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Voyages d'un Parisien / par Jules Claretie
A
M. H. SHELTON-SANFORD
Ministre des États-Unis d'Amérique à Bruxelles
Vous êtes, Monsieur, un de ceux dont le suffrage m'est le plus cher. Vous avez bien voulu reporter sur moi l'amitié que vous avez pour les miens. Permettez-moi donc de mettre ce livre sous votre patronage.
C'est un livre de voyages, mais vous n'y trouverez ni descriptions de contrées lointaines, ni découvertes d'hémisphères inconnus. Nous autres Français — je ne le dis pas à notre louange — nous semblons avares de nos pas ; une excursion à Saint-Cloud nous paraît un voyage au long cours, et le Savoisien Xavier de Maistre avait devancé l'annexion en écrivant le Voyage autour de ma Chambre. C'était une façon de se naturaliser Français.
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Mais si nous sortons peu de chez nous, peut-être avons-nous cette qualité de voir beaucoup en peu de temps, en marchant, en rêvant, en causant...
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mon respectueux et sincère attachement.
JULES CLARETIE
Paris, 1er février 1865.
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VOYAGES D'UN PARISIEN
I
VOYAGE AUX CHARMETTES
Le départ. — Chapitre des projets. — Souvenirs de Jean-Jacques. — La poésie du wagon. — De Paris à Lyon. — La ville des canuts. — Fourvières. — Le pèlerinage. — Archéologie. — Le musée de Lyon. — Vingt lignes d'histoire. — Espagnols et Flamands. — Les peintres lyonnais.
C'est surtout, c'est seulement peut-être en matière de voyages que l'éclectisme est chose excellente. Quand la fantaisie vous prend, un beau jour, de quitter votre ruisseau de la rue du Bac, peu importe que vous partiez pour l'Angleterre ou pour la Chine. Chacun choisit son but selon son humeur ou sa fantaisie, et Paul qui part pour l'Italie ne trouve pas étonnant que Pierre prenne la route d'Espagne. On obéit à ses goûts, à ses instincts, à
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ses rêves. Et y a-t-il rien de plus charmant que le départ pour un voyage depuis longtemps médité, projeté, souhaité ? Que de fois vous êtes-vous promis de visiter enfin quelque contrée riche de surprises, d'interroger certain coin de terre tout plein encore de souvenirs ! Mais les années ont passé, le loisir vous a fait défaut, il vous a fallu demeurer où la nécessité vous attachait et vous contenter d'un mirage. A ce voyage chimérique vous ne songez plus désormais que pour vous convaincre que les espérances ici-bas sont trompeuses, et que l'homme a beau proposer, Dieu ne dispose pas toujours.
Mais un jour vient (vous qui l'attendez, prenez patience ; il viendra) où toute une échappée de liberté vous apparaît. L'occasion si longtemps cherchée est enfin offerte, la route est tracée, le chemin est libre : à votre porte les chevaux piaffent et là-bas la locomotive siffle. — « Comment ! je puis partir ? » — Mieux que cela, vous devez partir. Et voilà que tout joyeux vous allez en riant vers le but désiré, pendant que vous apparaissent déjà, — selon que votre désir évoque le Nord ou le Sud, — les vieux burgs du Rhin, les hautes terres écossaises ou les rouges palais de Venise.
C'est ainsi que je suis parti l'autre jour, ému comme si j'eusse dû aller au bout du monde. Je n'allais pas si loin, mais depuis longtemps j'attendais ce voyage et j'y marchais avec toute une escorte de souvenirs. J'allais simplement aux Charmettes. Mais ceux-là comprendront pourquoi j'avais hâte d'arriver qui ont lu ce pauvre grand livre, les Confessions, dont on ne parle plus beaucoup aujourd'hui et qu'on dédaigne, mais qui fut
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notre ami le premier, le premier nous murmura tout bas les plus douces paroles, trompeur charmant qui nous montrait tant de sourires et tant de joies encadrées dans de si riants paysages ! Comme on le lit avec émotion, comme on le relit avec fièvre, ce testament d'un coeur ulcéré par la vie, mais qui redevient bon au souvenir de son bonheur ! Quelle irrésistible et douce séduction ! et comme on suit, le coeur battant, à travers tous les sentiers fleuris, ce guide enivré qui nous enchante ! C'est que ce n'est pas un auteur, ce Rousseau, c'est un homme ; et ce qu'il a ressenti, ce qu'il a aimé, ce qu'il a souffert, avec lui plutôt qu'après lui, nous le ressentons, nous le souffrons et nous l'aimons. Avec lui nous avons crié : « Un aqueduc ! un aqueduc ! » avec tout l'accent du triomphe. Nous avons été comme lui tout tremblants quand il s'est agenouillé devant cette bonne et charmante madame Basile ; nous aurions voulu jeter nos lèvres à mademoiselle Galley comme il lui jetait ses cerises, et nous arrêter avec lui, pour savourer toute sa joie, dans cet asile des Charmettes où l'amante était une mère, où le rêveur décorait son amour du nom de vertu.
Et je suis parti prenant le plus long, à la façon de La Fontaine, ou comme Nodier, qui s'arrêtait à tout vent dans ses promenades, et en route pour l'Académie stationnait bonnement devant la baraque de Polichinelle. A quoi servirait à la ligne droite d'être la plus courte si la ligne courbe n'était pas la plus agréable ? Mais non, ne médisons pas de la ligne droite ; elle a son charme. La ligne droite, c'est-à-dire le chemin de fer, quel ami complaisant, et comme promptement il vous obéit sur un
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geste, sur un signe ! Ce soir à Paris, il vous emportera dans une nuit à Marseille, à Turin, en Allemagne, où vous voudrez. En le pressant un peu, il vous réveillerait à la station de Pékin ! On l'a décrié ; il laisse dire, redouble de vitesse et ne connaît pas de bornes. Il sait le prix du temps, il sait le prix de la vie. En quelques heures, il vous montre la France entière, et sous vos yeux il déroule son infini panorama, vaste succession de tableaux charmants, de surprises nouvelles. D'un paysage il ne vous laisse voir que les grandes masses ; c'est un artiste qui procède à la façon des maîtres. Ne lui demandez pas les détails, mais l'ensemble où est la vie. Puis, quand il vous a charmé ainsi par sa verve de coloriste, tout à coup il s'arrête, et voilà qu'il vous dépose simplement où vous vouliez arriver, surpris de la complaisance du guide autant que de la beauté du pays qu'il vous a montré.
Nous avions de cette façon quitté Paris, le soir, à l'heure où le soleil empourpre les toits et salue d'un dernier rayon les grands édifices, où l'on se presse devant la porte d'un théâtre, où les cafés s'allument, où Paris se tarde pour la nuit ; et, laissant loin les bruyères de Fontainebleau, n'apercevant à travers la brume argentée que les grandes lignes noires et la silhouette des arbres de la Bourgogne, nous vîmes s'estompant vaguement dans le matin les toits de Dijon, Dijon la vieille ville, qui garde encore les tombeaux et le souvenir de ses ducs. Puis la course fut folle à travers les coteaux couverts de vignes. Le soleil se levait comme un globe embrasé, aspirant la buée des ruisseaux qui montait à lui comme un encens.
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Parfois, un village ; quelques paysans, la bêche sur l'épaule, regardant machinalement ce train emporté ; puis Màcon, la Saône bordée de peupliers, tout un paysage féerique, des collines aux bois profonds, riches d'une mâle verdure et peu à peu, enfouies dans les arbres, blanches au milieu des feuilles comme des perles dans un écrin, des maisons, des villas coquettes, les avant-coureurs d'une grande ville, les retraits où les Lyonnais vont en bateau se reposer le dimanche venu.
Lyon n'était pas éveillé quand j'y entrai. A peine ce vague bruissement qui précède le bourdonnement de la foule. Quelques ouvriers se rendant à l'ouvrage. On en rencontre peu dans les rues de Lyon : ils habitent à peu près tous dans un quartier distinct, la Croix-Rousse, qui domine la ville et s'étend de la Saône au Rhône, entre deux fleuves. Pour y parvenir il faut gravir quelquefois des montées à pic. Certaines rues étroites ressemblent avec leurs crêtes de murailles couronnées de petits arbres à des villes espagnoles bâties contre le roc, comme des nids d'aigles.
Les Lyonnais disent fièrement que leur cité est la deuxième ville de France. Elle est grande en effet et aussi grandiose. Les maisons hautes lui donnent je ne sais quel aspect monumental. Mais à ces rues larges et droites, à cette vaste cité, il manque cette animation qui fait le charme de Bordeaux. Vaguement, on songe à Londres ; il semble que le bruit des métiers retentisse plus haut que la voix du fleuve.
L'industrie est reine, et tandis que les grisettes bordelaises passent coquettement avec leurs mouchoirs improbablement
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fichés sur leurs noirs cheveux, les ouvrières de Lyon marchent rapidement comme si elles craignaient de manquer l'heure de la fabrique. On éprouve une certaine surprise en contemplant la ville du haut de la montagne de Fourvières. Tant de maisons entassées, tant de fenêtres surtout. Combien de familles agglomérées dans ces bâtiments noirs ! On arrive à escalader Fourvières par une rampe assez rapide et une rue pavée de marches, qu'on appelle la Montagne des Anges, sans doute parce qu'il faudrait des ailes pour la franchir. Les rues qui aboutissent à cette montée sont de vraies ruelles du moyen âge, resserrées et sombres, un ruisseau coulant au milieu, les auvents projetant leur ombre sur ces étroits boyaux. Aux angles des maisons, quelques madones encore honorées des fidèles. Les eaux fortes de Flameng, avec leurs tons sinistres et leurs replis bizarres, peuvent donner une idée de ces espèces de culs-de-sac qui s'appellent la rue Juiverie.
Fourvières forme à lui seul une ville distincte et affecte de ressembler à une vaste communauté. Pour parvenir à la chapelle on suit un chemin bordé de hautes murailles qui sont les murailles d'un couvent. Sur la porte d'entrée est tracée cette inscription : Laus Jesu et Mariae perpetua ! Comme j'y passais on jouait à l'intérieur je ne sais quel morceau de musique sur le piano. Comment a-t-on transporté ce piano là-haut ? La chapelle de Notre-Dame de Fourvières est très-fréquentée et jouit d'un grand renom. Chaque jour la foule s'y presse pour écouter la messe ou suspendre quelque ex-voto devant l'autel. Une inscription placée à l'entrée annonce que le 15 avril 1807, le
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pape Pie VII a accordé à tous ceux qui feraient ce pèlerinage une indulgence quotidienne plénière confirmée par Grégoire XVI, laquelle donne à Notre-Dame de Fourvières les mêmes faveurs qu'à Notre-Dame de Lorette. La chapelle est petite, froide, encombrée de ces ex-voto qui sont la négation de l'art, — peintures inquiétantes qui me rappelaient les plus réprouvés tableaux du Salon des refusés. Après tout, ces cadres grotesques représentent je ne sais combien de douleurs, de prières et d'actions de grâces ! On voudrait rire, mais ce sont là autant de fils revenus à leurs mères, autant de pauvres femmes rendues à leurs enfants ; c'est un marin qui a pensé à ce coin de terre pendant une tempête et qui est venu prier et pleurer sur cette dalle où vous posez un pied désoeuvré. J'avais copié des vers ridicules placés au bas d'un de ces cadres ; j'allais les citer. Je les efface... Quand on rencontre un sentiment vrai, de quelque façon qu'il soit exprimé, à quoi bon railler ?
Pour dominer Lyon tout entier, il faut monter au haut de la chapelle, dans le clocher qui mène au socle de la statue de la Vierge. L'ascension est pénible ; l'escalier de fonte tremble quelquefois sous vos pas. Mais là-haut la vue est superbe. On recule d'abord, comme si ce panorama si vaste venait vous souffleter brusquement. L'oeil est ébloui, puis peu à peu on s'habitue à ce tableau splendide. Partout l'air, la lumière ; il semble qu'on touche le ciel, et là-bas, bien bas, bien loin, la grande ville resserrée comme un point petit ; là-bas les fleuves devenus des lignes lumineuses, le Lyonnais, le Dauphiné tout entier et jusqu'aux monts de l'Auvergne qu'on découvre à travers
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vers la brume, tandis que de l'autre côté, se déroule la chaîne des Alpes et que le Mont-Blanc apparaît vaguement à l'horizon.
Il faut redescendre. Le vertige de l'infini vous prendrait bientôt. Comme toujours, les noms des visiteurs, gravés sur le socle de la statue, se croisent, s'entrecroisent et s'effacent les uns les autres. J'ai lu ces mots gravés à cette hauteur : « J'aime ma femme. J. Girard (Côte-d'Or). »
La population de Fourvières est en grande partie composée de religieux. Toutes les maisons affichent je ne sais quelle allure monacale. Des marchands de reliques et d'objets religieux à chaque pas. Ce ne sont que chapelets, statuettes d'ivoires, médaillons, paquets de cierges. M. Emile Deschanel [1], qui a fait justement cette route, s'est plu à en copier quelques-unes. J'en ai relevé une qui n'existait pas sans doute au moment de son voyage. Il s'agit d'une institution en faveur des enfants et une inscription vous donne un bienveillant avis : « Cette providence prendra les petites orphelines sans distinction de paroisses. »
Le passage Sainte-Philomène, qui conduit de Notre-Dame de Fourvières à la Montée des Anges, est établi sur l'emplacement où s'élevait jadis le palais de l'empereur Claude. Le propriétaire de ce terrain s'occupe à faire des fouilles et il a découvert déjà quantité d'objets remarquables. On vient de mettre à nu une salle de bain encore bien conservée, et où se voient le carrelage du sol
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et les peintures à fresque des murailles. Quelques squelettes, des vases en quantité, des monnaies du temps d'Auguste gisent sur la route ou sont accrochés à des piquets avec une inscription. Comme je passais, on venait de déterrer une vaste amphore de terre noire et on en mesurait la contenance. — Vingt-cinq litres ! dit-on. L'amphore, pleine jadis du falerne que buvait l'empereur, servira au propriétaire du passage qui a établi un restaurant sur la hauteur. Les archéologues ont tort de dédaigner ce coin de terre. Ils y trouveraient des objets aussi précieux et peut être plus authentiques que ceux des vitrines du Louvre.
