui illustrent l'article qu'on vient de lire.

LES CARRIÈRES DE GRANIT D'ALENÇON

LE DIAMANT D'ALENÇON

     Parmi les industries prospères à Alençon, il convient de placer au premier rang l'exploitation des carrières de granit, situées à 2 kilomètres de la ville. D'autre part, on peut, sans risquer de se tromper, affirmer que cette industrie est la plus ancienne de notre pays ; elle a vu toutes les autres naître, se développer et, trop souvent, hélas ! disparaître, alors qu'elle, sans arrêt, traversait les siècles. C'est donc, par excellence, une industrie ancestrale et de... vieille roche.

     C'est à elle, tout d'abord, que les premiers possesseurs d'Alençon, les rudes et durs Talvas, eurent recours, pour jeter les fondements de cette ville, qui devait, par la suite, s'illustrer longtemps dans toutes les branches de l'esprit et de l'activité humaine.

     Elle a fourni les éléments de nos plus anciens et glorieux monuments. Les remparts, les murs et les portes de la ville, le donjon, le palais des Ducs, la tour couronnée, qui forme avec la Briante qui la traverse et les arbres qui l'encadrent un tableau d'une poésie si étrangement mystérieuse et évocatrice ; les assises de la grande église, la Préfecture, l'Hôtel de Ville, le Palais de Justice, etc. Tout Alençon, en un mot, est édifié avec ce magnifique granit, dont la « piqûre » répandue sur nos routes, les allées de nos promenades et places publiques, réjouit les yeux de ses étincelantes paillettes de mica argenté, et a pu faire dire à l'abbé Gauthier, le charmant historien d'Alençon, que les Alençonnais possédaient le plus beau sable du monde et semblaient marcher sur l'argent.

     Les premières constructions d'Alençon furent bâties en granit tiré des carrières de Lonrai, les plus anciennes du pays. Abandonnées aujourd'hui, elles font partie des parcs des châteaux de Lonrai et Vervaine, et forment, dans certains endroits, notamment aux Vallées, près le Bois Hébert, des coins délicieux rappelant un peu, en réduction, les plus frais paysages de Bagnoles.

     C'est aussi aux Vallées, à l'ancienne carrière de la Sette, que se trouvait le « diamant d'Alençon » ; il est probable qu'il y en a toujours. Des trouvailles superbes y ont été faites. Un jour, un ouvrier mit à découvert une « poche » dans laquelle étaient enchâssés des diamants de la grosseur du poing. La nuit venue, notre homme vint s'emparer du trésor et, aidé de son fils, en emporta plusieurs « panerées ». Le fait n'est pas encore très éloigné de notre époque et est absolument authentique.

     Il s'est trouvé aussi, mais rarement et en petite quantité, des « diamants » dans les carrières du Hertré. Aujourd'hui, la bijouterie a à peu près abandonné l'emploi de ces cristallisations ; pourtant, avant la guerre, un chapelet en diamant d'Alençon se vendait couramment 2.000 francs.

     La grandeur et la beauté des carrières, leur proximité des bords de la Sarthe et le charme du paysage qui les entoure, en ont fait la promenade favorite des Alençonnais, et une des curiosités les plus visitées des étrangers qui parcourent la région.

     Hertré, où l'on voit encore quelques vestiges d'un château de l'époque de la Renaissance, rappelle le souvenir d'un des plus braves défenseurs d'Alençon au XVIe siècle, le vaillant Hertré, dont la terre fut érigée en baronnie par Henri IV, « en considération des bons et agréables services rendus par ledit Hertré, et pour perpétuel témoignage de sa valeur et loyal devoir ».

     A cette heure, le souvenir du capitaine-gouverneur d'Alençon est bien oublié, et les carrières sont surtout célèbres par la beauté de leur granit gris bleuté, au grain d'une finesse et d'une dureté extraordinaires, dont le pureté est absolument inaltérable. Jamais, en effet, ils ne se couvrent de taches de rouille, ce qui est une qualité grandement appréciée de tous les connaisseurs. Aussi leur réputation a dépassé, et de beaucoup, le pays d'Alençon.

     (Documentation extraite du « Dictionnaire Biographique de l'Orne », de Emile Brière.)

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Chambre de Commerce d'Alençon

     La Chambre de Commerce d'Alençon, fondée à la demande du Conseil municipal d'Alençon, a été créée par décret du 9 septembre 1887.

     Jusqu'en 1920, elle a tenu ses séances dans une des salles de l'Hôtel de Ville mise gracieusement à sa disposition par les municipalités. Le 26 septembre 1920 a eu lieu l'inauguration de l'immeuble qu'elle a acquis pour l'installation de ses services, immeubles sis 10 et 12, place du Palais, dans lequel elle a pu mettre des locaux à la disposition de divers organes ou groupements commerciaux : Chambre des Métiers, Fédération Commerciale et Industrielle, Automobile Club de l'Ouest, Caisse Régionale de Crédit Agricole Mutuel.

     Son action s'étend sur la partie du département groupant les arrondissements d'Alençon et de Mortagne, le canton de La Ferté-Macé (arrondissement de Domfront), les cantons d'Exmes, de La Ferté-Fresnel, de Gacé, du Merlerault et de Mortrée (arrondissement d'Argentan).

     La population de sa circonscription est de 157.352 habitants, le nombre de ses électeurs de 3.254, et celui des patentés de 7-953.

     C'est une région non seulement industrielle, mais aussi un centre important d'élevage et de culture avec les industries qui en dépendent : laiteries, cidreries, distilleries. C'est aussi un centre important d'exploitations forestières.

     Voici, brièvement énumérées, en suivant leur répartition géographique, les principales industries en activité :

     Dans la région d'Alençon, nous mentionnerons d'abord la fabrication de la dentelle à l'aiguille. Cette dentelle, connue sous le nom de « Point d'Alençon » et dont la réputation est universelle, compte encore quelques fabricants, lesquels, avec le plus grand mérite, font tous leurs efforts pour soutenir cette industrie de grand luxe, actuellement peu favorisée par la mode. De son côté, la Chambre de Commerce, pour conserver la pure tradition du « Point d'Alençon » a installé en 1903 une Ecole Dentellière où la technique et la pratique du point sont enseignées à des élèves qui en suivent assidûment les cours.

     Parmi les principales industries qui s'exercent à Alençon, nous citerons : la confection du vêtement et de la bonneterie fantaisie, de la lingerie fine, des tissus de crin, une filature et corderie de chanvre, une teinturerie, une fabrique de savon, une fonderie mécanique pour machines agricoles, principalement, une tuilerie-briqueterie, une fabrique de chaussures, des imprimeries réputées, spécialisées dans l'impression des éditions et catalogues de luxe, ainsi que dans les affiches artistiques de grandes dimensions pour théâtres et cinémas.

     Le filet brodé, le lacis, les fils tirés sont fabriqués à domicile pour le compte d'industriels de Paris.

     Des carrières livrent le granit blanc d'Alençon, lequel contient aussi une gemme précieuse caractérisée par une belle couleur variant du brun clair au noir brillant, dénommée « Diamant d'Alençon » par les bijoutiers. Ce diamant se rencontre assez rarement aujourd'hui.

     Alençon étant dans une région forestière, l'exploitation du bois sous toutes ses formes y est représentée : Scierie mécanique moderne, fabriques de semelles de galoches, de sabots, d'attelles de coliers. D'importants ateliers de carrosserie existent également.

     La région de Sées possède d'importants gisements de quartz et de porphyre ; on y extrait un macadam de tout premier choix pour l'empierrement des chaussées.

     A la Ferté-Macé, centre de notre industrie textile, de nombreuses et importantes usines produisent des tissus de coton.

     Au Theil, des papeteries dont les produits sont des plus appréciés par les fumeurs, tant en France qu'à l'étranger, fournissent aux diverses régies leurs papiers à cigarettes.

     Dans la même région, à Ceton, sont fabriqués des gants de tissus, dont l'industrie occupe de nombreuses ouvrières, l'Orne étant le premier département producteur pour la ganterie de laine, de fil et de soie.

     A Mortagne, existe une confiserie et fabrique de produits pharmaceutiques. On fait également dans cette contrée du filet et de la passementerie.

     A Tourouvre et à Saint-Evroult, des verreries sont spécialisées dans le travail minutieux des petits flacons pour parfumerie et pharmacie.

     Enfin, dans la région de Laigle sont groupées les usines métallurgiques de transformation. L'industrie du fer y est représentée par des fonderies de fonte mécanique, des tréfileries, des fabriques de pointes, d'aiguilles à coudre et d'épingles. L'industrie du cuivre et de ses alliages par des fonderies, lamineries, tréfileries, et par le tissage de toiles métalliques et la fabrication d'anneaux en laiton. Une

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fabrique de boîtes d'horloges pour Comtoises existe également dans cette ville.

     A Remalard se trouve une importante fabrique de filet brodé à la main.

     A Bagnoles, station thermale, se trouve un établissement très important fréquenté par les malades du monde entier atteints d'affections veineuses.

     Depuis le XIXe siècle, l'élevage du cheval s'est implanté sérieusement dans le département de l'Orne, le pur sang anglais et le cheval de demi-sang sont soumis à des sélections dans les haras de nos grands éleveurs. Le magnifique établissement national du Haras du Pin possède les plus beaux reproducteurs. Dans la région de Mortagne se pratique aussi l'élevage du cheval percheron de gros trait.

     Depuis sa fondation, la Chambre a eu successivement comme présidents : M. MARCHAND-SAILLANT, industriel et maire de la ville d'Alençon, du 30 décembre 1887 au 2 janvier 1892, date de son décès. - M. RICHER, industriel à Alençon, du 13 février 1892 au 11 avril 1900, date de son décès. - M. BOHIN, industriel à Laigle, du 23 mai 1900 au 26 octobre 1920, date de son décès. - M. CHABAUD, *, industriel à Laigle, du 24 novembre 1920 au 23 août 1923, date de son décès. - M. BOHIN, *, industriel à Laigle depuis le 23 janvier 1924.

     La Chambre de Commerce, s'attachant à tout ce qui est d'ordre général, a pris de nombreuses délibérations s'inspirant des nécessités économiques et portant spécialement sur les questions juridiques et financières (elle a été la première à élever une protestation officielle contre l'application des lois fiscales avec effet rétroactif) sur les questions de douanes et de transports.

     Cette Compagnie a participé activement à l'étude de la construction d'un canal de la Loire à la Manche. Elle a créé une section d'artisans à la Foire-Exposition annuelle d'Alençon. C'est en partie à son intervention qu'a été obtenue la mise en service des trains rapides reliant Rouen à Bordeaux et passant par Alençon et Le Mans. En liaison avec l'administration préfectorale, elle a développé et développe encore le réseau téléphonique départemental et interdépartemental, notamment par la construction de circuits reliant directement Alençon et les principaux centres à Paris.

     Un exemple, mieux que bien d'autres, fera ressortir le développement et l'activité commerciale de la région. En septembre 1925, une nouvelle ligne téléphonique directe Alençon-Paris était mise en service. Dès maintenant, par suite de l'utilisation intensive des lignes existantes, la création de deux nouveaux circuits directs pour la construction desquels la Chambre de Commerce d'Alençon a promis son concours, est devenue indispensable. Leur mise en service est prévue pour 1928.

     Au cours de la guerre, les deux Chambres de Commerce de l'Orne ont créé un groupement charbonnier qui a fonctionné de février 1917 à juillet 1921.

     De 1915 à 1922, les deux Chambres ont émis pour 2.660.000 francs de bons de monnaie.

     En 1920, fut créée sous le haut patronage de la IVe Région Economique à laquelle la Chambre de Commerce est rattachée, une Chambre de Métiers dont les cours sont, d'année en année, plus fréquentés.

     La Chambre de Commerce est adhérente à l'Office des Transports et des P. T. T. de l'Ouest.

     P. BOHIN, *,

     Président de la Chambre de Commerce.

COMPOSITION ACTUELLE DE LA CHAMBRE DE COMMERCE D'ALENÇON

Président : M. BOHIN (Paul), *, industriel, à Saint-Sulpice-sur-Rille.

1er vice-président : M. ROMET (Paul), négociant, Alençon.

2e vice-président : M. ROGEZ, industriel, à La Ferté-Macé.

MEMBRES TITULAIRES

MM. BAILLEUL, produits pharmaceutiques, à Mortagne.

     BOULANT, *, ancien négociant, à Alençon.

     HÉNAULT (Victor), teinturier, à Alençon.

     RENUT, industriel, à La Ferté-Macé.

     GUILLAIS, négociant à La Ferté-Macé.

     DOUCET, entrepreneur de travaux publics, à Sées.

     BRAULT, fondeur, à Randonnai.

     BELLESSORT, C. *, marchand de chevaux, à Alençon.

     BARBÉ, méd. d'or de la mutualité, entrepreneur à Laigle.

     LECROULANT, banquier, à Laigle.

     BOZO, négociant, rue du Cours, Alençon.

Secrétaire-trésorier : M. DESCHAMPS (Albert), ancien négociant, à Alençon.

MEMBRES CORRESPONDANTS

MM. ABADIE, industriel, Le Theil.

     BAILLY, marchand de bois, à Tourouvre.

     LEFÈVRE, administrateur délégué des Etablissements Salles, à La Ferté-Macé.

     LEMATRE, verrier, à St-Evroult-N.-D.-des-Bois.

     MASSIEU, épicier en gros, à Laigle.

     MIOLLAIS, O., rédacteur de la Tribune de l'Orne, à Alençon.

     RUEST, quincaillier, à La Ferté-Macé.

SECRETAIRE ADMINISTRATIF

     COURTY, I. , *, secrétaire général de la mairie, à Alençon.

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Le Point d'Alençon

     C'est un grand honneur, pour une petite ville, que de posséder une industrie artistique qui rend son nom célèbre dans le monde entier. C'est aussi un honneur pour la nation qui possède une telle petite ville. Le point d'Alençon n'honore pas seulement Alençon, mais la France entière.

     Dès la fin du XVe siècle, on faisait à Alençon du point coupé. C'est à Catherine de Médicis, d'après Mme Despienes, auteur d'une Histoire du Point d'Alençon, parue en 1886, et qui fait autorité en la matière, que nous sommes redevables de l'introduction de ce genre de point en France et particulièrement à Alençon. Elle était elle-même fort habile à ce genre de travail, et elle l'enseigna à son entourage. La mode s'en répandit dans tous les châteaux des environs. Tout le monde en voulut, et on en fit beaucoup à Alençon et dans les environs.

     Devenues très adroites par une longue pratique, les Alençonnaises se trouvèrent toutes préparées à faire du point de Venise, dont la mode succéda au point coupé. Mme de la Perrière transforma cette industrie d'une façon personnelle et fut vraiment la créatrice du point d'Alençon.

     La ville d'Alençon fut donc toute désignée à l'attention de Colbert pour être une de celles où devait se fabriquer une dentelle nationale destinée à faire une concurrence victorieuse aux dentelles étrangères.

     En peu de temps, la fabrication du point d'Alençon devint très prospère. Le roi, la reine, les princes en firent d'importantes commandes. Toute la cour suivit leur exemple. La ville imita la cour, et les commandes affluèrent de toutes parts.

     Avec la Révolution, toute cette belle activité cessa et ne revint jamais entièrement, malgré les louables efforts de Napoléon Ier, de Louis XVIII, Charles X et Napoléon III.

     Le commerce du point d'Alençon fut presque toujours spécialement exercé par des femmes, dont les maris avaient d'autres professions, et même n'exerçaient aucun commerce, comme des magistrats, des avocats. Ceci ressort de nombreux documents.

     La fabrication du point d'Alençon était particulièrement estimée, et des personnages parvenus aux honneurs et à la fortune n'en continuaient pas moins ce commerce et le transmettaient à leurs enfants. On ne tenait pas une boutique ou un magasin de point, mais un bureau de point, et encore de nos jours, l'expression est restée. N'est-ce pas parfaitement juste : la fabrication du point d'Alençon (a-t-il été justement dit) est un art auquel concourt à la fois l'imagination qui conçoit un dessin, la connaissance de l'art du dessin qui l'interprète, et la pratique de tous les points qui concourent à la richesse de l'exécution.

     Le point d'Alençon est bien une dentelle, mais une dentelle aristocratique. Elle ne peut servir à la lingerie, elle ne peut être nettoyée que par des ouvrières spéciales et expertes. Elle sert à orner les plus riches toilettes, c'est une dentelle d'apparat qui ne s'allie qu'aux plus somptueuses étoffes et qui ne peut être relevée que par des joyaux de prix. C'est sa grandeur qui la menace dans sa vie.

     Le point d'Alençon est entièrement fait à la main. C'est ce qui le différencie du point à l'aiguille qui est fait sur un tulle mécanique. A première vue, un amateur novice n'en fait pas la différence. Qu'il prenne une bonne loupe, ou, mieux encore, un de ces petits instruments nommés compte-fils et qui servent, dans le commerce, à compter exactement en trame et en chaîne les fils d'une étoffe, et, tout de suite, il se rendra compte du mérite incomparable du point d'Alençon et de sa beauté artistique. Non seulement le dessin avec toutes ses variétés de points sont faits à l'aiguille, mais le fond, le tulle lui-même, qu'on appelle bride ou réseau, est exécuté à la main.

     S'il a la chance de faire cette expérience sur un morceau ancien, il verra que chaque cellule du tulle est brodée au point de boutonnière, ce qui donne à cette légère et aérienne dentelle une solidité à toute épreuve et une richesse qui en exige presque l'emploi à plat.

     A la chute du Second Empire, la fabrication du point d'Alençon parut bien compromise, elle ne fut jamais cependant abandonnée, et peut-être faut-il espérer qu'un caprice de la mode lui rendra la place qu'elle occupait autrefois si brillamment chez nos ancêtres.

     Pour en conserver intacte la tradition, la Chambre de Commerce d'Alençon, subventionnée par le département et l'Etat, a fondé une école où se conservent, dans leur intégrité, les procédés traditionnels de cette merveilleuse dentelle. Aucun des nombreux étrangers qui passent à Alençon ne regrettera le temps qu'il aura consacré à faire une visite à cette si intéressante fondation.

     P. ROMET,

     Vice-Président de la Chambre de Commerce

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GRANDS MAGASINS DU GAGNE-PETIT

Confections, Nouveautés, Tissus, Toiles, Meubles

ALENÇON - Rue du Pont-Neuf - ALENÇON

Les Fils de P. ROMET

     Cette importante maison de commerce fut fondée en 1844 par Pierre Romet. Aîné de huit enfants, appartenant à une ancienne et honorable famille du Perche, dont la situation était modeste, il eut, très jeune, conscience de ses devoirs de famille. Intelligent et travailleur, il en assuma la charge sans restriction, tenant à les remplir, non seulement à l'égard de sa descendance directe, mais encore à l'égard de ses frères et soeurs, qu'il associa à ses affaires ou qu'il établit. Il étendit cet esprit de famille à ses employés, et nombreux furent ceux qu'il aida à se faire des situations, et qui devinrent, grâce à lui, des chefs de maisons importantes.

     Il donna de suite à ses affaires un développement qui grandit d'année en année. A sa maison de détail, il en ajouta une de gros. En 1856, en 1864, en 1875, il dut faire face à des agrandissements correspondant à l'augmentation de son chiffre d'affaires. En 1860, il fonda, au Mans, une maison de gros ; en 1873, il reprit, à Caen, une affaire importante qu'il céda, une fois devenue prospère, à un de ses beaux-frères. Il jouissait d'une telle réputation de loyauté, d'honorabilité et de probité commerciale, que ses avis étaient recherchés, et que ses décisions, dans les conflits qui lui étaient soumis, étaient adoptés sans appel. En 1892, il s'associa ses deux fils, et, en 1904, à plus de quatre-vingts ans, il leur céda sa maison. Depuis cette époque, de grands travaux transformèrent les magasins en les doublant et en les modernisant. La confection des vêtements d'hommes, de femmes et d'enfants, la fabrication de la lingerie prirent un véritable essor. Des ateliers vastes et agencés suivant les méthodes les plus modernes furent créés. Ils occupent un nombreux personnel d'ouvriers et d'ouvrières, et ouvrent un champ d'action qui s'étend de jour en jour.

     La Maison du Gagne-Petit, oeuvre de deux générations d'une même famille, et qu'une troisième génération, dans un avenir prochain, se prépare à reprendre, est une des affaires les plus importantes de la région de l'Ouest. Fournir à sa nombreuse clientèle les meilleures marchandises en tous genres, les plus nouvelles et les mieux fabriquées, aux prix les plus avantageux, telle a toujours été et reste sa ligne de conduite. L'extension de ses affaires justifie sa vieille réputation et ses traditions de loyauté.

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Manufacture de Bonneterie H. Perrier

ALENÇON

     Il y a bien près d'un demi-siècle, exactement en 1880, M. Edmond Perrier, qui devait plus tard acquérir dans le monde des affaires une notoriété incontestée et devenir secrétaire de la Chambre de Commerce, puis président du Tribunal de Commerce d'Alençon, fondait la maison aujourd'hui si prospère que dirige depuis 1907 son fils, M. Henri Perrier.

     Favorisé des dons d'organisation que possédait son père, ce qui est pour celui-ci la satisfaction de ses vieux jours, M. Henri Perrier a compris que, pour satisfaire aux besoins croissants d'une clientèle toujours en progression, il se devait de doter son entreprise commerciale de puissants moyens de fabrication qui lui permissent de répondre aux demandes en s'assurant de la prompte et correcte exécution des ordres.

     Cette judicieuse considération le conduisit à créer de toutes pièces une industrie nouvelle à Alençon, l'importante fabrique de bonneterie qu'avec le concours de deux associés, Mlle Touchard et M. Rabeau, il a installée dans de vastes et modernes ateliers, spécialement construits, parfaitement éclairés et aérés, pourvus de la lumière et de la force motrice électriques, et dont l'outillage varié, qui va des tricoteuses classiques aux métiers Jacquart et aux Rachel, permet la plus grande diversité, tant dans le dessin que dans le coloris de la laine et de la soie.

     Les articles fabriqués, convertis en vêtements, pull-over, sweaters, bonnets, bas, articles de sport, etc., sont livrés non seulement à la clientèle française, mais encore exportés en Angleterre, en Norvège, au Danemark, en Amérique et même en Afrique Occidentale, portant au loin le renom de notre industrie nationale, et particulièrement celle de notre département, trop souvent ignorée.

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Scierie PROUT Frères, à Alençon

EXPLOITATIONS FORESTIÈRES - BOIS D'ÉBÉNISTERIE, DE MENUISERIE ET DE CHARPENTE

Spécialités : Attelles et Arçons, Parquets de chêne, Caisses d'emballage

     Cette scierie fut fondée en 1874 par M. Hippolyte Prout, qui en assura la direction jusqu'en 1916. Après les hostilités, elle fut administrée par ses fils, MM. Raphaël et Emilien Prout, sous la raison sociale Société Prout Frères.

     L'usine possède l'outillage le plus perfectionné de nos jours et s'adaptant d'une façon parfaite aux débits de bois en grumes de toutes essences particulièrement destinés à l'ébénisterie, à la menuiserie et aux travaux de charpente.

     Depuis trente-cinq ans, la maison se spécialise dans la fabrication des attelles de collier et arçons de selle en bois de hêtre. Une importante installation d'étuves et séchoirs modernes assure une grosse production de parquet chêne de différents choix. Un outillage spécialement adapté permet une fabrication à la fois rapide et soignée. La siccité des bois employés présente, en outre, une garantie absolue.

     L'usine fabrique également des caisses pour l'emballage des oeufs, ainsi que des caisses jointives en hêtre, peuplier et sapin pour l'exportation.

     Enfin cet établissement possède le gros avantage d'être situé dans une région forestière de premier ordre. L'approvisionnement en grumes est, en effet, assuré par les forêts domaniales de Bellême, Réno-Valdieu, Perseigne, Bourse, Ecouves, et par de nombreux bois particuliers.

GRANDE TEINTURERIE PERFECTIONNÉE

Les Fils de HENAULT-MOREL, à Alencon (Orne)

     Sur les rives de la Sarthe fut installé, en 1660, un modeste atelier de teinture, qui devait se faire une bonne réputation locale, mais qui prit son véritable essor en 1868, lorsqu'un maître teinturier, Ernest Hénault-Morel, homme de labeur et de conscience, aidé plus tard de deux de ses fils, Victor et Auguste, entreprit de le diriger. Aussi, depuis soixante ans, la maison n'a-t-elle cessé de grandir et de se perfectionner. Spécilisée dans le traitement des articles confectionnés, vêtements et ameublement, tant pour le nettoyage que pour la teinture, elle a suivi avec une attention minutieuse les progrès de son industrie et réalisé des ateliers parfaitement organisés, où toutes les commodités sont mises à la disposition du personnel.

     Tout cet ensemble est alimenté de Normandie et de Bretagne, de la Touraine et du Poitou, par une clientèle qui trouve dans ses vingt succursales et ses cinquante agences, toute possibilité de voir donner satisfaction à ses goûts.

     Ajoutons que les ateliers de neuf permettent de traiter, pour les fabricants, la laine et tous textiles destinés à la bonneterie, broderie et passementerie, ainsi que tous tissus pour marchands de nouveautés.

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Société Générale d'Explosifs

CHEDDITES

Dépôt pour l'Ouest et le Centre, 1, rue Demées ALENÇON

     En forêt domaniale d'Ecouves, dans une concession de l'Etat, à seize kilomètres d'Alençon environ, près de la maison forestière des Arcies, existe un dépôt d'explosifs « cheddites », pour l'alimentation des carrières, mines de fer, fours à chaux, etc., employant à l'extraction de leurs matériaux cet explosif puissant qui est, à l'heure actuelle, universellement connu et apprécié comme le plus économique, offrant le maximum de sécurité.

     Il n'est pas, en effet, d'ingénieur, entrepreneur de travaux publics, exploitant de mines ou de carrières qui ne connaissent la cheddite.

     Aussi, rappelons sommairement que la cheddite, dont la formule a été trouvée par MM. Berges et Corbin, industriels à Chedde (Haute-Savoie), dont elle tire le nom, est constituée par du chlorate de potasse ou de soude en poudre fine incorporée à une mixture grasse de composition spéciale qui constitue la base du procédé de préparation.

     Les avantages de la cheddite peuvent se résumer ainsi :

     Sécurité absolue au cours de toutes les manutentions et manipulations nécessitées par le tir ;

     Résistance aux diverses influences atmosphériques, assurant leur parfaite conservation en toutes saisons et sous tous climats, car la cheddite ne gèle pas, n'exsude pas et ne subit aucune altération chimique quelle que soit la durée de magasinage et les conditions climatériques auxquelles elle est exposée ;

     Puissance correspondante, suivant les types et les charges employées à celle de tous les explosifs en usage ;

     Inocuité des gaz produits par l'explosion.

     Les compositions des divers types de cheddite ayant été calculées pour obtenir la combustion complète et comportant même (pour le type no 1 en particulier), un notable excès d'oxygène, les gaz résultant de l'explosion ne peuvent être nocifs, ce qui est très précieux dans les galeries de mines mal aérées.

     On provoque l'explosion de la cheddite, comme celle de tous les autres explosifs brisants, à l'aide d'un detonateur.

     La cheddite a pu vaincre, par les qualités ci-dessus, toutes les résistances, grâce à ses remarquables propriétés de sécurité et de conservation, s'imposer à l'attention bienveillante des autorités scientifiques appelées à l'examiner, et aussi par ses avantages pratiques et économiques à la presque totalité des consommateurs d'explosifs.

     Il suffit, pour s'en rendre compte, de savoir qu'en 1924, 2.350.000 kilos d'explosifs chloratés ont été vendus et que la Société Générale d'Explosifs « Cheddites », à l'exclusion de tout autre, atteint 1.530.000 kilos, laissant seulement pour tous les autres explosifs similaires 820.000 kilos. La vente en 1926 ayant atteint près de 2.500.000 kilos (exactement 2.485.000) montre la faveur croissante accordée à la cheddite que livre seule cette Société.

     Lorsque le Ministère de la Guerre a voulu créer, en Algérie, un établissement annexe des Poudreries nationales, c'est à la Société Générale d'Explosifs « Cheddites » qu'il en a confié le soin, et que cette Société a installé dans ce but les usines de Bellefontaine, près d'Alger.

     La Société Générale d'Explosifs « Cheddites », seule de tous les encartoucheurs d'explosifs chloratés, possède une usine de fabrication et d'encartouchage en Tunisie, et, seule, elle assure les besoins de la régence (425.000 kilos en 1924).

     Pendant la guerre de 1914-1918, seule, la Société « Cheddite » a assuré toute la consommation employée en France et en Algérie.

