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Récit d'un rêve / par Auguste Barenton
Receveur de l'Hospice civil de cette Ville, Auteur.
Prix : 60 Centimes.
A AVRANCHES,
De l'Imprimerie d'A. TRIBOUILLARD, Libraire,
rue des Fossés, succ. de M. Lecourt.
1825
AVANT-PROPOS
NON, on n'avait jamais songé à donner aucune publicité à ce petit
ouvrage, consacré à la gaité, à la reconnaissance et plein de tendres
souvenirs, entrepris par délassement, et terminé il y a plus de
quatre mois, uniquement destiné à être lu, ou communiqué à quelques
personnes, qui prennent intérêt à l'auteur, dans ces épanchemens
si doux de l'amitié, y entretenant d'ailleurs un peu trop de ce
qui le regarde lui-même personnellement, motif plus que suffisant
pour laisser cet écrit avec quelques autres encore sommeiller dans
son porte-feuille ; il a fallu une provocation aussi insolente que
directe pour l'y déterminer ; on a fait imprimer et répandre, avec
profusion, une échange prétendue d'un rêve, bien réel en grande
partie, sous le nom emprunté de ce pauvre du Monfillon, qui n'en
peut mais ; quoi donc de plus naturel, que d'user du même moyen,
et de faire imprimer aussi ; afin de mettre les habitans d'Avranches
à portée de juger de l'une et de l'autre production, et surtout
de la bonne ou mauvaise intention, non pas, cependant qu'on veuille
répondre à ce qui ne mérite que le plus froid, comme le plus profond
mépris ; au cas néanmoins, que le public voulut y faire quelque
attention et acheter ce livret, on le déclare à l'avance, le produit
de la vente en sera consacré au bénéfice et au soulagement des pauvres.
Ah ! si l'auteur voyait ses Concitoyens, parmi lesquels il se flatte
de trouver beaucoup plus d'amis que d'ennemis, sourire, et accueillir
favorablement et avec indulgence cet Opuscule, qu'il n'a pas eu
le temps de rendre digne de lui être offert, devant, malgré son
extrême répugnance, le produire à ses yeux, tel qu'il existait au
1er. Janvier 1825, il en fait ici l'aveu dans la sincérité de son
coeur ; oui, ce serait — là l'indemnité la plus complète et la plus
agréable qu'on put lui accorder, et la seule qu'il ambitionne et
réclame.
RÉCIT D'UN RÊVE.
RÉCIT D'UN RÊVE
DÉDIÉ
A Monsieur Louis BLONDEL, Avocat, auteur d'une vie
d'Henry IV, d'une notice historique et topographique du
Mont-St-Michel, de Tombelaine et d'Avranches, et
de plusieurs autres Ouvrages, membre du Conseil d' arrondissement,
du Conseil municipal, de la société littéraire, etc., correspondant
de la société d' Agriculture du département de la Seine, ancien
Maire de cette Ville, etc.,etc., etc.
EPIGRAPHE
En quelque climat que j'erre,
Plus que tous les autres lieux,
Cet heureux coin de la terre,
Me plaît et rit à mes yeux.
Par B..., ami de son Pays.
Oui, il m'est par fois arrivé d'avoir
fait quelques jolis Rêves ; mais, jamais, je n'en avais eu d'aussi
beaux, d'aussi pieux, d'aussi longs, d'aussi suivis que celui-ci,
que j'ai la témérité, aimable vieillard, de venir aujourd'hui vous
offrir, et mettre sous votre protection spéciale ; car plusieurs
personnes me blâmeront, sans doute, d'avoir succombé à la
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démangeaison dangereuse de l'écrire ; ce que j'ai cependant fait
avec le plus de réserve possible, ne voulant choquer qui que ce
soit des habitans de cette jolie ville, qui mainte fois m'ont donné
des marques d'estime et des preuves du plus tendre intérêt ; au
reste, si j'étais assez heureux de mériter pour mon récit l'approbation
et le suffrage d'un savant, d'un érudit, tel que vous, je me croirais
assez dédommagé de ma peine et du temps que j'y aurais passé ; je
n'en demande pas davantage, je ne réclame point d'autres loyer :
oh ! néanmoins, si je vous voyais applaudir et sourire à cet innocent
badinage, vous l'ami des muses et de la gaîté, amateur éclairé des
beaux arts, que l'on vous voit cultiver encore avec succès dans
l'hyver de la vie, mon bonheur, non, je ne puis le dissimuler, serait
porté à son comble ; donc, quelque chose qu'il advienne, vertueux
et bienfaisant Blondel, continuez-moi votre estime et votre amitié,
et veuillez bien m'admettre toujours dans votre intimité ; j'irai
souvent, jouir de vos entretiens et près de vous m'instruire, m'égayer,
et nous rirons ensemble à l'ordinaire des sots, des cagots, des
gens chagrins, ou des frondeurs qui trouveraient à y redire, ou
qui se scandaliseraient des jeux d'une imagination, par fois, peut-être
trop folâtre, trop mobile et trop légère, et à laquelle cependant
(et je le dis avec vanité), vous avez donné des encouragemens.
Au demeurant, écoutons là dessus
le bon la Fontaine, dans une de ses fables :
« Parbleu ! dit le Meunier, est bien fou du cerveau
« Qui prétend contenter tout le monde et son père.»
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Ainsi, si contre mon attente et mon
intention, j'allais provoquer l'ennui et faire bâiller, jusqu'à
s'en démantibuler les machoires, quelques esprits revêches, ou méchans
habitans d'ici, qui, dans leur colère, ou leur dépit m'envoyassent
au diable, ou dans leur impatience, donnassent ordre de porter au
cabinet mon écrit ; n'allez pas croire que j'allasse m'en formaliser
: j'ai, Dieu merci, le caractère, mieux fait que la taille, et je
serais loin de m'en fâcher.
Qu'ils écoutent plutôt un bon conseil
: avant de lire cet écrit, qu'ils prennent leur bonnet de nuit,
et reposent doucement leur tête sur l'oreiller, à tout événement.
En effet, personne n'ignore, je l'espère,
que le bâiller est le signe, le précurseur ordinaire d'une bonne
nuit ; on dirait d'un ami délicat qui nous oblige, à notre insu
; car après un ou deux longs bâillemens, toujours doucement, il
nous ferme ses yeux et nous endort.
Quelle jouissance ! de dormir huit
ou dix heures, couché sur le même côté ; et à son réveil de paresser
encore une ou deux bonnes heures, bien chaudement dans son lit,
à la mi-Novembre, quand l'hyver chargé de frimats vient attrister
toute la nature ; que les vents impétueux soulèvent les tempêtes
; que la grêle et la pluie font rage contre vos vitres, et sur les
toits ; qu'alors il est agréable de sommeiller, de se repaître d'illusions,
de se perdre dans la vague d'une foule de pensées et d'images qui
se succèdent, naissent et s'évanouissent tour-à-tour, dans ce moment,
qui n'est pas précisément la veille ; mais qu'on ne peut pas nommer
le sommeil aussi.
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« Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;
« Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux !
»
On bâtit mille châteaux en Espagne,
on forme des projets, on se nourrit de chimères, on jouit de cette
tendre mélancolie à laquelle Montaigne, en son vieux langage, donnait
l'épithète de friande situation pleine de délices qu'il vaut mieux
sentir que d'essayer de la d'écrire. J'en appelle aux amans, aux
poëtes, aux artistes, aux convalescens, aux malheureux mêmes, aux
héritiers de quelque vieil oncle, mort ab intestat, qui leur
laisse à partager un riche héritage, aux fillettes de quinze ans
dont le coeur commence à parler, aux écoliers un jour de congé,
à l'homme d'affaire qui a huit jours de répit devant lui.... Je
l'ai par fois éprouvée et savourée cette nonchalance attrayante
et délicieuse, oui, mes concitoyens, je la préfère encore au coin
du feu, qui ne laisse cependant pas d'avoir en Décembre, ou Janvier
aussi ses charmes ; surtout quand on y tisonne tout à son aise,
causant à voix basse avec un ou deux vrais amis, ou qu'on y alimente
son esprit, en lisant un ouvrage du bon vieux temps, soit du siècle
de Periclès, d'Auguste, ou de Louis XIV, dont presque tous les auteurs
sont devenus classiques, et font journellement les délices
des gens de goût et les délassemens du sage.
Je laisse volontiers aux Romantiques
les promenades nocturnes sur les bords paisibles d'un lac tranquille,
dont la surface unie et les eaux limpides et transparentes,
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permet aux regards pénétrans de nos auteurs à la mode, de ces Messieurs
réliés en papier rose satiné, d'apercevoir dans la profondeur des
abymes, des choses, qu'heureusement personne n'y verra jamais.
Visions cornues, vraies bilvesées
qu'ils racontent en style pompeux à la belle inhumaine, qui, après
la Vierge Marie, à laquelle ils adressent souvent leurs hymnes,
leurs méditations et leurs chants sacrés, est l'objet vers lequel
tendent toutes leurs pensées.
Qu'ils sont malheureux, sans cesse,
ils se lamentent, leurs yeux sont devenus deux sources intarissables
de larmes abondantes, leur coeur une fournaise ardente, un volcan
pour les soupirs ; et tandis que ces preux, ces chevaliers, de
la triste figure, ces Ménestrels langoureux gémissent et larmoyent,
ou courent dans leur désespoir à grands pas sur les bords escarpés
de précipices affreux, de torrens impétueux tombant avec fracas
du haut des montagnes, à la pâle lueur des éclairs et au bruit effrayant
des tonnerres qui grondent, éclattent, foudroyent, et qui font entendre
leurs roulemens lugubres qui retentissent encore long-temps après,
jusque dans la profondeur des vallées ; la belle prend seule le
frais, pendant la nuit silencieuse, à heure indue, à la clarté de
la lumière argentée de la pâle Phaebé (ce qui veut dire la lune),
dont assez souvent le disque lumineux et échancré disparaît sous
de légers nuages ; semblables à une gaze légère, et blancs comme
la toison des jeunes agneaux, flottant dans les champs azurés de
l'Ether, dont la voûte immense est parsemée d'étoiles
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flamboyantes qui sintillent et brillent de mille feux elle erre,
soit dans les vastes allées, sous les berceaux et sur les terrasses
des jardins spacieux du château de ses pères, au bruit agréable
du murmure des eaux ; soit dans les avenues d'un parc solitaire
; tantôt elle s'égare dans ses rêveries profondes (c'est-à-dire
creuses), s'assied, quasi hors d'haleine sur la froide pierre, tapissée
de mousse, où va se placer à l'entrée d'une grotte ornée de pampres
verdoyans, de guirlandes de lierre, etc., plus voluptueuse cent
fois que celle de Calypso dans Télémaque, pour y attendre le spectacle
ravissant du lever de l'aurore, que des milliers d'oiseaux salueront
de leurs chants d'amour ; description bien autrement fleurie que
celle de la grotte, ou autre, où Virgile fait se retirer pour son
malheur l'infortunée Didon avec le pieux Enée pendant un orage affreux,
suscité par les Dieux ennemis des Troyens et jaloux des hautes destinées
de Rome. Là, la belle chante une romance de sa composition, qu'elle
accompagne des sons ravissans, et vraiment célestes d'une harpe,
qui se trouve placée là à point nommé, on ne sait trop comment ;
n'importe ; où avec un sentiment mêlé de crainte et d'espérance
les accens plaintifs d'un amant aux abois, qui, dans le lointain,
assis sur l'aride bruyère, non loin de la cascade qui tombe et bruit,
fait redire aux échos d'alentour ses tourmens et ses peines, chargeant
dans sa douleur les zephyrs légers de porter ses plaintes amoureuses
jusqu'aux oreilles de celle qui doit quelque jour embellir le cours
de ses jours ; que les parques cruelles
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fileront d'or et de soie ; qu'il ne connaît pas, mais pour laquelle
cependant, il vit et respire uniquement. Le cri sinistre d'une orfraie
se fait entendre, une racine d'arbre est prise par elle pour un
reptile affreux, l'héroïne épouvantée croit voir des phantômes ;
elle fuit à pas précipités avec la vitesse de la gazelle légère
du désert, ou la promptitude de la bîche timide que des chasseurs
inhumains poursuivent, arrive en désordre, se fourvoye dans les
corridors sonores, croyant monter, descend jusque dans les souterrains
humides du vieux manoir de ses aïeux, où dans son effroi, à demi-morte
transie, éperdue, elle est parvenue sur la plate-forme qui termine
la tour du nord du Dongeon, la plus élevée du château gothique,
et la cloche du Beffroy près lequel, elle se trouve, sonne une heure
après minuit, elle tombe évanouie (ce qui ne doit pas surprendre),
jusqu'à ce que l'air frais du matin, ou le bruit rauque ou monotone
de la girouette fasse entr'ouvrir ses longues paupières, et vienne
avec l'aube du jour commencer pour cette âme sensible une suite
d'aventures toutes plus incroyables les unes que les autres ; en
effet, aussitôt... alte-là ! alte-là !.. Je m'aperçois que je fais
depuis un mortel quart-d'heure du galimatias, que l'on décore in
hoc tempore, s'il vous plaît du beau nom de Romantisme,
que je sacrifie à :
« Cet Appollon bâtard qu'on adore à Paris. »
Comme là si plaisamment dit Casimir
Delavigne, dans l'Ecole des vieillards ; car nous ne te reverrons
plus bel Apollon du Belvèder, orner le musée de la
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Capitale, tu n'es même pas retourné à Rome, cette veuve de l'empire
du monde, si riche en débris, et en souvenirs, expression énergique
de Chateaubriant ; tes formes s'altèrent sous l'influence maligne
des brouillards de la Tamise. Hélas! c'est donc bon gré, malgré,
que l'on paie tribut à la folie du jour, et au goût dépravé de son
siècle, que des littératures étrangères envahissent chaque jour
davantage. O belle Venus de Praxitèle, les romantiques, ces amans
outrés du gigantesque et du bizarre, dans leurs goût dépravé, te
sacrifieraient volontiers pour la grande Diane d'Ephèse toute couverte
d'yeux et de mamelles. Aussi ; Caveant consules!.... s'est
écrié le grand maître de l'Université France : puissent à sa voix
les hommes de lettres rentrer dans les sentiers, qui seuls conduisent
à la vraie gloire et à l'immortalité..