Le gouvernement a justement donné à Lyon une grande partie de la collection Campana. On ne donne qu'aux millionnaires. Elle figure au musée de la ville, dans une salle spéciale et fort riche en antiquités. Mais le côté remarquable du musée de Lyon, c'est la peinture. J'ai passé là fort agréablement plusieurs heures, seul avec le concierge qui me dispensait de tout catalogue. Honte à nos faiseurs de Salons ! Cet homme-là s'y connaît comme pas un en fait de couleur, de dessin et de style. Est-ce l'habitude qu'il a de vivre parmi ces toiles, qu'il admire et qu'il aime, est-ce mémoire et répète-t-il seulement ce qu'il a entendu dire par les visiteurs ? Toujours est-il que son jugement est assuré, son goût irréprochable, et que si j'étais peintre, je tiendrais beaucoup à l'approbation d'un tel critique. Je regrette de ne pas savoir son nom pour l'imprimer ici avec d'autant plus de plaisir qu'il m'a servi de guide avec une complaisance vraiment rare. Lyon ne possédait guère en 1806 qu'une dizaine de tableaux déposés, dit une notice, dans l'infirmerie
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de l'ancien monastère des Dames-de-Saint-Pierre, lorsque le préfet et le maire du Rhône eurent l'idée de créer une galerie de tableaux. Ils nommèrent pour directeur de ce petit musée un de ces savants de province qui amoncellent tranquillement, au fond de leur cabinet ignoré, des trésors de science. Celui-ci se nommait M. Artaud.
C'était un savant et un artiste. C'était surtout un homme de bonne volonté. Grâce à lui, grâce aux dons du cardinal Fesch, de madame Récamier, des maires successifs de Lyon, le musée grandit et devint ce qu'il est aujourd'hui, un des plus remarquables musées de nos provinces.
Nous n'avons pas, nous n'aurons peut-être jamais, au Louvre, un tableau pareil à l'Ex-voto d'Albert Dürer, qui figure au musée de Lyon, haut de 1 m. 37 de largeur, ce qui est considérable pour ce maître. L'empereur Maximilien Ier et l'impératrice Catherine sont agenouillés devant la Vierge et l'Enfant Jésus, qui posent sur leurs têtes des couronnes de fleurs apportées par des anges. Dürer est cette fois pris en flagrant délit de grâce, et le sombre maître qui fait chevaucher la Mort derrière les cavaliers, dans les forêts empestées, s'est élevé ici jusqu'à la suavité de Filippo Lippi. Dürer s'est placé lui-même dans un coin du tableau, signant son nom sur un rouleau de papier qu'il tient à la main. Au musée de Lyon Rubens est représenté par deux tableaux, la Colère de Jésus-Christ et l'Adoration des Mages. Mais ici le maître d'Anvers n'est pas un peintre religieux, ses bienheureux semblent encore enluminés par les feux de la kermesse et le Christ, le maigre Christ des premiers maîtres italiens, ressemble
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à quelque Samson pulvérisant les Philistins. Comme je lui préfère celui de Jean Jouvenet, placé en face, et qui chasse les vendeurs du temple ! Sans doute il n'a pas sa couleur éclatante, mais la composition est vraiment superbe. Ce tableau passe d'ailleurs pour le chef-d'oeuvre du grand artiste rouennais. L'école allemande compte à Lyon de superbes tableaux. Voici deux toiles importantes de Philippe de Champagne : la Cène, où l'artiste a représenté, sous les traits des apôtres, les plus fameux solitaires de Port-Royal : Antoine Lemaistre, le grand Arnauld et Blaise Pascal, qui rêve dans son coin. L'auteur du Christ mort se révèle tout entier dans l'Invention des reliques de saint Gervais et de saint Protais. Au premier plan, la tête coupée du saint paraît saigner encore et produit un cruel effet de réalisme.
Mais les Flamands, en fait d'effroi, ne vont pas aussi loin que les Espagnols. Voyez ce Zurbaran. Un saint François d'Assise mort et demeuré debout, dans une grotte, les yeux ouverts et tournés vers le ciel. Ce tableau, qui appartenait avant la Révolution à je ne sais quel couvent de religieuses de Lyon, fut un beau jour perdu, puis acheté dix-huit francs dans une vente, par un artiste qui en fit une gravure, et appella l'attention sur ce chef-d'oeuvre. Ce n'est rien qu'une figure, mais cette figure est étonnante. Ce cadavre debout, ces yeux fixes, ces membres rigides, ces grands plis du froc et du capuchon, cette ombre qui remplit les orbites, ces plis sinistres qui creusent cette face émaciée, tout est terrible et tout est beau. Quelle main farouche a donc pesé sur l'Espagne pour faire éclore sous un ciel éclatant des oeuvres de ténèbres
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et quel vent a soufflé pour courber les esprits jusqu'à la tombe dans cette terre bénie, toute frissonnante de vie ?
Il faudrait m'arrêter longtemps ici ; les Jordaëns, les Sneyders, les Breughel, les Terburg m'attirent de ce côté. De cet autre, les Tintoret, les Bordone et les Bassan. De Bassan on me montre une bataille superbe, furieuse, féroce, digne de Salvator. Mais, hélas ! la peinture s'écaille et le tableau va se perdre. Le musée du Louvre pourra longtemps chercher avant de rencontrer un David qui vaille ce portrait de Maraîchère placé plus loin. Figurez-vous une vieille femme, au regard profond, étrangement belle, ridée comme la vierge de Denner, mais plus largement peinte, la bouche édentée, l'air si féroce, qu'on a voulu y voir une de ces tricoteuses qui escortaient Olympe de Gouges. Jamais le maître n'a fait mieux et je sacrifierais tous les Romulus du monde à ce portrait d'une républicaine inconnue. L'école de l'Empire est représentée par Gérard, Drolling, Granet, M. Court et M. Heim.
Ils étaient consciencieux, tous ces peintres, et les dessins de Drolling et les perspectives de Granet me comblent d'étonnement. Mais la patience n'est même pas la cousine de l'art. Parlez-moi de ce Delacroix que j'aperçois là, fulgurant de couleur et écrasant le Déluge de Court et la Corinne de Gérard, pourtant remarquables. Cette Corinne est un don de madame Récamier, qui était Lyonnaise. Le musée possède un beau portrait d'elle. Vous le voyez auprès de la porte de sortie, au pied du superbe Caïn de M. Etex.
Le portrait et la statuette de madame Récamier se retrouvent d'ailleurs plusieurs fois dans ce musée. Pourquoi
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ne mettrait-on pas à côté d'elle l'image de ce bon Ballanche, qui ne quitta jamais la muse de l'Abbaye-aux-Bois ? J'ai retrouvé sur plusieurs enseignes de Lyon l'aimable nom du philosophe.
J'allais oublier ce que notre Louvre ne possède pas. Des Lesueur, des Rigaud, des Mignard, des Desportes, il peut en montrer. Mais a-t-il un Marilhat qui vaille cette Forêt au bord d'une rivière ? Ce n'est pas l'orientaliste que vous trouverez ici, mais c'est toujours le maître. Quelle paix et quelle grandeur dans ces arbres paisibles, dans cette eau limpide et reposée ! Le soir vient. Qu'il ferait bon s'asseoir sous cette ombre et regarder coucher le soleil ! Avons-nous surtout un tableau de Charlet qui vaille cet Épisode de la campagne de Russie ? J'avais vu quelques jours auparavant le chef-d'oeuvre de Meissonier, et combien je l'avais admiré, mais qu'il pâlit devant cette lugubre toile, farouche, sinistre, où l'horreur, la mort, le désespoir semblent se coudoyer tandis que l'abattement seul plane sur Le 1814 de Meissonier.
Le musée de Lyon a réservé une salle spéciale aux artistes lyonnais. Peut-être a-t-on donné là l'hospitalité à trop de gens qui ne sont pas tous égaux par le mérite. Mais une ville est comme une mère qui doit, paraît-il, aimer ses enfants d'un même amour. Je le regrette pour Hippolyte Flandrin, parfois assez mal entouré. Mais il se trouve entre compatriotes, presque en famille. Lyon possède son Dante et Virgile aux enfers, qui demeurera pendant un an encore surmonté d'une couronne d'immortelles et d'un voile noir en signe de deuil.
M. Biard a donné à son pays un de ses bons paysages
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des mers polaires, M. Paul Flandrin des imitations du Poussin magistralement réussies et j'y ai trouvé des fleurs de Saint-Jean plus éclatantes peut-être et plus colorées que la nature.
Le jour où je le visitai. Lyon était en fête. Il s'agissait de célébrer un de ces concours d'orphéons qui feront beaucoup pour l'instruction et l'émancipation de tous. On avait pavoisé la place Bellecour qui semblait toute rayonnante. Les théâtres étaient gratuitement ouverts au public, les rues encombrées de corporations musicales et de tous côtés éclataient des fanfares. J'ai remarqué combien peu parmi cette foule se montrait le vrai peuple de Lyon. Il est triste et les canuts demeurent obstinément enfermés dans leurs chambres, car les enfants crient, et le métier ne doit pas s'arrêter.
A Paris, tout est occasion de fêtes. A Lyon, le travail ne perd jamais ses droits. L'ouvrier lyonnais est d'ailleurs chez lui à la Croix-Rousse. Quand il s'agit de descendre aux Terreaux, c'est tout un voyage. Les rues noires lui plaisent, ses pauvres maisons l'attirent, son misérable coin de cheminée, il ne le quitte pas. Il aime beaucoup au surplus l'ouvrier parisien, chez lequel il rencontre sa propre énergie, avec quelque chose de plus, la gaieté.
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II
La grotte de Rousseau. — Le Rhône. — Grenoble et le Dauphiné. — Une statue de Bayard. — Le roman du voyage. — Saint-Laurent du Pont. — Le peloton du curé. — Le Guiers-Mort. — Une heure dans le Désert. — La Grande-Chartreuse. — Où l'on rencontre des Anglais. — Ma cellule. — Un vers du Dante. — Voltaire et saint Bernard. — L'office de nuit. — La légende de Casalibus. — Ce que pense un chartreux. — Solitudo !
J'aurais voulu ne pas quitter Lyon sans visiter cette grotte tapissée de lierre où Jean-Jacques passa la nuit, une fois qu'il était sans asile. N'aurais-je pas retrouvé là ce que j'allais chercher aux Charmettes, l'ombre mélancolique du rêveur contemplant cette grande ville, plus petite encore que celle qu'il allait conquérir ? Mais devant combien de choses passe-t-on en voyage qu'on oublie ou qu'on ne peut voir, faute de cette complice de l'homme, l'occasion ? La vie aussi est un voyage et l'on arrive bien souvent à son but sans connaître la route que l'on a suivie. Je partis donc, laissant derrière moi cette Saône paisible et reposée, et ce Rhône grondant toujours, où il
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me semblait voir encore la rouge galère du cardinal remorquant à sa suite Cinq-Mars et de Thou qu'on allait décapiter là-bas, sur la place des Terreaux. A bien prendre, il est terrible ce Rhône, emporté, bruyant, et dans ses furies quelquefois il dévaste en un jour toutes ses plaines. Les maisons construites en pisé semblent d'ailleurs ne pas essayer de lui résister. Elles doivent brusquement s'affaisser dès qu'il les mine et céder sur-le-champ à sa rage.
J'allai à Grenoble. La route de Lyon au Dauphiné est insignifiante d'abord, plate et uniforme. A droite pourtant quelques collines se montrent de loin en loin, comme des montagnes encore timides. Puis les chênaies abondent, le paysage se boise, le terrain semble se bosseler tout à coup, et à l'horizon, à perte de vue, se dresse la chaîne du Dauphiné, toute noyée dans une brume violacée. La verdure et les arbres envahissent la route. Des maisons aux toits rouges, semblables à des villas italiennes, apparaissent parmi les arbres comme des baies de corail. La vigne couvre quelquefois tout un coteau ; de temps à autre, quelque paysan appuyé sur sa boue et semblable au calme contemplateur de Millet ; une vache, qui broute immobile les frondaisons des jeunes arbres, s'arrête pour regarder cette machine qui passe en sifflant et, sur les prairies qu'on côtoie, la fumée va se perdre et voluptueusement se rouler, comme altérée de fraîcheur. On approche de Chabons par la vallée de l'Isère, fertile, boisée, toute parsemée de fermes. De temps à autre, des lits entiers de cailloux ronds, roulés par je ne sais quel cours d'eau disparu, tranchent par leur blancheur sur la
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verdure. On laisse à gauche Voreppe, où Lacordaire a fondé, il y a quelques années, un couvent de Dominicains, et la locomotive s'arrête à Grenoble, non loin de ces portes que les habitants arrachèrent pour les mettre sous les pieds de l'empereur au retour de l'île d'Elbe.
Les Grenoblois ne sont pas ingrats. J'ai remarqué que s'ils n'élèvent pas une statue à tous leurs grands hommes, au moins ils leur consacrent à tous un souvenir. Des plaques de marbre indiquent à chaque pas que tel ou tel illustre citoyen est né dans cette rue, dans cette maison. Ici c'est Condorcet, là Bayard, plus loin Vaucanson ; Bayard a même sa statue. On l'a représenté mourant ; il embrasse la croix de son épée : mais l'artiste a si mal exprimé cette agonie sublime qu'on ignore si le bon chevalier songe à sa fin dernière, ou si, du pommeau de son épée, il envoie délicatement un baiser aux fenêtres environnantes.
Singulière préoccupation de l'homme ! Ceux qui ont élevé, il n'y a pas cinquante ans, cette statue à Bayard, ont fait graver leurs noms sur le socle, pour les léguer ainsi à la postérité. Et déjà on les lit sans qu'ils éveillent en vous l'écho d'un souvenir. Reconnait-on, il est vrai, tous les noms des compagnons de Bayard, de ces hommes d'armes, de ce capitaine, de ce porte-étendard, qui furent aussi des chevaliers sans peur ? Tout s'efface. Et peut-être si Bayard s'était contenté de sabrer les Impériaux serait-il oublié comme ses compagnons. Mais nous honorons son nom encore, c'est que ce soldat avait une idée. Ce n'est pas à son épée sans doute qu'on a élevé cette statue, c'est à son âme.