     La cheddite trouve ses principaux débouchés dans les mines, dans les carrières et les travaux publics. Toutefois, elle a d'autres applications qui, bien que d'importance moindre, du moins pour le moment, n'en sont pas moins intéressantes et sont pour la plupart appelées à se développer rapidement par la suite : en agriculture pour le dérochement et pour rendre les terres saines.

     Chargement des fusées paragrêle. - La cheddite no 2 est employée avec succès pour le chargement des fusées paragrêle destinées à protéger les récoltes (les vignobles en particulier) contre la grêle. Tous les artificiers sont actuellement d'accord pour reconnaître que la cheddite présente, pour cet usage, des avantages marqués sur les produits précédemment utilisés. C'est toujours grâce à ses qualités spéciales de conservation, de

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résistance aux intempéries et de puissance, que la cheddite a été rapidement appréciée dans ce genre d'application, comme elle l'a été dans les sautages de mines.

     Abatage des arbres. - La cheddite convient très bien pour l'abatage des arbres de tous diamètres. On procède de la manière suivante : pour les arbres destinés à être brûlés, on force dans le tronc à la hauteur où l'on veut obtenir le sectionnement, et suivant un diamètre, un trou de 30 à 40 millimètres. Ce trou est percé sur une longueur égale aux trois quarts du diamètre de l'arbre, on y introduit une charge le remplissant à moitié et on bourre avec une tige de bois et de la terre : l'arbre est coupé à cette hauteur, et tombe dans la direction de son inclinaison naturelle.

     Arrachage des souches. - Pour défricher une forêt en vue de la mise en culture du terrain, on ne peut mieux faire que d'avoir recours à la cheddite, car, indépendamment d'un arrachage facile et économique des souches, la commotion déterminée par l'explosion détruit complètement les insectes qui pullulent d'habitude dans le voisinage de ces souches. Il faut, tout d'abord, mettre à découvert les groses racines et y forer un trou à la larrière, afin de pouvoir loger la charge convenable ; une autre charge doit être également disposée sous la souche pour soulever cette dernière ou dans le pivot - s'il en existe un - comme c'est le cas pour certaines espèces d'arbres. Le tir électrique est tout indiqué dans ce cas.

     Défoncement de terrains. - La cheddite donne d'excellents résultats pour le défoncement des terrains très durs et son concours est d'autant plus indiqué que la main-d'oeuvre se fait de plus en plus rare dans les campagnes. Le procédé est fort simplifié : on force avec une barre à mine des rangées de trous espacés les uns des autres de 2 m. 50 à 4 mètres, suivant le résultat recherché et aussi suivant la nature du terrain. Ces trous, profonds de 50 centimètres à 1 mètre, sont chargés de 50 à 100 grammes de cheddite que l'on fait exploser simultanément à l'électricité, par une série de 30 à 50, suivant la force de l'exploseur.

     Destruction des loups de hauts fourneaux. - Nous avons eu, à maintes reprises, l'occasion d'être appelés à détruire avec la cheddite des masses de fonte, résidus de hauts fourneaux : c'est ainsi que, aux Aciéries d'Outreau, près de Boulogne-sur-Mer, un bloc de fonte pesant environ 20 tonnes a été fragmenté en trois morceaux avec 1 kil. 500 seulement de cheddite no 1. Il a suffi d'employer ensuite 2 kil. 500 d'explosif pour débiter les trois blocs et les réduire en morceaux pouvant être facilement maniés.

     Ces sautages successifs n'ont donné lieu à aucune projection.

     Renflouement de navires, destruction d'épaves, etc. - La cheddite peut donc répondre aux besoins de tous les travaux, quel que soit le résultat que l'on désire et sous tous les climats.

     Ch. ESPAGNE,

     Ingénieur du Service Technique et Commercial de la Société Générale d'Explosifs « Cheddites », à Alençon.

     ATELIERS à  BOISSY-MAUGIS (Orne)

     Téléphone No 5

CUIRS & PEAUX

DÉCHETS POUR L'INDUSTRIE

     MAISONS à

     FOUGÈRES * Tél. No 189

     CHOLET * Tél. No 123

R. A. OLCHANSKI

20, Rue du Banquier, 20 - PARIS (13e), Téléphone : Gobelins 03-17, 54-06

     Cette Maison, fondée en 1863, fut la première à l'époque ayant commencé la récupération et l'utilisation des déchets neufs de cuir et peausserie provenant des fabriques de chaussures, pantoufles, tanneries, etc.

     Triés suivant leur taille, leur épaisseur et leur choix, ces déchets qui, à première vue, semblent inutilisables, sont à nouveau réemployés pour la fabrication des talons, sous-oeillets, glissoires, doublures diverses, chaussures d'enfants, bouts et talonnettes pour pantoufles, cuirs factices, contreforts, etc.

     Les petits déchets servent, après différents traitements chimiques, à la fabrication de l'azote organique si utile à l'agriculture.

     Cette Maison, la plus importante d'Europe, s'est spécialisée également dans la fabrication des chevreaux, box-calf noirs et couleur, cuirs à semelles pour fabriques de chaussures.

     Ajoutons que M. Olchanski, chevalier de la Légion d'honneur, est Président du Syndicat National des déchets des cuirs et peaux et industries s'y rattachant.

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LE HOME MODERNE

     Avez-vous bien songé et étudié à fond les diverses améliorations que vous pouviez apporter à votre propriété, château ou maison de campagne, exploitation agricole ou industrielle ?

     Grâce aux ressources actuelles, quelque peu éloigné que vous soyez, il vous est parfaitement possible d'être aussi confortablement installé, mieux même, parce que plus tranquille qu'en pleine ville.

     La Fée Electricité, outre l'éclairage, a de nombreuses applications. La force motrice servant à actionner les machines-outils, les divers instruments agricoles, économise un temps précieux et permet, pendant les mauvais jours, l'utilisation judicieuse du personnel à des travaux intérieurs.

     Le pompage de l'eau, à toute profondeur et toute élévation, permet de la distribuer partout, du grenier à la cave, aux communs, au garage, étables, abreuvoirs, etc...

     Pour le chauffage, le bois surtout est employé, mais quel surcroît pour la maîtresse de maison ! quels entretien et surveillance ! Le chauffage électrique serait le rêve ; malheureusement, son prix de revient ne peut encore rivaliser avec les combustibles actuels.

     Grâce au chauffage central, un seul feu peut vous assurer le chauffage de votre immeuble tout entier et vous permettre de posséder l'eau chaude nécessaire à tous vos besoins.

     Votre intérieur sera vraiment parfait s'il est complété par une salle de bains. Avec quel plaisir vous vous y rendrez, après une pénible journée, pour y rechercher un délassement réel et salutaire.

     Tous ces travaux sont facilement réalisables ; mais un bon conseil : ne vous adressez qu'à des spécialistes.

     Nous nous permettons de vous signaler que la Maison Gallet Frères, 41, Grande-Rue, à Alençon, se fera un véritable plaisir de vous fournir plans et devis, et, en outre, de nombreuses références.

     En leur confiant vos ordres, vous aurez la certitude d'avoir des travaux parfaitement et promptement exécutés.

     Si votre installation actuelle ne vous donne pas entièrement satisfaction, n'hésitez pas à consulter ces ingénieurs qui, rapidement, lui feront rendre ce que vous en attendez.

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L'Association Antituberculeuse de l'Orne

     L'Association Antituberculeuse de l'Orne a été fondée à la fin de 1920 sur l'initiative de M. Lambry, préfet, pour répondre aux propositions de la Mission Rockefeller, qui offrait 50.000 francs pour promouvoir la lutte antituberculeuse dans l'Orne.

     A la fin de 1921 furent inaugurés les dispensaires d'Alençon et d'Argentan. En 1924, ceux de Flers et Laigle. En 1926 s'est ouvert une consultation à Mortagne, et des pourparlers sont engagés pour La Ferté-Macé.

     Ces dispensaires sont conformes au type des « Dispensaires Calmette », ainsi nommés d'après l'éminent professeur qui en a eu la première idée. La Mission Rockefeller ayant reconnu leur efficacité, en a imposé la formule aux départements qu'elle a subventionnés.

     Les dispensaires sont desservis par un médecin spécialiste ou par un médecin local désigné d'accord avec le Syndicat médical autant que possible. Une infirmière visiteuse diplômée est attachée au dispensaire. Les dispensaires sont des centres de dépistage et de prophylaxie, non de thérapeutique. Les diagnostics sont établis non seulement par l'auscultation, mais par les analyses et les examens aux rayons X.

     Les interrogatoires faits au dispensaire, les enquêtes à domicile des infirmières visiteuses permettent de se rendre compte des conditions dans lesquelles vit le malade. Les infirmières visiteuses indiquent les mesures d'hygiène à prendre pour éviter que le malade ne contagionne son entourage. Les visites répétées de l'infirmière ont une très grande influence sur les familles.

     Les placements jouent un rôle très important dans la lutte antituberculeuse. Les malades qui ne peuvent être bien soignés chez eux sont placés à l'hôpital ou en sanatorium, selon le degré de leur maladie.

     Un des principaux buts de l'oeuvre est la préservation de la jeunesse ; il faut savoir que les enfants sont particulièrement sensibles à la contagion tuberculeuse. Les retirer à temps d'un milieu contaminé, c'est les arracher à une mort presque certaine. Aussi l'oeuvre s'efforce-t-elle de multiplier les placements d'enfants. Elle envoie en préventorium les prétuberculeux et place à la campagne ceux qui sont totalement indemnes, mais qui doivent être soustraits au voisinage d'un malade.

     La désinfection des locaux qui ont été habités par des tuberculeux est aussi très importante. Trop souvent voit-on des maisons où se sont succédé des tuberculeux sans qu'aucune précaution ait été prise, et c'est une lugubre série de décès qu'une désinfection rationnelle eût probablement évitée.

     En 1926, 2.144 consultations ont été données, 212 placements ont été effectués, 491 analyses de laboratoire et 519 examens radio ont été faits ; un appareil de radioscopie a été installé dernièrement au dispensaire d'Alençon.

     Ces chiffres sont satisfaisants et prouvent que l'utilité des dispensaires est reconnue, mais pour que leur action soit aussi efficace qu'elle devrait l'être, il faudrait des ressources beaucoup plus considérables. Quel bien serait opéré dans notre département si des infirmières visiteuses plus nombreuses pouvaient multiplier les visites à domicile ! Que de jeunes vies seraient épargnées si on pouvait faire des placements plus nombreux !

     Il n'est pas possible que l'opinion publique reste indifférente à la lutte menée contre un des fléaux qui menace notre pays. N'oublions pas qu'une des causes de la dépopulation de la France tient à sa trop haute mortalité. Depuis la guerre, notre natalité est à peu près la même qu'en Angleterre ; mais l'excédent des naissances sur les décès est moindre, parce que notre mortalité est plus élevée. L'Angleterre a un climat moins favorable que le nôtre, une population industrielle plus dense, seule sa supériorité dans les questions d'hygiène lui permet de prendre de l'avance sur nous.

     La natalité dans l'Orne a notablement augmenté depuis 1913. Ne laissons pas compromettre ce beau résultat. Sauvons la jeunesse ! Un seul chiffre devrait suffire à émouvoir.

     La grande guerre nous a coûté 1.500.000 vies humaines, la tuberculose en dix ans nous cause les mêmes ravages (150.000 décès environ par an).

     Ajoutons que le Conseil général de l'Orne accorde à l'oeuvre une subvention de 30.000 francs par an.

     Albert DESCHAMPS,

     Vice-Président du Comité.

La Presse Ornaise

     Le département de l'Orne ne possède pas de quotidiens. Mais sa presse hebdomadaire, bihebdomadaire et trihebdomadaire, active et bien informée, reflète fidèlement les diverses nuances de l'opinion.

     Nous donnons ci-dessous la liste, par ordre d'ancienneté, des différents journaux, avec indication de leurs directeurs et de leurs bureaux. (Lorsque la périodicité n'est pas indiquée, c'est qu'elle est hebdomadaire).

JOURNAUX POLITIQUES OU D'INFORMATION

Journal de l'Orne (1814) 8 et 10 pages, E. Langlois, Argentan.

Echo de l'Orne (1818), Duchemin, Mortagne.

Journal de Flers (1837), M. Graindorge, Flers.

Publicateur de l'Orne (1849), 6 pages, F. Marsat, Domfront.

Journal de La Ferté-Macé (1869), Cerisel, La Ferté-Macé.

Avenir de l'Orne (1878), bihebdomadaire, Bernard, rédacteur en chef, Alençon.

Courrier de Flers (1880), 4 et 6 pages, Orsoni, Flers.

Journal de Tinchebray (1881), L. Orsoni, Flers.

Patriote Normand (1883), E. Dron, Flers.

Perche (1883), R. Danguy, Mortagne.

Echo de La Ferté-Macé (1884), Tardivat, La Ferté-Macé.

Nouvelliste de l'Orne (1885), 4 et 6 pages, Geffroy, Laigle.

Courrier d'Argentan-Vimoutiers-Trun et ses éditions (1887). 6 et 8 pages. E. Dron, Flers-Argentan.

Bellemois (1888), Bellême.

Courrier Normand (1889), Alençon.

Croix de l'Orne (1889), Flers.

Journal de Sées (1889), Alençon.

Courrier d'Athis (1891), Flers.

Echo d'Alençon (1895), trihebdomadaire, M. et R. Laverdure, Alençon.

Réveil de Flers (1902), Flers.

Courrier de Domfront-Passais-La Ferté-Juvigny (1904), Flers.

Liberté Normande (1906), Flers.

Courrier de Carrouges, Sées, Courtomer (1908), Flers.

Patriote de Tinchebray (1909), Flers.

Réveil de Tinchebray (1909), Flers.

Informateur de l'Orne (1922), Caen.

Tribune de l'Orne (1924), Miollais, Alençon.

Réveil Percheron (1926), Laisney, Mortagne.

PRESSE RELIGIEUSE

Semaine Catholique du Diocèse de Sées (1866), Flers.

Vie Paroissiale (1921), Alençon.

Aiglon (1923), Laigle.

PÉRIODIQUES DIVERS

Pays-Bas Normand (1908), trimestriel, Flers.

Bulletin des Mutilés de Guerre de l'Orne (1919), mensuel, Alençon.

Famille Agricole (1922), hebdomadaire, Flers.

L'Orne Médical (1923), mensuel, Flers.

     Emile LANGLOIS,

     Président pour le Département de l'Orne du Syndicat des Journaux non quotidiens de Normandie.

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La Chapelle-Montligeon

     Située au centre de l'antique province du Perche, à quelques kilomètres seulement de la commune de Corbon, à laquelle toute la région empruntait jadis son nom de Corbonnais, La Chapelle-Montligeon est redevable de sa prospérité matérielle et de son universelle renommée aux oeuvres magnifiques qu'y fonda, voilà plus de quarante ans, son curé, l'abbé Buguet.

     C'était un prêtre à l'âme ardente, aux initiatives généreuses que cet abbé Buguet, devenu dans la suite Mgr Buguet, protonotaire apostolique, directeur général de l'OEuvre Expiatoire, qu'il avait fondée, tout en demeurant le curé très aimé de La Chapelle-Montligeon.

     Il était né le 25 mars 1842, d'une famille de journaliers qui ne tarda pas à venir s'établir à Mortagne ; élève du collège de cette ville, il passa de là au Grand Séminaire de Séez. Jeune vicaire, il s'emploie, au milieu de difficultés de toute nature, à fonder une école chrétienne ; à peine a-t-il réussi qu'on l'envoie dans une autre paroisse, où il entreprend et réalise la reconstruction du presbytère ; cette oeuvre est achevée depuis quelques années seulement, et voilà que l'administration épiscopale lui confie la paroisse de La Chapelle-Montligeon... C'était en juillet 1878.

     Situation peu enviable que la sienne : sa nouvelle paroisse était pauvre ; à part les terres qui forment le fond de la vallée de la Villette, le sol est plutôt maigre et incapable de nourrir ses habitants, et l'industrie du tissage, qui avait retenu les familles au village, finissait alors de s'éteindre ; la plupart des jeunes gens, faute de travail et de ressources, devant s'expatrier, le curé ne voyait pas d'autre moyen de leur venir en aide qu'en leur trouvant, au dehors, quelques bonnes places de domestiques.

     Lorsqu'il eut pris pied dans le pays, il songea à retenir ses paroissiens en leur procurant du travail à domicile ; des essais qu'il tenta d'introduire, la fabrication des gants, ne lui donnèrent que des déboires, lorsque la pensée lui vint de créer une oeuvre de prières pour les morts et de les intéresser ainsi à ses entreprises en faveur des vivants. « Je cherchais, a-t-il écrit, à concilier ce double but : Faire prier pour les âmes délaissées, les délivrer de leurs peines par le Sacrifice de la Messe qui renferme l'expiation suprême, et, en retour, obtenir par elles le moyen de faire vivre l'ouvrier. C'était dans mon esprit, précisait-il, comme un Do ut des entre les âmes souffrantes du Purgatoire et les pauvres abandonnés de la terre. »

     De là cette OEuvre Expiatoire qu'il rêvait très humble et qui a pris, du vivant même de son fondateur, de magnifiques accroissements.

     Ce fut au mois d'octobre 1884 qu'il l'établit, avec l'autorisation de Monseigneur Trégaro, alors évêque de Séez, dans la nef latérale de l'église paroissiale.

     Les statuts étaient des plus simples, ils n'ont pas varié depuis lors : la modique offrande de cinq centimes par an donne droit au titre de membre de l'OEuvre Expiatoire, à la participation à toutes les messes célébrées par elle, aux nombreuses indulgences et aux divers privilèges que lui ont conférés les Souverains Pontifes. L'offrande de cinq francs donne le titre de membre ou associé à perpétuité. L'oeuvre inscrit sur ses registres, aux mêmes conditions que les vivants, les défunts dont on lui transmet les noms.

     Les débuts furent des plus modestes, mais bientôt, grâce à la bénédiction visible de Dieu, grâce aussi au zèle inlassable de Mgr Buguet, les accroissements devinrent prodigieux. L'Eglise lui donna, par l'autorité de Léon XIII, sa plus haute sanction en l'érigeant à la dignité d'Archiconfrérie Primaria ; Pie X la plaça sous la protection immédiate des Souverains Pontifes et confirma sa présence à Rome, dans la Basilique de S. M. in Monte Santo, où la Procure de l'oeuvre est établie

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depuis 1899. Pour faire connaître cette oeuvre qu'il avait fondée, Mgr Buguet ne recula devant aucune fatigue ; non content de parcourir la France en tout sens, il visita la plupart des pays d'Europe, passa les mers et se rendit au Canada et aux Etats-Unis. Il portait partout les mêmes préoccupations : faire connaître son oeuvre de prières pour les âmes délaissées du Pungatoire, obtenir des subsides en faveur de l'église qu'il commençait d'édifier en l'honneur de Marie, que l'on invoquait désormais sous le titre de Notre-Dame de Montligeon, asseoir solidement sa Procure de Rome, donner enfin un plus grand essor à l'imprimerie de Montligeon, dont il fut également le créateur.

     A l'heure actuelle, il n'est pas de pays du monde où l'OEuvre Expiatoire ne soit connue et où elle n'ait de nombreux adhérents : elle a porté à travers le monde le nom vénéré de Mgr Buguet et celui de La Chapelle-Montligeon.

     Mgr Buguet eut la joie de voir ces merveilleux progrès : il mourut à Rome le 14 juin 1918. Son successeur immédiat, qui le secondait depuis neuf ans, fut rappelé subitement à Dieu quelques mois plus tard ; le directeur général actuel est Mgr Lemée, Protonotaire Apostolique et curé de La Chapelle-Montligeon, qui occupe cette charge depuis mars 1919.

     Les accroissements de l'OEuvre Expiatoire avaient nécessité la construction de locaux importants ; il avait fallu pourvoir à l'installation des bureaux, au logement des chapelains, des interprètes, des secrétaires, des employés. A côté de l'édifice réservé à la direction générale, avant même que cet édifice eût été construit, de vastes ateliers avaient été aménagés pour les services de l'imprimerie. On commença, en 1893, les premiers travaux pour la construction de la Nouvelle Eglise, qui devait devenir le siège de l'Archiconfrérie et le centre d'un pèlerinage en l'honneur de la Très Sainte Vierge. Cette église, dont la première pierre fut bénite en 1896, est livrée au culte depuis 1911 : elle fait le joyau de la région et se classe, à bon droit, parmi les plus belles églises modernes de l'ouest de la France. Conçue dans le style ogival du XIIIe siècle finissant, bâtie à mi-côte, au flanc de la colline que dominent les contreforts de la forêt de Réno, elle élève ses flèches, un peu grêles, à soixante mètres au-dessus du pavé ; à l'intérieur, divisé en trois nefs, par vingt-six colonnes élancées, dix-sept chapelles, dont cinq absidales forment une couronne à la statue de Notre-Dame de Montligeon, oeuvre de Tadolini ; le maître-autel, ceux de l'abside, ainsi que toutes les sculptures de l'intérieur et de l'extérieur de l'église, ont été exécutés par M. Biron, de Cholet ; les stalles et autres boiseries sortent des ateliers Rual, de Rennes ; les autels des transepts et des chapelles des basses nefs, ainsi que les vitraux de ces chapelles et des transepts, ont été exécutés d'après les dessins et dans les ateliers de Barillet. L'église elle-même est l'oeuvre de Tessier, architecte à Beaupréau.

     L'Archiconfrérie a été transférée canoniquement dans cette église en 1913 ; chaque matin un service funèbre y est célébré pour les âmes délaissées. Des pèlerinages y amènent chaque année, spécialement au cours de l'été, de nombreux pèlerins. Vers la fin de mai ou au début de juin, un pèlerinage solennel est présidé par plusieurs évêques.

     Les circonstances n'ont pas permis, jusqu'à présent, l'érection d'un hôtel ou d'une pension de famille, dont la présence, vivement désirée, permettrait aux pèlerins de prolonger leur séjour auprès de ce sanctuaire, dans un site des plus gracieux. Espérons que ce désir, souvent exprimé, trouvera bientôt son accomplissement.

     A. LEMÉE.

     Directeur général.

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IMPRIMERIE DE MONTLIGEON

     L'Imprimerie de Montligeon, société anonyme au capital de 980.000 francs, fut fondée, en 1894, par Mgr Buguet, curé de La Chapelle-Montligeon (Orne). C'est dans cette humble bourgade, pittoresquement adossée à l'une de ces nombreuses ondulations de terrain, dont l'ensemble a reçu le nom de collines du Perche, que le vénéré prélat jeta, en 1888, les fondements de la magnifique industrie dont s'enorgueillit aujourd'hui cette contrée.

     Après les plus modestes débuts, le matériel avait pris, dès 1890, assez d'importance pour pouvoir éditer l'Almanach de l'Espérance, avec un nombre de pages presque aussi considérable qu'actuellement. Les Bulletins de l'OEuvre Expiatoire, en différentes langues, firent croître le côté matériel, parallèlement au succès moral et spirituel, de telle sorte qu'en 1894 il fallut constituer une société séparée, ayant son administration propre : ce fut la SOCIÉTÉ ANONYME DES ETABLISSEMENTS DE LA CHAPELLE-MONTLIGEON.

     Le développement de l'affaire ainsi spécialisée ne se fit pas attendre. Les constructions surgirent de terre pour abriter la typographie, les presses et les ateliers de façonnage, où une trentaine d'ouvriers trouvaient leur gagne-pain. En 1900, le nombre des ouvriers était de cinquante. A la déclaration de guerre, en 1914, il était de quatre-vingts ; et, en 1927, il atteint le chiffre de cent cinquante. Tout ce monde se recrute dans les paisibles populations de la contrée, et la tradition d'ordre, de méthode, de science technique, de travail consciencieux a si bien pénétré tous les rouages de son organisme industriel, que l'Imprimerie de Montligeon voit sa clientèle s'accroître de façon très satisfaisante, d'année en année.

     Le travail familial y est en honneur : on y voit, travaillant côte à côte, le père et les enfants, le mari et la femme. La tenue irréprochable de ce personnel fait le plus parfait éloge de la discipline à la fois ferme et douce dont elle est le résultat.

     L'Imprimerie de Montligeon s'est spécialisée dans les travaux importants d'édition. Sa principale clientèle est à Paris. Son matériel a été entretenu, renouvelé, et tenu constamment au point.

     Aucune modification nécessitée par un progrès nouveau et constaté n'a été négligée.

     Dans son ensemble, elle est constituée par trois vastes ateliers qui font l'admiration des visiteurs. Autant qu'une installation industrielle et mécanique peut le comporter, c'est pour ainsi dire la vie au grand air, avec toute la salubrité désirable.

     Le matériel typographique de l'Imprimerie de Montligeon existe en quantité pratiquement illimitée, grâce à ses machines à composer monotypes (neuf claviers et six fondeuses) et à ses caractères de fonderie. Elle possède l'appareil monotype à fondre les caractères gros corps, les filets et les interlignes. Une des premières elle fit profiter sa clientèle des avantages qui résultent de la conservation en caractères mobiles des ouvrages les plus importants. Ses réserves sous ce rapport se comptent par dizaines de tonnes d'alliage.

     Douze presses, allant du demi-raisin au quadruple-carré, remplissent le grand atelier du rez-de-chaussée dans le bâtiment principal.

     Le bâtiment annexe, relié au bâtiment principal par une passerelle en ciment armé, renferme les ateliers de pliure, de reliure, de brochage et d'expédition, ainsi que les magasins à papier.

     La force motrice est fournie à toute l'imprimerie par un moteur Diésel, d'une force de 100 CV, près duquel est installé, comme moteur de secours, un moteur Benz, à gaz pauvre, de 50 CV. L'électrification de tous les ateliers remonte à 1909.

     Bien que située au milieu de la campagne, l'Imprimerie de Montligeon ne se trouve pas, comme on pourrait le penser, isolée des centres et des villes. Le téléphone la relie très facilement à Paris et au reste de la France. Les chemins de fer de l'Etat ont une station à proximité de La Chapelle-Montligeon : à Mauves-Corbon. Deux fois par jour, et plus suivant les besoins, les camions et voitures de l'imprimerie y vont opérer leur trafic. Le chemin de fer à voie étroite de Mortagne à La Loupe (sur la grande ligne de Paris à Brest) a une gare dans le bourg même de La Chapelle-Montligeon.

     En un mot, cité industrielle créée au milieu d'un village, à l'orée de la forêt, l'Imprimerie de Montligeon est un des moyens de sauvegarde sociale de l'existence duquel on ne peut que se réjouir. Rien n'a été négligé pour le bien-être matériel : logements salubres et abondants, jardins ouvriers, patronages et pensions de famille pour jeunes gens et jeunes filles. C'est un bienfait pour la contrée du Perche qu'une entreprise dont peuvent vivre et dont vivent réellement les populations nées sur ce sol ; elle combat efficacement l'exode vers les villes, ce mal dont meurent les nations les plus robustes.

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Saint-Christophe-le-Jajolet

     Au IIIe siècle de notre ère surgit la prodigieuse figure de saint Christophe. Géant à l'âme chevaleresque, il ne se donne de repos qu'il ne combatte sous la bannière du Maître des maîtres : les miracles éclosent devant lui ; « passeur » du torrent, avec le légendaire bâton, il mérite de charger sur ses épaules le Christ enfant ; athlète conquérant, il amène à Dieu une multitude de païens, et, finalement, après avoir vaincu tous les attraits du monde, il succombe, martyr, au milieu des supplices les plus raffinés. Tant de mérites appelaient la confiance et commandaient la vénération : elles s'attachèrent à saint Christophe, dès le début.

     Sa popularité fut immense au Moyen Age. On sollicite son secours contre les accidents, la foudre, la mort imprévue. Aux siècles des croisades et des randonnées vertigineuses qui conduisaient les foules aux sanctuaires en renom, il est reconnu comme le protecteur attitré des pèlerins et des voyageurs.

     Nombre de paroisses se créent sous son égide. L'une des plus anciennes est Saint-Christophe-le-Jajolet, au diocèse de Sées (Orne) : les chartes attestent son existence dès 1088.

     Du sanctuaire qui lui fut édifié en cette localité, le crédit du saint semble appelé à rayonner par le monde.

     A l'aube du XXe siècle, un coeur d'apôtre, M. l'abbé G. Dupont, y ressuscitait une antique confrérie de Saint-Christophe, « protecteur des exposés sportifs ». Humble germe qui ne tarderait point à s'épanouir !

     Quand M. l'abbé Thuault, directeur actuel de l'oeuvre, succéda à M. l'abbé Dupont, ce fut une explosion. A nouveau sonnait l'heure de saint Christophe, jadis si honoré. Cyclistes, automobilistes, aviateurs, marins, gymnastes, « exposés sportifs » (et tous, aujourd'hui, nous le sommes tant, vapeur, électricité, moteurs, en attachant des ailes à l'être humain, ont décuplé les risques de péril), saluaient aussitôt en saint Christophe le patron attendu. Les registres de l'oeuvre se couvrent de noms venus des quatre coins du globe : les lettres d'action de grâces affluent.