Ami de mon pays, désirant la félicité
de tout ce qui m'entoure dans mes rêves même, je m'occupe de mes
compatriotes, de mes contemporains, je les vois, je leur parle,
ils agissent, ou mon imagination en se jouant, se comptait à embellir
les lieux qui m'ont vu naître, O Dieu ! que ne puis-je voir ces
caprices de mon esprit se changer un jour en réalités ! c'est le
voeu, le souhait de mon coeur, du coeur d'un bon Avranchinais.
Je révais donc de la Mission et,
de la fondation d'une nouvelle Eglise à Avranches.
Le jour solemnel était arrivé, où
de toutes les paroisses de l'arrondissement, de tous les lieux situés
dans le petit pays dit l'Avranchin, ou faisant partie du
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ci-devant Evêché, et même des bourgs et des villes plus éloignées,
l'on se rendait avec toute la pompe possible à St-Gervais, pour
assister à la plantation d'un calvaire. L'endroit était là, où les
deux grand'routes de Bretagne et du Maine se croisent sur ce petit
angle de terrain que vous voyez d'ici, où l'on avait fait les dispositions
nécessaires ; les degrés, en beau granite verd du pays, tiré des
carrières de Sainte-Pience, étaient en nombre égal à ceux de l'échelle
sainte, transportée comme chacun sait, de Jérusalem à Rome, et que
le saint Père même ne monte qu'à genoux.
L'affluence des fidèles de tout sexe,
de tout âge, était prodigieuse, cependant l'ordre le plus parfait
régnait ; puisque moi-même, tout infirme et incommodé que je suis,
je pouvais en toute sûreté m'y rendre avec mes deux bâtons et voir
en pleine sécurité passer devant moi la Procession ; car il faut
bien appeller les choses par leur nom. Les Missionnaires avaient
su inspirer tant de recueillement, tant de piété, que j'étais réellement
pénétré du calme qui régnait : pas la moindre confusion. Le son
religieux des cloches, qui toutes étaient en branle, le chant grave
et mélodieux des cantiques sacrés se faisait seul entendre ; le
plus beau temps du monde favorisait cette belle cérémonie, malgré
la saison avancée de l'année et le ciel était pur et serein, comme
dans une agréable matinée d'Avril ; des nuages d'encens seuls embaumaient
et s'élevaient dans les airs. Je vous laisse à imaginer le nombre
de croix, de bannières, de lanternes, de drapeaux et d'oriflammes
qui défilèrent devant moi. Les pieux Missionnaires,
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quoiqu'en trop petit nombre encore, s'emblaient par l'ardeur de
leur zèle, s'être multipliés ; ils étaient ; présens partout ; vous
en eussiez vu en tête et en queue, et au centre de plus de huit
cents vénérables Curés, Prêtres et Desservans, tous en habits sacerdotaux
; précédés d'un nombre infini de jeunes lévites en longues tuniques
de lin, ceints de riches étoffes brodées d'or et de soie, portant,
je crois, tous les reliquaires du Département ; après eux venaient
sur deux rangs rangées toutes les autorités civiles et militaires,
portant chacun en main, ou aidant à les porter tous les instrumens
de la Passion.
La robe blanche, dont Jesus-Christ
fût revêtu à la cour d'Hérode, en signe de moquerie, ainsi que le
manteau de pourpre, le voile de Véronique et la robe sans couture
de notre divin redempteur, avaient été mises en réserve par les
révérens pères, pour le beau sexe, en expiation, sans doute, de
ces fautes légères qu'un goût inné chez les femmes, pour la toilette
et la parure, leur fait quelquefois commettre au dépend de la bourse
de leurs bons parens, et au détriment très souvent des appointemens,
des pensions ou du revenu des pauvres Maris ; ce qui peuple le monde
aujourd'hui ; hélas ! le dirai-je ?... d'un trop grand nombre de
célibataires et d'égoïstes.
Pour la couronne d'épine, elle avait
été réservée aux chevaliers de Saint-Louis, en souvenir de Louis
IX, qui, à son retour de la Palestine, porta de son palais tête
et pieds nuds cette précieuse rélique, qu'il déposa à la sainte
Chapelle, où elle est encore de nos jours exposée à la vénération
des fidèles.
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Des hommes forts et robustes pris
et choisis dans toutes les classes de la société supportaient, ou
soutenaient sur leurs épaules la croix, signe révéré de notre salut,
sur laquelle était étendu un Christ plus que de grandeur naturelle,
le tout sur un morceau de drap écarlate, et dont l'exaltation allait
avoir lieu sur le calvaire.
Les veuves suivaient vêtues de noir,
un livre, un cierge, un chapelet à la main orné d'agnus et
de médailles.
Ensuite venaient les femmes mariées
en robes de crêpe noir, avec transparent de satin blanc, violet,
ou couleur de feuille morte, à demi-cachées sous un long voile de
taffetas bleu céleste (couleur de la fidélité), orné de franges
et de dentelles, attaché sur la tête avec un brillant d'or ou de
pierres précieuses, représentant une étoile, une croix, ou une fleur
de lys ; en guise de collier un rosaire brigitiné, dont les patenôtres
enchaînées d'or ou d'argent, étaient de grenat, de perles, de corail,
de turquoises, d'émeraudes ou de cornalines ; ayant en écharpes
sur le bras des Mérinos, des Ternaux, et des Cachemires, à la manière
et comme les chanoines portent l'aumusse.
Puis des choeurs de jeunes vierges
en blanc, un voile de tulle brodé sur la tète, ouvrage de leurs
mains, les cheveux épars, mais agencés avec grâce, et dont les nuances
variées retombaient en boucles ondoyantes sur des cols d'albâtre,
toutes avaient une ceinture lapis, verte, ou gris de lin à franges
aurore, amaranthe, ou bleu de Roi, attachée avec une agraphe en
pierreries, ou une simple boucle d'acier.
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Suivaient proprement vêtues les grisettes,
les ouvrières, les bonnes d'enfans, les femmes de chambres en serretêtes
élégans ; les servantes, les cuisinières en joli bavolet, ou en
grandes baigneuses de baptiste.
Enfin les bonnes ménagères de campagnes,
les jeunes filles du hameau, deux à deux habillées comme aux plus
beaux jours de fêtes, dont les joues étaient fraîches, colorées,
vermeilles comme des pommes d'Api.
Des deux côtés du chemin, depuis
St-Gervais jusqu' au lieu de la station, des hommes formaient une
double haie, c'étaient les différens corps de métiers et les différentes
confrairies d'ouvriers, donnant la main à leurs jeunes enfans endimanchés,
ravis d'être aussi de la fête.
Après eux paraissaient les nombreux
écoliers du Collége, dirigés par leurs professeurs, tant réguliers
que séculiers en robe ; les premiers de chaque classe couronnés
de fleurs et les autres portant à la main une branche de laurier,
ou de palme ; objets bien capables de faire naître dans ces jeunes
coeurs, spes futuroe gentis, le germe de l'émulation, ou
d'y entretenir le feu, l'ardeur et l'amour de l'étude ; quant aux
paresseux, aux mauvais sujets, aux indomptables, aux incorrigibles,
ils suivaient les mains vides, les yeux baissés, et quelques uns
la rougeur et la honte sur le front.
Les Frères de l'école Chrétienne,
ils paraissaient aussi avec leurs jeunes élèves, les mains jointes
et les bras croisés sur la poitrine, tous les cheveux frisés et
la tête poudrée à la neige.
[p. 13]
Ensuite les Orphélins de l'hospice
de l'un et l'autre sexe. Infortunées créatures, qui semblent rejetées
en-dehors de toutes les classes de la société, inhumainement et
cruellement abandonnées dès leur naissance par ceux qui leur ont
donné l'être ; qui ne trouvent de secours, que dans la religion,
qui ne fait exception pour personne ; de tendresse, que dans le
coeur de ces dames et soeurs Hospitalières qu'ils appellent du doux
nom de mères, dont on ne peut assez louer et admirer le dévouement
sublime et l'ardente charité qui les anime et les soutient journellement
dans l'exercice de leurs pénibles et souvent dégoûtantes fonctions.
Jusqu'aux pauvres, aux indigens,
aux infirmes et aux boiteux qui avaient pu s'y traîner, parmi lesquels
les pasteurs sont souvent surpris de trouver exemples de résignation,
de patience, rares, et des vertus, qu'ils ne rencontrent que bien
peu fréquemment chez les grands, les riches et les puissans de la
terre.
Des Chasse-gueux ou mieux
des bédeaux en robes rouges, blanches, violettes, etc., étaient
espacés çà et là pour le maintien de l'ordre ; et les Croque-morts,
ou plutôt les porteurs des corps aux funérailles, en habit de cérémonie,
terminaient le cortège, pour insinuer dans l'esprit de chacun de
nous la pensée salutaire de la mort. Ah ! qui des assistans ne les
voyait pas là placés à dessein, comme prêts à nous rendre, bientôt
peut-être à nous-mêmes le dernier service, celui de porter notre
corps inanimé de notre domicile à l'église, et du sanctuaire à notre
dernière demeure, à la tombe !... où nous sommeillerons tous,
[p. 14]
jusqu'à ce que la trompette du jugement dernier se fasse entendre
et nous convoque tous en corps et en âme pour comparaître devant
le Souverain juge ; l'Eternel qui rendra à chacun suivant ses bonnes
ou mauvaises oeuvres.
Aucun moyen de faire naître, d'exciter,
d'entretenir la piété n'avait été négligé par les révérends Pères
; jusqu'à placer indistinctement aux premiers rangs, aux places
d'honneur, ceux des habitans d'Avranches dont les noms de famille
étaient précédés d'un nom de Saint ; en suivant tout uniment l'ordre
alphabétique ; ainsi vous marchiez en tête, Messieurs de St-B.,
de St-G., de St-J., de St-L, de St-V., etc., pour rendre hommage
à ces âmes privilégiées qui dans tous les siècles viennent édifier,
sécourir et encourager leurs semblables, les fragiles mortels, par
leur zèle, leurs exemples et leurs vertus, et que Dieu même a plusieurs
fois glorifiés par le don des miracles et des prodiges, que chacun
de nous implore dans ses nécessités les ayant reçus pour Patron
dès notre baptême, et qui du haut des cieux veillent et protègent
nos campagnes, nos bourgs et nos cités.
Arrivés aux pieds du calvaire et
diversement groupés, les plus jolis enfans de la ville, depuis l'âge
de quatre à sept ans, ornés de tout ce que le luxe et la parure
ont de plus précieux, de plus séduisant, de plus brillant, furent
rangés sur les degrés du calvaire.
