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Titre   Notice sur M. [René] Le Berriays, collaborateur de Duhamel-Dumonceau  
Auteur   Pierre Aimé Lair  
Publication   Caen : Impr. de F. Poisson, 1808. 16 pages  
Original prêté par   Bibliothèque de Caen  
Cote   N RB III VIRE 139676  
Saisie et formatage par   Dataland  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le   14 décembre 2007  
     
       

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Notice sur M. [René] Le Berriays, collaborateur de Duhamel-Dumonceau / par Pierre Aimé Lair


NOTICE
SUR
M. LE BERRIAYS.

     Qui fait aimer les champs, fait aimer la vertu.

     DELILLE.

     LES hommes qui ont joué un rôle brillant sur la scène du monde, trouvent sans peine des panégyristes. Ceux qui n'ont été qu'utiles et modestes, attendent souvent long-temps une voix qui prononce et célèbre leur nom. Quelque faible que soit la mienne, je vais la consacrer à l'éloge d'un savant recommandable, qui a mérité les regrets de tous ses concitoyens.

     René LE BERRIAYS nâquit le 31 mai 1722, au bourg de Brecey, près d'Avranches, d'une famille de propriétaires cultivateurs. Ses parens voulant profiter des heureuses dispositions qu'il avait reçues de la nature, l'envoyèrent au collége de cette ville, d'où il sortit pour faire sa philosophie à celui de Vire. Dès l'âge de quatorze ans il avait terminé ses études avec la plus grande distinction : heureux présage des succès qu'il devait un jour obtenir dans le monde savant.

     Quelques années après, il fut appelé à Paris par son grand oncle le père Biseault, oratorien, qui lui enseigna la théologie. M. le Berriays était d'un caractère doux et complaisant. Son oncle dirigeant

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ses premières inclinations, l'engagea à prendre l'état ecclésiastique ; mais soit que sa vocation ne fût pas assez fortement prononcée, soit qu'il fût effrayé des devoirs du sacerdoce, il ne voulut recevoir que les premiers ordres.

     S'il n'avait suivi que son penchant, il se serait uniquement livré à la littérature. Ses désirs n'étant point secondés par la fortune, il fut obligé de chercher une place, qui lui procurât des moyens d'existence. Il les trouva dans l'enseignement : état souvent plein de dégoûts, mais dont il ne connut que les douceurs.

     M. Gilbert des Voisins, greffier en chef du parlement de Paris, cherchait un homme sage et instruit, auquel il pût confier l'éducation d'un fils unique, qui était l'objet de toutes ses affections. Il crut l'avoir trouvé dans M. le Berriays ; il ne se trompait pas. Le précepteur zélé se livra entièrement à l'instruction de son élève. Tout son temps, tous ses soins lui furent consacrés. Afin de lui applanir les difficultés du travail, il étudiait avec lui ce qu'il ne lui enseignait point. Devenu en quelque sorte son compagnon d'études, il sut mettre à profit pour lui-même, les différens maîtres qu'on lui donnait. Il apprit de cette manière, l'italien, l'anglais, le dessin, l'architecture et la musique.

     M. le Berriays n'avoit rien négligé pour former le coeur et orner l'esprit de son élève. Il eut la satisfaction bien douce de le voir répondre à ses soins. L'éducation brillante qu'il avait reçue, le rendait digne d'occuper les places les plus élevées de la magistrature. Il obtint celle de président à mortier

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au parlement de Paris. Le jeune magistrat, loin d'oublier les leçons de son maître et la reconnaissance qu'il lui devait, ne fesait rien d'important sans réclamer ses conseils ; et trop souvent il en eut besoin, au milieu des divisions qui survinrent dans le parlement de Paris : funestes précurseurs des bouleversemens politiques, qui devaient un jour agiter notre patrie. C'est dans le malheur que l'on connaît ses amis. Le parlement fut dissout, et M. Gilbert des Voisins envoyé loin de la capitale. Rien ne put séparer M. le Berriays de son élève. Il le suivit en exil : ainsi Lafontaine et Pellisson restèrent constamment fidèles à Foucquet, disgracié. Ainsi, lorsque par suite de son dévouement pour l'infortuné sur-intendant des finances, Pellisson lui-même fut enfermé à la bastille, Tannegui Lefêvre, NÉ A CAEN, eut le courage de lui dédier son Lucrèce. Combien d'autres exemples ne pourrait-on pas citer de l'attachement des gens de lettres.

