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Mémoire présenté à Buonaparte lors de son passage à Caen le 23 mai 1811, sur la nécessité d’ouvrir une nouvelle embouchure à la rivière d’Orne, entre Colleville et Oystreham
et de la rendre navigable dans son cours supérieur / par Charles Pierre Marie Aubin
MÉMOIRE PRÉSENTÉ A BUONAPARTE, LORS DE SON PASSAGE A CAEN,
Le 23 Mai 1811,
Sur la nécessité d'ouvrir une nouvelle embouchure à la rivière d'Orne, entre Colleville et Oystreham, et de la rendre navigable dans son cours supérieur.
CHARLES-PIERRE-MARIE AUBIN a l'honneur d'exposer à votre Majesté que la ville de Caen ; comprise dans le nombre des trente-six bonnes villes de votre empire, recommandable tant par sa position et les fertiles campagnes qui l'environnent, que par l'industrie de ses habitans, qui dans tous les temps ont donné à l'Etat des sujets versés dans les sciences et les arts, est susceptible d'un agrandissement de commerce qui ne peut s'établir que par des relations et communications avec les départemens de l'Orne, de la Sarthe, de la Mayenne et de la Loire.
La ville de Caen, tant qu'à présent, ne peut être regardée que comme un petit port de cabotage pour les besoins de sa consommation et de ses bourgs.
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Avant la révocation de l'édit de Nantes, elle avait des manufactures en tous genres ; celles de Draps et de Lingettes étaient très-renommées ; aujourd'hui il ne lui reste que celles de Bonneterie et de Dentelles : cette dernière, dans des temps plus heureux, fait subsister les trois quarts de sa population et de son arrondissement.
Divers établissemens, tels que manufactures de Porcelaine, d'Indienne, de Bazins et de Piqués, se sont élevées avec le plus grand succès et ont produit des chefs-d'oeuvre ; mais elles sont aujourd'hui tombées dans l'inaction, faute de débouché pour leurs productions ; et les malheureux entrepreneurs, après avoir sacrifié leur fortune, gémissent dans un état qui approche du besoin.
Une manufacture de Limes s'est pareillement établie depuis quelques années ; ses essais ont surpassé les espérances, elle a atteint la perfection anglaise ; mais la main-d'oeuvre les porte à un prix trop élevé. Le commerce de Caen est donc très-limité, tandis que cette grande ville est susceptible, Sire, par sa situation, de devenir une des villes les plus florissantes de votre empire. Une rivière du second ordre traverse son enceinte, et porte des navires de deux à trois cents tonneaux. Son canal, dans l'origine, était tortueux ; les gouverneurs, officiers et bons citoyens de cette ville en demandèrent, l'an 1530, sous le règne de François Ier., votre illustre prédécesseur,
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le redressement, et qu'elle fût rendue navigable depuis le hameau de Longue-val jusqu'aux planches de Rouilly ; leur demande fut favorablement accueillie. Après des procès-verbaux de commodo et d'incommodo, et nonobstant les oppositions de différens seigneurs de paroisses qui perdaient des droits féodaux, intervinrent les Lettres patentes du 4 juillet 1531, qui permettaient d'ouvrir un nouveau lit de l'Orne sur la longueur de six cent quarante toises, lesquelles reçurent leur exécution ; car cette entreprise, commencée dans les premiers jours de septembre de la même année, fut terminée à la mi-octobre suivant. Ces mêmes lettres autorisaient de rendre la rivière navigable jusques aux planches de Rouilly [1] ; on fit faire des ouvertures aux chaussées de Montaigu et de Bourbillon. Les choses en restèrent là jusqu'en 1556, que
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les habitans de Caen, voyant avec douleur que les opposans mettaient tout en oeuvre pour empêcher l'exécution d'un si beau projet, obtinrent ladite année des lettres patentes de Henri II, confirmatives de celles de ses prédécesseurs. Toutes les chaussées existantes sur la rivière furent ouvertes ; plusieurs marchands firent flotter des bois ; mais le régime féodal, qui avait ses intérêts à conserver, profita des troubles du temps pour faire refermer les chaussées. Les habitans de votre bonne ville de Caen, Sire, ne se découragèrent pas ; ils sollicitèrent de nouveau, ès années 1570 et 1593, sous les règnes de Charles IX et du bon Henri, que la rivière fût rendue navigable jusqu'à Argentan. Leur demande fut accueillie, et, le 24 juillet 1593, l'ingénieur Josué Gondouin reçut les ordres du Conseil de se rendre à Caen et de s'occuper, toutes affaires cessantes, du projet de la navigation de l'Orne et d'en vérifier le cours. Son procès-verbal fut rendu le 15 octobre de la même année, duquel il résulte que tous
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les obstacles qu'il avait rencontrés pour rendre cette rivière navigable, pourraient être surmontés sans de très-grands frais.