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De Grenoble on se rend à Voiron où l'on prend la diligence qui doit vous conduire à la Grande-Chartreuse. Voiron est une petite ville, très-coquette, très-séduisante et très-riche, qui affecte les allures d'une cité suisse. Une grande place, avec une fontaine au milieu, des maisons en amphithéâtre encadrées dans des montagnes couvertes de sapins : on se croirait à Neufchâtel. Je faisais route avec un gros monsieur qui, la voiture à peine ébranlée, tira de sa valise un livre et se mit à lire. Pendant que les surprises et les tableaux superbes se succédaient autour de nous, il avait hâte de connaître le dénoûment du roman nouveau, et si M. Léon épouserait mademoiselle Berthe. Pour moi, je trouve inutile de lire quoi que ce soit en voyage, et j'ai mauvaise opinion d'un compagnon de route qui préfère à la séduction de la nature le charme de quelque in-dix-huit. Vous aimez la lecture ? mais le livre véritable, le voilà ; il est à vos côtés. Chaque tour de roue en tourne un nouveau feuillet, chaque temps de galop vous en montre une page nouvelle. Essayez de faire entendre raison à des sourds !
La voiture s'arrête à Saint-Laurent du Pont. C'est un petit village fort éprouvé, souvent brûlé, parfois inondé. Ce ruisseau qui coule là-bas modestement a quelquefois des fureurs de Rhône. Il se gonfle, il gronde, et si la fonte des neiges vient l'aider par hasard, il emporte sans façon les maisons environnantes Sur la grand'route, un prêtre assis au revers d'un fossé faisait répéter à une troupe d'enfants les cérémonies pour la Fête-Dieu qui approchait. Les enfants, têtes blondes, grosses bonnes figures toutes rouges, chantaient, se mettaient à genoux,
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se relevaient et s'exerçaient à encenser avec des morceaux de bois, des bouteilles et des toupies attachés au bout d'une corde. La diligence dispersa leur troupe, rangée comme une compagnie de soldats prussiens. Instinctivement ils se prirent à courir après les chevaux, en jetant des cris d'écoliers échappés, et je plains le curé qui dut reconstituer son régiment en bon ordre. De Saint-Laurent du Pont on peut aller à la Grande-Chartreuse en deux heures. On vous propose une voiture, mais je vous engage à n'accepter point. Heureux les voyageurs qui voyagent à pied ! La route est belle d'ailleurs et facile. On gravit quelquefois des côtes assez rudes, mais toujours, à chaque angle du chemin, des merveilles nouvelles.
La route n'est pas large ; quelquefois elle a été creusée dans le roc par les Chartreux eux-mêmes. A gauche le ruisseau dont je parlais gronde en courant et se brise parfois blanc d'écume. Tantôt c'est un enfant rieur qui se jette de cime en cime, de caillou en caillou, pirouette sur les troncs d'arbres renversés, s'amuse et chante ; tantôt c'est un prisonnier en liberté qui s'enivre de grand air, jaillit de roc en roc, se précipite, rebondit, caresse ses rives rocheuses ou les combat furieusement : quelquefois il s'arrête brusquement, se recueille, devient pensif, et son eau claire laisse apercevoir le sable fin de son lit et les truites se jouant dans ses eaux profondes. Il porte un nom sinistre, le Guiers-Mort. Nom mal choisi ; c'est la vie au contraire ce torrent ; c'est le bruit, c'est l'agitation, c'est la fièvre. A gauche et à droite, les montagnes se dressent, effrayantes parfois, vous écrasant de leur hauteur. Des quartiers de roc surplombent sur votre tête, des
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montagnes tout à coup semblent vous barrer le chemin ; les mélèzes, les sapins, mêlent leurs verdures différentes. Le soleil éclaire ces couleurs si diverses dans leur unité, et se joue comme un bienheureux dans tous ces verts, depuis le vert tendre du bourgeon jusqu'au vert sombre des vieux arbres. Au bruit du Guiers-Mort se joint un bruissement étrange, on ne sait d'où venu, pénétrant, endormant, doux, mélancolique. C'est le murmure de toutes ces sources infinies qui descendent des montagnes, filtrent à travers les rochers, suintent parmi la glaise, glissent sur les mousses, de gouttes d'eau se font ruisseaux, de ruisseaux, cascades. Autant de petits torrents, clairs et frais, où les myosotis semblent tout joyeux de mirer leur tête bleue.
Quelle patience, quels efforts et quel courage il a fallu à ces Chartreux pour creuser un tel chemin à travers le roc ! Autrefois cette partie de la forêt, qu'on appelle le Désert, était défendue par des rochers qui, s'étageant sur le Guiers-Mort, en défendaient brutalement l'entrée. C'était bien un désert, en effet, et le plus sauvage des déserts. Parfois on n'aperçoit que l'étroit chemin semblable à une raie blanche, le Guiers qui écume à vos pieds, les deux côtés de la montagne qui semble vouloir vous étouffer, et quelque lambeau de ciel entre deux crêtes de rochers. Il faut traverser des ponts hardiment jetés sur le torrent, des grottes creusées vaillamment dans le roc ; quelquefois, au milieu de cette sauvage nature, tout à coup une oasis, une prairie où viennent paître les troupeaux. C'est dans une oasis semblable que la Grande-Chartreuse est bâtie. Elle vous apparaît brusquement,
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comme pour vous surprendre. Ses murailles blanches et ses toits d'ardoises se montrent à travers les arbres. Encore quelques pas, et cette porte s'ouvrira au moindre son de cloche.
Le frère portier qui nous reçut à l'entrée du couvent nous accueillit avec un visage riant, et nous conduisit au coadjuteur chargé de recevoir les visiteurs étrangers. On nous demanda de quelle nation nous étions, et l'on nous introduisit dans une vaste salle à la porte de laquelle était tracée cette inscription : Aula provinciarum Franciae. Une vaste cheminée, des fenêtres à carreaux de plomb, un plafond à solives de chêne parfaitement luisantes, une grande table au milieu de la salle. L'air est vif en ces montagnes, même au printemps ; de robustes troncs d'arbres se consumaient dans le foyer, et nous attendîmes le dîner en nous réchauffant sous l'énorme manteau de la cheminée.
Dès que l'on a pénétré dans ce couvent, jeté là comme à la fin du monde, dans le plus beau site et au milieu de l'air le plus pur qu'on puisse rencontrer, on se sent réellement envahi par je ne sais quelle sensation pénétrante de calme et de repos. A peine a-t-on traversé la grande cour où les oiseaux viennent se baigner dans les fontaines, à peine a-t-on aperçu ces longs couloirs aux murailles blanches, que soudain la paix qui règne en ce lieu vous envahit tout entier. Cette nudité plutôt riante que sévère a je ne sais quelle invincible force. C'est un séjour de paix, et de paix qui semble douce, tant il y a de calme et de majesté dans ce qui vous entoure. On mange de bon appétit. Point de viande ; du vermicelle, de la
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panade, du poisson, des oeufs, des fruits. Avec cela, une délicieuse chose : des fraises des bois accommodées avec cette saine liqueur qui fait la fortune du couvent et aussi celle des pauvres gens du pays, car les Chartreux associent généreusement les malheureux à leurs bénéfices. Ils font construire des églises, ils ont élevé un hôpital où plus de quarante malades peuvent tenir à l'aise, et dans leurs inventaires tout le monde a quelque chose à gagner.
Mais pourquoi à cette table des provinces de France ai-je retrouvé deux de ces éternels Anglais qui gâteraient le plus beau paysage ? L'un était grand et maigre, l'autre était petit et gros ; tous deux roux, tous deux faits à souhait pour le crayon de Cham. Outre que la couleur locale leur faisait défaut, car ils portaient, au milieu de cette nature alpestre, cet horrible chapeau noir qui conduirait un statuaire au suicide, ils semblaient ignorer quelque peu les propriétés de la politesse. La table était à eux, les chaises à eux, les plats à eux. Point de remerciments au frère chartreux qui les servait. Ils traitaient le couvent en pays conquis. J'avais envie de m'écrier : shocking !
Le repas achevé, on nous demanda si nous voulions nous faire éveiller pour l'office de nuit. — Mes Anglais répondirent : nô ! Je donnai le numéro de la cellule qu'on m'avait désignée, j'en pris la clef, on me mit dans les mains une bougie qui ne ressemblait pas du tout à un cierge, comme celle dont on dota certain soir M. Deschanel, et je montai dans ma cellule. Ce retrait ne laissait pas que d'être mélancolique. Figurez-vous une petite pièce
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aux murs blanchis à la chaux, vide et nue, avec un prie-dieu et un lit étroit pour tous meubles. Au fond, une fenêtre à carreaux minuscules qui donnait sur la chapelle. Le couvent découpait ses hautes murailles sur la nuit claire et la lune emplissait la cellule de sa clarté. Je me pris à lire toutes les inscriptions qu'on avait tracées sur la muraille, quelques-unes au crayon, d'autres creusées avec un canif. Décidément chacun tient à laisser une trace de son passage partout où il va. Et cependant a dit le poëte :
Rien ne reste de nous ; notre oeuvre est un problème.
L'homme, fantôme errant, passe sans laisser même
Son ombre sur le mur.
Que de sottises tracées là ! que de noms qui ne parlent pas ! que de paroles irritantes ou vides ! Des mots, des mots ! dirait Hamlet. Comment ! ce sont là les hôtes habituels de ces cellules faites pour la rêverie, pour la contemplation, pour le silence ? Qu'y ont-ils vu, qu'y ont-ils rencontré, ceux qui ont inscrit leurs noms sur cette muraille ? — M. Tourangeau, qui y a « passé une nuit d'insomnie, le 24 mai 1854. » — M. Lucien Pertat, qui y a « songé à Clara. » — M. C. V..., qui « aimerait mieux être ailleurs, » et tant d'autres que la seule curiosité avait amenés et qui sont partis comme ils étaient venus ! Un inconnu a écrit en lettres rouges ce vers de Dante :
Voi ch'intrate lasciale ogni speranza !
Laissez l'espérance !... Et qui sait ? Vous qui entrez, vous trouverez ici l'espérance peut-être ! Comment pourrait-on
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vivre dans cette ombre si je ne sais quelle ardeur ne vous soutenait toujours en vous montrant dans l'avenir le but ardemment désiré ? S'ils vivent ainsi, ces religieux, n'est-ce pas qu'ils espèrent ? Sans doute la volupté de la contemplation les fortifie dans le sacrifice et les nourrit, leur âme communie chaque jour en une rêverie savoureuse où tout leur apparaît de ce qui est grand et beau. Rien de nos passions ne va jusqu'à eux, rien de ce qui est bas ne parvient jusqu'à leur cellule. Tout ce vain bruit qui se fait parmi nous, ils ne l'entendent pas. Seuls ils écoutent cet infini murmure qui vient de là-haut. Ils ont su renoncer à la fumée de toutes choses et ils en ont gardé la flamme : la prière, la réflexion, la contemplation, la pensée. C'est de tels hommes qu'il faudrait ambitionner le suffrage, qui ne savent rien de ce qui passe, qui seulement connaissent ce qui dure, et qui, créatures mortelles, ont su dès avant la mort se mesurer avec l'éternité.
Et pourtant, si dans leur silence quelque bruit d'autrefois leur venait, si quelque souvenir cuisant ne quittait pas leur cellule, si le fantôme du passé se dressait devant eux, pour les tenter, quelles angoisses et quelles tortures ! « O heureuse solitude ! ô seule béatitude ! » dit saint Bernard. Mais à ce cri du rêveur, Voltaire répond :
L'âme est un feu qu'il faut nourrir !
Qui des deux a raison ? Et faut-il croire, avec certain plaisant, de passage en cette cellule, que : « quitter le monde pour le cloître, quand on est jeune, c'est prendre son bonnet de nuit et se mettre au lit dès le matin ? »
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Absorbé par ces pensées, je songeais, lorsque j'entendis frapper à la porte. C'est un des frères qui a pris ce soin, comme distraction, d'éveiller ainsi les voyageurs. Il regarde les numéros des étrangers qui veulent assister à matines, et, en s'y rendant lui-même, il leur donne le signal de l'office.
Il était minuit. A travers les couloirs sombres, j'allai vers la chapelle qu'on m'avait indiquée. Les étrangers s'installent dans une galerie qui domine le choeur. Tout est plongé dans l'obscurité, une veilleuse seule éclaire faiblement la chapelle où l'on respire une pénétrante odeur d'encens. Peu à peu comme des ombres on aperçoit se mouvoir dans la nuit le froc blanc des moines qui prennent place dans les stalles. Puis un silence se fait ; les religieux sont là, prosternés, le front contre terre. Tout à coup ils se relèvent, chacun d'eux découvre la lanterne qu'il portait, et ces têtes rasées émergent subitement des ténèbres. C'est un spectacle magique. Ces reflets rouges de la lumière sur les capuchons, ces stalles luisantes, ces plis rigides des robes blanches, ces alternatives d'ombre et de lumière, de silence et de bruit, ces moines qui psalmodient en tournant les feuillets de grands livres, vous saisissent. On regarde, on écoute. Leurs chants sont encore ceux des premiers chrétiens. Jusqu'à deux heures, ils entonnent les psaumes, puis se retirent lentement, en silence, comme ils sont entrés.
J'avais rencontré sur la route de la Grande-Chartreuse un aimable compagnon de voyage, et nous avions résolu d'escalader ensemble le Grand-Som, un des géants des Alpes dauphinoises. Un guide nous y devait conduire
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dans la nuit. Nous voilà sortant de matines et errant à travers le couvent. Les corridors sont immenses et facilement on peut s'égarer. Nous en étions là, lorsque, tout au bout d'une galerie, nous aperçûmes, venant à nous, un moine, sa lanterne à la main. — Cherchez-vous votre cellule ? nous demanda poliment cette apparition, qui partout ailleurs eût été effrayante. Quand le chartreux sut que nous attendions notre guide, il nous conduisit jusqu'à la loge du frère portier, qu'il éveilla, et, après lui avoir recommandé de ne pas oublier nos provisions et nos alpin-stocks, il nous salua de son capuchon et s'éloigna. — C'est le père général, nous dit alors le frère, avec grand respect.
