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Titre   Pierre Cauchon : son prétendu repentir de la condamnation de Jeanne d'Arc : réfutation de la tradition lexovienne....
Extrait de : Extrait du Congrès des Sociétés savantes de Normandie, tenu au Havre les 16, 17 et 18 juillet 1905
 
Auteur   Charles Engelhard  
Publication   [S.l.] : [s.n.], 1906. 64 pages  
Original prêté par   Médiathèque André Malraux de Lisieux  
Cote   NORM br 1011  
Saisie et formatage par   Dataland  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le   10 février 2009  
     
       

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Pierre Cauchon : son prétendu repentir de la condamnation de Jeanne d'Arc : réfutation de la tradition lexovienne... / par Charles Engelhard

Extrait du Congrès des Sociétés savantes de Normandie, tenu au Havre les 16, 17 et 18 juillet 1905

 

     A mon ami M. BÉNET, archiviste du Calvados.

     Mon cher ami,

     En vous dédiant cette étude, je paie une dette à l'amitié en même temps qu'à la reconnaissance, dette qui demeure entière malgré tout, car, vous le savez, il est des choses qui n'ont pas de prix : les traites qu'on tire sur le coeur sont de celles-là.

     Pendant deux ans vous vous êtes tenu au courant de mes recherches et de mes trouvailles ; et, toutes les fois que vous avez rencontré un document ayant trait à mon sujet, vous me l'avez aussitôt ou signalé ou communiqué ; c'était donc un devoir pour moi que d'inscrire votre nom à cette place, car elle vous revenait de droit.

     Ch. ENGELHARD.

     30 juin 1905.

[p. 7]

PIERRE CAUCHON

Son prétendu repentir de la condamnation de Jeanne d'Arc

Réfutation de la tradition lexovienne

INTRODUCTION

     Il est une tradition, à Lisieux, qui assure que la chapelle de la Vierge, élégant monument du XVe siècle qui s'élève derrière le choeur de la cathédrale de cette ville, fut édifiée par l'évêque Pierre Cauchon en repentir de l'inique condamnation qu'il avait prononcée comme juge principal de Jeanne d'Arc. [1]

     Plusieurs écrivains du xviiie siècle ont cru à cette tradition et l'ont enregistrée, les uns prétendant l'appuyer de l'autorité d'un acte primitif dont jamais d'ailleurs le texte n'a été reproduit, les autres se contentant do citer les bruits qui avaient cours alors dans le peuple à son sujet ; des auteurs du xixe siècle l'ont également relatée, sans l'approfondir toutefois ni la discuter comme elle méritait de l'être ; de nos jours, elle est répandue à peu près partout.

[p. 8]

     Il est curieux de constater que, lorsque nombre de chercheurs ont mis tout en oeuvre pour fouiller, dans notre histoire nationale, quantité de coins ignorés ; pour élucider patiemment des légendes qui n'avaient créance dans les esprits que parce qu'on n'était pas remonté à leur origine ; la tradition lexovienne, vivace, répétée, chargée à plaisir de détails au fur et à mesure qu'elle descendait le cours des années, n'a jamais tenté encore la sagacité d'aucun érudit.

     Il y avait pourtant, ce semble, matière à un travail intéressant : l'histoire générale et l'histoire locale étaient également à scruter, le repentir du prélat se rattachant à l'un des faits les plus douloureux, les plus célèbres en même temps de nos annales, et le monument, dont la construction était citée comme preuve de ce repentir, remontant à une époque où l'historien peut avoir encore des chances de raisonner sûrement sur les circonstances qui ont entouré son érection.

     Le xve siècle, en effet, n'est pas extrêmement éloigné de nous ; beaucoup de documents qu'il a vu naître ont survécu aux vicissitudes de notre histoire. Ne pouvait-on pas, par une lecture raisonnée des chartes, des accords et des écrits du temps, arriver, soit à confirmer, soit à infirmer la tradition lexovienne ?

     J'entreprends cette tâche. Je vais essayer de prouver que l'évêque de Beauvais ne s'est, à aucune époque de sa vie, départi de la ligne de conduite politique qu'il avait adoptée au début de ses relations avec Henri V et le duc de Bedford ; qu'en conséquence le remords qu'on lui attribue n'est qu'une légende ; qu'Anglais de coeur, il a vécu et est mort en Anglais, sans avoir renié, au moment suprême, aucun des actes qu'il avait entrepris pour essayer d'asseoir sur le trône de France une dynastie étrangère.

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PREMIÈRE PARTIE

La tradition du repentir de Pierre Cauchon. Aperçu historique

     Quand un touriste visite la chapelle de la Vierge dans la cathédrale de Lisieux, s'il est en compagnie d'un habitant de la ville, il entend presque invariablement ce dernier lui affirmer que le coquet édifice fut élevé par Pierre Cauchon en repentir de la part qu'il avait prise au procès de la condamnation de Jeanne d'Arc : à l'appui de cette assertion, son cicérone lui montre, d'abord, une série de six hauts-reliefs sculptés dans les murailles ; puis, la niche aux armes du prélat, où, dans ces derniers temps, le blason de la Pucelle a été appendu ; enfin, l'écu de l'évêque, fondateur du monument, à l'entrecroisement des nervures de la voûte qui domine l'autel. Si ce cicérone se pique un peu d'érudition, il apprendra, en outre, que Pierre Cauchon fit, avant sa mort, des legs pieux nombreux et considérables qui semblent une preuve très forte de son remords : « Pourquoi ces dons ? lui dit-on. Si l'évêque n'a pas agi sous l'influence du repentir, comment les expliquer ? »

     Si, par hasard, notre touriste est un esprit curieux, aimant les renseignements précis, il s'empresse de demander à son interlocuteur sur quels documents probants on s'appuie, à Lisieux, pour justifier une telle opinion : « Il n'en existe pas, lui est-il répondu ; c'est la tradition locale. »

     Qu'il fasse alors remarquer que le célèbre agent des Anglais n'a jamais, pendant toute sa vie, donné la moindre preuve d'un revirement d'opinion permettant de conclure à son repentir de la conduite qu'il avait tenue à l'égard de Jeanne d'Arc ; qu'il a pu faire édifier la chapelle de la Vierge sans aucune arrière-pensée ; qu'il était naturel qu'il fût soucieux de la beauté de sa cathédrale : « Mais la tradition, lui réplique le Lexovien, la tradition est là qui vous contredit ! Quelles preuves avez-vous de sa fausseté ? »

     C'est cette tradition que je viens combattre ici. Mais, avant

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d'attaquer le fonds de mon sujet, je vais, en quelques pages, raconter l'histoire de cette légende, d'invention relativement moderne, que les écrivains sérieux du xviiie siècle n'ont jamais voulu insérer dans les ouvrages qu'ils consacraient aux annales ecclésiastiques de Lisieux  : : je tiens à ce que mon lecteur juge, en toute connaissance de cause, de la raison d'être de mon travail.

     La tradition lexovienne ne paraît pas remonter au delà des premières années du XVIIIe siècle : les histoires, composées antérieurement, n'en font pas mention [2]  ; la liste des évêques de Lisieux, imprimée dans le Rituel du diocèse de 1661 [3], les Obituaires de la cathédrale écrits aux XVe, XVIe et XVIIe siècles [4], gardent à son égard le silence le plus complet ; jamais, — comme je le prouverai par la suite, — ni dans les archives de l'évêché ou du chapitre, ni dans les Cartulaires lexoviens qui ont subsisté jusqu'à la Révolution, on n'en a constaté la moindre trace ; bien plus, un manuscrit, publié en 1875 dans le Bulletin de la Société historique de Lisieux et dans lequel on lit, à propos de certains changements faits dans l'église au mois de décembre 1705, que Pierre Cauchon avait été enterré dans

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la chapelle Notre-Dame, suivant la manière de parler d'alors, « comme ayant fait faire la dépense pour l'augmentation d'icelle  », l'ignore également [5].

     La première fois, suivant moi, qu'elle apparaît dans l'histoire locale, c'est dans un Armorial, attribué à un curé du doyenné de Beuvron-en-Auge qui vivait aux environs de 1730, ouvrage assez médiocre dont on ne peut guère se servir « que pour connaître les armoiries des évêques de Lisieux  ». Et encore !... Voici en quels termes son auteur enregistre ce qu'on avançait à son époque sur la pensée d'expiation attribuée au prélat lexovien : « Petrus Cauchon, campanus, antea bellovacensis episcopus... Jacet in parte dexterâ altaris capelloe B. M. quam extruxit, paenitentiâ ductus sententioe mortis quam contra Joannam, puellam aurelianensem, dixerat  » [6].

     Au moment où ces lignes étaient écrites, la tradition lexovienne existait, on le voit, mais simple, dénuée de tout accessoire : la présence, à Lisieux, de la chapelle de la Vierge, suffisait pour attester sa vérité. On ne faisait pas la preuve de son antiquité ; aucun document n'était cité, la corroborant. Elle avait cours et, pour cette raison, on y croyait.

     Peu à peu, cependant, le besoin se fit sentir de la justifier. Dans la seconde moitié du même siècle, un Anglais, Ducarel, ayant entrepris un voyage en Normandie, passa par Lisieux ; je ne sais qui le renseigna, mais ce fut certainement un partisan de la tradition à la fois fervent et d'esprit inventif. N'écrit-il pas à la page 75 de ses Antiquités Anglo-Normandes : « Cet évêque, pour apaiser les remords qu'il éprouva dans la suite, fit

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bâtir cette chapelle et y fonda une messe solennelle à la Sainte-Vierge, afin, dit la charte de fondation, d'expier le faux jugement qu'il avait rendu dans cette mémorable cause  » [7].

     Il est vraiment bien regrettable que Ducarel ne nous ait pas révélé le lieu où était conservée la charte à laquelle il fait allusion ; il aurait dû au moins la transcrire afin qu'on pût la discuter ; ç'eût été un service rendre à l'histoire et il ne devait pas l'ignorer, lui qui, plus tard, devint membre de la Société Royale de Londres. A-t-il vu ce document, ou lui en a-t-on parlé seulement ? N'a-t-il été que l'écho des bruits qui circulaient alors sur le compte du prélat ? Nul ne saurait le dire. Comment admettre d'ailleurs qu'un acte aussi considérable, s'il eût été authentique, ait échappé a l'attention de tous ceux qui, à diverses époques, ont eu intérêt à le produire ? Qu'il n'y ait eu qu'à lui seul que son existence ait été révélée ? Comment admettre encore que ceux mêmes qui, avant ou après Ducarel, ont partagé la croyance au repentir de Pierre Cauchon, ne s'en soient jamais servis pour donner à leur opinion l'appui d'une confirmation désormais indiscutable ? En vérité, cela dépasse toute conception !

     La Révolution arriva, bouleversant tout en France : l'évêque, le chapitre, les vieilles institutions de Lisieux, furent emportés par le torrent. La tradition, elle, survécut : le xixe siècle la retrouva même plus vivante que jamais. Au fur et à mesure, en effet, qu'au cours de ce siècle les témoins de l'ancien état de choses disparurent, que les souvenirs du passé s'enfermèrent avec eux dans la tombe, elle alla s'amplifiant et se surchargeant. Je n'ai pas dessein pour l'instant de parler des accroissements qu'elle a reçus avec le temps ; je les constate en passant ; le lecteur d'ailleurs les connaît : il sait comment on visite actuellement la chapelle de la Vierge.

     Nous voici donc au xixe siècle. Une trouvaille invraisemblable marqua sa première moitié, trouvaille à côté de laquelle l'invention de la charte, citée par Ducarel, n'est rien en comparaison :

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le progrès est incontestable. Un écrivain, du nom de Guilmeth, avait compris que la présence des Anglais en Normandie était une objection grave qu'on pouvait opposer à la tradition telle qu'on l'avait racontée jusqu'alors : il résolut donc de la réfuter par avance et voici la manière dont il s'y prit : « On dit pourtant que, aux derniers jours de sa vie, le souvenir de la Vierge de Vaucouleurs vint plus d'une fois troubler les longues nuits du vieillard et que le bourreau, pour apaiser les mânes de sa Victime se vit obligé, sans en rien révéler aux Anglais, de faire construire, en l'honneur de cette autre vierge qui avait sauvé le monde, la belle chapelle qui termine, du côté de l'Orient, le vaisseau de notre cathédrale  » [8].

     De même que Ducarel s'était bien gardé de nous indiquer en quel dépôt d'archives se trouvait la charte de fondation dont il parle, de même le bon Guilmeth a cru devoir passer sous silence la source où il a puisé cet intéressant renseignement : on eût cependant aimé connaître le procédé ingénieux employé par l'évêque pour dissimuler à la garnison anglaise de la ville et à ses capitaines les charrois nécessités pour la construction d'un édifice de dix-huit mètres de long, de sept mètres de large et d'environ douze mètres de haut. On pourrait admettre à la rigueur que le prélat, ne voulant pas se mettre en désaccord avec les maîtres du jour, leur ait caché la pensée qui le faisait agir : mais nous faire revenir aux temps des Mille et une Nuits, où les plus magnifiques palais se dressaient par enchantement pendant le sommeil des populations, c'est tout de même un tantinet trop fort et Guilmeth abusait de la crédulité de ses contemporains.

     Il ne paraît pas cependant que ceux-ci se soient élevés contre le conte qu'il avait forgé de si belle manière : l'esprit de discussion n'était sans doute pas encore né à Lisieux ; et puis, n'eût-ce pas été une audace que de contester une assertion qui apportait un nouveau semblant de preuve à la tradition ? En effet, si Pierre Cauchon avait dû prendre des précautions contre les Anglais, c'est donc qu'il avait eu quelque raison de se défier

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d'eux ; or, son repentir expliquait précisément ses précautions et sa défiance : donc, ce repentir avait existé. Je ne sais si les Lexoviens, contemporains de la réédification de là chapelle Notre-Dame, eussent admis ce raisonnement ; je ne le crois pas cependant : ils savaient sans doute a quoi s'en tenir sur les motifs qui avaient incité Pierre Cauchon à entreprendre son oeuvre.

     Quoi qu'il en soit, la tradition vivait : elle s'acheminait même vers l'histoire générale. Mais, avant d'y arriver, elle devait recevoir la consécration officielle de son existence par la bouche du curé de Saint-Pierre de Lisieux, dans cette même cathédrale que le prétendu fondateur de la chapelle Notre-Dame traversait jadis pour monter à son siège épiscopal. Voici les paroles que M. l'abbé Farolet jeta, en 1840, du haut de la chaire, un jour de fête solennelle : « Pierre Cauchon, si fameux par le triste ministère qu'il remplit dans le procès de Jeanne d'Arc, fut transféré au siège de Lisieux en 1432, et il l'occupa jusqu'en 1442, époque de sa mort. Il fut enseveli, dit le Gallia Christiana, dans la cathédrale de Saint-Pierre de Lisieux où il avait bâti la chapelle de la Sainte-Vierge : « Tumulatus est Léxoviis, in oede cathedralis Sancti Petri..... in quâ sacellum Beatoe Marioe Virginis oedificaverat.  » Cette chapelle porte en effet le type des constructions religieuses du xve siècle : la tradition rapporte qu'il érigea cette chapelle en expiation de l'injuste sentence à laquelle il avait concouru  » [9].

     Ces paroles avaient été prononcées devant une assistance trop considérable pour que le souvenir ne s'en conservât pas. La grande figure de la Pucelle commençait alors à occuper les historiens : d'importants ouvrages se composaient qui mettaient en lumière toutes les péripéties de son procès. Il eût été étonnant qu'aucun de ceux qui reconstituaient patiemment cet émouvant épisode de nos annales n'eût eu la pensée de vouloir connaître l'opinion des Lexoviens sur le premier des juges de la Pucelle. M. Wallon s'enquit de cette opinion : on peut lire en effet, à la page 359 de son Histoire de Jeanne d'Arc, au-dessous de la gravure consacrée a la chapelle de la Vierge, la phrase suivante, écho du discours de l'abbé Farolet : « La tradition

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constante du clergé lexovien est que le prélat éleva cette chapelle et fit de nombreuses fondations en repentance de son rôle criminel au procès de Jeanne d'Arc  » [10].

     C'était la consécration de la tradition : Pierre Cauchon entrait dans l'histoire générale, auréolé de son remords, renouvelé pour ainsi dire, non absous toutefois ; il manquait à sa repentance l'appui d'un acte authentique contemporain la certifiant. Néanmoins « cette tradition constante du clergé lexovien  » fit impression. M. Wallon avait publié son ouvrage en 1877 ; or, vers 1885, la fabrique de Saint-Vincent de Rouen, consacrant une verrière à la vie de Jeanne d'Arc, ne crut pas devoir oublier la chapelle expiatoire de Lisieux, gravée dans l'ouvrage de cet historien, et, comme conclusion au procès et au supplice de 1431, elle voulut qu'elle figurât dans celle verrière. Si jamais il vous prend envie de la contempler, entrez dans cette église et installez-vous devant le vitrail dont je parle : vous la verrez tout au haut, sous l'entrecroisement des montants de la baie ogivale. Pas n'est besoin d'ailleurs de questionner le clergé de Saint-Vincent pour savoir sur quels documents on s'est fondé pour lui donner droit de cité dans l'édifice : il vous renverrait à la tradition, exactement comme on fait à Lisieux [11].

     Je m'arrête : aussi bien me voici arrivé à notre époque. Le remords de Pierre Cauchon, nié par les uns, admis par les autres, n'a pas encore été discuté de façon approfondie. Un doute plane sur son existence, et ce doute lui profile. Si l'on ne veut pas voir un de ces jours se dresser en quelque église une statue du prélat implorant le pardon de son crime et corroborant par son attitude la légende de la chapelle expiatoire, il est grand temps d'établir que ce remords n'a jamais existé [12].