Le duc de Vendôme, gouverneur de la ville d'Argentan, sous Louis XIV, provoqua une assemblée des notables citoyens de la ville de Caen, pour qu'ils eussent à solliciter du gouvernement que la rivière fût mise en état de porter bateau ; mais toujours des intérêts divers, et des ingénieurs qui ne purent mettre de l'ensemble dans leurs plans, firent encore échouer ces projets. [2]
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Le grand Colbert parut ; ce ministre célèbre, qui, après avoir donné tous ses soins aux arts, n'oublia pas le commerce et la marine ; cet homme, auquel nous sommes redevable du fameux port de Dunkerque, daigna s'occuper d'un port à Colleville et de la navigation de l'Orne : il écrivit à Mr. de Vauban, en 1679, de lever des plans et de lui donner des instructions sur ces projets, ce dont il s'occupa de suite ; et, en exécution de lettres patentes du 6 mai de cette même année, un nouveau lit de l'Orne fut ouvert, depuis les carrières de Ranville jusqu'au-dessous des moulins de Clopée : le plan aurait eu son exécution sans la mort de ce grand homme.
Il n'y a plus de doute, d'après le rapport de M. de Vauban, qui avait su concevoir le fameux port de Dunkerque, que l'entreprise de rendre l'Orne navigable fût exécutable. Les choses en restèrent cependant là jusqu'en l'année 1740,
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que des propriétaires et commerçans, tant de ladite ville que de ses environs, se réveillèrent et se rappelèrent les mémoires de Mr. de Vauban, et, dans une assemblée qu'ils tinrent la même année, ils arrêtèrent d'adresser de nouveaux mémoires au conseil, avec un plan levé par Mr. Delalonde, membre de l'Académie des belles-lettres de cette ville, aux fins d'obtenir que leur rivière fût rendue navigable depuis Argentan jusqu'à son embouchure, et d'établir un port sous Oystreham.
M. Delalonde fut nommé député pour présenter ces mémoires, les projets furent adoptés : mais la guerre de 1740 étant survenue, les choses en restèrent encore là jusqu'à l'année 1748, que ledit sieur Delalonde, qui avait mûri ses plans, présenta de nouveaux mémoires au comte de Maurepas, qui, convaincu de l'importance de la réclamation, chargea M. Duhamel, membre de l'Académie des sciences, de se rendre sur les lieux, et de faire les vérifications les plus exactes pour assurance de l'exécution.
M. Duhamel se rendit donc à Caen, et commença son opération sous Oystreham. Le marais de Colleville lui parut, comme à M. de Vauban, une position très-avantageuse pour établir un port de sûreté : il s'assura par des coups de tarauds, quelle était la vraie situation du terrain ; il en résulta que le fond était une terre glaise et argilleuse
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facile à excaver et être enlevées par la rapidité des eaux qui passeraient entre des jettées qu'on établirait, et il fut constaté qu'on aurait sur le radier de l'écluse, trente pieds d'eau dans les hautes marées, et vingt-cinq dans la morte eau.
Ce célèbre ingénieur ne parle pas de la position de la rade, qui est un des meilleurs mouillages de la côte de Normandie, garanti par des rochers sur lesquels on éleverait avec facilité des fortifications avec des pierres des carrières de Ranville et de Fontaine, qui sont pour ainsi dire sur les lieux.
M. Delalonde voulant approfondir ses plans ; vérifia les recherches qu'avait faites M. Duhamel, et en obtint les mêmes résultats : il se trouva démontré que toutes difficultés étaient levées sur l'établissement de ce port, que M. Colbert et M. Vauban avaient reconnu être d'une absolue nécessité, de ce port dont récemment M. Cachin a fait connaître dans son mémoire toute l'importance [4]. La baye en est si sûre qu'on a vu les
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Anglais, qui ne quittent point nos côtes en temps de guerre, s'y refugier dans le mauvais temps. [5]
Quels avantages ce port ne procurerait-il pas au commerce, qui se ferait avec sûreté dans cette partie de la Manche ! Il serait un asile pour les vaisseaux de votre Majesté.