     M. le Berriays avait formé une liaison étroite avec les littérateurs et les savans les plus distingués. Racine le fils, Gresset, Coffin, Lebeau, Crevier, Mirabeau père, Buffon, Duhamel Dumonceau l'honnoraient de leur amitié. Il développa et rectifia dans leur conversation les connaissances qu'il avoit puisées dans les livres. Il acquit dans leur société, cette justesse d'esprit et cette netteté d'expression qui l'ont toujours caractérisé.

     Il eût obtenu un nom célèbre, comme homme de lettres, s'il avoit continué de suivre la même carrière ; mais le goût qu'il prît pour l'agriculture,

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l'entraîna particulièrement vers le jardinage, cette branche variée de l'économie rurale qui offre tant de charmes. Il vivait à une époque où l'esprit humain, après avoir porté si loin la littérature et les beaux arts, sous le siècle de Louis XIV, prenoit une autre direction et cherchait à s'ouvrir de nouvelles routes. Les sciences naturelles commençaient à être plus cultivées. M. le Berriays connoissait tout ce qu'avaient écrit sur l'agriculture, Varron, Virgile, Columelle, parmi les anciens ; et parmi les modernes, Olivier de Serres, de la Quintinye, Duhamel Dumonceau.

     Ce dernier qui était son contemporain, avait publié en 1755 un traité des arbres et arbustes. Il désirait compléter ce travail, par un traité sur les arbres à fruit ; mais l'étendue de l'entreprise l'avait rebuté plus d'une fois, et sans M. le Berriays, cet important ouvrage n'eût peut-être jamais vu le jour. Duhamel avait su depuis long-temps apprécier son mérite. Il lui proposa de l'aider dans ses recherches. Tous deux occupés des mêmes objets, remplis des mêmes vues, triomphèrent des difficultés qui avaient d'abord paru insurmontables. [1] M. le Berriays ne se bornant point à décrire, dessina et mit en couleur, un grand nombre d'arbres : genre de talent dans lequel il excellait. Le traité des arbres fruitiers parut enfin en 1768. Il obtint en France et dans l'étranger, un succès extraordinaire. Le modeste collaborateur en avait fait presque tout le travail. Ce fut Duhamel qui en retira tout l'honneur : exemple

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assez commun dans la république des lettres.

     Il méditait depuis long-temps un ouvrage où il pût déposer le résultat particulier de ses observations. Il publia en 1775 deux volumes, sous le titre de Nouveau de la Quintinye, ou Traité des Jardins. Le premier volume comprend le jardin fruitier ; le second, le jardin potager. Ce traité lui assigna une place distinguée parmi les plus habiles agronomes.

     Possédant l'estimé de tous les savans de la capitale, et l'amitié de son ancien élève, il semblait n'avoir rien à désirer pour le bonheur ; mais au milieu des nombreux témoignages de la considération publique, le souvenir de sa patrie vint le trouver avec tous ses charmes. Il se sentit porté d'une manière irrésistible, vers le lieu qui l'avait vu naître ; vers ce séjour de la campagne où il avait passé les premières années de sa vie. Il résolut d'aller s'y fixer. La perspective d'une place à l'académie des sciences, que lui laissaient entrevoir ses amis ; une pension considérable offerte par M. Gilbert des Voisins, pour l'engager à se fixer auprès de sa personne ; rien ne peut le faire changer de résolution.

     Il choisit pour sa retraite la terre du Bois-Guérin, près d'Avranches, dans la position la plus agréable. Il jouissait du coup-d'oeil étendu et varié de cette baie, au milieu de laquelle s'élève le Mont-St-Michel, autrefois connu comme prison d'état ; mais bien digne encore de fixer l'attention du physicien, et les regards de l'artiste, par sa forme pyramidale et son élévation pittoresque. Il sut encore ajouter aux charmes de cet

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heureux site. Tout dans ce séjour annonça bientôt la demeure de l'homme de goût.