Les pères chartreux sont au nombre de quarante ; ils sont tous ordonnés prêtres, et chacun d'eux possède sa cellule, d'où il ne sort pas, et où il reçoit sa nourriture par une petite porte pratiquée dans le mur. Une fois par semaine est jour de jeûne. Les pères ont le visage rasé comme la tête ; les frères portent au contraire leur barbe tout entière. Il y a au surplus deux sortes de frères : les frères convers, dont le vêtement est blanc comme celui des pères, et les frères donnés, vêtus de laine brune. Ce sont les frères qui, sous la direction d'un père, seul gardien de la formule secrète, fabriquent la liqueur qui descend chaque jour par charretées vers Grenoble.
Le couvent actuel date du XVIIe siècle ; il en a le style régulier et froid. L'ancien couvent était bâti un peu plus loin ; il fut écrasé par une avalanche. A mi-chemin de l'emplacement de l'ancien couvent et du nouveau, la chapelle de Casalibus me rappelle une légende. Il paraît que
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certain jour, saint Bruno étant allé faire un voyage à Rome et ne revenant pas, les Chartreux se prirent à désespérer de lui, et, lassés de la vie claustrale, mirent la clef sous la porte et partirent. A peine avaient-ils fait quelques pas qu'ils rencontrèrent saint Pierre. — « Où donc allez-vous ? dit le saint, Bruno sera prochainement de retour. Regagnez vos cellules et continuez cette existence qui vous conduira droit au ciel. » — Un peu honteux, les bons pères reprirent le chemin du couvent, et, à l'endroit où s'était montré saint Pierre, ils bâtirent de leurs mains une élégante chapelle, afin de désarmer le courroux de saint Bruno, qui ne se fâcha, dit-on, qu'à moitié.
Le lendemain de notre arrivée, on nous fit, trop rapidement peut-être, visiter l'intérieur du couvent. Les tableaux y sont rares : quelques portraits des généraux de l'ordre, des copies de Lesueur, et c'est tout. On voit que Lesueur a longuement vécu parmi les Chartreux ; les plis de leurs frocs, l'expression de leurs visages, leurs attitudes n'ont point de secret pour lui. Une chose sinistre, c'est la chapelle des morts : un squelette revêtu d'un suaire vous invite au silence, à la porte, en mettant ses doigts décharnés sur sa bouche sans lèvres. Plus loin, le cimetière. Il est petit. Les religieux reposent là sous des croix de bois : les généraux seuls ont des croix de pierre, et, sur cette croix, leur nom. Je me tournai vers la tombe des pères :
— Pas de noms à ceux-ci ? dis-je au frère qui nous conduisait.
— Pourquoi y en aurait-il ? répondit-il simplement. On n'entre pas dans les cellules des Chartreux. Leur
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compagnon, c'est la solitude. Chacun d'eux a placé sur sa porte quelque verset préféré. La cellule du père général porte ces mots : Quoerite Deum et vivet anima vestra ! Une inscription en français vous prie de marcher doucement et de faire silence en cheminant à travers les couloirs. Qui sait si le bruit de vos pas ne réveillerait point dans l'âme des religieux cachés derrière ces murailles tout un monde de souvenirs, de douleurs, et peut-être de regrets ?
Ainsi disais-je du moins au coadjuteur, qui avait bien voulu causer avec moi.
— Les regrets ? me répondit-il. Nous ne les connaissons pas. Ici habite la paix. Nous obéissons à une règle que chacun de nous a choisie. Hors de nos statuts, nous sommes libres. Point de chaînes : le mondain a ses passions qui le dominent ; nous, nous avons dompté les nôtres. Ce qui terrifie l'homme, la pensée de la mort, nous apparaît comme une récompense. Cette solitude, qui vous parait effrayante, nous devient bientôt chère. Les pères ne prennent leur repas en commun que deux fois l'an : au 1er janvier et le jour de la fête du général. Eh bien, quand le vénérable père veut nous combler de joie, il nous permet de dîner, ces jours-là, seuls dans notre cellule. L'habitude de la prière et de la contemplation est bonne, et la cellule longtemps continuée s'adoucit. Cellula continuata dulcessit. Ce n'est pas à vingt ans, monsieur, que je suis entré ici, et de près j'ai vu le monde. Croyez-moi, lorsque dans les premiers temps de mon arrivée au couvent, je songeais à tous ceux qui s'agitent là-bas, à tous ceux qui courent après la fortune,
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les honneurs ou l'amour : — Pauvres gens ! me disais-je... Ils cherchent le bonheur ! Ils ne le trouveront pas !
— Et vous l'avez trouvé ? demandai-je, sans doute indiscrètement.
Il me répondit par la parole de saint Bernard :
— O beata solitudo ! O sola beatitudo !
Quand je sortis du couvent les oiseaux chantaient, les sauterelles grinçaient dans les herbes, toutes les fleurs des montagnes s'épanouissaient sur le bord du chemin. Je m'étais enivré du philtre calmant du repos ; j'avais hâte de goûter au cordial puissant de la vie. Pourtant, respirant la senteur des pins, le grand air pur des monts, le parfum des herbes : — La vie est un combat, me disais-je, et nul de nous n'a le droit de déserter à l'heure de la mêlée ; mais ont-ils donc abandonné leur poste, ceux qui se retirent à l'écart priant pour leurs frères tombés sur le champ de bataille ?
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III
De la Grande-Chartreuse à Chambéry. — Le Pas de l'Échelle. — Un botaniste. — Le lac du Bourget. — Rencontre d'une vipère. — Vieille chanson. — L'amoureux et le philosophe. — Madame de Waran. — Les cerises et mademoiselle Galley. — Claude Anet. — Le temps passé. — Ce qu'on pense de Rousseau. — L'album des voyageurs. — M. Arsène Houssaye.
Le lendemain, sur la route de Saint-Laurent du Pont à Chambéry, le postillon, qui était bavard, me montra, dans le creux d'un rocher, une excavation profonde qui, dit-il, servait autrefois de refuge à Mandrin et à sa troupe. Pareil asile du même Mandrin m'avait été désigné près de Voiron, dans ces montagnes escarpées qui tombent à pic sur la vallée de l'Isère. Singulière mémoire du peuple ! Il se souvient de ceux-là seuls qui l'ont terrifié par leurs crimes ! Le plus populaire des empereurs romains, ce n'est point Marc-Aurèle, c'est Néron.
Sur cette route, les Échelles, que Rousseau appelle dans ses Confessions le Pas-de-l'Échelle, me firent songer à son premier voyage à Chambéry, où il demeura si longtemps
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à contempler certaine cascade, « la plus belle, dit-il, qu'il vit de ses jours. » Elle s'appelle la cascade de Thiboust. Pour la montrer à mon voisin qui dormait, le conducteur l'éveilla, L'autre répondit par un grognement, et, quand il eut ouvert les yeux, la cascade, où se jouait en arc-en-ciel un rayon de soleil était déjà loin de nous.
Chambéry garde, malgré l'annexion, une certaine allure italienne. Les armes de la maison de Savoie surmontent ses monuments et ses palais. La ville est gaie ; comme j'y entrais, les tambours battaient la retraite et parcouraient les rues joyeusement. J'apercevais par les fenêtres entr'ouvertes de hauts et superbes bahuts, des dressoirs garnis de faïences à faire pâlir d'envie les Rouennais. Un amateur donnerait sa fortune pour les posséder. Je me levai de grand matin, j'avais hâte de voir les Charmettes. Mais la ville s'éveillait à peine ; j'avais le temps de donner un coup d'oeil au lac du Bourget, plus bleu que le ciel qu'il reflète. Le chemin de fer de Chambéry à Annecy vous y transporte en dix minutes. A travers les prés qui y conduisent, je rencontrai un herboriste et je lui demandai si la saison des pervenches n'était point passée.
— Vous allez donc aux Charmettes ? me dit-il en souriant. Non, il est encore des pervenches dans nos haies. Le pays est surtout riche en petites pervenches, vinca minor ou violette aux sorciers...
Mais je m'éloignai effrayé avant qu'il prit le temps de me dire que cette petite fleur, qu'on sème en Belgique sous les pas des jeunes mariées, appartient à la famille des apocynées. Ah ! les savants ! ah ! Linnée !
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Des bords du lac du Bourget le paysage est magnifique. Les villas se perdent dans les arbres aux pieds des monts, le soleil étincelle au milieu des eaux lumineuses, et, ce jour-là, parmi les brumes du matin, miroitait à l'horizon la neige éternelle des Alpes. Tout ce pays est parsemé de fleurs ; c'est là que George Sand a placé la scène de Mademoiselle de la Quintinie. L'endroit est bien choisi pour parler de Dieu. Cheminant, je m'étais approché d'un petit ruisseau qui chante en courant par les prés : les jaunes nénufars s'y dressaient avec leurs fleurs régulières et je me penchais pour les cueillir, lorsque je vis à fleur d'eau, immobile, endormie, une petite vipère qui se laissait doucement aller au courant. Sa tête seule se dressait hors de l'eau ; les yeux fermés, elle la présentait au vent qui la poussait comme une voile pendant que le soleil la réchauffait en la caressant. Rien n'était joli, paisible, innocent et doux comme ce petit serpent, et ses écailles grises se pailletaient d'étincelles charmantes. Je me reculai, le bruit l'éveilla. Elle s'enfonça brusquement en se tortillant sous les fleurs... Et j'essayai de regarder encore le petit ruisseau ; mais la jolie vipère m'avait gâté pour cette fois le paysage.
Il fallait bien d'ailleurs aller aux Charmettes. N'était-ce pas pour cette visite que j'étais venu ? Et j'hésitais, craignant de ne pas trouver les Charmettes véritables telles que ces Charmettes idéales que j'avais dans la mémoire. Qui de nous ne l'a rêvé, ce petit réduit à mi-côte sur un vallon, une petite maison blanche à volets verts, enfouie dans des touffes de fleurs ?
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..... Modus agri non itamagnus,
Hortus ubi, et tecto vicinus jugis aquae fons ;
Et paulum sylvae super his foret.....
C'était aussi le : Tels étaient mes voeux d'Horace. Allais-je bien le trouver tel que je me le figurais ?
Devant le théâtre de Chambéry, dont les murailles calcinées gardent la trace d'un incendie récent, la rue du Bocage, qui côtoie les casernes, vous conduit à un petit chemin placé à main droite, qui monte doucement, entouré de grands arbres. Les arbres sont ombreux, les haies sont hautes ; un gamin de ruisseau court le long de la route. Le vent frais apporte par bouffées de douces senteurs d'aubépine. De temps à autre, à travers les arbres, apparaît une maison au milieu d'un jardin. A des laveuses qui chantaient, je demandai la maison des Charmettes.
— C'est le bon chemin, me dit l'une d'elles. Arrêtez-vous devant la troisième maison à votre droite.
Puis elles reprirent leur chanson aussitôt, une chanson étrange, rêveuse, vieillotte, avec je ne sais quoi de naïf et de plaintif qui me rappela les menuets de Rameau. Il me semblait, en m'éloignant, entendre à travers le vent cette vieille chanson que chantait la tante de Rousseau « avec un filet de voix si douce ! »
Un coeur s'expose
A trop s'engager
Avec un berger,
Et toujours l'épine est sous la rose.
« Dirait-on, écrit Rousseau, que moi, vieux radoteur,
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rongé de soucis et de peines, je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant en marmottant ces petits airs d'une voix déjà cassée et tremblante ? » Et qui de nous n'a pas, comme Rousseau, ses airs préférés avec lesquels il reconstituerait toute sa vie, depuis la dormeuse que fredonnait la nourrice, jusqu'à la chanson nouvelle apprise depuis la veille, en passant par la romance que disait si bien celle qu'on aima la première ? Qui de nous n'a conservé, de tant d'espérances, de tant d'amours et de tant de rêves, quelques notes de musique qu'on murmure parfois comme pour évoquer le passé disparu ?
J'aperçus enfin les Charmettes, « placées à mi-hauteur sur un vallon, » telles que je les attendais, avec leur jardin et leur terrasse qui laisse apercevoir au loin Chambéry, la plaine, les monts. C'est une petite maison aux toits d'ardoise, toute tapissée de rosiers grimpants qui s'effeuillaient, laissant tomber une pluie adorante. Deux acacias ombragent l'entrée, deux acacias qui ont abrité Rousseau lisant aux côtés de madame de Warens. Que de fois s'est-il arrêté là, causant avec elle ou la contemplant ! que de fois ont-ils suivi les allées de ce verger tout rayonnant de fleurs, tout lumineux de soleil ! Voilà bien la maison que Rousseau nous a décrite : « Au-devant, un jardin en terrasse ; une vigne au-dessus, un verger au-dessous ; vis-à-vis, un petit bois de châtaigniers... » Non, les châtaigniers n'y sont plus. Les châtaigniers sont abattus... Et maintenant Rousseau ne pourrait plus aller songer sous leur ombre. Mais le temps a eu beau s'acharner contre cette pauvre maison, mais le cruel a eu beau faire, ceux qui ont vécu là y sont toujours,
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et, — la maison muette, la porte fermée, — je n'osais point frapper, craignant de voir apparaître le visage irrité de Rousseau me demandant de quel droit je venais le troubler dans sa retraite et le chercher dans son bonheur. Hélas ! oui, c'était le visage attristé du solitaire d'Ermenonville qui m'apparaissait tout d'abord aux Charmettes. Là où je venais chercher l'amoureux, l'écolier de Genève, je rencontrais le misanthrope.
N'était-ce pas cette plaque de marbre blanc, placée dans la muraille et déjà fendillée, qui évoquait le Rousseau souffrant et chagrin, en ce jardin où avait passé le Rousseau rayonnant et plein d'espoir ? Elle a été placée là en 1792 par Hérault de Séchelles, commissaire de la Convention au département du Mont-Blanc, et le conventionnel a sans doute composé l'inscription lui-même :
Réduit par Jean-Jacque habité,
Tu me rappelles son génie,
Sa solitude, sa fierté,
Et ses malheurs et sa folie.
A la gloire, à la vérité
Il Osa consacrer sa vie,
Et fut toujours persécuté
Ou par lui-même, ou par l'envie.
Mais est-ce bien là qu'il fallait graver ces vers mélancoliques ?. Berceau de l'amour, devais-tu recevoir cette inscription digne d'une tombe ! Il a donc fallu qu'on vint rappeler aux Charmettes que, là-bas, bien loin, le Rousseau qu'elles avaient connu enivré d'amour n'avait rencontré que le désespoir ? Les Charmettes ! Montmorency !
