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Titre   Rapport sur l’épidémie cholérique de 1873 dans le Calvados  
Auteur   Edouard Denis-Dumont  
Publication   Caen : Le Blanc-Hardel, 1874. 61 pages  
Original prêté par   Bibliothèque universitaire de Caen - Section droit-lettres  
Cote   N BR 165761 13  
Saisie et formatage par   Dataland  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le   23 janvier 2008  
     
       

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Rapport sur l’épidémie cholérique de 1873 dans le Calvados / par Edouard Denis-Dumont


LE CHOLÉRA
DANS LE DÉPARTEMENT DU CALVADOS
EN 1873

                    MONSIEUR LE PRÉFET,

     Conformément aux règlements administratifs, j'ai l'honneur de vous adresser, pour être transmis à M. le Ministre, le rapport sur l'épidémie de choléra qui vient de sévir à Caen et dans les environs.

     Sept ans à peine nous séparent de la dernière épidémie. — Dès cette époque, j'avais le regret de constater que, dans les invasions qui ont désolé l'Europe depuis 1832, le département du Calvados et notamment Caen, son chef-lieu, n'avaient jamais échappé à l'influence pestilentielle. — 1832, 1849, 1854, 1866, sont en effet pour nos populations autant de dates funèbres.

[p. 4]

L'année 1873 devait s'ajouter à cette douloureuse série, et, pour la ville de Caen surtout, elle est certainement l'une des plus cruelles.

     Ce retour constant du fléau auquel notre ville semble fatalement condamnée, alors que les grands centres, toujours plus exposés, Paris lui-même, sont à peine effleurés, a vivement préoccupé l'opinion publique. On s'est ému ; on s'est demandé quelles pouvaient être les causes de ces désastres périodiques. Peut-être même, à propos de la dernière invasion, la plus grave d'entre toutes, s'est-on livré à des commentaires hasardés, à certaines exagérations ; mais il serait puéril de contester pour la ville de Caen l'existence d'une réceptivité malheureusement trop évidente ; il est plus opportun que jamais d'en étudier les conditions, d'en rechercher les causes, et d'en poursuivre la disparition par tous les moyens possibles : — travail digne, à tous points de vue, de stimuler les efforts de la science et de l'administration.

     Aussi, Monsieur le Préfet, tout en suivant le programme tracé par les instructions ministérielles,

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aurai-je en vue dans ce résumé rapide, moins ce qui a trait aux données scientifiques générales que ce qui intéresse directement notre contrée, notre cité. D'ailleurs l'observation exacte des faits particuliers, des accidents locaux ne constitue-t-elle pas l'élément indispensable de toute loi générale, de toute induction scientifique ?

     La relation simple et vraie de la marche de l'épidémie à travers les diverses localités comporte sans doute plus d'un utile enseignement. — Le fait le plus général, le plus digne d'attention, celui qui ressort de toutes les observations que nous avons recueillies en parcourant les foyers d'infection, et qu'en raison de son importance il faut signaler en première ligne, c'est l'influence presque immédiate des travaux d'assainissement, partout où ils ont été sérieusement exécutés. — Ces travaux ont été le salut du moment ; ils doivent être le préservatif pour l'avenir. — Ordonnés et entrepris avec une résolution, une énergie à laquelle on n'était pas habitué, ils n'ont d'abord rencontré presque partout qu'indifférence, préventions

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même. Mais les heureux résultats presque aussitôt constatés ont bientôt fait naître un sentiment tout autre, et aujourd'hui, Monsieur le Préfet, ces mesures sanitaires ne sont pas moins justement appréciées que les secours prodigués dans tant de pauvres réduits où vous ont appelé, si souvent et jamais en vain, le mal et la misère.

[p. 7]

MARCHE ET STATISTIQUE DE L'ÉPIDÉMIE.

     Depuis le 15 juillet environ jusqu'aux premiers jours de novembre, la ville de Caen et les campagnes environnantes, dans un rayon de 20 à 30 kilomètres, ont été successivement soumises à l'influence épidémique du choléra. Les renseignements recueillis près de nos confrères, aussi bien que nos observations personnelles, ne laissent aucun doute à cet égard. Plusieurs villages, dans les limites que nous venons d'indiquer, ont été complètement épargnés ; mais il est peu d'agglomérations importantes dans lesquelles les affections intestinales, assez communes à cette époque de l'année, n'aient présenté une physionomie spéciale et revêtu la plupart des symptômes de la cholérine. — Un certain nombre de localités comptent quelques cas isolés, dont le diagnostic, bien qu'ils fussent mortels, est resté le plus souvent douteux ; et cela s'explique par

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l'ignorance où l'on était alors de l'influence épidémique réelle, qui n'a été généralement reconnue et admise que plus tard.

     Six communes ont été plus particulièrement atteintes et méritent une attention spéciale : Bretteville-sur-Laize où les premiers cas ont été observés (15 juillet), Ifs, Garcelles, Oyestreham, Bretteville-sur-Odon, et enfin Caen où l'épidémie a frappé ses dernières victimes (8 novembre).

     Groupant autour de ces noms certains villages dont les accidents épidémiques, quoique moins importants, ne doivent pas être passés sous silence, nous exposerons d'abord ce qui est spécial à chaque localité, et nous réunirons ensuite en un seul faisceau les caractères communs et les observations qui peuvent servir à l'histoire générale de l'épidémie.

[p. 9]

BRETTEVILLE-SUR-LAIZE. — 1,062 habit.

     C'est par le bourg de Bretteville-sur-Laize, situé à 16 kilomètres S. O. de Caen, que l'épidémie paraît s'être introduite dans notre département : c'est au moins là que les premiers cas ont été dûment signalés et constatés.

     Comment l'infection a-t-elle pénétré ainsi tout à coup au milieu de ce bourg, alors que les communes voisines, le département tout entier étaient hors de toute atteinte ? On ne peut, sur cette importante question, invoquer que des présomptions. Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer que, déjà à cette époque du mois de juillet, le Havre était en pleine épidémie [1], et que Bretteville, par son commerce considérable de cuirs verts et d'objets de tannerie, entretient

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avec ce port de continuelles relations. N'est-il pas présumable, dès lors, que ce genre de commerce, par lequel, paraît-il, le fléau avait été importé de Hambourg au Havre, ait été le conducteur naturel de l'infection jusqu'à Bretteville.

     Du reste, Bretteville, pour une foule de raisons, était dans les conditions les plus propres au développement de l'épidémie.

     « Bretteville-sur-Laize, ainsi que l'indique le remarquable rapport d'une commission du conseil d'hygiène de Falaise, est une commune située sur les bords sinueux d'une rivière, dont le cours lent se développe dans une gorge étroite, entre des collines de directions variées, qui ralentissent, par cette disposition, le cours des vents qui la traversent. Elle est composée d'un certain groupe d'habitations bourgeoises, semées au milieu d'un grand nombre d'établissements de tanneries, juxtaposés pour la plupart, et auxquels on accède par des couloirs étroits. Les rues, les routes sont le plus souvent couvertes de tannées fétides. Enfin, des tas de peaux salées, provenant d'Amérique pour la plupart, encombrent

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les appartements, et leur état de putréfaction, entretenu avec art pour les besoins de l'exploitation, exhale le plus souvent une odeur nauséabonde..... »

     N'est-il pas surprenant qu'un pareil état de choses, dont nous avons été à même de constater l'exactitude, a été considéré comme essentiellement favorable sous le rapport hygiénique ; à ce point que ces tanneries constituaient, en temps d'épidémie cholérique, le préservatif le plus certain, le plus efficace ?