     Sur les instances de Mgr Bardel, le pape Pie X, dans un bref daté du 8 février 1912, conférait à la pieuse association le titre d'archiconfrérie pour l'univers, l'enrichissant de faveurs spirituelles et lui donnant le privilège de s'affilier toutes les confréries qui se réclameraient du saint.

     Depuis, chaque semaine apporte son loi d'adhérents : ils atteignent actuellement près de deux cent mille. Point de jour qui n'amène quelque limousine aux portes du sanctuaire. Le 25 juillet, fête anniversaire, c'est une apothéose ! Des centaines de véhicules de toutes marques courent devant la monumentale statue du saint ; retenant leurs grondements, elles se courbent sous la bénédiction du directeur. Située en marge du domaine de Sassy, manoir ancestral des ducs d'Audiffret-Pasquier ; ceinturée de collines fleuries, trônant dans la plaine, où les blés d'or s'inclinent sous la brise, l'Immeuble bourgade, avec son pieux sanctuaire qui darde sa flèche dans l'uzur, au centre d'une esplanade jalonnée de tilleuls, constitue un cadre idéal pour l'évolution des mastodontes modernes. Cependant l'or des ornements jette ses éclairs, les banderoles et gaillardes s'empourprent au soleil : tout rit et bruisse dans la nature. Après emplette de statuettes artistiques ou de plaquettes-médailles, qui, fixées devant le volant, clameront la loi en saint Christophe, on repart, édifiés, emportant dans les yeux l'image d'une féerie.

     Depuis quelques mois, une autre cérémonie est amorcée. On baptise les navires, pourquoi ne baptiserait-on pas les autos ? Cette pensée amène des sportifs à demander une bénédiction spéciale pour leur voiture ; le parrain et la marraine la décorent d'un prénom, on jette des dragées, et les cloches lancent leur plus sonore carillon.

     Automobilistes, exposés sportifs de toute catégorie, pour vous couvrir de la protection de saint Christophe, inscrivez-vous au siège de l'Archiconfrérie moyennant un franc par an ou vingt francs à perpétuité. Il suffit de jeter une lettre à la poste au nom de M. l'abbé Thuault, directeur de l'Oeuvre, à Saint-Christophe-le-Jajolet, par Vrigny (Orne), à moins que vous ne veniez vous recommander personnellement aux attentions de votre puissant patron !

     Saint-Christophe-le-Jajolet coupe la route nationale de Sées à Argentan, 9 kilomètres avant cette dernière sous-préfecture.

     DE GIRONDE.

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Le Filet brodé dans l'Orne

Une visite aux Établissements Hervieux Frères, à Remalard

     Un des nouveaux itinéraires Michelin (Bretagne et côtes normandes) fait passer le touriste par la coquette petite ville de Rémalard, agréablement située à flanc de coteau au centre même de ce Perche plantureux et pittoresque que le poète a très justement dénommé le jardin de la France.

     C'est dans cette petite ville (145 km de Paris) que se trouvent installés les Etablissements Hervieux Frères où se perpétue, comme une tradition, le goût de la belle fabrication et des conceptions artistiques. Le filet brodé, spécialité de la maison, y est exécuté d'une façon remarquable, soit par des échantillonneuses travaillant en ateliers, soit, pour le plus grand nombre, par des femmes de la campagne qui s'y montrent fort habiles et qui peuvent ainsi, et pendant leurs moments de loisir, ajouter aux gains journaliers. Il y a pour commencer la fabrication du filet uni. Les ouvrières qui l'exécutent sont des « anciennes » dans le métier, car, hélas, les jeunes apprenties sont assez difficiles à recruter à cause de la concurrence du filet mécanique. Cela n'empêche que nombre de ces « anciennes » abattent encore leurs 15 à 18 mille mailles par jour, ce qui représente un beau rendement et une impressionnante application de la méthode « Taylor » que ces femmes pratiquent depuis longtemps sans s'en douter. Sur ces fonds de filets unis qui ont la régularité et la solidité du filet de pêche, les brodeuses viendront ensuite exécuter leurs travaux qui seront souvent très variés. Citons comme points principaux : le point toile, le passé, le contourné, le point d'esprit, le croisillon, etc. Par les pièces qui lui sont présentées, le visiteur peut apprécier les effets artistiques de tous ces points que rehaussent la beauté des dessins et le fini du travail.

     Le filet brodé trouve son emploi dans la lingerie, le linge de table et de maison, et aussi dans tous les articles d'ameublement. C'est dans cette dernière branche que l'effort des Etablissements Hervieux Frères est plus particulièrement dirigé et leur production remarquable. Cette production est estimée non seulement par la clientèle française, si amoureuse du beau, mais aussi par la clientèle étrangère d'exportation. Le champ d'action de cette maison est d'ailleurs très vaste, en dehors du bel article, elle fait aussi celui de fabrication plus courante à des prix très étudiés pour ordres importants.

     Signalons pour finir que les Etablissements Hervieux Frères sont également particulièrement bien placés pour la fabrication de la frange filet dont l'emploi est considérable.

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LA FABRICATION
du
PAPIER à CIGARETTES

Société Anonyme des
Papiers Abadie

LE THEIL-sur-HUISNE

     Sur les bords riants de l'Huisne, se dressent les Usines Abadie, dont le nom évoque une famille qui, depuis plus d'un siècle, fait autorité dans l'industrie du papier à cigarettes.

     C'est en 1824 que Jean-Michel Abadie, bisaïeul de l'Administrateur délégué actuel, très versé dans la fabrication du papier ordinaire - puisque depuis l'année 1783 la famille Abadie s'adonnait à cette industrie - établit en France, à Tarbes, la première fabrique de papier à cigarettes.

     Son fils, Joseph Abadie, peu avant la guerre de 1870, abandonna Tarbes pour créer au Theil l'usine que ses fils et petits-fils devaient agrandir et doter des perfectionnements de la technique moderne.

     En effet, Michel Abadie continua l'oeuvre paternelle, installant une troisième machine et créant l'usine électrique d'Avezé.

     Puis, en 1922, son fils, Pierre Abadie, conseiller général de l'Orne, se met hardiment à l'ouvrage pour remanier jusque dans ses bases et adapter aux exigences de la vie industrielle actuelle l'usine dont ses grand-père et père, papetiers consommés, lui avaient laissé la lourde succession.

     L'usine du Theil est

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électrifiée, des agrandissements sont effectués, et ces premiers travaux exécutés dès les premières années de sa direction, ne sont que le prélude de conceptions plus vastes.

     Tant de travail, tant d'efforts, tant de compétence acquise au cours de longues années, ont reçu leur consécration dans les récompenses accordées à la Société Abadie aux différentes expositions, et qui ne comprennent pas moins de dix grands prix. Ajoutons qu'en outre, la Société Abadie était membre du jury hors concours aux Expositions de Paris en 1889, à Saint-Louis en 1904 et à Strasbourg en 1919.

     LES USINES. - La plus importante est celle de Theil qui comprend la presque totalité des machines nécessaires aux différentes phases de la fabrication

     Les trois machines à papier donnent une production de 700.000 à 900.000 kilos par an

     L'usine de Masles, située également sur l'Huisne, est reliée à celle du Theil par un chemin de fer à voie étroite d'un parcours de 4 kilomètres ; elle est chargée de préparer les pâtes nécessaires à la fabrication du papier cigarettes.

     Enfin, l'usine génératrice d'Avezé envoie à Theil la force électrique qui lui est nécessaire.

     LES PRODUITS. - Les marchandises que l'on voit sortir journellement par wagons, des usines Abadie, sont expédiées dans toutes les parties du monde, soit sous forme de cahiers « Riz Abadie », que nos lecteurs connaissent et savent apprécier, soit sous la forme de bobines destinées à la fabrication de cigarettes.

     Ces longs rubans de papier enroulés à raison de plusieurs kilomètres sur un cercle en carton, sont livrés par centaines de milliers aux fabricants de cigarettes les plus réputés.

     Il va sans dire que les qualités sont soigneusement étudiées pour être adaptées aux différentes sortes de tabacs qui existent dans le monde entier, et de telle façon que la cigarette conserve tout son arome.

     Nous nous devons d'ajouter que ces bobines de papier sont travaillées sur des machines à cigarettes

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à grande production, marchant à des vitesses insoupçonnées, et on s'étonne vraiment qu'un papier aussi mince puisse résister aux tensions énormes que ces machines lui font supporter. Cette résistance est une des propriétés, et non des moins surprenantes, du papier fabriqué par la Société Abadie.

     LE PERSONNEL. - Quiconque assiste à la sortie du personnel devine, sans effort, que ces ouvriers et ouvrières, dont beaucoup ont les cheveux blanchis, franchissent depuis des années et des années le seuil de l'usine, et qu'ils se sentent là chez eux.

     En effet, ne sont pas rares ceux qui ont fourni trente et cinquante années de travail et qui, à ce titre, ont reçu la médaille du Gouvernement français.

     D'aussi longs états de service ne sont possibles qu'avec une direction pleine de sollicitude à l'égard du personnel ouvrier ; ce dernier bénéficie, du reste, de toutes les mesures de prévoyance sociale et il est en outre logé dans des cités spacieuses et adaptées aux exigences de l'hygiène moderne.

     L'ORGANISATION DE LA VENTE. - La Société Abadie alimente tous les marchés du monde. Elle traite, soit par l'intermédiaire de ses représentants, soit au moyen de dépôts installés sur place et largement approvisionnés.

     Dans certains pays cependant, où l'extension de la marque prenait des proportions pour lesquelles les méthodes ordinaires ne pouvaient plus suffire, il a été nécessaire de créer des Sociétés filiales.

     Tel est le cas pour les Etats successeurs de l'ancienne Autriche-Hongrie, dans lesquels des Sociétés Abadie autonomes ont été créées.

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Longny-au-Perche

     Longny-au-Perche, chef-lieu de canton de 1.750 habitants, est situé à l'entre-croisement de deux profondes vallées, dont la principale est celle de la Jambée, tributaire de la Commauche et de l'Huisne. Les toits de tuile brune de la petite ville, d'où émerge la tour de l'église Saint-Martin, aux délicates sculptures de la fin du XVe siècle, se pressent au pied de la chapelle Notre-Dame de Pitié, bâtie à flanc de coteau, l'un des plus purs chefs-d'oeuvre que la Renaissance ait édifié dans l'Ouest de la France. De l'antique et puissant château féodal, témoin des luttes de la guerre de Cent ans, il ne reste qu'une énorme tour sur laquelle s'appuie un corps de logis datant du XVIIe siècle.

     La baronnie de Longny compta parmi ses possesseurs des membres de familles illustres : Chateaubriand, Orléans-Longueville, Vendôme et Gontaut-Biron. Bien que relevant féodalement de l'évêque de Chartres, elle appartenait géographiquement au Grand-Perche et suivait la coutume de cette province.

     C'est dire que ce pays est essentiellement un centre d'agriculture et d'élevage ; son territoire offre une transition entre la Beauce et le Perche, avec ses étroites vallées aux pâturages verdoyants et ses vastes plateaux propres à la grosse culture.

     Le sous-sol présente une structure assez complexe : sur les sables cénomaniens qui forment la plupart des collines du Perche, repose une puissante couche de craie marneuse turonnienne ; cette couche est elle-même recouverte par l'argile à silex qui se trouve parfois en contact direct avec les sables cénomaniens. Enfin, en quelques endroits, notamment aux environs du village de Moulicent, s'étend sur l'argile à silex le limon des plateaux ou loess, l'une des plus riches terres que l'on puisse rêver pour la culture des céréales.

     L'argile à silex renferme de nombreux gisements de minerai de fer (hématite brune ou limonite) qui ont été exploités dès l'époque romaine. Cette industrie locale, comportant forges et hauts fourneaux, employait encore trois cents ouvriers au début du siècle dernier. Elle disparut complètement à la suite du traité de commerce de 1860 avec l'Angleterre.

     Ces anciennes forges utilisaient comme combustible le bois provenant des immenses réserves forestières de la région. La forêt de Longny occupe sur le plateau qui s'étend au nord-est du bourg, une superficie de près de 3.000 hectares. Elle est aujourd'hui en partie exploitée par la Société de Bruay qui vient s'y approvisionner pour le boisage de ses mines. Les vastes étangs que renfermait cette forêt ont été, pour la plupart, desséchés et plantés ; l'un des rares qui subsistent, l'étang du Haut-Chevreuil placé exactement sur la ligne de partage des eaux, offre cette particularité de se déverser dans la Loire par la Jambée et dans la Seine par l'Eure.

     Longny est desservi par le tramway départemental de La Loupe à Montagne ; ses foires, qui attirent les acheteurs à vingt lieues à la ronde, sont parmi les plus fréquentées du Perche, M. le marquis de Ludre, député de l'Orne, est maire de Longny depuis une vingtaine d'années.

     Maurice LEROUX.

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Laigle

     L'étranger qui arrive à Laigle pendant le jour a l'impression d'entrer dans une grande ville. Ce chef-lieu de canton ne compte cependant que 5.727 habitants. Mais l'activité de sa population, la prospérité de son commerce et de ses industries, la circulation intense qu'on y remarque en font une cité essentiellement vivante et animée.

     Placée sur la ligne de chemin de fer et sur la route nationale qui relient Paris à Granville, les voyageurs s'y arrêtent volontiers, sûrs d'y trouver des hôtels confortables, des magasins bien approvisionnés et les commodités d'une ville moderne.

     Elle est bâtie sur la Rille, dont la riante vallée offre aux touristes venant de Paris les premices des verts et reposants paysages de la Normandie.

     Ses origines n'ont pu être nettement déterminées. Selon Ordéric Vital, un seigneur du nom de Fulbert aurait bâti, au commencement du XIe siècle, un château fort aux abords d'une bourgade qui portait le nom de Bécane. Il l'appela le château de l'Aigle, parce qu'il aurait trouvé un nid d'aigle dans un arbre sis à la place où il le construisit. En tout cas, il subsiste une rue de Bécane, et le nom de Laigle a été appliqué non seulement au château, mais à l'agglomération qui existait et qui s'est étendue sous ses murs.

     Le second baron de Laigle, Engenouf, successeur de Fulbert, prit une part active à la conquête de l'Angleterre par les Normands et fut tué à la bataille de Hastings. La ville eut souvent à souffrir, au cours de la guerre de Cent Ans. La forteresse fut prise par les Anglais, le 13 octobre 1417, et probablement démolie, car il n'en est plus question dans la suite.

     Pendant les guerres de religion, le 18 mars 1563, les protestants prirent la ville de Laigle et la saccagèrent.

     Depuis, son histoire ne relate aucun événement important.

     Le château actuel a été bâti sur les dessins du célèbre architecte Mansard, à l'emplacement de l'ancienne forteresse.

     Commencé vers l'année 1690, ce château ne fut terminé que vers 1730. Il a été acheté par la ville il y a quelques années, dans le but d'y transférer l'Hôtel de Ville. La grille d'entrée, à l'extrémité de la place Saint-Martin, et les tilleuls centenaires et gigantesques qui l'ombragent ne manquent pas d'un certain caractère de grandeur. A l'intérieur de l'édifice, l'escalier d'honneur, auquel on accède du côté de l'est, mérite l'attention des touristes qui visitent Laigle.

     Sur la même place, dominant la route nationale de Paris à Granville de sa masse imposante, s'élève l'église Saint-Martin, classée comme monument historique. La partie qui supporte le petit clocher et l'abside ne montent au XIIe siècle. Elles

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sont en pierre de grison. La nef septentrionale et la tour ont été commencées en 1494 et terminées cinq ans plus tard. La grosse cloche, la Portienne, qui existe encore, fut fondue en 1498. L'aile méridionale présente tous les caractères de la Renaissance. On a commencé à la construire en 1545.

     La tour Saint-Martin est remarquable par sa disposition et par son ornementation. Les fenêtres de l'église sont garnies de belles verrières des XVe et XVIe siècles.

     Laigle est un centre à la fois industriel et agricole.

     Ses fabriques d'épingles et d'aiguilles sont connues dans le monde entier. Ses tréfileries de fer et de laiton, ses fabriques de pointes, ses ateliers de constructions mécaniques, ses scieries, ses chantiers de construction, ses usines de toiles métalliques, ses fabriques de corsets et de chaussons, occupent un nombre considérable d'ouvriers et d'ouvrières. Aussi, la ville manque de logements et la municipalité a dû envisager son extension. Beaucoup de maisons sont actuellement en construction.

     Entourée d'herbages et de plaines fertiles, elle est abondamment approvisionnée de produits agricoles. Ses foires sont très suivies, et son marché, qui a lieu le mardi, est un des plus importants de la Normandie.

     Il s'y fait un prodigieux mouvement d'affaires. On y

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trouve, commodément et confortablement installés, tous les organismes nécessaires au commerce. C'est le siège d'un tribunal de commerce. De nombreuses banques y ont un bureau. La Banque de France vient d'y construire un immeuble superbe. L'Hôtel des Postes, également de construction récente, bien situé et aménagé d'une façon très moderne, forme un pendant heureux à la Caisse d'Epargne. De grands magasins et de coquettes boutiques, fort bien achalandées, achèvent de lui donner son caractère de ville active, accueillante et prospère.

     Laigle se trouve sur l'itinéraire le plus suivi par les touristes et par les Parisiens qui viennent chercher en Normandie le calme et le repos. Ils passent par cette ville pour aller visiter le Mont-Saint-Michel, pour se rendre à Granville, à Bagnoles-de-l'Orne, au Haras du Pin, pour gagner la Suisse normande ou les Alpes mancelles. Certains s'y arrêtent et y séjournent, attirés et retenus par les vertes forêts des environs (forêts de Laigle, de la Trappe, du Perche, de Moulins, de Bonsmoulins, de Saint-Evroult, dont il a été fait mention), sous les frais ombrages desquelles ils peuvent respirer un air pur, tout en goûtant la douceur d'une parfaite tranquillité.

     René VIVIEN,

     Conseiller général, Maire de Laigle.

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Établissements B. BOHIN Fils Maison fondée en 1833

Société Anonyme au Capital de 5 millions

Usines de Saint-Sulpice-sur-Rille, LAIGLE

SIÈGE SOCIAL : 72, rue Rambuteau, PARIS

Aiguilles, Epingles, Agrafes, Dés à coudre, Tréfilerie des Aciers et Laiton

     Les maîtres aiguilliers et épingliers de la vallée de la Rille (et de la ville de Laigle en particulier) eurent de tous temps une réputation établie, et, tant que les Corporations subsistèrent, ils eurent en France le monopole de la fabrication des aiguilles et des épingles.

     La Maison Bohin, fondée en 1833, regroupa peu à peu les efforts dispersés des petits ateliers et des petites usines et créa en France la fabrication réellement industrielle des aiguilles et des épingles.

     Les procédés de fabrication des usines de Saint-Sulpice laissent loin derrière eux tous ceux employés à l'étranger.

     La fabrication des aiguilles, notamment, y est entièrement automatique, et les machines brevetées Bohin transforment d'un seul coup le fil d'acier en aiguilles complètement terminées. D'autres machines, également automatiques, piquent les aiguilles sur drap, les mettent en paquets et collent les étiquettes sans aucune intervention de main-d'oeuvre.

     Les Etablissements Bohin produisent eux-mêmes leurs matières premières en fil d'acier et de laiton, ils impriment leurs cartonnages, débitent les bois nécessaires à la confection des coffrets présentant leurs produits.

     La réputation des aiguilles et épingles françaises Bohin est mondiale, et si l'on rencontre encore en France des couturières utilisant des aiguilles ou épingles de provenance étrangère, c'est que nul n'est prophète en son pays.

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Etablissements Métallurgiques de Rai-Tillières
de la Compagnie Générale d'Electricité

Société Anonyme au Capital de 100 millions de francs

Siège Social : PARIS, 54, rue La Boëtie

     Les Etablissements Métallurgiques de Rai-Tillières comprennent trois groupes d'usines, dont le plus important est situé à Rai (Orne).

     Ces usines occupent plus de 2.000 ouvriers qui, pour la plupart, sont logés dans de coquettes maisons ouvrières.

     L'usine de Rai est une des plus anciennes usines françaises. C'est également une des plus importantes pour tout ce qui concerne le travail du cuivre, de l'aluminium et de leurs alliages. C'est par dizaine de milliers de tonnes que ses produits se répandent chaque année dans le monde entier.

     Les fabrications principales les usines de Rai-Tillières, situées dans l'Orne, sont :

     Les fils de laiton, bronze, aluminium et maillechort ;

     Les profilés de cuivre et laiton de toutes formes ;

     Les connexions électriques pour rails ;

     Les barres de laiton à décolleter ;

     Les fils fins et, en particulier, les fils destinés à l'émaillage ;

     Et, pour terminer, les toiles métalliques pour papeteries et les rouleaux égoutteurs, vergeurs et filigraneurs.

     Ce n'est pas par hasard que cette industrie s'est développée dans la province de Normandie.

     La région de la Haute-Normandie, où est situé un groupe des usines des Etablissements Métallurgiques de Rai-Tillières, a été, en effet, de tout temps, un centre de production métallurgique.

     De nombreux gisements ferreux, très facilement exploitables, étaient déjà connus des Romains, qui les traitaient facilement en employant comme combustibles les bois du pays. Pendant des siècles, les procédés de travail du fer se sont transmis de famille en famille, d'atelier en atelier, et les ferrons et les forgerons de la région de Rai (Orne) ont toujours été maintenus de père en fils parmi les meilleurs ouvriers gaulois, normands, puis français.

     C'est en 1646 que fut

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fondée à Rai, par Messire René d'Erard, prieur de l'abbaye de Rai, baron de Rai et vassal de Jacques des Acres, chevalier, seigneur et baron de L'Aygle, la Tréfilerie de Boisthorel, aujourd'hui exploitée par les Etablissements Métallurgiques de Rai-Tillières.

     Vers 1760, le locataire de la Tréfilerie de Boisthorel s'appelait Messire Jean-Baptiste Mouchel. A la tréfilerie de fer, il avait joint le travail du laiton. Il fut reçu, en 1772, maître de tréfilerie à Glos-la-Ferrière, siège de la corporation des Ferrons de Normandie.

     C'est ce même Jean-Baptiste Mouchel qui, en 1776, inventa, pour tréfiler les gros fils, la première bobine mécanique d'où dérivent directement les bobines mécaniques employées dans le monde entier.

     A partir de cette époque, la tréfilerie de fer alla toujours en décroissant, tandis que se développait, au contraire, la tréfilerie de cuivre, de bronze et de laiton, et que de nombreux perfectionnements, aussitôt adoptés par toute la corporation, étaient apportés aux fabrications.

     Les anciennes usines Mouchel subsistaient encore sous ce nom, en 1898, lorsqu'elles furent achetées par la Compagnie Générale d'Electricité. Elles prirent par la suite le nom qu'elles portent aujourd'hui de : Etablissements Métallurgiques de Rai-Tillières. A partir de ce moment, unissant à une direction active et à de puissants moyens financiers les traditions locales précieuses de leur personnel ouvrier et de leur personnel de maîtrise, les Usines Métallurgiques de Rai-Tillières ne tardèrent pas à acquérir leur développement actuel par l'extension et le développement de leurs fabrications, et, tout particulièrement, par la création d'une usine de toiles métalliques, qui est actuellement la plus importante parmi les industries similaires.

     Ces toiles métalliques sans fin, destinées aux machines à papier, atteignent quelquefois un développement de 25 mètres de long sur 5 de large et même davantage.

     Elles sont tissées sur des métiers puissants en fils de laiton, de bronze ou de maillechort, et la proximité de l'atelier de fabrication de ces fils avec l'atelier de tissage assure la régularité des fabrications dans les meilleures conditions souhaitables.

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Verreries de Saint-Evroult-N.-D.-du-Bois (Orne)

     C'est dans une riante vallée, arrosée par la Charentonne, que cette verrerie a été fondée, en 1837, par M. Grégoire-Gassot, lequel forma plus tard, pour l'exploitation de cette usine, une Société en commandite sous la raison Grégoire et Cie.

     Son emplacement est situé près de l'ancien étang des Moines de l'Ancienne Abbaye, fondée au VIe siècle par Saint Evroult, en 560, et dont il ne reste aujourd'hui que quelques vestiges. C'est dans cette abbaye qu'au XIIe siècle, le moine Ordéric Vital a écrit son histoire de Normandie.

     En 1845, la manufacture fut vendue et devint la propriété de M. Lamiot, qui s'associa M. Auguste Bourgeois et autres. La raison sociale fut Lamiot, Bourgeois fils et Cie.

     Cette Société marcha jusqu'en 1847 : un incendie, qui éclata le 21 avril, causa sa dissolution. La propriété fut vendue le 28 juin 1849. M. Grégoire Gassot, le fondateur de l'usine, racheta la propriété et restaura la partie incendiée.

     Le 17 avril de l'année suivante, il s'associa son gendre, M. Masson, et leur Société dura jusqu'au 5 août 1859, époque à laquelle M. Masson devint seul propriétaire de la Verrerie, dont il compléta l'organisation et qu'il a exploitée jusqu'en 1881. Les ouvriers fabriquaient la verroterie, et plus spécialement les articles de chimie, pharmacie, parfumerie, distillerie. Il obtint, à l'Exposition Universelle de 1855, la seule à laquelle il ait concouru, une mention honorable, plus particulièrement pour ses articles de chimie.

     Fermée en 1881, l'usine reprit son activité en 1883, sous la direction sage et éclairée de M. Dingreville, fils d'un potier de la Verrerie du Courval. Celui-ci lui donna un essor nouveau, en se spécialisant uniquement dans le flaconnage de pharmacie et de parfumerie. Ayant abandonné le chauffage au bois, il obtint la fusion du verre au charbon par la construction de nouveaux fours, et créa un biberon breveté qui portait son nom et obtint, à l'époque, un brillant succès. En 1910, M. Dingreville se retira, en cédant son usine à MM. Lemâtre et Clément, qui continuèrent la même fabrication.

     L'usine travailla par intermittence, au cours de la guerre, par suite du manque de combustible et de matières premières. Cette Société fut dissoute le 31 mai 1918, et, à l'issue de l'armistice, M. Lemâtre (Arsène), le propriétaire actuel, reprit seul l'affaire et ralluma ses fours dans les premiers mois de l'année 1919.

     Au début, la production fut sensiblement diminuée, par suite des ravages causés par la guerre parmi le personnel verrier, dont 21 ouvriers, sur 55 mobilisés, tombèrent au champ d'honneur.

     Il y a quelques années, on comptait encore de vieux et fidèles ouvriers ayant jusqu'à cinquante et soixante années de présence à l'usine. Il y a lieu de citer plus particulièrement Charpentier (Félix), avec soixante-sept années de services, et Arthur Dudonné, qui exerça son métier de potier pendant cinquante-six ans. Actuellement encore, une quarantaine d'entre eux ont de vingt à quarante ans de service dans l'établissement.

     L'usine, qui continue la fabrication du flaconnage en tous genres, se modernise d'une façon continue en suivant les progrès qui surgissent dans cette industrie, entre autres, par une installation de ventilation rafraîchissante parfaite, par l'aménagement d'une circulation d'eau complète, et en produisant elle-même sa force et sa lumière.

     Une installation, permettant la fabrication à l'air comprimé pour le travail à la main et à la machine est à la veille d'être réalisée et le personnel, qui compte actuellement 125 ouvriers, verra bientôt son nombre augmenter, et, conséquemment, sa production journalière, qui est aujourd'hui de 35.000 flacons environ, s'amplifier dans de notables proportions.

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Vimoutiers

Le pays d'Auge et sa Foire-Exposition

par le Dr DENTU, Sénateur de l'Orne, Maire de Vimoutiers

     A l'origine du pays d'Auge, au fond d'une vallée qu'arrose et fertilise la « Vie », la petite ville de Vimoutiers s'étend mollement, presque paresseusement de chaque côté de la rivière. A ne pas entendre de bruits de marteaux, d'enclumes, à voir le calme si profond qui règne autour d'elle, on pourrait croire que cette tranquille cité dort ou vit une existence toute paisible. Ne vous y fiez pas ; pénétrez dans ses murs, venez-y un jour de marché, si vous avez des loisirs, passez-y vos vacances de Pâques, et alors vous serez étonné de l'animation qui y règne. Si c'est un lundi que votre bonne étoile vous amène dans la région, vous pourrez y voir et même y acheter un beurre excellent, rivalisant avec les meilleures marques de Normandie. Vous y verrez encore des caisses remplies de gros fromages blancs, que des industriels ou des commerçants sauront transformer en « petits vimoutiers » ou en « livarots ». Et, si vous arrivez à Pâques, en pleine Foire-Exposition, vous trouverez là des échantillons des produits si appréciés de la région, notamment des eaux-de-vie de cidre du pays d'Auge, dont la renommée, autrefois restreinte, s'étend de plus en plus. C'est que vous êtes ici dans ce qu'on a appelé le « Paradis du pays d'Auge ». Ici, la vie est douce et facile et l'on y connaît la joie de vivre. Ici, la nature, sollicitée par un petit effort, récompense avec usure les avances qu'on lui fait. Dès les premiers rayons du soleil de printemps, l'herbe apparaît toute fraîche, les prés se couvrent d'un tapis de belle verdure foncée, abondante, révélant sa richesse et sa force nourricière. Du milieu des pâturages au fond de la vallée, s'élèvent les pommiers qui, aux premières floraisons de mai, se couvrent de fleurs blanches et roses, précieuses promesses de la pomme, transformant le pays en un vaste jardin.