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     Le but que je me propose dans ce travail est donc de démontrer la fausseté de la tradition lexovienne. Pour y arriver, je vais étudier à la fois l'histoire locale et l'histoire générale, et, m'appuyant sur des authentiques inédits aussi bien que sur ceux qui ont été publiés, m'aidant, soit de chartes relatives à l'état de choses existant à Lisieux pendant l'épiscopat de Pierre Cauchon, soit des témoignages de ses contemporains, soit enfin de considérations sur le rôle joué par lui dans les événements de son époque, fixer d'une manière aussi précise que possible la part qu'il prit dans la réédification de la chapelle de la Vierge ainsi que la nature des sentiments qu'il montra, aux divers moments de sa vie, à l'égard des Anglais. Si je parviens à prouver que l'édifice précité n'a jamais eu d'autre destination que celle qu'on lui connaît actuellement ; que le loyalisme du prélat a toujours été tel qu'il n'a jamais pu se permettre un acte ou une pensée en désaccord avec l'intérêt de ceux dont il avait pris le parti ; le lecteur ne pourra moins faire que de conclure avec moi à la nullité historique de la tradition lexovienne ; il reconnaîtra par conséquent que le remords qu'elle attribue à Pierre Cauchon est une de ces erreurs qu'il faut combattre à tout prix si l'on veut apprécier justement la conduite de cet agent anglais et lui restituer, en toute connaissance de cause, la personnalité qui lui appartient [13]

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DEUXIEME PARTIE

Histoire locale

     L'histoire locale se sert, pour réfuter la tradition, de deux principaux arguments : le premier est qu'en désignant Pierre Cauchon comme fondateur de la chapelle Notre-Dame, elle se trompe grossièrement, puisque le prélat n'a fait que contribuer a la réédification d'un monument existant dès les débuts du xiiie siècle ; le second est qu'à l'époque où cette réédification fut décidée, l'évêque était en pleine faveur auprès des Anglais, faveur qui ne fit que croître avec les années, et qu'il est impossible, par conséquent, à moins de vouloir étayer la tradition sur un véritable non-sens historique, d'admettre qu'il ait manifesté à ce moment, à Lisieux, la volonté de se repentir du crime judiciaire qu'il avait commis pour le service de la cause anglaise, tandis que partout ailleurs, alors et depuis, il aurait continué avec une ardeur soutenue l'oeuvre dont précisément ce crime était, si je puis m'exprimer hardiment, comme une des pierres angulaires.

     Je vais, dans le premier chapitre de cette deuxième partie, développer ces deux arguments et tirer la conclusion logique qui en découle. Je confirmerai, dans le second, cette conclusion, d'abord en démontrant que Pierre Cauchon jouissait dans son évêché d'une situation singulièrement' privilégiée au double point de vue ecclésiastique et féodal, situation en contradiction directe avec la tradition ; ensuite, que la chapelle Notre-Dame ne fut jamais un monument expiatoire, sa réédification n'ayant pas été l'oeuvre exclusivement personnelle du prélat.

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Je terminerai enfin ce chapitre par une brève discussion de ce que j'appelle, d'un terme général, les accessoires de la tradition.

CHAPITRE PREMIER

Circonstances qui ont amené la réédification de la chapelle Notre-Dame. — Continuité des offices de la Vierge dans la cathédrale de Lisieux depuis le XIIIe siècle jusqu'à Pierre Cauchon. — Faveur dont jouissait le prélat à l'époque où fut décidée cette réédification.

     La présence, à Lisieux, de la chapelle Notre-Dame est pour la tradition la preuve dont elle se sert pour justifier sa propre existence. Avant donc que de commencer sa réfutation, il convient de connaître l'histoire de l'édifice avec lequel elle fait corps, pour ainsi dire, à notre époque. J'ai pu la reconstituer dans ses grandes lignes à l'aide d'authentiques inédits et le lecteur ne laissera pas que d'être surpris en constatant combien elle confine à notre histoire nationale.

     Dans la première moitié du XIVe siècle, les fortifications qui jadis entouraient la ville de Lisieux ou avaient été démolies ou se trouvaient dans un tel état de délabrement qu'elles ne pouvaient plus servir efficacement à la défense de la cité : cette situation d'ailleurs ne présentait aucun inconvénient, la Normandie, depuis son retour à la couronne, étant en parfait état de tranquillité [14].

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     Mais, quand fut déclarée la guerre de Cent Ans, devant la menace des invasions anglaises, les évêques du lieu qui, en leur qualité de comtes, étaient seigneurs du fief, sentirent le besoin de se créer une retraite sûre, d'élever quelque forteresse capable de garan tir des attaques de l'ennemi leur manoir particulier ainsi que la cathédrale et d'assurer en même temps, à l'occasion, un refuge aux habitants de la ville : c'est dans cette intention qu'ils firent construire une espèce de redoute très vaste que les actes contemporains dénomment « Fort de Lisieux » [15].

     Pour en édifier le mur oriental qui, selon toutes probabilités, devait être contigu, ou presque, au chevet même de l'église, on dut abattre une chapelle dédiée à Notre-Dame et située « de toute ancienneté » à cet endroit de l'édifice. C'est ce que nous révèle un accord, passé le 30 novembre 1433, entre Pierre Cauchon et son chapitre, au sujet de la mouvance de certains terrains sur lesquels précisément avait été construit le Fort de Lisieux. « Comme l'en voulsist dire que, pour raison de la fortificacion faite antiennement de l'église et manoir épiscopal de Lisieux, en faisant les fossés d'iceux en la partie d'en haut..... y avoit esté d'ancienneté vers soleil levant la chapelle fondée de Nostre-Dame, estant au bout d'icelle églize en la dite partie de haut, et plusieurs manoirs canoniaux [qui] eussent esté démollis..... » [16].

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Plan de la chapelle de la Vierge (cathédrale de Lisieux)

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     L'existence de celte antique chapelle ne saurait être contestée : les archives du Calvados possèdent une charte, datée du mois de novembre 1233, qui en fait la mention expresse : « Dedimus insuper et concessimus tertiam partent decimarum illius ecclesioe presbitero ministranti ad altare B. M. in ecclesia B. Petri lexoviensis et tribus clericis guos in celebratione missoe singulis diebus coadjutores habebit » [17].

     A la fin du XIVe siècle, aucune modification importante n'avait été apportée aux dispositions prises par les évêques-comtes pour la protection de leurs sujets. Ce ne fut qu'en 1407 [18] qu'on adopta un nouveau plan de défense de la ville, destiné à remplacer l'ancien système de fortification dont l'efficacité était notoire à l'égard des propriétés particulières. On conçut à cette époque, et on mit à exécution, le projet d'entourer toute la cité, vieux quartiers et annexes récentes, d'une enceinte précédée de fossés profonds. Mais le temps pressait : la guerre, toujours existante entre la France et l'Angleterre, ne permettait pas d'entreprendre une oeuvre de longue haleine. Aussi la ville fut-elle considérée comme capable d'offrir, en cas d'attaque inopinée, une résistance suffisante aussitôt que le talus d'escarpe eut été couronné d'un rang de solides palanques de chêne et de hêtre [19].

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     Situé à l'intérieur de la nouvelle ligne de défense, le Fort de Lisieux devenait sans utilité immédiate [20]  : on procéda donc à sa démolition. Au moment où Pierre Cauchon conclut avec son chapitre l'accord de 1433, c'était chose faite : le chevet de la cathédrale se trouvait dégagé et l'emplacement de la chapelle Notre-Dame rendu libre. Les différends mêmes, qui s'étaient élevés entre l'évêque et les chanoines au sujet de la mouvance des terrains qu'avaient occupés les murailles de la forteresse, étaient alors aplanis.

     Ce court historique peut permettre déjà au lecteur d'affirmer que la tradition lexovienne est entachée d'erreur, au moins sur un point : elle affirme, en effet, que l'édifice dont je m'occupe ici fut fondé par Pierre Cauchon ; or, je viens de démontrer aussi clairement que possible, ce me semble, par des citations précises, que sa fondation était antérieure a l'année 1233 ; qu'en conséquence le prélat, vivant au XIVe siècle, n'a pu être que le restaurateur du monument détruit. Cette constatation ne suffit pas évidemment, à elle seule, pour la faire rejeter ; elle a néanmoins pour conséquence de faire naître le doute sur son authenticité. Il semble étrange, en effet, qu'on veuille attribuer la reconstruction d'un monument religieux, rasé en temps de guerre pour permettre la défense d'une ville, à un autre motif qu'à celui de restituer au culte un lieu déjà consacré. Mais si je parvenais à établir que jamais, dans la cathédrale de Lisieux, la chapelle Notre-Dame, c'est-à-dire les offices spéciaux dits par des prêtres affectés à l'autel particulier de la Vierge, n'a cessé d'exister ; qu'il n'y eût que la construction seule où étaient célébrés ces offices, qui fut momentanément

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supprimée ; si, d'autre part, je pouvais prouver que, lorsqu'il fut question de réédifier cette construction, Pierre Cauchon devait donner trop de gages encore de son dévouement à la cause anglaise pour qu'il soit raisonnable d'admettre qu'il ait pu avoir, à cette époque, le repentir de ses iniquités de 1431 ; rien alors ne pourrait s'opposer à ce que la tradition fut définitivement écartée de l'histoire comme fausse, inventée de toutes pièces, le juge de Jeanne d'Arc n'ayant eu, dans ces conditions, à intervenir dans l'érection du nouvel édifice, en projet sans doute depuis la destruction de l'ancien, qu'en qualité de bailleur de fonds, généreux, il est vrai, mais qui n'était guidé dans son action par aucune arrière-pensée particulière.

     Recherchons tout d'abord s'il y a eu, dans la cathédrale de Lisieux, discontinuité du service divin, spécial à la Vierge, pendant le temps où l'édifice qui lui était affecté resta démoli : examinons, par conséquent, s'il n'y aurait pas eu, du vivant de Pierre Cauchon, une seconde fondation de la chapelle Notre-Dame. La chose, certes, est d'avance improbable ; mais, enfin, il convient de l'étudier.

     La solution de ce problème historique se trouve dans un vieux registre en papier, conservé en l'étude de maître Delarue, notaire à Lisieux, et intitulé : « C'est le papier des Actes de Guillaume Guérart, tabellion monssieur de Lisieux, [commenché] le second jour de février mil ccc IIIIxx et neuf ». (V.S). Voici, en effet, à la date du 14 août 1390, la minute d'un contrat auquel le vieux garde-notes ne dût, sauf pour l'argent, attacher qu'une médiocre importance et qui pourtant me servira à trancher la question en litige ; je le transcris mot pour mot : « Jehan Heudry, de la parroisse des Vaulx, qui congnut devoir et estre tenu et promist poier à messire Richart Tourgis, prestre, chapellain de la tierce porcion de la chapelle Nostre Dame en l'église de Lisieux, VII capons I denier au terme de Noel sur une pièce de terre o les arbres dessus croissans, jouxte le chemin d'un costé et d'autre costé à Thomas Mouscel, haboute d'un bout à Guillaume Pelletier, à cause de sa fame. Et promist, etc. » [21].

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     Au moment où ces lignes étaient écrites, le Fort de Lisieux existait depuis quinze ans au moins : depuis quinze ans par conséquent la construction, où étaient célébrés les offices spéciaux de la Vierge, avait disparu. Mais il ne faut pas conclure de sa démolition, imposée par les circonstances, que le culte de Notre-Dame avait été supprimé momentanément dans la cathédrale de Lisieux : le texte que je cite est, au contraire, la preuve incontestable que, pendant le temps où la forteresse épiscopale dressa son mur oriental sur l'emplacement du monument détruit, il y eût toujours, dans l'église, un autel qui lui était spécialement affecté, puisqu'il y eût toujours les trois chapelains chargés de le desservir et qu'on ne peut admettre leur existence sans admettre également la continuité de leurs fonctions religieuses.

     Ainsi la tradition se trompe du tout au tout : Lisieux a de tout temps possédé une chapelle Notre-Dame. Le rôle qu'elle assigne au prélat est de pure invention : il n'a fait que donner les sommes nécessaires pour l'érection de l'édifice, réservé primitivement au culte de la Vierge et que vraisemblablement on projetait depuis longtemps de réédifier. Cette constatation d'ailleurs n'est pas pour lui dénier son mérite : c'est grâce à sa contribution en deniers qu'est due la splendeur où nous voyons encore aujourd'hui le monument.

     Quant au sentiment qui poussa l'évêque à prendre à sa charge des frais aussi considérables, il suffit, pour l'apprécier à sa juste valeur, de rechercher à quelle époque fut décidée la reconstruction de la chapelle Notre-Dame. Il est évident, en effet, que le repentir n'a pu pénétrer dans l'âme de Pierre Cauchon qu'au moment de sa vie où, loin déjà du procès de 1431, dégagé de toute ambition et n'ayant plus rien à espérer des Anglais, il put, dans le recueillement, faire en sa conscience un retour sur les événements passés et se rendre compte ainsi de l'iniquité de sa conduite : que s'il fut question de cette réédification alors qu'il possédait toute la confiance d'Henri VI et qu'il aspirait à obtenir de ce souverain des faveurs plus grandes que celles dont il avait été déjà gratifié, les scrupules qu'on lui attribue deviennent plus que douteux ; on ne voit pas en effet le même homme, se poussant dans les emplois et dans les dignités et cependant compromettant sa position et ses espérances en érigeant un édifice, destiné à expier la part prise

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par lui dans un procès politique dont il avait escompté le succès pour asseoir définitivement sa fortune. Pierre Cauchon était incapable d'une pareille imprudence et le lecteur le verra bien quand il aura lu la suite de ce travail. Si donc au moment où l'on parla de rebâtir la chapelle, la situation qu'il s'était acquise auprès du monarque anglais était considérable et tendait à le devenir de plus en plus, les partisans de la tradition devront se résigner à n'attribuer qu'au seul dessein d'augmenter l'éclat de sa cathédrale la participation qu'il a prise dans cette reconstruction.

     Reprenons l'accord, en date du 30 novembre 1433, dont j'ai parlé précédemment ; voici ce que j'y lis : « C'est asçavoir que ledict fossé, contenant de large unze toises et demie par les deux boutz..... seroient prinses deux toises que mondict seigneur l'évesque sera tenu laisser et demourront pour mectre et faire appliquer au chemin ou voye pour faire une rue de deux toises de large tout au long à aller à ladicte voye, depuis les murs de ladicte ville jusques à l'héritage advisé pour reffaire et asseoir ladicte chappelle Nostre-Dame et les brays d'icelle, au droict du coing du petit mur venant de ladicte chappelle Sainct Martin..... » [22]. Ainsi, dès 1433, il existait un héritage, un terrain, sur lequel on. projetait de reconstruire cette chapelle. Or, Pierre Cauchon, à ce moment, était l'un des membres du grand conseil d'Angleterre les plus écoutés d'Henri VI ; il allait devenir bientôt son ambassadeur attitré, l'aide indispensable dans les conférences faites au sujet de la guerre de son oncle, le fameux cardinal de Winchester : donc, prétendre que dès cette époque il aurait éprouvé des remords de son crime judiciairement légal de 1431, remords qui seraient parvenus à notre connaissance et dont, par suite d'indiscrétions toujours possibles, les Anglais auraient pu être également informés, c'est, à mon avis, commettre une erreur indiscutable. Le légiste, le diplomate qu'était l'évêque de Lisieux se serait bien gardé

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de donner à ce point prise sur lui : il a d'ailleurs trop bien et trop longtemps marché dans la voie qu'il avait choisie pour qu'on puisse admettre un repentir qu'ont toujours ignoré ses contemporains.

CHAPITRE II

Situation épiscopale et féodale privilégiée de Pierre Cauchon à Lisieux. — Participation d'un doyen de Lisieux à la réédification de la chapelle Notre-Dame. — Les accessoires de la tradition.

     L'accord du 30 novembre 1433 donne, on le voit, un démenti formel à la tradition : il suffit, à lui seul, pour l'infirmer. Mais si le lecteur désirait être encore affermi dans sa conviction du néant de cette tradition, je lui ferai remarquer tout d'abord le soin que le roi d'Angleterre a toujours pris de dégager le prélat-diplomate, son conseiller au grand conseil, des soucis que pouvait lui causer l'administration de son évêché. Voici ce qu'écrit l'historien Noel Deshays [23] à ce propos : « Le P. Brice dit qu'en entrant dans l'évêché de Lisieux, Mgr Cauchon eût un procès avec son devancier pour les réparations des bâtiments qui en dépendent. Je n'ai rien lu à ce sujet dans les papiers qui m'ont été communiqués et l'on y trouve peu de renseignements sur ce qu'il a fait à Lisieux : aussi dit-on qu'il n'y résidait guère et qu'il avait un coadjuteur qui faisait les fonctions épiscopales ». Et il ajoute dans une note que des papiers manuscrits nommaient celui-ci l'évêque de Salabrion [24]. Je lui dirai ensuite la situation singulière que paraît avoir occupée toute sa vie l'évêque, vassal du roi d'Angleterre à

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cause de « sa comté » de Lisieux, vis-à-vis de son suzerain ; et je lui transcrirai pour son édification personnelle la charte suivante, qui témoigne précisément de cette situation : « Henri, par la grâce de Dieu roy de France et d'Angleterre, à nos amez et féaulx conseilliers les gens de nos comptes à Rouen, au viconte d'Orbec et à tous noz autres justiciers ou à leurs lieutenans, salut. Receue avons l'umble supplicacion de nostre féal conseillier l'évesque de Lisieux, contenant comme, à cause de sondit éveschié ouquel il a esté pourveu, il soit tenu de nous en baillier dénombrement escript, ainsi que ses prédécesseurs évesques ont acoustumé de le faire es temps passés à noz prédécesseurs roys de France et d'Angleterre ; mais, obstant le péril et dangier des chemins, qui est si grant allocasion de la guerre, comme chascun scet, et les occupacions qu'il a eues et a encore de présent, nous a encore peu, ne pourroit baillier sondit dénombrement par escript, dont il pourroit encourir en grans dommages et inconvéniens, s'il ne luy estoit sur ce pourveu de nostre grâce et remède, si comme il dit en nous requérant humblement iceulx ; pourquoy, ayant esgard à laditte supplicacion, à nostre dit conseillier avons octroié et octroions, de grâce espécial, par ces présentes, terme, respit, souffrance et délay, jusques à ung an prouchain venant à compter de la date de ces présentes, de nous baillier sondit dénombrement par escript, pourveu toutes fois qu'il soit tenu de nous payer les droiz et devoirs pour ce deubz et acoustumez, si paiez ne les a. Si vous mandons et enioingnons, et à chascun de vous qui à luy appartendra, que de nostredite grâce, répit et octroy, vous ledit suppliant faites, souffrez et laissiez jouir et user paisiblement, sans le molester ou souffrir estre molesté ou empeschié au contraire ; mais, s'aucun empeschement luy estoit pour ce mis ou donné audit éveschié ou biens, lui ostés ou faittes oster et mettre sans délay à plaine délivrance : car ainsy nous plaist-il estre fait, de grâce espécial, par ces présentes, non obstant qu'il ait autresfois eu de nous semblables lettres de respit, ordonnances et lettres quelconquez subreptices impétrées ou à impétrer à ce contraires. Donné à Rouen, le XXVIe jour de mars, l'an de grâce mil IIIIe XXX IX, et de nostre règne le dix huitme, avant Pasques. Ainsy signé : Par le roy, à la relacion du conseil, C. Féretbourg » [25].