Colleville deviendrait un des chantiers de votre marine, par le transport facile des bois qui descendraient de la Seine et de l'Orne. Les zélés habitans de Caen en ont senti tellement l'importance, qu'ils firent faire à leurs frais, en ladite année 1748, par M. de Bouroult, ingénieur géographe du Roi, la vérification du cours de l'Orne depuis Argentan jusqu'à son embouchure dans la mer, ce qui fut exécuté dans les mois d'octobre, novembre et décembre (temps où les eaux sont les plus basses.)
Il rédigea ses mémoires et dressa ses plans, lesquels furent adressés au Conseil et renvoyés à l'examen de M. Gourdon-de-Léglisière, Lieutenant-Général des armées du Roi, qui y donna son approbation.
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D'après les mémoires du temps ; il paraît qu'une compagnie voulait se charger de rendre cette rivière navigable, moyennant qu'on lui accorderait le privilége de percevoir un droit sur toutes les marchandises qui seraient transportées, lequel droit ne devait revenir qu'à la moitié des frais qu'il en coûte par voiture.
Les nouvelles guerres empêchèrent que le gouvernement s'occupât de travaux publics : les choses restèrent dans cet état. Mais les navires arrivaient si difficilement, qu'on reconnut d'une nécessité absolue d'ouvrir un nouveau lit à la rivière, depuis le moulin de Clopée jusque sous les murs de Caen, et d'y établir un port. Les travaux commencèrent le six juin 1780, et ne sont pas encore portés à leur perfection, par divers événemens.
Tout ce qu'on a fait jusqu'à ce jour ne donne point d'agrandissement au commerce de cette ville ; ce n'est qu'en rendant la partie supérieure de cette rivière navigable jusqu'à Argentan, et la faisant communiquer à la Loire par la Sarthe, qu'on obtiendra des avantages inappréciables, par le commerce qui se ferait avec les villes d'Angers, du Mans, Sèez, Alençon, Argentan, Domfront, et tout le pays bocage. [6]
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Après avoir établi à votre Majesté la possibilité de rendre l'Orne navigable, il convient également de lui faire connaître tous les avantages qui en résulteraient non-seulement pour le commerce, mais encore pour la marine.
Je commence à parcourir cette vaste étendue de pays. Je m'arrête aux villages de Fontenay-le-Marmion et de Vieux, et j'y observe des superbes carrières des marbres qui ne sont pas exploitées, et, si elles l'étaient, on en obtiendrait des marbres de toute beauté, puisqu'à la superficie on en trouve de riches couleurs, dans lesquels on remarque des veines qui imitent l'or. Il est susceptible d'un très-beau poli ; il est fragile, parce qu'il est pris à la surface du sol ; mais si on descendait à une certaine profondeur, on atteindrait de beaux bancs, car toutes les carrières ne donnent à la superficie que des pierres de médiocre qualité : cependant personne ne s'est encore présenté pour entreprendre cette riche exploitation, parce qu'on en porte les frais à trente mille francs.
Je dirige mes pas vers le bourg de Thury-Harcout, renommé par ses tanneries, et très-intéressant par les bois qu'il procurerait à la marine marchande et à la bâtisse : mais plus loin, les bois
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du parc Hilet ; de Valcongrain et de St.-Martin-de-Sallan donneraient de superbes arbres pour la construction des vaisseaux de votre Majesté.
Le bourg d'Harcourt a encore l'avantage d'avoir des carrières d'ardoises de bonne qualité, mais épaisses, parce qu'elles sont extraites, comme le marbre de Vieux, à la surface du sol.
J'entre dans les bois de Saint-Clair-Lapommeraye, de Lavillette, où je trouve, ainsi que dans les environs, des bois les plus propres à la construction navale.
Je me porte au bourg du Pont-d'Ouilly, d'où j'aperçois, sur les sommets et les côteaux des deux rives de l'Orne, des bois de toutes espèces, et en particulier ceux propres à la construction des navires : dans ce bourg on exploite des carrières de granit de première qualité, qui, malgré la difficulté et les frais de transport, sont exportés à Caen, delà au Hàvre, Rouen, Dieppe et autres ports.