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Quelle antithèse ! Le départ et l'arrivée, le matin et le soir. Et que lui importait ? Ici Rousseau trouvait la poésie de l'espérance, là-bas celle du souvenir.
C'est aux Charmettes qu'on comprend Rousseau, le Rousseau jeune et ardent, à peine échappé de ses livres, tout à ses contemplations, aux battements de son coeur, à ses rêves ! Tout son bonheur évanoui se redresse ici, se ranime, apparaît à travers la brume du passé. La servante qui me guidait ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et je me trouvai dans une salle lambrissée de chêne, garnie d'un bahut, de meubles et de quelques chaises qui sont postérieurs au roman des Charmettes. Puis, dans une salle attenante, elle me dit, me montrant une peinture assez médiocre représentant Omphale avec je ne sais quel Hercule à ses pieds, et, en face de cette image mythologique, une méchante lithographie d'un portrait de Rousseau :
— C'est elle...
Et : — C'est lui...
Elle et lui ! Pas de noms. On les sait bien, les noms qu'on vient demander ici ! Je questionnai la paysanne, pour savoir si elle connaissait ceux dont elle parlait : — Est-ce madame de Warens ?... dis-je. — C'est madame de Waran, répondit-elle en prononçant à la façon savoisienne. Et je regardai encore le portrait. Non, ce n'est pas madame de Warens. Ce n'est pas elle, pas plus que ce Rousseau morose et ridé qui lui fait face n'est le Rousseau aimant et aimable des Charmettes. Ce n'est pas madame de Warens, cette forte femme qui sourit bêtement à ce gros Hercule sanguin. Rien de madame de Warens
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ne survit dans ce portrait... Je la retrouverais plutôt dans ce miroir ingrat qui n'a rien gardé de son image, mais devant lequel pourtant elle a souri et qui lui a vu dénouer ses beaux cheveux blonds pendant que Rousseau peut-être la contemplait du fond de la salle. Pour les revoir tous deux, il faut fermer les yeux, et ne pas regarder ces cartouches en soie rose et jaune, odieuses associations de couleurs qui sont de leur temps cependant ; il faut aller à la fenêtre, respirer la senteur des roses. Et soudain, l'évocation est faite. Les Charmettes abandonnées s'animent ; entendez-vous le rire franc de madame de Warens qui revient d'une promenade au verger ?... Elle a cueilli des herbes dans sa course, elle en fera tout à l'heure quelqu'une de ces mixtures qu'elle distribue aux paysans. Qu'elle est charmante, petite, fraîche, grasse, appétissante et gaie, la nouvelle convertie qui convertit les plus rebelles à l'amour ! Et Rousseau la suit de loin, la regardant avec son oeil profond, et lui reprochant d'aller vers son fourneau, quand le clavecin est là-bas qui réclame les doigts des deux amoureux... Tout à l'heure, la voyant empressée autour de son feu, il lui dira : Maman, « voici un duo charmant qui m'a bien l'air de faire sentir l'empyreume à vos drogues !... » Et l'entendez-vous lui répondre : « Ah ! par ma foi, si tu me les fais brûler, je te les ferai manger ! » — « Tout en disputant, je l'entraînais à son clavecin ; on s'y oubliait : l'extrait de genièvre ou l'absinthe était calciné ; elle m'en barbouillait le visage, et tout cela était délicieux ! »
Ah ! pauvre Rousseau, comme te voilà gai et bien heureux !
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et dirais-tu qu'il est là-bas, là-bas, un méchant logis, rue Plâtrière, où les caresses d'une mégère essayeront d'effacer les tendresses de madame de Warens ? N'y songe pas, — n'y songe pas... ou plutôt, quand ce rêve aura disparu, songes-y souvent ; et à ceux qui te demanderont : « Comment pouvez-vous vous souvenir d'un temps si éloigné ? » réponds en t'étonnant : « Un temps éloigné ! mais c'était hier ! » Le souvenir des heures fortunées efface en effet toutes les peines, toutes les déceptions, toutes les souffrances qui séparent la veille du lendemain. En l'évoquant on le revoit, ce passé, tout entier, et le spectre même de la jeunesse garde encore, dans sa pâleur, un reflet du bon temps. — Se souvenir, disait Béranger, un autre rêveur qui voulait être sceptique et qui ne l'était pas toujours, se souvenir, c'est refaire du printemps. Ah ! les belles années ! « Je me levais, dit Rousseau, avec le soleil, et j'étais heureux ; je me promenais, et j'étais heureux ; je voyais maman, et j'étais heureux ; je la quittais, et j'étais heureux ; je parcourais les bois, les coteaux, j'errais dans les vallons, je lisais, j'étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j'aidais au ménage, et le bonheur me suivait partout. » — Il était tout en moi-même, ajoute le malheureux, qui savait bien que la course au bonheur ne peut se faire que lorsque le bonheur vous sert de coursier. En ce temps-là, qu'il visât au coeur mademoiselle Galley en lui jetant ses lèvres avec les cerises du cerisier, ou qu'il demeurât au logis assis devant son clavecin, il était au comble de ses voeux, Jean-Jacques. Madame de Warens ne se contentait pas de faire des heureux ; je suis certain qu'elle faisait le bonheur. Et
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comment n'en eût-il pas été ainsi ? Elle était bonne ; elle prenait soin de tout et de tous... Le premier jour qu'elle alla aux Charmettes, comme elle « était assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut faire le chemin à pied. » Elle pratiquait l'aumône ; elle avait soin que chacun mangeât à son appétit chez elle, et plus d'une fois elle a fait elle-même le café au lait du malin et la soupe du soir. C'est elle qui disait : « L'hygiène devrait entrer dans l'éducation. Savoir vivre intéresse tous les hommes [2]. » — Je ne m'étonne pas qu'on en devint si vite amoureux. Regardez son portrait, — La Guillermie vient de le graver, d'après Pasini, pour le livre d'Arsène Houssaye ; — c'est la bonté, la grâce, l'esprit, la séduction, je ne sais quoi d'honnêtement coquet, de bien portant, de sain et de doux. — Elle était douce, répète souvent Rousseau. C'est en songeant à elle, dit Corrancez, qu'il a écrit ; La première vertu d'une femme est la douceur.
On la voit bientôt reparaître et marcher vivante dans ce cadre de verdure où chantent les oiseaux, où joue le soleil. On voit aussi Rousseau et aussi Claude Anet, cette sympathique figure, un peu austère, imposante dans sa simplicité. Un homme du peuple, ce Claude Anet, mais de ce peuple qui fait les grands hommes et les grandes choses, instruit, grave, silencieux. Il leur en imposait à tous
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les deux. Madame de Warens respectait d'ailleurs cet amoureux, qui avait avalé du laudanum parce qu'il ne voulait pas avouer l'amour qu'il avait pour elle. Il fut le professeur de botanique de Rousseau ; mais peut-être lui enseigna-t-il à connaître les hommes en même temps que les fleurs. Je me figure le jeune homme écoutant parler Claude, et peut-être est-ce à ce jardinier, qui était à proprement parler un intendant, que le philosophe dut son amour immense de la démocratie. Qui sait si bien souvent, dans le Contrat social et dans la Profession de foi du vicaire savoyard, ce Claude Anet ne parlait pas ?
Mais où Jean-Jacques parlait seul, — et encore il parlait quelquefois avec la voix de madame de Warens, — c'est lorsqu'il écrivait les Confessions, ces admirables, ces inimitables tableaux, ces rêveries, ces songeries, ces simples pages où le coeur seul se fait sentir, et qui ont fait plus que toutes les autres pour sa gloire. « Chaleur, dit M. Michelet, mélodie pénétrante, voilà la magie de Rousseau. Sa force, comme elle est dans l'Emile et le Contrat social, peut être discutée, combattue ; mais par ses Confessions, par sa faiblesse, il a vaincu : tous ont pleuré. » Une larme a suffi pour accomplir ce que le rire de Voltaire a produit, ce grand rire révolutionnaire qui retentit encore à travers le monde, et qui renverse les murailles comme les trompettes de Josué les remparts de Jéricho.
Et qui dira de quel côté doit pencher la balance ? Qui a le plus fait pour le monde ? A qui devons-nous d'être ce que nous sommes ? A Voltaire ? à Rousseau ? — A tous les deux, à cette raison suprême, à cette passion
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éloquente, à ce grand esprit et à cette grande âme. Et l'on essayerait de les saper l'un par l'autre, alors que la mort, plus juste que la vie, les a réunis côte à côte ! Le destin est profond ; il a voulu qu'on rencontrât à la fois, dans un même moment, les deux plus grandes manifestations de la nature humaine : la raison qui fonde et le dévouement qui délivre !...
La servante qui me conduisait avait, paraît-il, la soupe à tremper pour les paysans qui faisaient les foins. Elle me fit rapidement admirer la montre apocryphe de Rousseau, et son clavecin, et sa chambre, et le livre où les passants ont tenu à écrire leurs pensées. C'est un méchant cahier sali par toutes les mains et tous les médiocres esprits... Les commis voyageurs et les bourgeois en tournée s'arrêtent là pour tracer péniblement quelque triomphante ineptie. « O Rousseau, roi des nigauds ! dit l'un. — Tout pour lui, rien pour les autres ! dit l'autre. — M. Prud'homme, songeant au portrait d'Omphale, écrit : Jean-Jacques est un corrupteur dont on aurait dû brûler la maison pour qu'on n'y voye (sic) plus de femmes nues ! » — Sainte tolérance ! — Et, côte à côte, des pensées comme celle-ci : « Il fallait à Jean-Jacques un coeur bien chaud pour ne pas mourir de froid ici, ou : Napoléon a dit : — La Russie a avalé la Pologne : elle ne la digérera pas ! »
Puis étonnez-vous, en lisant ce cahier, que Rousseau estimât si fort Alceste ! Je n'ai jamais pu me résigner à prendre la foule, — qui devient notre souverain véritable, à certaines heures, — en flagrant délit de bêtise. Ces phrases maudites me faisaient songer à la petite vipère encadrée dans le délicieux paysage du Bourget. En cherchant
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bien, à peine ai-je trouvé deux phrases consolantes dans ce fouillis irritant ; je tiens à les citer :
Jean s'en alla comme il était venu,
Avec sa gloire et toute sa vertu.
Et plus bas : Adieu, Jean-Jacques ! « Un ami. »
Je partis.
En descendant le chemin déjà envahi par l'ombre du soir, je cueillis un bouquet de pervenches, qui abondent dans les haies, de ces pervenches qui faisaient battre le coeur du solitaire d'Ermenonville, une pervenche de Rousseau ; car ces pervenches sont bien à lui ! Le génie (et c'est sa richesse) conquiert, pour l'éternité ce qui n'est que passager pour les autres hommes. Et, songeant alors que le roman de Rousseau est le roman de tous, je redisais avec Arsène Houssaye, dont le beau et consolant livre est le meilleur guide et le plus poétique, — partant le plus sûr — pour ce voyage aux Charmettes : « Ami lecteur, les vraies Charmettes pour toi, c'est le pays, c'est la montagne, c'est la forêt où tu as aimé ; car nous avons tous nos Charmettes, une part de paradis sur la terre, où nous ne savons pas rester ! »
Mais n'avons-nous pas aussi, pour rouvrir ce paradis perdu, la clef magique, la clef sainte, la clef d'or du souvenir ?...
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IV
VOYAGE A CHERBOURG
Souvenirs de l'Alabama. — Juin 1863. — La Normandie. — Quand on arrive. — Dix lignes sur Venise. — La maison de Buzot. — Les paysagistes. — La route d'Holyrood. — Charles X. — Une visite au Kerscage. — Le Magenta. — Ce qu'on voit dans un arsenal. — La machine et l'idée. — La cabine. — Une trirème attristée. — Les statues à Cherbourg. — La danse des morts de la Trinité. — La montagne du Roule. — Guernesey.
C'était l'an dernier. On m'annonça, un soir, que deux navires américains s'étaient canonnés en vue de Cherbourg, et que l'un des deux avait coulé l'autre. La nouvelle de ce combat entre le Kerseage et l'Alabama ne m'était pas plutôt connue que je prenais le train de Cherbourg, afin de mieux savoir comment avait eu lieu ce terrible duel.
La saison était belle, d'ailleurs, pour un voyage, par ce mois de juin où tout est fleuri, où s'épanouissent les roses en dépit des poëtes qui veulent les faire naître au mois de mai. Jamais la Normandie sera-t-elle plus verdoyante
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et plus riche ? Il faut choisir de son mieux, quand on voyage, l'heure du départ, si l'on veut être juste envers les pays qu'on traverse. Pourra-t-on jamais, par exemple, croire que Séville est le paradis du monde, si on passe à Séville par une pluie battante ? Je connais un homme de goût qui avait résolu, depuis nombre d'années, de visiter la classique Venise. Ce qu'il se promettait de surprises et d'émotions était incalculable. Un beau matin, il fait ses malles, il part subitement, il court aux Alpes, il traverse Milan au pas de course, à peine jette-t-il les yeux sur le fameux quadrilatère, et quand il met le pied sur une gondole vénitienne, un orage éclate sur la Piazzetta. Aussi bien, en apercevant ces ruelles noires où clapotait une eau qui lui parut celle du Styx, mon touriste sentit tomber droit sur ses épaules comme un manteau de plomb, et, — moquez-vous de lui, — il reprit sur-le-champ, aussitôt, sans hésiter, le chemin de Milan, qui était celui de Paris. Et parlez-lui de Venise à présent ! Il vous dira qu'il y fait toujours nuit, qu'il y pleut toujours, et que jamais on n'y peut trouver un atome d'air respirable.
Le grand tort des voyages en chemin de fer est de nous habituer à raisonner sur les villes qu'on traverse à peu près comme mon ami raisonne sur Venise. Que si l'on part la nuit, par exemple, — et tel était mon cas ce soir-là, — on risque fort de n'avoir qu'une idée très-affaiblie des diverses stations de la route. Vous aurez beau faire et m'interroger de toutes les façons, si je n'avais vu Évreux auparavant, je vous répondrais, avec une légitime obstination, que c'est une ville où l'on s'arrête
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cinq ou six minutes, à onze heures du soir, pour manger des sandwichs au buffet. Qu'importe, après tout, et n'est-ce pas là un souvenir comme un autre ? J'avais trouvé à Evreux une déception plus grande, le jour où j'y avais cherché la maison de Buzot, ignorant que la Terreur avait fait tomber du même coup la tête et la maison du Girondin.