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     Après la lecture de ce mandement, je crois inutile d'insister sur la valeur des relations qui existaient entre Pierre Cauchon et le roi d'Angleterre : sept ans après l'accord du 30 novembre 1433, le prélat était plus que jamais dans les bonnes grâces du monarque et celui-ci s'empressait, comme il avait fait jusqu'alors, de le dégager de tout souci temporel, pour qu'il pût vaquer librement aux affaires dont il le chargeait.

     Ainsi, en raison « du péril et du dangier des chemins » [26] et surtout « des occupacions qu'il a eues et a encore de présent » [27], occupations que l'on connaît et auxquelles il consacrait sa vie, l'évêque de Lisieux jouissait des biens et revenus attachés à sa dignité sans en avoir remis, depuis huit ans, le dénombrement par écrit à la Chambre des comptes de Rouen, alors qu'en principe il aurait dû le donner dans l'année même de la prise de possession de son évêché, c'est-à-dire en 1432 ou en 1433. Je n'ignore pas qu'accorder des délais pour l'accomplissement de cette importante formalité féodale était chose assez commune à cette époque : [28] il convient toutefois de remarquer

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qu'une prolongation aussi longue, renouvelée jusqu'à huit fois d'année en année, constitue un cas exceptionnel, et qu'il paraît vraisemblable que cette faveur a dû être continuée au prélat jusqu'au jour de son décès, survenu le 18 décembre 1442 ; il ne faut pas oublier, en effet, que le danger des chemins alla toujours en augmentant au fur et à mesure que la guerre se rapprochait de Lisieux et qu'au moment de sa mort Pierre Cauchon était revêtu de tous ses honneurs et de tous ses titres [29]. En tous cas la charte du 26 mars 1439 (v. s.) est la preuve certaine de son loyalisme envers Henri VI : si le souverain avait eu le moindre doute sur le caractère de son « féal conseiller » ; s'il avait soupçonné qu'il fut capable de revenir sur ses actes passés et d'en exprimer quelque regret, il n'aurait pas hésité à lui retirer sa faveur ; un des premiers effets de cette disgrâce aurait été la mise en demeure pour l'évêque de Lisieux d'avoir à faire « sans délay » la déclaration féodale de son « éveschié et biens non, obstant le dangier et péril des chemins » ; et, s'il n'avait pas obéi au jour fixé à cette injonction, la saisie de son temporel aurait été la réponse qu'aurait faite le roi d'Angleterre à son vassal pour lui rappeler son droit de suzerain.

     La cause, je crois, est suffisamment entendue : l'histoire locale rejette la tradition lexovienne. Je vais prouver bientôt que l'histoire générale ne l'admet pas non plus ; mais avant de commencer cette nouvelle discussion, je tiens à placer ici quelques réflexions qui, corroborant pleinement la conclusion donnée par les divers documents que je viens de citer, m'aideront à déterminer la part qui revient au prélat dans la reconstruction de la chapelle Notre-Dame ; il me faut aussi parler des divers accroissements que, petit à petit, le temps a apporté à cette tradition.

     En premier lieu j'attirerai l'attention sur ce fait que l'accord du 30 novembre 1433 ne nous révèle pas le nom de celui qui

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« a advisé l'héritage » sur lequel on projetait de rebâtir l'édifice détruit : je ne crois pas toutefois que ce soit Pierre Cauchon. S'il avait eu cette pensée, l'acte précité en aurait certainement fait mention ; on eût fait écrire, par exemple, au tabellion qui l'a rédigé : « jusques à l'héritage advisé par mondit seigneur l'évesque... » Elle doit être attribuée, selon moi, au chapitre, corps permanent qui se prétendait maître dans la cathédrale et qui, ayant suivi sur place toutes les péripéties subies par la chapelle, était plus que tout autre désireux d'y mettre un terme. Il n'y aurait pas eu achat d'un terrain quelconque pour la réédification projetée, mais simplement réservation de l'espace nécessaire au nouvel édifice sur l'emplacement occupé précédemment par les murs d'escarpe et les fossés du Fort de Lisieux. Le silence du texte de 1433 à l'égard de l'évêque serait donc très compréhensible.

     Je remarquerai ensuite que ce prélat ne fut pas le seul à contribuer pécuniairement à la perfection de l'édifice. Les auteurs du Gallia Christiania ont relevé, dans le Nécrologe lexovien, la mention suivante, en regard du nom de Nicolas de Sauvigny, doyen du chapitre de Lisieux : « Nicolaus de Saviniaco legavit 60 libras ad construendam capellam B.M., bellorum tempestate funditus eversam et a Petro episcopo cum magnis sumtibus erectam. » [30] Si l'on s'en tient à la réalité des faits ; si l'on ne regarde pas la chapelle Notre-Dame comme un monument expiatoire ; la donation de Nicolas de Sauvigny n'a rien que de très naturel : premier dignitaire du chapitre, il devait tout particulièrement s'intéresser à cette érection qui remettait la cathédrale dans son état primitif. Mais si l'on accepte la tradition, comment expliquer qu'il soit intervenu dans une oeuvre, entreprise par son évêque dans le but d'obtenir le pardon de sa conduite odieuse dans le procès de la Pucelle, où lui-même n'avait pas paru, dont, par conséquent il n'avait pas lieu de se repentir ? Je sais bien qu'on me répondra que le prélat avait tout intérêt à

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dissimuler, même à Nicolas de Sauvigny, la pensée qui le faisait agir ; mais alors je demanderai comment il se fait que nous ayons connu son remords, puisque, du XVe au XVIIIe siècle, personne n'en a jamais parlé ! Pierre Cauchon fut un donateur au même titre que Nicolas de Sauvigny, voilà la vérité ; le premier fournit la presque totalité de la somme nécessaire à la réédification de la chapelle ; la part du second fut beaucoup plus modeste ; mais tous deux étaient mus par une même pensée, celle de rendre à l'église son annexe principale : leur largesse n'avait pas d'autre motif.

     Il ne me reste plus qu'à parler des accessoires de la tradition, c'est-à-dire des divers motifs de décoration de la chapelle Notre-Dame et des fondations faites par Pierre Cauchon avant de mourir, toutes choses qu'on avance de nos jours comme étant des preuves de son remords : j'aurai peu d'efforts à faire pour détruire les hypothèses qu'on élève à leur sujet.

     Voici d'abord la série des dix curieux hauts-reliefs qui se détachent, en deux groupes égaux, sur les murailles latérales de l'édifice. Tous représentent un sujet analogue : un personnage à genou, auprès duquel se tient debout son protecteur, son patron, remet un placet à Jésus-Christ. Dans cinq d'entre eux, Jésus est représenté tout enfant, assis sur les genoux de sa Mère ; dans un sixième, la Vierge, la Mater Dolorosa, tient son Fils serré contre elle, mais ce n'est plus alors l'Homme-Dieu vivant, c'est le Sauveur roidi par les affres de sa dure agonie. Examinons-les attentivement : nous serons bientôt frappés par une série de dissemblances qui prouvent qu'on a devant les yeux une réunion de sculptures n'ayant entre elles d'autres rapports que l'analogie de composition que je viens de signaler et qu'imposaient aux divers artistes qui les ont taillées les moeurs religieuses de l'époque, et la destination qui leur était assignée. La conviction qu'on acquiert en les comparant entr'elles, c'est que la tradition a fait fausse route en se les appropriant : absence de plan général, manque de régularité à la fois dans la disposition et dans les proportions, différences caractéristiques dans la décoration, diversité constante entre les personnages en qui des yeux peu observateurs ont cru reconnaître le juge de la Pucelle, rien dans ces hauts-reliefs n'indique une oeuvre due à une conception bien déterminée, telle qu'aurait pu être, par exemple, celle qui aurait présidé à la réalisation d'un projet

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destiné, à rappeler, en des tableaux séparés, les étapes du repentir de Pierre Cauchon. D'ailleurs, la preuve indiscutable qu'il n'y a aucun rapprochement à tenter entre ces sculptures et la tradition lexovienne, c'est qu'on voit dans l'une d'elles, la première à droite en entrant dans la chapelle, un écusson qui n'est pas celui de l'évêque de Lisieux : cet écusson, absolument intact, comporte une fasce avec un lambel en chef ; or les armes du prélat étaient d'azur, à la fasce d'or, accompagnée de trois coquilles d'argent, deux et une. Il est vraiment extraordinaire que les partisans de la tradition n'aient jamais fait cette constatation [31].

     La présence de l'écu de Pierre Cauchon dans la chapelle Notre-Dame est un fait dont on ne saurait s'étonner, mais qui, de même que les hauts-reliefs précédents, n'a rien à voir avec la tradition. Il avait été le principal donateur, celui dont la contribution en deniers avait permis de donner au monument sa magnificence ; en faisant sculpter ses armoiries aux voûtes de l'édifice, le chapitre de la cathédrale reconnaissait, suivant l'usage d'alors, la libéralité du prélat : l'évêque de Lisieux avait droit à cet honneur et il n'a eu garde de le lui refuser. Mais il ne faut pas oublier que non loin, à l'entrecroisement des nervures de la travée qui précède l'autel, se trouvent également d'autres armes, les siennes propres ; si, par conséquent, on s'en tenait ici encore aux dires de la tradition, il faudrait admettre que le chapitre aurait éprouvé quelques remords de la condamnation de Jeanne d'Arc, ce qui serait absurde tout simplement, puisque l'application de son écusson aux voûtes du monument indiquerait qu'il s'est associé à l'expiation d'une faute qu'il n'avait pas commise et que, par suite, il n'avait pas à regretter. La vérité est beaucoup plus simple. Les

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chanoines se prétendaient propriétaires de la cathédrale ; la constatation de leur droit consistait précisément à faire placer leur blason aux endroits les plus apparents de l'édifice : il suffit, pour s'en rendre compte, d'entrer dans la cathédrale par le grand portail : les armes du chapitre existent là encore, sur la voûte qui soutient le buffet des grandes orgues [32].

     J'accueillerai de même par une fin de non-recevoir l'opinion qui prétend que les nombreuses fondations, faites par l'évêque mourant, sont l'effet d'un retour douloureux de sa conscience sur ses iniquités pendant le procès de 1431. Pour qu'on ne put la contester, il faudrait au moins que Pierre Cauchon ait exprimé à son lit de mort, dans son testament, quelques paroles permettant une pareille interprétation. Or, cela n'est pas. La dernière pensée qu'il a exprimée émane d'un esprit profondément anglais, loyal sujet d'Henri VI, incapable par conséquent d'un acte contraire aux intérêts du monarque, tel, par exemple, que celui qu'on lui attribue à Lisieux. Mais d'ailleurs pourquoi discuter ? Le prélat a pris soin de nous dire lui-même que ces fameuses fondations ont été faites par lui pour le repos de son âme, de celles de ses parents et de ses amis : pro dicto episcopo suisque parentibus et amicis ; ces paroles évoquent-elles l'idée du moindre repentir ? Il ne fallait qu'ouvrir l'Obituaire manuscrit du XVIe siècle, dont j'ai parlé plus haut, pour les

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connaître et savoir à quel sentiment avait obéi l'auteur de ces fondations lorsqu'il les avaient instituées [33].

     Que reste-t-il donc maintenant de la tradition lexovienne ? L'histoire locale se refuse à l'enregistrer : elle ne voit, dans Pierre Cauchon, qu'un évêque qui contribue, en raison du rang élevé qu'il occupait dans la hiérarchie diocésaine, à relever un édifice religieux ; elle ne lui reconnaît pas d'autre mérite. Elle constate qu'il a joui, huit ans au moins, des revenus de son évêché-comté, sans en avoir fait par écrit la déclaration au roi d'Angleterre, son suzerain, et que cette situation privilégiée, il la devait, en principe, aux importants services qu'il rendait à ce monarque ; que ce dernier, pour lui permettre de les continuer en toute liberté d'esprit, lui avait fait donner un coadjuteur et que ce fut là sans doute la raison pour laquelle le chapitre de Lisieux n'éleva aucune réclamation contre sa non-résidence alors qu'il avait obtenu, pour ce motif, le 12 Juin 1424, du cardinal Branda de Castiglione, grand ami pourtant, lui aussi, des Anglais, la résignation de ses fonctions épiscopales ; toutes faveurs qui impliquent nécessairement et la grande confiance qu'avait en Pierre Cauchon la cour d'Angleterre et réciproquement le loyalisme absolu du prélat à son égard. Pierre Cauchon n'a jamais exprimé le moindre mot qui put nuire aux intérêts du roi qu'il servait ; et encore moins élevé un monument

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expiatoire dont la présence, en Normandie, eut été comme un défi porté à la politique dont lui-même était un des principaux soutiens [34].

TROISIÈME PARTIE

Histoire Générale

     L'histoire générale corrobore entièrement la conclusion de l'histoire locale. Elle oppose à la tradition lexovienne trois arguments qui se justifient, pour ainsi dire, les uns par les autres et dont le dernier sert de preuve aux deux précédents. Elle fait observer, en premier lieu, qu'en raison de l'occupation de Lisieux par les Anglais pendant tout le temps de l'épiscopat de Pierre Cauchon, ce dernier ne pouvait y ériger, en repentir de sa conduite passée, un édifice de caractère expiatoire, une semblable imprudence, au cas où elle aurait été divulguée, pouvant lui causer les plus graves ennuis ; elle remarque ensuite que le caractère même de l'évêque-diplomate était trop avisé pour qu'on puisse croire qu'il se soit laissé aller à cette imprudence et que d'ailleurs à aucune époque, ni chez les auteurs puisant leurs renseignements aux sources originales, ni dans les archives mêmes de l'évêché ou du chapitre de Lisieux, il n'a jamais existé le moindre document la certifiant ; enfin elle attire l'attention sur ce fait que les contemporains du prélat, ceux qui étaient les mieux informés de ses actions et de ses pensées, qui, lors du procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, auraient eu un intérêt majeur à révéler ses remords, n'ont jamais prononcé le moindre mot faisant allusion à son repentir, ce qui démontre péremptoirement qu'aucun écrit, qu'aucune

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parole du juge de la Pucelle, n'a pu être interprété par eux comme étant l'expression d'un regret de la condamnation prononcée par lui en 1431 et, que jusqu'à sa mort, la netteté de son attitude anglaise fut en contradiction constante avec les allégations de la tradition lexovienne.

     Chacun de ces arguments a besoin d'un développement particulier : la démonstration que j'entreprends ne serait pas complète, elle ne serait pas décisive, si je laissais la moindre porte ouverte à la controverse ; je vais, par conséquent, les discuter chacun séparément, point par point, d'une manière à la fois précise et rigoureuse, pour tirer, en fin de compte, de leurs conclusions distinctes la conclusion générale qui doit couper court à tout débat.

CHAPITRE PREMIER

Occupation militaire de Lisieux pendant l'épiscopat de Pierre Cauchon.

     La place forte de Lisieux était, au XVe siècle, la clef du Pays d'Auge et l'un des boulevards de la Normandie. Assise sur la route de Rouen à Caen, presque au milieu de l'intervalle qui sépare ces deux villes, elle assurait, sur cette importante voie de communication, les relations militaires entre les deux principales parties de la province ; en outre, située à l'endroit précis où la vallée de la Touque s'élargit, à sa jonction même avec celle de l'Orbiquel, elle barrait cette vallée, protégeant au Nord le port de Touques, qui, en 1417, avait été le point d'atterrissement de l'armée d'invasion d'Henri V [35].

     Les Anglais avaient, on le conçoit, le plus grand intérêt à mettre cette place à l'abri d'un coup de main ; aussi y entretenaient-ils une garnison dont la force alla en augmentant au fur et à mesure que les événements se précipitèrent et que la guerre se rapprocha d'elle.

     Au moment où l'évêque de Beauvais fut transféré au siège de Lisieux, Thomas Reddugh, écuyer, exerçait les fonctions de capitaine de la ville pour le roi d'Angleterre : il avait sous ses

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ordres 5 lances à cheval, sa personne comprise, 5 lances à pied et 30 archers dont 1 canonnier : « tous les quieulx gens d'armes et de trait, relatait le procès-verbal des « monstres » de cette troupe, passées le 12 Juillet 1431, se sont monstrés bien et suffisamment montez et armés, chascun d'eux selon son estat ». L'année suivante, la même garnison, sous les mêmes ordres, occupait encore la ville ; nous le savons par une quittance du capitaine, en daté du 8 mai, par laquelle il reconnaît avoir reçu une somme « de 781 livres 16 sols 9 deniers tournois en paiement des gages de lui, 4 autres hommes d'armes à cheval, 5 à pied et 30 archers de sa retenue, pour la sauvegarde dudit lieu de Lisieux, desservis pour un quartier d'an fini le 27 mars dernier » [36].

     Ce fut le 8 août 1432 que l'évêque de Beauvais fut nommé à son nouveau diocèse : vivant au milieu des Anglais, pourvu par eux d'emplois et d'honneurs considérables, il dut être satisfait, en arrivant dans sa nouvelle résidence épiscopale, de la trouver sous la protection du détachement de Thomas Reddugh. Cette troupe d'ailleurs, tout en étant pour la cité un gage de sécurité, devait aider singulièrement, par sa présence dans le pays, les receveurs du prélat dans la perception des deniers qui lui appartenaient a cause de sa dignité ; et cela non plus n'était pas pour lui déplaire.

     Je poursuis. Un vidimus, donné le 5 Janvier 1434 par Guy de la Villette, vicomte de Rouen, d'une lettre du duc de Bedford en forme d'endenture avec Thomas Reddou (Reddugh), nous apprend qu'à ce moment ce dernier, nommé de nouveau capitaine de la ville pour deux années, devait avoir continuellement avec lui deux lances, lui compris, 6 archers à cheval, 5 lances à pied et 15 archers. Bedford exigeait qu'un huitième seulement de ces garnisaires fut recruté « dans la nation françoise et tout le surplus d'Anglois, Galois ou Gascons. » Le conseil du roi se réservait le droit d'augmenter ou de diminuer le nombre des hommes d'armes, en prévenant un mois à l'avance ; le refus du capitaine de consentir à ces changements d'effectif entraînait sa destitution [37].

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     Cette dernière clause ne devait pas rester à l'état de lettre morte. La prise de Paris, survenue en 1436, obligea les Anglais à mettre en état de défense « leur duchié de Normendie et pays de conqueste », directement menacés ; la garnison lexovienne fut, en conséquence, augmentée. Voici deux documents probants à cet égard :

     Le premier « sont les monstres de dix lances à cheval, quinze à pié et soixante quinze archiers, estans en garnison en la ville de Lisieux soubz noble homme Jehan Staulawe, escuier, trésorier de Normandie et capitaine de Lisieux, prinses et receues audit lieu le treisiesme jour d'avril rail quatre cens trente et neuf par nous Jehan Néel, lieutenant de monsieur le bailli de Rouen illec, Jehan Le Conte, receveur des IIIIes audit lieu, et Guillaume Brancheby, contreroleur des gens d'armes et de trait de ladicte garnison, commissaires en ceste partie.....Tous lesquels gens d'armes et de trait, tant lances comme archiers, est il écrit plus loin dans ce document, estoient bien deument et souffisamment montez, armez, habillez et arraiez, pour servir le roy, nostre sire, à ses gaiges, tant en ladicte ville de Lisieux comme aillieurs, partout où il plaira audit seigneur les commettre et ordonner » [38].