     Cette opinion, vraiment étrange, que nous avons recueillie encore dans d'autres localités, avait pris à Bretteville-sur-Laize, lors de l'épidémie de 1866, une consistance malheureuse. Les faits paraissaient d'ailleurs l'avoir confirmée de tous points.

     En 1866, en effet, le choléra avait fait d'effrayants ravages dans un petit hameau de la commune de Bretteville-sur-Laize appelé le Beffeux, situé à 500 mètres du bourg. Du 1er au 22 février, on comptait, parmi la population de ce village, réduite à 60 personnes au plus par l'émigration, 30 cas de choléra et 20 décès. Nulle

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part ailleurs dans le département pareil désastre n'avait été signalé. Et cependant, à côté de ce foyer pestilentiel, le bourg de Bretteville, éloigné de quelques pas, dans les mauvaises conditions que l'on sait, n'avait pas enregistré, je ne dis pas un seul décès, mais même un seul cholérique.

     Les habitants, déjà pleins de confiance dans l'influence heureuse de leurs tanneries, s'étaient naturellement crus pour jamais à l'abri de toute atteinte. Le choléra de 1873 devait dissiper leurs illusions de la façon la plus cruelle. Le bourg de Bretteville a perdu 17 victimes, tandis que ce même village du Beffeux n'a pas eu un seul cholérique.

     Ce fait a sa signification ; il est de nature à détruire des préjugés beaucoup trop répandus dans nos campagnes, et qu'on a même essayé d'exploiter au sein de notre population.

     A Bretteville, le fléau s'était présenté dès les premiers jours avec des caractères tranchés, et le Dr Fouques, instruit par la triste épreuve de 1866, l'avait reconnu sans hésitation et signalé avec toute la discrétion possible. Les cas légers qu'il nous

[p. 13]

fut donné d'observer directement quelques jours après ne laissèrent pas plus de doute dans notre esprit. On contesta néanmoins la réalité du mal avec une obstination fâcheuse, et peu s'en fallut même qu'on ne fit à notre honoré confrère un crime du dévouement qu'il a montré dans cette circonstance comme en 1866.

     Toutefois, et sans attendre que l'avenir vînt trancher la question, les secours avaient été organisés. M. Paulmier, maire de Bretteville, après avoir demandé l'avis des conseils d'hygiène de Falaise et de Caen, prenait résolument des mesures en vue d'atténuer les mauvaises conditions hygiéniques dans lesquelles se trouvait la commune.

     Le mal disparaissait le 5 août, après avoir frappé, dans l'espace d'un mois, 30 personnes, parmi lesquelles 17 décès. Les enfants et les vieillards furent plus particulièrement atteints. Trois cas avaient déterminé la mort d'une manière foudroyante.

[p. 14]

IFS. — 693 habitants.

     A peine l'épidémie avait-elle disparu de Bretteville-sur-Laize, que déjà nous observions des cas à 5 kilomètres de Caen, dans la commune d'Ifs.

     Le village, placé au milieu de la plaine, exposé à tous les vents, à l'abri de toute influence paludéenne, se trouve, au point de vue topographique, dans des conditions excellentes. Malheureusement, comme dans beaucoup d'autres villages de la contrée, il semble, à l'état des rues, des cours, des maisons elles-mêmes, que ses habitants ont pris à tâche de neutraliser ces heureuses influences : la malpropreté de certaines cours, de certaines habitations, dépasse toute description.

     L'histoire de l'épidémie dans cette commune n'est pas sans intérêt, et nous ne saurions guère que répéter ici, Monsieur le Préfet, ce que nous avions l'honneur de vous écrire à la date du 2 septembre.

[p. 15]

                                                                                                                       Mardi soir, 2 septembre 1873.

                        « MONSIEUR LE PRÉFET,

     L'état sanitaire de la commune d'Ifs est assez grave et appelle toute votre sollicitude.

     Conformément à l'invitation que vous m'avez adressée, je me suis rendu aujourd'hui dans cette commune où, depuis le 22 août, dix cas de choléra se sont présentés.

     Sur ce nombre, quatre malades ont déjà succombé ; un cinquième est probablement mort au moment où j'ai l'honneur de vous écrire. — Des cinq autres, deux sont hors de danger ; trois sont encore dans un état alarmant. — J'ai visité, en outre, trois nouveaux malades.

     Ces divers cas sont concentrés sur une partie du village très-restreinte ; elle est de moins de 100 mètres de rayon.

     La marche suivie par le mal est caractéristique. — La maladie a été importée dans le village par un ouvrier qui travaillait à Allemagne, où l'on a observé quelques cholérines. Cet homme, revenu à Ifs avec la cholérine vers le 19 ou le

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20 août, a été pris d'accidents très-graves dans la journée du 22 et est mort dans la période algide, le 23. — Sa petite fille, prise le 23 août, est morte le 27. — La mère de cette dernière a été atteinte presque en même temps ; elle est aujourd'hui à peu près guérie. — Une voisine, frappée le 25, est morte le 27. — Enfin, une petite fille d'une maison contiguë, prise le 31 août, est morte ce matin.

     Toutes les maisons infectées sont groupées les unes à côté des autres au nord du village.

     Ces faits suffiraient presque à eux seuls pour assigner à l'affection son caractère épidémique. — Les signes présentés par les malades sont d'ailleurs pathognomoniques (déjections aqueuses, riziformes, abondantes ; refroidissement, cyanose, crampes, effacement du pouls, amaigrissement, etc.). — Ce village me rappelle, sous tous rapports, ceux que j'ai eu à visiter en trop grand nombre dans l'épidémie de 1865-1866.

     Il n'y a guère en ce moment, je crois, pour des hommes expérimentés, à discuter sur la nature de l'affection ; mais bien plutôt à essayer

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d'en arrêter les progrès par tous les moyens possibles.

     Il y a beaucoup à faire dans ce village, M. le Préfet, tant au point de vue des mesures hygiéniques qu'au point de vue de l'organisation des secours. — A cette heure avancée de la soirée, je ne saurais entrer dans les détails nécessaires..... »

     Dès le lendemain 3 septembre, des cantonniers étaient envoyés dans la commune sous la direction de M. le commissaire de police Oudot ; les rues, les cours, les maisons elles-mêmes étaient nettoyées ; une soeur de la Miséricorde se chargeait des soins à donner ; un dépôt de médicaments était établi à la mairie, et, presque aussitôt après, le nombre des malades diminuait et l'épidémie disparaissait complètement, après avoir fait seulement 2 nouvelles victimes, ce qui porte à 7 le nombre total des décès ; vingt personnes environ avaient été atteintes, surtout les enfants, les vieillards ou les adultes épuisés par la misère ou les excès.