En parcourant cette contrée du bocage, les bourgs de Flers, de Condé-sur-Noireau, Delaunay-l'Abbé et de Chanu, où il y a des fabriques de toiles, de chapeaux, de poterie (Chanu est très-renommé par ses manufactures de grosse et menue clouterie), je trouve Gers, à peu de distance de Tinchebray : ce bourg a une manufacture de poterie très-considérable, dont il se faisait des envois à l'étranger.
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La petite ville de Tinchebray fait un grand commerce d'outils de fer, de coutellerie et de clouterie, et toute cette contrée est très-abondante en chanvre, cire, miel, suif, plume d'oie et quantité de laine.
Le village appelé la Forêt, ainsi que ses environs, sont remplis de beaux bois, propres à la construction des vaisseaux.
Les forêts d'Halouse, d'Andenne, de Getel, de Dieu-fite, nous présentent des bois de toute beauté ; sur l'autre bord de l'Orne, on aperçoit les bois de Bazoche et de Rabodange.
Je ne dois pas passer sous silence les forges de la Sauvagère et de St.-Omer, dont le transport des fers se fait par terre à si grands frais, ainsi que ceux de la grosse forge de Putange, dans le bourg du Pont-Ecrepin, dont les environs présentent des bois très-avantageux pour la construction des navires.
Ecouché me présente des avantages non moins précieux : ce gros bourg possède des tanneries renommées, des manufactures de draperie, de chapeaux, etc. ; ses environs sont remplis de bois propres à la construction navale. C'est par ce bourg que passent les fers des grosses forges de Carouge, de Boucey, de Rasne et du Champ-de-la Pierre, pour se rendre à Argentan, et delà à Caen par le roulage.
Arrivé à Argentan, je jette un coup-d'oeil sur ses
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riantes prairies arrosées par l'Orne, et j'aperçois au levant la forêt de Gouffert, d'où l'on peut tirer les meilleurs bois pour la construction des vaisseaux de votre Majesté, et, en remontant vers Sèez, je vois des bois considérables et la superbe forêt d'Ecouve, où on rencontre des chênes de la plus grande beauté.
Cette petite ville d'Argentan deviendrait des plus intéressantes : ses belles routes y conduiraient des grandes forges de Rugles, de Breteuil, des environs de Laigle et de Verneuil, des bois et des fers pour être embarqués sur l'Orne.
Les communes de Médavy, de la Roche, de la Ferrière-Béchet, cette dernière connue par sa carrière de pierres noires, offrent les mêmes avantages ; et si on faisait la dépense de faire des fouilles dans cette commune, on y trouverait certainement une mine de charbon ; car, lorsqu'on extrait ces pierres, on en respire l'odeur. Quelle ressource pour ce canton, abondant en mine de fer ! Les bruyères de la Coudraye et de Montmeroy les présentent à la surface de la terre, et, au bord de la rivière de Thouenne, on y rencontre des morceaux de cette mine en blocs.
L'exploitation de ces mines arracherait à l'oisiveté les voisins de ces grandes bruyères, qui contiennent au moins 1500 hectares, dans lesquelles ils conduisent leurs bestiaux, et n'exploitent de terre que ce qu'il leur en faut pour les nourrir.
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Le bourg de Mortrée, à peu de distance de la grande route d'Argentan à Sèez, deviendrait le dépôt du bois de la forêt d'Ecouve et arrondissemens circonvoisins, pour être embarqués sur l'Orne avec les autres productions du pays.
Après avoir parcouru les rives de l'Orne, je me porte vers sa source, à une lieue au-dessus de Sèez, commune d'Aunon, hameau de Sévilly. Cette source est si forte qu'elle fait moudre à cinq cents pas un moulin, et dans son cours elle est grossie par quatorze rivières, dont quelques unes sont assez fortes pour y faire flotter des bois.
En remontant au-dessus de Sèez, on trouve les bois de Mont-Perroux, de Mont-Mirel et de la forêt de Débourse, sur les rives de la Sarthe, où les coupes ne se font que de cent ans en cent ans.
Ces bois sont de la plus grande beauté, et propres aux constructions des vaisseaux de votre Majesté. [7]
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Toutes ces ressources si avantageuses à la marine et à l'encouragement de l'industrie de ce pauvre pays bocage, invitent le gouvernement à s'occuper
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de la navigation de l'Orne. Le port de Colleville recevrait pour ainsi dire sans frais, Sire, les bois convenables à la construction de vos vaisseaux ; et Caen, renommé par la construction de ses navires, ceux qui lui seraient convenables pour son commerce et les vaisseaux de l'état [8] qui pourraient y être construits, car dans tous les temps on y a construit de petits bâtimens de guerre. Les canonnières sorties de son quai ont fait l'admiration des chefs de la marine. Voilà des avantages bien précieux que l'on retirerait de la navigation de cette rivière, et ils le seraient encore plus, si elle communiquait à la Loire par la Sarthe.