Age heureux de l'innocence et de
la beauté ! avec quelle attendrissement, vous contemplaient en ce
moment, surtout vos parens ; qu'elle était délicieuse
[p. 15]
l'émotion de nos tendres mères, de vos soeurs aînées qui s'étaient
spécialement occupées du soin de votre toilette ; on eut pu les
prendre pour des Anges animés des tableaux de Raphaël, ou des amours
peints par l'Albâne. Ils tenaient tous des cassolettes pleines de
parfums, des guirlandes de fausses fleurs, des patènes de vermeil,
des pales, des corbeilles remplies de verdure, jouant même ensemble,
mais avec descence et retenue ; entrelaçant leurs jolis petits bras
avec cette grâce, ce sourire, cette gentillesse qui cet âge passé,
ne se retrouve plus. Coup d'oeil enchanteur !
Mais bientôt la croix s'élève dans
les airs, tous les assistans tombent à genoux ; on entonne l'ô
Crux ! ave, spes unica ! et l'éloquent Forbin de Janson,
du pied de la croix, fait entendre sa voix ; non, jamais de ma vie,
je n'ai entendu un semblable discours, un discours aussi touchant
; j'y vis se réaliser tout ce qu'on raconte des miracles de l'éloquence.
Quels gestes ! quels accens ! quel langage ! ! ! .... quand des
pleurs inondant son visage ruisselaient avec la sueur le long de
ses joues, que des sanglots entrecoupaient ses paroles, que ses
regards se promenaient sur l'auditoire, muet de stupeur et d'étonnement,
ou que ses yeux se retournaient avec amour vers l'image de celui
qui est descendu du ciel en terre pour nous racheter tous de la
Mort et de l'enfer, et qui nous a aimés, jusqu'à répandre la dernière
goute de son sang sur l'arbre sacré de la croix. Tout le monde fondait
en larmes, on se frappait la poitrine, et l'on donnait les marques
les plus vives, les plus sincères de componction ; longtemps après
qu'il avait cessé de parler, on l'écoutait encore....
[p. 16]
Et moi malheureux après avoir été
ému, touché, attendri, comme les autres, mon imagination vagabonde
me donnait des envies de rire, que je me reprochais sincèrement
de ne pouvoir modérer ; il me semblait donc dans mon rêve, que j'y
voyais de si drôles de choses, que je pense que vous eussiez fait
comme moi ; car pendant l'amende honorable que j'y voyais faire
en chemise et la corde au col par M.....d'une voix si lamentable,
et d'un ton si faux, si grotesque et si piteux, qu'en vérité, je
ne sais si vous eussiez pu vous empêcher d'éclater ; tant il est
vrai que les extrêmes se touchent, et que du sublime au ridicule
il n'y a qu'un pas ; je vis donc, ou plutôt je crus voir en mon
songe, chose étrange ! Alors que tout le monde se rélevait après
avoir reçu la bénédiction du Missionnaire, chacun tenant un cierge
allumé à la main, une grande image in-folio venir s'y attacher d'elle-même,
comme vous avez pu voir des têtes de mort, ou des squelettes aux
messes de Requiem, ou mieux encore ces armoiries des défunts
de qualité, que des pauvres portent aux obsèques des grands ; sur
chacune d'elles étaient dessinées et coloriées à merveille les passions
dominantes, les vices et les défauts de tous les assistans, caractérisés
par un emblême allégorique qui me paraissait ingénieux, pris le
plus fréquemment dans un des trois règnes de la nature, ou d'objets
usuels et populaires !
[p. 17]
Qui portait un chien couchant, qui
un limier, qui un paon, qui un dindon, qui un renard écourté, un
chat gros et gras, un chat faisant la chatte-mite.... D'autres un
étourneau, un geai plumé, un coucou, un cormoran, un âne, un vieux
renard rusé, fin, sentant son renard d'une lieue à là ronde, un
serpent engourdi, un fagot d'épines, un bloc de marbre, un écureuil,
un osier plié et réplié en cent manières, un gant bien souple, un
passe-partout, un habit retourné, une girouette, une main croche,
une bourse remplis d'écus, un sac de procédures, une corne d'abondance,
un tourne-sol, une clochette, une pie, un perroquet, un goupillon
plein d'eau bénite de cour ; une vieille outre pleine de vin, un
ballon gonflé de vent, un tambour, un crible, un moulin à vent,
un parapluie, une tortue cachée sous son écaille, un rat retiré
dans un fromage de Hollande, un bouc dans un puits, un singe pris
au piège, raton ôtant les marons du feu, un héron à la pêche, un
hibou dans son trou, un loup, un lion faisant des lots, un cheval,
une hyène fouillant dans les tombeaux, s'y nourrissant, dévorant
et déchirant des cadavres, une coupe pleine de ciguë, un crocodile
hideux, une huître en écaille, des gerbes de plantes vénéneuses
et puantes, une touffe d'ivraie, un crapaud gonflé de venin, un
baquet d'eau sale et croupie, des salamandres, des caméléons, des
sirènes perfides à la voix enchanteresse et trompeuse, une marotte
et ses grelots, des masques de théâtre, des vers à soie, la chauve-souris
et les deux belettes, le charlatan, le fou qui vend la sagesse,
le pédant coiffé du bonnet du
[p. 18]
roi Midas ; et cet animal immonde qui ne fait du bien qu'après
sa mort, et sans lequel les gastronomes ne mangeraient point de
dindes aux truffes, assis à la table des grands ; enfin, que sais-je,
je n'aurais jamais fini, s'il fallait tout énumérer ; bref, m'apparûrent,
en peinture et mises en action, presque toutes les fables d'Esope
et de la Fontaine ; les caractères de Théophraste et ceux de la
Bruyère en rébus ; les maximes de la Rochefoucault et de Vauvenargues
en enluminures.
L'espèce de tumulte occasionné par
cette vision extraordinaire, et qui était aussi visible aux autres
qu'à moi-même, excita un murmure sourd et longtemps prolongé, semblable
au bruissement des flots agités de la mer qui se brisent sur les
rivages, ou à celui des vents orageux courbant, en passant avec
vitesse, la cime élevée et touffue des arbres d'une antique forêt
; je fus sur le point de me réveiller en sursaut, je crois même
que je me retournai machinalement du côté droit sur le côté gauche,
ce que je ne puis pas précisément assurer ; ce que je me rappelle
très-bien, c'est que mon oreille encore frappée du chant mélodieux
des cantiques, dont alternativement les Missionnaires entonnaient
une strophe, que les hommes répétaient avec accompagnement de cors,
bassons, trombones, serpens, trompettes, flûtes et hautbois, et
que redisaient ensuite des voix de femmes douces, comme celles des
Anges, accompagnées des sons ravissans des harpes, des lyres, des
guitares, des luths et des mandolines ; dans l'espèce d'extase,
où j'étais plongé,
[p. 19]
je sommeillai, peut-être, quelques instans, pendant lesquels je
vous engage à faire de même ; s'il vous plaît de continuer et d'achever
de me lire tout au long ; puisque, je me remis à rêver encore comme
de plus belle ; si vous n'êtes pas déjà dans les bras de Morphée,
ou par trop fatigué d'ennui, après une pose et quelques minutes
de repos ; prenez une prise de tabac, soit par habitude, ou autrement
; éternuez ; toussez, crachez, mouchez-vous, et après ces précautions
oratoires ; ami lecteur, lecteur bénévole, intrépide ou bienveillant
lecteur, pour m'exprimer comme Scarron de burlesque mémoire, dans
une des épîtres dédicatoires de son Virgile travesti ; si
vous vous en sentez alors le courage, après avoir respiré un moment
; reprenons et suivez-moi.
.....................................................
L'ILLUSION falote, dont je viens
de vous entretenir, était disparue, le calme et l'ordre étaient
rétablis, et tout me semblait à peu près, comme il pourrait raisonnablement
être ; on descendait les marches du calvaire, et déjà de tous côtés
les vénérables pasteurs des campagnes à la tête de leur troupeau
s'acheminaient en chantant les litanies des Saints ou de
la Vierges. Les fidèles de cette ville croyaient reconduire
processionnellement le clergé à leurs Eglises respectives ; mais
il n'en fût pas ainsi, les Autorités civiles et militaires prennent
le haut du pavé, et s'échelonnent suivant l'ordre indiqué pour les
cérémonies, s'avançant au bruit d'une musique militaire et le son
des tambours
[p. 20]
le long du boulevart St-Marlin, et dans cette belle allée de peupliers,
que vous connaissez, le cortège se déploye ; le Maire, le Sous-Préfet,
les membres du Tribunal, le conseil Municipal, les braves sur le
sein desquels brillent la croix de Saint-Louis, de Saint-Ferdinand,
ou l'étoile de la Légion d'Honneur, et l'on s'arrète au portail
de M. Blondel, ancien Maire de cette ville, savant distingué ; deux
valets de ville y faisant sentinelle en portant la hallebarde, un
troisième frappe à la porte du pommeau de son épée, le portail s'ouvre
des deux battans, et je vois s'avancer M. Danjou Duhamel, père,
en habit marron, l'épée au côté, une canne de jonc à la main à pomme
d'or, en beaux gants blancs, ayant sur la tête une perruque à frimas,
perruque antique de juge à 36 marteaux, escorté des deux autres
valets de ville en grand costume ; et accompagné de son fils Jacques
et de son fils Roch ; quant à vous Benoît, je vous aperçois là bas
qui jouiez de la grosse caisse.
Aussitôt après que M. le Maire eut
complimenté M. du Puits Hamel, pendant quelques minutes, le chapeau
sous le bras et l'acte de donation à la main, il lui assigne la
place d'honneur, et les tambours battent au champ ; et MM. James
Duhamel, notaire, et Blondel se placent immédiatement à la suite,
et l'on arrive ainsi dans la pièce dite du Séminaire, au milieu
de laquelle s'élève un petit pavillon carré en toile cirée verte,
au dessus duquel flotte le drapeau blanc fleurdelisé, où sont peintes
les armoiries d'Avranches, qui sont :
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D'azur au château d'argent, surmonté
d'un Dauphin aussi d'argent, passant, accompagné de trois fleurs
de lis de même, dont une en chef et deux au côté ; le château cotoyé
de deux croissant d' argent, adossés.
Alors, le secrétaire de la Mairie,
dit à haute voix que :
Par acte rédigé par M. James Duhamel
et son collègue ; [1] M.
Augustin-Jacques-Antoine-Gilles-Roch Danjou Duhamel, père, propriétaire,
sieur du Puits Hamel, écuyer, etc... avait fait don de cette belle
pièce de terre à la ville d'Avranches, pour servir d'emplacement
à une nouvelle Eglise, presbytère et jardins du Curé ; Eglise dont
la nécessité était généralement sentie, vu l'affluence des fidèles
de tout rang, et leur assiduité maintenant aux offices divins ;
vu aussi la population toujours croissante et l'agrandissement de
cette ville vers ce côté, percé déjà de plusieurs rues nouvelles
; qu'en conséquence, par délibération de ce jour, M. le Maire avait,
cru ne pouvoir mieux terminer cette journée, si pieusement commencée,
qu'en venant faire placer par le donateur la première pierre d'un
Temple, que la génération présente aurait, peut-être, le bonheur
de voir s'élever ici à la gloire du très-haut, et que c'était sur
le terrain même et conformément au même arrêté, que l'acte de donation
allait être signé, non loin de l'endroit où en 588 St-Léodovarld,
VIIIe Evêque d'Avranches, dédia une Eglise à St-Martin [2]
; Eglise, qu'on se souvient d'avoir vue subsister
avant la révolution, et dont maintenant, il ne reste plus aucun
vestige.
[p. 22]
Dans ce moment M. le Maire présente
l'acte en parchemin à signer à M. Danjou du Hamel, père, qui s'avance,
ayant à sa droite son fils Roch, en grand'robe de juge de paix,
ou d'ancien bailli, tenant la plume et l'écritoire, l'air épanoui,
le visage rayonnant de joie, et son fils Jacques, à sa gauche, en
habit de capitaine de Royal Soissonnais, tenant la poussière, la
pierre et le marteau ; l'air martial ; mais laissant lire sur tout
l'ensemble de sa physionomie, le contentement intérieur de son âme.