     Le second, en date du 28 avril suivant, est une quittance du même Jehan Staulawe, trésorier et général gouverneur des finances du « roy, nostre sire, en Normandie, et capitaine de Lisieux,..... de douze cens quatre livres six sols ung denier tournois en prest et paiement des gaiges et regars de dix hommes d'armes à cheval, quinze à pié et de soixante quinze archiers de sa retenue, pour la sauvegarde dudit lieu, desservis par LVIII jours, commençans le premier jour de novembre et finis le XXVIIIe jour de décembre enssuivant darrain passez in-cluz dont, monstres ont esté faictes icelui premier jour de novembre » [39].

     Toutes ces citations sont significatives. Les Anglais, maîtres de la ville, en assuraient effectivement la garde pour leur propre compte, selon les besoins du moment. Mon intention n'étant pas de faire l'historique des diverses fluctuations de la garnison lexovienne, mais simplement de faire constater qu'il

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existait, au moment où Pierre Cauchon était évêque du diocèse, une force organisée dans la place, force commandée par des chefs dévoués au roi d'Angleterre, leur souverain, je m'en tiendrai aux faits que je viens d'établir sur l'occupation de Lisieux à cette époque : d'ailleurs je ne prouverai rien de plus en épuisant le sujet.

     En raison de sa situation géographique et militaire, en raison aussi de cette occupation, Lisieux vit souvent dans ses murs des personnages importants ; pour ne pas trop étendre cette étude, je ne parlerai ici que du plus fameux d'entre eux, le célèbre lord Talbot. Les comptes de la ville, dépouillés récemment par M. Bénet, archiviste du Calvados, contiennent des mentions intéressantes à son sujet ; je citerai simplement les deux suivantes : 1° Compte [de Guillaume Le Feutrier] pour l'année commençant le 1er février 1436 plus les mois de février et mars 1437 :

     1° « A M. de Talbot, quand il vint dans cette ville, fut donné un sétier d'avoine à 3s le boisseau, 7 pots de vin à 5s et 1 pot d'ypocras à 22s 6d avec le mestier et un pot de vin à son maistre d'ostel, 3s 6d. »

     2° Compte de Guillaume Le Feutrier pour l'année commenmençant le ler février 1440 :

     « Frère Jehan Briart, de l'ordre des frères prescheurs, pour voiages par lui fais au temps que, le siège estoit à Harfleur, et aussi au temps que Mr de Talbot estoit à Lisieux, dont le premier commence le 13 septembre » [40].

     Il faut noter, comme faits dignes de remarque, démontrant l'importance stratégique de Lisieux pendant cette période du Moyen-Age et, par suite, l'intérêt que les Anglais avaient à sa conservation, ces visites que fit à la cité le premier des généraux d'Henri VI. Ce n'était pas, certes, par simple curiosité ou par désoeuvrement qu'un homme aussi considérable se déplaçait : ses moments étaient précieux. Mais précisément à cause de cette importance stratégique et de ses conséquences, il est de toute évidence qu'on ne pouvait dans une telle place se permettre une parole ou une action en désaccord avec les opinions des maîtres du pays. Pierre Cauchon n'était pas suspecté : il pensait et agissait en Anglais. Mais si les capitaines de la

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ville, si lord Talbot, avaient eu sur lui un soupçon quelconque, croit-on qu'ils ne l'auraient pas fait espionner ? Ces gens-là avaient une police qui les renseignait. Le fait d'ériger une chapelle en regret de la condamnation de Jeanne d'Arc eût été regardé par eux comme un acte de forfaiture et leur premier soin aurait été de mettre le prélat dans l'impossibilité d'achever son oeuvre : le gouvernement d'Henri VI eut fait le reste. A moins d'avoir perdu l'esprit, Pierre Cauchon ne pouvait oser une action aussi grave ; la tradition oublie trop qu'il devait se montrer Anglais à Lisieux aussi bien qu'ailleurs ; qu'il n'y pouvait pas plus qu'autre part exprimer à qui que ce soit (sans s'exposer, s'il restait dans les États du roi d'Angleterre, à vivre dans la crainte d'un châtiment terrible, s'il les quittait, à perdre le bénéfice de toute une vie d'ambition), le moindre doute sur la légitimité du procès de 1431 et encore moins écrire une seule ligne de discussion à son sujet.

CHAPITRE II

Impossibilité d'admettre, chez un homme du caractère de Pierre Cauchon, l'imprudence que lui attribue la tradition. — D'ailleurs, la preuve authentique fait défaut : les archives lexoviennes.

     C'est faute d'avoir étudié l'homme qu'était l'évêque de Lisieux qu'on l'a cru capable d'une imprudence pouvant entraîner sa perte. Pierre Cauchon fut, selon l'expression du Moyen-Age, un légiste, c'est-à-dire un de ces docteurs qui, grâce à leur science du droit, discutaient les questions les plus hautes des lois de leur époque et, le cas échéant, étaient choisis par leurs souverains pour soutenir, en qualité de plénipotentiaires, les prétentions qu'ils émettaient, les droits dont ils étaient en possession, dans les conférences où ces prétentions et ces droits se trouvaient attaqués. Caractère avisé, tempérament souple et autoritaire à la fois, il sut toute son existence — et bien que son ambition ait été parfois déçue — se maintenir dans la faveur des Anglais : il les servit d'ailleurs autant que les circonstances le lui permirent. Leur cause était si bien la sienne qu'il se refusa toujours de manière inflexible à admettre que les clauses du traité de Troyes, si dures qu'elles

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pussent être pour Charles VII victorieux, ne lui fussent pas appliquées intégralement. Son talent comme diplomate lui valut les plus importantes missions en même temps que les plus grands honneurs ; il avait l'oreille de son souverain et la considération, non seulement des personnalités anglaises avec qui les affaires du royaume le mettaient en relations, des conseillers au grand Conseil d'Angleterre dont il était le collègue, mais aussi des plus marquants d'entre les étrangers chargés de discuter avec lui les clauses des plus importants traités [41].

     A qui fera-t-on croire jamais qu'un esprit aussi adroit, aussi intelligent, que le contact des gens de cour et de chancellerie avait dû rendre prudent au possible, ait pu, sans prendre aucune précaution pour sa sûreté future, inconsciemment, si j'ose dire, mettre quelqu'un, si discret qu'il le crût, dans la confidence d'un secret redoutable au point, s'il avait été un jour révélé, de causer sa propre perte ? Expliquera d'ailleurs qui pourra comment il se fait que ce secret n'ait été connu qu'à Lisieux ? Le repentir n'est pas, que je sache, un accident local : c'est un sentiment personnel. Du jour où il s'est ancré, sincère et profond, dans le coeur, partout où on passe, on le traîne avec soi. Or, à Rouen, ville où Pierre Cauchon vécut ses dernières années et où il mourut, on a toujours ignoré les remords qu'il aurait précédemment éprouvés à Lisieux ; jamais un document quelconque n'a été cité en faisant mention. Il semble pourtant que ç'eût été précisément à Rouen qu'il aurait dû, s'il les a ressentis, faire oeuvre d'expiation : la vieille église de Saint-Cande, partie intégrante de son propre diocèse, n'y était-elle pas toute désignée pour recevoir le monument com-mémoratif de ses regrets ? [42]

     Si je n'avais démontré déjà la fausseté de la tradition lexovienne, on pourrait m'objecter avec raison que ces réflexions, toutes logiques qu'elles paraissent, ne sont pas absolument probantes, puisqu'elles ne s'appuient que sur des considérations

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historiques ; des esprits méticuleux — je ne les blâme pas — me diraient sans doute que des preuves morales ne sont pas suffisantes pour démolir une tradition déjà ancienne, qu'une preuve matérielle est indispensable en pareil cas, car elle seule fait foi. Raisonnons comme si je n'avais rien écrit encore. Je vais, pour satisfaire mes interlocuteurs, leur prouver qu'il n'a jamais existé un seul document authentique, datant du XVe siècle, et justificatif de la tradition ; que Pierre Cauchon n'a tenu aucun propos, écrit aucun acte, dont aient pu se servir les historiens pour insérer celle-ci dans leurs ouvrages, et que le silence, observé à son égard par les auteurs qui ont puisé leurs renseignements aux sources originales, provient précisément de ce qu'ils n'y ont rien trouvé la concernant.

     Il existait, avant la Révolution, dans la salle capitulaire de la cathédrale de Lisieux, « un livre cartulaire en deux volumes, attachez d'une chaîne de fer sur le bureau du chapitre, couvert de bois revêtu de cuir » ; le premier de ces volumes était intitulé : Tabula seu Kalendarium ad inveniendas omnes et singulas cartas ejus cartularis per parrochias ; le second : Secundus liber capituli [43]. Les originaux ou copies dûment collationnées des chartes transcrites dans ce cartulaire, ainsi que nombre d'autres actes de moindre importance, soigneusement renfermés dans des « capses  », étaient conservés par les chanoines pour établir leurs droits en cas de contestation ou de procès ; on s'assurait de leur existence en les inventoriant de temps à autre. L'évêché avait également un cartulaire, établi par les soins de l'évêque Thomas Bazin ; cette oeuvre, encore existante, peut donner une idée du soin qu'apportait l'Eglise de Lisieux pour assurer la sauvegarde de ses intérêts ; elle est malheureusement inédite. [44] Le chartrier épiscopal, fort important aussi, était également très bien tenu.

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     Les archives du chapitre et celles de l'évêché étaient la source la plus précieuse à connaître pour qui s'occupait des affaires ecclésiastiques ou temporelles de Lisieux : aussi furent-elles souvent consultées pendant les trois cent cinquante ans qui séparent la fin de la guerre de Cent-Ans de l'époque révolutionnaire. Leurs possesseurs eurent également de nombreuses recherches à y faire pour combattre en justice les prétentions des tiers en contestation avec eux. Je citerai, entre autres, un immense procès de juridiction, au cours duquel l'abbesse de Notre-Dame-du-Pré, se reconnaissant tout à coup, quoique sans preuves, vassale directe du roi, tenta au XVIIe siècle de dénier à Mr l'évêque et comte de Lisieux, son suzerain, les droits féodaux qu'il possédait sur son fief abbatial et d'évincer de Saint-Désir, paroisse qu'elle affirmait lui appartenir tout entière, les chanoines hauts-justiciers y possédant prébendes ou simplement extensions de prébendes ; en raison des intérêts en cause, il fallut inventorier, analyser, produire par extraits ou par copies authentiques, un nombre prodigieux de documents contenus dans ces dépôts d'archives ; les parties durent même, en fin de compte, faire au Parlement de Rouen la représentation des originaux alors existants [45].

     Je le demande maintenant : Un acte, aussi considérable que celui qui aurait apporté la preuve du repentir de Pierre Cauchon, pouvait-il, dans ces conditions, échapper aux chercheurs qui, pour une raison ou pour une autre, ont, trois cent cinquante ans durant, fouillé ces deux dépôts ? Les deux accords de 1433, sur le second desquels je me fonde pour refuser au prélat le mérite d'avoir édifié la chapelle Notre-Dame en expiation de la condamnation de Jeanne d'Arc, proviennent des fonds lexoviens ; ils n'étaient pas inconnus du chapitre, puisque c'est justement lui qui les a produits pour sa défense au procès dont j'ai parlé plus haut. Nombre d'originaux ou

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de copies des cartulaires aujourd'hui disparus ont également survécu aux événements ; ces documents, je l'ai dit, ont tous été étudiés, transcrits, commentés, aux temps passés, aussi bien d'ailleurs que ceux qui, depuis lors, ont été pillés ; comment expliquer que l'une des pièces les plus précieuses de ces mêmes fonds, une charte contenant sans nul doute les droits que possédaient dans la seconde chapelle Notre-Dame, ceux qui avaient contribué à son érection, l'attestation solennelle de la tradition enfin, ait été, de tous les documents importants qui, à diverses époques, ont été compulsés dans les chartriers lexoviens, le seul peut-être qui n'aurait jamais été signalé ? Peut-on croire, par exemple, que les savants bénédictins qui, au XVIIe siècle, ont composé l'histoire des évêchés, écrit la vie des évêques, et leurs continuateurs au siècle suivant, gens consciencieux, connaissant les sources et sachant les consulter, auraient omis de signaler un fait aussi particulier que le remords du prélat, s'ils avaient pu citer un authentique quelconque le relatant ?

     La justification de tout ce que j'écris ici se trouve dans les livres officiels du chapitre de Lisieux, destinés par lui à garder le souvenir des bienfaiteurs de la cathédrale et la mémoire des fondations qu'ils y avaient faites ; on peut les ouvrir : aucun d'eux ne connaît la tradition. Ni l'Obituaire, déposé aux archives du Calvados, datant du XVe siècle et continué pendant les deux siècles suivants ; ni celui que possède la Société historique de Lisieux et remontant à la seconde moitié du XVIe siècle ; ne contiennent la moindre allusion au remords de Pierre Cauchon. Le Ritueldu diocèse, imprimé en 1661, est suivi d'une liste des évêques de Lisieux, détaillant en quelques lignes les principaux faits de leur épiscopat ; il l'ignore également [46]. Bien plus : l'Obituairequ'écrivit pour son propre compte le chanoine Remy Le Bas de Fresne, devenu, en 1762, haut-doyen du chapitre, garde sur lui un silence absolu ; et cela au moment même où la tradition battait son plein et où Ducarel prétendait que la charte de fondation de la chapelle Notre-Dame contenait clairement l'expression du repentir du prélat ! [47]

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     La conclusion, n'est-ce pas ? s'impose, et le lecteur la formule comme moi : la tradition lexovienne n'existe pas, historiquement parlant. Mais il convient qu'on sache que ce n'est pas seulement de notre temps qu'on a parlé avec une telle netteté. Déjà, en 1754, le judicieux et modeste curé de Campigny, Noël Deshays, travailleur consciencieux, très renseigné sur les « papiers » de l'évêché et du chapitre de son diocèse, en relations directement ou par intermédiaire avec de savants bénédictins, écrivait la phrase suivante, qui a d'autant plus d'autorité qu'elle date d'une époque où les fonds d'archives lexoviens n'avaient pas été bouleversés : « Mgr Cauchon fit bâtir la chapelle de la Vierge qui est derrière le choeur de la cathédrale ; il fonda une grande messe pour y être chantée tous les jours par le chapelain de la première portion de Notre-Dame et par les enfans de choeur. On a dit qu'il avait fait cette fondation en réparation du jugement qu'il avait porté contre la Pucelle d'Orléans ; cela n'est prouvé par aucun titre » [48]

CHAPITRE III

Ignorance des contemporains de Pierre Cauchon relativement à son repentir. — Témoignages, importants sur ce point, apportes au procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc.

     Quelque chemin que je suive, on le voit, j'arrive toujours au but fixé précédemment par l'histoire locale ; d'ores et déjà la tradition lexovienne est frappée de mort. Cependant, pour plus de certitude, je vais faire, pour ainsi dire, la preuve de toute mon argumentation en interrogeant les contemporains de Pierre Cauchon, j'entends ceux qui ont le mieux connu cet

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agent d'Henri VI ; qui, lorsque les Anglais eurent été expulsés du royaume et qu'on n'eût plus à redouter leur vengeance, furent le mieux en situation de nous révéler ses sentiments. Selon qu'ils attesteront — ou non — la vérité des remords éprouvés par le juge de la Pucelle, le travail qu'on lit sera infirmé dans ses conclusions, ou, au contraire, ressortira son plein effet : s'ils n'en disent mot, comme leur silence démontrera qu'ils ont ignoré chez le prélat même l'indice d'un repentir, je prendrai acte de ce silence puisqu'il sera la confirmation indiscutable du travail que j'écris.

     Quand on parcourt attentivement le procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, on remarque que, parmi les personnages qui y sont cités ou comme auteurs de mémoires destinés à établir l'injustice de la condamnation qu'elle a encourue, ou comme chargés de mission à l'occasion même de cette cause, ou bien encore comme y ayant comparu en qualité d'opposants, il y en eût plusieurs qui furent, de leur vivant, soit en relations directes avec Pierre Cauchon, soit en mesure, par leur position, d'être aussi exactement que possible renseignés sur sa vie et sur ses pensées ; je citerai, par exemple, Thomas Bazin, Hector de Coquerel et les neveux du prélat. On constate aussi, en réfléchissant, que jamais occasion ne fut plus favorable pour parler avec une entière franchise sur la passion apportée par ce dernier dans l'instruction ouverte contre la Pucelle, pour démontrer par conséquent l'iniquité du jugement qui avait frappé l'héroïne par la révélation des remords éprouvés par celui-là même qui l'avait prononcé.

     Il résulte de ces observations que le témoignage des personnalités que je viens d'énumérer ne saurait être récusé par les partisans de la tradition lexovienne : elles connaissaient mieux que personne l'homme dont elles avaient à apprécier les actes ; il était, en outre, de leur intérêt évident de dire ce qu'elles pouvaient savoir de son état d'âme, puisque, s'il avait été tel qu'on l'a prétendu, il devenait une preuve invincible de la bonté du procès engagé.

     Thomas Bazin, deuxième successeur de Pierre Cauchon sur le siège épiscopal de Lisieux, fut intronisé le 11 Octobre 1447, moins de cinq ans par conséquent après la mort de ce dernier. Juriste consommé comme lui, il occupait, avant d'obtenir la

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crosse, la chaire de droit en l'Université de Caen, Université de la fondation d'Henri VI, dont le prélat-diplomate, son prédécesseur, avait été pendant dix ans l'un des deux protecteurs officiels. Thomas Bazin était un homme de haute intelligence, bien capable de juger les esprits et les événements de son temps [49]

     Le nouvel évêque ne pouvait manquer d'avoir sur le trop fameux conseiller du roi d'Angleterre les informations les plus détaillées. Originaire du diocèse de Rouen, il avait obtenu, en 1441, du vivant même de Pierre Cauchon, une place de chanoine dans le chapitre de cette ville ; il avait donc pu entrer, dès cette époque, en relations suivies avec des membres du clergé normand au courant de la vie et des actes du prélat lexovien. Parvenu à l'épiscopat, il se trouva de nouveau dans un milieu imprégné de son souvenir. La majorité des membres du chapitre de Lisieux l'avait connu ; il en était qui l'avaient approché, qui l'avaient entretenu des affaires spirituelles ou temporelles de leur église ; d'aucuns mêmes, les plus anciens, avaient pu assister, à cause de leur dignité, à sa prise de possession de l'évêché, lorsqu'il avait fait, pour la première fois, son entrée solennelle dans la ville. Les appréciations que ces témoins oculaires pouvaient porter et sur les actions et sur les pensées de leur ancien évêque, les remarques qu'ils avaient faites sur son caractère pendant ses divers séjours au chef-lieu de son diocèse, tout cela était fort intéressant a connaître ; il est à présumer que Thomas Bazin ne se fit pas faute de les interroger. Il avait d'ailleurs à sa disposition l'important chartrier de l'évêché qui lui permettait de contrôler leurs dires : le savant qui fit composer le beau cartulaire que conserve actuellement la bibliothèque de Lisieux, qui composa une histoire remarquable de son temps, devait, plus que tout autre, tenir compte des originaux qu'il pouvait consulter.