Le jour devait se lever pour nous à Caen, et j'en profitai pour regarder, à gauche de la route, ces pittoresques masures, aux poutres saillantes, qui font songer aux logis en auvent du XVIe siècle. Quelque boulevard, bien régulier et bâti droit comme, une rue de New-York, passera un jour ou l'autre sur ces maisons vieilles de souvenirs, et remplacera leur bizarrerie par son uniformité. Depuis que les ingénieurs disputent la terre aux poëtes, ce sont les antiquités qui payent les frais du procès. J'ai dit procès, et pardieu, ne sommes-nous pas en Normandie ? Ce pays est charmant, d'un vert riche et superbe sous un ciel un peu gris. Les paysagistes sont d'heureux hommes ; ils n'ont qu'à prendre le train qui chauffe pour trouver des tableaux tout faits. A travers les brumes du matin, voici les prairies humides de rosée, les robustes pommiers qui ne veulent pas grandir pour offrir de plus près leurs branches aux passants, les vaches tachetées paissant et regardant avec ces grandes prunelles étonnées plus impénétrables que les yeux du Sphinx. De temps à autre des moutons ; une fermière passe, portant à ce village dont le clocher perce le brouillard là-bas, un pot de lait ou des oeufs. — Décidément, le fameux bonnet de coton émigre du Calvados. J'en ai vu
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bien peu et qui m'ont semblé timides. Les paysannes lui préfèrent la coiffe normande qui s'élève fièrement sur le chignon, absolument comme le filet des Anglaises s'abaisse sur la nuque.
On ne se lasse pas de contempler ces plaines verdoyantes, plantureuses, puisque le mot est inévitable. C'est la route que suivit, il y a plus de trente ans, celui qui fut Charles X. Il laissait Paris en fièvre, tout enflammé de sa victoire et de sa liberté. Et nul ne saluait peut-être le dernier des Bourbons en chemin pour Holyrood. Je me trompe ; comme à Charles Ier vaincu, et traversant l'île de Whigt, une enfant avait offert quelques fleurs, Chênedollé, l'ami de Châteaubriand, devait apporter un bouquet à son roi. « Au Val-de-Vire, dit M. Louis Blanc [3], des femmes, des vieillards, des enfants, sortis de la maison de Chênedollé, accoururent sur le chemin, tenant des branches de lis qu'ils donnèrent aux fugitifs. Famille d'un poëte saluant celle d'un roi sur la route de l'exil ! » C'est ainsi que ce qu'on a lu, ce qu'on a pensé, ce qu'on a aimé, ce qu'on a rêvé, apparaît au voyageur à mesure qu'un nom, entendu tout à coup, un clocher, un village entrevus, évoquent subitement quelque chose du passé...
Et les paysages se succèdent, les chemins bordés de haies vives, les villages blottis dans la verdure, les châteaux ruinés ou transformés en usines, les vieilles églises, les ruisseaux courant dans les prés, les arbres et les maisons se suivent, et la route s'achève sans qu'on soit sorti
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de cette rêverie muette que le balancement du wagon rend encore plus profonde et plus douce.
On arrive à Cherbourg au milieu d'un défilé de roches rougeâtres, parsemées de rares pieds de digitales et surmontées d'une vigie ; à gauche, une petite maison chinoise. L'impression est d'abord mesquine. La mer n'apparaît que comme un petit point resserré au bout d'un canal. On longe des quais assez étroits, quelques navires se balancent en petit nombre dans le port. Mais on avance, la ligne de la mer s'élargit, peu à peu on aperçoit des vaisseaux nombreux et de haut bord, çà et là des forts menaçants, et, en tournant la tête vers le point de départ, cette audacieuse montagne du Roule qui domine Cherbourg, avec sa crête couronnée de murailles et de canons.
Ma première visite fut pour le Kerseage. Un quartier-maître nous reçut aussitôt, et, après permission accordée de visiter le navire, nous laissa libres d'aller et de venir, du pont à la cale. L'équipage travaillait sans relâche à réparer les dégâts des boulets. Quel spectacle ! La chaudière endommagée, enfoncée, des traces de mitraille à l'hélice ; des débris de bois flottant à l'entour sur la mer ; l'avant sillonné par les boulets, et les sabords déchirés par les projectiles de l'Alabama.
D'ailleurs rien n'indiquait, sauf ces avaries, que le Kerseage eût été le théâtre d'une lutte. Tout était déjà propre et réparé en grande partie. Les sabres d'abordage et les haches demeuraient encore disposés pour le cas d'une tuerie corps à corps ; mais on avait jeté sur les canons la pacifique toile goudronnée qui les protége contre la pluie. N'étaient les flancs du navire labourés
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par le fer, on ne croirait pas, me disais-je, à la moindre escarmouche. Le Kerseage est un trois-mâts barque assez long, portant, outre les canons ordinaires, deux pièces de 150, semblables à celles de notre splendide Magenta, et qui ont dû nécessairement causer la perte de l'Alabama. Il n'a point de batteries ; toute son artillerie est disposée sur le pont.
Je regardais l'équipage, assis de tous côtés : les uns raccommodant les voiles, les autres polissant les pièces, plusieurs assis et lisant quelque journal anglais. Dans un coin, un vieux matelot enseignait un petit mousse à épeler la Bible. Plus loin, un nègre riait, jouant avec des couteaux à la façon de nos Chinois du Cirque, pendant que deux ou trois matelots se reculaient, les gestes anguleux et simulant une frayeur comique, lorsque devant les bombes aucun d'eux n'avait tremblé. Tous les autres semblaient sérieux ; celui-ci écrivait, celui-là lisait une lettre je ne sais d'où venue ; graves, ils nous laissaient passer sans témoigner ni complaisance ni ennui.
J'avais vu, le matin même, se promenant ou plutôt errant à travers les rues de Cherbourg, l'équipage de l'Alabama, figures hâlées par une campagne de trois ans, tournures farouches, peaux bronzées. Les matelots du Kerseage étaient plus disciplinés ; leurs costumes étaient uniformes ; en un mot, des soldats. Peut-être avaient-ils moins que les matelots de l'Alabama l'intrépidité fougueuse, cette furia qui fait qu'une poignée d'hommes s'empare quelquefois à l'abordage d'un navire formidable. A coup sûr ils possédaient plus qu'eux la précision, l'ordre, la méthode. Leurs coups n'ont été si rudes que parce qu'ils
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ont été portés par des canonniers exercés, avec un sang-froid que rien n'égale. Le flegme encore une fois avait triomphé de l'audace. Mais ne peut-on regretter que ces hommes, faits évidemment pour se compléter les uns par les autres, soient divisés par une guerre obstinée ? Le temps reviendra bien où le Nord et le Sud ne formeront plus, comme auparavant, qu'un grand peuple libre.
Après avoir reçu des officiers le salut que nous leur avions donné, je jetai un dernier regard à ce navire qui devait partir bientôt et que de nouveaux combats attendent encore. Il se détachait a quelques brasses du Napoléon, noir, son cuivre brillant, çà et là un morceau de bois neuf indiquant la trace des boulets, les voiles repliées et déployant avec fierté le drapeau constellé des fédéraux.
Quand on visite un port de mer, il est bien naturel qu'on tienne à visiter un et plusieurs navires. Pauvres Parisiens ! nous sommes, sous ce rapport, d'une ignorance effroyable, et si nous n'avions vu le fameux vaisseau du Fils de la nuit et cette malheureuse frégate-école qui n'affronte plus que l'abordage des baigneurs, nous en serions réduits à nous figurer que les bâtiments modernes ressemblent à ceux qu'on aperçoit sur les armes de notre bonne ville de Paris. Rassurez-vous, il n'en est rien.
Le Magenta était dans le port ; je ne pouvais pas mieux tomber. Pour arriver jusqu'à lui, il me fallut traverser l'Arsenal, et je ne regrettai pas mes courses à travers la corderie, la manutention, les salaisons, la fonderie. Les bâtiments de constructions navales et d'approvisionnement de Cherbourg sont des mondes véritables. J'en
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suis sorti émerveillé, et légèrement atteint dans mes convictions intimes : à savoir, que les rêveurs sont les privilégiés des humains. Réellement, on se sent petit devant ces machines énormes qui se meuvent avec une précision si parfaite, tournent avec une inouïe rapidité, glissent sans bruit ou mugissent à leur fantaisie et ramènent brusquement leurs tiges de fer, semblables à des bras de géants. Tantôt, comme une bête fauve, elles soufflent bruyamment, tantôt elles sifflent d'une façon sinistre. Elles vont, dirait-on, tout ébranler, éclater, se rompre, et la main d'un enfant pourrait les dompter en une seconde. Elles servent à moudre le blé qui, par des machines mises encore en mouvement par la même source de vapeur, le blutent, enlèvent les pellicules du grain et font tomber dans un réservoir la farine réduite à une finesse extrême. Dix-neuf ouvriers seulement sont occupés à la minoterie, mais grâce aux machines, ils produisent, dans une journée, douze mille sacs de blé. Ces chiffres, ce semble, sont éloquents.
Certes, je suis loin de préférer aux jouissances de l'âme les jouissances matérielles. Un beau poëme me charmera toujours plus qu'une machine superbe, et je ne comparerai jamais Guttenberg à Homère. (Pourtant, il faut bien avouer que sans Guttenberg, Homère serait considérablement affaibli). Mais j'aime à la fois et la poésie du poëme sorti vivant du cerveau créateur, et la poésie de la machine qui transmet ce poëme à des millions de lecteurs, machine inconsciente de ses bienfaits, mais qui, toute matérielle, me paraît cependant une des manifestations les plus puissantes de l'humanité,
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puisqu'elle est fille elle aussi du cerveau humain. Loin de me sentir supérieur aux hommes du fait, quand je me trouve en présence de ces créations de l'activité des hommes, je m'incline, au contraire, devant leur force, et si tout ce qui touche à l'âme ne devait marcher en première ligne, je me demanderais si l'homme qui console son semblable par quelques vers harmonieux n'est pas au-dessous de celui qui lui donne le bonheur en faisant tisser par le métier le vêtement qui le couvrira à meilleur marché.
On va m'accuser de matérialisme, peu m'importe ! mais ceux qui font jaillir de la matière la poésie qu'elle renferme peut-être à l'état latent me semblent bien loin des matérialistes. L'éclectisme a été tant raillé ; ce compromis, souvent intelligent, mais souvent lâche, a tant d'adversaires, que je n'ose pas demander qu'on allie à l'admiration pour les spéculations de l'esprit l'admiration pour les travaux matériels. Ce serait pourtant le seul moyen d'être dans la vérité, et surtout d'être de son temps. Je dis de son temps et non de son moment, entendons-nous bien.
Nous avions pour guide, à travers ce microcosme de provisions, M. Le Sens, chef de manutention supérieur, qui nous expliquait avec une excessive bienveillance la façon dont se prépare le harnois de bouche d'un vaisseau. Je n'avais jamais mis la dent sur un biscuit de mer. Notre guide ouvrit une case énorme, une sorte d'armoire si exactement remplie de biscuits qu'on n'y pourrait ajouter une feuille de papier. Le nombre de biscuits contenus dans ces cases est inscrit sur la porte. Un gramme de blé doit se retrouver ainsi, à l'heure des comptes.
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Je goûtai à ces biscuits ; ils sont excellents, fabriqués avec le gruau de froment, et portent gravés le lieu et la date de leur fabrication : Cherbourg, 1864, ou Brest, ou Toulon. Ils sortaient du four ; ils étaient chauds encore ; mais ils peuvent se conserver durant un temps fort considérable. Du bâtiment aux biscuits, nous entrâmes dans le bâtiment des salaisons. Après l'odeur saine et savoureuse du pain, l'odeur pénétrante du hareng. Les salaisons se font dans des tonnes énormes qui servirent, il y a plus de trois siècles, à la construction de la digue de Cherbourg. L'eau de la mer a rongé leurs cercles de fer et miné leur bois, mais cette sorte d'épreuve n'a fait que rendre les tonnes meilleures pour préparer les salaisons. Pour la première fois, je compris là que les Hollandais avaient eu raison d'élever une statue à l'homme qui leur a appris à saler le hareng. D'ailleurs, que voulez-vous qu'on ne soit pas surpris ? A Cherbourg, il se fabrique chaque jour des provisions de bouche pour six mille hommes, et la manutention est montée pour nourrir pendant un temps considérable une garnison de cinquante mille hommes.
Tout est gigantesque, en vérité. La corderie, où se confectionnent les câbles, est immense. Durant vingt minutes à peu près nous marchâmes dans le bâtiment, et nous longions toujours le même câble roulé sur des poulies. Plus loin, la forge nous ouvrit ses portes et nous voilà dans l'antre des Titans. Des machines colossales ploient et briseraient comme verre des ancres hautes comme la moitié d'une maison. On nous fit voir une machine qui, s'abaissant ainsi qu'un marteau sur une en clume,
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fit voler en éclat un madrier énorme. La même machine, — jugez de sa précision, — casserait, en s'abaissant de même, une noisette sans entamer l'amande et bouche hermétiquement une bouteille sans la briser.