Pendant que l'on dressait procès-verbal
du tout, sur l'invitation de M. l'Ingénieur en chef, qui déroulait
le devis, et le plan par lui tracé, je les vis se diriger vers le
pavillon, dont je vous ai parlé, où il avait ménagé pour ces Messieurs
et pour tous les habitans d'Avranches en général, une surprise des
plus agréables qu'on puisse imaginer ; en effet, il y avait fait
placer au milieu, sur une table ronde en citronnier, le plan, en
relief de l'Eglise, jardins, presbytère et dépendances, travail
sorti des mains de l'ingénieux le Normand, avantageusement connu
par plusieurs autres ouvrages en ce genre ; mais qui étant dirigé
par l'Ingénieur, s'était surpassé dans celui-ci, comme nous aurons
bientôt occasion de nous en convaincre.
Sur le frontispice de la principale
entrée, on lisait ces mots en gros caractères : piété, bienfaisance,
générosité, immortalité. La toile se soulève, deux rideaux de
Damas cramoisi s'ouvrent et se trouvent artisternent rattachés avec
des glands, des franges et des cordons d'or et de soie en forme
de Dais,
[p. 23]
et à cet instant, je vois s'avancer l'homme le plus respectable,
l'homme le plus vénérable de la ville d'Avranches ; oui, j'ose l'affirmer
ici sans craindre de déplaire à personne, un homme qui a déjà vu
passer au moins trois générations entières d'habitans de cette ville,
le doyen d'âge de tous ceux qui assistaient à cette fête, et qui
depuis quatre-vingt-dix ans fait chaque jour constamment du bien
; M. Richer, prêtre dans la 98e année de son âge, jouissant de toutes
ses facultés intellectuelles, droit, beau, frais et vermeil, la
tête ombragée de ses beaux cheveux blancs, ayant à ses côtés le
Père Glorio, zélé Missionnaire, et M. Lesplu-Dupré, grand Vicaire
général et digne pasteur de cette ville, assistés de MM. Guerin,
médecin célèbre, et Hardy Des-Alleurs, habile chimiste, Boudent
Godelinnière, heureux vieillard, qui se voit revivre dans la personne
de ses deux fils, jouissant l'un et l'autre de places distinguées
parmi leurs concitoyens, dont ils ont su si bien mériter la confiance
et l'estime, admirables par leur pitié filiale pour leur père et
leur concorde fraternelle, si bien secondés par leur soeur dans
les doux soins qu'ils lui prodiguent. Bons parens, non jamais, vous
ne trouverez dans des gendres, presque toujours avides d'héritages,
de titres authentiques que la cupidité et l'ambition dévorent, la
tendresse pure, simple et légitime d'un fils, dont ils ne cherchent
que trop souvent avec astuce et sous des dehors trompeurs et feints
à usurper les droits à votre amour ; puissent bientôt vos yeux se
dessiler et venir lire dans mon coeur les sentimens vrais dont,
il est
[p. 24]
et a sans cesse été constamment animé. Venez, oh ! Venez avec moi,
mon père, ma mère, qui n'avez plus maintenant d'emploi ni de chez
vous, dit-on ; près de moi, je vous croirai plus heureux ; surtout
toi, ma tendre et bonne mère, plus infirme, plus incommodée encore
que je ne le suis ; eh bien ! nous souffririons ensemble, et nous
souffririons moins. Vous y étiez aussi M.-Dubuisson, conservateur
actuel du jardin botanique, naturaliste distingué ; M. Marette en
proie, depuis tant d'années aux douleurs de la goutte, mais toujours
aimable et gai, malgré votre grand âge et vos infirmités, ainsi
que plusieurs autres notables de cette ville.
Aussitôt que M. Richer avec cette
grâce, cette urbanité, cet air patriarchal eut bénit la pierre,
les pièces de monnaie, et la plaque en bronze, où l'on avait gravé
l'inscription rédigée en latin et en français, par M. Gilbert, principal
actuel du collège, et c'est tout dire.
Traduite aussi dans la langue de
Platon et de Démosthène, par un jeune Grec, nommé Agathos,
né sur le rocher d'Ithaque, patrie du sage Ulysse, échappé miraculeusement
naguères aux désastres d'Ipsura et recueilli à bord d'un navire
de commerce, sorti du port de Granville, appartenant au brave capitaine
Ponée [3], qui s'est immortalisé
sous les remparts de Cadix, par un mot digne d'un ancien Spartiate.
Malheureux Hellène, après des prodiges de va-jour, tu as vu sous
tes yeux immoler tes compatriotes,
[p. 25]
par milliers ; tes parens, tes amis impitoyablement massacrés par
le glaive de l'ignare et cruel Musulman, en combattant pour la cause
sacrée de la religion et de la liberté, sous l'étendard immortel
de la croix, qui triomphera un jour, bientôt, je l'espère, par les
mérites de Jesus-Christ, de cette ligue insensée d'une politique
inhumaine et d'un machiavélisme honteux.
On le vit, M. Richer, après un petit
discours de circonstance improvisé, les larmes aux yeux, implorer
pour tous les habitans d'Avranches, et de cette petite contrée dite
de l'Avranchin, les grâces et les bénédictions du ciel, et ajouter
tout ému : que lui désormais, comme le vieillard Siméon, il pouvait
dans les transports d'allégresse, après avoir vu de ses propres
yeux le temple dont on foulait le sol en ce moment, ne plus demander
au Seigneur qu'il prolongeât son séjour sur la terre ; et il entonna
d'une voix forte, comme celle de Sixte V, lors de son exaltation
: Nunc dimittis servum tuum, Domine, in pace.-L'antienne
: In manus tuas commendo spiritum meum, et le Te Deum
; l'attendrissement de tous les assistans ne pouvait être plus profond
; imaginez, s'il est possible le recueillement avec lequel on reçut,
prosternés contre terre, la bénédiction du St Prêtre, de ce ministre
du Seigneur, qui a passé presque cent ans sur cette terre d'exil,
soupirant chaque jour après la vraie patrie. Les jeunes gens, chez
qui tout sentiment de religion, toute sensibilité n'était pas éteinte,
sentaient l'ascendant invincible qu'inspire l'aspect de l'homme
vertueux, et que même dès ce monde, Dieu veut que la vieillesse
soit la récompense ordinaire d'une vie utilement et sagement employée.
[p. 26]
Puisse, bon vieillard, qui m'honorez
de votre estime, votre coeur palpiter d'aise en lisant ces lignes
; c'est un hommage qui vous est bien dû, et dont j'ai déjà reçu
la plus douce récompense par l'émotion délicieuse dont je me sens
encore agité, et dont mon âme s'est comme enivrée en écrivant cette
scène, que j'ai vu se réaliser pendant mon sommeil, sans pouvoir
ici convenablement la décrire.
En ce moment des fanfares éclatent
dans les airs ; mais les vains applaudissemens de théâtre ne s'y
firent point entendre, on était trop ému, trop pénétré pour battre
des mains ; des soupirs, des sanglots étouffés, des larmes involontaires,
voilà comme on applaudit à la vertu, à la vérité, à la vraie éloquence.
Laissons au monde et à ses pompes les bravos bruyans et les vivat
de commande.
Les Ecclésiastiques s'étaient retirés
vers le sanctuaire, suivis d'un petit nombre de pieux fidèles, en
chantant l'Exaudiat, le psaume In exitu, etc. La pose
de la première pierre faite, M. Blondel qui était là pour prendre
en sa qualité d'historiographe du pays, note du jour lieu et heure,
après le dernier coup de marteau, se tournant vers le bienfaiteur
de la Ville et les Autorités, prononça ce discours en ces mots,
ou à peu près.
Messieurs,
Chargé en ce beau jour d'être votre
organe, je viens avec vous célébrer et honorer la bienfaisance
[p. 27]
de M. Danjou Duhamel, père, sieur du Puits Hamel, écuyer, et en
même temps provoquer la générosité de tous mes concitoyens ; puissé-je
ne rien dire qui ne vous plaise, ou ne soit agréable à tous.
J'ai pensé qu'il n'était pas hors
de propos de vous rappeler qu'en 638, les frères Gervais et Protais,
seigneurs de la Regnaudière, en la paroisse de Saint-Quentin, près
Ducey [4], alliés à Judicaël,
Roi de Bretagne, jetèrent les premiers fondemens de St-Gervais,
première Eglise de cette ville, sous le règne du grand et puissant
Roi Dagobert, étant ministre des Finances, ou son trésorier le grand
et désintéressé St-Eloy, qui au rapport de l'histoire, n'avait ni
chef ni sous-chef de bureau, ni armée de commis et employés à ses
ordres, sans qu'on sache qu'il ait favorisé ou enrichi personne
de sa famille, comme il est arrivé parfois et trop souvent dans
les temps modernes ; son fidèle Oculi fut son seul collaborateur
dans les grands travaux qu'il entreprît et acheva pour le Roi, son
trône et l'autel. Qu'en 1200, St-Louis régnant, les chevaliers Pinchon,
Croisés, rapportèrent de la Judée un des corps de ces enfans massacrés
du temps du Roi Hérode [5],
et élevèrent en l'honneur de St-Saturnin, martyrisé à Toulouse,
la petite Eglise que nous avons encore dans nos murs, sur l'emplacement
d'une chapelle, que la piété de nos pères avait dédiée aux Saints-Innocens.
Et qu'en 1630, M. Demoui fit construire de ses propres deniers les
arcades latérales du choeur de Notre-Dame des Champs en beau granite
des Iles de Chausey ; et vous, Monsieur, vous jouissez,
[p. 28]
non pas en perspective, mais en quelque sorte en réalité de la
vue de la future Eglise, dont vous venez de poser la pierre fondamentale.
Fortuné vieillard, bon citoyen, elle sera mise sous la protection
de Saint-Augustin, votre patron ; vous y voyez déjà sa statue près
du maître autel, et de l'autre côté St-Donat, prénom de Madame votre
épouse, plus puissant contre la foudre qu'un paratonnerre ; l'une
des chapelles sera consacrée à St-Jacques, l'autre à St-Roch, patrons
de MM. vos fils, ici présens ; grand St-Benoît, nous y verrons aussi
un autel élevé à ta gloire, ainsi qu'à St-Antoine, et St-Gilles,
vos autres puissans protecteurs, un service solemnel, une messe
de requiem en faux-bourdon y sera chantée à pareil jour,
pour le repos de votre âme, celle de Madame votre épouse décédée,
et celles de tous vos ancêtres et descendans à perpétuité.
Puisse cet acte de bienfaisance trouver
parmi mes concitoyens de nombreux imitateurs ; puisse la générosité
des habitans d'Avranches, de tous les assistans à cette auguste
cérémonie, contribuer dès aujourd'hui puissamment par leurs largesses,
à la prompte édification d'un temple au Seigneur ; et puissions-nous
tous au printemps prochain, voir les premières assises s'élever
hors de terre. Une souscription volontaire sera ouverte ; on se
présentera au domicile de tout le monde, (et je souhaite que ce
soit par l'entremise de MM. vos fils) ; on a déjà vu l'un des fils
d'un bourgeois notable de cette ville, avec le zèlé Principal du
collège, qui ne veut que le bien de la ville et de tout l'arrondissement,
[p. 29]
parcourir toutes les maisons, frapper à toutes les portes, en 1815,
lorsqu'on eu l'espérance de voir le Diocèse d'Avranches rétabli
; dans des jours plus prospères, verrons-nous, notre bon Roi Charles
X, daigner nous octroyer dans sa munificence, d'accord avec sa Sainteté
Léon XII, un Evêché pour notre cité ; peut-être, un Évêque d'Avranches,
dans quelques années, fera lui-même ici la dédicace d'une Eglise
devenue Cathédrale, que nous n'aurions jamais eu l'espoir de voir
s'élever dans nos murs, sans la piété, la générosité, la libéralité
de M. Danjou Duhamel, Sr. du Puits Hamel, nom cher en ce moment
à tous ses concitoyens, et qui ne sera prononcé qu'avec respect
dans l'avenir, et célébré d'âge en âge jusque par nos arrières neveux.