     Ainsi Thomas Bazin était dans les conditions les plus favorables pour savoir ce qu'avait fait et ce qu'avait voulu Pierre Cauchon : si celui-ci, par exemple, avait eu l'intention de racheter sa conduite à l'égard de la martyre de Rouen par l'érection de la chapelle Notre-Dame, il ne pouvait l'ignorer.

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Or, il eût à un moment de sa vie le plus grand intérêt à révéler ce qu'il pouvait connaître à ce sujet, et voici pourquoi. Au moment où les lieutenants de Charles entreprirent la conquête de la Normandie, par un revirement d'opinion presque subit, il s'était tourné contre le roi d'Angleterre et avait négocié directement, comme évêque et comte de Lisieux, seigneur du fief, la reddition de sa ville épiscopale avec les représentants de Charles VII. C'était un signalé service qu'il rendait à la cause royale française et qui lui valut, autant que sa science et ses talents, la faveur de son nouveau souverain. Bientôt la question de la révision du procès de 1431 se posa ; sur la demande du monarque, Thomas Bazin écrivit un traité pour établir la nullité de la procédure faite contre la Pucelle et, partant, de la condamnation qui l'avait terminée ; en raison de sa valeur, ce traité fut versé plus tard aux débats du procès de réhabilitation [50].

     Il est évident que si Thomas Bazin avait connu les faits sur lesquels s'appuie de nos jours la tradition lexovienne, s'il avait eu la preuve que ses allégations étaient vraies, il n'aurait pas manqué de les citer, car il n'avait pas de meilleurs arguments pour démontrer la justesse de la conclusion de son ouvrage, pour apporter en même temps une justification inattendue, mais d'autant plus précieuse, de la bonté de la cause à laquelle se consacrait Charles VII. S'il n'en a pas parlé, c'est donc que le repentir de Pierre Cauchon n'était pas connu de son temps, que l'église de Lisieux d'alors ne savait rien au sujet de la chapelle expiatoire, et qu'en particulier le fameux document dont se réclame Ducarel n'avait pas encore été inventé pour les besoins de la cause.

     Cette ignorance de la tradition dans les années qui suivirent le décès de Pierre Cauchon, je la retrouve encore chez un autre contemporain de Thomas Bazin [51], en situation, lui aussi, de posséder sur elle, si elle avait eu tant soit peu de réalité, la plus sérieuse documentation : je veux parler d'Hector de Coquerel, haut-doyen de Lisieux, vicaire général et official de

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Rouen. Je n'ai pas besoin de faire remarquer, je pense, que ce haut personnage était à même, par sa triple fonction, d'avoir les renseignements les plus précis sur l'ancien prélat lexovien. Il eut également, comme son évêque, l'occasion de parler sans restrictions de Pierre Cauchon. Le 31 Mai 1456, il fut, en effet, délégué par les commissaires du procès de réhabilitation pour entendre les dépositions des parties ainsi que leurs oppositions et les allégations qu'elles pourraient faire contre les témoins, pour recevoir les productions, et, en résumé, ordonner tout ce qui serait nécessaire jusqu'à la conclusion du procès [52]. Il pouvait donc parler sans réticence ; or, il se confina simplement dans le rôle qu'il avait accepté. Son silence est par conséquent bien significatif. Sa déposition, s'il avait eu quelque chose à dire concernant les sentiments attribués par la tradition au second auteur de la chapelle Notre-Dame, eût fait faire un pas immense à la cause qu'on jugeait ; il avait tout intérêt à la faire. En se bornant à recevoir les dépositions des autres témoins, il a démontré péremptoirement qu'il était dans l'ignorance, comme tout le monde alors, du trouble d'esprit qu'aurait causé au juge de Jeanne le souvenir de son iniquité.

     Il me reste encore à interroger la famille directe de Pierre Cauchon, les fils de Jean de Rynel, secrétaire d'Henri VI et époux de Jeanne Bidault, propre nièce du prélat. Si ceux-là ne peuvent certifier l'existence des remords de leur grand oncle ; s'ils se taisent à leur sujet ; les partisans de la tradition devront, cette fois, s'incliner définitivement : le problème que je me suis proposé sera résolu.

     Les commissaires du procès de réhabilitation, pendant les informations préliminaires destinées à mettre la cause à son point avant de passer au jugement, avaient sommé ceux qui voudraient faire opposition à l'instance ouverte de comparaître devant eux, leur assignant la date du 20 Décembre 1455 comme dernier délai. Les parents de Pierre Cauchon ne s'empressèrent pas de répondre à cet appel ; on pût même croire un moment qu'ils ne se présenteraient pas. Cependant, le jour même donné comme terme suprême à leur comparution, maître Jean de Gouvis [53], chanoine de Rouen, un des deux exécuteurs testamentaires

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de l'ancien évêque de Lisieux vint, en leur nom, déposer qu'ils étaient loin de contester que, selon les dires, la haine avait joué un grand rôle dans l'action intentée contre la Pucelle ; qu'on s'était vengé d'elle parce qu'elle avait servi le roi de France ; que les accusations dont elle avait été l'objet n'étaient qu'un prétexte pour obtenir plus sûrement sa condamnation ; enfin que, si elle avait tenu le parti des Anglais, ceux-ci se seraient bien gardés de la traiter ignominieusement. Jean de Gouvis ajoutait qu'ils ne s'opposaient nullement à la réhabilitation poursuivie pourvu qu'elle ne préjudiciât en rien leurs intérêts ; que d'ailleurs, n'ayant pris aucune part à ce qui s'était tramé autrefois, ce qui se passait pour le moment ne les regardait pas ; que, quoiqu'il advint, ils réclamaient pour eux l'amnistie accordée aux Normands par Charles VII après la réduction de leur province [54].

     Les enfants du secrétaire d'Henri VI étaient, on le conçoit, dans un cruel embarras ; ils ne pouvaient nier que leur grand-oncle n'eût servi fidèlement jusqu'à sa mort le parti des Anglais ; le procès de réhabilitation leur causait un ennui considérable. Pierre Cauchon était devenu pour eux un de ces parents gênants sur lesquels les familles désirent le plus profond

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silence. Combien eussent-ils été plus à l'aise, s'ils avaient pu apporter aux commissaires de ce procès la preuve que le juge de Jeanne d'Arc avait compris sur le tard l'odieux de sa conduite à l'égard de sa prisonnière ; qu'il l'avait réhabilitée, lui, dans son esprit, bien avant qu'on se fut avisé de réviser la condamnation qu'elle avait subie en 1431, et que, si son repentir n'avait pas été révélé plus tôt, il n'en fallait accuser que les événements et le milieu tout anglais dans lequel il avait vécu [55]  !

     Les partisans de la tradition doivent être maintenant bien convaincus de l'inanité de celle-ci ; tous ceux à qui je me suis tour à tour adressé pour en connaître la valeur se sont récusés. Les plus hauts personnages, les gens du XVe siècle les plus à même de nous apporter de précieux témoignages sur les actes et les idées de Pierre Cauchon, qui, ayant vu pour la seconde fois s'élever la chapelle Notre-Dame, pouvaient nous indiquer de manière certaine le motif de sa réédification ; les parents mêmes les plus proches du prélat ; personne n'a jamais connu pas plus que soupçonné chez lui un regret quelconque de son attitude au cours des débats qui eurent pour conclusion le bûcher du Vieux-Marché. Si favorables qu'aient été à un moment les circonstances pour la divulgation d'une pensée en somme honorable, malgré l'intérêt puissant qu'on aurait eu alors à la connaître et la gratitude que les pouvoirs publics de l'époque auraient montrée à l'auteur de la révélation, le silence absolu gardé par tous à son égard est tel qu'on peut en inférer avec certitude qu'elle n'a jamais existé.

     Ainsi l'histoire générale apporte à la conclusion, tirée de l'histoire locale, la confirmation la plus éclatante ; les moyens d'arriver au résultat recherché sont autres, mais celui-ci est toujours identique à lui-même. Soit qu'on étudie la situation dans laquelle Pierre Cauchon se trouvait à Lisieux ; soit qu'on raisonne sur les documents existant encore ou disparus à l'heure actuelle, datant de son passage à l'épiscopat de cette

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ville et conservés autrefois dans les chartriers de son évêché ou de son chapitre ; soit qu'on interroge ses contemporains ; toujours on est obligé de constater que depuis le jour où il prit la part que l'on sait au procès de condamnation de 1431 jusqu'à celui de sa mort inclusivement, il n'a prononcé une seule parole ou fait le moindre geste en désaccord avec la conduite qu'il avait suivie au moment de ce même procès. La tradition lexovienne a donc été inventée de toutes pièces ; née du besoin qu'éprouve le peuple de voir les coupables repentants ou punis, elle ne saurait désormais trouver créance auprès des historiens. Elle est à reléguer dans les légendes de la bibliothèque bleue du bon vieux temps.

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CONCLUSION

Pierre Cauchon, anglais, sinon de naissance, du moins de fait. — La politique anglaise à son époque. — Rôle qu'il joue dans cette politique. — Conclusion.

     Le complément nécessaire de cette étude est, à mon avis, un aperçu de la haute situation qu'occupa Pierre Cauchon dans la diplomatie anglaise et la démonstration qu'il ne pouvait, en raison de son rang, donner le moindre démenti à la politique dont il était, lui, un des principaux initiateurs ; qu'il n'a jamais songé, en un mot, à se repentir de la condamnation de Jeanne d'Arc, parce que cette condamnation était un des moyens préconisés par le grand conseil d'Angleterre, où il comptait parmi les membres les plus influents, pour arriver à mettre le roi de France au ban de l'opinion. Les quelques pages que je vais écrire pour établir ce point d'histoire serviront de conclusion à mon travail.

     Aux termes du traité de Troyes, il ne devait y avoir en France, après la mort de Charles VI, d'autre souverain que le roi d'Angleterre, époux de Catherine, fille du monarque français ; quant au Dauphin, déchu de ses droits sur la couronne, il se voyait à tout jamais exclu de l'héritage paternel. C'était une attestation solennelle d'indignité. En raison des doutes qu'elle faisait naître sur la filiation de l'héritier naturel du trône, l'opinion se divisa dans le royaume : les uns, ne voyant dans l'acte diplomatique qu'une infâme machination, destinée à assurer la substitution d'une race royale étrangère à la vieille race capétienne qu'on avilissait à dessein, prirent résolument le parti du Dauphin ; les autres, admettant, soit par intérêt, soit pour toute autre cause, la validité du traité, se rangèrent sous la bannière de ses ennemis. Les uns d'ailleurs comme les autres pouvaient soutenir leur opinion par d'excellents arguments. Au nombre de ceux qui, dès la première heure, prirent fait et cause pour le gendre de Charles VI, il faut compter Pierre Cauchon.

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     Il n'entre pas dans mon plan de retracer la vie de ce trop célèbre prélat. Ce que je tiens à faire remarquer ici, c'est qu'à partir du moment où il adopta ce que nous appelons aujourd'hui sa nouvelle nationalité, sa pensée, ses actes, son talent, sa vie enfin fut dépensée par lui à soutenir énergiquement le parti anglais ; qu'il fut dès lors anglais lui-même, sinon de naissance, du moins de fait.

     Inféodé, jeune encore, à la faction bourguignonne, Pierre Cauchon n'eût, pour entrer au service du roi d'Angleterre, aucune violence à se faire, aucune difficulté à tourner [56]  ; sa conscience de légiste ne dût pas même en cette occasion éprouver le moindre scrupule, puisqu'elle pouvait se retrancher, pour justifier sa décision, derrière les clauses d'un acte en forme reconnaissant pour chef légitime du royaume le souverain dont il adoptait la fortune. J'ajouterai même qu'il me paraît avoir apporté dans sa conduite une conviction réelle : je n'en veux pour preuve que l'obstination remarquable qu'il mit toute son existence — et surtout aux moments où il eût peut-être été prudent de composer avec Charles VII victorieux — à maintenir intégralement les articles du traité de Troyes que celui-ci ne pouvait accepter. On me dira sans doute qu'étant d'un caractère profondément ambitieux, qu'ayant mis toutes ses espérances dans la réussite des projets anglais et étant

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mort avant qu'ils fussent définitivement ruinés, il se trouvait dans l'obligation absolue de travailler incessamment et aveuglément à leur réussite. Je suis loin de contester cette opinion ; elle ne suffit pas cependant à expliquer le loyalisme parfait qu'il montra jusqu'au dernier souffle pour Henri VI. En réalité, Pierre Cauchon fut le serviteur dévoué de son souverain : Louis XI ne l'ignorait pas, lui qui ordonna la saisie, pour cause de forfaiture, des biens personnels encore à liquider de la succession du prélat. Qu'on écoute plutôt, voici quelques lignes qui convaincront, je pense, les plus incrédules : « Comme défunct de bonne mémore révérend père en Dieu monssieur Pierre Chauchon, en son vivant évesque de Lisieux, eust, entre autres ordonnances en testament, ordonné que, après les laiz par lui faiz, paiez et acomplis, s'aucun résidu demourait des biens de son exécution, on prensist la somme de mil livres pour convertir en l'acquisicion de quarante huit livres de rente pour la fondacion à perpétuitté de deux escolliers en l'université de Caen, ou ailleurs, se ladicte université estoit transférée... Et du depuis, par le pourchas, enhortement et poursuite de maistres Jaques, Loys et Philippes, diz de Rynel, frères, eulx disans nepveux et héritiers dudict deffunct évesque, ledict de Gouvys avoit esté par deffunct le roy Loys, que Dieu absoulle, ou deffunct maître Loys Toustain, soy disant lors commissaire dudict seigneur en ceste partie, contrainct par corps, bien et autres voyes obliquez, à céder et transporter ausdiz de Rynel icelle maison et plusieurs desdictes rentes, et mesmement à paier audit roy Loys, que il voulloit soustenir estre confisquez et forfaitz..... » [57]

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     Ainsi la dernière pensée de Pierre Cauchon était un témoignage de son inaltérable dévouement à l'égard de son roi, car il ne faut pas oublier que l'établissement dont il se souvenait à son heure suprême était de la fondation d'Henri VI et qu'il avait accepté, pour cette raison, d'en être, lui, l'un des deux protecteurs en titre ; témoignage d'autant plus significatif qu'il oubliait à ce même moment la vieille école créée à Paris par ses prédécesseurs, ce collège de Lisieux qui le reconnaissait comme son tuteur-né et dont il aurait dû, avant tout prendre en souci les intérêts ! [58]

     Donc, Pierre Cauchon était Anglais : ami du duc de Bedford, ami d'Henri VI, il s'empressa toujours de mettre à leur service ses remarquables talents de diplomate ; sa fidélité à leur égard fut sans limites. Par conséquent, pour apprécier sainement le rôle qu'il joua dans la politique de son temps, il faut tenir le plus grand compte de son dévouement pour eux.

     J'ai dit qu'en insérant dans le traité de Troyes la clause si tristement fameuse qui excluait le Dauphin de la couronne, la reine Ysabeau de Bavière avait, peut-être à dessein, laissé planer le doute sur sa propre conduite. En tout cas, les Anglais surent exploiter à leur profit la redoutable équivoque qu'elle avait créée. Les vieilles factions du royaume se fondirent peu à peu en deux partis de force inégale : l'un, le plus puissant, qui semblait avoir l'avenir pour lui, reconnut pour chef Henri V, successeur désigné du monarque français et son suppléant pendant sa vie ; l'autre, dont les affaires étaient en baisse graduelle, défendit désespérément la cause du Dauphin.

     Au moment où parut Jeanne d'Arc, ce dernier, proclamé roi à la mort de son père sous le nom de Charles VII par ses fidèles, semblait irrémédiablement perdu. Battu par les armées de son compétiteur, objet de raillerie pour leurs chefs, il se morfondait à Bourges dans une inaction déplorable, cherchant, mais en

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vain, à percer le secret de sa naissance ; l'équivoque, inventée par sa mère, le troublait profondément. Le premier soin de la Lorraine fut de le rassurer sur ce point : « Je te dis, de la part de Messire, que tu es vray héritier de France et filz du roi » [59]. Puis, aussitôt qu'elle se sentit en pouvoir de parler haut, elle se mit à réfuter l'insinuation calomnieuse lancée contre son souverain, et, proclamant bien haut sa légitimité, elle s'en porta garante auprès de ceux à qui profitait cette insinuation : « Et n'aies point en vostre oppinion que vous ne tenrés mie le royaulme de France de Dieu, le roy du Ciel, le fils de saincte Marie ; ains le tenra le roy Charles, vray héritier » [60]. Elle fit plus : pour attester la vérité de ses propres paroles, elle ouvrit, les armes à la main, au représentant légitime de la race royale nationale la route de Reims, de la seule ville de France où son sacre put avoir, aux yeux des populations, une incontestable validité.

     La haine que les Anglais conçurent contre celle qui, en quelques mois, avait rompu la trame ourdie par eux depuis dix ans fut, on le conçoit, terrible. La soldatesque, elle, en voulait surtout à Jeanne à cause des défaites qu'elle lui avait infligées ; mais les conseillers du roi d'Angleterre, les grands seigneurs de sa cour, Bedford, son oncle, tous ceux enfin qui dirigeaient la politique inaugurée au traité de Troyes, ressentaient contre elle un dépit d'autant plus violent que son action avait été plus destructive du plan dont ils escomptaient pour eux la réussite à bref délai ; ils se rendaient compte qu'un désastre militaire est, en principe, plus facilement réparable qu'un désastre diplomatique, et le leur était sans précédent. D'avance la Pucelle était condamnée dans leur esprit, car elle était pour eux, suivant l'expression redoutable, employée dès 1429 par le régent du royaume pour Henri VI mineur, « un disciple et un limier de l'Ennemi » [61]  ; il leur fallait un bon

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procès de foi pour démontrer à tous, par son jugement solennel, que ses actes et ses affirmations n'avaient pu porter atteinte à aucun des articles du traité de Troyes ; que les choses demeuraient en l'état où elles étaient avant sa venue et qu'en particulier Charles VII, le soi-disant roi de France, ne devait pas se croire légitimé pour avoir accepté l'aide d'une hérétique et d'une sorcière. Toutefois, pour arriver à mettre leur projet à exécution, il fallait qu'un heureux hasard de guerre la fit tomber entre leurs mains.