Une nouvelle branche de commerce entre l'Océan et la mer du Nord rendrait cette ville une des plus renommées de votre empire, et on n'aurait plus à redouter le blocus des ports de la Manche.
Des armemens se font encore à Caen pour la pêche de Terre-neuve, les vaisseaux y sont construits ; deux sont sur les chantiers, et restés imparfaits par le malheur de la guerre. Mais ces vaisseaux ne reviennent jamais dans notre quai, faute de débouché dans les départemens qui nous avoisinent, et qui nous donneraient en échange des productions de leur pays.
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Une nouvelle vie rajeunirait ce pauvre pays par un débouché des productions de son sol ingrat, qui est fertilisé à grands frais par des engrais qu'on va chercher à plus de vingt lieues, tels que des charrées et des poudres végétatives qui viennent de Paris, par la Seine, débarquer au quai de Caen, pour être transportées par voiture dans ces malheureuses contrées, tandis qu'elles pourraient l'être par bateau. Nous recevrions en échange des marchandises de toutes espèces, des chanvres qui se cultivent avec succès dans ce pays, des cires, des eaux-de-vie en quantité, des bois, des vins d'Orléans, de Tours et d'autres lieux, des ardoises d'Angers qu'on embarque dans les ports de l'Océan, pour se rendre dans la Manche, des toiles, des étoffes, des bougies, etc., etc. ; enfin des bois qui nous viennent par voiture des bords de la Sarthe, pour être reportés à grands frais dans les ports du Hâvre et de Brest ; et les autres denrées se transportent par le roulage dans les ports de Granville et de St.-Malo, à plus de quarante lieues de distance.
Les bombes et les boulets descendent la Seine, arrivent au port de Caen, pour être expédiés par terre dans les ports de Brest et de l'Orient, l'ennemi étant toujours à la vue de nos ports.
La précipitation avec laquelle je vous renouvelle, Sire, les projets de mes aïeux, ne me permet pas de vous développer tous les avantages
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qu'on retirerait de cette entreprise tant désirée et toujours, je ne sais par quelle fatalité, ajournée : cependant, si des Colbert, des Vauban et tant d'autres célèbres ingénieurs, ont conçu ces plans, ils en sentaient toute l'importance. S'ils ont reconnu qu'ils pouvaient s'exécuter, il n'y a pas de doute sur la réussite, et on ne peut attribuer, Sire, qu'aux malheurs des temps que cette entreprise n'ait pas eu son exécution ; mais vous savez si bien les réparer, que je suis persuadé que vous applaudirez à mes vues, dirigées par l'amour du bien et de la prospérité de ma patrie.
J'ai l'honneur d'être de votre Majesté, etc.
Présenté le 23 Mai 1811. AUBIN.
Le présent mémoire ayant été pris en considération, a été renvoyé à l'administration des ponts et chaussées.
Il peut arriver que des ingénieurs mettent encore des obstacles à cette entreprise tant désirée, mais quels moyens déduiront-ils ? seront-ils des hommes plus marquans que les célèbres ingénieurs qui les ont précédés, qui ont fait des rapports si circonstanciés et si précis sur les objets soumis à leur examen, et délibérations provoquées depuis 1530 jusqu'à nos jours, par les citoyens les plus éclairés de notre cité, et approuvées par les autorités.
Mais, hélas ! M. Bourroul nous dit dans son mémoire, page 4 : Cette entreprise aurait eu son effet, si les ingénieurs et ceux qui s'en mêlèrent eussent pu s'accorder ensemble ; mais leurs sentimens opposés furent la cause que le tout échoua. »
La commission du mois de floréal an six a donc bien jugé d'où provenaient les entraves mises à l'exécution des plans concernant la navigation de l'Orne.
Nos voeux bien sincères, ainsi que ceux de tous les bons
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citoyens de Caen, sont qu'aucun amour propre aucune ambition, aucune mésintelligence, ne contrarient les vues des savans qui ont conçu et mûri ces plans, et qu'on soit en garde contre les jaloux de notre prospérité. Qu'on ne se laisse point surprendre par des hommes qui ont des intérêts personnels à faire échouer une si belle entreprise !