     Il ne pensa plus qu'à terminer les grands travaux qu'il avait commencés, et qui nécessitaient des expériences suivies, qu'on ne peut faire dans les villes. Il eût difficilement trouvé un sol plus favorable à ses observations. Si la Touraine est appellée avec raison le jardin de la France, le terroir d'Avranches peut en particulier être regardé comme le jardin de la Normandie. Les plantes prospèrent dans cette terre, tout à-la-fois féconde et hâtive. Le public attendait avec impatience le troisième volume du traité des jardins. M. le Berriays le mit au jour, sous le titre de Traité des Jardins d'ornement. « Je ne parlerai, dit-il, ni de leur formation, ni des ornemens vrais qui embellissent la nature, ni de ceux que le caprice semble n'avoir inventés que pour la rendre difforme et ridicule. Simple jardinier dans cette troisième partie, comme dans les deux premières, je me bornerai à cultiver les arbres et les plantes qui servent à décorer les jardins. »

     Il mit le complément à son ouvrage en publiant le traité de l'orangerie, dans lequel après avoir exposé les règles de la construction des chassis et des serres, il enseigne la culture des plantes exotiques. Les gravures de cet ouvrage ont été exécutées d'après ses dessins.

     Le Nouveau de la Quintinye eut un grand succès, et il le méritait. « C'est un exposé exact des connaissances théoriques et pratiques les plus intéressantes sur les jardins. Il me semble qu'il n'existe sur cet objet, aucun livre qui réunisse des descriptions aussi bien faites, des principes aussi solides

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et d'aussi bons procédés. Ils sont simples, sans aucun mélange de puérilités et de faux préjugés, si communs dans les anciens livres d'agriculture. » Tel est le jugement de M. le Begue de Presle, censeur de cet ouvrage. Il a été confirmé par le public. Imprimé plusieurs fois, il n'a pas peu contribué à inspirer le goût du jardinage. Depuis sa publication, cet art a fait encore des progrès ; mais pour bien juger un homme et un ouvrage, il faut se reporter au temps où ils ont paru. Sous ce rapport, le travail de M. le Berriays sera toujours regardé comme un excellent traité, qui a servi de modèle à une foule d'autres, dont la France a été inondée par la suite.

     Voulant le mettre à la portée de tous les lecteurs, il en rédigea un abrégé clair et précis, sous le titre de Petit de la Quintinye, qui parut en 1791, chez M. Lecourt, imprimeur d'Avranches, avec lequel il étoit étroitement lié. Cet abrégé fut aussi recherché que le grand ouvrage. Tout récemment encore, M. Manoury l'aîné, libraire à Caen, vient d'en donner une nouvelle édition.

     M. le Berriays ne se bornoit pas à publier des livres : il regardoit la connoissance du jardinage comme une science vaine, lorque, réduite à la simple théorie, elle n'est pas éclairée par la pratique. Il ne consacrait même à la composition de ses ouvrages, que le temps qui n'était pas employé à la culture de son jardin. Il taillait lui-même ses arbres. Après beaucoup d'expériences, il était parvenu à obtenir plusieurs variétés de fruits, particulièrement des cerises remarquables par leur grosseur et leur goût délicieux. Il se plai

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générosité, et s'il n'avait pas d'enfans, il était devenu le père de tous les pauvres. Les regrets des habitans de Tournebu, de Janville, de Livet, d'Eterville n'attestent que trop la vérité de ce que nous avançons.

     On se rappelle l'incendie qui eut lieu en mil huit cent sept dans cette dernière paroisse. La désolation était générale. Aussi-tôt M. de Janville accourt, donne des secours et des consolations de tout genre aux infortunés habitans, et parvient à sécher leurs larmes. Quatre d'entre eux, à force de bons soins, furent arrachés à la mort. Le curé d'Eterville, M. Hartel, qui avait partagé son empressement à les soulager, reçut de lui un vase d'argent sur lequel était gravée cette inscription touchante :

Les brebis d'Eterville à leur Pasteur.

     La manière dont il obligeait ajoutait encore un nouveau prix au bienfait. Il y mettait une grâce, une délicatesse particulière. Quand on lui procurait l'occasion de rendre service, il semblait qu'on lui rendît service à lui-même. Combien de ses libéralités secrètement versées dans le sein des malheureux sont restées inconnues ! Que de personnes vivent dans l'aisance et la doivent, sans

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qu'on le soupçonne, à M. de Janville ! Nous pourrions en citer quelques exemples connus malgré son extrême discrétion. Mais il pensait qu'une main doit ignorer le bien que fait l'autre. Respectons les intentions du bienfaiteur, et en voulant honorer sa mémoire, n'humilions personne.