     Ils eurent cette chance extraordinaire. Prise en combattant sous les murs de Compiègne, ville ressortissant du diocèse de Beauvais, par un vassal du duc de Bourgogne, la Pucelle fut vendue aux Anglais du consentement de ce dernier. C'était un marché infâme, contraire au droit en vigueur à cette époque et surtout aux principes d'honneur de la féodalité ; les dirigeants anglais passèrent par dessus tout ; leur intérêt était en jeu et, pourvu qu'il fut sauvegardé, le reste leur importait peu.

     Je n'ai pas à raconter ici les détails du procès de 1431 ; ils sont d'ailleurs assez connus. Mais voici deux constatations que je fais à son sujet et qui démontrent nettement qu'il ne fut en réalité qu'un instrument politique destiné à réduire au néant l'action diplomatique et militaire de Jeanne d'Arc, à rejeter, par conséquent, comme je viens de le dire, Charles VII dans la situation où il se trouvait avant son intervention, en l'aggravant toutefois [62].

     Il faut observer tout d'abord que Pierre Cauchon, juge spirituel, comme évêque de Beauvais, de la prisonnière de Compiègne, agit volontairement « voluntarie hoc egit » en acceptant la direction des débats préliminaires de la condamnation escomptée de l'héroïne. Or, il était dès lors un des membres les plus écoutés du Grand Conseil d'Angleterre « ex consiliariis regis Anglioe unus erat de primoribus » [63]  ; il se trouvait par conséquent

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au courant de la diplomatie adoptée à l'égard des affaires de France par cette haute Assemblée. Le duc de Bedford, en particulier, savait qu'il avait affaire à un véritable Anglais, homme dévoué à la cause de son souverain et capable de diriger l'événement à son entière satisfaction.

     Je noterai ensuite qu'il ressort de dépositions, faites en 1456 au procès de réhabilitation, que la condamnation prononcée en 1431 contre la Pucelle, avait été regardée alors par les habitants de Rouen comme un acte fait dans le but de diffamer Charles VII : « Et ita erat fama in civitate rothomagensi, videlicet quoi ipsi procedebant ex odio et timore, sed etiam ad diffamendum regem Francioe » [64]. Cette appréciation est juste, mais sa précision est insuffisante. Les bourgeois rouennais n'étaient pas, comme bien on pense, admis dans les conférences que tenaient le Grand Conseil ; ils ignoraient la conception politique que ce corps dirigeant allait mettre à exécution pour changer au profit du roi d'Angleterre la face des événements. Ce que le gouvernement anglais voulait avant tout, c'était rétorquer les paroles de la Pucelle, rendre par cela même à l'acte de 1420 sa valeur intégrale et porter par la même occasion au roi de France le coup le plus terrible qu'il fut possible en le déclarant complice

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d'un crime d'hérésie. Le procès en matière de foi intenté à Jeanne d'Arc permettait d'obtenir ce résultat : en premier lieu, la clause qui excluait le Dauphin de la couronne demeurerait toujours valide, puisque celle qui avait tenté de l'abolir serait frappée de déchéance par l'Eglise en raison de ses erreurs et de l'esprit de mensonge qui était en elle ; ensuite le fils d'Ysabeau, ayant accepté l'aide d'une schismatique, serait atteint par l'excommunication qui la frapperait ; il pourrait même, s'il venait à être fait prisonnier à son tour, être jugé comme l'avait été sa complice.

     Voilà ce que méditait le Grand Conseil d'Angleterre : rien n'était plus habile ; rien n'était mieux combiné pour ruiner moralement dans l'esprit des populations le prestige des victoires remportées par Jeanne d'Arc pour le compte de Charles VII. Et, si cette machination n'a pas eu la consécration du succès, c'est qu'elle arriva trop tard ; qu'au moment où elle fut conçue, les coups portés à la puissance anglaise avaient été trop terribles pour qu'on pût se méprendre sur l'intérêt qu'avaient à la voir réussir les conseillers d'Henri VI, ses inventeurs : on les sentait trop juges et parties dans leur propre cause. D'ailleurs l'esprit national venait de se ressaisir.

     Le roi d'Angleterre était, on le voit, entouré de diplomates consommés. Mais quelle place tenait parmi eux Pierre Cauchon ? N'a-t-il été qu'un exécutant hors ligne des décisions qu'ils prenaient ou bien a-t-il exercé une influence réelle sur eux ? La politique anglaise n'a-t-elle pas été en partie son oeuvre à partir du moment où il entra dans le Grand Conseil. Ce problème vaut la peine d'être élucidé, car je le considère comme un des noeuds de la question que je traite.

     Nous savons, par le témoignage de Thomas Bazin, que Pierre Cauchon était un des premiers parmi les conseillers d'Henri VI. Le duc de Bedford, oncle de ce roi et régent du royaume pendant sa minorité, avait, en effet, une confiance illimitée en lui : en 1429, il lui confia l'importante mission d'aller en Angleterre pour décider ce jeune monarque à s'embarquer pour la France où devait se faire son couronnement ; le succès avec lequel le prélat s'en acquitta justifia les espérances de Bedford [65]. Ce

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n'est donc pas trop s'avancer que d'admettre qu'il dût être fréquemment consulté au moment où se déroulèrent les événements d'Orléans et de Reims sur la ligne de conduite à tenir par le Grand Conseil pour parer aux difficultés de la situation. Or, qu'on remarque l'empressement qu'il mit, dès qu'il sut Jeanne d'Arc prisonnière, à négocier, si je puis dire, son extradition contre remboursement ; le bon vouloir qu'il apporta à accepter la direction de son procès ; le soin avec lequel il écarta toujours des débats ce qui pouvait gêner l'action diplomatique anglaise dans le présent et dans l'avenir ; l'habileté qu'il déploya pour triompher des obstacles que lui causait la sublime défense de la Pucelle et l'amener au but marqué d'avance ; qu'on remarque encore qu'il devint, une fois le résultat obtenu, l'ambassadeur attitré de Henri VI et qu'il fut, comme tel, chargé de soutenir les intérêts de la maison d'Angleterre contre les revendications des envoyés de Charles VII ; que tenant la cérémonie du sacre, à Reims, pour un acte frappé de nullité, il s'obstina toujours à ne voir dans l'héritier naturel de la couronne de France

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que le Dauphin, dépossédé du trône par le traité de 1420, traité dont il exigeait le maintien intégral et formel [66]  ; qu'on considère enfin que, tant qu'il vécut, les négociations entreprises pour rétablir la paix dans le royaume ou du moins pour amener à trève les belligérants échouèrent, principalement à cause de cette intransigeance à l'égard du souverain français, tandis qu'après sa mort un terrain d'entente put être trouvé qui permît la cessation momentanée des hostilités [67]  ; et, devant l'esprit

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de suite qui, de son vivant, fit poursuivre à la diplomatie anglaise l'application d'une seule et même doctrine politique à l'égard de l'adversaire du roi qu'elle servait, on sera, je pense, obligé de reconnaître que la place occupée par lui au Grand Conseil était vraiment des plus considérables » ex consiliariis regis Anglioe unus erat de primoribus » et que, s'il n'a pas été le seul inventeur de cette doctrine politique, il est néanmoins bien certain qu'il en a été un des principaux inspirateurs ; qu'en tous cas, à voir la persévérance et l'application qu'il a mises en toutes circonstances pour faire exécuter toutes les clauses du traité de Troyes, on peut dire qu'il l'avait faite sienne.

     Cette constatation suffit pour fixer le jugement de tous sur la valeur de la tradition lexovienne du repentir de Pierre Cauchon : l'homme qui, jusqu'à l'heure de son décès, exerça une telle influence dans l'Assemblée, où se discutaient les plus importantes affaires de l'Angleterre, ne peut avoir éprouvé des remords de son rôle au procès de 1431, ce procès n'ayant été qu'un des moyens préconisés par celle-ci pour assurer la réussite d'un plan que lui-même avait discuté et à la réalisation duquel, en dépit de la tournure que prenaient peu à peu les événements, il consacra tout entière la dernière partie de son existence.

     Me voici arrivé au but de mon travail. J'ai essayé de restituer, avec toute l'impartialité et tout le calme dont je suis capable, au premier et au plus responsable des juges de la Pucelle, la physionomie qu'il doit conserver devant la postérité. Que je me sois adressé a l'histoire locale, que j'aie poussé mes recherches dans l'histoire générale, toujours, en l'étudiant, j'ai retrouvé

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chez lui une unité de vie remarquable, une attitude d'une netteté parfaite quant aux opinions qu'il professa à l'égard des Anglais, du jour où il se mit à suivre leur fortune ; en combattant la tradition lexovienne, qui dénaturait sur un point son caractère, je crois avoir fait oeuvre utile. Il fallait faire justice d'une idée fausse, chère, je le sais, à nombre de gens, mais relativement récente, qui était en désaccord avec des textes précis et en contradiction avec le rôle du prélat dans l'histoire [68].


Notes

     [1] Voir sur la chapelle de la Vierge : M. de Caumont. Hist. Mon. du Calvados v. 225, et remarquer que cet archéologue se trompe quand il qualifie P. Cauchon de fondateur de cette chapelle.

     La tombe du célèbre prélat se trouvait jadis dans le monument, auprès de l'autel ; mais on n'est pas fixé sur son emplacement réel. Etait-elle du côté de l'épître ou bien de l'évangile : on ne sait.

     La statue qui représentait l'évêque défunt existe encore, mais mutilée ; néanmoins, grâce à une gravure de la collection Gaignières qui la reproduit, on ne saurait douter, en voyant le marbre en question, qu'on se trouve devant la pierre tombale de Pierre Cauchon.[retour]

     [2] Voir, entre autres livres, le Neustria Pia, le Gallia Christiana.[retour]

     [3] « Petrus Cauchon, campanus. antea Bellovacencis, adiit episcopatum lexo-viensem 1433. Capellam B. Marioe oedificarit, ubi jacet ; moritur 1441 ». Rituel de 1661 : Liste des évêques de Lisieux (copie en ma possession). Je relevé deux erreurs dans ces lignes : 1° ce fut le 8 Août 1432 que furent signées les bulles de sa nomination à l'évêché de Lisieux et non en 1433 ; 2e l'évêque mourut à Rouen le 18 Décembre 1442 ; la date : 1441, est donc également fausse.[retour]

     [4] « Obitus Petri Cauchon, episcopi lexoviensis, per capitulum manualiter videticet terciâ pars de la Masselinée ; et fit per annum XVa die cuiuslibet mensis nisi dominica vel festum impediel... Manualiter XXII » (Obituaire manuscrit du xve siècle, avec additions du xvie et du xviie, conservé aux Archives du Calvados « à la date du 15 Janvier  ».

     Par ailleurs, on lit simplement : « Obitus magistri Petri Cauchon, ut sicut  ». Il est à remarquer que tous ces passages sont en écriture du xve siècle.

     L'obituaire du xvie siècle (2e moitié) est plus explicite ; je transcrirai plus loin (note 33) la mention qui y figure en regard de la date du 15 Janvier ; le lecteur saura pourquoi Pierre Cauchon a fait les nombreuses fondations pour lesquelles on se creuse tant la tète et qu'on veut de toute force rattacher à la tradition. Je noterai simplement ici ce qu'on lit aux jours fixes pour les autres obits : « Obitus Petri Cauchon, episcopi, ut supra, XVa januarii ». Je n'aurai plus à y revenir (Obituaire manuscrit de la seconde moitié du xvie siècle, avec additions du xviie, Société historique de Lisieux, G. A. 91).

     La citation du 15 Janvier, aussi bien que toutes les autres, est en écriture du xvie siècle.[retour]

     [5] Memorial de ce qui s'est passé de plus remarquable dans ta ville de Lisieux depuis l'an 1676 (jusqu'en 1717), ouvrage publié par la Société historique de Lisieux, année 1875, Bulletin n° 6.[retour]

     [6] « La seconde liste manuscrite (des évêques de Lisieux) qui est venue à ma connaissance, dit l'historien Noel Deshays, serait la plus complète de toutes, si on pouvait compter sur tout ce qu'elle renferme... Mais, outre que plusieurs de ceux que l'auteur de cette liste met au nombre de nos Evêques ne l'ont jamais été, ce qu'il dit des autres est souvent très peu sûr, en sorte qu'on ne peut guère se servir de son ouvrage que pour connaître les armoiries de nos Evêques, à la recherche desquelles il s'est principalement appliqué. On l'attribue à un curé du doyenné de Beuvron dans l'archidiaconé d'Auge ». (Noel Deshayes, dans Formeville, Histoire de l'Evéché-Comté de Lisieux, Tome II, p. XX).

     Ce jugement est fort juste, peut-être même trop bienveillant : l'armorial en question commet de grossières erreurs, même dans les armoiries.[retour]

     [7] Antiquités Anglo-Normandes, de Ducarel. Traduction de l'Echaudé d'Anisy. Caen, chez Mancel, 1823. p. 75.

     Ducarel ne me parait pas s'être beaucoup occupé des sources historiques : voici un autre passage de son livre qui l'atteste : « Dans le choeur (de la cathédrale de Lisieux) on voit une tombe érigée en mémoire d'un nommé Hannuier, anglais, ou plutôt Hennuyer », p. 7-1. L'évêque Le Hennuyer était français.[retour]

     [8] A. Guilmeth, auteur d'un très médiocre ouvrage, intitulé : Notices sur diverses localités du département du Calvados. — Rouen.— Imprimerie de Berdalle de La Pommeraye (sans date). A la page 150 de cette oeuvre, il reprend une autre tradition populaire, aussi erronée d'ailleurs que celle que je combats, et confond avec elle les deux tours du portail ouest de St-Pierre de Lisieux.[retour]

     [9] Discours prononcé le jour de la fête de la Toussaint 1840, par M. l'abbé Farolet, curé de St-Pierre de Lisieux. — Lisieux. Imprimerie J.-J. Pigeon, 4, rue des Boucheries, 4. 1840, p. 29.[retour]

     [10] Jeanne d'Arc, par Wallon. 1877, p. 339. Ces lignes, triste coïncidence, ont été écrites le jour même de la mort de M. Wallon.[retour]

     [11] Le 31 Décembre 1904, je me suis enquis, auprès du curé de St-Vincent, des documents sur lesquels on s'était appuyé pour faire figurer la chapelle expiatoire dans le vitrail de Saint-Vincent ; le soir même j'écrivais la note suivante : « Il appert de sa conversation que l'on a pris pour base la tradition lexovienne pour faire figurer dans ce vitrail la chapelle Notre-Dame  ».[retour]

     [12] M. Sarrazin (Jeanne d'Arc, p. 217) avait paru adopter d'abord, mais avec restrictions, la tradition du repentir ; depuis, dans son Pierre Cauchon (p. 211), il s'est, à juste raison, élevé contre elle.

     Dans son Histoire de l'Evêché-Comté de Lisieux, ouvrage considérable, mais dont on ne peut se servir qu'en le contrôlant, M. de Formeville n'ose se prononcer. (Tome Ier, p. CXXVIII). Tout le passage, dans lequel il discute les causes de la fondation, par Pierre Cauchon, de la chapelle de la Vierge, s'il était retranché de son livre, ne lui ôterait rien de sa valeur ; bien au contraire. La date de l'érection de ce monument qu'il donne approximativement 1441, n'est appuyée sur aucune preuve ; il l'a puisée dans une annotation marginale de Noel Deshays (Noel Deshays, dans For-meville, Tome II, p. 181) ; mais il suffit de lire cet auteur pour s'apercevoir que ce chiffre se rapporte à un contrat, passé au labellionnage de Rouen le 17 Janvier 1441, et qu'il n'a aucun rapport avec l'année de la reconstruction de la chapelle. Je ferai remarquer aussi qu'ayant publié Noel Deshays, il était plus que tout autre avisé de l'existence de la première chapelle Notre-Dame (ouv. cité, p. 97) ; il semble cependant l'ignorer complètement. En dernier lieu, il manque de critique : ayant à opter entre l'assertion d'un voyageur de passage, Ducarel, qui ne met à l'appui de ses dires aucune preuve, aucune citation, et le précis Noel Deshays, qui donne ses autorités, il reste indécis : ce dernier pourtant avait écrit en toutes lettres, à propos de la tradition : « Cela n'est prouvé par aucun titre ».[retour]

     [13] La tradition lexovienne, selon moi, a puisé son origine dans le sentiment de justice qui est dans l'âme du peuple. A une époque où le bas clergé de Lisieux et les habitants de la ville avaient perdu toute notion des circonstances qui avaient amené la réédification de la chapelle Notre-Dame, on ne trouva rien de mieux que d'attribuer la reconstruction, ou plutôt la fondation du monument, à un sentiment de repentir qu'aurait éprouvé Pierre Cauchon vieilli au souvenir de ses actes dans le cours du procès de 1431. Le bourreau de Jeanne d'Arc n'avait pas été puni de ses iniquités : il fallait donc qu'il les ait rachetées. Il suffisait de la présence, à Lisieux, de la chapelle en question pour que les Lexoviens eussent en elle la preuve de la pensée expiatoire du prélat.

     La tradition n'a pu prendre naissance que parce que la Normandie était redevenue française : si les Anglais étaient restés maîtres de la province, le repentir de Pierre Cauchon n'aurait pas été inventé.[retour]

     [14] Lisieux n'était pas fortifié au début de la guerre de Cent Ans. Voici quelques preuves de cette assertion :

     « Et le mardy il se remua en passaunt le pount de Corboun, q'est une très graunt forteresse et le pluis fort passage qe soit del roialme, en un mareis par Vil leages de la terre, tanqe ai citée de Lyseux. Et le mercredy se remua par VI leages de la terre lanqe à la ville et le chastiel du Pount-Odomer, qui sount au roy de Navarre... » (De transitû nobitis ducis Lancastrioe per medium Normannorum ad rcmovendum obsidiones castrorum de Pount-Odomer et Brioil regis Navarroe. Relation contemporaine, Rouen, Imprimerie Léon Deshays et C°, 1872, sans nom d'éditeur).

     Il est évident que si Lisieux avait été fortifiée, l'auteur de cette relation en eût fait la remarque, la ville se trouvant, à cette époque, entre le fort de Corbon et le château de Pont-Audemer. Si donc il n'en a pas parlé, c'est qu'en 1356, année où eut lieu cette incursion, elle était place ouverts.