Notes
[1] M. Debras, dans son livre des antiquités de Caen, dit, page 100 : « quant au fait de l'ouverture des chaussées d'amont la rivière, il en fut fait deux, l'une à l'endroit des moulins de Montaigu, et l'autre à l'endroit des moulins de Bourbillon ; mais cela ne se put poursuivir en plus outre, à cause des pluies de l'hiver prochain.
Le même antiquaire continue, et dit « que depuis ledit temps, les autres chaussées d'amont la rivière furent ouvertes en vertu d'un patent du Roi qui me fut adressé en l'an quinze cent cinquante, étant lieutenant de Monseigneur le Bailly, par aucuns marchands de bois de cette dite ville, lesquels firent flotter la bûche du sieur de Cullé et autres ; ce qui causa un grand profit en cette ville : mais depuis, par négligence des habitans, cela est demeuré comme contemné, combien il pourrait apporter un profit inestimable.
Le même antiquaire dit : « j'ai bien mémoire que sont viron quarante ans, un appelé de Floris, homme fort ingénieux, voulut entreprendre et faire la rivière navigable par amont, jusques auxdites planches de Roully, avec les ouvertures aux chaussées, par douze mille francs, et en lui donnant l'une des offices du verdage. Toutefois cela ne fut conclu, qui néanmoins servira pour avertissement à messieurs les gouverneurs qui par ci-après voudront entreprendre à poursuivir cette navigation par haut qu'ils y advisent comme à [retour]
[2] D'après le rapport et procès-verbal de la commission envoyés à Caen en floréal an 6, par le ministre de l'intérieur, et en vertu d'un arrêté du Directoire exécutif du 17 germinal, pour examiner les travaux entrepris sur la rivière d'Orne, sous les murs de Caen, ainsi que les dépenses auxquelles ils ont donné lieu, et les moyens que l'on peut employer pour reprendre ces travaux et les conduire à leur perfection, lequel procès-verbal rapporté à la suite du mémoire sur la navigation de l'Orne inférieure, ou projet des ouvrages à exécuter pour l'établissement d'un grand port de commerce sous les murs de Caen et d'un port militaire sur le rivage de Colleville, par J. M. F. Cachin, ingénieur en chef des ponts et chaussées.
Ledit procès-verbal de la commission, page 9 dudit mémoire, dit que « 20 ans après les opérations de Mr. Bouroult, l'ingénieur en chef Viallet reprit encore les plans des travaux de l'Orne, et projetta d'en redresser le lit aux abords de Caen et de faire un port sous ses murs ; il avait reconnu les grands inconvéniens que produisent les bancs de sable mobile [3] qui obstruent l'embouchure de cette rivière, et il en voulait rendre l'accès plus facile, en détournant son cours et le faisant déboucher dans la baye d'Oystreham. Il en avait fait tous les projets, qu'il s'occupait à perfectionner, lorsque la mort l'enleva à ses travaux.
Les membres de la commission, auxquels tous les plans avaient été communiqués, disent : « on a vu dans ce qui précède, et on va voir pour ce qui suit, que s'il semble qu'un génie malfaisant se soit plu à renverser tous les plans projettés pour le Port de Caen, il n'a pas fait plus de grace à celui qui a eu les honneurs de l'exécution. (Mr. Lefebvre, successeur de Mr. Viallet, dont il avait conçu toutes les idées.) » [retour]
[3] Depuis 18 mois, trois bâtimens se sont rompus sur les bancs de l'embouchure de la rivière ; le premier, le Bricq Marie-Antoinette, de cent quelques tonneaux ; le deuxième, Cerès de Charente, (Gaillotte) de deux cents tonneaux environ ; le troisième, la Gertrude, (Goelette) d'environ cent trente tonneaux. [retour]
[4] La commission envoyée à Caen en floréal an six, dit que, d'après les plans qu'elle a recueillis et dont copie de ce qui est exécuté est jointe à cette partie du procès-verbal, et qu'il faut avoir sous les yeux pour son intelligence, on sait que le projet de M. Lefebvre, agréé en 1780 par l'administration des ponts et chaussées, est composé de trois parties : l'une, des ouvrages à faire dans la rade de Colleville, pour y former la nouvelle embouchure de l'Orne ; la seconde, les fouilles nécessaires pour le redressement du cours de cette rivière ; et la troisième, les travaux qu'exige le nouveau port de Caen. [retour]