     M. de Janville ne ressemblait point à ces hommes opulens qui se croient dispensés de mettre de l'ordre dans l'administration de leurs biens parce qu'ils en ont beaucoup. S'il était libéral, jamais il ne fut prodigue. Il ne suffit pas, disait-il, de faire le bien, il faut le bien faire. Il raisonnait en quelque sorte ses largesses. Il ne voulait pas qu'elles servissent à entretenir l'oisiveté, et sa bienfaisance toujours dirigée par le discernement, inspirait le goût du travail. Tout homme qui en manquait était sûr d'en trouver chez lui. Aussi ne voyait on ni paresseux, ni pauvres autour de ses propriétés. Plût à Dieu que dans toutes les communes il existât des hommes qui fissent un aussi bel emploi de leur fortune, l'indigence et la mendicité disparaîtraient par le meilleur de tous les moyens !

     La société d'agriculture proposa en 1803 on

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construites les plus belles maisons d'Avranches ; entre antres le collége. Il avait trouvé, pour le seconder dans celte dernière entreprise, un homme dont nous nous plaisons à rappeler le nom, M. Ferret-Montitier, lieutenant du bailliage d'Avranches. Ce magistrat sut communiquer à ses concitoyens le zèle dont il étoit animé ; et par leurs nombreuses souscriptions, on vit en 1777 s'élever cet édifice public, qui fait encore l'utile ornement de cette cité.

     Si quelqu'un devait échapper aux orages de la révolution, c'était sans doute un homme dont le genre de vie solitaire ne pouvait porter ombrage à aucun parti ; mais quand le corps politique est agité, tous les membres s'en ressentent. M. le Berriays fut obligé de se refugier à Rouen, où il resta caché jusqu'en 1794, qu'il revint au Bois-Guérin.

     Il reçut en 1800 un hommage bien honorable de la Société d'agriculture de Paris, une médaille d'or et le titre de correspondant. [2] La Société d'agriculture et de commerce de Caen fut à peine rétablie, qu'elle s'empressa de le recevoir parmi ses membres non-résidans.

     Dans les dernières années de sa vie, M. le Berriays avait composé, sur les haricots, un traité orné de 49 planches dessinées et enluminées, dont il a fait présent à son jeune ami Barenton, et qui est resté manuscrit. [3]

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     Il avait commencé un travail sur le cidre et la poiré ; mais, prévoyant qu'il ne pourrait, à cause de son grand âge, terminer cet ouvrage, auquel il attachait un grand prix, il désirait qu'il fût achevé par la Société d'agriculture de Caen, dont les membres se trouvent plus à portée, dans un pays où les variétés de fruits sont si multipliées, de donner des idées exactes sur celles qu'il faut préférer, et sur la meilleure manière de brasser le cidre. Plusieurs de nos collègues réaliseront sans doute les désirs de M. le Berriays. Nous avons déjà eu occasion de parler d'un mémoire de M. Brébisson [4]. M. Louis Dubois a publié sur cette même matière, un ouvrage plein de recherches savantes.

     M. le Berriays s'occupait d'une nouvelle édition du traité des arbres fruitiers, augmentée d'un grand nombre d'espèces obtenues par ses expériences, et dessinées par lui-même. Devenu entièrement maître de son travail, il y avait fait quelques corrections et beaucoup d'additions, parmi lesquelles on trouve un traité sur les arbres et arbustes d'ornement. Cet ouvrage devoit former trois volumes grand in-quarto. Il en avait aussi réduit les dessins et le texte sous le format in-octavo, en deux volumes intitulés : Petite Pomone française. Ces manuscrits précieux sont dans les mains de M. le Court. Il se proposait également de faire réimprimer son nouveau de la Quintinye ; avec plusieurs changemens. Il

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venait d'achever le troisième volume, lorsqu'il a été enlevé par la mort au milieu de ses paisibles et intéressans travaux, le 7 janvier 1807, à 85 ans. Il est à observer que le Nôtre, Evelin et Duhamel sont morts a-peu-près au même âge. De la Quintinye a vécu aussi très-long-temps ; il semble qu'aux occupations douces du jardinage, soit attachée une vieillesse longue et exemple d'infirmités. M. le Berriays observait, il est vrai, un régime sévère : c'est ainsi qu'avec une santé délicate, il est parvenu à un âge très-avancé.