     En outre, un registre du tabellionnage de Lisieux, de 1390, permet de constater (actes des 16 Mai 1391, 24 Février 1389 (Y. S.) qu'à ce moment il existait une vieille muraille à l'orient de la ville, mais en ce lieu seulement. D'ailleurs, dans des lettres patentes de Charles VI, du 2 Juillet 1399 (Archives du Calvados, F. Fonds Danquin), il est dit textuellement « que ladicte cité n'est pas fermée » ; il est question dans cette charte du Fort de Lisieux.[retour]

     [15] Je possède un nombre assez important d'actes concernant le Fort de Lisieux : je me propose quelque jour de m'en servir pour étudier cette intéressante fortification. Pour l'instant je dirai seulement qu'en 1376, il existait et servait, grâce à de nombreux logis qu'il possédait, de refuge aux habitants de Lisieux « toutes foiz que il vient des gens d'armes audit lieu de Lisieux et que l'en a aucunes doubtes des Anglois ». (Reçu de la collection de M. Guérin de Lisieux) ; qu'en 1397, ces logis furent détruits (Archives du Calvados, F. Fonds Danquin) et qu'enfin en 1390, Roger du Bosc, écuyer, prenait le titre de « conestable du Fort de Lisieux. » (Registre de Guillaume Guérart, « tabellion Monssieur de Lisieux », acte du 3 Mai 1390).[retour]

     [16] Pierre Cauchon, un an après avoir été nommé à l'évêché de Lisieux, passa deux accords avec son chapitre au sujet de la mouvance des terrains sur lesquels s'étaient élevés les murs du Fort de Lisieux « parce qu'il ne vit mes homme qui en sceut bonnement depposer au certain » : le 1" de ces accords, en date du 1er Mai 1433, concerne la partie ouest « d'en bas » de la forteresse ; le 2e, en date du 30 Novembre suivant, a trait à la partie orientale, « d'en haut ».

     Ces accords se trouvaient transcrits dans le second tome du cartulaire du Chapitre de la Cathédrale, intitulé : Secundus liber cartarum Capituli, feuillets 65, 66, 67 ; des copies, deux fois collationnées, en furent faites en 1616 : plus tard, ces copies furent versées aux débats d'un procès considérable, entre l'abbesse de St-Désir et ce même Chapitre, procès auquel je fais allusion dans mon texte ; elles sont actuellement conservées, ainsi qu'une partie considérable des pièces de cette cause, dans la bibliothèque de l'abbé Loir. J'ai pu, grâce à l'amabilité de M. Jouenne, propriétaire de cette bibliothèque à la mort de son fondateur, copier tous ces actes curieux-Je l'en avait remercié vivant : maintenant qu'il est décédé, je lui en garde une profonde reconnaissance.[retour]

     [17] G. Archives du Calvados : Dossier de la chapelle Notre-Dame. La charte d'où est tiré ce passage, est, de même que les accords de 1433, la copie d'une charte originale transcrite sur le cartulaire du Chapitre (tome Ier intitulé : Tabula seu Kalendarium ad inveniendgs omnes et singulas carias hujus Cartutaru, f° CCCXXXIIJI recto). Je lis également dans une charte de 1321 : « In terris, quas tenet Colinus, capellanus prime misse ad attare Beate Marie etc ». (Cartulaire de Thomas Bazin. — Copie collationnée du : Secundus liber Capisuti. Bibl. de l'Abbé Loir).[retour]

     [18] Voir Bulletin de la Société historique de Lisieux, année 1902, n° 14, lettre-patente (n° 3) de Charles VI à G. d'Estouteville, évêque de Lisieux, et la suivante.[retour]

     [19] « Et combien que ladicte ville soit de nouvel encommencée à fortiffier et que en icelles soient encore à faire plusieurs et grans réparacions et que l'acomplissement et terme d'icelle, deux années sont passées dès le XVIe jour de may IIIIe XXIX, toutes fois iceulx supplians ne oseroient plus lever icellui aide sans avoir sur ce noz congié et licence, pour laquelle cause la closture d'icelle ville, laquelle est en la greigneur partie de bois de pal de chesne et de hestre sur bout, et qui pour le présent est en grant ruyne et en aventure de tourner en greigneur &c. » (Vidimus d'une charte de Henri VI, donnée à Rouen le 3 Septembre 1430, au sujet des aides de Lisieux : Avchives de Lisieux CC, 233).

     Les portes et les tours, seules, étaient en pierre à cette époque (Comptes de Lisieux, dépouillés par M. Bénet). Lisieux appartenait aux Anglais depuis 1417.[retour]

     [20] « Et il soit ainsy que, depuys environ certain temps en çà, par l'aucthorité du roy, nostre sire, la cité et ville dudict lieu de Lisieux ait esté encommencé à fortifier, et telment le soit de présent que, au plaisir Dieu, elle est deffendable contre malveillance, en laquelle fortifficacion faisant ait esté comprinse et enclose ladicte fortifficacion d'églize et manoir épiscopal dessus dictz... » (Accord du 1er Mai 1433 précité).

     L'accord du 30 Novembre s'exprime à peu près dans les mêmes termes.[retour]

     [21] Guillaume Guérart était à la fois tabellion du roi et de l'évêque : je possède un contrat sur parchemin, daté du 12 Mai 1394, où il signe comme garde-notes royal.

     Le Papier des Actes de Guillaume Guérart est un registre en papier épais a la cuve, couvert de vieux parchemin, dont la plupart des pages renferment dans la pâte une grande lettre en filigrane, soit B, soit R ; on trouve également, vers la fin du volume, une grande fleur de lys.[retour]

     [22] « C'est asçavoir, que ledict fossé, contenant de large unze toises et demie par les deux bouts à prendre tout à ligne par dehors vers lesdicts manoirs que l'en dit canoniaux et de long devers ledict manoir épiscopal depuys le coing d'icelluy en allant vers le lieu où soulloit estre ladicte chappelle Nostre Dame etc ». (Accord du 30 Novembre 1433 précité). Ce passage est le commencement de la longue phrase où l'on parle de l'héritage « advisé pour reffaire et asseoir ladicte chappelle Nostre Dame el les brays d'icelle ». L'emplacement de la chapelle en question était un point de repère tout indiqué : aussi en est-il plusieurs fois question dans cet accord.[retour]

     [23] Il est temps que je parle de Noel Deshays. Né à Pont-Audemer en 1694, suivant des notes manuscrites de M. Vasseur appartenant à la Société historique de Lisieux, Noel Deshays aurait obtenu la prêtrise en 1719 : nommé en 1728 à la cure de Campigny (doyenné de Pont-Audemer, diocèse de Lisieux), il mourut en 1703.

     Ecrivain consciencieux, Noel Deshays. en composent ses Mémoires pour servir à l’histoire des Evêques de Lisieux (1754) s'est entouré de tous les renseignements qu'il lui a été possible de se procurer : je n'ai pas besoin de dire qu'il connaissait fort bien les » Papiers » de Lisieux. Il était en relations avec de véritables savants. Ce qu'il a contrôlé lui-même est rarement inexact : ses erreurs (elles ne sont pas nombreuses) proviennent presque toujours des auteurs qu'il a consultés. En résumé, écrivain précieux à consulter.

     M. de Formeville a publié l'oeuvre de Noel Deshays au Tome II de son Histoire de l'Evéché-Comté de Lisieux.[retour]

     [24] Noel Deshays, dans Formeville, Tome II, p. 177.[retour]

     [25] Extrait d'un double vidimus appartenant à la collection de M. Guérin, de Lisieux. Une copie de ce vidimus a été adressée par mes soins aux Archives du Calvados.

     L'original contient le mandement des gens des comptes du roi, à Rouen, à la suite des lettres royaux que je transcris dans mon texte.

     La charte en question est parvenue à son propriétaire actuel, rognée tout du long, sur son bord droit : il m'a fallu par conséquent restituer les mots manquants.[retour]

     [26] Lire, au sujet du danger des chemins en Normandie, la très intéressante notice de M. de Beaurepaire : Le Patriotisme en Normandie pendant l'occupation Anglaise (Société des Antiquaires de Normandie. Séance publique du 29 Janvier 1903).[retour]

     [27] Les lettres royaux d'Henri VI, transcrites dans mon texte, sont datées du 26 mars 1439 (V. S.). Or, le 20 mars précédent, Pierre Cauchon était rentré à Rouen, venant des Conférences de Calais où il avait été un des ambassadeurs du roi d'Angleterre. Le rapprochement des dates est ici très significati : l'empressement avec lequel « l'umble supplication » de l'évêque de Lisieux est écoutée, montre quelle était la faveur de celui-ci.[retour]

     [28] Thomas Bazin fut beaucoup moins favorisé que Pierre. Cauchon : nommé évêque de Lisieux le 11 octobre 1447, il prêta serment au roi d'Angleterre et obtint, le 3 février suivant, la main-levée de la saisie qui avait été faite du temporel de son évêché (bulletin des Antiquaires de Normandie, Tome VIII, n° 91 — 71.). Le 16 août 1449, il signa comme évêque-comte de Lisieux, le traité de reddition de sa ville au roi de France, demandant un délai d'un an pour faire la déclaration de ce même temporel ; le 29 octobre 1452, il s'acquitta de cet acte important et obtint, les 8 janvier 1453 et 3 novembre 1454, délivrance de son temporel. Malgré la faveur dont il jouissait auprès de Charles VII, il fut néanmoins tracassé, son aveu fut blâmé et il dut, en 1456, en donner un nouveau. Cependant lui aussi était conseiller du roi aux appointements de 1,000 livres, lui aussi avait rendu des services signalés a son souverain ! (Voir à ce sujet Formeville, Tome I, p. ccclVIIII et Noel Dehays, même ouvrage, Tome II, pp. 188 et 189.)[retour]

     [29] Au sujet de la mort de Pierre Cauchon, frappé d'apoplexie en se faisant raser (voir Noel Deshays, dans Formeville, Tome II, p. 181, et Quicherat, Procès III, p. 165, déposition de Boisguillaume). Pour les honneurs qui furent rendus à sa dépouille mortelle, voir Sarrazin, Pierre Cauchon, p. 227, et Noel Dehays, dans Formeville, Tome II, p. 182. Je constate avec M. de Beaurepaire que Pierre Cauchon fut honoré dans l'église jusqu'à la Révolution : les Obituaires de la cathédrale de Lisieux que j'ai dépouillés sont tous d'accord sur ce point avec ceux de l'église de Rouen.[retour]

     [30] Gallia Christiana. Diocèse de Lisieux, page 814 (édition Piolin, Victor Palmé). J'attirerai ici l'attention sur ce fait que tous les textes, provenant des imprimés ou des manuscrits, de l'ancienne église de Lisieux, sont d'accord pour reconnaître la munificence de Pierre Cauchon, mais que pas un ne contient la moindre allusion à son repentir. Qui eût empêché, si ce repentir avait existé, d'insérer dans celui que je transcris ici : « ... et a Petro episcopo, poenitentiâ ducto sententioe morlis quam contra Johannam, puellam aurelianensem, dixerat, cum magnis sumtibus erectam ? »[retour]

     [31] Immédiatement au-dessous de ces hauts-reliefs, on remarque l'emplacement occupé jadis par les plaques indicatives du but qu'on s'était proposé en les sculptant en cet endroit : les crampons, qui maintenaient trois de ces plaques, sont encore apparents. De nombreux tombeaux se trouvaient dans la chapelle Notre-Dame : je pense, avec M. de Caumont, que les personnages enterrés dans ces tombeaux devaient avoir commandé, soit de leur vivant, soit dans leurs testaments, tous ces hauts-reliefs : « ils répondaient aux pierres tombales qui couvraient le sol. » Le plus riche d'entr'eux se trouve au-dessus de la place, occupée par l'évêque Antoine Raguier.

     Je ne crois pas qu'on puisse de nos jours, en l'absence de toute documentation, identifier les personnalités qui ont fait faire ces sculptures, sauf peut-être celle dont on voit l'écu dans le haut-relief de droite, en entrant dans la chapelle... Et encore ![retour]

     [32] L'écu de Pierre Cauchon occupait la place d'honneur dans la chapelle Notre-Dame, aussi bien que celui des Le Valloys dans l'église Saint-Jacques de Lisieux : je lis en effet dans le devis de cette église, « fondée par la maison de Valois » : « En la deuxième arcade, estant sur le maistre-autel, lesdictes armes y sont seules. » (Bulletin de la Société historique de Lisieux, année 1900, n° 12, p. 45. — Document existant actuellement aux archives du Calvados). Les Le Valloys, de même que Pierre Cauchon pour la chapelle Notre-Dame, avaient contribué puissamment à la réédification de Saint-Jacques.

     Quant aux armes du prélat qu'on voit au bas de la niche où se trouvait primitivement la statue de la Vierge, elles ne témoignent, à mon avis, rien autre chose que le culte particulier que ce dernier avait pour la Vierge. Au XVIIIe siècle, cette statue n'existait plus depuis longtemps. Voici à ce sujet une note que m'a communiquée M. Puchot, secrétaire de la Société historique de Lisieux : « Un souvenir du XVIIIe siècle, conservé par M. Charles Vasseur, qui était d'une famille lexovienne, rapporte que dans cette niche se trouvait une statue de saint Laurent..... On a dit que cette statue avait été placée là à cause de la similitude des martyres de saint Laurent et de Jeanne d'Arc. » La tradition était, à cette époque, en pleine faveur dans le bas-clerge et dans le peuple lexoviens : il n'est pas étonnant par conséquent qu'un rapprochement pareil ait été fait à ce moment. Mais je serais fort étonné d'apprendre que ceux qui étudiaient les textes mêmes de l'église de Lisieux y aient ajouté la moindre foi.[retour]

     [33] M. de Beaurepaire a fait observer (Recherches sur le procès de condamnation de Jeanne d'Arc, p. 121) que Pierre Cauchon ne mourut pas si soudainement qu'il n'eût eu le temps de faire son testament et des fondations pieuses. Je parlerai de son testament dans ma conclusion : on verra que l'ancien évêque de Beauvais était, au jour de son décès, imprégné jusqu'aux moelles du sentiment anglais ; je transcris ici le passage de l'Obituaire du XVIe siècle (voir note 4) relatif aux fondations : il contient toute la pensée du prélat mourant :

     15 Janvier. — « Obitus reverendi in Christo patris domini Petri Cauchon, lexoviensis episcopi, qui capellam Beate Marie, in qua eius ossa quiescunt, construxit, acquisivitque et donavit feuda nobilia atque terras de la Masselynée et Ducloz Michel cum decem libras supra domum que fuit Florel ; obque tenetur capitulum celebrare duodecim obitus solempnes quolibet anno in perpetuum in choro ecclesie lexoviensis pro dicto episcopo suisque parentibus et amicis modo qui sequitur, videlicet XIIIIa die cuius libet mensis, vigillias et in crastino commendationem et missam pro defunctis, more solito fieri pro episcopis, cum pulsu campani Sancti Ursini. »

     Ainsi Pierre Cauchon n'a exprimé, à son lit de mort, comme la plupart des auteurs de fondations pieuses de son époque, que les paroles banales : pro dicto episcopo suis que parentibus et amicis. Il suffit d'y remplacer le mot : episcopo, par un autre quelconque de nature analogue pour répondre à la volonté qu'exprimaient alors tous les mourants.[retour]

     [34] Je dois à M. le docteur Le Villain, de Lisieux, copie d'une note au crayon trouvée par lui dans les papiers de M. Dingremont, ancien secrétaire de la mairie de cette ville. L'auteur de cette note, qui vivait avant 1850, se prononce énergiquement contre la tradition lexovienne. Il s'appuie, en particulier, sur les accords de 1433, dont il avait eu connaissance, pour dénier au prélat les sentiments de repentir qu'on lui a si gratuitement accordés. Il est regrettable que cette note n'ait pas été publiée au moment où Guilmeth écrivait ses histoires : cela eût été piquant.[retour]

     [35] Louis Dubois, Histoire de Lisieux, Tome Ier, p. 130. — De Beaurepaire, Le Patriotisme en Normandie, p. 4.[retour]

     [36] L'original de la montre du 12 Juillet 1431 appartient à M. Guérin, de Lisieux. La quittance du 8 Mai 1432 est aux Archives du Calvados : (F. Fonds Danguin).[retour]

     [37] Archives du Calvados : (F. Fonds Danguin).[retour]

     [38] Original appartenant à M. Guèrin, de Lisieux[retour]

     [39] Archives du Calvados : (F. Fonds Danguin).[retour]

     [40] Comptes de Lisieux dépouillés par M. Bénet.[retour]

     [41] Voir Noel Deshays, dans Formeville, Tome II, p. 176.[retour]

     [42] L'exemption de Saint-Cande-le-Vieil était située au milieu du diocèse de Rouen ; elle comprenait les cinq paroisses suivantes : Saint-Cande-le-Vieil, à Rouen : Petit-Couronne, Saint-Etienne-du-Rouvray, Sotteville-les-Rouen, et enfin Etrépagny.

     L'hôtel habité par les évêques de Lisieux quand ils venaient à Rouen était l'hôtel du doyenné de Saint-Cande ; il a gardé le nom d'hôtel de Lisieux. On sait que c'est la que vécut une partie de sa vie et mourut Pierre Cauchon.[retour]

     [43] Bibliothèque de l'abbé Loir. — Procès de 1670. — Recensement des Cartulaires du Chapitre de Lisieux, fait par ordre du Parlement de Rouen, le 20 mars 1702.

     Au sujet du procès de 1670, lire ce que j'écris un peu plus loin ; voir aussi la note 45.[retour]

     [44] Le Cartulairede Thomas Bazin, autrement dit de l'évêché de Lisieux, est conservé actuellement à la bibliothèque de cette ville. Cette oeuvre, d'une grande importance historique, est inédite malheureusement. Un malheur étant toujours à craindre, il serait à souhaiter qu'une édition en fut faite, qui conserverait les documents que renferme cet ouvrage. Le récent incendie de la bibliothèque royale de Turin est un avertissement très grave.[retour]

     [45] Le dossier de cet extraordinaire procès se trouve actuellement réparti en trois fonds : 1° Bibliothèque de l'abbé Loir (partie très considérable, très importante, dont j'ai pris copie in-extenso); 2° Archives de Lisieux (j'ai pris copie de la moitié des documents qui y sont déposés) ; 3° Archives du Calvados (je n'ai malheureusement pas eu le temps d'y prendre la moindre copie).