     Si vous arrivez à Vimoutiers par le chemin de fer, quand le train aura gravi la dure rampe au départ de Ticheville, ouvrez vos yeux et admirez le panorama qui se déroulera sous votre regard. Le décor changera à chaque tournant de la voie ferrée qui dévale au flanc de la colline. Si vous êtes amoureux du pittoresque, si vous aimez la nature, vous ne manquerez pas d'être séduit par ses aspects aussi variés que ravissants.

     A quatre kilomètres de Vimoutiers, on trouve le petit village de Camembert ; c'est là qu'à la fin du XVIIIe siècle, une brave fermière normande inventa le fromage, si connu depuis, sous le même nom de « camembert ». Ce fut d'abord un produit de consommation locale, et il

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ne fit les délices que d'un petit nombre d'amateurs, appréciant son arome et goûtant sa saveur. Un morceau de « camembert », un verre de « maître cidre » furent, de longues années, un véritable régal dans cette région. Puis, un beau jour, notre fromage prit son essor ; il s'envola... pardon, il marcha, partit à la conquête du monde, et maintenant sa réputation est faite dans les deux continents. Mais, quelles que soient les contrées où l'on fabrique ce délicieux fromage, il est hors de doute que l'on trouve ici, au pays d'origine, les plus excellents produits.

     Un jour, le Nouveau Monde voulut témoigner sa reconnaissance à Mme Harel ; un Américain vint d'outre-Atlantique lui apporter ses hommages et glorifier sa mémoire. La ville de Vimoutiers, voulant rendre plus vivant le souvenir de l'industrieuse fermière normande, a décidé de donner son nom à une rue de la cité et de lui élever une statue.

     Vraisemblablement, c'est à Pâques 1928 que Vimoutiers verra s'élever le monument de Mme Harel ; ce sera une des attractions et non des moindres de la septième Foire-Exposition.

     Dans cette petite ville, qui, nous le disions plus haut, semble parfois dormir deux ou trois amis se sont rencontrés qui cherchaient ensemble à faire pour leur pays quelque chose d'utile, quelque chose qui le fît mieux connaître, qui aidât à la diffusion des produits du pays d'Auge. De là naquit l'idée d'une Foire-Exposition d'échantillons, idée qui, reprise par d'autres villes, s'est sensiblement développée depuis lors. L'un d'eux fut chargé de cette organisation, et, du premier coup, ce fut parfait. Tout le monde sait à Vimoutiers que l'animateur de cette manifestation agricole est un de nos concitoyens les plus avertis et les plus diligents, M. Gavin. Grâce à lui, notre Foire-Exposition réunit les échantillons des eaux-de-vie de cidre les meilleures et les plus rares ; on y trouve aussi un matériel agricole considérable et perfectionné. Chaque année, les cultivateurs peuvent constater les progrès accomplis dans l'outillage et les instruments mis à leur disposition pour leur faciliter le travail et suppléer à la main-d'oeuvre.

     Les transactions sont importantes et le commerce de la région y trouve un important bénéfice. Mais si vous n'êtes pas un homme d'affaires, si la nature vous charme, si vous aimez le tourisme, venez encore par ici, vous y trouverez à faire des excursions ravissantes. Dame, ce n'est pas la plaine ! le terrain est accidenté, puisque nous sommes en plein pays d'Auge. Faites-vous de la bicyclette, vous serez dédommagé des difficultés de la montée par une belle descente en roue libre. En auto, vous ralentirez l'allure et vous aurez des points de vue qui retiendront votre attention et charmeront vos regards.

     Au flanc d'un coleau, à huit kilomètres environ de Vimoutiers, se trouve la maison natale de Charlotte Corday ; quand vous l'aurez visitée et que vous aurez goûté le calme de ce petit vallon, vous comprendrez que ce n'est pas là que dut se former chez elle cette volonté impérieuse qui la poussa, ainsi qu'elle le déclara, à « tuer un homme pour en sauver cent mille ». Là, elle dut couler les jours tranquilles et heureux de

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l'enfance. Caen devait la transformer et en faire la vengeresse des pauvres Girondins. Quelques pas plus loin, c'est la petite église de Saint-Saturnin des Ligneries, où elle fut baptisée. La mairie d'Ecorches conserve précieusement l'acte de son baptême, qu'il nous a été donné de lire et même de transcrire.

     D'autres communes du canton renferment des domaines ayant appartenu à la famille de Charlotte ; s'ils sont plus importants, ils sont d'intérêt historique beaucoup moindre que la petite maison qu'habitait messire Jacques-François de Corday, écuyer, seigneur d'Armond père de Charlotte, qui naquit aux Ligneries le 27 de juillet 1768.

     Touristes, archéologues, industriels ou commerçants, tous seront récompensés de leur peine en visitant Vimoutiers. Le touriste y admirera de beaux sites, l'archéologue s'arrêtera devant l'« Hostellerie des Moines », sur la place principale de la ville ; les commerçants y feront de bonnes affaires, et tous constateront l'effort d'une petite cité qui n'a pas voulu déchoir, s'est efforcée, et a pleinement réussi, à revivre et à perpétuer la renommée qu'elle avait connue autrefois comme centre du commerce des toiles de Vimoutiers.

     Il a fallu, pour arriver à ce résultat, le concours et le dévouement de quelques volontés tenaces ; le succès a couronné leur entreprise et la cité de Vimoutiers peut sans crainte envisager l'avenir.

     Docteur DENTU,

     Sénateur de l'Orne, Maire de Vimoutiers.

     Laboratoires GAVIN, à Vimoutiers

Laboratoires GAVIN, à Vimoutiers

     Continuateur d'une longue génération de pharmaciens scientifiques, M. Gavin a développé à Vimoutiers, dans un vieux manoir normand qu'il a restauré, la fabrication de produit agricoles et horticoles qui se vendent non seulement dans leur région d'origine, mais par toute la France et dans quelques pays étrangers.

     Les caramels pur sucre et leurs dérivés sont inimitables pour la coloration et l'amélioration des eaux-de-vie. Les mastics à greffer à froid ou à chaud « Le Normand » (marque déposée) ont vu leur fabrication tripler en quelques années. Une glu insecticide complète ces produits, qui devaient normalement naître et progresser dans cette belle région couverte de pommiers et d'arbres fruitiers.

     Dans un autre laboratoire, M. Gavin a installé une fabrication modèle d'un sirop contre l'incontinence d'urine. Les attestations médicales que nous avons parcourues permettent d'en signaler d'efficacité certaine.

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DISTILLERIE ET CIDRERIE DE LA VALLÉE D'AUGE

Edouard BRIÈRE, Propriétaire récoltant, à VIMOUTIERS (Orne)

     Parmi les distilleries de la Vallée d'Auge, il faut citer la distillerie et cidrerie de M. Edouard Brière, à Vimoutiers.

     Cette maison, dont le fondateur fut le père de M. Edouard Brière, fit ses débuts en 1866. Le fils aîné de M. Brière père lui succéda, mais celui qui devait donner plus d'extension à la maison Brière est le propriétaire actuel, M. Edouard Brière fils. Grâce à son activité et à sa connaissance approfondie des ressources de son pays, M. Brière acquit d'abord une grande réputation par ses vieilles eaux-de-vie de cidre. Mais les exigences de la clientèle devinrent plus pressantes, ce qui mit M. Edouard Brière dans l'obligation de remanier toute son installation. Depuis quinze ans, l'usine n'a cessé de progresser et, actuellement, des installations nouvelles marquent l'extension de cette distillerie.

     En pleine saison, la production obtenue est de 50 à 60.000 kilos de fruits par jour, mais les changements apportés en ce moment ne vont pas tarder à doubler cette production.

     Les cuves de fermentation sont d'installation toute moderne et les nouvelles cuves en ciment, d'une capacité de 6.000 hectos, vont encore permettre une plus grande activité de la distillation.

     Une nouvelle colonne de distillation de 700 hectos va être adjointe à l'ancienne de 200 hectos. La cidrerie voit s'ajouter des presses continues, des diffuseurs, des presses hydrauliques, etc. ; au générateur de 40 HP s'ajoute un moteur de 70 HP, le tout coquettement installé, en plein centre de Vimoutiers.

     La marque « Fine de la Vallée d'Auge », créée spécialement pour l'exportation est appréciée à l'étranger. Du reste, les très nombreuses récompenses obtenues dans les concours attestent la qualité des produits de l'établissement.

     M. Edouard Brière a pour collaborateurs ses deux fils, MM. Raoul et Auguste Brière, qui continueront la bonne renommée de cette maison.

     M. Edouard Brière a été mis hors concours pour ses eaux-de-vie à la Foire-Exposition de 1927 et nommé membre du Jury.

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Argentan

     HISTORIQUE. - La ville d'Argentan remonte à la plus haute antiquité. Elle tire son origine d'un temple druidique qui portait le nom de « Ara gentis, Temple de la nation », d'où l'on fit d'abord « Argennes ». C'est sous ce nom que la désignent les tables de Peutinger, en la signalant comme station militaire, sur la route de Tours à Alleaume (village près de Valognes). On voit, par ce détail, que sous les Romains, Argennes ou Argentan avait une certaine importance stratégique.

     Plus tard, quand les Normands eurent conquis tout le pays, leurs chefs s'allièrent aux princes d'Exmes, « Oxuma », qui étaient maîtres de tout le territoire compris entre Caen, Alençon, Mortagne et Verneuil, et tout aussitôt ils voulurent mettre la ville d'Argentan à l'abri d'un coup de force. C'est pourquoi on attribue à Rollon les premiers remparts dont elle fut entourée. Ceux-ci furent détruits par Philippe Ier, roi de France, puis réédifiés par Henri Ier, roi d'Angleterre.

     Après la mort de ce prince (1135), Argentan servit de refuge à sa fille Mathilde, épouse, en premières noces, de Henri V, empereur d'Allemagne et grand'mère de Othon IV de Brunswick, lequel naquit à Argentan en 1175, devint empereur d'Allemagne en 1198 et constitue la tige de la famille de Brunswick qui règne encore aujourd'hui sur le duché de ce nom, le Hanovre et l'Angleterre. De son second mariage avec Geoffroy Plantagenet, Mathilde eut un autre fils qui devint roi d'Angleterre, sous le nom de Henri II. Il était né, comme Othon IV, à Argentan. Tout le monde connaît les démêlés de ce prince avec Thomas Bécket, archevêque de Cantorbéry. Après le meurtre de celui-ci, c'est d'Argentan que Henri II envoya des ambassadeurs à Rome, pour implorer son pardon ; c'est à Argentan que les légats du pape et des évêques anglais se réunirent pour déterminer les conditions du pardon sollicité. Entre autres clauses, Henri II fut condamné à bâtir l'église de l'Hôtel-Dieu d'Argentan, qui, pour ce motif, prit le nom d'Hôpital Saint-Thomas.

     Du XIIe au XVIIe siècle, l'histoire d'Argentan n'est qu'une suite perpétuelle de luttes civiles ou étrangères, pendant lesquelles cette ville changea fréquemment de maîtres et fut livrée à la dévastation. Sous Louis XIII, ses habitants, fatigués de tant de troubles, de sièges, d'incendies, demandèrent la démolition des fortifications. Il n'en reste plus que la « Tour Marguerite et les énormes assises du Donjon ». C'est au sommet de ces assises qu'est installé le poste météorologique dont la presse publie chaque jour le bulletin. Non loin de là passe le méridien de Greenwich, récemment adopté par la France, à la place de celui de Paris. Puisque Argentan est de toutes les villes françaises la seule que longe ce méridien, pourquoi donc ne s'appelle-t-il pas, en France, méridien d'Argentan ? Ce nom sonnerait tout aussi bien aux oreilles que celui de Greenwich et risquerait moins d'être estropié par ceux qui ne sont pas familiarisés avec la prononciation anglaise.

     Sans compter les rois d'Angleterre qui demeurèrent à Argentan aussi longtemps que dura l'occupation anglaise de la Normandie, on compte vingt-deux monarques français qui, de 912 à 1858, stationnèrent plus ou moins dans cette cité.

     François Ier goûtait fort les belles chasses, dans la forêt de Gouffern. Après le premier séjour de ce prince dans cette bonne ville, le poète des Miroirs, qui faisait partie de la maison royale, composa les vers suivants :

       Vous qui voulez d'Argentan faire conte
       A sa grandeur arrêter ne vous faut :
       Petite elle est ; mais en beauté surmonte
       Maintes cités, car rien ne luy défaut.
       Elle est assise en lieu plaisant et haut ;
       De tous côtés a prairie et campaigne ;
       Un fleuve aussi où maint poisson se baigne,
       Des bois épais suffisants pour nourrir
       Biches et cerfs qui sont prêts à courir.
       Puis y trouvez, tant elle est bien garnie,
       Pour au besoin nature secourir,
       Bon air, bon vin et bonne compaignie.

     La bienheureuse Marguerite de Lorraine, aïeule de Henri IV, avait en douaire le château d'Argentan et y séjourna souvent. Elle fit construire, en 1519, rue de la Noë et rue des Moulins, le monastère de Sainte-Claire, où elle mourut sous l'habit de Clarisse, le 2 novembre 1521. Son coeur est conservé dans une chapelle de l'église Saint-Germain, où il est l'objet d'une grande vénération.

     Charles X, partant pour l'exil, et Napoléon III, se rendant à l'inauguration du port de Cherbourg, s'arrêtèrent à Argentan. On montre à l'Institution Jeanne-d'Arc, rue de la Vicomté, les appartements où fut reçu l'empereur, et, place Saint-Martin, se voit l'Hôtel Raveton où descendit Charles X.

     MONUMENTS RELIGIEUX. - Argentan possède de belles églises. Vue du chemin de fer ou de quelque côté qu'on

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l'aperçoive, l'église Saint-Germain, qui domine toute la ville, donne une impression de puissance, de majesté qu'on rencontre rarement. C'est du reste, après la cathédrale de Séez, le monument religieux le plus important du diocèse. La belle architecture de sa nef et plus encore de ses deux transepts ; l'élégante lanterne qui se dresse devant le choeur ; le double déambulatoire qui contourne son sanctuaire ; son majestueux buffet d'orgue au-dessous duquel on remarque un curieux tableau de Navaretto, tout contribue à donner à cet édifice un aspect grandiose et artistique, digne de fixer l'attention du touriste et de l'archéologue.

     A l'encontre des puissantes tours de Saint-Germain, la flèche de l'église Saint-Martin se distingue par sa sveltesse originale. C'est aussi une très belle église, remarquable par l'harmonie de ses proportions, la finesse de ses sculptures, la magnificence des vitraux qui dominent le sanctuaire ou qui se dissimulent derrière l'autel principal. Elle a reçu récemment une restauration de bon goût qui la rajeunit en lui rendant, sur bien des points, son aspect primitif.

     La chapelle des Rédemploristes, aujourd'hui fermée, était autrefois visitée avec intérêt et vantée pour l'élégance de son architecture.

     L'église abbatiale des Bénédictines mérite aussi d'être mentionnée. C'est un genre nouveau. Ses décorations en sgraffitte sont spécialement fort goûtées et attirent de très nombreux visiteurs.

     Comment ne pas mentionner encore l'église de Notre-Dame de la Place ? C'est le plus ancien monument religieux d'Argentan. Bâtie sur l'emplacement du temple druidique dont nous parlons plus haut, elle servit d'église abbatiale aux Bénédictines de 1623 jusqu'à la Révolution. Elle devint, à cette date, bâtiment communal, et est aujourd'hui occupée par l'Hôtel du « Petit Point de France ». Malgré les mutilations qu'elle a subies, elle présente encore de très curieux détails d'architecture du Xe siècle dans ses soubassements, et de magnifiques fenêtres qui se voient dans l'allée qui conduit à l'Entrepôt des Tabacs.

     MONUMENTS CIVILS. - On doit citer la Sous-Préfecture auprès de laquelle se voient encore quelques vestiges des vieux remparts, le long desquels courait un chemin de ronde.

     Le Tribunal installé dans l'ancien Palais ducal (monument historique du XVe siècle). Son ancienne chapelle, dédiée à saint Nicolas, sera une merveille après sa restauration qu'on annonce comme prochaine.

     L'Hôtel de Ville fut bâti vers 1830, sur l'emplacement et avec les matériaux du couvent des Dominicains. Derrière lui s'étend le Champ de Foire, le plus beau de la région. Il a la forme d'une gracieuse cuvette dessinée à la « Le Nôtre » et est entouré d'arbres majestueux, sous lesquels les citadins se plaisent à prendre le frais ou à entendre les harmonies de la Musique Municipale.

     Le Collège Mézeray est spacieusement et salubrement établi dans l'ex-couvent des Capucins. Le Père Vertol, qui devait plus tard signer l'abbé Verlot, écrivit là, en 1689, l'Histoire de la Conjuration du Portugal, et, en 1696, l'Histoire de la Révolution de Suède.

     L'Institution Jeanne-d'Arc, le plus important établissement de Normandie et de Bretagne pour jeunes filles, s'étend entre les rues de la Vicomté et de la Poterie, et possède, rue du Collège, une vaste annexe où élèves et maîtresses peuvent jouir d'un calme reposant.

     Dans le square attenant à l'église Saint-Martin, se trouve, après plusieurs pérégrinations, le Monument élevé aux Trois Frères Eudes : l'aîné, saint Jean Eudes fondateur des Eudistes ;

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le second, François Eudes de Mézéray, historiographe de Louis XIV ; le troisième, Charles Eudes, sieur d'Houai, échevin d'Argentan. Ce dernier est célèbre par sa résistance au tout-puissant seigneur Rouxel de Médavy, maréchal de France, gouverneur d'Argentan, et la fière réponse qu'il lui adressa : « Qui donc êtes-vous, s'était écrié, au sein de l'Assemblée municipale, le gouverneur courroucé, pour méconnaître ainsi mes volontés ? - Nous sommes trois frères adorateurs de la vérité, répliqua l'échevin, l'aîné la prêche, le second l'écrit, et moi je la défendrai jusqu'à mon dernier soupir. » Et l'échevin eut gain de cause.

     Place du Collège, on remarque le buste de Gustave Levavasseur, le poète normand si Français par l'esprit, et si Argentanais par le coeur.

     Rue du Beigle, se peut voir la maison qu'occupait Corday d'Armont quand sa fille Charlotte, révoltée par les crimes des meneurs révolutionnaires, conçut le projet de frapper à mort le terroriste Marat, et, pour ce motif, se rendit de Caen à Paris.

     Enfin, près de l'Hôtel des Postes, à l'angle du Jardin public et de la place du Marché, se dresse le Monument aux Morts de la Guerre. Sans échapper à la critique, on peut dire de ce monument qu'il est encore un de ceux dont on peut le plus louer l'inspiration et l'exécution.

     COMMERCE. - Argentan, par sa situation privilégiée sur les bords de l'Orne, et à l'intersection des deux lignes de Paris à Granville et de Caen au Mans, au bord de la forêt de Gouffern, devrait être une ville essentiellement industrielle. Elle se livre surtout au commerce. Sa gare est la plus importante du département. Pour tout ce qui touche à l'habillement, à l'ameublement, à l'alimentation, Argentan est un centre abondamment pourvu, où l'on vient de très loin s'approvisionner. Il en est de même pour tout ce qui a trait à la construction, et, dans tous les corps de métiers, il se trouve des compétences remarquables, voire des artistes, surtout dans la peinture. Il s'y prépare aussi un produit de suralimentation tout à fait efficace dans les cas de faiblesse générale, d'anémie, même de tuberculose. C'est une farine uniquement composée d'embryons de froment pulvérisés, due à l'ingénieuse invention du docteur Henri Barré.

     L'élevage du cheval de sang et de demi-sang, sans être aussi considérable qu'aux environs de Saint-Lô, a peut-être une réputation plus grande, en raison de la supériorité de ses trotteurs sur le turf. On vient, pour ce motif, de partout faire des achats importants dans les grandes écuries de la région.

     Mais ce qui fixe encore plus l'attention sur la petite ville d'Argentan, c'est la fabrication de sa célèbre dentelle. Dès le XIVe siècle, on venait, de toute la France et de l'étranger, acheter des dentelles à Argentan, spécialement à la Foire de la Pentecôte, dite Foire au Chambellan ou Foire aux Dentelles. Sa réputation était, dès lors, si bien établie qu'une gracieuse légende courait déjà, attribuant à la Vierge elle-même la technique du point merveilleux qui faisait la richesse de la contrée. Au XVIIe siècle, sous l'impulsion de Colbert, la dentelle d'Argentan reçut, avec celle d'Alençon, un nouveau perfectionnement et prit une nouvelle extension. La Révolution faillit l'anéantir ! De fait, depuis cette époque jusqu'en 1874, personne n'y travaillait plus. Le secret même de sa fabrication paraîssait à jamais perdu. A cette date, le sous-préfet et le maire d'Argentan résolurent de tout mettre en oeuvre pour ressusciter l'antique industrie. Ils appelèrent à Argentan M. Ernest Lefébure, que René Bazin devait plus tard, en « Doulce France », dénommer « notre grand dentellier français ». Par lui, la technique de notre dentelle fut retrouvée

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et, sous l'impulsion du sous-préfet et du maire, fut fondée l'Ecole dentellière, reliée à l'Orphelinat des Bénédictines. Depuis lors, le point d'Argentan a reconquis tout le terrain qu'il avait perdu. Sa réputation va de jour en jour grandissant. Dès 1878, il faisait son apparition à l'Exposition universelle et obtenait une médaille de bronze ; en 1889, médaille d'argent ; en 1900, médaille d'or avec félicitations du jury. Enfin l'Exposition des Arts Décoratifs Modernes de 1925 a récompensé, de façon exceptionnelle, l'originalité et la perfection des travaux de l'Ecole dentellière, en lui attribuant, par un privilège unique, DEUX diplômes d'honneur - la plus haute récompense après le grand prix - l'un dans le groupe de l'enseignement technique, l'autre dans le groupe des dentelles, où la Maison Lefébure, de Paris, présentait un service de table merveilleux, confectionné par elle. Au « Point d'Argentan » proprement dit, l'Ecole dentellière a ajouté la fabrication des points de Venise, Colbert, de France simple ou diamanté et du point d'Alençon. Elle y a ajouté le point d'Irlande, d'une facture très spéciale, la dentelle Renaissance, du filet brodé et des Macramés légers. Cette variété de connaissance lui a permis de produire de réels chefs-d'oeuvre, très différents les uns des autres. Elle a collaboré avec la Maison Lefébure à la confection des voiles de mariage de la plupart des princesses de la Maison de France ou des cours étrangères, ainsi que du Rochet, en point de France, d'Argentan et d'Alençon, offert par le diocèse de Bayeux au pape Léon XIII à l'occasion de son jubilé sacerdotal. On pourrait dire que cette pièce n'a pas d'égale au monde.

     Ces divers travaux sont exposés journellement dans une salle adjacente à l'Ecole dentellière et attirent, dans la belle saison, des visiteurs de tous les pays. Aussi les Argentanais sont fiers de leur dentelle. Elle est de toutes les fêtes et toujours acclamée avec enthousiasme. Tels ces vers de Léon Boschet, avocat à la Cour d'Appel de Paris, applaudis au Théâtre Municipal :

          Salut, pays de la dentelle
          Au point frêle et délicieux
          Ce point dont la Vierge immortelle
          Enseigna l'art mystérieux.

       Aux portes de la Normandie,
       Ton Eglise aux clochers géants
       Atteste quelle est l'harmonie
       Qui règne parmi tes enfants ;
       Tandis qu'on voit les fins réseaux
       Fleurir aux mains des dentellières,
       Les fiers Normands, de leurs marteaux,
       En dentelle taillent les pierres, etc.

     Ou bien encore :

                   Jolies Ornaises
                   Argentanaises
          Tissez, tissez comme autrefois
                   Car vos dentelles
                   Sont les plus belles
          Tissez-les de vos légers doigts.

     L'ABBÉ J. LEBOULANGER.

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Flers de l'Orne

     Des auteurs autorisés font remonter l'étymologie du mot Flers au danois fiord (habitation, agglomération). Dans ces conditions, notre ville daterait de l'invasion des Normands au Xe siècle. Avant cette époque, dépendant de la Neustrie, la région qui nous intéresse comprenait de grandes et épaisses forêts ayant de rares éclaircies quoique habitée, en raison de sa richesse exceptionnelle en minerai de fer et dont l'exploitation était poussée aussi activement que le permettaient les moyens rudimentaires du moment.

     Quoi qu'il en soit, les premiers seigneurs du territoire dont il est question portèrent le nom de Flers et, vraisemblablement, l'imposèrent à notre cité.

     A cette époque, le château, devenu le splendide hôtel de ville portant au fronton les armes de la ville : « De gueules, à deux navettes d'or posées en sautoir, accompagnées de trois bobines d'argent 2 et 1 au chef de France, et comme accessoire une couronne murale à trois tours d'or », était de modeste importance et consistait, écrit M. Surville [2], en un corps de logis bâti, mi-partie en pierres et mi-partie en bois, à côté d'un étang sur une motte entourée de fosses pleines d'eau, à l'emplacement exact du château actuel.

     Si les familles qui habitaient cette demeure féodale ont une histoire qui leur est propre, elle ne paraît guère se rattacher à la constitution et au développement du centre industriel qui est devenu la ville de Flers.

     C'était encore une petite bourgade au commencement du siècle dernier, et on peut se demander, non sans raison, quelles sont les causes de ce groupement d'industriels dans une région où rien ne pouvait faire prévoir cette agglomération.

     Dans l'histoire de Flers de M. Auguste Lelièvre [3], l'auteur, se reportant aux époques lointaines où les conditions de l'existence étaient si différentes de celles d'aujourd'hui, a constaté que la plus grande partie de la population bas-normande était disséminée dans des campagnes aux voies de communication impraticables, et pour tous les besoins de la vie, nourriture, vêtements, les habitants usaient des ressources qu'ils tiraient du sol et que leur procuraient les animaux employés à la culture. La laine, le lin, le

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chanvre servaient aussi à composer des étoffes tissées par les toiliers travaillant à façon dans les villages ; la laine était donnée au préalable au teinturier résidant au bourg voisin, et ensuite à l'une de ces petites filatures que l'on rencontrait dans les vallées possédant une force motrice.

     Ces petites industries ménagères survécurent longtemps encore, bien que des professionnels s'en soient peu à peu emparés, mais avec le temps et la plus grande facilité des communications, les petits centres de production se sont déplacés et ont disparu, surtout dans les contrées où l'agriculture a pu se développer, et, ajoute M. Lelièvre, si, dans le pays de Flers, l'esprit des populations s'est plus spécialement porté vers le tissage, c'est que la pauvreté du sol ne fournissait pas un aliment suffisant à leur activité ; mais, depuis, des défrichements se sont faits et ont permis à la terre de devenir fertile.

     Ce petit exposé nous amènerait tout naturellement à celui de la vie active, grâce à laquelle s'est développée notre laborieuse cité ; mais il ressort du domaine industriel et économique qui est le lot de l'industrie et de la Chambre de Commerce. Nous resterons donc dans le cadre qui nous est tracé en continuant de brosser le tableau aussi fidèlement que possible, de Flers et de ses environs.

     Flers est situé dans un coin très pittoresque et fertile du Bocage, tout près de la Suisse Normande et non loin de Bagnoles ; à 75 kilomètres d'Alençon, chef-lieu du département, et à 20 kilomètres de Domfront, tout récemment encore sous-préfecture. La ville est bâtie à l'intersection des deux routes nationales 24 bis (Paris-Granville) et 162 (Angers-Caen) et les deux chemins de grande communication 25 (Pont-d'Ouilly à Ger) et 18 (La Ferté-Macé à Vassy), et, de plus, les deux lignes de l'Ouest-Etat Paris-Granville et Caen-Laval s'y bifurquent. Cette situation géographique est, à n'en pas douter, une des causes du développement de la cité industrielle et de sa prospérité.