A peine avait-il prononcé ces derniers
mots, qu'on voit s'élancer du milieu de la foule un individu en
habit uniforme de garde des eaux et forêts, l'épée au côté, et un
grand chapeau à la claque à la main, disant qu'il avait aussi lui
un discours, une harangue, une proclamation, ou tout ce que l'on
voudra à faire, et il s'écria aussitôt avec feu et de toute la force
de ses poumons : action mémorable et qui perpétuéra à jamais
la mémoire de tous les Danjou Duhamel Puits-Hameaux. Oui, mon Roi
le saura et l'on imprimera, coûte qui coûte, mes paroles, le ministre
me félicitéra, et je revienderai à Avranches, et non pas à Villédieu,
veiller à la conservation des bois taillis et de haute futaie du
Département de la Manche, rétabli dans mon emploi, comme en 1820,
etc. Vous aurez déjà deviné que c'était le sieur Dumont-Fillon [6],
[p. 30]
qui parlait, et que l'hilarité de toutes l'assemblée était en ce
moment portée à son comble ; on fut obligé de lui envoyer un huissier
de service pour lui intimer l'ordre de se taire ; mais il se prit
à braire encore plus haut ; on fut donc obligé de le menacer de
le faire empoigner, s'il n'avait rien de mieux, ou de plus à propos
à dire ; que ce n'était pas là un discours, ni le temps et le lieu
d'entretenir de lui ou de ses mésavantures ; je voudrais que vous
eussiez pu être témoin de son courroux ridicule et de toutes ses
gesticulations, tel, il vous souvient peut-être de l'avoir vu se
démener et s'agiter à sa fenêtre, lorsqu'il voulut pérorer et y
déclamer un discours à l'occasion des fêtes données à la naissance
du Duc de Bordeaux ; et qui valait bien tant d'autres fadaises,
dont on fait gémir les presses même de la Capitale. Voyant s'approcher
les gendarmes, dit : au moins, on ne m'empêchera jamais de crier
: Vive Dieu ! vive la Religion ! vive Charles X ! vive Monseigneur
le Duc de Bordeaux ! vive tous les Bourbons ! vive la ville d'Avran.....
! Un roulement des tambours lui coupa la parole, au milieu de
bravos, d'applaudissemens et d'éclats de rire, qui ne cessèrent
que quand la musique fit entendre les airs si chers à tous les Français
de vive Henri IV ! Où peut on être mieux..... Abjurons
toutes nos querelles ; jurons, jurons de maintenir nos droits,
etc...
O Sterne, Pope, Swist, Gesner, Ariost,
Cervantes, Casti, il me faudrait quelques étincelles de votre esprit,
votre sensibilité pour terminer ce qui me reste encore
[p. 31]
à peindre, à décrire ; mais, non ; soyons Français avant tout
; aimable Joui, ingénieux Picard, inspirez-moi, qu'on retrouve dans
ces esquisses légères quelqu'uns de ces traits, qu'on ne se lasse
jamais d'admirer dans vos tableaux variés presque à l'infini, qu'on
sent cependant écrits de Verve, sous la dictée du génie, et dignes
déjà de la postérité, dont la touche ferme et pleine de hardiesse
et de vérité ne nuit en rien au brillant du coloris, à la pureté
et aux grâces de la diction.
« Heureux, qui comme vous sait (dans ses écrits) d'une voix légère
« Passer du grave au doux, du plaisant au sévère ! »
Le son éclatant des trompettes se
fait entendre, et l'un des membres du Conseil municipal, pendant
qu'on fait la quête, proclame à haute voix le nom des bienfaiteurs,
ou de ces hommes qui ont illustré et honoré leur pays ; ainsi les
noms à jamais révérés des Le Berriays, des Verdun de la Crenne,
des Postels, des Richers, des Motets, des Henrys, des Tesnières
de Brémesnil, etc., se firent entendre ; je passe ici sous silence
le nom de ceux qui, jouissant encore de la clarté des cieux, trouveraient
mauvais sans doute, que je révéllasse leurs bienfaits, par obéissance,
je ménagerai donc leur modestie, laissant à leur conscience à les
dédommager par ces jouissances ineffables que l'on éprouve après
une bonne action. Plaisir vraiment divin de la vertu, qui toujours
est à elle-même sa première, comme sa plus douce récompense.
Ensuite le Commissaire de police
annonça, que M. le Maire voulait bien permettre à tout le monde
d'admirer
[p. 32]
pendant, quelques instans, le plan en relief déposé dans le pavillon
; qu'en conséquence vingt personnes y seraient admises à la fois
; dix hommes d'un côté, dix femmes de l'autre ; que les femmes entreraient
par le couchant, et sortiraient par l'issue du midi ; les hommes
seraient introduits par le levant et se retireraient par la porte
du nord.
A mon tour m'y voilà placé, et vu
mon incommodité et la petitesse de ma taille, j'étais tout près
de la table, appuyé dessus ; d'où je pouvais tout à mon aise, et
sans offusquer personne, contempler pendant long-temps ce petit
chef-d'oeuvre, qui réellement devint bientôt à mes yeux un véritable
Panorama, tant l'illusion devint complète, et mon imagination active.
J'y admirai d'abord l'Eglise bâtie
en forme de collégiale, ou de cathédrale à bas-côtés, tribune aux
orgues et choeur à peu près semblable à celui du Mont-St-Michel,
surmonté d'un dôme, accompagné de tours élevées, dont deux carrées
et la troisième sur le portail s'élançant en flèche ; l'ensemble
d'une architecture mi-gothique, mi-moderne avec des vitraux antiques,
tout autour du vaste choeur, d'un effet vraiment magique ; ornemens,
statues, tableaux tout y était du meilleur goût et de la main des
meilleurs Maîtres.
Le presbytère était simple, mais
spacieux, élégant et commode, convenablement meublé ; les jardins
potager et fruitier sans bizarreries Anglaises, six grands carrés,
deux tonnelles, un cabinet de verdure, une terrasse,
[p. 33]
une pièce d'eau au milieu, une serre-chauds et un fort joli Belvéder,
d'où l'on pouvait jouir de la vue enchanteresse des environs d'Avranches,
de tous les côtés de l'horison ; une cour pavée avec remises, etc.,
et le tout animé par de petites figures, que j'avais d'abord peu
examinées, mais qui toutes représentaient ou se trouvaient rappeler
à mon souvenir grand nombre de personnes que j'avais connues, ou
qui avaient habité dans différens siècles la ville d'Avranches.
Nepus VIIIe Evêque du temps de Clovis,
en 511 ; le célèbre Lanfranc [7], Jean
de Bayeux [8], auteur
en 1062 des offices ecclésiastiques ; Louis de Bourbon, Robert de
Cénalis [9], auteur de
Re Gallicâ, Roger d'Aumont, Guillaume de Boislève, Turgis,
François de Pericard [10], Evêques
; Froulay de Tessay, qui occupait le siège épiscopal d'Avranches,
lors du passage de Madame de Sevigné en cette ville, se rendant
aux Rochers ; l'illustre Huet [11], Charles
de Vialart [12], César
le Blanc, Durand de Missy, qui fit construire à ses dépens un vaste
séminaire, dirigé par les pieux Eudistes, non loin d'ici ; mais
dont il ne reste quasi maintenant plus pierre sur pierre. Enfin,
M. de Belboeuf, dernier Evêque, mort sur la terre étrangère à Hampstead,
près Londres, en 1808. Jacques Parrain, baron de Couture, auteur
; Jean Vitel, Guillaume Postel, Jean Pontas, Roupnel, Richer, Cerisier,
littérateurs ; Hervé, jurisconsulte et auteur ; Louis de Godefroy
de Ponthiou, qu'illustra son dévouement pour la famille Royale,
en passant le pont de la Fère, en 1654 ; le brave Roger Valhubert,
blessé mortellement au champ d'honneur,
[p. 34]
à la bataille d'Austerlitz ; le chevalier Des-Isles qui se dévoua
à Nancy pour le salut des habitans, en couvrant de tout son corps
un canon chargé à mitraille, et quantité d'autres ; émettant en
moi-même le voeu de voir bientôt vos statues, vos bustes ou vos
portraits, orner et décorer les places et les jardins publics, les
bibliothèques et les lieux consacrés à l'étude.
Saints Evêques d'Avranches, apôtres
des Gaules, dès la fondation de la Monarchie ; en l'an 400, St Léonce
prêchait l'évangile et faisait luire le flambeau de la foi dans
ces contrées ; St-Sever, St-Gilles, St-Perpétue, pieux solitaires
de Sici ; bienheureux St-Paterne, St-Senier, St-Pair et St-Gaud,
Evêques ; St-Aubert, restaurateur et nouveau fondateur du Mont-St-Michel,
au péril de la mer, en 708 ; depuis longtemps vous jouissez de la
béatitude célestes, vos noms sont inscrits dans les légendes ; des
monumens nombreux attestent en cent endroits différens que vous
avez habités cette portion de la Neustrie, que tout ce pays vous
fut cher autrefois ; on vous y implore, et du haut des cieux, vous
ne cesserez de vous y intéresser jusqu'à la consommation des siècles.
Vos miracles, vos révélations, les apparitions d'Anges qui venaient
vous visiter, étaient peints sur les vitraux du sanctuaire et du
dôme, ouvrages d'une savante main ; et dans la Sacristie un grand
tableau, qu'on eût cru sorti du pinceau de le Gros, représentait
une des scènes de cette célèbre journée, l'instant de la pose de
la première pierre.
[p. 35]
Pieuse demoiselle Audran, je vous
vis dans la chapelle de la Vierge, entourée d'un nombre infini de
saintes Carmélites, de ces bonnes filles qui vouent leur existence
au Seigneur, et au service des pauvres malades dans nos campagnes,
qui emploient même leurs heures de loisir à l'enseignement pénible
des enfans de l'un et l'autre sexe ; M. Verdun de la Crenne vous
contemplait avec satisfaction ; cet intrépide marin, et non moins
valeureux guerrier, à son retour de ses longs et périlleux voyages,
dota d'une rente perpétuelle de 1200 francs cette Association, et
acquit par-là de nouveaux droits à la reconnaissance ; plus loin
j'y aperçus les dames le Moine des Mares, Gerard du Bois Guerin,
Romier, Tabouret, Dumanoir, Angot, Moulin, de Coëtelogon, dernière
abbesse, et plusieurs autres en prières ; et vous M. Provost, avocat
du Roi, à genoux devant l'image de St-Augustin, ayant sous le bras
les ouvrages de Soanen, évêque de Senez, et à côté de vous les méditations
sur l'évangile du grand Bossuet ; et ces MM. Dubouillon, Vivien,
de Gaalon, de Villiers, de Chamouroux, etc., etc., etc.
Charitable curé des Champs, vous
m'y apparûtes prosterné au pied d'un tableau de l'Assomption de
la sainte Vierge, lui adressant vos ferventes oraisons, près de
vous un tronc de charité pour les pauvres, et à vos côtés un sac
d'argent vide ; presque tous vos parens, vos amis, vos paroissiens,
qui n'existent plus, vous entouraient : Prêtre Simard, Davy, Sanson
et mille autres ; je vous y remarquai aussi M. Artur de la Villarmois,
grand Doyen de la cathédrale d'Avranches,
[p. 36]
pendant près de cinquante-sept ans, fondateur des écoles des Frères
de la doctrine chrétienne, ami des jeunes-gens studieux et leur
procurant des moyens d'existence, ou des facilités pour faire et
achever leurs études.
Sensible, douce, aimable et bienfaisante
Agathe Busnel ; jeune Duboissix, agréable Voisin, bonne Danjou Dulonguay,
Dame Pilon du Miziel, Dlle. de Précey, etc... Docte et laborieux
Cousin, docteur en Sorbonne, curé de St-Gervais ; les abbés, Fourni,
Blondel, Laurent, Coupard et Chaigon ; les MM. le Venard, les deux
le Landais, de St-Saturnin, les deux Lafosse, Barbot décédé en odeur
de sainteté, ainsi que M. Dubois, curé de St-Jean de la Haize, supérieur
des missions, regardé comme Saint après sa mort ; MM. Orvain, curé
de Chavoy, le Boïneux, auteur d'une traduction nouvelle des Psaumes
de David, le curé de St-Loup, mort évêque de Valences, le
simple et savant Halais, et toi, Payen de Chavoy, qu'on a vu servir
ton Dieu, devenu ministre des autels, comme tu servais ton Roi aux
armées ; ainsi qu'un très-grand nombre d'autres ecclésiastiques
et personnages de tout sexe et de tout âge, vous y étiez en méditation,
les yeux fermés, jouissant déjà tous, je l'espère, dans l'éternité
du repos des justes ; que la terre qui couvre vos cendres vous soit
légère ! reposez en paix, ô vous tous, dont nous avons les exemples
à suivre, les vertus à imiter, ou qui avez laissé un souvenir honorable
; je désirerais tous vous nommer ici ; mais recevez tous, et agréez
au moins mon sincère et respectueux hommage !