     Ce procès intéresse l'histoire de Lisieux et de Saint-Désir jusque vers 1700 : évêché, abbaye de Notre-Dame du Pré ou de Saint-Désir, prébendes situées en tout ou en partie dans Saint-Désir, doyenné, Lisieux lui-même. C'est une source historique des plus importantes à consulter.[retour]

     [46] Voir notes (2), (3), (4) et (33). J'ai dû revenir sur ces ouvrages, qui prouvent que le Chapitre n'avait rien trouvé dans ses archives confirmant la tradition.[retour]

     [47] Petrus Cauchon, campanus, antea Bellovacensis, adiit sedem Lexovii 1433, Johannam d'Arc, vulgo La Pucelle d'Orléans, Rothomago damnavit, adhuc Bellovacensis episcopus ; Capellam Beatoe Marioe Lexovii oedificavit et ex parte dolavit, ibique jacet ; 4 vicarium in choro instituit. Obiit 1441..

     (Obituaire de l'église cathédrale de Saint-Pierre de Lisieux, 1744. — Bibliothèque de l'abbé Loir.)

     A remarquer le soin que prend le chanoine de noter que ce fut comme évêque de Beauvais : ad huc bellovacensis episcopus, que Pierre Cauchon condamna Jeanne d'Arc. Evidemment il n'avait rien trouvé pour excuser le prélat, pour justifier la tradition : aussi s'empressait-il de constater que celui-ci avait agi comme évêque de Beauvais et non de Lisieux.[retour]

     [48] Noel Deshays, dans Formeville, Tome II, p. 181.[retour]

     [49] Noel Dehays, dans Formeville, Tome II, p. 186. — Quicherat : Thomas Bazin, sa vie, ses oeuvres.[retour]

     [50] Quicherat : Procès III, p. 309. — IV, p. 355.[retour]

     [51] Quicherat : Procès III, pp. 222, 224 et 376. — Hector de Coquerel etait doyen de Lisieux depuis 1453 (Formeville, Tome Ier, p. CLXXXXIII, liste des doyens d'après l'Almanach historique de Lisieux de 1777). Voir également Louis Dubois, Histoire de Lisieux, I, 472 et Quicherat, Procès II, p. 120, note 3.[retour]

     [52] Quicherat, Procès III, pp. 224 et 225.[retour]

     [53] Sur Jean de Gouvis, voir Quicherat, Procès II, pp. 208, 270 et 276 ; III, pp. 39, 353 et 362. Il comparait comme procureur des héritiers de Pierre Cauchon, II, p. 310. C'est une figure curieuse que ce chanoine de Rouen qui, tour à tour, est chargé d'exécuter les dernières volontés de Pierre Cauchon, prend part au procès de réhabilitation pour y condamner l'oeuvre de celui-ci et néanmoins se voit obligé d'y représenter les parents du prélat et d'invoquer pour eux l'amnistie accordée aux Normands.

     Ces parents, d'ailleurs, ne paraissent pas avoir eu pour lui une bien longue reconnaissance : on pourra voir, dans ma conclusion et à la note 57, les difficultés qu'il eût avec eux à propos de ses fonctions d'exécuteur testamentaire de leur grand-oncle.

     « Un Raoul de Gouvis, chanoine de Lisieux et curé de Saint-Opportune et de (Saint-Turien ?), près de Pont-Audemer, était enterré dans la chapelle de la Vierge : sa tombe datait du XVe siècle » (Note de M. Puchot).[retour]

     [54] Quicherat, Procès II, pp, 193 et 194.

     M. de Beaurepaire a fixé les liens de parenté qui unissaient les de Rynel à Pierre Cauchon. Jeanne Cauchon, soeur de l'évêque, avait épousé un certain Jean Bidault, dont elle eut deux enfants : Jean Bidault qui devint chanoine de Rouen, et Guillemette, mariée par le roi d'Angleterre à Jean de Rynel, son secrétaire. (Quicherat, Procès, p. 194, note 3.) Jean de Rynel eut à son tour plusieurs enfants, dont 3 garçons : Jacques, Louis et Philippe.

     Consulter sur cette famille, Quicherat, Procès, Sarrazin, P. Cauchon. Ce dernier contient le résumé des recherches, faites jusqu'à nos jours, sur les parents du prélat.[retour]

     [55] Il convient de remarquer que les de Rynel, représentés par Jean de Gouvis au procès de réhabilitation, n'ont pas même essayé de défendre la mémoire de leur grand-oncle : leur témoignage est un véritable témoignage à charge contre lui. Il est évident que s'ils avaient pu prouver le repentir de leur trop fameux parent, ils n'eussent pas hésité à en parler : et leur révélation les eût mis en bonne posture auprès de Charles VII.[retour]

     [56] On a dit que Pierre Cauchon s'était vendu aux Anglais : rien n'est plus faux. Nombre gens de haute marque, nés comme lui en France, se sont ralliés comme lui à la cause du successeur désigné de Charles VI ; si Henri V et Henri VI avaient été victorieux, qui donc aurait osé porter contre eux une pareille accusation ? En ce qui concerne Pierre Cauchon, les quelques citations qui suivent vont prouver qu'il passa naturellement du parti bourguignon au service des Anglais.

     Membre des plus influents de l'Université de Paris, vers 1411 il paraît s'être attaché au parti bourguignon (De Beaurepaire, Notes sur tes juges et les assesseurs, p. 12). Il parut avec l'évêque d'Arras au Concile de Constance, pour défendre le duc de Bourgogne des accusations qui pesaient sur lui au sujet de l'assassinat du duc d'Orléans, et entra directement en lutte à cette occasion avec le fameux Gerson (Noel Deshays, dans Formeville, Tome II, p. 175). Grâce à l'appui du duc de Bourgogne, il obtint l'évêché de Beauvais ; ce prince honora de sa présence l'entrée du nouvel évêque dans sa ville épiscopale (Noel Deshays, loc. cit.). Beauvais étant alors sous la domination anglaise, Pierre Cauchon fut bientôt connu avantageusement par Henri V et ses conseillers ; en 1422, il assista aux fêtes de la Pentecôte, avec la cour, à Paris. (Sarrazin, Pierre Cauchon, p. 60.) Enfin, en 1423, il devint conseiller du roi d'Angleterre aux appointements de 1,000 livres. (Noel Deshays, dans Formeville, Tome II, p. 178.) — Sarrazin, Pierre Cauchon, p. 66.) L'affinité qui existait alors entre les Anglais et les Bourguignons, explique le passage du prélat du service de Philippe-le-Bon à celui d'Henri V.[retour]

     [57] Archives du Calvados. (D. Collège du Bois.)

     L'amitié de M. Bénet m'a procuré le plaisir de lire les quatre chartes concernant la fondation du collège du Bois et d'en copier les parties intéressantes. Je vais réumer ici la suite de celle que je cite dans mon texte ; elle est l'acte de cession à l'Université de Caen d'une propriété située a Caen, et reprise par les frères de Rynel, comme on a pu le voir dans la partie transcrite. Jean de Gouvis, pour arriver à exécuter la volonté de Pierre Cauchon, dut leur racheter celte propriété moyennant 1,200 livres tournois « que ledit de Gouvis avoit paiés de ses propres deniers, recours aux lettres sur ce passées. » En conséquence « fut présent icellui de Gouvis » qui, « pour le bien et salut de son âme, ses père et mère, ancesseurs et successeurs... considérant les biens et honneurs qu'il a acquis par le moyen de l'estude », veut que ladite maison demeure pour lesdits écoliers, lesquels « à perpétuité seront tenuz à prier Dieu pour lui et ledit deffunt évesque » ; il la cède donc « perpétuellement et à tousjours à la dicte Université de Caen »... Ce fut fait l'an de grâce mil ccc quatre-vingt et unze, le mardi septiesme jour de juing. » (Parchemin. — Sceau disparu.)

     L'acte relate qu'à ce moment, Me Nicole Bertin, chanoine de Lisieux, autre exécuteur testamentaire de Pierre Cauchon, était mort : c'est pourquoi il n'est plus question dans ce passage que du seul Jean de Gouvis : ce dernier, dans la première des chartes concernant la fondation du collège du Bois est qualifié « arcédiacre de Bayeux. »

     Il n'est pas besoin d'insister, je pense, sur la tension des rapports qui devaient exister entre les de Rynel et lui à cette époque.[retour]

     [58] Noel Deshays, dans Formeville, Tome II, pp. 122 et 124, — p. 170.[retour]

     [59] Quicherat, Procès III, p. 103. — I, p. 174.[retour]

     [60] Quicherat, Procès I, p. 240 ; IV, pp. 139, 215, 306 ; V, p. 96.[retour]

     [61] Quicherat, Procès V, p. 136. Dès cette époque, Jeanne était condamnée par les Anglais ; ils la menaçaient du feu. (Quicherat, Procès IV, p. 141.) Son futur procès est même résumé à l'avance dans la réponse faite par eux à sa lettre au duc de Bedford. (Quicherat, Procès IV, p. 382.) Il est curieux de constater dans cette réponse combien on tenait, dès cette époque, à l'opinion « du simple peuple » et « du peuple ignorant. »[retour]

     [62] Quicherat, Procès III, p. 17.[retour]

     [63] Quicherat, Procès IV, p. 351. Tout ce procès de Jeanne d'Arc fut, à mon avis, une odieuse machination du Grand Conseil d'Angleterre, machination arrêtée à l'avance Bedford, Cauchon et les autres politiques de cette haute Assemblée savaient ce qu'ils allaient faire de Jeanne, le jour même où elle fut prise : la scène de l'abjuration ne fut qu'une monstrueuse comédie destinée à donner le change à l'opinion et aussi à permettre de déclarer Charles VII hérétique aussi publiquement que possible. Laisser vivre Jeanne d'Arc, les Anglais ne le pouvaient sans s'exposer à voir tôt ou tard la machination qu'ils avaient ourdie se retourner contre eux : la Lorraine était courageuse et entreprenante, désireuse de reprendre sa liberté ; ils avaient tout à redouter de ses déclarations.

     On m'objectera peut-être le mot de Warwick, prononcé par lui en revenant du cimetière Saint-Ouen aussitôt après l'abjuration : « La cause du roi va mal, si Jeanne en réchappe ! » Ces paroles prouvent, me dira-t-on, que cette cérémonie n'était pas préméditée. — Mais comment expliquer alors les menaces dont Jeanne fut l'objet, dès 1429, sous les murs d'Orléans, la lettre de Bedford où elle est à cette même époque, appelée « un disciple et un limier de l'Ennemi » et enfin celle de ce même prince à Charles VII, dont j'ai parlé dans la note 61 et qui est comme une préface du procès de 1431 ? Qu'on rapproche d'ailleurs celte même lettre du passage du discours de Guillaume Erart où celui-ci, le jour de l'abjuration, s'élève contre le prétendu roi de France qu'avait servi l'héroïne : l'identité des pensées et parfois des paroles est évidente. Il peut se faire que, pour des raisons que j'ignore, Warwick n'ait pas été mis dans le secret du duc de Bedford, mais, jusqu'à preuve du contraire, m'appuyant sur les textes précités, j'admets comme évidente la sentence de mort prononcée par les politiques anglais contre la Pucelle bien avant l'ouverture du procès : d'ailleurs la phrase, répondue à Warwick : « Monseigneur, soyez tranquille, nous la rattraperons ! » indique bien la volonté qu'avaient les dirigeants anglais d'en finir avec elle : lancée du tac au tac par quelqu'un de l'entourage de Pierre Cauchon, elle montre clairement que la scène de l'abjuration n'avait été qu'un intermède et non le dénouement prévu de la tragédie de Rouen.[retour]

     [64] Quicherat, Procès II, pp. 301-305 et 328, III, pp. 131 et 173, IV, p. 275.[retour]

     [65] Voici d'autres preuves de la faveur de Pierre Cauchon. Nommé évêque de Lisieux par bulles du pape Martin V, en date du 13 février 1430, sa translation n'eut lieu qu'après confirmation de cette nomination par le pape Eugène IV, par autres bulles du 8 août 1432.

     Il est curieux de constater tout d'abord que du 13 février 1430 au 23 mai de la même année, jour où Jeanne d'Arc fut prise devant Compiègne, les premières bulles ne furent suivies d'aucun effet ; après la capture de la Pucelle, rien de plus naturel, étant donné l'intérêt qu'avaient les Anglais à la faire juger par un de leurs plus éminents et de leurs plus retors légistes : mais avant ? Je ne vois qu'une explication à ce fait singulier : la présence désirée de l'évêque et comte de Beauvais, pair de France, au sacre d'Henri VI. En tous cas, ce retardement à la prise de possession de son nouveau siège épiscopal prouve que Pierre Cauchon s'entendait cordialement avec Bedford.

     Le sacre du roi d'Angleterre n'eût pas lieu à cette époque ; mais on s'empara de Jeanne. Pendant tout son procès, Pierre Cauchon resta — et pour cause —évêque in partibus de Beauvais. L'héroïne brûlée, on songea alors au couronnement du roi d'Angleterre ; le prélat avait bien mérite de rehausser par sa présence l'éclat de la cérémonie : on n'eût garde de l'oublier. Il put alors seulement prendre possession de son nouvel évêché.

     J'ai lu que celui-ci était un « maigre évêché ». L'auteur de cette expression me permettra de n'être pas de son avis. Les prérogatives attachées au comté de Lisieux, que possédait l'évêque de la ville, étaient importantes : les chartes les concernant ont été publiées (Bulletin de la Société historique de Lisieux, année 1902. — N° 14) : il suffit de les lire pour s'en convaincre. Ces prérogatives paraissent avoir été recherchées ; la liste des évêques lexoviens contient beaucoup de noms illustres. D'un autre côté, l'exemption de Saint-Cande, avec sa paroisse située dans la métropole, était un avantage précieux, et Pierre Cauchon, tout le premier, fut à même de l'apprécier largement (Voir Noel Deshays, dans Formeville, Tome II, p. 176, et Sarrazin, Pierre Cauchon, pp. 163 et 172.)[retour]

     [66] Après le procès de 1431, Pierre Cauchon fut successivement : en 1432, chancelier de la reine-douairière d'Angleterre ; en 1434, ambassadeur d'Henri VI au Concile de Bâle ; en 1435, de nouveau ambassadeur du même souverain au Congrès d'Arras ; en 1438, une troisième fois ambassadeur de ce monarque aux Conférences de Calais et de Gravelines.

     En étudiant son rôle dans ces Assemblées diplomatiques, on le voit en communication constante avec le roi d'Angleterre, passant au besoin la mer pour discuter avec lui les difficultés qui surgissaient ; il n'est pas le chef nominal de ces missions, mais il parait bien en être un des chefs réels, pour ne pas dire plus.

     Il y aurait un livre bien curieux à faire sur l'action politique de ce prélat dans les Conseils anglais, depuis 1423 jusqu'à sa mort. Je suis persuadé qu'il en ressortirait ce fait important qu'il a été l'un des inspirateurs de diplomatie d'abord d'Henri V, puis d'Henri VI. L'esquisse que je fais, dans cette étude, du rôle qu'il a joué, montre la part d'influence qu'il avait dans le gouvernement anglais : un travail plus complet ne rentre pas dans le cadre que je me suis tracé. (Voir dans Noel Deshays, dans Formeville, Tome II. Pierre Cauchon, et dans Sarrazin, Pierre Cauchon, les passages relatifs aux diverses ambassades de ce prélat.)[retour]

     [67] Jusqu'à la mort de Pierre Cauchon, survenue le 18 Décembre 1442, le personnel diplomatique anglais, en place des le procès de 1431, resta le même : il avait pour chef nominal le cardinal de Winchester, oncle du roi Henri VI. C'est ce personnel diplomatique qui, dans les diverses conférences qui eurent lieu à cette époque, appliqua la politique inaugurée au traité de Troyes, traitant Charles VII d'Adversaire et refusant de lui reconnaître les droits réguliers auxquels il prétendait comme fils de Charles VI.

     Après le décès de l'évêque de Lisieux, la situation changea du tout au tout. Voici, à titre, d'indication et pour montrer le profond changement qui s'opéra alors dans la diplomatie de Henri VI, la composition des ambassades, envoyées au roi de France par ce prince, en 1438 et en 1444, aux Conférences de Calais-Gravelines et à celles de Tours, c'est-à-dire avant et après la disparition du prélat.

     En 1438, aux Conférences de Calais et de Gravelines, les plénipotentiaires anglais se nommaient le cardinal de Winchester, l'archevêque d'Yorck, le duc de Norfolk, les évêques de Norwick, de Saint-David et de Lisieux, les comtes de Strafford et d'Oxford, les lords Bourchier et Hungerford, etc. Le roi de France y fut, comme auparavant, appelé : l'Adversaire. Elles échouèrent, ainsi que les précédentes, en 1440 : le roi d'Angleterre ne pouvait encore admettre la suzeraineté de Charles VII.

     Aux Conférences de Tours, tenues au mois d'avril 1444, les plénipotentiaires anglais étaient : le comte de Suffolk, Adam Moleyns, doyen de Chichester, garde du sceau ; Robert Roos, le chancelier Thomas Hoo, Richard Andrew, docteur ès lois, et Jean Wenlok. La lettre que portait Suffolk au roi de France portait la suscription suivante : « A très hault et excellent prince nostre tres cher oncle de France. »

     Or, en 1444, le cardinal de Winchester vivait toujours, ainsi que l'archevêque d'Yorck ; de plus, un parti puissant existait en Angleterre, qui ne voulait point de trêve ni de paix avec la France ; craignant sa vengeance, Suffolk ne partit que sur un ordre formel et avec la promesse qu'il ne serait jamais inquiété pour sa mission.

     Dans ces conditions, il vient naturellement à l'idée de se demander si Pierre Cauchon vivant n'aurait pas pesé, de tout le poids de sa vieille expérience, pour faire avorter les Conférences en question. N'aurait-il pas fait remarquer quelle faute c'était de reconnaître à Charles VII la situation que lui avait déniée le traité de Troyes ? N'aurait-il pas averti son souverain de l'imprudence qu'il allait commettre en accordant à l'Adversaire une trêve qui lui permettrait de se réorganiser ?

     En tous cas, il convient de constater que la mort de l'évêque de Lisieux marque le point de départ d'une nouvelle politique anglaise ; celle inaugurée au traité de Troyes, perfectionnée après la prise de la Pucelle, disparut avec lui. (Voir de Beaucourt, Histoire de Charles VII, III, pp. 95 et 257.)[retour]

     [68] Je prie les personnes qui ont bien voulu me confier des documents et m'en laisser prendre copie, de recevoir ici mes plus sincères remerciements : M. Guérin, Me Delarue, notaire à Lisieux ; M. Puchot, M. le docteur Le Villain, etc. C'est en lisant ces documents et aussi les authentiques, conservés aux Archives du Calvados et à la bibliothèque de l'abbé Loir, que j'ai pu former mon opinion sur la valeur de la tradition lexovienne.[retour]