     Le climat de Flers est tempéré, il est souvent pluvieux, le sol est devenu de bonne qualité agricole ; le sous-sol est formé d'argile et de schiste, les vergers assez nombreux sont en grande partie plantés de pommiers fournissant le cidre, qui est la boisson du pays ; le territoire qui est morcelé et ne comprend que de la moyenne et de la petite culture, est composé de labours produisant quelques céréales, de prés et de bois de bon rapport.

     Il ne faudrait pas, en ce qui concerne la façon de vivre, nourriture, vêtement, logement et hygiène, accréditer la légende peu flatteuse datant de 1789, représentant les naturels du pays accoutumés aux privations, vivant dans la saleté et donnant l'impression de lépreux ; par ce qui va suivre, on verra que cette ancienne opinion sur nos ancêtres ne vaut guère maintenant, car les administrations qui se sont succédé ont suivi le progrès, et leurs efforts ont toujours été orientés vers une meilleure organisation d'hygiène

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et de confort, qui est en état de supporter la comparaison ; car, au dire des visiteurs déjà très nombreux, Flers est une ville gracieuse, bien percée, donnant une impression d'activité permanente ; elle jouit, de plus, de la réputation flatteuse d'être hospitalière, ce qui n'est pas sans satisfaire l'amour-propre du signataire de ces lignes.

     En descendant du train, le visiteur ne se doute pas que la gare du chemin de fer, encore bien modeste, fut inaugurée le 2 juillet 1866 et que, depuis cette époque, si cette gare n'a pas suivi l'évolution générale, bien des modifications ont changé l'aspect de la ville.

     Maintenant, Flers possède le remarquable hôtel de ville dont il a déjà été parlé au début de cette notice : château d'un aspect imposant, entouré de larges douves remplies d'eau courante, d'un vaste étang sillonné de barques en été et de patineurs en hiver, le tout dans l'un des plus beaux parcs de France, aux splendides allées rectilignes que le chaud soleil d'été parvient à peine à pénétrer.

     Au premier étage de l'édifice est installé un musée dont la création remonte à 1868 ; des dons de l'Etat et de généreux particuliers vinrent successivement enrichir les diverses collections. On y remarque, parmi les tableaux : la Vierge à la Croix de Guide, la Vénus de Daniel de Volterra, le Grand Paysage de Ruysdaël, la Judith de Guide, le Baptême du Christ de Tintoret, la Vierge de Luini, etc. On trouve également des oeuvres de maîtres tels que Detaille, Corot, Watteau, Van der Meulen, Henri Martin, Léandre [4], La Touche, Le Harivel Durocher, ainsi qu'une remarquable collection de géologie classée et étiquetée par M. Renault, ancien professeur au collège de Flers, et le volumineux chartrier du château mis en ordre par M. Surville, ancien bibliothécaire.

     Dans les dépendances de cette ancienne demeure seigneuriale, est installée la Bibliothèque municipale formée par trois salles spacieuses et bien éclairées, communiquant entre elles par de vastes baies et comprenant, grâce à des dons importants et à de nombreux achats, plus de 70.000 volumes.

     Faisant pendant à cette bibliothèque, les bureaux et services de la mairie, qui sont un modèle d'installation et de commodités, tant pour le personnel que pour le public.

     Du parc, qui est la promenade de toute la population, on jouit du coup d'oeil de la ville se présentant en amphithéâtre. Tout en haut, le clocher de l'église Saint-Jean-Baptiste émerge gracieux ; plus bas, comme à mi-côte, l'imposante nouvelle église Saint-Germain, un des plus beaux types du gothique flamboyant et qui fut édifiée par souscription publique et inaugurée en juin 1922.

     Tout près de l'église Saint-Jean-Baptiste, un gracieux jardin public attire le promeneur par ses ombrages et la variété de sa floraison.

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Non loin, la Chambre de Commerce, élégamment encadrée de verdure et de fleurs. Non loin encore de l'église, vers le nord-ouest, deux écoles communales : l'une, de filles, l'autre, de garçons ; le collège communal, plus au midi. Cet établissement d'enseignement secondaire comprend une école primaire supérieure de garçons, à laquelle sont attachés une école professionnelle et des cours commerciaux. Toujours dans le même rayon, deux écoles libres : l'une, pour les garçons, l'autre pour les filles, assurent l'enseignement primaire et secondaire.

     En descendant vers la gare et l'hôtel de ville, on rencontre, d'un côté, la Caisse d'Epargne, qui abrite le Tribunal de Commerce, la Halle au Blé ; de l'autre côté, on rencontre le Théâtre municipal, en voie de réorganisation moderne, donnant sur un square où le monument aux morts de la grande guerre rappelle au passant les cinq cents et quelques victimes qui ont donné bravement leur vie pour le salut de la patrie.

     Si le regard se porte à droite, il rencontre le marché couvert, sorte de halle où s'opèrent les transactions des denrées alimentaires. A gauche, l'établissement Sainte-Marie, pensionnat libre de garçons, et, en se retournant et plus à gauche, on remarque de belles écoles communales de garçons et de filles, y compris les classes enfantines ; et puis, comme une dépendance du parc, les bains-douches, de création récente, et si appréciés de la population.

     Il reste à parler des oeuvres sociales, hospitalières et d'assistance. L'hôpital en première ligne datant de 1883 et dirigé par les religieuses de Saint-Vincent de Paul ; cet établissement, qui a débuté avec 24 lits, en possède maintenant 150, y compris une clinique chirurgicale et une maternité dotées toutes deux des derniers perfectionnements.

     De confortables maisons ouvrières, dues à l'initiative de la Société Générale des Filatures et Tissages de Flers, et à une Société Immobilière de formation récente, assurent le logement à près de 150 familles.

     Les orphelins, les vieillards et les tout petits ont également chacun leur établissement propre, ouvroirs et orphelinats, asiles et crèche, dispensaire, etc., toutes portes ouvertes aux infortunes et aux misères humaines.

     A l'encontre de villes dotées d'établissements récréatifs et de plaisir, et qui attirent plus particulièrement le promeneur, Flers a l'abord sérieux, ce qui n'exclut pas le sourire et la bonne humeur. C'est la cité des laborieux dont la main est tendue loyalement à ceux qui viennent y chercher des éléments d'affaires, à ceux aussi, amis du tourisme, qui s'intéressent aux beautés naturelles de la Basse-Normandie.

     LÉOPOLD SABINE, , , , Maire de Flers.

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Foire-Exposition de Flers

Syndicat d'Initiative

     L'idée de créer une foire-exposition dans une agglomération de 14.000 habitants pouvait de prime abord sembler un peu audacieuse et paraître à d'aucuns vouée à un insuccès certain. C'est qu'ils ignoraient totalement l'esprit industriel et commercial si développé dans notre petite ville-bourgade inconnue, il y a quelque cent ans, mais qui, grâce à l'activité et à l'esprit de suite de ses habitants, a su créer en tissu des articles nouveaux et donner à ses débouchés une importance telle qu'elle est aujourd'hui universellement connue en France et à l'étranger. Sa situation géographique lui permettait d'ailleurs d'oser cet essai avec chance de réussite. Desservie par les grandes lignes de Paris-Granville et Caen-Laval, notre cité est d'accès facile pour tous les centres de Normandie et de Bretagne. On pouvait donc, dans ces conditions, escompter la venue de nombreux acheteurs et aussi la réalisation de nombreuses transactions. L'idée était donc bonne, mais pour la faire entrer dans le domaine des réalités, il fallait des hommes actifs et audacieux. On les trouva dans le Comité de l'Union Commerciale et Industrielle de Flers. Cette Union, qui débuta, il y a quelques années, avec un noyau restreint d'adhérents, n'a cessé de se développer et compte aujourd'hui près de 400 membres,

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soit la presque totalité des firmes de notre cité. En 1925, elle avait la chance d'avoir à sa tête un président aux vues larges et hardies, M. Denis, secondé d'un vice-président réalisateur, M. Guittier, chef d'une entreprise de constructions comptant parmi les plus considérables de la région normande. Sans ressources importantes, mais riche de l'expérience de ses deux présidents, l'Union se mit à l'oeuvre et réussit à faire naître pour la Pentecôte de 1925 une foire-exposition que peuvent lui envier, pour le succès obtenu, des villes quatre à cinq fois plus importantes. Toutefois il faut reconnaître que le travail d'organisation lui fut singulièrement facilité par les conseils de M. Bertho, le si sympathique commissaire général de la foire-exposition de Rennes, dont il a fait une manifestation commerciale absolument grandiose.

     La ville de Flers, désirant encourager l'initiative si heureuse de l'Union Commerciale et Industrielle, fournit gratuitement de vastes terrains se prêtant admirablement à cette installation. Le champ de foire bordé de larges allées, ombragées de tilleuls, avec, dans une partie, un jardin charmant, fut orné de gracieux stands d'un harmonieux effet. Un terrain immédiatement voisin, d'une superficie égale, fut réservé aux machines. La première année, plus de deux cents maisons se firent représenter à notre foire. On y voyait l'exposition du textile avec les types si variés de sa fabrication. L'exposition des machines agricoles était considérable. Quantité de grandes firmes françaises et étrangères étaient là. A côté du matériel agricole se dressaient les stands de constructeurs de machines pour le travail du fer et du bois, ce qui, dans les trois branches, constituait un ensemble complet et moderne. Les sections Alimentation, Engrais chimiques, Automobiles, Carrosseries, Ameublements, abondamment pourvues, tenaient - elles aussi - une place très importante. Cette première année, près de 40.000 visiteurs répondirent aux efforts des organisateurs. Le chiffre des transactions fut considérable et tous les exposants, sans exception, quittèrent notre ville enchantés et le carnet rempli de nombreux ordres. L'année 1926 vit se renouveler cette manifestation avec plus d'ampleur encore. Le nombre des exposants s'était accru de façon sensible et les affaires y furent tout aussi brillantes. L'on peut donc envisager l'avenir sans crainte et être sûr que cette exposition, au début si brillant, ne peut apparaître que plus riche de promesses pour plus tard.

     Nombre de cultivateurs et d'acheteurs, devant le succès obtenu, attendent dès maintenant notre foire annuelle pour juger les créations nouvelles dans tous les genres et réaliser leurs achats en connaissance de cause.

     Flers est devenu de ce fait, pour les départements voisins, un centre d'affaires important et tout en développant sa propre prospérité a rendu à tous, acheteurs et vendeurs, les plus grands services.

     D'autre part, toujours soucieuse des intérêts de ses adhérents, l'Union Industrielle et Commerciale a mis à l'étude la création d'un Syndicat d'Initiative appelé à rendre les plus grands services. On peut dire que c'est maintenant chose faite. Installé dans les bureaux de l'Union Industrielle, place de la Gare, il aura un service de publicité très développé pour faire connaître aux touristes les beautés de notre Basse-Normandie.

     Situé entre Bagnoles-de-l'Orne, de réputation mondiale, et les vallées de la Rouvre, de la Vère et de l'Orne, Flers deviendra un centre d'où pourront rayonner les touristes avides de connaître les sites de la Suisse normande, si pittoresque avec ses rochers couronnés de vertes frondaisons, ses rivières aux cascades argentées se glissant entre des vallées resserrées, où l'oeil étonné découvre des paysages ravissants et parfois sauvages.

     Nul doute que cette nouvelle oeuvre de notre Union Commerciale n'apporte encore un peu plus de vie dans notre petit coin et par là même plus de prospérité.

     H. LELIÈVRE,

     Président de l'Union Commerciale et Industrielle.

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Chambre de Commerce de Flers

SIÈGE : 23, rue du Champ-de-Foire, à FLERS

     La Chambre de Commerce de Flers peut passer pour une jeune assemblée, puisqu'elle compte à peine quarante années d'existence. C'est, en effet, le 5 janvier 1888 que ses premiers élus furent installés. La nouvelle institution n'était, en somme, que la reconnaissance et la consécration par les pouvoirs publics de la rapide croissance d'un chef-lieu de canton devenu, en l'espace d'un demi-siècle, la première cité industrielle du département.

     Avec un champ d'action plus étendu et des moyens moins limités, la Chambre de Commerce prenait la succession d'une Chambre Consultative des Arts et Manufactures qui avait assez bien rempli les quarante années qu'elle-même avait vécues, pour qu'on salue au passage sa mémoire, étroitement associée au développement de la ville naissante.

     C'est dire que la Chambre de Commerce de Flers se trouvait l'héritière des fortes et saines traditions qui obligent. Elle s'est appliquée à les maintenir, puissamment aidée en cela par ses présidents qui, à un intervalle de quatre ans près, d'ailleurs honorablement remplis par M. Augustin Caillebotte, se sont partagé la direction de ses travaux : M. Auguste Lelièvre qui, après avoir assisté et contribué à sa fondation, la présida jusqu'à sa mort en 1913, et M. Jean Cabrol qui le remplace depuis cette époque.

     L'un et l'autre ont montré la même fidélité à cette école économique, dont M. Méline fut, au Parlement, le représentant achevé et qui, affranchie des particularismes étroits, poursuit la protection et l'intensification, comme en dit aujourd'hui, dans un harmonieux accord de toutes les branches de l'industrie nationale.

     La diversité des intérêts économiques de la circonscription de la Chambre de Commerce de Flers commande d'ailleurs une telle méthode. L'exploitation du sol et du sous-sol, la culture, l'extraction du minerai de fer, la ferronnerie d'art et la quincaillerie de Tinchebray, constituent, avec l'industrie cotonnière, ses principales richesses. Il convient aussi de citer particulièrement l'Ecole dentellière d'Argentan, qui maintient l'universelle réputation de la précieuse dentelle à la main dite « point d'Argentan ».

     A ses débuts, la Chambre de Commerce de Flers prit part à la préparation des tarifs douaniers. Elle a, depuis, toujours fourni un apport étudié à la documentation du législateur sur toutes les questions douanières, financières, de protection et de réglementation du travail. Elle s'est particulièrement appliquée au développement et à l'amélioration des services publics : P.T.T. et transports dont le bon fonctionnement et la célérité conditionnent en quelque sorte l'activité commerciale et industrielle de ses commettants.

     Elle a été assez heureuse pour se faire maintes fois écouter, mais il n'a pas dépendu d'elle seulement que

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notre réseau téléphonique répondît à tous les besoins. Elle a puissamment contribué à l'installation du double circuit Flers-Argentan-Paris, d'un fil direct Flers-Paris, des lignes Flers-Laval, Flers-Caen, Flers-Rouen ; elle presse actuellement l'installation d'un deuxième fil direct Flers-Paris et poursuit l'étude d'un fil Flers-Le Havre.

     Son influence s'est aussi fait sentir heureusement dans l'établissement des horaires de chemins de fer, la création des express et l'aménagement des gares.

     Elle a, dans la limite de ses moyens, encouragé la protection de la première enfance et l'enseignement technique. Elle subventionne des cours professionnels spéciaux à l'Ecole primaire supérieure.

     Pendant la guerre, la Chambre a répondu en toutes circonstances et de toutes manières aux appels du gouvernement : pour la collecte de l'or, les souscriptions aux emprunts, l'émission des bons de monnaie, l'organisation des services de ravitaillement à l'usage du commerce, de l'industrie et de la population. La création d'un groupement charbonnier, fonctionnant sous son contrôle, permit à nos industries de ne pas éprouver d'arrêt.

     Lors de l'acquisition, par la ville, du château de Flers, notre Compagnie quitta les appartements qu'elle occupait dans un immeuble particulier, 1, rue Jules-Gévelot, et accepta l'hospitalité bienveillante de la municipalité flérienne ; mais les locaux où se tenaient ses séances et s'entassaient ses archives étaient devenus insuffisants. La Chambre s'est mise dans ses meubles : elle a acquis de ses deniers l'ancien Cercle de Flers dont elle a fait son nouveau siège que M. Lucien Dior, ministre du Commerce et de l'Industrie, est venu inaugurer en 1923. Au témoignage de son ancien président, M. Auguste Lelièvre (Flers au XIXe siècle), cet établissement avait, dans le plein de sa vitalité, « exercé une salutaire influence sur les destinées du pays et contribué à des progrès de toute nature ».

     Le programme continue avec de nouveaux hôtes et sous la forme appropriée à l'évolution.

     Henri HAMMERLIN, I.

     Secrétaire-membre de la Chambre de Commerce.

     Conseiller général de l'Orne.

Composition actuelle de la Chambre de Commerce de Flers

BUREAU :

Président : M. CABROL Jean, ancien filateur, à Flers.

     Premier vice-président : M. APPERT Maurice, tisseur mécanique, à Flers.

     Deuxième vice-président : M. BODIER Georges, quincaillier, à Argentan.

     Secrétaire : M. HAMMERLIN Henri, I., conseiller général, négociant à Flers.

     Trésorier : M. PRIEUR Edmond, industriel, à Flers.

MEMBRES :

MM. BONAVENTURE Louis, épicier en gros, à Flers.

     BAIN Georges, O., cons. d'arrond., inspecteur de l'enseignement technique, ancien tisseur, à Flers.

     BELIN François, cons. d'arrond., négociant en matériaux de construction, à Domfront.

     SOSSON Pierre, représentant de commerce, à Flers.

     DUHAZÉ Joseph, tisseur mécanique, à Flers.

     DE PANTHOU Robert, agent d'assurances, à Flers.

     PATRY Paul, tisseur mécanique, à Flers.

     RUSSO Pierre, minotier, à Flers.

     BROCHART Albert, épicier en gros, à Argentan.

     GUILLOUET Henri, fab. de quincaillerie, Tinchebray.

MEMBRES CORRESPONDANTS :

MM. CHEVALIER Auguste, directeur du laboratoire d'agronomie coloniale à Paris.

     FORTIN Pierre, président de la Chambre Consultative des Arts et Manufactures de Tinchebray, fabricant de chocolat, à Tinchebray.

     LANIEL Henri, député du Calvados, à Paris.

     LEMARDELEY, ancien industriel, à Tinchebray.

SECRETAIRE ADMINISTRATIF :

     M. PROPICE Auguste, O., chevalier de l'Ordre Impérial Russe de Saint-Stanislas, 76, rue d'Athis, à Flers.

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Origine, Développement et Transformation
de l'Industrie Textile à Flers

     Vainement, on chercherait le nom de Flers sur les cartes publiées avant le XIXe siècle. Simple bourgade éparse autour de son domaine seigneurial - rien ne la désignait spécialement pour devenir un centre textile. Mais à vrai dire, l'art du tissage était dès ces temps lointains répandu un peu partout en Basse-Normandie. On cultivait le lin et le chanvre, on pratiquait l'élevage du mouton, et de Saint-Lô à Alençon, de Caen à Domfront, la plupart des villages comptaient quelques tisserands. La chaîne était faite de lin ou de chanvre, la trame était de laine. Les étoffes ainsi fabriquées et connues sous le nom de droguet et de tire-laine étaient de coloris variés et d'une extrême solidité. Elles servaient à plusieurs générations et n'ont pas encore totalement disparu ; les antiquaires s'en disputent aujourd'hui les derniers morceaux.

     Dès 1795 se fabriquait dans la région un coutil en chanvre destiné à la literie.

     Le coton importé d'Amérique fit son apparition vers 1810 dans les tissus de nos aïeux. Lors d'une exposition industrielle qui se tint à Paris en 1806, la fabrique de Flers, modestement représentée, était loin de prévaloir sur ses voisines. C'était l'époque où notre compatriote bas-normand Richard Lenoir perfectionnait le métier à tisser et créait dans la contrée d'importantes usines qui ne devaient pourtant avoir qu'une prospérité éphémère.

     Cependant, la bourgade commençait à prendre vie. Les années suivantes virent se développer le goût et l'importance de la corporation textile.

     Vers 1825, fut construite la halle aux coutils, où les fabricants de Flers et des environs apportaient leurs pièces qui, exposées et mesurées par l'« aulneur » juré, étaient vendues aux commissionnaires contre espèces sonnantes. Mais cette institution fut peu à peu remplacée par le service des courtiers qui tenant magasin au centre de la ville, recevaient et vendaient la marchandise apportée par les fabricants.

     Il était alors facile à l'ouvrier expérimenté, à l'employé diligent, de devenir lui-même patron. Quelques centaines de francs suffisaient pour acheter, faire teindre et préparer la quantité de coton nécessaire au tissage d'une chaîne. Les premières pièces fabriquées, vendues et payées comptant lui fournissaient des fonds suffisants pour continuer et développer sa petite industrie. A ce propos, il est juste de rendre un hommage de gratitude aux commissionnaires et aux marchands de filés de la place qui a maintes reprises permirent à tel et tel artisan sans capitaux, mais laborieux et honnête, de s'installer à son compte, en lui procurant l'argent et le crédit indispensables.

     Une session tenue par l'Association Normande en 1839 relate que 75.000 livres de coton étaient consommées à Flers et ses environs ; la production hebdomadaire atteignait 1.500 pièces, d'une valeur approximative de 100 francs, - ce qui constituait déjà un chiffre annuel de 7 à 8 millions de francs.

     Le tisserand travaillant alors à domicile, le métier était généralement installé dans un cellier plus ou moins humide où les conditions d'hygiène étaient souvent des plus fâcheuses. Dans un rapport daté de 1852, le docteur Barbey se plaignait amèrement de l'insalubrité et de la malpropreté de ces locaux, cause génératrice de déchéance physique et de maladies chez les ouvriers.

     En dépit de ce regrettable état de choses, la population ne cessait d'augmenter, le nombre des naissances dépassant de presque moitié celui des décès. De 4.895 en 1836, elle passait à 8.439 habitants en 1851. A cette époque, le nombre de broches des petites et multiples filatures disséminées dans les vallées et empruntant aux cours d'eau leur force motrice était de 82.000, produisant environ les deux tiers des filés que réclamaient les fabricants de la région. Le tonnage complémentaire venait du dehors.

     Des teinturiers et des blanchisseurs établis soit en ville, soit aux environs, se chargeaient de traiter à façon les cotons filés que leur confiaient les fabricants de coutils. Ils les prenaient et les rendaient à domicile. Des messagers pour les environs assuraient par voiture le transport des pièces et des cotons. Ce va-et-vient continuel donnait aux rues de notre ville une vivante animation, aujourd'hui disparue. Le samedi et le dimanche matin, la circulation était particulièrement active et pittoresque. Partout se hâtaient les ouvriers portant, qui sur le dos, qui sur une petite voiture, la coupe qu'ils venaient de tisser ou la chaîne préparée pour un nouveau montage.

     Cependant, le progrès scientifique marchait, et déjà dans certains centres, à l'Etranger et en France, se dessinait l'organisation moderne des tissages mécaniques.

     Certains fabricants de Flers attentifs et avisés comprirent qu'il fallait suivre la voie nouvelle ou déchoir. Avec un esprit d'initiative et une hardiesse vraiment remarquables chez des hommes peu initiés au machinisme, ils n'hésitèrent pas à risquer d'importants capitaux et à monter les tissages mécaniques qui devaient maintenir et étendre le renom de l'Industrie Flérienne.

     Les premiers furent construits de 1860 à 1870 et bientôt s'augmentèrent d'ateliers de teintureries et blanchisseries.

     Après l'année terrible, ses angoisses et ses deuils, les affaires, momentanément paralysées, reprirent un nouvel essor, la fabrication à la main allant de pair avec la fabrication mécanique. Toutefois, cette dernière ne tardait pas à prendre le dessus, et le nombre des métiers mécaniques, pour la plupart importés d'Angleterre, dépassait bientôt 2.000.

     De 1898 à 1907, s'érigeaient les premières filatures locales, inspirées de la technique la plus moderne et capables de produire les meilleures qualités de filés.

     Notre industrie rayonnait en outre sur toute la région en incorporant à ses firmes d'importants établissements situés dans la Mayenne, le Calvados et à La Ferté-Macé.

     Durant les douloureuses années de la grande guerre, elle mettait à la disposition des intendances militaires tous ses moyens de production et travaillait sans relâche à la fabrication des tissus nécessaires aux armées.

     Le cauchemar passé, l'outillage textile était tenu à la hauteur des derniers perfectionnements ; l'art de teindre et de blanchir le coton s'adaptait aux plus récents progrès scientifiques.

     Aujourd'hui, Flers, avec ses faubourgs, compte une population de 15.000 habitants. Son industrie fortement organisée a singulièrement étendu le champ de sa fabrication. En état de lutter avec les centres les plus réputés de la Métropole et de l'Etranger, elle a aussi sa place marquée dans le commerce de l'Exportation. Là comme ailleurs, elle maintient haut et ferme son pavillon, parmi les concurrents des diverses nations qui se disputent les marchés du monde.

     Joseph DUHAZÉ.

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Société Anonyme des  ÉTABLISSEMENTS PATRY Capital : 3.500.000 fr.

TISSAGE, BLANCHISSERIE, TEINTURERIE, APPRÊT

FLERS-DE-L'ORNE

     Fondée en 1856, la maison Paul Patry eut des débuts modestes dans la fabrication des coutils de Flers.

     Environ 30 ans plus tard, ou plus exactement en 1885, Mme Patry, qui avait continué la fabrication après la mort de son mari, faisait bâtir le tissage de la Vère pour fabriquer les croisés chemises que son fils, M. Paul Patry, a continué par la suite en développant l'importance de l'affaire par l'adjonction d'un atelier d'apprêt en tous genres des tissus de coton qui donnent le cachet nécessaire à la vente de ces articles.

     En 1922, une blanchisserie et teinturerie de coton fut adjointe sous le nom de teinturerie des Landelles, qui complète admirablement l'affaire. Enfin, le 1er juillet 1926, la maison fut transformée en Société anonyme, dont M. Paul Patry est le président du Conseil d'administration.

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Société Générale des Filatures et Tissages de Flers

     La Société Générale des Filatures et Tissages de Flers, née, en 1907, de la fusion des anciens établissements Duhazé & Fils et Frémont & Cie, possède à Flers deux importantes filatures de coton, La Planchette et La Blanchardière. Une troisième filature, actuellement en montage à Mesnil-Hubert-sur-Orne, portera, quand elle sera en plein fonctionnement, le nombre des broches de l'ensemble à 60.000. Et ces filatures n'arriveront encore qu'à fournir les deux tiers à peine du coton nécessaire

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aux sept tissages de la Société. Quatre de ceux-ci sont situés à Flers : les tissages de la Planchette, de la Blanchardière, de la Chaussée et de la Halle, un à la Ferté-Macé (Orne), un à Mesnil-Villement (Calvados) et un à Oisseau (Mayenne), en tout 2.500 métiers, dont la majeure partie en grande laize. Les multiples articles fabriqués dans ces établissements spécialisés constituent une collection considérable et variée : coutils classiques, fantaisie et damassés pour la literie, coutils unis et brochés pour la fabrication du corset, draps de coton pour pantalons et complets, toiles et doublures pour chaussures, matelas et vichys, kakis pour vêtements coloniaux, tennis et croisés pour chemises, etc. La clientèle, répandue sur tout le territoire métropolitain, s'étend jusqu'aux colonies françaises et à l'étranger. Des ateliers de teinturerie, de blanchisserie et d'apprêts permettent à cette maison de traiter, soit en écheveaux, soit en pièces, tous les articles de sa fabrication, et de leur donner un fini et une perfection qui leur valent généralement la préférence sur les concurrents.

     L'effectif des ouvriers et employés est de 3.000 personnes environ.

     Si la Société n'a rien négligé pour doter ses usines des perfectionnements les plus récents et des méthodes les plus modernes, elle ne s'est pas moins attachée à la création d'oeuvres sociales de toutes sortes : garderies d'enfants, pouponnières, réfectoires, retraites ouvrières, allocations aux femmes en couches, allocations familiales, secours médicaux, encouragements à l'apprentissage, enfin construction de maisons ouvrières.

     Ce dernier chapitre a pris une ampleur considérable.

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Deux cités aux maisons élégantes et confortables, plus spécialement destinées aux familles nombreuses, ont été construites à Flers. La première en date, celle de la Chaussée, se compose de vingt-deux logements. La seconde, celle de la Planchette, édifiée sur un vaste terrain, compte trente-cinq maisons jumelles et, une fois terminée, en aura le double. En outre, le village de Mesnil-Villement a vu, lui aussi, s'édifier par les soins de la Société nombre de maisons disséminées sur les coteaux qui bordent la rivière «  l'Orne  », dans un site réputé de la Suisse normande. Au total, une centaine de logements agrémentés de jardins, qui abritent une légion d'enfants.

     Les dirigeants de l'entreprise n'ont pas été les derniers à se réjouir quand, récemment, une de ces familles a vu ses mérites consacrés par la juste attribution d'un prix Cognacq. Loin de se complaire dans la satisfaction des résultats acquis, l'administration de la Société ne cesse de rechercher, dans l'ordre moral et dans l'ordre technique, le perfectionnement qui, demain, ajoutera son bienfait aux bienfaits d'hier. Ce labeur quotidien, cette lutte pour le mieux-être et le mieux-faire, c'est sans doute le moyen de maintenir ou de porter au premier rang une industrie en perpétuelle évolution. C'est aussi, croyons-nous, celui d'apporter une pierre constructive au monument toujours plus vaste de l'activité nationale, et travailler pour une part, si modeste soit-elle, à la grandeur de la Patrie.