Le port nous attendait. Les officiers nous reçurent avec cette politesse presque affectueuse qui caractérise les marins. Le lieutenant nous conduisit à travers tous les dédales de son bâtiment, — j'allais dire, sans rien exagérer, de son monument. La main sur la conscience, croyez-vous, dites-moi, qu'on puisse s'égarer dans un navire ? Pour moi, qui perdis un moment mon guide, j'errai durant quelques minutes, au milieu de petits couloirs sombres, de sacs et de cordages, de lanternes et de balais, de tout un attirail embarrassant pour mes jambes inexpérimentées, et je revis la lumière avec une véritable joie. En pareil cas, on aurait beau crier, je crois qu'on ne vous entendrait guère. C'est encore un abrégé du monde, un navire comme le Magenta. Ce vaisseau gigantesque est d'ailleurs un des plus beaux de notre marine. Il va prendre la mer bientôt, en même temps que le Napoléon, que nous apercevions en rade, prêt à partir pour le Mexique. Avec ses canons terribles, ses formidables batteries, sa garnison de matelots aguerris, le Magenta m'a fait l'effet d'être un adversaire redoutable. Quel épouvantable bruit, lorsque ces canons éclatent en même temps, comme un cratère ! Et quel spectacle horrible doit présenter le pont d'un tel navire, si luisant, si propre, entretenu avec un soin dont on ne saurait se faire une idée, lorsque le sang coule, lorsque l'abordage ou les
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boulets jettent çà et là des cadavres ! Une bataille ordinaire est terrible, mais le combat naval, avec son immobilité, doit être plus affreux encore. Les pièces d'artillerie sont pointées maintenant avec une précision parfaite et dirigées à l'aide d'une sorte de régulateur. Les ordres ne se transmettent plus avec le porte-voix. Le capitaine, placé sur son banc de quart, peut, à l'aide d'une mécanique disposée comme une sorte de timbre électrique, donner ses ordres depuis le pont jusqu'à la cale. Le lieutenant nous montra l'éperon formidable dont le navire était armé. Décidément les hommes sont aussi ingénieux lorsqu'il s'agit de destruction que lorsqu'il est question de bien-être. Un éperon de cette taille, par le poids seul du navire, partagerait en deux un trois-mâts comme le Kerseage, par exemple. On aurait cette fois le droit de mépriser l'industrie humaine, mais ce raffinement dans les engins de guerre n'est-ce pas aussi un acheminement vers la paix ? On l'a dit depuis longtemps, quand une seule bombe asphyxiante ou autre anéantira un régiment entier, les hommes ne seront pas assez sots, je l'espère, pour se bombarder... Ma chi lo sa ?
Ce qui m'a frappé, d'ailleurs, dans ce Magenta gigantesque, ce n'est pas son formidable aspect, ses batteries menaçantes, ce n'est pas même sa propreté et son bon ordre, c'est une petite cabine d'officier. Une cellule, un retrait, un endroit où l'homme est seul, bien seul, où il est libre véritablement, telle est la cabine. Cela est petit, la moitié de nos plus petites chambres, mais il y là une table, un lit, une armoire, une fenêtre s'ouvrant sur la
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mer, il y a surtout ce qui fait la vie supportable, les souvenirs... Çà et là des livres, bien choisis pour la plupart (ceux qui lisent peu lisent bien), des gravures, des armes étrangères rapportées je ne sais d'où, puis, toujours à portée du regard, de petits portraits, celui de la mère, le portrait de la soeur, peut-être aussi celui de la fiancée... Voilà surtout où cette mode de l'album est douce. L'album ! ces petits portraits-cartes, grands comme la main, quelle invention charmante encore. Grâce à eux, dans un livre qu'on feuillète souvent peut tenir tout ce que l'on aime. On regarde ce morceau de papier où revit tout entière la personne chérie, on lui parle, elle vous répond, elle sourit parfois... Je suis bien sûr que dans l'album de ces officiers, ce n'est pas un pêle-mêle de fantaisie où les illustres personnages coudoient les renommées mal dorées... Il n'est pas fait, celui-là, pour traîner sur une table à portée de toutes les mains distraites, mais pour être ouvert aux heures de mélancolie et consulté comme un ami qui vous parle sans cesse de ceux qui sont restés là-bas, au pays... de ceux qui sont plus loin encore...
La veille de mon arrivée à Cherbourg, on avait, parait-il, lancé à la mer la frégate la Flandre. Voilà un spectacle que j'ai regretté. Cette masse entrant tout à coup dans l'eau profonde, y creusant brutalement un gouffre, et la mer irritée, écumante, prête à l'engloutir. Puis, la frégate victorieuse reparaissant orgueilleusement sur la mer domptée... Tout cela doit produire une émotion sans égale. Mais je ne pus voir la Flandre que sortie de son bassin, de ces bassins construits comme n'en bâtissaient pas les Romains. On me montra, non loin de là,
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la trirème romaine qui faisait, il y un an ou deux, l'admiration des badauds à Asnières, je crois. Là-bas, auprès de ces vaisseaux superbes, la pauvre trirème a l'air triste, elle s'ennuie, humiliée... Elle fait l'effet d'un anachronisme, et je suis persuadé qu'elle le sent bien. La vérité est que je ne me risquerais pas sur l'Océan dans cette trirème pour une fortune. J'aimerais mieux le Géant cent fois, avec Nadar pour capitaine, et la culbute de Neubourg au bout du voyage.
Si j'étais demeuré huit jours de plus à Cherbourg, je revenais avec une encyclopédie maritime à défier le capitaine Mayne-Reide ou M. de La Landelle. Encore un peu et je me serais surpris à jurer par mille sabords et à discuter cartahuts avec les marins de première force. L'air de la Manche m'avait peut-être grisé. Mais je quittai le port pour la ville, et il me fallut oublier mes connaissances navales pour me souvenir de mes pauvres éléments d'archéologie.
Je n'ai pas vu tous les monuments de Cherbourg, Dieu m'en garde ! J'ai vu le Napoléon Ier à cheval, qui semble, si l'on veut, menacer de loin l'Angleterre ou donner le plan du Cherbourg nouveau, mais plutôt, comme le désire un plaisant, allonger simplement la main pour savoir s'il pleut. Une autre statue, oeuvre de David d'Angers, est consacrée, je crois, à M. de Bricqueville. J'ai dit statue. Cette statue est tout simplement un buste placé sur un piédestal assez élevé. Cette grosse et longue figure, avec ses favoris et ses cheveux à la mode de 1830, produit un singulier effet. On m'a conté qu'un matin, les habitants de Cherbourg s'étonnèrent de trouver ce buste coiffé d'un immense chapeau de papier et orné d'un faux-col gigantesque,
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semblable au faux-col de M. Joseph Prudhomme. C'était le corps d'officiers d'un navire en partance qui avait voulu laisser un souvenir de sa gaieté. Sans s'en douter peut-être, nos marins avaient ainsi trouvé la meilleure critique possible de l'oeuvre de David (d'Angers), qui savait mieux faire.
Je regrette de n'avoir pas visité le musée de Cherbourg. Il possède, paraît-il, des Lesueur de la valeur la plus grande. Je pourrais vous les analyser au moyen du catalogue, mais je tiens à ne parler que de ce que j'ai vu, et j'imagine que les sculptures de la vieille église de la Trinité valent bien un Lesueur, quelque beau qu'il soit. Comme j'allais entrer dans l'église, un archéologue du pays, me reconnaissant pour un étranger, prit plaisir à m'expliquer par avance ce que je devais regarder.
— Vous arrivez à merveille, me dit-il. L'église vient d'être restaurée... C'est M. Geuffray, l'architecte de la ville, qui a été chargé de ce soin, et je vous jure, monsieur, qu'il s'en est acquitté le mieux du monde... Vous n'aimez pas les restaurations de vieux monuments, peut-être ? En principe, vous avez raison, mais il est des cas où une restauration est une bonne oeuvre... Si vous voulez vous rendre un compte exact de la restauration de l'église Sainte-Trinité, consultez, s'il vous plaît, la notice lue à la séance publique de la Société académique de Cherbourg, le 3 juin 1864... Cela est tout nouveau, vous voyez... On vous donnera cela aux bureaux du Phare de la Manche ou de la Vigie. — Surtout, ajouta-t-il, étudiez la Danse macabre que vous allez voir... Vous savez que le nom de danse macabre vient de Macabrus, un troubadour
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du XIIIe siècle, qui aurait dit en vers ce que les peintres ont traduit par la couleur et les sculpteurs sur la pierre... D'autres veulent que macabre dérive du mot arabe magbarak, qui signifie cimetière...
Il allait sans doute continuer, bavard qu'il était comme le Dictionnaire de la Conversation, mais j'entrai brusquement dans l'église et il ne m'y suivit pas.
Il ne m'avait d'ailleurs pas trompé. La Danse macabre, sculptée en bas-reliefs sur le côté gauche de la galerie de la haute nef, et faisant face à la Passion de Jésus, mérite toute l'attention. C'est une curiosité qui, je crois, est fort rare dans notre France, et je ne sache pas que nous en possédions une plus complète et plus parfaite. Elle a seize panneaux, sculptés avec une verve endiablée et une féroce ironie. Le cortège s'avance avec ces contorsions bizarres que le moyen âge savait donner à ses acteurs. Voici la Mort, frappant de ses doigts osseux sur un tambour qui hâte la marche de ceux qui suivent. Ses orbites creuses semblent s'animer de joie, et la banderolle ou phylactire qui l'accompagne, s'écrie pour elle : Statutum est hominibus mori ! — A tout seigneur tout honneur. En tête de la procession terrible marche le pape, puis l'empereur, puis, soufflant une banderolle nouvelle, une tête de mort qui fait retentir comme un glas une inscription latine : « Mors omnibus oequa, mors inevitabilis est, hora ejus incerta ! » C'est le Mané-Thécel-Pharès du moyen âge inscrit dans l'église où tous venaient prier par la main ironique d'artistes inconnus. « La mort n'épargne personne, elle est inévitable et son heure n'est pas fixée ! » Le cardinal suit l'empereur, le roi suit le
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cardinal, puis la reine, le duc, et l'évêque, et le page, l'abbé, l'astrologue, le marchand, l'aveugle, tous entraînés par la danse fatale, tous poussés par la main de la grande égalitaire qui trouve moyen d'être à la fois sinistre et railleuse. La Mort, telle qu'elle est ainsi représentée, apparaît d'ailleurs de la même façon dans les contes populaires. Souvenez-vous des reparties gauloises du sergent La Ramée. — C'est moi, lui dit la Mort, c'est moi que je suis la Mort que je viens pour te chercher ! — Holà ! menteuse, dit le soldat, si tu étais la Mort, ne parlerais-tu pas français ?
La grande préoccupation du moyen âge, c'est la Mort. Ce n'est pas seulement en l'an mil que régna la terrible croyance à la fin du monde. Mais comme l'homme a pour habitude de se moquer le plus profondément (moquerie tremblante bien souvent) de ce qu'il craint le plus, il imagina cette lugubre satire qui donnait d'ailleurs du courage aux petits en leur montrant que le coup qui les frappait n'épargnait pas davantage les grands. Plusieurs de ces danses macabres étaient représentées sur les murailles des cimetières. M. Geuffray est d'avis que la danse macabre de Cherbourg peut être égalée à celle qui fut peinte de 1515 à 1520 à Berne, par Nicolas Manuel, et peut soutenir même le parallèle avec la danse macabre d'Holbein peinte sur le cimetière de Bâle. Cette mascarade sinistre, disais-je tout à l'heure, prouve la peur que le moyen âge avait de la Mort et l'aidait sans doute à la braver. Mais nous sommes bien les fils de nos pères, et la mascarade du choléra en 1832 ne peut-elle être comparée à ces danses du moyen âge ?
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La Voie douloureuse de l'église Sainte-Trinité, ou la Passion, fait face à la Danse macabre. Elle est placée du côté de l'Épitre. Moins originale que les bas-reliefs dont j'ai parlé, elle contient cependant un épilogue très-caractéristique. L'artiste, après avoir représenté le Jardin des Oliviers, le Torrent de Cédron, la Calomnie chez Pilate, le Crucifiement, ajoute une scène dernière, qui conclut le drame à la façon des mystères : c'est Judas expiant son crime en se pendant à un arbre. Les fidèles n'eussent pas été satisfaits si le coupable n'eût pas été puni après la victime. Ils haïssaient Judas on ne peut plus et le méprisaient de telle sorte que, à la fin de certain mystère dont nous parlait un jour M. Saint-Marc Girardin, lorsque les démons viennent chercher l'âme du coupable... ce n'est point par la bouche qu'elle sort.
J'aime Cherbourg. La ville est petite et bientôt parcourue, mais elle est gaie. Les maisons sont pavées en ardoises ; quelques-unes, de construction ancienne, portent une galerie extérieure avec balcon de bois. La Bretagne déjà se fait sentir par quelques noms à consonnances armoricaines : Le Hir, le Hidec, etc. Cependant, c'est bien la race normande, grasse et fraîche, de bonne humeur, aux allures franches et pourtant rusées, colère et non mélancolique comme la Bretagne, ardente, industrieuse. J'ai trouvé beaucoup de libraires dans les rues, et comme c'était jour de marché dans la rue Grande-Rue (un pléonasme), j'ai pu admirer les beautés normandes, rouges et appétissantes comme les pommes de leur pays. A travers les fenêtres ouvertes, j'ai aperçu plus d'un de ces intérieurs normands, lit à rideaux de serge
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dans l'alcôve de bois, armoire de chêne, dressoir garni de faïence, quelque chose de propre et de gai, comme la mousse joyeuse d'un pichet de cidre...
Le soir venu, il faut voir Cherbourg du haut de la montagne du Roule. La montée est assez douce, et là-haut, au pied du fort, le panorama est splendide. La mer s'étend vaste, superbe, et se fondant avec le ciel dans une sorte de brume harmonieuse. La ville étale ses maisons blanches, et se prolonge vers la mer par une jetée hardie et des forts de tous côtés. Le canal, tour à tour empli d'eau ou mis à sec par la marée, et conquis alors par les gamins, qui ramassent, jambes nues, les coquillages ou le varech, se perd dans la rade, où les vaisseaux sont immobiles.
Peu à peu l'ombre se fait, le crépuscule s'étend sur la vaste mer qui bruit sans cesse ; il est huit heures, le canon donne le signal de la retraite, et sa fumée se dissipe au loin, puis çà et là, les phares s'allument, la nuit devient complète, les navires semblent s'endormir. Plus de bruit sur le port, le silence. Rien que l'immense et profond murmure de la mer qui bat le sable de son flot éternel...
J'étais à la fenêtre, je voyais au loin les fanaux rouges ; à travers les ténèbres, je regardais dans la direction de Guernesey, où je voulais aller... Mais pas de steamer direct à Cherbourg pour les îles anglaises. Un bateau d'approvisionnement chargeait, il est vrai, des pommes de terre pour Portsmouth. De là je pouvais aller à Southampton et trouver un vapeur pour me transporter à Peter-Port. Mais c'était loin, c'était long surtout. Le temps est
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plus précieux que l'argent quelquefois. Pour cette fois, je renonçai à mon voyage à Guernesey.
— Et, me disais-je, ceux qui sont là-bas ont beau apercevoir la France parfois, dans les jours de soleil et de clarté, — voyez comme ils en sont loin !...