     Nulle part ailleurs peut-être, le fait de l'importation

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du mal, et il faut bien le dire de sa contagion, n'a été plus rigoureusement observé ; nulle part non plus, l'efficacité des mesures sanitaires, mieux démontrée. Aussi, avais-je l'honneur de vous écrire à la date du 30 septembre :

     « L'organisation des secours et les mesures sanitaires dont vous avez su rendre l'exécution rapide et énergique, en la confiant à divers agents de votre administration, ont eu sur la marche de l'épidémie dans cette commune une influence vraiment décisive et qu'il est important de ne pas oublier. A peine les rues et les ruisseaux ont-ils été nettoyés, les cours et les habitations assainies, un dépôt de médicaments gratuits mis à la disposition des habitants, qu'immédiatement les accidents graves ont cessé.

     Contrairement aux craintes que j'ai vu plus d'une fois exprimer, cette intervention administrative produit, à tous les points de vue, le meilleur effet ; et les visites fréquentes que vous faites dans ce village, les secours que

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M. de La Mare y distribue lui-même, en prouvant à ces malheureux qu'ils ne sont point abandonnés, qu'on vient efficacement à leur secours, relèvent le moral, le soutiennent et préparent le succès. »

GARCELLES-SECQUEVILLE. — 352 habitants.

     Le 15 septembre, le choléra faisait son apparition dans la commune de Garcelles-Secqueville.

     La topographie de ce village, placé au milieu d'une vaste plaine et sur un point auquel on arrive de tous côtés par une pente légère, ne laisse rien à désirer. Mais, comme à Ifs, les habitants perdent le bénéfice de cette situation excellente par la mauvaise tenue de leurs demeures.

     Les progrès de l'épidémie furent rapides, surtout dans la partie de la commune où les cours sont peu spacieuses et plus particulièrement encombrées de fumiers. En huit jours, on comptait 20 cas et 7 décès.

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     Sous l'énergique impulsion de M. de Saint-Quentin, maire de la commune, à la disposition duquel vous avez mis un certain nombre de cantonniers, l'état du village fut promptement amélioré ; une soeur, avec un dépôt de médicaments, fut installée dans le village, et, ainsi que nous avions l'honneur de vous l'écrire à la date du 26 septembre, grâce au concours dévoué du maire et du curé, les malades furent soignés, dans Garcelles, avec un ordre et une régularité que l'on ne trouve guère que dans un hôpital.

     A la suite de ces mesures d'assainissement, aussi complètes que possible, le mal diminua rapidement, et le dimanche 5 octobre, par un vent vif et frais du Nord-Est, nous ne trouvions plus que trois malades dans ce village, d'où le mal disparaissait complètement quelques jours plus tard, après avoir fait 15 victimes et atteint 40 personnes environ.

OYESTREHAM. — 1249 habitants.

     Oyestreham, pas plus que Caen, n'a échappé à l'épidémie dans aucune de ses invasions.

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Le mal y fut terrible, surtout en 1832 ; — en 1866, on compta 25 décès.

     Malgré des travaux d'assainissement très-importants et vraiment remarquables, exécutés dans ces dernières années, ce village, jadis cloaque infect, est aujourd'hui certainement l'un de ceux qui laissent le moins à désirer ; mais il se trouve dans des conditions propres au développement d'une épidémie, car il ne saurait se soustraire au dangereux voisinage de l'Orne dont les berges laissent échapper, deux fois par jour, au moment du reflux, des émanations incontestablement malsaines.

     De plus, il peut être considéré comme l'avant-port de Caen, et il est exposé à recueillir au passage les miasmes qui sont apportés ou de cette ville ou de l'extérieur.

     C'est la ville de Caen en effet qui, très-probablement dans cette dernière épidémie, lui a transmis le fléau dont elle était elle-même atteinte. — Un navire avait été obligé de s'arrêter à Oyestreham pour faire donner des soins à un homme de son équipage pris du choléra quelques instants après avoir quitté notre port ; et

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deux jours après, le 28 août, avait lieu dans la commune le premier décès épidémique.

     La marche de la maladie a été beaucoup plus lente, moins meurtrière que dans les précédentes invasions, grâce sans doute aux travaux d'assainissement exécutés et à la prompte organisation des secours pour laquelle le Dr Debleds, maire de la commune, réclama bientôt votre concours. — Cependant c'est sur ce point, si l'on excepte la ville de Caen, que le mal a sévi le plus longtemps, atteignant, du 27 août au 25 octobre, 55 personnes d'une manière plus ou moins grave et occasionnant 18 décès.

     Dans une commune voisine, à Bénouville, située également sur la rive gauche de l'Orne, et sans cesse infectée par la fièvre intermittente, le choléra, du 4 au 25 octobre, frappait 6 personnes dans une famille de pêcheurs et en tuait 5, la grand'mère, la mère et trois jeunes enfants.

     Quelques décès étaient en même temps constatés dans les communes voisines : à Amfréville,

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deux ; à Biéville, deux ; à Hérouvillette, deux sur cinq personnes atteintes ; à Biéville, plus rapproché de Caen (7 kilomètres), le mal atteignait quatre personnes et en enlevait une en dix heures.

     Malgré le soin avec lequel nous l'avons recherché, il nous a été presque toujours impossible, pour ces dernières communes, de constater d'une manière précise par quelle voie le mal s'était introduit. Mais la propagation s'explique tout naturellement par la fréquence même des rapports qui existent entre ces localités et Caen, alors infecté.

BRETTEVILLE-SUR-ODON. — 758 habitants.

     Je ferai la même remarque pour la commune de Bretteville-sur-Odon, située aux portes de Caen. Elle paraissait avoir échappé aux dangers de ce voisinage, lorsque tout à coup, dans la journée du vendredi 3 octobre, 3 cas rapidement mortels se déclarent ; d'autres non moins graves éclatent les jours suivants, et le lundi 6 octobre,

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à midi, on comptait, dans cette petite commune, 14 cas et 9 victimes. La panique était grande dans le village de Jumeaux, qui était plus spécialement atteint, et les malades eussent été à peu près complètement abandonnés, malgré le zèle du maire et du curé, sans l'intervention d'une soeur de la Miséricorde de Caen, la soeur St-Louis, à l'activité de laquelle plus d'un malheureux a dû la vie.

     Ici, l'épidémie fut aussi rapide que meurtrière dans sa marche ; tandis que, dans les autres villages, elle mettait plusieurs semaines à faire le même nombre de victimes, à Bretteville, elle disparaissait complètement, sans cause appréciable, au bout de quatre ou cinq jours : allures étranges, caprices bizarres, dont le secret est sans doute encore pour longtemps impénétrable.

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CAEN.

     Les cas de choléra épidémique, authentiquement constatés à Bretteville-sur-Laize et presque aussitôt après à Ifs, éloigné de quelques kilomètres à peine, inspirèrent bientôt à Caen les plus vives inquiétudes, inquiétudes pleinement justifiées d'ailleurs par l'histoire du passé. Les conditions hygiéniques étaient à peu près les mêmes, en effet, qu'au temps des épidémies antérieures ; et sans nous associer aux exagérations qui se sont produites, nous pourrions, à propos de cette nouvelle épidémie, reproduire ici ce que nous disions en 1866.