     Eprise de cet idéal et animée de la foi dans le succès qui soutient les laborieux, la Société, contre vents et marées, poursuit sans répit l'accomplissement de sa tâche depuis si longtemps commencée.

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Etablissements LOUVEL Frères

Siège Social à FLERS-DE-L'ORNE, 5, rue Desrivières

     Dans son attachant et instructif précis historique sur Flers au XIXe siècle, M. Auguste Lelièvre constate que : «  Les commissionnaires eurent une grande part dans les progrès de l'industrie de cette ville. Ces maisons puissamment organisées se chargeaient d'écouler, par toute la France et à l'extérieur, toute la production locale, quelques-unes fabriquaient aussi.  »

     La Maison Louvel Frères est de celles-ci. Née à l'époque de la pleine croissance et expansion de l'industrie flérienne, elle apporta sa contribution à ce mouvement et, depuis, fidèle à l'esprit de ses origines, elle a toujours su s'adapter, en temps opportun, aux exigences économiques de l'heure.

     Vers 1867, les frères Dominique, Léon et Pierre Louvel fondèrent la Maison Louvel Frères et, par leur activité et leurs soins, surent très rapidement acquérir la confiance d'une clientèle régionale à laquelle ils fournissaient les coutils et les toiles de la région flérienne.

     Après la guerre de 1870, ils profitèrent largement de l'essor industriel qui se manifesta alors dans la région ; un grand nombre de façonniers travaillaient pour leur compte et, par l'extension de leur clientèle à toutes les régions françaises, les frères Louvel contribuèrent à répandre et à faire avantageusement connaître les articles de la production textile des artisans bas-normands.

     Puis les deux fils des précédents, Roger et Léon Louvel, entrèrent dans la maison aux côtés de leurs pères. Ils apportèrent avec le goût des affaires une ardeur nouvelle. Un tissage à la Jacquard fut installé et on y reproduit en tissus de coton aussi bien les dessins et dispositions de vieilles soieries de style que les coloris du goût moderne.

     Les draps de coton de la région flérienne, justement appréciés pour leurs qualités, étant de plus en plus répandus, Léon Louvel organisa, après quelques essais effectués en 1913, un atelier de confection d'une installation toute moderne, avec les derniers perfectionnements de l'industrie du vêtement. Il observa dans cette dernière industrie la règle qui permit à la Maison Louvel Frères un essor constant, et s'appliqua à obtenir un travail aussi parfait que possible, tant au point de vue de la coupe que de la couture, préférant avec raison une production moindre et soignée à un rendement abondant, mais médiocre.

     La Maison Louvel Frères a acquis pour la qualité de ses fournitures un renom qu'elle tient à conserver en ne négligeant, d'une part, aucun des procédés modernes de production et, d'autre part, en employant à Flers et dans les environs des artisans tisserands qui ont conservé, avec l'amour de leur métier, le goût du travail bien fait.

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TISSAGE MÉCANIQUE DU PARC, à FLERS (Orne)

Maurice DUGUEY

Successeur de DUGUEY, LIÉNARD et LEBAILLY

     Cette maison, fondée en 1882, fit d'abord la fabrication des tissus à la main. Peu après elle entreprit le tissage mécanique. En 1924, au décès de son dernier associé, M. Lebailly (M. Liénard étant mort jeune), M. A. Duguey, le véritable fondateur de la maison, se retira des affaires après une longue carrière de travail. Son fils, M. Maurice Duguey, reprit seul l'entreprise à laquelle il appartenait d'ailleurs depuis vingt années.

     Les traditions de la maison n'ont pas changé, tant vis-à-vis de la clientèle que vis-à-vis des ouvriers auxquels sont payés les soins médicaux en cas de maladie, le sursalaire familial, des primes à la natalité et des rentes progressives à partir de 30 ans de travail. Cette affaire étend son rayon d'action dans toutes les clientèles et s'est surtout spécialisée dans la fabrication des tissus pour corsets en gros, chaussures, confection et articles de voyage.

     Non seulement elle fait la teinture en pièces, reproduisant les coloris les plus variés, mais encore elle est outillée pour faire le glaçage, les différents apprêts, et, en un mot, le finissage complet des tissus qu'elle livre ainsi prêts à des emplois très divers.

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FONDERIES & ATELIERS DE CONSTRUCTION DE FLERS

Anciens Établissements CHEVALIER : F. FAUVEL, FLERS (Orne)

     Flers possède une importante usine métallurgique. L'origine de cette industrie remonte aux premières découvertes de minerai de fer, dans la région bas-normande, où un haut fourneau avait été construit à Bourberouge, pour la transformation du minerai de fer de la région de Mortain.

     Vers 1875, ce haut fourneau, transformé en fonderie, devint la propriété de M. J.-M. Chevallier. On y fondait plus couramment des pièces sur modèles, destinées à l'agriculture régionale.

     N'ayant pas à Bourberouge les éléments lui permettant d'agrandir sa fonderie, M. Chevallier vint la fixer à Flers en 1878, à l'emplacement qui fut le berceau de celui qu'elle occupe encore aujourd'hui.

     Sous l'impulsion de son fondateur, l'Etablissement ne tarda pas à prendre une extension de plus en plus grande. Quelques années plus tard, sortaient des ateliers agrandis les premiers appareils agricoles qui devaient, par la suite, établir la renommée de cette firme. Un système de pressoir, objet d'un brevet pris par M. Chevallier, lui donna, dans le monde de la machine agricole française, une des premières places dans la construction des appareils de ce genre, que la maison n'a cessé de conserver depuis.

     En 1912, M. Chevallier céda ses établissements à la Société Fauvel et Prieur, qui, elle-même, se termina en 1925 par la reprise totale de l'affaire par M. F. Fauvel, en son seul nom.

     L'importance de cette firme s'est considérablement accrue au cours de ces dernières années. Aux anciens locaux se sont ajoutés de vastes ateliers, parfaitement outillés pour la construction des spécialités qu'ils produisent.

     La fonderie sur modèles peut sortir des pièces jusqu'à 4.000 kilos. Un atelier de modelage y est annexé.

     Les ateliers d'usinage et de montage permettent tous travaux de construction et de mécanique générale.

     Les spécialités construites par cette firme sont :

     PREMIÈRE BRANCHE : Buanderies en fonte. - Articles de poterie en fonte. - Tous articles de quincaillerie en fonte.

     DEUXIÈME BRANCHE : Une série de moulins à farine, à meules émeri-silex et à meules aciérées. - Moulins à pommes, série de seize types différents. - Fouloirs à vendange. - Manèges à traction animale. - Vis de pressoir, système Chevallier.

     TROISIÈME BRANCHE : Piocheuses de routes pour les services des Ponts et Chaussées (deux types).

     Cinquante ans après sa fondation, cet établissement a pris un essor considérable, qui en fait un des plus importants de ce genre de la région de l'Ouest. La puissance de son organisation commerciale le fait connaître à la France entière, où sa marque est maintenant répandue et appréciée.

     A l'heure où nous écrivons ces lignes, un projet en voie de réalisation doit faire fusionner cet établissement avec la Société Anonyme «  Les Turbines Stam  » de Paris. Avec cette nouvelle organisation, les Ateliers de Construction de Flers, sous la direction technique d'ingénieurs réputés, vont devenir une puissante Société qui, en continuant la fabrication de ses anciennes spécialités, y adjoindra la construction de l'importante branche des turbines hydrauliques comprenant, depuis les turbines à faible rendement, jusqu'à celles de grandes puissances, destinées aux installations hydro-électriques.

     L'avenir de cet établissement se présente donc sous un jour des plus favorables, et contribuera largement à la prospérité de nos départements de l'Ouest. - H. J.

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MINOTERIES BELLENGER & DUCHATELLIER

RUSSO & Cie, Successeurs, FLERS (Orne)

     La Minoterie Russo et Cie, de Flers, fondée en 1884, par MM. Bellenger et Duchatellier, a été reprise en 1898 par M. Pierre Russo, sous la raison sociale Russo et Cie.

     En 1901, à la suite d'un incendie, M. Pierre Russo a transformé cette Minoterie, devenue l'une des plus importantes de l'Ouest, puisqu'elle suit de très près la production des grands Moulins du Mans.

     La Minoterie Russo et Cie est munie des appareils les plus modernes et les plus perfectionnés, ses dirigeants s'étant fait un point d'honneur de la maintenir sans cesse à l'apogée du progrès.

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Tinchebray

     La petite ville de Tinchebray, dans le Bocage normand, compte aujourd'hui 3.428 habitants. Elle a un aspect pittoresque et une histoire curieuse et intéressante. Son origine est très ancienne ; quelques historiens la font remonter à l'époque gauloise. Après la conquête romaine, Tinchebray fut un poste militaire établi par les légions pour assurer les communications entre elles, dominer plus sûrement les populations toujours prêtes à se soulever (Histoire de Tinchebray, abbé Dumaine).

     A l'époque féodale, Tinchebray formait une châtellerie dépendant du comté de Mortain. Son château était une forteresse presque imprenable. Elevé au sommet d'une colline escarpée, il était défendu au sud et à l'ouest par un marais profond et des rochers à pic ; au nord et à l'est, vers le chemin de Condé, par des murs de plus de trois mètres d'épaisseur, flanqués de tours, et par des fossés qui l'isolaient du côté de la ville actuelle. Des souterrains le mettaient en communication avec des forts avancés. A l'entrée, une tour avec son pont-levis en défendait les abords de ce côté ; à la porte de Condé il y avait des ouvrages de défense, sortes d'avant-postes du château. De tout cela, il ne reste plus aujourd'hui qu'un vieux pan de muraille et le souvenir local qui appelle toujours le lieu de l'ancienne forteresse «  le château  », la place de l'ancien marais «  les bourbes  », puis, enfin, cette expression, traditionnelle dans le pays, «  aller sous la tour  » (abbé Dumaine).

     Tinchebray fut, au cours des temps, le théâtre de luttes ardentes. En 1106, Henri, roi d'Angleterre, vint l'assiéger et y battit son frère Robert, probablement à la place du champ de foire actuel, appelé, depuis cette époque, le champ Henriet. Au cours de la guerre de Cent Ans, à l'époque des guerres de religion, les luttes continuèrent ; à la Révolution, les prêtres non assermentés y entretinrent une agitation qui fut fertile en incidents.

     Tinchebray est bâtie sur un plateau qui domine la vallée du Noireau, près de sa source. Elle est traversée par la route nationale de Paris à Granville. De belles routes coupent la région et rendent les communications faciles. Une ligne d'intérêt local la relie à la ligne de Paris-Granville.

     De la porte de Condé, le panorama est splendide. On voit les monts de Saint-Pierre et de Cerisy se découper et, plus loin en arrière, les collines du Calvados dont les lignes onduleuses se confondent avec l'horizon. Du côté de Domfront, la ville est dominée par d'autres collines. Vue des hauteurs de Beaulieu, elle s'offre aux regards de toute sa longueur et présente quasi l'aspect d'une grande ville. Le panorama n'a, d'ailleurs, rien de monotone, car outre les flèches des monuments qui viennent rompre l'uniformité des toits, les massifs de feuillage y donnent une vie particulière, et les effets des lointains ajoutent au tableau son fini de couleurs et de perspectives (abbé Dumaine).

     Du même endroit, on aperçoit les bois des Cent-Acres, de Ger et la butte Brimbal, point culminant de la région, le rendez-vous des touristes qui veulent connaître le Bocage normand.

     Comme monuments anciens, Tinchebray possède l'église Saint-Rémy, qui date du XIIe siècle, et dont il ne reste plus que le transept, et l'église des Montiers, d'époque plus récente. Elle a des rues originales : rue de Geôle, de la Prison (aujourd'hui de la Paix), ruelle à la Brebis, cour de la Grimace, etc.

     Tinchebray est très industrielle. L'industrie du fer est la plus ancienne ; on lit, dans l'histoire du Bocage, que Guillaume le Conquérant rétablit dans nos contrées les forges que les Romains y avaient fondées.

     Dans la ville, comme aux environs, un peuple d'ouvriers, aux traits énergiques et brunis par la fumée, bras nus et en tablier de cuir, s'agite dans les sombres profondeurs des ateliers, autour de la forge aux lueurs rougeâtres, frappe sur l'enclume le fer chauffé à blanc et en fait jaillir des gerbes d'étincelles. Mais à l'encontre des grands centres industriels, la population n'y est point hâve et étiolée par suite de son agglomération et son genre de travail.

     Tous les articles de la quincaillerie et de la serrurerie y sont représentés, depuis les plus simples jusqu'aux plus compliqués et les plus finis. Quelques-uns sont des merveilles d'art et de précision qui font honneur aux ouvriers, véritables artistes en leur genre.

     La fabrication des peignes et des chausse-pieds, de date plus récente, occupe un assez grand nombre d'ouvriers, et tient une place honorable dans le commerce local, surtout pour l'exportation.

     La fabrication des meubles ordinaires et de style mérite également une mention. Autrefois, Tinchebray fournissait à toute la contrée ces belles armoires de chêne sculpté, aux grandes ferrures de cuivre luisant qui font le principal objet du trousseau d'une mariée. Comme sculpteurs d'armoires, les menuisiers de Tinchebray avaient une traditionnelle réputation d'habileté et de bon goût, parfaitement méritée (abbé Dumaine). Aussi, les vieilles armoires de Tinchebray sont activement recherchées par les amateurs qui les paient fort cher. Il est toujours possible de se les procurer à l'état neuf, sculptées aussi finement et garnies du traditionnel bouquet de fleurs et de fruits.

     Une chocolaterie installée dans l'ancien séminaire a, acquis assez rapidement une notoriété importante ; le chocolat de l'abbaye de Tinchebray est avantageusement connu dans la région normande et y fait l'objet d'un commerce important.

     En temps ordinaire, Tinchebray est simple, calme et toujours accueillante. S'agit-il de donner une fête, elle se transforme. Sous sa parure de drapeaux, de feuillages et de fleurs, elle devient coquette et gracieuse. Elle sait faire honneur à ses visiteurs.

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MANUFACTURE DE FOURCHES FRANÇAISES

Établissements MERMIER & Cie, à Tinchebray

     Les Etablissements Mermier et Cie, de Tinchebray, furent créés de toutes pièces en 1890 par M. Etienne Mermier père, qui dirigeait déjà les importants ateliers Mermier et Cie, de Saint-Etienne.

     Ce dernier, fils de ses oeuvres, commença en 1870 à créer une petite affaire de quincaillerie dans la Loire, et, grâce à ses efforts, donna une extension très importante à cette affaire. Ce fut lui qui, le premier, introduisit en France la fabrication du clou à ferrer les chevaux, qui a pris depuis une extension considérable.

     En 1890, il fit un voyage d'études en Normandie et, après avoir constaté l'habileté des ouvriers de cette région, soit comme ferronniers, soit comme monteurs de quincaillerie, il décida de créer une succursale à Tinchebray. A cet effet, il acheta les Etablissements Duval-Robert, fabricants de serrures,

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ce qui lui donna un pied dans le pays, et commença la construction des Etablissements Mermier actuels, à la Pie.

     Afin d'augmenter la production industrielle des Etablissements Duval-Robert, M. Mermier père décida de monter la fabrication de la fourche et, deux ans plus tard, la première fourche était sortie des ateliers de Tinchebray, dont la réputation ne fit que s'accroître.

     Il acheta, entre temps, l'ancienne Maison Lemaitre et Bontemps, spécialisée dans la fabrication de la serrure en bois.

     La Maison Hebert-Fleury, de Saint-Martin-de-Chaulieu, fabrique de ferronnerie, maison datant de cinquante ans, étant à vendre, il s'en rendit acquéreur, ce qui lui permit d'étendre son rayon d'action de vente de quincaillerie, ferronnerie et fourches, dans toute la Normandie et la Bretagne. En 1895, après sa sortie de l'Ecole des Arts et Métiers, M. Etienne Mermier fils rentra dans l'affaire de Tinchebray et ne fit qu'en augmenter les moyens de production.

     Au point de vue de l'importance du personnel, disons que les Etablissements Mermier et Cie, de Tinchebray, occupent trois cents ouvriers environ.

     En ce qui concerne les facilités de communications, l'usine est reliée à la Compagnie des Chemins de fer par un embranchement lui permettant de recevoir le charbon et les aciers qui sont logés directement sur parc.

     Depuis trois ans, un essor tout particulier a été donné au compartiment pièges à gibier, ciseaux à épines, tenailles, ranchets de voitures, etc., etc.

     Les Etablissements Mermier sont appelés à augmenter encore leurs spécialités, car M. Mermier fils vient de s'adjoindre, comme collaborateurs, son fils, Etienne, et son gendre, M. Marcel Scordel, ingénieur I. C. A. M.

     Cette décision prouve une fois encore que les vieilles maisons françaises ont toujours à coeur de garder le nom intact d'une affaire comme un patrimoine sacré pour le plus grand bien de la production française.

     Ce patrimoine, on le sait, ne peut être conservé que par la bonne entente et la camaraderie existant entre le personnel et la direction. Ici, la cordialité des relations a permis de former un noyau de vieux serviteurs dont la fidélité a été récompensée, depuis la fondation des Etablissements, par la distribution de plus de quarante médailles du travail, ce qui constitue, on en conviendra, un palmarès impressionnant dont patrons et ouvriers ont ensemble le droit de s'enorgueillir.

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Chocolaterie de l'Abbaye de Tinchebray (Orne)

Société Anonyme au Capital de 1.600.000 francs

R. C. Flers de l'Orne 4.906

     L'Abbaye de Tinchebray est un ancien collège congréganiste extrêmement florissant avant l'expulsion des Congrégations. La chapelle centrale est un bijou d'architecture (ogivale fin XIIIe siècle).

     Pendant la guerre, l'aile droite de l'abbaye servit d'hôpital bénévole, pour une moyenne de près de 200 blessés, sous l'habile gestion du directeur de la chocolaterie.

     La Chocolaterie de l'Abbaye de Tinchebray est des plus modernes et des plus importantes : sa capacité de production actuelle est de 20.000 kilos par jour, et ses facilités d'extension dans les bâtiments et terrains actuels (plus de 100.000 mètres carrés traversés par la voie ferrée) pourraient permettre de quintupler ce chiffre déjà très respectable.

     Le créateur et directeur de la Chocolaterie, M. Pierre Fortin, père de neuf enfants, est un ancien élève de l'Abbaye.

     Ancien exportateur de beurre et président d'honneur du Syndicat du Beurre Pur, M. Fortin possède une grande expérience industrielle et commerciale ; il est aidé dans sa tâche par un Conseil d'administration, composé de sommités industrielles, commerciales et sociales de la région, et activement secondé par ses trois fils.

     Aussi la Chocolaterie de l'Abbaye de Tinchebray, à mi-distance de Paris et le Havre d'une part, et de Nantes-Brest-Cherbourg d'autre part, dans un centre agricole très florissant, est-elle appelée à voir développer sa clientèle régionale, déjà très importante.

     La qualité spéciale des chocolats de l'Abbaye de Tinchebray est la digestibilité, due au choix des amandes des meilleurs cacaos et à l'absence d'épices ou d'aromates échauffants. Aussi de nombreux médecins recommandent-ils les chocolats de l'Abbaye de Tinchebray, et particulièrement la marque «  Chocolat des Fées de Bagnoles-de-l'Orne  ».

     L'histoire des marques de l'Abbaye de Tinchebray est curieuse : pendant l'installation du matériel, en 1910, M. Fortin organisa un concours de marques dans l'ouest de la France. Il eut près de 5.000 réponses ; telle est l'origine des marques variées : «  Concours  », «  Joyeux Réveil  », «  Myriam  », «  Fleur des Gaules  », «  B.B.M.  », «  Lolo  », les chocolats au lait du Bocage Normand, «  4 Heures  », «  Kenott  », «  Bouchées Normandes  », etc.

     Aussi, avant d'être fabriqués, les produits de la Chocolaterie de l'Abbaye de Tinchebray étaient-ils impatiemment attendus.

     L'attente n'a pas été déçue : la réputation de qualité des chocolats de l'Abbaye de Tinchebray est solidement assise, même et surtout dans le voisinage de l'Abbaye, malgré le vieux dicton :

     «  Nul n'est prophète en son pays.  »

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Domfront

     «  Sur la chaîne des hauteurs qui dressent une barrière entre nos deux illustres provinces de Bretagne et de Normandie  », dans ce bocage «  où l'arbre est roi, où l'herbe demeure verte et la forêt prospère, où bondissent les rivières  », s'étage en terrasses «  la pittoresque ville de Domfront dont le site rappelle à certains égards Pérouse ou Assise  ».

     Ces lignes sont presque entièrement extraites des premières pages du livre de M. Edouard Herriot Dans la Forêt Normande.

     Toutefois, la ville qui s'étage ainsi en terrasses, au midi, à l'est et au nord, se termine brusquement, vers l'ouest, au bord d'un rocher abrupt au pied duquel coule, dans une gorge étroite, entre la voie ferrée de Caen à Laval et la «  route de ceinture  », la rivière torrentueuse La Varenne.

     De la terrasse occidentale qu'occupe le jardin public, l'oeil embrasse, par delà les limites du département de l'Orne, sur les campagnes de la Mayenne, de la Manche et du Calvados, un immense et magnifique panorama qui a inspiré à un grand voyageur du siècle dernier, M. le chanoine Postel, docteur en théologie, la description enthousiaste que voici :

     «  Que dire de la vue dont on jouit de ces hauteurs... Jamais je n'ai rencontré plus incomparable panorama. C'est d'une richesse, d'une étendue, d'un luxe de végétation, d'une teinte grandiose et sévère qui frappent de stupeur... J'ai vu Naples et son fameux golfe, Messine et sa rade, Gênes et ses collines parfumées, les Pyrénées et leurs sites enchanteurs, les Alpes, la Suisse, les plaines renommées de l'Andalousie, Cordoue et la Castille, le Saint-Gothard et Milan, l'Auvergne et ses riches montagnes : les perspectives étaient ou plus chaudes, ou plus riantes ou plus gigantesques ; aucune ne m'a entièrement séduit comme celle de Domfront.  »

     Mais c'est aux premiers jours de mai, lorsque sont en fleurs les grands poiriers, la plupart séculaires, qui peuplent la campagne environnante, qu'il faut voir Domfront. Le spectacle est inoubliable.

     Au premier plan du paysage occidental, au bord de La Varenne, fut érigée en l'an 1000 la belle église romane de Notre-Dame-sur-l'Eau. Le maître-autel porte la date 1020 et, près de lui, se trouve le tombeau de Guillaume de Talvas. Dans cette église fut baptisée, en l'an 1162, Eléonore, fille du roi d'Angleterre, duc de Normandie, Henri II, grand'mère du roi de France Louis IX (Saint Louis).

     Notre-Dame-sur-l'Eau est le monument le plus ancien du département de l'Orne.

     Et, par un singulier contraste, au sommet du vieux roc Domfrontais se dresse, depuis moins d'un an, «  la plus audacieusement moderne des églises de France  », oeuvre d'un architecte éminent, M. Guilbert, architecte en chef des Palais nationaux, due à l'initiative courageuse de l'archiprêtre, à l'esprit d'union du Conseil municipal et à la générosité unanime des habitants. L'édifice, en pierres du pays, est couronné par un massif clocher de ciment armé supportant un belvédère d'où l'on découvre, à la ronde, une étendue de pays qui va jusqu'à quatre-vingts kilomètres.

     La situation de Domfront, dont l'origine remonte à l'an 540, la désignait tout naturellement pour devenir une place forte. Ce fut un descendant de Rollon, Guillaume de Talvas, qui, au début du XIe siècle, entoura la ville de remparts et de tours et édifia le donjon, dont la ruine majestueuse se dresse encore sur le rocher.

     D'après le général baron Rémond, un compatriote compétent en la matière, c'était la place la plus forte de la frontière normande. Aussi fut-elle, au cours du moyen âge, enviée par les aventuriers, par les princes et par les rois, et seize fois elle eut à soutenir des sièges en règle !

     Elle passa tour à tour, soit par héritage, soit par droit de conquête, aux maîtres les plus divers.

     D'abord, Guillaume le Bâtard, puis Henri Ier et Henri II, rois d'Angleterre. C'est à Domfront que ce dernier reçut deux légats envoyés par le pape pour le réconcilier avec Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry.

     Après Henri II, Domfront appartint à Jean sans Terre, qui, vers 1200, l'érigea en municipalité, puis à Philippe de Valois et, pour ne nommer que ses principaux seigneurs, à Charles VII, à Louis XI, à Catherine de Médicis, à Henri III et à Henri IV qui termina son histoire guerrière en faisant démanteler le donjon. Le démantèlement eut lieu en exécution d'une ordonnance

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de Sully dont un «  fac-simile  » du texte original est conservé à la Bibliothèque municipale.

     Les guerres de religion marquèrent pour Domfront une période particulièrement agitée. Deux fois, en 1568 et 1574, la citadelle fut prise par des chefs huguenots, dont le dernier, Ambroise le Héricé, dit le Balafré, donna l'hospitalité à Montgommery chassé de Saint-Lô et poursuivi par le maréchal de Matignon. Le maréchal mit le siège devant les remparts et, après une héroïque résistance, Montgommery, blessé grièvement et entouré d'une poignée d'hommes, manquant de vivres et de munitions, se rendit à Matignon qui lui promettait «  ses bonnes intercessions  » auprès de Catherine de Médicis, ce qui ne l'empêcha pas d'être, le 26 juin 1574, décapité en place de Grève.

     A l'occasion de ce siège mémorable, prit naissance le dicton universellement connu :

          Ville de Domfront, ville de malheur :
          Arrivé à midi, pendu à une heure !

     Ces paroles furent prononcées, pendant qu'on le conduisait à la potence, sur l'ordre du gouverneur de la ville, par le traître Jean Barbotte, meunier de Notre-Dame, convaincu d'avoir entretenu, pendant le siège, des «  intelligences avec l'ennemi  » et appréhendé par les «  archiers  » à l'auberge, alors qu'il dînait, devant une table abondamment servie !

     Que les touristes se rassurent. La ville a conservé son aspect «  moyenâgeux  », ses remparts et ses tours crénelées sur lesquels fleurissent, au printemps, les ravenelles et les lilas, mais elle est devenue si accueillante, grâce à ses modernes hôteliers, que le vieux dicton, plutôt rébarbatif, a été agréablement modifié. On dit maintenant :

          Ville de Domfront, ville de bonheur :
          Arrivé à midi, complet à une heure !

     Complet... et gai, si l'on a dégusté une fine bouteille de poiré du crû, limpide, doux et pétillant, qui a inspiré au poète normand Gustave Le Vavasseur une appréciation très flatteuse.

     Domfront, facilement accessible même à ceux qui se contentent des «  transports en commun  », est desservie par la ligne de Caen à Laval, par les lignes Domfront à Alençon et Domfront à Avranches. Elle se trouve sur la route de Paris au Mont-Saint-Michel, séparée de la station thermale de Bagnoles-de-l'Orne par la forêt d'Andaine.

     Ce fut la première ville de France éclairée à l'électricité. Elle jouit depuis 1885 d'une distribution d'eau potable ; elle possède, depuis de longues années, un Collège universitaire de garçons, deux pensionnats de jeunes filles, un hôpital - hospice doté des perfectionnements les plus modernes. Elle est le siège d'une importante Caisse d'épargne avec succursales dans les chefs-lieux de canton de Tinchebray, Juvigny, Passais et les communes de Ceaucé, Couterne et la Ferrière-aux-Etangs. Avec les économies de cette Caisse, jointes à une subvention gouvernementale, on y construit actuellement un établissement de bains-douches avec lavoir.

     Un Musée contenant de nombreux tableaux, dont plusieurs de notre grand artiste ornais Léandre, et une importante Bibliothèque municipale, sont installés à l'Hôtel de Ville.

     La Bibliothèque municipale renferme des rayons particulièrement riches en histoire nationale, régionale et locale.

     La caserne La Harpe, qui fut construite en 1875, est occupée, depuis la guerre, par le dépôt du 153e régiment d'infanterie, dont le «  gros  » est dans la Sarre.

     Domfront n'attire pas que les touristes, les amis de l'histoire et de l'archéologie. Ses treize foires annuelles ont, de temps immémorial, une réputation pour le moins européenne ; elles offrent aux nombreux acheteurs qui s'y pressent tous les produits de l'agriculture normande, et c'est par milliers qu'y sont exposés les bovins élevés dans la région et les chevaux de «  trait-léger  » ou «  postiers  » connus sous la dénomination de «  chevaux de l'arrondissement de Domfront  ».