     Quoiqu'il ait parcouru une fort longue carrière, elle a été trop courte pour les pauvres et pour ses amis. Après vous l'avoir représenté comme littérateur et comme naturaliste, nous nous ferions un reproche, si nous négligions de parler de ses qualités morales ; car celles-ci sont bien préférables, et il les préféroit bien lui-même. Les personnes qui l'ont connu savent qu'en lui, les qualités du coeur l'emportaient beaucoup sur celles de l'esprit ; mais sa modestie les lui faisait cacher avec soin. Dans l'éloge de certains hommes, la difficulté est d'inventer des vertus ; chez M. le Berriays, l'embarras est de les découvrir. Il cherchait autant l'obscurité que d'autres courent après la renommée. Aussi n'aurions nous jamais connu les différentes particularités de sa vie, sans les renseignemens qu'ont bien voulu nous communiquer notre estimable associé M. Lemoine, et M. Barenton, qui l'ont particulièrement fréquenté.

     Malgré la médiocrité de sa fortune, il la consacra, tant qu'il put en jouir, à soulager les malheureux.

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Il étoit devenu le père de tous les indigens. Né avec cette sensibilité qui porte l'ame vers la bienfaisance, et qui donne tant de poids à la vertu, il allait au-devant des infortunés, pour leur tendre une main secourable ; et comme toute sa vie il contribua au bonheur des autres, toute sa vie il fut heureux lui-même. Une de ses qualités favorites était la patience, vertu sociale qui en suppose beaucoup d'autres, et qui est le signe particulier du calme de l'ame. Il en montrait dans ses actions, dans ses discours, dans ses études. S'il avait acquis tant de connoissances, il les devait moins encore à la facilité de son esprit qu'à l'assiduité de son travail. Il ne se permettait même aucun des délassemens qui souvent paraissent indispensables ; mais il avait l'art de varier ses savantes occupations, de manière que l'une servait comme de repos à l'autre.

     Son genre de vie très-sédentaire, ses occupations sérieuses et peut-être trop multipliées avaient fini par donner à son caractère une certaine teinte de tristesse. En général, il était d'un abord froid. Il gardait un silence presque morne, avec les étrangers que la curiosité attirait près de lui ; mais il se montrait aussi expansif avec ses amis, que réservé avec les personnes qu'il ne connaissait point.

     Ce n'est pas par caprice, par amour de la singularité, et pour faire parler de lui, qu'il s'était retiré à la campagne. L'amour de la science et le goût de la solitude l'y avaient seuls conduits. Souvent ses amis lui proposèrent de renoncer à sa retraite du Bois-Guérin ; mais il leur faisait parcourir son jardin, et leur montrant ses belles et riches

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productions, il leur rappelait cette réflexion d'un ancien qui, fixé à la campagne depuis quelques années, disait qu'il avait passé soixante et seize ans sur la terre, et qu'il n'en avait vécu que sept.

     Pour résumer, et faire en peu de mots l'éloge de M. le Berriays, nous observerons qu'il n'eut qu'une passion ; ce fut celle de faire le bien. Nous ajouterons ce qu'on a dit d'un personnage célèbre du dernier siècle, qu'il fut le meilleur des hommes. Aussi le nom de ce respectable vieillard, resté en grande vénération dans la ville d'Avranches, n'y est-il prononcé qu'avec le sentiment de la reconnaissance. Heureux le pays qui a vu naître, et qui a possédé un homme d'un si rare mérite ! Il avait désiré ne pas mourir sans être utile a sa patrie. Ses désirs ont été doublement accomplis, puisqu'il est parvenu à propager la science, et à faire chérir la vertu.


     [1] Voyez la préface du traité de arbres fruitiers. [retour]

     [2] Voyez les Mémoires de la Société d'agriculture du département de la Seine, tome II, page 57. [retour]

     [3] Voyez le tome X, page 590, du nouveau Dictionnaire d'histoire naturelle, publié par M. Déterville. [retour]

     [4] Voyez l'Analyse des Mémoires lus à la Société d'agriculture et de commerce de Caen, vol. in-8°, chez Poisson .[retour]