     « Le sol de la ville, dit Le Pecq de La Cloture (Maladies et constitutions épidémiques), est un fond de prairies sur une terre glaise et non sur le sable. Il n'est que trop commun de voir, lorsque les prés environnants commencent à se dessécher, s'élever de leur surface, longtemps abreuvée des eaux, des émanations infectes,

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brouillardeuses, d'une odeur fétide et sulfureuse, exhalaisons évidemment nuisibles et capables de dénaturer les qualités de l'air, de porter la maladie et la contagion au centre d'une grande ville. »

     « Ce que le savant auteur que nous venons de citer écrivait il y a cent ans est encore exact aujourd'hui. Assis au centre d'une prairie humide qui, de chaque côté, s'étend à de grandes distances sur deux kilomètres de largeur, parcourue sur plusieurs points par des cours d'eau peu rapides et qui se dessèchent dans certains étés ; traversé par une rivière dont les berges fangeuses restent à sec au moment du reflux, Caen, malgré d'importantes améliorations, reste et restera constamment soumis à la funeste influence des miasmes marécageux.

     C'est là, évidemment, la condition qui, au point de vue hygiénique, prime toutes les autres.

     L'horizontalité du terrain sur lequel se développe

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le plus grand nombre de ses rues vient encore aggraver cette disposition fâcheuse. Le nettoyage est difficile ; l'aménagement des eaux ne permet pas d'en faire circuler dans les ruisseaux une quantité toujours suffisante ; et, dans certains quartiers, à l'époque des chaleurs, les ruisseaux sont pleins d'une boue noire, infecte, dont les émanations ne sont pas sans danger.

     Les rues sont larges, droites et donnent pour la plupart un facile accès à l'air et à la lumière ; mais, sur certains points, notamment dans les rues de Vaucelles, St-Jean, St-Pierre, s'enfoncent à droite et à gauche, à une profondeur de 100, quelquefois 150 mètres, de petites allées étroites, noires, tortueuses, voûtées dans presque toute leur longueur, très-humides et bordées de hautes maisons qui n'ont jamais vu le soleil que par la mansarde, et dont les étages inférieurs surtout présentent toutes les conditions possibles d'insalubrité.

     La population ouvrière, à laquelle ces habitations sont principalement destinées, ne

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lutte pas autant qu'elle le pourrait, nous regrettons de le dire, contre cet état de choses, et trop souvent les excès alcooliques, en la mettant dans l'impossibilité de se procurer un régime convenable, en apportant la gêne et la misère dans la famille, viennent s'ajouter encore à ces causes multiples d'étiolement et de maladie.

     Nous ajoutions : « — Est-il besoin d'insister pour démontrer que les diverses circonstances que nous venons de rappeler aident puissamment à l'invasion et au développement d'une épidémie quelconque ? Sans doute, ce serait exagérer que de leur accorder une action déterminante ; plus d'une ville, dont le choléra n'a jamais été l'hôte, n'offrent pas de meilleures conditions, mais leur ensemble constitue évidemment une véritable prédisposition. »

     Cette appréciation pourra paraître sévère ; nous persistons à la regarder comme l'expression de la vérité, et nous considérons comme

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un devoir de la dire nettement dans un moment où les questions d'hygiène et d'assainissement préoccupent encore l'opinion publique et où l'on est encore disposé peut-être, en vue de travaux dont nous signalerons plus loin l'urgence, à s'imposer des sacrifices que plus tard on pourrait regretter amèrement d'avoir négligés.

     Au moment où le mal s'approchait de nous, les causes d'insalubrité que nous venons de signaler étaient encore aggravées par les chaleurs et la sécheresse de la saison. — Les Odons ne charriaient plus qu'une eau boueuse et fétide ; le bassin, dont l'eau ne pouvait plus être suffisamment renouvelée, était devenu infect ; et les bouches des égouts, parcourus par un volume d'eau tout à fait insuffisant, exhalaient, au centre même de la ville (chacun a pu constater le fait, rue de Strasbourg, rue St-Jean), des odeurs nauséabondes dont on ne saurait, hélas ! contester la funeste influence.

     C'est au milieu de ces conditions évidemment défavorables et auxquelles il était impossible de

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remédier pour le moment, que le premier cas de choléra, officiellement constaté, se déclara dans le Vaugueux le 24 août 1873.

     A partir de ce jour, le choléra n'a cessé de sévir avec plus ou moins d'intensité jusqu'au 8 novembre, c'est-à-dire pendant trois mois et demi.

     C'est de toutes les épidémies cholériques, dont la ville a eu à souffrir, la plus longue ; — c'est aussi la plus meurtrière. — Celle de 1865-1866, qui eut une durée presque égale, ne compte que 215 cas mortels.

     Cette année, le chiffre des décès, même d'après les déclarations officielles, fort au-dessous de la réalité, est beaucoup plus considérable ; il porte les décès à 370.

     Vous avez été témoin, Monsieur le Préfet, des efforts qui ont été faits au sein du Conseil d'hygiène pour que le certificat des décès délivré par les médecins, indiquât, au moyen d'un signe quelconque, ceux qui devaient être attribués à l'épidémie régnante ; l'administration municipale,

[p. 31]

si vivement intéressée à être exactement informée, insista elle-même à plusieurs reprises. Pour des motifs que nous n'avons pas à apprécier, ces renseignements à la fois si intéressants et si faciles à donner, furent trop souvent refusés ; de sorte que, non-seulement, le nombre des cas de choléra, mais même celui des décès épidémiques, ne peut être vraiment fixé qu'approximativement.

     Si l'on s'en rapportait aux déclarations fort incomplètes faites à l'hôtel-de-ville, le total des décès cholériques, du 24 août au 8 novembre, serait, disons-nous, de 370, répartis par jour et par mois de la manière suivante (nous omettons ces détails pour le mois d'août et de novembre) :

[p. 32]

DÉCÈS 1873.

DATES.SEPTEMBRE.OCTOBRE.
 Décès.Cholériques.Décès.Cholériques.
18»155
27186
35191
451158
55185
684107
711115
89372
99173
10146128
1195168
126276
131462015
14761615
151372316
16831911
171051912
181241712
19961210
20136134
2111685
22156134
2311873
241410117
25239136
2610754
272011126
287471
291463»
3014374
31  21
 311139352200

[p. 33]

     Il n'est pas sans intérêt de placer en face des chiffres de la mortalité, que nous venons d'indiquer pour chaque jour des mois de septembre et d'octobre, le tableau suivant, qui relève, pour les jours correspondants, le chiffre moyen :

     1° De la température ;

     2° De l'humidité ;

     3° De l'ozonométrie ;

     4° De la quantité de pluie,

     5° Et la direction du vent ;

     Nous devons ces renseignements à l'obligeance de M. l'Ingénieur en chef du département, M. Leblanc, dont chacun a pu apprécier le zèle et le dévouement dans toutes les mesures de salubrité qui relevaient de son service.