     Il est, hélas ! une catégorie de visiteurs que notre vieille cité est menacée de perdre : ceux que lui amenaient sa sous-préfecture et son tribunal civil - le plus occupé du département - sacrifiés, sous réserve de l'approbation parlementaire, par les décrets dits d'économies !

     Economies contestables qui ne justifieraient pas le préjudice matériel et moral causé, comme à beaucoup d'autres villes de province, à l'antique capitale du «  Passais  », qui, depuis des siècles, était le siège d'une «  Cour de Justice  ».

     Louis GALLOT,

     Avocat,
     Maire de Domfront.

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La Ferté-Macé

     La Ferté-Macé (5.403 habitants), est située sur la route de Bagnoles-de-l'Orne et à 4 kilomètres de la station thermale.

     Bâtie sur le penchant d'une colline au pied de laquelle coulent deux petits affluents de la Mayenne, la ville n'en offre pas moins un aspect sévère, dû à la teinte sombre du granit dont ses maisons sont construites. Ses rues présentent toujours des étalages riches et variés, renommés à la ronde, avec une réelle et continuelle animation.

     La Ferté-Macé possède quatre belles places. Celle du Marché, avec son monument « à la Victoire » et son église toute moderne, en style romano-byzantin, qui en fait un des plus beaux monuments religieux de la contrée ; à côté se tient le vieux clocher, dont la structure romane défie toujours le temps et sert de sacristie. La place Saint-Denis, ornementée de la Caisse d'Epargne et de la fontaine monumentale de Diane de Gaby. La place de la République, emplacement de l'Hôtel de Ville, de construction récente et de grand style, tout en granit de Vire. Enfin, le champ de foire, édifié sur les ruines d'un ancien château et garni de futaies ombrageuses.

     La Ferté-Macé possède une Chambre consultative des Arts et Manufactures, un Conseil des Prud'hommes, une Caisse d'Epargne, une Société de Secours, un Hôpital-Hospice, un Bureau de Bienfaisance, deux écoles primaires supérieures de garçons et filles, avec tout le confort moderne ; un pensionnat privé de jeunes filles, trois salles d'asile, une garderie d'enfants.

     La Ferté-Macé a toujours été un centre très important de l'industrie textile. Autrefois le tissage se faisait à la main, et 200 patrons, blanchisseurs, teinturiers, fabricants, apprêteurs, etc., occupaient plusieurs milliers d'ouvriers, en ville et dans les environs.

     Le tissage à la main a disparu complètement ; il existe encore une importante teinturerie et six tissages mécaniques, occupant 1.500 ouvriers ; on y fabrique des toiles de toutes sortes, en coton, en fil et en chanvre, des croisés pour chemises, du linge de table, du coutil à lit, etc.

     La situation de la Ferté-Macé, dans un pays très boisé, à proximité des forêts d'Andaines et de la Ferté, devait développer l'industrie du bois. Deux importantes scieries mécaniques, occupant 150 ouvriers, débitent des bois de toute essence et font un commerce très important de semelles de bois pour le montage des galoches. Une importante usine de maroquinerie s'est installée depuis la guerre, elle occupe 200 ouvriers

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et fabrique des sacs à main, de voyage, des cadres, etc., etc.

     La commune de Bagnoles-les-Bains a été distraite du territoire fertois, mais les relations des habitants sont demeurées fidèles à leur ancienne commune.

     En effet, l'important marché du jeudi sert largement à approvisionner les hôtels bagnolais.

     Les touristes, pendant la saison thermale, font habituellement leur petite promenade à la Ferté et prennent plaisir à faire carillonner les dix-sept cloches de l'église Notre-Dame.

     Les hôtels du Grand Turc et du Cheval Noir, nouvellement aménagés avec le confort le plus moderne, deviennent, chaque année, le rendez-vous des promeneurs, qui, de là, courent chaque matin à la petite Suisse normande par la voie ferrée, l'autobus, ou l'auto privée, et suivent même, à distance, la cure des eaux de Bagnoles.

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Établissements Fois Salles (Tissage Mécanique et Blanchisserie)

Société Anonyme au Capital de 9.000.000 de francs

La Ferté-Macé

     Maison appartenant, de père en fils, à la famille Salles, depuis plus de cent ans.

     Fondée par M. François Salles, au début du siècle dernier, continuée par ses fils Théodore et Clovis, et par son petit-fils, Francis Salles, elle est, depuis 1925, transformée en Société anonyme, dont le Conseil de Direction se compose de M. François Salles, président du Conseil d'administration ; M. Edmond Lefèvre père, administrateur-délégué ; M. Edmond Lefèvre fils, administrateur.

     A l'origine, le tissage se faisait à la main ; la main-d'oeuvre était abondante et un millier d'ouvriers de La Ferté-Macé, des communes environnantes et du département de la Mayenne, étaient occupés à la fabrication des mouchoirs, des cretonnes et de la toile de lin.

     Le tissage fut construit en 1863, car les affaires devenaient plus actives, la clientèle plus nombreuse, et il était nécessaire de s'outiller d'une façon plus moderne afin de lutter contre la concurrence du Nord. Combien les événements ont donné raison à ceux qui eurent l'initiative de construire des tissages mécaniques ; en effet, tous les fabricants à la main de La Ferté-Macé (100 patentés) disparurent peu à peu, et l'industrie locale eût disparu avec eux.

     Les établissements comprennent un tissage de 250 métiers et une blanchisserie.

     On y fabrique actuellement des croisés chemises, des serviettes, des toiles métisses et surtout des toiles de ménage en lin et en chanvre, qui sont la spécialité de la maison, et dont le renom et la qualité sont unanimement appréciés.

     Les dirigeants ont toujours eu pour principe de marcher dans la voie du progrès ; c'est aussi celui de la direction actuelle, qui a déjà monté des métiers automatiques et qui désire doter les établissements de l'outillage le plus moderne.

     Les oeuvres sociales n'ont pas été négligées ; en 1910, une garderie d'enfants a été fondée à la porte du tissage, des maisons ouvrières ont été construites en 1922, et une caisse de secours assurant les soins médicaux fonctionne à la satisfaction de tous.

     De plus, le service des allocations familiales, créé dès 1920, de concert avec les autres industries de la Ferté-Macé, est assuré par la Caisse Fertoise de Compensation.

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A LA MAISON DE PARIS

LA FERTÉ-MACÉ

Téléph. 70 R. C. Flers N° 992

Établissement C. GENOUEL

HABILLEMENTS
pour
Hommes, Dames et Enfants
MESURES ET CONFECTIONS

MAISON FONDÉE EN 1886
Transformée et Modernisée en 1925

Directeur :  M. C. GENOUEL

Président de l'Union des Commerçants et Industriels de la Ferté-Macé.

     Ces magasins, d'une façade de 30 mètres, sur la place du Marché et la rue principale de la Ferté-Macé, avec leur devanture en marbre de Vérone et de Mède du plus gracieux aspect, sont les plus jolis de la ville et de la région. Absolument spécialisés dans le vêtement, ils ne vendent ni tissu au détail ni mercerie, mais tout ce qui concerne l'habillement, soit fait, soit à faire sur mesure, sauf la chaussure.

     Ils sont les plus importants du département de l'Orne dans ce genre, par le choix qu'ils possèdent et aussi par l'importance de leur clientèle, laquelle comprend la presque totalité des habitants de plus de cent communes.

     Fournisseurs des collèges, écoles, Sociétés de toutes sortes de la région, ils le sont aussi de tous les grands hôtels de Bagnoles et le rendez-vous des touristes pendant la saison thermale.

     Cet établissement possède plusieurs ateliers et un bureau de vente pour le gros dans la même ville.

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TISSAGE MÉCANIQUE RETOUR FRÈRES

Toiles et Croisés à Chemise

H. ROGEZ-RETOUR
SUCCESSEUR
LA FERTÉ-MACÉ

Fournisseur des Ministères
de la Guerre et de
la Marine

     Dans un de ces plus jolis coins du bocage normand, près des grandes forêts qui habillent si bien les plus beaux sites de France, à proximité d'une station balnéaire naissante à cette époque, aujourd'hui le grand Bagnoles-de-l'Orne, fréquenté par maints et hauts personnages du monde entier, s'est créé à La Ferté-Macé toute une grande industrie de la toile.

     Nul n'ignore que cette industrie était exploitée auparavant «  à domicile  » par des ouvriers habiles, qui, dans ces temps où l'on ne connaissait que sommairement l'application de la mécanique à l'industrie textile, faisaient «  à la main  » les toiles de nos ménagères.

     Le «  Tissage Mécanique Retour Frères  » vit le jour vers 1863 ; à cette époque, les patrons des tissages à la main n'hésitèrent pas à édifier des usines bien aménagées, dans lesquelles le matériel réputé le meilleur vint prendre place dans les immenses ateliers réservés à cet effet.

     Depuis, des progrès sensibles ont été réalisés ; en ce qui concerne le matériel de tissage, d'autres méthodes ont remplacé les anciennes et sont venues se substituer aux habitudes surannées des fondateurs. Les Retour, qui se sont succédé de père en fils, ont toujours à coeur de se mettre «  à la page  » en suivant constamment les progrès de cette industrie. MM. Michel et Frédéric Retour furent les fondateurs de la Maison «  Retour Frères  » ; MM. Léon et Paul Retour prirent leur succession. Depuis 1907, MM. Maurice Retour et Henri Rogez-Retour dirigent cette entreprise.

     La violente tourmente de 1914-1918 enleva M. Maurice Retour à l'affection de tous, aussi bien à celle de sa petite famille qu'à celle de tout son personnel, qu'il appelait si complaisamment sa grande famille.

     Le capitaine Maurice Retour fut tué à la tête de sa compagnie, à la Butte de Tahure, le 27 septembre 1915 : il était alors âgé de vingt-six ans. La Croix de la Légion d'honneur, la Croix de Guerre, plusieurs citations, sont les gages de son héroïque et vaillante conduite.

     Depuis cette tragique époque, M. Henri Rogez-Retour, ancien maire et conseiller général, actuellement vice-président de la Chambre de Commerce d'Alençon, assure la direction de cette importante affaire.

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Le Grand Lotissement
de
BAGNOLES-DE-L'ORNE

(Ancien Domaine du Manoir du Lys)

Le plus beau panorama du bocage Normand

La mer de verdure

     Lorsque, dans notre hémisphère, remonte le soleil, lorsque, pendant les mois sombres de l'hiver, l'air confiné des villes et le surmenage des affaires ont épuisé notre sang et tendu nos nerfs, qu'y a-t-il de plus exquis, de plus réconfortant, de plus apaisant que de respirer les effluves des bois, l'haleine embaumée des fleurs champêtres, dans le calme d'un paysage agreste. On se sent revivre, le corps et l'âme se réchauffent au soleil dont les rayons font vibrer l'air du côteau ; on se détend à l'ombre des pinèdes et chênaies centenaires, tandis que, mollement allongé sur la mousse, on écoute chanter la grive ou la fauvette, et qu'on laisse errer ses yeux sur l'immense panorama de verdure et de villages qui s'étend à vos pieds. Spectacle féerique, milieu revivifiant, c'est ce que nous offre le pittoresque plateau que possède la «  METROPOLE IMMOBILIERE  », à BAGNOLES-DE-L'ORNE. Oh ! avoir sur ce sommet aux horizons infinis son chez soi, sa villa de paix et de rêve, ce serait un enchantement ! Et si, pour fuir les soucis domestiques mêmes, on préfère l'insouciance de la vie à l'hôtel, trouver dans ce site inattendu et unique un hôtel du plus grand confort, ce serait parfait ; avoir, comble du dilettantisme, à la fois, en pleine sauvagerie des forêts et des champs, une oasis de villas, d'hôtels, de magasins, de casinos, tous les conforts, tous les luxes, toutes les joies, ce serait l'idéal. Et c'est très justement cet idéal que la «  METROPOLE IMMOBILIERE  » est en train de réaliser dans ce coin le plus beau de la Normandie, sur ce plateau qui, à perte de vue, domine les forêts et les prairies, dans ces immenses terrains, riches de beauté et de santé, dans le SUPER-BAGNOLES.

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Bagnoles-de-l'Orne - Tessé-la-Madeleine

     ENTRE les forêts d'Andaine et de la Ferté-Macé, dans la vallée étroite où serpente la Vée, la forêt normande a gardé l'un de ses mystères. Une source y jaillit, qui est comme détournée de la sève de l'immense forêt, et dont les vertus, bien qu'universellement connues, sont encore inexpliquées.

     La découverte de la source thermale de Bagnoles-de-l'Orne remonte, suivant la légende, aux temps les plus reculés de notre histoire, et ses bienfaits, constatés dès l'origine, en font un remède unique au monde. Cependant, en raison de son éloignement des grandes voies de communications et en raison des ressources autrefois limitées de cette région si boisée, la station de Bagnoles-de-l'Orne était restée, jusqu'à nos jours, un centre surtout régional. L'agglomération qui s'était créée autour de la source était si restreinte qu'elle n'avait pas été constituée en commune. Au XIXe siècle encore, la source n'alimentait guère qu'un petit hôpital, moitié militaire, moitié civil.

     Un jour vint, cependant, où le développement des routes et des voies ferrées permit d'envisager la possibilité d'amener de loin à Bagnoles les malades qui devaient y guérir. Un de ces Normands, possédant toutes les qualités de sa race, M. Albert Christophle, dont la carrière honorait sa ville natale, Domfront, et qui fut plusieurs fois ministre, puis gouverneur du Crédit Foncier de France, conçut l'idée de la création d'une grande station thermale. Sous son impulsion, des voies furent tracées, des villas construites, en même temps que s'élevaient un établissement thermal et aussi de grandes hôtels.

     La croissance de la nouvelle cité, dont la vie active reste limitée à la saison d'été, ne pouvait se poursuivre avec la même rapidité que le développement d'une ville du nouveau monde. Pourtant, les progrès incessants de la nouvelle station ont prouvé combien les prévisions de ses promoteurs étaient justes et combien leurs efforts méritaient d'être récompensés. Il n'est pas surprenant que leurs successeurs d'après guerre se soient attachés à poursuivre cette oeuvre en cherchant à améliorer de plus en plus les conditions de séjour de ceux qui viennent chercher leur guérison à Bagnoles.

     Les concours et les dévouements n'ont pas manqué à cet égard. Nous en voyons des preuves, parmi d'autres, dans celles données par les municipalités de la station, dont les maires ont bien voulu rédiger les intéressants articles qui suivent.

     (N. D. L. R.)

Bagnoles-de-l'Orne, Station Intercommunale
Thermale et Climatique

     La station thermale intercommunale de Bagnoles-de-l'Orne n'existe sous son titre administratif que depuis le 11 mai 1921. Elle est composée, sur un pied d'égalité, des communes de Bagnoles et de Tessé-la-Madeleine ; mais, au point de vue médical, Bagnoles-de-l'Orne a pris une place de premier ordre dans la reconnaissance des malades depuis plusieurs siècles. Les plus vieux documents écrits remontent, en effet, aux environs de 1550. Cependant, les eaux de Bagnoles n'attirèrent vraiment l'attention qu'un siècle plus tard. Depuis lors, sa réputation, primitivement locale, est devenue nationale et mondiale.

     La célébrité de la Grande Source de Bagnoles s'est particulièrement étendue depuis le jour où, après les tâtonnements cliniques qui faisaient traiter avec cette eau les maladies les plus diverses, les médecins ont peu à peu éliminé les indications secondaires pour mettre en valeur la spécificité de ces eaux dans les maladies de l'appareil circulatoire dépendant de phénomènes mécaniques et vasculaires, ou de troubles du système nerveux vaso-moteur. C'est particulièrement au docteur Joubert et au docteur Censier que revient l'honneur d'avoir spécialisé Bagnoles dans la cure des phlébites, varices, avec toutes leurs conséquences, et des troubles circulatoires veineux. Actuellement, l'observation clinique, l'expérimentation, ont confirmé la véracité de leurs indications, au point que «  varices, phlébites = Bagnoles  », est devenu, dans l'esprit du corps médical du monde entier et des malades, une véritable équation.

     La thérapeutique possède deux sources à Bagnoles.

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L'une, dite des Fées, ferrugineuse et manganésienne, froide, est employée en boisson dans les anémies, les épuisements nerveux, les convalescences, les troubles de croissance. Excellente et précieuse par ses résultats heureux, elle n'est pas cependant la plus importante.

     L'autre, la Grande Source, est thermale, 25° C. C'est à elle que sont dus la raison d'être et le succès de la station. Emanant des profondeurs, en un point de dislocation du sol, elle peut répondre aussi bien à la théorie de formation géodynamique interne des sources, proposée par le professeur Armand Gautier, qu'à la théorie plus répandue de formation des sources par résurgence des eaux d'infiltration. Le docteur Loisel a du reste démontré que la radioactivité de la grande source augmente neuf jours après la chute des pluies. La grande source a donc une origine mixte, profondeur et surface. En conséquence, elle mérite toute l'attention et toute la protection auxquelles lui donnent droit sa grande valeur médicale et sa déclaration d'utilité publique.

     Cette eau, d'une pureté remarquable, est bleuâtre ; elle n'a pas d'odeur désagréable, ni de saveur pénible. Sa caractéristique chimique est d'être la moins minéralisée quantitativement de toutes les eaux connues ; d'où sa résistivité électrique élevée et ses propriétés électriques spéciales. Mais le nombre de corps que l'analyse y décèle, à dose infinitésimale, est extrêmement considérable. Parmi ses sels se trouvent, ainsi que l'a récemment confirmé le docteur Loisel, des sels radio-actifs en nature parmi lesquels du thorium X, dont l'action, jointe à l'effet des émanations radio-actives et des gaz, explique en partie l'énergie de ces eaux.

     On emploie l'eau de la Grande Source surtout en bains, auxquels peuvent, suivant les cas, s'adjoindre toutes les pratiques hydrothérapiques et, occasionnellement, les massages hors de l'eau ou sous l'eau. L'usage de l'eau en boisson est parfois bon, mais souvent délicat. Il donne, quand on en peut user, de précieux résultats. Ce n'est pas le lieu d'exposer ici les théories que l'on peut concevoir pour expliquer le mode d'action de ces eaux puissantes. Disons simplement que la cure agit sur le système nerveux de la vie de nutrition, le sympathique, et surtout sur les nerfs vaso-moteurs. Elle détermine un effet d'excitation de toute la circulation, coeur, artères et veines, et une sensation de bien-être, de vigueur accusée par les malades dont les fonctions, particulièrement la circulation de retour et les sécrétions glandulaires, se font plus actives, plus normales. Cette eau semble, en outre, agir directement sur la peau et sur les fibres musculaires lisses des vaisseaux superficiels. Elle les fait contracter, provoquant de l'horripilation et des phénomènes alternatifs de vaso-constriction et vaso-dilatation, qui facilitent et renforcent les rôles des capillaires et des veines, la résorption des oedèmes et des exsudats, ainsi que l'activité glandulaire.

     Les indications de la cure de Bagnoles sont donc : toutes les maladies, ou simples troubles, provenant ou s'accompagnant d'insuffisance circulatoire. En première ligne : les suites de phlébites et d'obturation des veines de quelque nature qu'elles soient ; les conséquences des varices veineuses tant du tronc que des membres ; les congestions passives ; les insuffisances glandulaires ; les difficultés de la puberté ; les troubles de la ménopause ; les états de congestion et d'empâtement prostatiques et utéro-ovariens ; les ralentissements de la vie de nutrition ; en seconde ligne les désordres dits neuro-arthritiques se manifestant par de la pléthore sanguine et de la stase humorale, des empâtements, oedèmes ; les rhumatismes, la goutte ; en un mot, toute insuffisance circulatoire et ses conséquences.

     Toute hyperactivité générale ou locale, d'un système ou d'un organe est une contre-indication à la cure stimulante de Bagnoles. Il n'y faut ni maladies à l'état aigu, ni fébricitants, ni hémorragiques, ni tuberculeux, ni cancéreux. L'incapacité de réagir est également une contre-indication : donc, pas de cachectiques, ni de coeur asystolique, ni de reins ou foie congestionnés et insuffisants.

     Mais la vieillesse et le jeune âge ne sont pas des contre-indications à la cure de Bagnoles. Au contraire ; le dosage seul doit être proportionné à la résistance du sujet.

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     La durée de la cure est, en moyenne, d'une vingtaine de bains, nécessitant en général de 25 à 30 jours de présence dans la station. L'époque de la cure peut être choisie entre le 15 mai, date d'ouverture de la saison, et le 30 septembre, date de fermeture de l'établissement. Au point de vue du traitement veineux et circulatoire, peu importe la saison choisie ; cependant pour les rhumatisants l'époque préférable est juillet et août.

     L'établissement thermal présente toute l'installation et l'instrumentation nécessaires pour un traitement complet dans les meilleures conditions possibles. Il comprend un excellent matériel de baignoires, de douches, de baignoires et douches combinées, de pulvérisations pour les troubles circulatoires du visage et de la gorge, enfin une belle piscine d'eau thermale où les malades peuvent nager, unissant les actions de l'eau et de l'exercice musculaire dans une atmosphère chargée d'émanations radio-actives.

     Les effets thérapeutiques si merveilleux de la cure d'eau de Bagnoles sont puissamment aidés par le climat tout spécial, dû à la topographie et aux forêts de la station, par la cure d'air. En effet on sait que tout autour d'une source radio-active se dégagent dans l'atmosphère des radiations donnant à l'air des propriétés spéciales analogues à celles de la source. L'encerclement de cette ville sanitaire par les forêts de chênes et de pins formant écran, en font une sorte d'inhalatorium naturel permettant aux malades qui y séjournent de respirer jour et nuit cette atmosphère agissant sur leur système nerveux sympathique, et particulièrement vaso-moteur, dans le même sens que le bain. De plus, les forêts au milieu desquelles se trouve Bagnoles, outre leurs effluves balsamiques et l'ozone qu'elles produisent maintiennent un état hygrométrique et ionisant spécial que l'observation clinique a, depuis des siècles, démontré très efficace. Bagnoles-de-l'Orne tient donc ses propriétés médicales tant de ses forêts que de sa source. C'est une ville sanitaire complète. Aussi est-ce avec raison que, déclarée d'utilité publique, cette station doit voir ses deux éléments thérapeutiques, eau et arbres, surveillés et protégés.

     La clientèle venant pour la cure d'eau, et celle de plus en plus nombreuse venant pour la cure d'air peuvent trouver dans la station intercommunale de Bagnoles-de-l'Orne de très nombreux et confortables hôtels, des pensions de famille excellentes, et un grand choix de villas. Du reste, le nombre des uns et des autres augmente chaque année, et les multiples espaces encore à construire permettront pendant longtemps d'en édifier à nouveau sans qu'il soit besoin de toucher aux forêts bienfaisantes.

     Contrairement aux dires de certains esprits moroses, le séjour de Bagnoles n'est pas triste. Il présente de nombreuses et saines distractions. Les amateurs de casino, eux aussi, y trouvent de quoi se satisfaire. La musique se fait entendre, excellente, de divers côtés de la station. Les sportifs ont le Tennis Club et des tennis particuliers dans différents hôtels. Un golf, délicieusement situé à l'orée de la forêt d'Andaines, offre ses pelouses aux joueurs. Pour les amateurs de chevaux, le polo, trois séries de courses à Bagnoles, sans compter celles des environs, peuvent satisfaire les plus difficiles. De nombreuses fêtes, tant à Bagnoles qu'à Tessé, kermesses, fêtes des fleurs, concours et spectacles divers ne laissent pas un instant les distractions chômer.

     Enfin la station thermale de Bagnoles est un centre de tourisme de tout premier ordre. Que ce soit à pied dans les sentiers ou dans les lignes forestières, que ce soit à bicyclette ou en voiture, que ce soit enfin en automobile, les excursions les plus pittoresques sont innombrables et peuvent fournir pendant toute la durée de la cure un itinéraire nouveau chaque jour.

     Unique en France, unique au monde, la station thermale, intercommunale de Bagnoles-de-l'Orne, a reçu tous les dons pouvant lui donner tous les charmes, tous les agréments, toutes les puissances thérapeutiques susceptibles de justifier sa réputation universelle. Puisse ne jamais la main de l'homme altérer l'oeuvre de la Nature !

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Etablissement Thermal de Bagnoles-de-l'Orne

SOCIÉTÉ ANONYME AU CAPITAL DE 2 MILLIONS

Siège Social à PARIS, rue de Provence, 78

     Ses débuts furent bien modestes, puisque le contrat d'inféodation, daté du 4 janvier 1651, baillant à cens les terrains à Pierre Guy, ne parle que de «  terres labourables et de prés attenant à la source  ». Et en 1666, le commissaire réformateur de Marle, contrôlant les limites des biens royaux et des biens des seigneurs de Couterne, ne signale pas de bâtiments, mais seulement des «  bois taillis et une grande place de bruyères et de rochers, où est située la fontaine de Baignolles  ». Cependant, en 1667, François Dupont, dans une requête au Conseil d'Etat du Roi, décrit «  une loge sur quatre fourches sur laquelle on jetait quelques bruyères et de la paille pour lui servir de couverture  », comme constituant l'établissement thermal. En 1691, Philippe Legeay et le sieur de Laloë eurent l'adjudication de la source, à charge pour eux de faire construire un bain particulier pour les pauvres, deux autres bains séparés, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Mais ils commencèrent par construire une auberge sur la rive droite de la rivière La Vée ; ce fut l'ancêtre du bel Hôtel des Thermes actuel.

     Cependant, à la fin de 1692, Gaspard Turpin, maître des Eaux et Forêts au baillage d'Alençon, décrit un véritable établissement consistant «  en deux salles séparées l'une de l'autre par une muraille de pierres à chaux et à sable, dont l'une sert à baigner les hommes et l'autre les femmes...  ». La salle de bains des pauvres s'élevait à vingt pas au-dessous. Les bains se prenaient dans de petites piscines communes. Hélie, sieur de Cerny, était alors devenu propriétaire de la source. C'est de lui que date vraiment la création de l'Etablissement Thermal de Bagnoles. A lui aussi remonte la construction de la chapelle de l'Etablissement.

     En 1787, Hélie de Tréperel remit à neuf l'établissement, inaugurant les baignoires individuelles, desservies par des tuyaux et des robinets. Sous la direction de la famille Hélie, l'Etablissement se développa, se fit connaître à Paris.

     Pendant la Révolution, Gilles et Gabriel Jenvrin, qui s'étaient rendus acquéreurs, végétèrent.

     En 1813, M. Lemachois, reprenant l'affaire, la modernisa, la transformant complètement. Ce fut jusqu'en 1840 une ère de prospérité.

     Après des alternatives de succès et d'infortunes, l'Etablissement et ses dépendances furent acquis en 1880 par M. Alexis Duparchy. De cette date part l'époque moderne qui nous amène à l'état présent. En 1896, M. Georges Hartog, président de la Société, aidé de sa soeur et de M. Alphonse Hartog, donnèrent à Bagnoles un élan qui ne s'est plus arrêté depuis, et qui se continue avec une rapide accélération depuis la prise en main par le nouveau Conseil d'administration, nommé en 1919.

     Sous l'habile direction de celui-ci, l'Etablissement Thermal et l'Hôtel des Thermes se sont métamorphosés, ont conquis une place de premier ordre dans le groupe des organisations de villes d'eaux. Tous les ans, des améliorations sont apportées tant aux bâtiments des bains qu'à l'hôtel, améliorations et agrandissements nécessités par le nombre et l'importance croissants des clients qui arrivent de tous les points du monde entier.

     C'est ainsi que, tandis qu'en 1877 il venait dans la station, au cours de l'été, seulement 500 personnes, qui toutes n'étaient pas des baigneurs, en 1922 il y eut, inscrits aux bains, suivant le traitement, 4.604 malades ; en 1923, 4.962 ; en 1924, 5.120 ; en 1925, 5.831 ; en 1926, 6.080, ce qui représente, avec les familles accompagnant les malades, plus les personnes venant spécialement pour la cure d'air, et les touristes, un mouvement d'au moins 15.000 personnes durant l'été dans l'ensemble de la station.

     Aussi, à de fréquentes reprises, l'Etablissement Thermal a-t-il été obligé de s'agrandir. Alors qu'en 1822 il comptait 12 baignoires, 6 pour les hommes, 6 pour les femmes, en 1927 il en comporte 250, soit deux tiers pour les femmes et un tiers pour les hommes. L'ancienne loge sur quatre fourches de 1667 est devenue, en 1927, un bel édifice haut de deux étages, long de cent mètres, muni d'ascenseurs, offrant des services d'hydrothérapie à chaque étage, armé de tous les moyens thérapeutiques modernes et nanti d'un personnel nombreux et expert capable de préparer et donner chaque jour les 1.400 bains pris quotidiennement pendant plusieurs semaines en été 1926.

     La vaste piscine du Pavillon de la Gondonnière, les buvettes de la Grande Source et de la Source des Fées complètent l'arsenal médical.