[p. 37]
Mes yeux ne pouvaient quitter l'enceinte
de l'Eglise, où ils plongeaient avec un plaisir que je ne puis exprimer.
Cependant mes regards se portèrent
vers les personnes qui se donnaient depuis long-temps la peine de
faire la quête ; c'étaient Madame Du Motet, mère, belle, comme je
me souviens de l'avoir vue dans mon enfance, coiffée en cheveux
à la mode de ce temps-là, en robe trainante et à longue queue, ce
qui ajoutait encore quelque chose à son port majestueux ; M. le
Colonel de Belprey lui donnait la main avec cet air aisé, ce ton
de galanterie, qu'il avait puisé à la Cour du bon Roi Stanislas,
et dans la fréquentation des Boufflers, des Parny, des Morellet,
etc, l'élite de la bonne société ; suivis du révérend père Hilarion,
portant la besace, où fréquemment, on voyait le Colonel vider la
bourse pleine d'offrandes avec ce sourire fin et malin, que vous
vous rappelerez bien sans doute.
De l'autre côté, de celui, où je
me trouvais placé, M. ***, av...[sic] donnait le bras à Madame la
marquise de Coulibeuf, bienfaitrice de notre ville ; puisqu'on lui
doit l'établissement de quatre soeurs de St-Vincent de Paul, pour
lesquelles elle a assuré un fonds de 50,000 francs ; suivis du père
Marabot, dernier capucin à Avranches, plus connu encore sous le
nom de père Joseph, recevant dans son bissac le produit da la quête.
Oublieux et distrait que je suis
assez souvent, voilà-t-il pas qu'en me fouillant, je découvris que
je n'avais rien dans ma bourse, ce qui m'arrive
[p. 38]
assez fréquemment ; néanmoins la rougeur me montait jusqu'aux oreilles,
en songeant que je n'allais pouvoir en rien y contribuer ; mon amour-propre
en souffrait cruellement, je vous assure que je n'étais pas hogu
; passez-moi cette expression du pays ; je craignis donc qu'on ne
me chassât de-là comme un gueux, hélas ! j'étais tout Evêque d'Avranches,
quand par le plus grand hasard du monde, je retrouve au fond de
mon gousset, où je faisais une itérative et scrupuleuse perquisition,
un Napoléon de vingt francs ; somme beaucoup trop considérable à
donner pour moi, chétif et misérable Receveur d'Hôpital, ce qui
me chagrinait ; car le quart d'heure de Rablais approchait ; après
mûre délibération, voyant qu'il fallait opter, je me déterminai
à me défaire de l'usurpateur, et à le mettre dans le corbillon de
Mme. de Coulibeuf ; ainsi sous ce rapport là, plus tranquille d'esprit,
mon parti étant pris, je me rapprochai tout doucement de la table,
d'où je cherchais peu d'instans auparavant à m'esquiver clandestinement,
et remettant mes conserves, je me mis de nouveau à observer.
Mes yeux se portèrent dans les jardins
du presbytère, bien capables de fixer aussi mon attention ; c'est
donc avec un nouvel étonnement, une surprise nouvelle, que j'y découvris
des allées spacieuses, bien sablées, des carrés, ou compartimens
remplis de plantes potagères et de légumes de toute espèce ; les
plates-bandes, ornées de fleurs, des arbres fruitiers en quenouille
et en espalier, chargés de fruits, peints et imités en cire et en
miniature d'une vérité inimaginable ;
[p. 39]
tels, nous les avons vus cette Automne suspendus aux arbres de
nos jardins, ou dans nos vergers ; l'artiste avait su y renfermer
la collection entière des fruits peints et dessinés avec tant d'art
et de soins par Réné Le Berriays, dans son ouvrage, intitulé
Pomone Française, ou traité des Arbres fruitiers. Je l'y
vis mon illustre bienfaiteur, mon parent, mon meilleur ami, environné
d'un groupe de savans et d'amateurs, auxquels il démontrait l'art
de greffer, de tailler les arbres, et enseignait à propager les
bonnes variétés, qui grâce à lui se sont répendues avec une profusion
vraiment étonnante dans tout ce petit canton, si propre à leur culture,
qu'on peut hardiment l'appeler du nom de petite Touraine de la Basse-Normandie
; M. Tesnière De Brémesnil semblait le consulter pour l'amélioration
du jardin des plantes, pour l'établissement d'une pépinière en cette
ville, si utile pour la propagation des arbres forestiers et d'ornement
; lui faire part de ses projets par rapport à la Bibliothèque, au
Collège, sur les nouvelles routes à faire, les nouvelles rues à
percer ; et quelle direction, il était plus convenable et plus agréable,
en même temps, de leur donner etc., toujours dans l'intérêt général
de tous, ou dans les vues d'embellissement de notre charmante petite
Ville, pour laquelle, hélas ! il n'a que trop peu vécu. On aurait
imaginé le voir aussi l'interroger sur ses souvenirs, et en prendre
note pour l'ouvrage in-édit, qu'il avait composé sur la ville et
les environs d'Avranches ; M. le Court, Imprimeur, homme de mérite,
et son ami, tenait déjà à sa main le manuscrit,
[p. 40]
qu'il avait tant souhaité, je le sais pertinemment, voir sortir
gratuitement de ses presses ; MM. du Gardin, Cerisier, Manget et
Lengevin, peintre et professeurs à l'école Centrale du Département
de la Manche, qui a été si florissante pendant quelques années dans
notre ville d'Avranches, et qui, je m'en souviendrai toujours avec
gratitude, m'ont prodigué leurs soins, leurs conseils et leurs savantes
leçons, je vous y voyais converser ensemble.
A quelque distance de-là sous des
berceaux de feuillage erraient plusieurs femmes intéressantes :
l'adroite de Montecot, appuyée sur l'épaule de sa belle Constance,
qu'elle idolâtrait ; la douce de Montitier, la gaie de Clinchant,
l'aimable de Codeville, la spirituelle d'Isigny, et son fils qui
donnait déjà de si grandes espérances ; la courageuse et fine Danjou
Beausauldre, l'amie de l'infortuné Comte de Frotté, si attachée,
si dévouée à son Roi et à ses Princes légitimes ; tandis qu'un essaim
folâtre de jeunes beautés cueillait des fleurs, on se promenait
avec une troupe de jeunes gens brillans de jeunesse et de santé,
parmi lesquels je revoyais mes amis d'enfance et mes camarades de
collège, Joseph Frain, Ste-Marie, Cherbonel, Romain Provost, Gilberdière,
Georges, av., Dubois, Aug. Barenton et beaucoup d'autres ; mais
nul ne l'emportait sur toi, ô Fortuné Blondel, dont les talens précoces
et variés avaient déjà toute la maturité des années, pourquoi faut-il
que la faux de la mort soit venue te moissonner à la fleur de tes
ans, t'enlever à tes parens, à tes amis, te ravir à la société dont
tu faisais les charmes ?
[p. 41]
Plus loin sur le bord de la pièce
d'eau, j'y crus voir M. Gauquelin, parlant avec feu et énergie,
soit qu'il plaidât la cause des malheureux, dont il se déclara toujours
généreusement le défenseur officieux, soit qu'il racontât une de
ces mille et une histoires pour rire, qu'il savait si bien en les
narrant rendre d'un effet dramatique ; tous ses nombreux auditeurs
semblaient l'applaudir, tous au moins avaient la gaieté peinte sur
le visage ; entr'eux, je distinguai ces MM. Pinot, Morins, les le
Thimoniers, Grimbot, Becquet, Yvon, Maillard, Noslières, Rioult,
Dubois, Bécherel, Auvray, Voisin et son ami Ozenne, Dubuisson, les
Muriel, Cordoën, Louvel, Fleuri, Ebrard, Foucher, Desfontaines,
le Hurey, etc., et sur la terrasse le Général Quesnel, parlant tactique,
combats, art militaire, au milieu d'un cercle de jeunes guerriers,
tous morts en Héros pour la patrie ; tous l'écoutaient en silence,
comme un Général en chef donnant l'ordre la veille d'une grand'
bataille.
O toi ! mon frère, mon cher Hugues,
qui, mutilé, couvert d'honorables blessures, revenais des bords
glacés du fatal Borysthène, je t'y vis pour la dernière fois, tournant
un regard triste, vers les lieux qui t'avaient vu naître, recommander
ton ame à Dieu, et rendant le dernier soupir penser à moi, à ton
pays, et surtout à ta tendre mère... adieu ! sois heureux ! je ne
te reverrai plus... En ce moment mes larmes coulèrent en abondance,
un nuage épais dérobait tout à ma vue ; dans mon délire, je crois
voir
[p. 42]
accourir, pour me consoler, comme tant de fois dans mon enfance,
je l'ai vue pleine de trouble et d'effroi accourir à mes cris, se
précipiter au bruit de mes sanglots, ma pauvre, bonne grand'maman,
me consolant et m'abusant par de vaines promesses, qui partaient
toutes de son coeur, et qu'elle a tant désiré voir s'effectuer ;
mais que l'avide cupidité lui a toujours empêché de réaliser jamais
; que tes derniers jours ont dû être remplis d'amertumes et d'inutiles
regrets ! j'étais, et je devais être loin de toi... après... pardonne,
ô ! pardonne à celui que tu as reçu dans tes bras, nommé, tenu sur
les fonds sacrés du baptême ; non, je ne t'oublie pas.
Pendant que ces pensées agitaient
mon coeur, j'ai vu mon bienfaiteur René Le Berriays, devenu tout-
à-coup de grandeur naturelle, s'écrier avec l'accent de l'indignation
la plus marquée, en frappant un grand coup sur le volume de ses
dessins et le manuscrit qui m'ont été soustraits. « Pauvre Auguste
! de mon vivant même, et à mon insu... les ingrats ! ils te les
ont ravis, ces dons de l'amitié : auri sacra fames ! ...
Courage, bon ami, le temps des épreuves s'abrège, tu me rejoindras
en peu ; mais auparavant, il te sera donné dans ta reconnaissance
de répandre quelques fleurs sur ma tombe. » II dit, et comme une
ombre légère, il s'évanouit et disparaît.
Un bruit souterrain et sourd, comme
de chariots roulant avec vitesse dans l'éloignement, frappe mon
oreille ; j'entends murmurer confusément tout
[p. 43]
alentour, les uns disent : voilà du côté de la Cocarde, ou du
Ragotin, M... qui arrive avec une charretée d'argent, d'autres non
: ce sont de jeunes Seigneurs Anglais, ou quelqu'étourdis d'ici
en goguette, qu'on voit venir sur la route de Pontorson en voitures,
ou à cheval à bride abattue. Bientôt on crie de toute part :
gare, gare ; arrête, arrête !... Plusieurs noms volent de bouche
en bouche ; à celui du seul héritier de sa fortune et de son nom
; je crus voir l'image d'un bon père s'agiter, faire quelques pas
et prononcer avec attendrissement ces mots : ô mon fils !...
ses deux mains se porter vers son front, et sa tête s'incliner avec
douleur sur sa poitrine.... à l'instant une biche et son faon, que
poursuivent des lévriers, passent à ma vue avec la rapidité de l'éclair
; des aboîmens d'une meute de chiens dans le lointain, et le son
des cors de chasse se fait entendre ; des piqueurs se rangent, des
chevaux galopent, et un énorme sanglier paraît ; chacun songe à
soi, on se pousse, on se heurte, on se foule ; la terreur est portée
au dernier point ; cependant, le tumulte, le trouble, l'effroi augmente
et redouble encore, tout semble à mes yeux rentrer dans le chaos
; la terre tremble sous mes pas, les arbres, les pans de murs, les
îles de maisons fuient devant moi, comme en quittant le port sur
un vaisseau cinglant à pleines voiles, on voit les quais, les rivages,
les fortifications, les rochers, les hautes tours se confondre ;
au milieu du bruissement des flots et aux cris des Nautonniers,
que menace à l'horison une affreuse tempête, et qui se hâtent de
partir, dans l'espérance de gagner la haute mer,
[p. 44]
avant que la tourmente arrive ; incertain, si je respire encore
; je me réveille, enfin, plein d'émotions diverses ; mais profondes.