[p. 34]

SEPTEMBRE.

Dates.Température
moyenne.
Humidité
relative.
Ozonométrie.Pluie.Direction
du vent.
117,558682O.S.O.
21579,581O.N.O.
313,1686,8310,53O.N.O.
413,7566,668,52O.N.O.
513,3884,6689E.N.E.
611,8576,6691,5N.N.O.
712,778,1610,5»O.S.O.
810,83889,53,7O.N.O.
914,12868»S.S.O.
1015,107812,54,7O.N.O.
1115,10919,51O.N.O.
1212,40927,55,5O.S.O.
1314,20965,52,5E.S.E.
1413,57492,8O.S.O.
1512,685812O.S.O.
1612,88693,4O.S.O.
1716,48991,6O.S.O.
1814,794126O.S.O.
1915,28410,50,5O.S.O.
2016866»O.S.O.
2115,5887»N.N.E.
2213,1668,5»N.N.E.
2313691»E.N.E.
2413,9795,5»E.N.E.
2513,3835,5»E.S.E.
2612,9821»E.N.E.
2715,2763»E.S.E.
2814,9855»S.S.O.
2915,16936»O.S.O.
3016,61884,5»E.N.E.

[p. 35]

OCTOBRE 1873.

Dates.Température
moyenne.
Humidité
relative.
Ozonométrie.Pluie.Direction
du vent.
117,5920»S.S.O.
217,6873»S.S.E.
318,4891»S.S.E.
416933,5»S.S.E.
514,2917,51E.N.E.
615886,50E.S.E.
715,18510,56,4O.S.O.
898393O.S.O.
910,2808»O.S.O.
1015,4898,5»S.S.O.
11167661S.S.O.
1215,56857»S.S.O.
1312,218411,51,7O.S.O.
149,168683,3O.S.O.
159,2844,5»E.N.E.
167,3723,5»E.S.E.
177,4783»N.N.E.
1810744»O.S.O.
1913,1817»O.N.O.
2010,288610»O.S.O.
2110 102,2O.N.O.
2212,685121O.S.O.
231381125,5S.S.O.
24 971011,6E.N.E.
256,89412,51O.S.O.
2688412,510,5O.S.O.
277,78799,6E.N.E.
285,6645,53,2E.S.E.
294,8803»E.N.E.
304,5856»S.S.O.
318,3849»S.S.O.

[p. 36]

     Ce total de 370 décès déclarés à l'Hôtel-de-Ville est, nous le répétons, loin d'être complet : nous en avons dit les motifs. — Nous est-il possible de combler en partie les lacunes et d'établir un chiffre plus exact ? Si nous ne nous trompons, les chiffres qui vont suivre ne dépassent pas les limites d'une déduction rigoureuse. Nous la soumettons avec confiance, Monsieur le Préfet, à toute votre attention.

     Les deux mois dans lesquels ont eu lieu, d'après les déclarations officielles, la presque totalité des décès cholériques sont les mois de septembre (139) et d'octobre (200). — (Les omissions qui ont pu avoir lieu dans les déclarations d'août et de novembre ne peuvent donc être considérables relativement et nous les négligerons.)

     Or, le chiffre complet de tous les décès, cholériques ou autres, a été, pour ces deux mois de septembre et d'octobre 1873 :

Septembre311
Octobre352

[p. 37]

     Ce nombre dépasse de beaucoup la moyenne des décès des autres années pour les deux mois correspondants.

     Nous prenons, pour termes de comparaison, la mortalité des mois de septembre et octobre des deux années précédentes, 1872 et 1871.

     Pour ces deux années où, en 1871 notamment, l'année de la guerre, les maladies ont été graves et nombreuses, la moyenne est la suivante :

Septembre,95au lieu de 311 en 1873.
Octobre,102au lieu de 352 en 1873.

     C'est donc, pour les mois épidémiques de 1873, un excédant de décès de :

216 pour septembre.
250 pour octobre
___
Total466

     En supposant que l'excès de mortalité, pour ces deux mois de septembre et d'octobre, soit réellement dû à des décès cholériques, l'épidémie aurait donc fait, rien que dans ces deux mois seulement, 466 victimes.

[p. 38]

     Eh bien ! on peut affirmer, sans hésitation, que cet excédant de 466 décès doit être attribué au choléra. En effet, il n'est pas de praticien qui ne sache que l'été (on pourrait dire toute l'année) de 1873 a été très-sain. Nous avons recueilli, de la bouche d'un grand nombre de médecins du département, que rarement ils avaient eu à soigner aussi peu de malades. A quoi donc serait dû cet excès de mortalité momentané, sinon au choléra ?

     Nous dirons plus : ces 466 décès dépassant la moyenne des autres années ne renferme même pas tous ceux qui doivent être imputés à la contagion ; car on sait que, pendant le cours d'une épidémie, un grand nombre de malades qui auraient succombé naturellement à la marche progressive de diverses cachexies (comme la phthisie, la scrofule, le cancer, la syphilis), et qui entrent pour une forte proportion dans le chiffre normal de la mortalité ordinaire, sont enlevés par la maladie régnante.

     Donc, le nombre des 466 décès que nous attribuons à l'épidémie, pour les mois de septembre et d'octobre, doit être considéré comme

[p. 39]

le chiffre le moins élevé qu'on puisse logiquement établir.

     Or, les déclarations à l'Hôtel-de-Ville ne portent, pour la même période, que 339 morts par le choléra : différence en moins 127.

     En ajoutant ces 127 décès aux 370 qui étaient censés représenter toute la mortalité épidémique (août, septembre, octobre, novembre), nous arrivons à un total de 497 décès.

     Nous eussions désiré éviter, dans un rapport que nous nous proposions de faire clair et rapide, tous ces détails arides et longs, mais ils nous ont paru indispensables pour démontrer péremptoirement, — d'une part, que les déclarations relevées par l'état civil ne pouvaient être exactes ; — d'autre part, qu'en augmentant de plus du tiers les chiffres annoncés, loin d'exagérer le mal, nous ne représentions même pas toute l'étendue de ses ravages.

     Le nombre de 497 cas restera donc pour nous comme le minimum du chiffre qui puisse être

[p. 40]

fixé pour les victimes de l'épidémie de 1873 dans la ville de Caen.

     A côté du chiffre de la mortalité, plusieurs autres questions devraient être également posées : — Quel a été le nombre des personnes atteintes par l'épidémie ? — Quelle a été l'influence du sexe, — de l'âge, etc. ? — Quels ont été les quartiers les plus éprouvés ? — Mais il est aisé de prévoir que si l'on avait cru devoir dissimuler la nature des décès, on était encore moins disposé à renseigner sur le nombre des malades et les diverses circonstances accessoires. Nous sommes donc obligé de nous imposer nous-même, à cet égard, la plus grande réserve. — Cependant, s'il est absolument impossible de savoir exactement combien de personnes ont été frappées, on peut au moins établir, d'une manière sûre, un chiffre minimum.