[5] En l'année 1762, une escadre anglaise mouilla pendant six semaines dans la baye de Colleville, dans l'intention de détruire quinze vaisseaux de Roi chargés de bois de construction pour Brest, stationnés à l'embouchure de la rivière. Pour exécuter ses projets, elle mit à terre, dans la nuit du deux juillet de ladite année, deux détachemens de soldats sur le rivage de Merville et d'Oystreham, pour protéger l'attaque que ses canonnières armées allaient entreprendre ; mais, comme on sait, l'intrépide Cabieu les obligea de se rembarquer. [retour]
[6] M. Cachin, dans son mémoire, page 4, dit, après avoir rendu compte des opérations qui ont été entreprises depuis François Ier. jusqu'à nos jours pour la navigation de la rivière : « il est utile d'ajouter que les moyens de rendre la Sarthe navigable ont fixé maintes fois l'attention du gouvernement, et que dès long-temps il a été proposé de la joindre à l'Orne, pour communiquer à la Loire par la Mayenne, et ouvrir ainsi une nouvelle branche de navigation intérieure entre les mers du Nord et de l'Océan. » [retour]
[7] Nota. La précipitation avec laquelle j'ai décrit les avantages de cette vaste et riche contrée ; m'a fait omettre les nombreux bourgs et communes non moins intéressantes que ceux que je viens de signaler, ce qui me fait reporter, en quittant Argentan, vers Laigle, où il se fait un commerce très-considérable en épingles de toutes espèces, et dont les environs produisent beaucoup de sapins, dont une quantité de planches nous ont été apportées pendant la guerre à très-grands frais.
Je m'achemine vers le Mellereau, bourg dont les marchés sont très-fréquentés, abondans en toutes espèces de denrées et de vivres. C'est par la route du Mellereau qu'on pourrait transporter à Argentan les beaux bois des forêts de Moulins et Beaux-Moulins, du Perche, de la Trape, de Magny, de St.-Evroult et de Grigneaux, lesquelles forêts sont très-abondantes en sapins propres à faire des mâts de navires.
Je ne passerai point sous silence les forêts de Bource, Perseigne, Bellème, remplies de chênes monstrueux par leur grosseur, et des plus propres aux constructions navales. Je n'entrerai dans aucuns détails sur les bois et bouquets possédés par des particuliers, aussi remarquables par leurs belles productions.
Je me reporte vers Trun et Chambray, contrées très-fertiles et abondantes en toutes espèces de denrées et belles chênées propres à la construction.
Le bourg de Vimoutiers est un des plus importans de cette contrée, très-renommé par le commerce de ses toiles, qui sont très-recherchées par les habitans de la basse Normandie, de l'Anjou, du Maine et du Perche.
Le bourg de St.-Silvain et les communes de Coudeville et de Cuilly abondent en lins, chanvres et grains de toute espèce. La commune de Cuilly est renommée par ses carrières, ses pierres sont préférables à celles qui nous avoisinent, par leur grain, très-fin et leur blancheur ; leur qualité principale est de résister à la gelée. L'exploitation s'en fait facilement ; on en soulève des blocs qui ont plus de soixante pieds.
En passant de l'autre côté de l'Orne, on trouve la commune de Curcy, qui possède une carrière d'ardoise belle et fine : passant de suite dans les communes de St.-Clair-la-Pommeraye, la Forêt ; Segris, Fontaine, Mesnil-Germain, Rabondanges, Rapilly, le Repos, Ste.-Honorine-le-Guillaume, le Mesnil-Goudonin, Mesnil-Glaise, Montgaru, Ste.-Opportune, Pierre-Fitte, Villers-Canivet, l'Abbaye-du-Val, Ste.-Honorine-Dufay, Hamars, Vacogne, Bernières, on remarque dans ces communes les plus beaux bois, propres à la construction navale ; la majeure partie de ces communes produisent beaucoup de cidre, poiré et eau-de-vie, grains de toutes espèces, lins et chanvres ; beaucoup de bois dépérissent sur pied, faute de pouvoir les transporter. [retour]
[8] Il a été construit à Caen, il y a environ 60 ans, deux corvettes armées chacune de seize pièces de canon.
En l'année 1776, M. Laprise le jeune fit construire à Caen, le navire le Grand St.-Gervais, de 300 tonneaux, armé de six pièces de canon et de six pierriers.[retour]
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