Notes
[1] J'avais vraiment vu en songe un riche propriétaire de celle
ville, homme estimable sous plusieurs rapports, faire don d'une
pièce de terre à la ville d'Avranches, accompagné de ses fils ;
et j'avais cru sans inconvénient pouvoir mettre dans mon écrit son
nom et ses prénoms et ceux de MM. ses Fils ; sans plus manquer de
respect à son égard, qu'envers les autres personnes au milieu desquelles,
il m'apparaissait, et qui ne s'en sont nullement formalisées ; au
surplus, par déférence pour trois habitans de cette ville, à l'estime
desquels, je mets le plus grand prix, et non pas à cause d'une scène
qui s'est passée en leur présence entre son fils aîné et moi, auquel
certainement, je n'avais pas manqué, je me suis empressé, cédant
à leur invitation d'effacer bénévolement leur nom et prénoms, dont
absolument, je n'avais pas besoin, et fait revivre par fiction,
en commettant un léger anachronisme un de mes ancêtres et ses enfans,
qui de leur vivant eussent été bien aise, sans doute, de coopérer
à un acte de générosité et de bienfaisance autrement même qu'en
rêve ; en effet, le dévouement des Danjou, des Richer, des Duhamel
pour leurs semblables est notoire ici, j'en pourrais citer des traits
qui seraient à honneur à leur mémoire ; qu'on se rappelle entr'autres
ces MM. Danjou, si favorisés des dons de la nature, et en même temps
doués des qualités du coeur ; on les a vus mainte fois voler au
secours dans les incendies, ou se précipiter tout habillés dans
l'eau, n'importe dans quelle saison de l'année, et avoir le bonheur
de sauver à la nage plusieurs fois des malheureux qui se noyaient.
[retour]
[2] « En ce temps on transportait les
reliques des Saints en divers lieux, afin que vn chacun eust la
liberté de leur rendre l'honneur qui leur était deu ; c'est pourquoy
St-Léodovald, Evêque d'Avranches, désirant avoir la satisfaction
[p. 46]
de voir reposer en son Eglise la chasse de St-Martin ; ce qu'ayant
obtenu, il sortit hors la ville pour aller au devant ; or, comme
il fut à l'entrée du faubourg, étant encore cependant dans le désert,
il se rencontra un pauvre paralytique, qu'on portait entre les bras,
on lui permit de baiser le voile qui couvrait le reliquaire, l'ayant
fait avec foy, il se trouva sain et guéri. Ou a fait bâtir une Eglise
à Dieu, sous l'invocation de St-Martin, au lieu du miracle, dit
à présent St-Martin des Champs. »
Hist. chron. des Evêques d'Avranches, page 8.
Voilà ce qu'une pieuse tradition conservait pour justifier le placement
de l'Eglise à l'extrémité de la paroisse. [retour]
[3] « Je ne vous entends pas, je ne
puis vous comprendre, impossible, dites-vous, impossible : ce mot
n'est pas Français, répond le brave Ponée aux fiers Espagnols, qu'étonne
l'audace Française lors du bonbardement de Cadix. Ses habiles manoeuvres,
son sang froid et son intrépidité contribuèrent beaucoup à la prise
du Fort Sancti-Petri ; aussi, son Altesse Royale Monseigneur,
Duc d'Angoulême, en le nommant Capitaine de première classe et officier
de la Légion d'Honneur, voulut que le vaisseau le Centaure à
bord duquel il était, portât dorénavant le nom de Sancti-Petri.
Voyez les journaux du temps et les rapports officiels du Contre-Amiral
des Rotours et du capitaine Duperré, insérés dans le Moniteur
du 3 Octobre 1823, et les Ordonnances des 2e, 26 et 30 Septembre
1823. [retour]
[4] On y voit encore le château des
Mongomeri, bâti sous Henri II, avec le tombeau en marbre noir de
Gabriël de Mongomeri, l'un d'eux, avec cette épitaphe :
Hoc Mongomericum sub marmore, cerne, viator,
Si tamen, hîc virtus tanta latere potest ;
Non unâ hoec tellus tam grandem continet umbram,
Hanc in corde suo Gallia rota gerit.
Notice hist. de M. Blondel, p.156.
Un assez mauvais tableau, placé sur un trumeau de la cheminée d'une
des salles, représente un des Mongomeri, l'épée à la main, ordonnant
le sac, l'embrâsement de Pontorson et le massacre de tous les habitans
: on voit au dessus des remparts s'élever des tourbillons
[p. 47]
de flammes et de fumée. Il avait pris dans sa joie farouche pour
devise ces mots : Marte, non fortunâ. Ils y sont sculptés
en lettres d'or au dessus, dans un espèce de petit cadre ; ces tyrans,
en effet, ne reconnaissaient d'autres droits que celui du glaive
; ils exercèrent en différens siècles dans ces fertiles et paisibles
contrées d'affreux ravages. -Artur, Duc de Bretagne, en 1205, prit
d'assaut la ville d'Avranches qui fut livrée au pillage et à toutes
les horreurs d'une soldatesque effrénée, la garnison entière passée
au fil de l'épée, et les fortifications détruites ; elles furent
peu de temps après rétablies par St-Louis. [retour]
[5] « Les hérétiques sacramentaires
se jetèrent impunément dans les Eglises particulières, où ils ne
laissèrent rien de précieux, ny de saint, et comme s'ils avaient
voulu ajouter quelque chose à la cruauté d'Hérode, ils jetèrent
dedans le feu le corps d'un des innocens, qui était conservé à St-Saturnin
d'Avranches, plusieurs prêtres, religieux et même un abbé furent
immolés à leur fureur l'an 1573. » Catalogue des Evêques d'Avranches,
par Nicole, p. 85. [retour]
[6] Monfillon à l'auteur d'un
Rêve ; c'est ce qu'il y a de passable dans celte misérable pièce
de vers, si l'on peut donner ce nom, sans le profaner, à un tissu
de grossièretés et d'ordures mal rimées, ce qui prouve qu'il ne
suffit pas d'avoir une idée tant soit peu heureuse, il faut encore
savoir la féconder et en tirer parti, souvent on n'est ni méchant,
ni mordant avec l'intention la plus positive de l'être ; on montre
le bout de l'oreille, on crache en haut, puis voilà tout ; car le
sot, qui veut avoir des prétentions à l'esprit, finit toujours par
être baffoué :
« Ne forçons point notre talent ;
« Nous ne ferions rien avec grâce»
Et le reste de la fable charmante de la Fontaine, intitulée : l'Ane
et le petit Chien, Liv. IV, fab. V
Pauvre du Montfillon, ou gens pour toi ; tu es encore plus pitoyable
en vers qu'en prose ; on a vu quelquefois des hommes de lettres
prendre le nom d'un individu perdu de ridicules, ou devenu fameux
par
[p. 48]
quelques lourdes sottises, et qui se sont amusés à le faire parler
convenablement, on le sait ; mais un trait, au moins, décelait l'art
et la malice que rachetaient, soit les licences de l'imagination
ou les grâces du style ; quant au plat âne qui emprunte lâchement
le lien pour invectiver, il n'a rien qui puisse le sauver de l'épithète
de méchante bête ; pour qu'on en juge, on trouvera la pièce en question
au derrière de la dernière page ; on l'y a mise là sous la main,
au besoin, et pour la commodité des curieux. [retour]
[7] L'abbaye d'Avranches, dont
les bâtimens subsistent encore et servent de casernes, jouissait
d'une certaine célébrité ; puisque le fameux Guillaume le Conquérant
y fit mettre ses deux filles ; elle était en ce temps-là sous la
protection de Ste-Anne ; depuis la réunion de l'Abbaye de Mouton
à celle de cette ville, en 1698, elle passa sous la régie de St-Benoît,
sans cesser néanmoins d'être une maison d'éducation pour les jeunes
Demoiselles, ou de refuge pour les personnes âgées.
Le célèbre Lanfranc, venu d'Italie,vers l'an 1070, avait établi
à Avranches, avec ses Disciples, une Ecole ; mais Guillaume, après
la conquête de l'Anglelerre, ayant connu et fréquenté ce grand homme
à Avranches, pour l'avoir plus près de lui, ou voulant dignement
récompenser son mérite, le nomma à l'Archevêché de Cantorbery.
En 1069, Serlon et Renoult, abbés du Mont-Saint-Michel, avaient
donné à Guillaume le Conquérant six vaisseaux équipés. [retour]
[8] Henri 1er, à la sollicitation
de Jean de Bayeux, Evêque d'Avranches, promu à l'Archevêché de Rouen,
et Hugues, fils de Richard, Vicomte d'Avranches, jetèrent les premiers
fondemens, en 1100 ou 1080, d'une nouvelle Cathédrale, achevée en
1121 et dédiée à Saint-André, le 17 Septembre ; il paraît donc qu'on
n'employa guères que 42 années à sa construction. Elle a été totalement
détruite en 1810.
On y voit encore la pierre où s'agenouilla en 1172, le 27 Septembre,
Henri II, Roi d'Angleterre, pour y recevoir l'absolution ; il y
a dessus un calice gravé. [retour]
[p. 49]
« On montre encore en dehors de là porte Saint-André, une pierre
sur laquelle il y a un calice gravé, qui est celle sur laquelle
ce Roi se prosterna par deux fois. » Extrait de Nicole, curé
de Carnet, p. 45. Avant la révolution un tableau placé dans
la Chapelle St-Georges, représentait ce fait ; on y voyait ce prince
en chemise, la corde au cou, à genou, recevoir la fustigation des
mains des légats du Pape, et un Ange apportant du ciel son absolution
de l'assassinat de Thomas à Becquet, Archevêque de Cantorbery.
[9] En 1532, Robert de Cénalis, prélat
vertueux, savant et érudit, est obligé de quitter le siège d'Avranches,
parce qu'il prêchait et instruisait trop souvent ses chanoines qui
prétendirent, qu'il n'appartenait qu'aux moines de faire des sermons,
Homélies, etc., et non pas à des Evêques ; ils lui suscitèrent mille
tracasseries, l'abreuvèrent de tant de désagrémens, qu'il sollicita
et obtint son changement ; et ce qu'on aura peine à croire, ces
mêmes Chanoines firent promettre à son successeur Antoine le Cirier,
qu'il ne prêcherait point et n'ennuierait point son Chapitre par
ses instructions ; il leur tint parole ; car il n'est venu que deux
fois dans son diocèse, dans l'espace de plus de quinze ans, qu'il
fut Evêque d'Avranches ; mais bientôt la bonté de Dieu se lasse,
car il faut bien convenir que la Divinité intervient et se mêle
un tant soit peu des affaires de ce bas monde ; malgré les blasphêmes
contre la Providence, vomis par d'audacieux écrivains de nos jours
; la peste ravage ces contrées, l'ignorance, l'orgueil, la brutalité
des Seigneurs les ensanglante ; la famine y exerce toutes ses horreurs.
Sous Henri III, pendant les guerres civiles du Protestantisme,
les Mongomeri prennent et pillent Avranches, le Mont-Saint-Michel,
enlèvent et profanent les reliques de la Cathédrale.
« En 1552, ils brûlèrent les vénérables ossemens de St-Senier, avec
quatre autres châsses et saintes reliques, comme il se voit par
le procès-verbal qui en fut fait, et qui est aux archives de la
même Eglise. » Catalogue, page 7. S'emparent des vases sacrés,
de toute l'argenterie des Eglises, brisent et mutilent les statues,
brûlent et déchirent les tableaux ; la rue pendante est réduite
en cendres.
[p. 50]
En 1591, le Duc de Montpensier, assiègea la ville d'Avranches,
pour la soumettre au bon Roi Henri IV ; pendant 60 jours, la brêche
est ouverte du côté da la platte-forme ; la salle du synode est
détruite ; l'Evêché et la Cathédrale sont endommagés ; l'Évêque
en personne, François de Pericard y fait des prodiges de valeur,
son frère Adoart, gouverneur de la citadelle, ayant été tué sur
la brèche à ses côtés.
En 1597, la rue des Trois-Rois est brûlée ; des inondations, des
vexations de toute espèce affligent en ces temps-là l'Avranchin
et toute la France.
Sous Louis XIII, en 1639, le 15 Juillet, des femmes crèvent les
yeux à un nommé Poupinel, envoyé pour lever des impôts, et enregistrer
les édits bursaux et l'assassinent près le portail d'Oldbîche, vis-à-vis
le jardin actuel des Plantes ; traînent inhumainement son cadavre
près Rouffigny, où avant la révolution il y avait un mail et un
jeu de boules ; et il expire enfin au plantis près Changeon.