     Nous prendrons, pour base de nos évaluations, les cholériques de l'Hôtel-Dieu. Là, les chiffres sont certains, positifs ; et malgré les soins parculiers dont les malades ont été l'objet de la part de l'Administration et des chefs de service,

[p. 41]

admirablement secondés, d'ailleurs, par tout le personnel de l'établissement, on peut dire que la proportion des guérisons y a été moindre qu'en ville ; pour deux motifs : — le premier, c'est qu'un grand nombre de malheureux n'entrent dans les salles que longtemps après le début des accidents et dans un état où tout traitement devient inutile ; — le second, c'est qu'en raison de la répulsion qu'inspire l'hôpital dans ces temps de contagion : il n'y a que les malades très-sérieusement atteints qui viennent y prendre place.

     Or, les malades traités à l'Hôtel-Dieu, pendant l'épidémie, ont été au nombre de 212 ; — sur ces 212 malades, 97 ont succombé, — 115 ont guéri.

     Appliquant ces proportions à l'ensemble de l'épidémie, nous arrivons, pour la ville de Caen, aux chiffres suivants :

Décès,497
Guérisons,589
Total des cas de choléra,1086

     L'épidémie de choléra de 1873 a donc atteint

[p. 42]

1086 personnes dans la ville ; sur ce nombre 497 ont succombé.

     Si l'on veut prêter quelque attention aux faits et aux déductions à l'aide desquels ces chiffres ont été établis, on reconnaîtra, nous l'espérons, qu'ils peuvent être et qu'ils sont probablement au-dessous de la vérité, mais en tous cas qu'ils ne la dépassent pas. — Nous serions beaucoup plus rapproché de la réalité des faits en estimant à six cents environ le nombre des victimes, et à quatorze ou quinze cents le nombre des personnes atteintes. Mais on pourrait taxer ces chiffres d'exagération, tandis que le minimum que nous venons d'établir est irréfutable.

     Même avec ce chiffre minimum ainsi atténué, l'épidémie de 1873 acquiert encore un caractère de gravité plus marqué que l'épidémie de 1866, comme l'indique le tableau suivant :

Épidémie cholérique de 1866Décès215
Guérisons405
___
Total620

[p. 43]

Épidémie de 1873Décès497
Guérisons589
____
Total1086

     Répartir ce minimum de 1086 cholériques suivant les quartiers est une tâche qui nous a été rendue impossible. Nous dirons seulement que des cas ont été constatés sur presque tous les points de la ville, mais principalement dans le Vaugueux et à Vaucelles, quartiers où, il faut bien le dire, se développent aussi, en proportion notablement plus grande, les excès et les misères qu'ils engendrent ; il en fut de même dans l'épidémie de 1865-66. — La prison de ville a eu 2 cas mortels ; — le vaste établissement du Bon-Sauveur n'a compté que 8 cholériques ; — Beaulieu, situé à trois kilomètres, 10 ; — le Lycée, qui ne s'est ouvert, du reste, qu'au milieu d'octobre, n'a subi aucune influence.

     L'établissement d'orphelins de M. l'abbé Leveneur a été fortement atteint. Les enfants, trop nombreux pour l'unique dortoir qui leur

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était destiné, se trouvaient dans des conditions déplorables. Grâce au secours que, sur votre initiative, Monsieur le Préfet, l'État et le département s'empressèrent d'accorder, grâce au concours charitable d'une personne dont la sollicitude envers cet établissement persiste encore aujourd'hui, ce fâcheux état de choses, sur lequel l'Administration municipale portait aussi toute son attention, ne tarda pas à disparaître, et en même temps la contagion.

     Le mal atteignit son maximum d'intensité dans la première quinzaine d'octobre. Il y eut des jours où l'état civil, qui en moyenne ne reçoit que quatre déclarations, enregistra plus de 20 décès. Jusqu'à cette époque, malgré l'émotion produite, vers la fin de septembre, par la mort du médecin en chef de l'Hôtel-Dieu, M. Vastel, tombé courageusement à son poste au milieu de ses malades, malgré la mort de son adjoint, M. le Dr Faucon, si longtemps la providence des pauvres de son quartier, — le moral de la population n'avait pas été sensiblement affecté. — Mais le 15, il y avait 23 décès à

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l'état civil ; déjà le 13, l'aumônier de l'Hôtel-Dieu, M. l'abbé Leroux avait succombé en quelques heures à une attaque foudroyante ; trois jours avant, l'un des chefs de service avait été violemment atteint, et n'avait dû le salut qu'à la rapidité et à l'énergie des secours prodigués par ses internes ; presque en même temps, trois autres médecins, parmi les plus vigoureux et les plus actifs, étaient également frappés. Cette rude épreuve subie par le personnel médical, que l'on se plaît généralement à regarder comme invulnérable, la maladie ou la mort de personnes connues de tous, la persistance de l'épidémie déjà longue et toujours croissante, finirent par amener une véritable panique ; et, à la date du 15 octobre, dix mille personnes, dit-on, avaient abandonné la ville. — Des bruits absurdes circulaient dans les campagnes, qui, depuis plusieurs semaines, du reste, se tenaient prudemment à l'écart. — Toutefois, au milieu de ces angoisses, il est précieux de constater que les malades continuèrent à recevoir les secours les plus empressés, les plus complets. Dans ces tristes jours, nous n'avons observé aucune défaillance ;

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les actes de tendresse, de dévouement, d'intrépidité se multiplièrent au contraire, principalement, comme déjà nous l'avions constaté en 1866, parmi les femmes, religieuses ou autres ; et si les limites de ce rapport le comportaient, nous aurions à rappeler ici de touchants et nobles exemples.

     Au cours de ces alarmes, on se plaignait plus vivement que jamais de l'insalubrité de la ville, la seule, disait-on, où le choléra exerçât des ravages aussi persistants ; — on alla même jusqu'à accuser ouvertement l'Administration municipale, qu'on eût rendue volontiers responsable de la présence et de la tenacité du fléau.

     Les plaintes étaient excusables ; — l'accusation à coup sûr était injuste.

     Dès le début, les mesures hygiéniques rentrant dans les attributions de l'Administration avaient été prises. Le maire, M. Roulland, par une circulaire en date du 28 août, avait invité les médecins du dispensaire, plus particulièrement en rapport avec la classe indigente, à lui adresser

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toutes les demandes et toutes les communications de nature à intéresser la santé publique ; — le comité d'hygiène faisait de fréquentes visites dans les cours, les maisons, et partout où elles paraissaient utiles des modifications étaient aussitôt prescrites et rigoureusement exécutées ; — les grands établissements publics étaient soigneusement surveillés ; — l'Hôtel-Dieu s'organisait pour faire face à tout événement ; — des substances désinfectantes étaient répandues dans tous les endroits suspects ; en un mot, les précautions propres à prévenir le mal, à en arrêter les progrès, à secourir les victimes étaient prises à temps et sans hésitation. — On avait fait pour le moment ce qu'il était possible de faire.

     Mais, il est des mesures qu'on ne saurait improviser, et les travaux d'assainissement sérieux et vraiment efficaces, les travaux qui auraient pu satisfaire l'opinion alors surexcitée, étaient de ceux qui demandent de la réflexion, du temps et de l'argent, — de l'argent surtout.