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V
LONDRES ET LES ANGLAIS
Boulogne. — Premier pas sur le bateau. — La Tamise. — Un tableau de Biard. — Gravesend. — Greenwich. — Les pontons. — Le pont de Londres. — Le sablier de la Cité. — Un premier coup d'oeil. — Le gin-palace. — Passants et magasins. — Les monuments. — Saint-Paul. — Architecture anglaise. — Wellington. — Le Parlement. — Les Anglais et la peinture. — La Chambre des Lords. — Le siége de lord John Russell. — Westminster. — Le coin des poëtes et le coin des rois. — Saint-Jame's-Park. — Les clubs et jardins. — Zoological-Gorden. — L'aquarium.
Le meilleur chemin, la route la plus belle de Paris à Londres, c'est la Tamise.
A Boulogne, où l'on s'embarque, on est déjà en Angleterre. Les enseignes son écrites en anglais, les maisons ont l'aspect anglais, les hôtels se parent du lion britannique. On n'y parle le français que par condescendance et l'on vous demande si vous voulez échanger votre argent français contre « la monnaie du pays. » Les Anglais se sentent encore chez eux, et cela est si vrai qu'à Boulogne ils se trouvent, disent-ils, « sur le continent ; » à Amiens, ils sont « en France. » Boulogne est, pour nos voisins, une sorte de colonie où ils envoient leurs enfants
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apprendre la langue française. Mais qu'ils ne s'y fient pas trop ; il faut avoir entendu les marins boulonnais raconter comment le 14 septembre 1805, la chaloupe française la Surprise coula bas quatre péniches montés par l'anglais, pour comprendre que Boulogne est toujours française et bien française.
Et pourtant les bateaux sur lesquels on s'embarque sont des bateaux anglais. Les bateaux qu'on rencontre en chemin sont des bateaux anglais ou norwégiens ou danois. Les bateaux qu'on trouve mouillés à Greenwich ou dans le port de Londres sont des bateaux anglais encore. Je crois que nous aurons beaucoup à faire avant de pouvoir lutter par le nombre des navires avec la vieille Angleterre. On n'a pas plus tôt mis le pied sur le steamer qu'on se trouve bien loin de la France. Ces matelots qui vous entourent n'entendent pas votre langue, les passagers français sont rares, car ils sortent peu de chez eux, et toute cette foule est composée d'Anglais qui reviennent de France, d'Allemagne, de Suisse ou d'Italie, et qui regagnent leur patrie. Qu'ils ont raison de voyager, nos voisins ; les voyages seuls détruiront peu à peu ces petites haines, si ridicules, qui font les grandes catastrophes !
Par un beau temps, par un temps clair, cette traversée est magnifique. Boulogne, à chaque tour de roue de la machine, s'éloigne et s'enfonce dans sa baie ; la colonne qu'éleva Bosio, en souvenir du camp de 1804, se dresse au loin sur la hauteur ; les côtes s'élargissent, s'étendent, se développent de tous côtés avant de disparaître à l'horizon, puis dès qu'elles se sont effacées apparaissent comme émergeant des flots les falaises crayeuses de l'Angleterre,
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semblables à une raie d'écume pétrifiée. Le steamer court rapidement sur la mer unie et verte, battant l'eau de ses deux roues superbes, laissant derrière lui un long sillage que le soleil fait étinceler. Autour de lui, la mer encore, sillonnée de steams-boats, dont la fumée étend une raie sur le ciel bleu, ou de voiliers se courbant sous le vent et se balançant doucement sur les vagues. Parfois, des mouettes élégantes traversent le ciel comme des flocons de nuages, ou rasent la mer en se poursuivant comme des hirondelles. Hélas ! sur le bateau, le spectacle est plus douloureux ; les visages se contractent, les yeux égarés fixent des objets invisibles, et ces blêmes figures, accroupies contre les ballots ou accrochées aux cordages, ont parfois les sinistres allures de spectres.
Courage ! voici la Tamise ! Des bouées de toutes couleurs se balancent à droite et à gauche ; celles qu'on a peint en vert indiquent qu'un navire a péri là. De loin, on aperçoit des façons de bateaux surmontés d'une boule cerclée de fer qu'on allume le soir, et qui dénoncent la présence d'un banc de sable. Sur ce bateau d'alarme vivent nuit et jour toute l'année une famille de matelots. Ils sont là, le père, la mère les enfants, emprisonnés. La plupart s'occupent à quelque travail ; les uns sont cordonniers, les autres menuisiers, d'autres pêcheurs. Le dimanche ils se rendent à la ville, à Ramsgate, à Marsgate, aux environs, et vendent leur travail de la semaine, puis ils reprennent leur vie d'abnégation et de solitude. Parfois aussi, lorsque la marée a mis à sec ces bancs de sable, les jeunes gens de Marsgate s'y rendent aussitôt et organisent une partie de crickett. Si les joueurs se laissent
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surprendre par la marée montante, le bateau est là pour les recueillir.
Peu à peu, sur notre packet, l'ordre se rétablit à mesure qu'on avance davantage dans la Tamise. La coquetterie, que le mal de mer supprime absolument chez la femme, reparaît dans les cheveux blonds qu'on lisse en bandeaux, dans les rubans qu'on rattache, dans les robes dont on arrange les plis. Dans un coin, un groupe d'enfants qui crie d'une façon désespérante se tait brusquement au moyen de quelques gouttes de brandy que leur verse leur mère. Un enfant français mourrait, la poitrine brûlée, par l'absorption du quart de liquide que ces babys aux joues si roses avalent avec des sourires divins. Les lorgnettes vont leur train ; les Anglais les ont depuis Boulogne sorties de leurs étuis et les tiennent braquées sur les côtes. Et le spectacle en vaut la peine ! Les rivages de la Tamise se dessinent déjà nettement ; des vues superbes se succèdent de chaque côté du bateau, et l'on n'a pas à faire un mouvement pour feuilleter le plus ravissant des albums.
Au loin, d'abord noyées dans une brume lumineuse, des villes provocantes apparaissent avec leurs maisons blanches, étagées en amphithéâtre ; c'est Ramsgate, c'est Marsgate, c'est une succession d'apparitions coquettes ; des voiles brunes comme des felouques indiennes se croisent de tous côtés ; les navires deviennent plus nombreux ; au loin le Léviathan, que sa grandeur attache au rivage, dresse ses six mâts gigantesques sur le ciel limpide, et les passagers philosophes font remarquer que les choses humaines ne pourront jamais lutter avec la nature.
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Mais la Tamise, tout à l'heure verte comme l'algue marine, se transforme en se resserrant ; elle devient un fleuve jaune où le bateau trace un sillon d'écume boueuse ; les villes se peuplent de navires, mais elles perdent leur aspect lumineux ; des maisons hautes et noires remplacent les jolies villas des côtes, les cheminées se dressent avec leurs colonnes de fumée, les enseignes envahissent les murailles ; cette fois, on approche de Londres. A droite, le rivage se déroule avec une platitude uniforme, verdoyant et bas, borné à l'horizon par une ligne de petits arbres ; des moutons paissent dans les prairies sans fin ; ce paysage plat et aligné au cordeau peut avoir un charme très-grand pour les amateurs de la ligne droite, mais la géométrie n'a rien à voir avec le pittoresque. A gauche, le spectacle est plus animé ; les villes se succèdent avec rapidité. C'est Gravesend, avec ses affiches de toutes couleurs, et qui arbore fièrement je ne sais quel monument gothique, surmonté d'une coupole turque garnie de tuiles, qui donne déjà une idée de l'architecture anglaise. C'est Woolwich, qui semble si paisible et recèle le plus formidable des arsenaux, c'est Greenwich, dont l'immense palais noirci, avec ses deux dômes, fait songer au désert de Versailles. Au centre du monument sur la rive, une colonne a été élevée à la mémoire de Bellot, qui tomba dans les mers de glace à la recherche de sir John Franklin.
Pauvre monument, bien mesquin et bien grêle auprès de la gigantesque solennité du palais, mais il faut savoir gré à l'Angleterre d'avoir osé écrire chez elle sur un socle de pierre le nom d'un Français.
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Au milieu de la Tamise sort la carcasse immense d'un navire peint en noir. Il a servi de ponton autrefois ; c'est là peut-être que la Tour-d'Auvergne a été enfermé, et qu'il a attaché sa cocarde tricolore à son épée en défiant ses geôliers de la lui prendre. Les prisonniers étaient si nombreux dans ces pontons que, si l'un d'eux mourait, les autres le soutenaient encore : il ne pouvait tomber faute de place, et, cadavre, se tenait debout comme cet Espagnol de la légende qui marchait au combat, mort et cloué dans son armure. Et pourtant, plusieurs réussirent à s'échapper ! Ils sortirent par ces écoutilles, se précipitèrent sur une barque anglaise, s'en emparèrent, et avec elle revinrent en France ! Le navire a eu honte de son nom de prison ; il est devenu un hôpital maritime, et ouvert aux matelots de toutes les nations, une triple inscription allemande, anglaise et française dit qu'il est entretenu « aux frais de tous les peuples. »
L'air s'épaissit ; l'atmosphère devient lourde, la Tamise roule à présent une eau noirâtre. A travers la fumée des usines, le bruit des vaisseaux, le sifflement de la vapeur, le cri des matelots, le bruit des marteaux, le hâlètement des hommes, le steamer avance, poussant aussi ses rauques soupirs. Au loin, une ville de mâts, de maisons entassées, de constructions gigantesques, grandit et s'avance sur nous comme pour nous engloutir. Sur la rive, parmi cette atmosphère de goudron, de fumée et de brouillard, vers le ciel gris se dessinent tristement quelques arbres grêles. Ce pâle feuillage, épanoui là par hasard, repose un peu la vue et rappelle vaguement la nature exilée. Ne la cherchez que là, le ciel, les
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champs, tout a disparu. Ce ne sont que des mâts, des vaisseaux, de la vapeur, un tumulte sombre. Il faut s'accoutumer à cette teinte lugubre répandue sur toutes choses, à ce bruit assourdissant, à cet horizon tristement borné par les mâts, puis, lorsque l'oeil et l'oreille ont accepté cette couleur et ces sons, on n'a plus qu'à s'étonner et qu'à admirer.
Le bateau de la Tamise débarque à Custom House, devant le premier pont, le Pont de Londres. Nous ne pouvons nous faire une idée de ces six grandes arcades hardiement jetées sur un fleuve qui fait songer aux cours d'eau de l'Amérique. Il est grand, comme tous les monuments de Londres, et qu'on ne se récrie pas si les mots « grands » et « gigantesques » sont souvent répétés ici, on perd peu à peu, à Londres, l'habitude des autres adjectifs pour ne se souvenir que de ceux-ci. On se déshabitue pareillement de l'uniforme, et ce n'est pas d'abord sans un certain ennui. Dès que la corde jetée par les matelots a servi à l'abordage du bateau, dès qu'on a franchi le pont de bois qui mène à Custom-House, on s'inquiète de ses bagages, et durant quelques minutes, on craint quelque peu de ne les plus retrouver. Ces bagages visités sur le bateau même par les douaniers, ont été pris sur le steamer par des hommes sans nul insigne, qui les débarquent et les apportent eux-mêmes sur les cabs. Les Français ont beaucoup de peine à se persuader que ces portefaix, qui n'ont ni médaille de la préfecture, ni tunique d'ordonnance, ni casquette à inscriptions ne sont pas des filous. Leur étonnement est grand en retrouvant leurs bagages symétriquement
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rangés dans l'espèce de grange qui sert de salle d'arrivée, et où chacun va, vient, à droite, à gauche, sans « enfreindre, » comme en France, « la consigne. »
On s'est déjà habitué à l'atmosphère de Londres, et pourtant on entame à peine la série des stupéfactions.
A Londres, la première enseigne qu'on rencontre sur son chemin en entrant dans la Cité par London-Bridge est l'image exacte de la vie anglaise. Un grand sablier d'or qui se dresse au haut de la porte vous dit clairement que le véritable souverain de Londres, celui devant qui tout le monde se courbe, c'est le temps, ce temps qui est l'argent, la prospérité, l'avenir. Les Anglais seuls savent tout ce qu'il vaut ; aussi bien n'en laissent-ils pas perdre une parcelle. Leur grand homme de guerre, Wellington, ne sut jamais que bien faire une chose : attendre. Il suffit de regarder d'ailleurs ces rues si animées, si encombrées pour le comprendre. On ne sait pas si cette foule pense, aime, on sent qu'elle va. La foule française est gaie, bruyante, souvent folle, la foule anglaise est active et empressée. Supposez un Otahitien se promenant sur le boulevard dans le costume de son pays, il assemblera autour de lui dix mille badauds. A Londres, on lui donnera simplement du coude dans l'estomac sous le prétexte qu'il gêne la circulation. La circulation ! On ne vit réellement pas à Londres, on circule. Les cabs circulent avec la vitesse de l'éclair, sans cris, sans embarras, sans accident ; les omnibus circulent de tous côtés, avec leur conducteur aux aguets qui vous demande où vous allez, qui vous hèle du plus loin, qui descend chercher les
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dames par la main et les introduit poliment dans sa voiture. Les passants circulent rapidement et pourtant sans hâte, chargés de lettres, affairés, et cependant compassés. C'est un mouvement infini, une activité sans cohue, une foule immense et sans bruit.
Ce qui étonne d'abord l'étranger, à Londres, c'est l'aspect singulier des maisons. Point de portes cochères, mais de petites portes garnies d'une demi-douzaine de sonnettes, des maisons assez peu élevées, sauf dans les grandes rues et toutes défendues par une sorte de fossé grillé ou entourées d'une palissade. Tout cela noir et retiré, cloîtré pour ainsi dire, montre bien que les Anglais aiment surtout à vivre cachés en leur gite. Ce sont eux qui ont inventé ces boxes où l'on mange, dans les tavernes, sans voir ses voisins, sans en être vu. Ces rues son vastes pour la plupart et quelques-unes sont immenses Notre rue de la Paix ne formerait pas la centième partie de la rue d'Oxford, qui n'est pas plus longue, je crois, que le Strand, qui a pour rival, peut-être heureux, Piccadilly. Mais la coquetterie de nos rues parisiennes les rend incomparables. Ces interminables vo
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