Les va-nu-pieds, organisés en compagnies parcourent les campagnes,
pillent, égorgent, rançonnent et commettent mille désordres ; le
Roi envoie le Maréchal de Gassion avec une armée ; il s'y conduit
en chef de brigand ; il campe à St-Poix ; le 30 Novembre 1639, il
paraît sur les hauteurs de la bruyère au Bovin, où est maintenant
un Télégraphe ; détache M. de Tourville avec un gros de Cavalerie
sur les grèves du Mont-Saint-Michel, où serpentent les rivières
de la Scée, de la Selune et du Coësnon, afin de couper toute retraite
aux rebelles et les abîmer dans les sables mouvans, ou lisses profondes
et perfides qui s'y trouvent ; ils s'étaient retranchés et fortifiés
à la Croix des Perrières, leurs redoutes sont relevées de vive force,
quoique défendues avec courage ; un Le Plé, du Val-Saint-Paire,
tue de sa propre main le Marquis de Courtaumer, 8 ou 10 officiers
et autant de soldats ; ou ne pénètre dans le faubourg qu'à l'entrée
de la nuit ; on se bat avec opiniâtreté
[p. 51]
et rage de rue en rue ; un horrible carnage a lieu aux environs
de l'Eglise St-Gervais ; on entre dans la Ville ; massacre affreux
des habitans de tout sexe et de tout âge à la lueur des flambeaux
; incendies, pillage, horreurs de toute espèce commises par Gassion
et ses soldats vainqueurs ; après même la soumission d'Avranches
; tous ceux qui sont pris les armes à la main, soit dans la ville,
soit dispersés dans les campagnes, sont pendus aux arbres du Promenoir,
abbatus en 1757, et leurs cadavres jetés pêle-mêle dans les fossés
et souterrains du château ; en 1823, quand on a baissé le Promenoir,
on a retrouvé quantité d'ossemens et quelques tombeaux ; probablement
ceux des soldats ou officiers de Gassion, morts dans la citadelle
des suites de leurs blessures, ou des personnes auxquelles on aura
refusé les honneurs de la sépulture ; cependant, le Cardinal de
Richelieu le félicite sur sa conduite ; on juge les séditieux, 9
sont rompus vifs, 17 pendus, 35 condamnés aux galères, 42 bannis
à perpétuité, leurs biens confisqués, 16 au jugement desquels il
eut sursis et 4 mandés pour être admonétés par la Poterie ; en 1640,
Louis XIII accorde enfin des lettres de grâces. [retour]
[10] F.-Jean Boucault établit, en 1601,
à Notre-Dame des Champs la Confrèrie du Rosaire ; François de Pericard
réforme et fait réimprimer le bréviaire, missel et rituel du Diocèse,
et « l'an 1618, ce Prélat, le 15 de Juillet, reçeut en sa ville
d'Avranches les Capucins, dont il dédia l'Eglise ; ce fut lui aussi
qui y reçeut les Religieuses Bénédictines au lieu où elles sont
présentement. »
Catalogue des Evêques d'Avranches, par M. Julien Nicole, curé
de Carnet, édition de 1669, page 89.
« L'ancien couvent des Capucins est maintenant occupé par des Dames
Religieuses qui donnent l'instruction à leurs pensionnaires, à beaucoup
de jeunes externes, et gratuitement aux indigentes. » Notice
de M. Blondel, page 15. [retour]
[11] En 1777, Nicolas Nervet donne
28 volume, collection des oeuvres de l'illustre Huet, Evêque d'Avranches.
Je les ai vus à la bibliothèque da la ville,
[p. 52]
dans le temps de l'Ecole centrale, où ils étaient conservés avec
soin, comme ils le méritaient, par M. Lesplu-Dupré, alors bibliothécaire,
homme estimable et instruit, mort Procureur du Roi près le Tribunal
civil d'Avranches, en 1819. [retour]
[12] Charles de Vialart, originaire
de Paris, Evéque d'Avranches, en 1640, oncle du célèbre Félix de
Vialart, Evêque et Comte de Châlons, ne fut Evêque que peu de temps
; voici textuellement l'éloge qu'en fait Nicole, curé de Carnet,
déjà cité, catalogue des Evêques d'Avranches, page 94 et 95. « II
administrait la parole de Dieu et les Sacremens avec une édification
admirable. Il visita presque tout son Diocèse de la façon de St-Charles,
allant par les paroisses avec une bonne compagnie d'Ecclésiastiques,
des plus zélés et des plus capables, pour entendre les confessions
générales, et faire l'instruction au peuple ; il montait en chaire
luy-même pour les enseigner à se confesser et communier, puis célébrait
la sainte messe, et donnait la communion ; il assemblait souvent
les Ecclésiastiques de la ville et des environs, afin de conférer
avec eux, et leur apprendre les fonctions de leur ministère, et
leur enseignait les vertus propres à leur profession ; faisait faire
les exercices de dix jours à ses frais dans son Palais épiscopal
à tous les Ordinans ; il avait une grande tendresse pour les orphelins,
pour les vieux et les malades, il leur faisait l'aumône largement,
pendant qu'il faisait une infinité de belles actions, la mort envieuse
du bonheur que possédait le Diocèse d'Avranches, en possédant un
si bon Pasteur, nous le ravit l'an 52e de son âge, la 2e de son
Episcopat et de notre salut, 1644 ; le 15 Septembre, il mourut d'une
fièvre qui le travailla sans cesse 30 jours, et qui le prit le jour
de l'Assomption de la Vierge, comme il finissait la messe solennelle
; il était très-savant, il a écrit un Livre intitulé : la Géographie
sacrée, un autre nommé l'Histoire Ecclésiastique, un
autre auquel il a donné le nom de Tableau de l'éloquence
Française. Après sa mort, MM. les Doyens et Chanoines ensevelirent
son corps bien solennellement
[p. 53]
dedans le choeur de la Cathédrale, proche le haut autel, devant
le Saint-Sacrement ; il mourut au château du Parc, où il s'était
fait porter du commencement de sa maladie : son coeur fut porté
au Monastère de Saint-Bernard des pères Feuillans de Paris, et inhumé
au milieu du chapitre, où il avait souvent présidé en qualité de
prieur, de provincial et de général ; quelqu'un de ses Religieux
lui adresse cette épitaphe :
« Hoc proesul celebris jacet sepulcro,
« Aut ut verius, eloquar viator ;
«Ejus pars minor hoc jacet tumulo ;
« Nam major super astra volavit. ».
« Toy qui porte icy tes pas
« Près de cette tombe close.
« Je te prie ne croy pas
« Que Vialart y repose,
« Un si grand homme de Dieu,
« N'est pas en si petit lieu. »
Ne croirait-on pas qu'en 1669, le bon curé de Carnet traçait trait
pour trait le portrait du digne et vénérable Prélat qui occupe aujourd'hui
le Siège épiscopal de Coutances, auquel depuis 1789 s'est trouvé
réuni le Diocèse d'Avranches, je veux parler de Monseigneur Dupont
Poursat, frère du Général et Comte Dupont ; quel parallèle ne pourrait-on
pas établir entre ces deux bons Evêques, jusqu'à ces mots : la mort
nous le ravit à la 52e année de son âge.
Puisse le Seigneur dans sa miséricorde, nous le conserver encore
bien des années à la tête de son troupeau, qu'il instruit et édifie
journellement par son exemple et ses vertus, parce qu'en tout temps
comme en tous lieux les hommes de bien se ressemblent. [retour]
FIN.
ASSAUT DES DEUX INCONNUS
ou
Epître à Aug. BARENTON,
contre l'anonyme qui lui a adressé la pièce intitulée :
Monfillon, à l'Auteur d'un Rêve.
J'ai vu, cher Barenton, cet insipide ouvrage,
De mots sales et bas, triste et sot assemblage ;
L'auteur en tapinois, sous un nom emprunté
Y fait briller l'esprit d'un Poëte crotté ;
II se dit Monfillon, oh ! quelle effronterie ?
Quels sentimens abjects et quelle fourberie,
Va, pour s'approprier le nom de Monfillon ;
Puisse se sobriquet s'attacher à son nom.
Monfillon voudrait-il se démonter la tête
Pour ourdir le tissu d'un compliment si bête ?
Simple, honnête et sans fard ; non je ne doute point,
Qu'il n'eût jamais voulu s'avilir à ce point ;
Ce pauvre rimailleur, par sa pauvre satire,
Te donne à ses dépens un beau sujet de rire,
Et jamais tes écrits ne peuvent te venger,
Mieux que le plat auteur qui voulut t'outrager.
Qu'entend-il par ces mots de brague et d'entourage ?
Est-ce du vieux Gaulois ? quel étrange langage !
De bastonnade encor un Poëte jamais
Ne parle, il sait répondre et repousser les traits.
[p. 56]
De son profond savoir, épreuve longue et rude,
Deux grands mois, jour et nuit de travail et d'étude,
II passe à ce chef-d'oeuvre et fait un Hiatus ;
D'après ses grands talens, juge de ses vertus !
Ce crapaud d'Hélicon, que la rage dévore,
Dans sa critique informe, ose te dire encore
Qu'un ouvrage applaudi te mit en mauvais cas ;
Eh ! dis-moi donc comment et dans quel embarras ?
Mais ce nouveau la Serre en sa fureur extrême,
En voulant t'accabler s'anéantit lui-même :
II renonce à la gloire, il déguise son nom,
Sous le nom immortel du fameux Monfillon.
Pour répendre ses vers sans honte et sans reproche,
II faut furtivement qu'il les glisse en la poche ;
De te les présenter, s'il n'a pas eu le front,
II craignait d'éprouver le malheur d'un affront,
« II vaut mieux, a-t-il dit, récourir à la poste,
Et par-là m'éviter le blâme et la riposte ;
Je dois par ce moyen bien que lâche, mais sûr,
Pousser mon ennemi jusqu'au pied du mur. »
Mais toi, resteras-tu dans un morne silence,
Quand de t'invectiver cet homme a l'insolence ?
Laisseras-tu dormir tes ouvrages savans ?
Non ; va, chez l'Imprimeur, et venge tes talens.
Apprends par tes écrits jusqu'aux races futures
Que tu sus avec art repousser les injures ;
Les nobles sentimens qui remplissaient ton coeur,
De tes fiers ennemis te rendirent vainqueur ;
Mais si par pur hasard de l'homme à la satire,
Jusqu'à toi quelque jour le nom vole ou transpire
[p. 57]
Que ta bouche jamais ne révèle ce nom,
Ou bien crains la fureur de ce fier Apollon ;
Apollon, ai-je dit ?.... ah ! quel affreux blasphème !
Marsias, non, mon cher, je vois l'auteur lui-même,
Quelles oreilles, Dieux ! oh ! je n'en reviens pas !
Il s'avance, affublé du bonnet de Midas ;
Oh ! par pitié, pardonne à ce pauvre génie ;
Ne va pas de chagrins empoisonner sa vie ;
Tais son nom ; sois touché de son affreux malheur,
Epargne lui la honte et sauve son honneur. (*)
Ton ami PAUL.
(*) On a cru devoir faire insérer cette pièce de vers ici, espérant
qu'on la verrait avec plaisir ; seulement le Poëte, quoiqu'avec
talent, prend ma défense avec trop de chaleur, et m'y dit des choses
trop obligeantes ; néanmoins, je lui sais bon gré de son Epître,
et je l'en remercie.
MONFILLON
A L'AUTEUR D'UN RÈVE.
J'ai lu jadis ta comédie
Ce n'était qu'un sale fatras,
De sottises toute remplie,
Elle te mit en mauvais cas.
Aujourd'hui nouveau bavardage
D'un Rêve où tu me fais brailler,
On s'aperçoit à chaque page
Que tu ne sais que barbouiller.
Ton patron peut, dit ta préface,
Mettre au rebut ton manuscrit,
Au cabinet c'est sa vraie place
Pour en tirer quelque profit.
Tu te crois par ta Pasquinade
Au rang d'un docte initié,
Tu ne vaux pas la bastonnade,
Tu n'es digne que de pitié.
De ton rêve voici l'échange
J'ai vu ton exécution,
C'était sur la place Baudange,
Où tu faisais compassion.
Là, devant nombreux entourage,
Ceux dont tu profanes le nom,
Ont lacéré ton pauvre ouvrage,
Et t'ont fait demander pardon.
Des débris de ta Facétie
On a plongé chaque lambeau,
Dans un baquet plein d'eau croupie
Qu'on a jeté dans le ruisseau.
Enfin les Roquets de la ville,
Jappans après tes deux bâtons,
T'ont reconduit à domicile
Mordans ta brague et tes talons.
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