     Il eût fallu, en effet : — 1° remplacer l'eau

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corrompue du bassin par de l'eau constamment pure ; — 2° transformer le cours fangeux des Odons ; — 3° répandre l'eau à profusion dans tous les ruisseaux et les égoûts infects. — Mais, pour cela, les travaux nécessaires, indispensables, n'étaient pas faits, et pour de pareilles entreprises, qui seules peuvent placer notre ville dans des conditions ordinaires de salubrité, il ne faut pas attendre la présence de l'ennemi.

     Aujourd'hui, que les alarmes se dissipent, n'allons-nous pas nous endormir de nouveau dans une fausse sécurité, et n'aurons-nous pas plus tard, en présence de pareilles épreuves, à exprimer les mêmes regrets ?

     Déjà, toutefois, on travaille à rétablir le barrage de l'Orne, qui, en maintenant les eaux à un certain niveau, permettra de renouveler à discrétion l'eau de la rigole alimentaire et du bassin : travail important qui fera désormais disparaître une source presque constante d'infection ;

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mais qui, placé plus en aval, aurait pu, au point de vue de l'hygiène, avoir une tout autre influence. — Ce barrage, établi non loin du rond-point, en maintenant toujours les eaux au même niveau dans la partie qui longe la ville, eût supprimé les émanations nuisibles qui s'élèvent du lit fangeux de la rivière, trop souvent à sec l'été au moment du reflux. — Mais, depuis quand les questions économiques ne priment-elles pas les questions d'hygiène ? Et, d'ailleurs, n'a-t-on même pas contesté pour Caen l'existence de toute influence paludéenne ?

     Quant aux Odons, pour qui a pu constater l'état dans lequel se trouvent, pendant les chaleurs de l'été, ces deux cours d'eau qui parcourent la ville de l'Ouest à l'Est, la nécessité d'une réforme radicale dans leur régime n'a pas besoin d'être démontrée : il serait inutile d'insister. — La seule difficulté consiste dans le choix des moyens les plus propres à faire cesser leur influence mauvaise. La transformation serait complète et ne laisserait rien à désirer (peut-être

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n'est-elle pas irréalisable), si, au lieu de les empêcher seulement de nuire, on les faisait servir à l'assainissement des quartiers qu'ils traversent. — Un pareil résultat justifierait toutes les dépenses.

     Enfin, le service des eaux réclame des améliorations non moins urgentes. Lors même que l'hygiène se désintéresserait des questions de propreté (et cela n'est pas), l'état de nos ruisseaux, de nos rues (sans parler des égouts), pendant l'été surtout, exigerait impérieusement, si Caen ne veut pas acquérir définitivement une réputation déjà trop accréditée, exigerait, disons-nous, une distribution d'eau au moins triple de la quantité dont on peut disposer journellement. — Le luxe à ce point de vue, et les anciens le comprenaient mieux que nous, c'est la santé. — En Angleterre, où l'hygiène est mieux entendue, la quantité d'eau mise à la disposition des particuliers et des services publics, dans certaines localités, atteint des proportions énormes. — Londres, de toutes les capitales de l'Europe celle où la mortalité est la

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moins élevée, en fait une consommation incroyable.

     En France, cet exemple est suivi déjà dans un certain nombre de villes, même les moins favorisées au point de vue topographique. — Caen est environné de collines calcaires qui renferment des nappes inépuisables d'une eau excellente ; elle est assise sur une large rivière qui quelquefois déborde et l'inonde ; on ne saurait comprendre qu'elle fût éternellement condamnée au supplice de Tantale.

     Tels sont pour chaque localité envahie, Monsieur le Préfet, les traits principaux que nous avions à recueillir et à signaler. — Des lacunes importantes existent ; nous sommes le premier à les regretter ; nous ne saurions en être responsable.

     Si imparfait qu'il soit, ce résumé servira, nous l'espérons, à combattre certains préjugés nuisibles, à redresser d'injustes appréciations, enfin à démontrer, aux esprits prévenus ou mal informés[2],

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l'existence trop réelle d'une épidémie à laquelle la famille médicale, pour ne parler que d'elle, rattache de si douloureux souvenirs.

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SYMPTOMES.

     L'épidémie de 1873 ne présente, quant aux symptômes, aucune différence bien notable avec celle que nous avons observée en 1866, et nous n'aurions pu en faire l'histoire qu'en reproduisant à peu près littéralement le tableau succinct que nous avons présenté à cette époque.

     Peut-être un plus grand nombre de malades ont-ils franchi la période algide, succombant quelques jours après dans la période de réaction, avec un ensemble de symptômes qui auraient pu faire croire à une fièvre typhoïde. Nous avons même vu plus d'une fois cette erreur commise au début de l'épidémie, et l'on s'en faisait une arme pour nier l'existence réelle du mal. — C'est là un fait regrettable et contre lequel on ne saurait trop se mettre en garde. En effet, si cette erreur ne peut avoir aucune conséquence grave au point de vue du traitement, elle peut inspirer une fausse sécurité en rendant suspect le diagnostic de médecins plus exercés, qu'on accuse

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dès lors d'un zèle intempestif, — et on laisse ainsi envahir un village, une ville entière, alors que des moyens prophylactiques énergiques, sévères, — tels qu'ils ont été appliqués avec un si grand succès à Londres, — auraient pu prévenir la contagion reconnue et combattue à outrance dès le début.

     Nous avions signalé dans l'épidémie de 1866, la suppuration des milieux de l'oeil (hypopion) chez trois malades soumis à notre observation. Cet accident ne s'est pas représenté, que nous sachions, dans la dernière épidémie. — Les troubles de la circulation capillaire, auxquels nous rattachions ce singulier phenomène, nous ont paru moins profonds ; et, parmi les nombreux cholériques que nous avons vus cette année, aucun n'a présenté cette ecchymose de la conjonctive, qui, en rendant l'oeil complètement noir, donne à la physionomie un aspect si lugubre.

     La diarrhée, dite prémonitoire, s'est montrée fréquemment ; nous ne saurions dire au juste dans quelle proportion. Mais nos observations

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nous ont confirmé dans l'idée, partagée du reste par un grand nombre de confrères, que cette diarrhée prémonitoire n'est autre que le choléra lui-même à un faible degré. — Tantôt elle guérissait, sans présenter de phénomènes graves, au bout de quelques heures, de quelques jours ; — tantôt, au contraire, malgré le traitement le plus énergique, les accidents allaient sans cesse s'aggravant, et la mort survenait avec le cortége ordinaire des symptômes les plus caractéristiques. — Il en est de même dans une épidémie de fièvre typhoïde. Certains cas sont si bénins qu'on leur refuse même le nom de la maladie régnante, en leur conservant celui de fièvre muqueuse ; — d'autres cas, au contraire, débutant avec la même bénignité, enlèvent plus tard les malades avec les accidents typhiques les plus accusés.

     Au reste, on peut différer d'opinion sur la nature de cette diarrhée spéciale ; les avis ne sauraient être partagés sur la nécessité d'en surveiller attentivement la première manifestation.