     L'Hôtel des Thermes qui, en plusieurs stades, a remplacé les vieux bâtiments du début de ce siècle, a évolué parallèlement à l'établissement de bains. C'est un bel immeuble de 200 chambres avec vastes salons, hall, salle à manger, dégagements, que sa réputation, acquise depuis longtemps, son charme au milieu des arbres, son confort, sa proximité des bains font rechercher des baigneurs.

     Un vaste parc de 45 hectares, occupant tout le sommet et le flanc du coteau sur la rive gauche de La Vée, offre aux baigneurs, dans ses allées ombreuses, un air vivifiant aux senteurs balsamiques sous les pins, les chênes et les châtaigniers, avec promenades exquises et panoramas superbes sur l'étang de Bagnoles, Tessé et la vallée de la Mayenne. Des tennis, situés dans une verte prairie, sont à la disposition des joueurs.

     La société thermale est, en outre, propriétaire du Casino de Bagnoles, dont les terrasses dominent l'étang et permettent d'assister au beau spectacle des couchers de soleil sur la forêt d'Andaine.

     Tel est, après deux siècles et demi environ d'existence, l'Etablissement Thermal de la station intercommunale de Bagnoles-de-l'Orne.

     (D'après «  le Guide pratique illustré du Baigneur et du Touriste  ».)

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Bagnoles-de-l'Orne

par le Docteur Paul LE MUET, Maire

     Il était une fois un brave capucin du monastère d'Alençon qui, «  perclus de tous ses membres, vint, traîné dans une charrette, de son couvent à Bagnoles, où il retrouva si bien la santé et les jambes qu'après son bain il disait sa messe à la chapelle de l'Etablissement, gaillard et dispos comme à vingt ans  ».

     Voilà, dans toute sa simplicité, la première observation médicale d'un malade soigné à Bagnoles, rapportée par Odolant Desnos et que le Dr Ledemé, historiographe de notre station thermale, citait en 1845 dans sa notice historique et médicale sur Bagnoles-de-l'Orne.

     A la vérité, il y avait déjà bien des années et bien des siècles même, s'il faut en croire les chroniques, que les vertus des eaux de Bagnoles étaient connues. Mais jamais aucune cure n'avait autant frappé l'imagination populaire que celle du pauvre capucin, tant elle avait paru merveilleuse.

     Aussi ne faut-il pas s'étonner que la légende s'en soit emparée et qu'elle ait prêté à l'heureux convalescent une souplesse et une énergie telles qu'elles lui permirent de franchir d'un bond léger les trois mètres qui séparent les deux aiguilles du fameux rocher qui, depuis, et en souvenir de son exploit, porte le nom de «  Saut du Capucin  ».

     En réalité, si la renommée des eaux de Bagnoles n'était fondée que sur une légende, même soutenue par une observation faite par un homme de l'art, ce serait peu de chose pour expliquer la vogue dont notre station jouit aujourd'hui.

     La vérité, jamais démentie, est que ses eaux ont une efficacité presque prodigieuse sur toutes les affections des veines. Ces maladies sont si fréquentes, les maux qu'elles entraînent si pénibles, que, chaque année, les malades viennent plus nombreux, attirés par la réputation de Bagnoles que ne manquent pas de lui faire ceux qui ont eu la bonne fortune d'avoir recours à ses bienfaisantes eaux.

     Si les eaux de Bagnoles sont d'une efficacité réelle sur tant de nos si nombreuses misères physiques, elles sont grandement secondées par l'action non moins bienfaisante, morale celle-là, des sites enchanteurs au milieu desquels jaillissent ses sources.

     Après le comte Gérard de Contades, que séduisirent les gorges et les rochers abrupts de notre Suisse Normande, M. Edouard Herriot en chanta la forêt souveraine : «  De ce pays, l'arbre est le roi. Parmi ces collines, sous ce ciel doux, l'arbre voisine en familiarité avec l'herbe ; il domine les haies du bocage et s'élance au coeur des futaies. Andaine, c'est bien une forêt de France. Elle conserve la vieille hiérarchie ; le chêne et le hêtre, essences nobles, y commandent la plèbe des morts-bois. Dans la famille forestière, domine un chef : le Chêne, l'arbre divin, symbole même de la France, arbre pour qui la fin d'un siècle marque, tout au plus, la limite de la jeunesse, vieux et cher compagnon de notre histoire, de nos épreuves, de nos

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deuils, arbre qui, durant la dernière guerre, une fois de plus se sacrifie. Je l'admire ici librement, en Andaine, dans la forêt si vivante où, quand les genêts sont en fleur, on entend vibrer partout des vols d'abeilles.  »

     Comment s'étonner, dans ces conditions, que tant d'illustres hôtes aient choisi un tel paradis pour se reposer des charges du pouvoir, en même temps qu'il réparait les traces physiques laissées par ses fatigues.

     Aussi, qu'il s'agisse du roi de Roumanie, qui, par deux fois déjà, vint demander à nos eaux les bienfaits de leur puissance régénératrice, et qui nous fit le très grand honneur de nous donner sa confiance, ou du plus humble des malades, tous en nous quittant, s'ils manifestaient la joie d'avoir retiré un bien-être certain de leur cure, regrettaient en même temps d'abandonner un pays qui déjà leur tenait tant au coeur.

     Tel est ce coin de la riche Normandie qui s'épanouit entre les arbres et sous les fleurs. Combien sont plus sages ceux que n'attire pas la grande route poudreuse et qui délaissent les longues randonnées, cependant si attrayantes, vers Deauville ou le Mont-Saint-Michel, pour se perdre par les rustiques chemins qui sillonnent la campagne. A l'ombre de leur frais couvert, après de sinueux détours, ils arriveront toujours à quelque pittoresque gentilhommière ou antique manoir, comme cette Tour de Bonvouloir, à l'architecture impudique et qui reste là, debout, tendue depuis des siècles, pour rappeler aux peuples à venir une des vertus des eaux de Bagnoles, à la gloire de laquelle, jadis, elle fut érigée.

     Quant à la source même, son eau limpide et azurée ajoute son aspect et la douceur de sa température à l'agrément de s'y plonger. «  Eau vierge, dit le professeur Landouzy, d'origine centrale, selon l'hypothèse d'Armand Gauthier, elle va perdre sa virginité thermique, minérale, organique et radio-active, au profit des malades. Combien vivante, en effet, cette eau native, qui, prise au griffon, toute pleine de potentiel, toute vibrante et active, courante dans la baignoire, imprègne les malades du renouveau de son contact pour les solliciter à une continuité de phénomènes réactionnels. »

     Si aujourd'hui l'efficacité des eaux de Bagnoles-de-l'Orne est indiscutée, il n'en est pas de même de la cause de son activité. Sans lui donner, comme jadis, un caractère mystique, il faut, cependant, reconnaître qu'elle reste une puissance obscure. Sa très faible minéralisation (0 gr. 75 par litre) écarte l'idée d'apport de matière ; il faut donc accepter, jusqu'à présent, celle de transmission de force, d'ailleurs si compatible avec les conceptions scientifiques actuelles, et se borner à constater qu'elle guérit sûrement, ce qui vaut bien, somme toute, tous les raisonnements de la terre, qui, eux, sont si souvent sujets à variations.

     Laissons à Voltaire son scepticisme, quand il disait que «  les voyages des

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eaux ont été inventés pour les femmes qui s'ennuyaient chez elles  », et contentons-nous de l'imiter en y allant faire notre cure, lorsque, tout comme lui, nous en avons besoin.

     Il ne faut pas croire, parce que Bagnoles fut connu dès la plus haute antiquité, que la naissance de sa commune se perd dans la nuit des temps. Non, elle est de fraîche date, de 1913.

     Auparavant, la station thermale chevauchait sur les communes de la Ferté-Macé, Couterne et Tessé-la-Madeleine. Seule, aujourd'hui, cette dernière englobe encore une partie de la station.

     Bagnoles est une ville jeune, construite autour de l'Etablissement Thermal, de l'Hôtel des Thermes, du Grand-Hôtel et du Casino. Elle possède sa gare, l'église du Sacré-Coeur et la chapelle Saint-Jean-Baptiste, dont le svelte clocher s'élance au milieu des toits d'ardoise, son champ de courses et son golf.

     C'est à sa jeune existence que Bagnoles doit son avenir ; elle a hérité, à sa naissance, de la réputation de ses sources, mais elle n'est pas handicapée, comme les vieilles stations, par tout un arriéré de constructions caduques qui les encerclent, les emprisonnent et empêchent leur développement. Parfois, le pittoresque peut y perdre, mais combien il est contrebalancé, ici, par la beauté du site, par la richesse de ses hôtels et de ses parcs, et surtout par l'hygiène qui, chez nous, règne en maîtresse.

     Grâce à l'effort intelligent et discipliné de tous, la ville se développe en cité moderne, avec ses larges avenues et ses perspectives habilement aménagées, avec toutes les conquêtes du progrès.

     De grands travaux ont été exécutés ou sont en cours d'exécution : les eaux de Saint-Ursin ont été captées, qui donnent en abondance l'eau potable, indispensable à une ville moderne, des égouts sont installés partout, la voirie est conçue comme elle doit être pour répondre à l'affluence de la saison. Ceci pour le présent.

     Mais demain ? Demain, ce sera la réalisation de tous les rêves, et cette réalisation n'est plus de l'utopie.

     Est-ce que ce n'est pas déjà de la forêt que M. Christophle, le fondateur de Bagnoles, a tiré comme d'un coup de baguette magique la cité nouvelle ? Est-ce que, profitant de cet exemple, la forêt ne permettra pas encore toutes les extensions imaginables ? Ce n'est encore : qu'un rêve, mais si légitime, quand on a vu, en si peu de temps, Bagnoles sortir des limbes et se développer comme il est en train de le faire chaque jour !

     Notre curé voit déjà, à travers l'humble chapelle de Saint-Jean-Baptiste, se dessiner la silhouette imposante de la future cathédrale...

     Pourquoi ne verrions-nous pas, nous aussi, de nouveaux palaces entremêler dans le miroir de notre lac les reflets incertains de leurs lignes somptueuses à celles déjà patinées de leurs encore si jeunes ancêtres.

     Docteur Paul LE MUET, Maire de Bagnoles-de-l'Orne.

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SOCIÉTÉ IMMOBILIÈRE ET HOTELIÈRE
DE BAGNOLES-DE-L'ORNE

Siège Social à GRANVILLE (Manche)

Registre du Commerce : Granville 5093 et Flers 5487. - Téléphone : Granville 180

     Constituée à la fin de l'année 1926 par la Société Immobilière et Hôtelière de Normandie, la Société Immobilière et Hôtelière de Bagnoles-de-l'Orne a commencé, dès le début de l'année 1927, la réalisation de son programme.

     Acquéreur de l'Hôtel de Paris et du Lac de Bagnoles, elle a entrepris, depuis quelques mois, la construction du Casino du Lac, dont l'inauguration aura lieu au cours de la saison. Par sa situation en bordure du lac, dans un cadre merveilleux et unique, les étrangers trouveront, dans ce nouvel établissement, toutes les distractions désirables.

     En outre, la Société Immobilière et Hôtelière de Normandie, propriétaire du Grand-Hôtel, résidence de Leurs Majestés les Souverains de Roumanie a apporté à cet établissement, qui occupe une situation exceptionnelle dans un parc de 20.000 mètres, toujours ensoleillé, avec une vue superbe sur le lac et les forêts, des améliorations importantes, qui seront fort appréciées de sa clientèle, dont le nombre et la qualité ne vont pas manquer de s'accroître.

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Tessé-la-Madeleine

par le Dr P. R. JOLY, Maire de Tessé-la-Madeleine

     La célébrité grandissante et chaque jour plus étendue du nom de Bagnoles eut pour effet de laisser tomber peu à peu dans l'oubli, au siècle dernier, celui de Tessé. Et cependant la légende même donne pour maître à Rapide, le cheval prospecteur des sources de vie, Hugues, Seigneur de Tessé et autres lieux. Ce nom de Tessé se lit sur les cartes les plus anciennes. Il fut illustre dans l'armée, dans la diplomatie, dans les lettres et l'Eglise, où le portèrent brillamment et haut les membres de la vieille famille mancelle des comtes de Tessé. Cependant encore, jusqu'en 1913, le vieux Bagnoles ne fut qu'un «  lieudit  » du territoire de Tessé-la-Madeleine, rendu célèbre par ses forges, avant de l'être par ses eaux thermales. C'est en 1611 que, par lettres patentes, les forges du Béziers furent transférées en Tessé, au lieu dit Bagnoles, où elles appartinrent de 1668 à 1703 à la famille d'Orléans. Sur les larges pierres de granit de quelques vieilles maisons de Tessé se lisent encore des dates de construction remontant vers 1600, prouvant l'ancienneté de l'agglomération. C'était du reste, disait François Dupont en 1667 (arch. nat.), «  dans les villages voisins qui sont Couterne, et Tessé, qu'allaient loger ceux qui venaient prendre les eaux, et les plus grands seigneurs  ». C'était l'époque de succès et de vogue de l'auberge du Sieur Bidard, «  logeant à pied et à cheval  » au lieu dit «  Versailles  », et des deux maisons de Marius Gérard, établies au lieu dit «  Les Roches  ».

     Comme sa notoriété, Tessé vit à travers les siècles diminuer son étendue. Appartenant jadis au Maine, les vastes territoires de Tessé furent assez tôt intégrés administrativement dans la Normandie, mais ils restèrent au point de vue religieux, jusqu'à la Révolution, sous la dépendance du diocèse du Mans.

     En 1795, lors de la division de la France en districts, Tessé fut rattaché au diocèse de Séez, et divisé en deux parties existant aujourd'hui. L'une forma la commune de Tessé-Froulay, la seconde constitua Tessé-la-Madeleine. La première conserva le nom des comtes de Tessé, les Froulay ; l'autre tira son épithète d'un couvent de femmes, le couvent des Magdelonnettes, qui, fondé depuis longtemps, fut alors dissous. On en retrouve encore les restes dans le quartier de la Vieille-Madeleine qu'il occupait.

     Assez considérables quand même, les limites de la commune de Tessé-la-Madeleine s'étendaient alors jusqu'à Saint-Michel-des-Andaines, qu'elles englobaient. Mais en 1840, le 23 juin, la création d'une commune de Saint-Michel-des-Andaines amputa la nôtre jusqu'à mi-route environ entre Bagnoles et Saint-Michel, jusqu'au chemin de la forge de Cossé.

     C'est vers cette époque que l'amiral Bouvet, propriétaire de vastes terrains et d'une partie de la forêt d'Andaine, se reposait loin de la mer, dans son domaine actuellement représenté par le Manoir du Lys. Cependant que son gendre, M. Adam, planteur de l'île Bourbon, faisait construire un peu plus bas le premier château du Gué-aux-Biches, devenu dans la suite propriété de M. Albert Christophle, directeur du Crédit Foncier de France, député, et maire de Tessé-la-Madeleine. Le gracieux château du Gué-aux-Biches actuel a été reconstruit par le fils de l'ancien député, par M. Georges Christophle, qui est conseiller général et, lui aussi, ancien maire de Tessé-la-Madeleine.

     En 1850 fut aussi édifié le château de Tessé-la-Madeleine ou de la Roche-Bagnoles par M. Goupil. Grande bâtisse, sans vrai style, mais admirablement situé, ce château, qui abrita longtemps une des plus grosses fortunes de France, a surtout comme intérêt le splendide panorama dont on y jouit. La riche variété des arbres de son beau parc, dessiné et planté par M. David, architecte du Mans, en

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1859, constitue une attraction pour les sylviculteurs. Le savant abbé Letacq en fit l'objet de toute une étude botanique.

     La famille Goupil, directement ou indirectement, tint pendant près d'un siècle la plus grande partie de Tessé-la-Madeleine entre ses mains, arrêtant, sans intention et par la force des choses, tout essor de ce côté. Aussi lorsqu'aux environs de 1880 M. A. Christophle, maire de Tessé-la-Madeleine, voyant le brillant avenir que la source thermale promettait au pays, voulut développer celui-ci et créer une station véritable, dût-il tracer et édifier tout un quartier, de nouveau Bagnoles, en terrain neuf, dans la forêt, sur le territoire de la Ferté-Macé. Les conditions ont, depuis lors, changé.

     Or cette extension de Bagnoles, «  lieu dit  » de Tessé-la-Madeleine, prit une telle importance avec les ans qu'une campagne, entreprise dès le début de ce siècle, aboutit en 1913 à la création de la commune de Bagnoles, valant à la commune de Tessé-la-Madeleine une nouvelle amputation. Toute la rive droite de l'étang et de la Vée jusqu'à la crête du coteau et jusqu'à la route de Couterne, lui fut enlevée avec les hôtels dont celui des Thermes, l'hôtel de Bagnoles, l'hôtel de Paris, qui relevaient jusqu'alors de son administration. Le coup fut terrible pour la commune. Tout semblait se liguer, activité d'une part, inertie de l'autre, pour anéantir l'antique cité.

     Mais comme un vieux tronc élagué et remis à bois neuf, voilà que Tessé-la-Madeleine s'est pris alors à pousser d'une vigueur nouvelle : des hôtels se sont ouverts, des villas ont surgi du sol, une vitalité estivale et hivernale s'est manifestée, qui croît d'année en année. Le sol, riche en humus et en fer, l'exposition abritée et ensoleillée ont permis la culture abondante des fleurs. Tessé-la-Madeleine, que l'on pourrait dénommer Tessé-les-Roses, est le pays favori des roses, des glycines, des hortensias, et des fraises. C'est un groupement de vergers et de jardins fleuris qui s'épanouit au bord des forêts comme un bouquet à une boutonnière. Saisissant le charme et l'agrément de la situation de Tessé à flanc de coteau, abrité des vents froids du nord et du nord-est par le coteau et les arbres, en face d'un horizon qui s'étend à plus de quarante et cinquante kilomètres sur la vallée de la Mayenne, à égale proximité de la forêt, des sources et des champs, de nouveaux éléments ont entrepris de développer ce quartier de la station thermale. Car si 1913 a diminué son territoire, depuis 1921, en effet, la commune de Tessé-la-Madeleine fait, avec la jeune commune de Bagnoles, également partie intégrante de la même ville d'eau ; les deux communes constituent, sur le pied d'égalité administrative, la station thermale intercommunale de Bagnoles-de-l'Orne.

     Libérée de l'ancienne emprise, Tessé-la-Madeleine croît à vue d'oeil, la population augmente non seulement à cause de l'immigration des personnes séduites par le charme de ce coin captivant, mais, chose digne d'être notée, grâce aux naissances. Le climat est tellement sain, qu'on vit très vieux à Tessé et c'est à l'âge qu'est due la presque totalité des décès. Les enfants y poussent à merveille et cette année pour neuf morts nous enregistrons quinze naissances. Le fait est intéressant pour une population qui de 1921 à 1926 est passée de

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538, après les hécatombes de la guerre, à 616 habitants au dernier recensement. Et la population saisonnière qui se comptait naguère encore par centaines, se dénombre maintenant par milliers chaque été.

     Une des caractéristiques de Tessé-la-Madeleine est la bonne entente, l'union qui groupe tous les habitants, les rend forts et leur permet d'organiser le pays, de réaliser des oeuvres de mutualité et de bienfaisance, des fêtes qui sont toujours des succès. C'est ainsi que Tessé-la-Madeleine possède le Tennis Club, point de concentration de toute la jeunesse de la station thermale. La semaine où se dispute la coupe du Tennis Club est des plus animées et voit sur les courts les raquettes des joueurs les plus connus. Les matches de Polo se courent sur Tessé dans les terrains joutant le Tennis Club. Le théâtre de verdure de la Roseraie, où chaque jour s'entend un orchestre remarquable, composé d'artistes renommés de Paris, est le siège de représentations et de fêtes où tous les baigneurs se pressent, car elles sont toujours belles et de grand succès. Enfin Tessé-la-Madeleine possède, grâce à la famille de ses anciens maires, MM. Christophle, un golf, le Golf d'Andaine, merveilleusement situé dans d'immenses prairies au milieu de la forêt d'Andaine.

     Mais ce n'est qu'un commencement. Tandis qu'hôtels, pensions, villas s'édifient activement la municipalité travaille avec ardeur à la modernisation, à l'amélioration de la commune, tout en s'efforçant de lui conserver son cachet rustique qui séduit tant les baigneurs. C'est ainsi qu'en ce moment s'établissent, simultanément avec Bagnoles, les canalisations qui à partir de mai 1927 vont donner à tous une eau potable exquise et pure, que Tessé et Bagnoles font venir à grands frais des sources de Saint-Ursin, émergeant à quatorze kilomètres de la station.

     En 1928, un réseau d'égouts tout à fait modernes fonctionnera. A la même époque, la voie d'accès à Tessé, l'avenue du Maréchal-de-Tessé, actuellement trop étroite pour l'énorme circulation existant tout l'été entre Bagnoles et Tessé, sera transformée en large avenue qui, un jour, deviendra l'artère centrale et commerçante de la station.

     De nouvelles avenues, de nouveaux boulevards sont également à l'étude et sur le point d'être exécutés. Toute une ville nouvelle est en gestation qui naîtra sur le plateau de Tessé face au splendide et immense panorama qui se développe et fleurit à ses pieds.

     En quelques mots tel fut, tel est, tel sera Tessé-la-Madeleine. Du reste un fait est garant de ses succès. Cette commune qui tira son nom d'un couvent de femmes, qui vit sous le patronage de la plus belle des saintes, présente ce détail curieux que presque toutes les propriétés, presque tous les hôtels, pensions et villas appartiennent à des femmes qui les gèrent. Ces dames se sont mis en tête de transformer et développer Tessé-la-Madeleine ; il est certain qu'elles y réussiront, car, chacun le sait, ce que femme veut, Dieu le veut !

     Dr P.-R. JOLY, Maire de Tessé-la-Madeleine, Membre de la Société Historique et Archéologique de l'Orne.

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Le Golf d'Andaine

(Bagnoles-de-l'Orne - Tessé-la-Madeleine)

     Le golf s'est imposé en France, aussi bien qu'à l'étranger, comme le sport à la mode. Chaque année de nouveaux terrains sont aménagés, soit autour de Paris, soit dans les stations balnéaires ou thermales. Le succès du golf dispense de rechercher ce qui en fait l'attrait. Il faut, d'ailleurs, pour bien le comprendre, pratiquer ce sport, comme pour comprendre l'agrément de tous les autres jeux. En tout cas, il n'y a plus guère maintenant de capitale ou de ville d'eaux qui ne possède un terrain de golf.

     La station de Bagnoles-de-l'Orne en était dépourvue jusqu'alors. Sans insister sur les bienfaits du golf au point de vue médical, il n'est pas possible de passer sous silence les résultats remarquables que l'on peut obtenir par cet exercice modéré pratiqué en plein air, qui permet à chacun d'utiliser et de développer ses forces dans la mesure convenable.

     A Bagnoles même, ce sport, qui ne demande pas d'efforts, permettra aux baigneurs malades des jambes d'accompagner les joueurs qui ne peuvent renoncer à leur passe-temps favori.

     C'est pour satisfaire, en effet, à des demandes de plus en plus nombreuses que la Société du Golf d'Andaine a été constituée en 1926. Dans un remarquable esprit de solidarité, les bonnes volontés de tous se sont associées. Les grandes entreprises, les hôteliers, le corps médical, les commerçants, les habitants de la région, se sont réunis pour effectuer les installations nécessaires dans des terrains mis à la disposition de la nouvelle Société par M. G. Christophle, fils de l'ancien créateur de Bagnoles-de-l'Orne.

     Le Golf d'Andaine présentera l'avantage d'être installé à très courte distance, à la sortie de la station, dans un site charmant de la forêt d'Andaine, qui l'entoure de toutes parts. Mais les promoteurs se sont efforcés, avant tout, d'adapter les ressources disponibles aux conditions du terrain, pour que celui-ci soit présenté dans les meilleures conditions sportives possibles.

     Les travaux d'aménagement du parcours et des terrassements des «  greens  », achevés en 1926, ont été continués ensuite par diverses installations et par la construction d'un «  club-house  », placé à la lisière des bois qui bordent le terrain. Ils sont entièrement achevés pour l'ouverture du golf, au début de la saison 1927.

     Les joueurs se rendront au golf en quittant la station par la sortie du lac de Bagnoles.

     Le Golf d'Andaine est situé à environ 800 mètres de là, à la bifurcation des routes conduisant au Manoir de Lys et à l'Etoile de la forêt d'Andaine, dans un cadre boisé.

     Les parcours sont vallonnés et le ruisseau du Fief aux Boeufs, qui serpente sur presque toute la longueur du terrain, donne une grande diversité au jeu. Les greens sont bien situés et adroitement protégés par des «  bunkers  » ou des dépressions herbeuses.

     L'architecte spécialiste réputé, M. William Martin,

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associé de MM. Colt et Alison, dont la réputation mondiale est connue de tous les joueurs, a dessiné un parcours très intéressant dont la superficie réduite permettra aux baigneurs de se distraire sans fatigue.

     La description des différents trous ne manquera pas d'intéresser les golfeurs :

     N° 1. - 320 mètres, longeant la route qui conduit vers «  l'Etoile  ». Le green est gardé en arrière et sur la droite par un ruisseau et sur la gauche par un bunker.

     N° 2. - 120 mètres, trou court demandant un coup d'approche de grande précision, le green sévèrement protégé de tous côtés étant situé juste au delà du ruisseau qui est à franchir.

     N° 3. - 140 mètres, green défendu par un grand bunker à droite et plusieurs petits sur la gauche.

     N° 4. - 400 mètres, le plus long du parcours et côtoyé à gauche par un bois. Le green est situé entre ce bois et le ruisseau constituant suffisamment d'embûches pour que l'architecte n'ait pas à avoir recours à des défenses artificielles.

     N° 5. - 160 mètres, joli coup de fer sur un green légèrement en hauteur, green vallonné très protégé.

     N° 6. - 330 mètres, sur une pente, green agréablement vallonné.

     N° 7. - 285 mètres, une grande partie du parcours est gardée sur la gauche par le ruisseau qui punira un «  pull  ».

     N° 8. - 295 mètres, le «  drive  » doit traverser le ruisseau qui coupe le parcours en diagonale et le «  pitch  » a lieu sur un green élevé en plateau.

     N° 9. - 350 mètres, sur la droite le parcours est longé par un bois. Le green est agréable, vallonné et bien protégé.

     L'arrivée au neuvième trou aboutit au club-house en revenant à l'entrée du terrain, près du départ du premier trou. Le club-house est un «  bungalow  » en bois, d'un modèle élégant et confortable, contenant dans des dimensions restreintes toutes les installations nécessaires. Il est situé auprès d'arbres superbes qui l'entourent d'un petit parc de haute futaie.

     La construction du Golf d'Andaine est donc terminée et complète, en 1927, pour un parcours de neuf trous. La Société pourra d'ailleurs disposer encore ultérieurement du terrain nécessaire pour l'installation de neuf autres trous, installation qui pourra être entreprise facilement dès que le nombre de joueurs sera suffisant.

     Les promoteurs du Golf d'Andaine espèrent que les baigneurs ou les touristes venant à Bagnoles-de-l'Orne apprécieront les efforts qui sont faits actuellement pour rendre leur séjour plus agréable et dont la création du golf n'est qu'une manifestation parmi d'autres. Ils ne doutent pas que ces efforts ne soient récompensés par le succès, et ils saisissent l'occasion que leur offre l'Illustration Economique et Financière pour féliciter et remercier ceux qui, dans un esprit de solidarité désintéressé, ont contribué ou aidé, suivant leurs moyens, à doter la station d'une attraction qui classe une ville d'eaux.

     Robert COUSIN.

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Notes

[1] Comte de Bony (1832-1833). - Baron de Coetdihuet (1833-1835). - Perrot de Thamberg (1835-1839). - Struboerg (1839-1840). - Gayot (1640-1843). - De Lespinats (1843-1847). - Bouël (1847-1850). - De Cormette (1850-1861). - Comte de la Boussaye (1861-1870). - Comte de Pardieu (1870-1879). - Comte de Canay (1879-....). - De la Fargue Tauzia (1879-1885). De Lanney (1885-1887). - Ollivier (1887-1893). - Vicomte du Pontavice de Heussey (1893-1911). - Vicomte de Tounac Villeneuve (1911-1921). - De Boissonneaux de Chevigny (1921-....).[retour]

[2] Surville Jacques-Auguste, ancien bibliothécaire, décédé le 16 décembre 1926. [retour]

[3] Lelièvre François-Auguste, ancien président du Tribunal de la Chambre de Commerce de Flers, décédé le 20 novembre 1913. [retour]

[4] Originaire de Champsecret (Orne), a commencé ses études au Collège de Flers. [retour]