     Enfin, il est un autre phénomène trop négligé jusqu'alors, et qui tient évidemment à l'action du

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virus épidémique sur l'économie. Il nous paraît mériter la plus sérieuse attention. — Nous voulons parler de ces douleurs abdominales, de ces coliques plus ou moins vives dont tant de personnes ont souffert à Caen pendant les mois de septembre et d'octobre. — Ces douleurs ont pour siège principal la région épigastrique ; elles varient d'intensité suivant les individus, suivant les heures de la journée, suivant les jours. Elles ont un caractère tout particulier, et les malades les distinguent parfaitement des autres douleurs qui accompagnent ordinairement les troubles intestinaux et gastriques ; elles ne se compliquent point de diarrhée, mais le plus souvent de constipation ; il y a quelque flatulence et quelques borborygmes. L'état général est variable ; tantôt à peu près normal, avec conservation de l'appétit ; tantôt il y a quelques vertiges, un léger abattement, un mouvement fébrile, surtout la nuit, et quelques sueurs. Le travail de la digestion ne paraît avoir aucune influence. — Cet état se maintient avec des oscillations diverses, quelquefois pendant toute la durée de l'épidémie, et la terminaison ordinaire est la guérison.

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     Mais, sous l'influence de fatigues extrêmes, de veilles prolongées, d'émotions morales vives, en un mot de toutes les causes débilitantes, cette espèce d'empoisonnement à faible dose se transforme quelquefois en choléra des plus graves. — Presque toujours l'attaque est brusque, foudroyante.

     A quelle influence pourrait-on attribuer ces douleurs abdominales, sinon à l'absorption, à dose plus ou moins grande, du virus cholérique ? Elles coïncident en effet, dans de larges proportions, avec l'apparition de l'épidémie ; elles ne disparaissent qu'avec elle ; elles atteignent de préférence les personnes qui ont de fréquents contacts avec les cholériques, et, preuve encore plus convaincante peut-être, les personnes qui, comme nous, ont été à même de comparer ces coliques avec les douleurs affreuses qui précèdent chaque vomissement cholérique, ne trouvent entre elles, à l'intensité près, aucune différence.

     La nature virulente de ces coliques, une fois bien constatée, il est inutile d'insister sur l'anxieuse

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sollicitude qu'elles doivent éveiller. Tant qu'elles subsistent, le sujet est menacé. Aussi pourrait-on donner, à cette espèce de gastralgie, tout aussi bien qu'à la diarrhée, le nom de gastralgie prémonitoire.

TRAITEMENT.

     Les moyens thérapeutiques mis en usage dans les diverses localités dont nous venons d'esquisser l'histoire ne diffèrent pas sensiblement de la médication généralement adoptée dans l'épidémie de 1866, et que nous avons indiquée alors avec quelques détails.

     Comme par le passé, le succès nous a paru dépendre de la rapidité avec laquelle les soins ont été administrés. Dans les cas graves, dans les cas foudroyants, les minutes sont des heures ; en quelques instants, en effet, toute absorption de médicaments est devenue impossible.

     Partout, les secours ont été organisés avec assez d'empressement ; et dans les villages infectés, malgré la frayeur dont nous avons été

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plus d'une fois témoin, aucun malheureux n'a été abandonné.

     Mais trop souvent les mesures prophylactiques ont laissé beaucoup à désirer : nulles en certains points, tardives, incomplètes presque partout. — L'exécution rigoureuse des diverses précautions capables d'arrêter l'expansion de ce mal pourtant horrible, d'en préserver les villages, les villes, les individus, ne pourra être obtenue, de la part des populations, que si l'on parvient à leur en faire nettement comprendre l'importance, l'efficacité réelle.

     Cette efficacité de mesures prophylactiques sévères est démontrée par un grand nombre de faits bien observés. Nous citerons le suivant comme un des exemples les plus frappants, les plus convaincants :

     Le 28 juillet 1873, au moment où le Calvados, la Seine-Inférieure, Paris lui-même étaient envahis, arrive à Londres un navire chargé de 82 émigrants, parmi lesquels 2 cholériques. La Commission de surveillance maritime, pour

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empêcher toute espèce de communication entre ce navire et la population, met à la disposition de ces émigrants le vaisseau-hôpital Le Rhin, pourvu de tous les approvisionnements nécessaires. Quelques jours après (première semaine d'août), Le Rhin renfermait 26 cholériques, dont 7 succombaient. — Le 14 août, le navire s'éloignait avec les 75 passagers survivants, et Londres, grâce aux mesures énergiques prises par le conseil d'hygiène, la grande ville de Londres, un instant menacée, échappait comme par miracle à l'invasion épidémique (The Lancet 23rd August 1873).

     C'est que, en effet, il n'est plus maintenant permis d'ignorer : 1° que l'infection cholérique a pour CAUSE UNIQUE l'absorption du virus cholérique ;

     2° que la propagation du mal d'une localité à une autre a également pour CAUSE UNIQUE le transport de ce virus, — soit par l'homme gravement ou légèrement atteint, — soit par les cadavres, — soit par les objets contaminés ;

     3° que les foyers d'infection se développent

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surtout dans les terrains poreux, les terrains d'alluvion et à humidité variable.

     Puissent ces lois de développement et de propagation, aujourd'hui scientifiquement démontrées, être sans cesse présentes à l'attention des gouvernements, des municipalités, des médecins ; — puissent aussi, à l'approche d'une maladie si terrible, les intérêts matériels, mercantiles, qui ne sont après tout que d'ordre secondaire, s'effacer en temps opportun, et faire place aux intérêts sacrés de l'humanité !


     [1] L'épidémie n'a jamais atteint au Havre les proportions qu'elle a eues à Caen. Dans la première quinzaine d'août, elle passait encore inaperçue, et les hôtels regorgeaient d'étrangers. Les jours de la plus grande mortalité sont le 29 et le 30 août où il y eut 9 et 10 décès cholériques sur 72,000 habitants.[retour]

     [2] Qu'il nous soit permis de rappeler ici, que les trois internes (MM. Herbline, Duvivier, Lecam), qui ont prodigué leurs soins aux malades de l'Hôtel-Dieu pendant toute la durée de l'épidémie, n'ont pas encore obtenu, au moment où nous écrivons, la remise de leurs droits d'examen, malgré la demande qui en a été faite depuis longtemps par M. le Préfet et M. le Maire, directeur de l'École de médecine.

     Cette remise, lors de l'épidémie de 1866, n'avait souffert aucune difficulté pour leurs prédécesseurs, qui en même temps reçurent une médaille, juste récompense de leurs fatigues et de leur dévouement. — Nous espérons qu'il n'y a là qu'un oubli qui, en présence des chiffres suivants, ne saurait tarder à être réparé.

ÉPIDÉMIE DE 1866.
Caen,620cas,215décès.
Hôtel-Dieu,133cas,66décès.
ÉPIDÉMIE DE 1873.
Caen,1086cas,498décès.
Hôtel-Dieu,212cas,97décès.[retour]