Histoire de la paroisse Saint-Etienne de Caen : 1791-1891 / par Louis Huet

INTRODUCTION
Il y a quelques mois, nous écrivions, dans la Revue Catholique de Normandie, un article sur la nécessité d'avoir, dans les Archives de chaque église, un registre contenant l'histoire, les usages, les fondations, en un mot tout ce qui peut intéresser la paroisse. Nous donnions comme exemple « le Registre de Messieurs les Prestres de la paroisse de Saint-Estienne-le-Vieil de Caen. »
Incomplet à plusieurs points de vue, ce Registre ne pouvait être proposé comme un modèle. Il ne donnait qu'un encouragement à mieux faire en même temps qu'un bon exemple à suivre. Nous avons essayé d'en profiter le premier pour la nouvelle paroisse de Saint-Etienne.
Nous avions d'ailleurs une excellente raison de le faire.
Quelle date pouvait être mieux choisie pour écrire son histoire, que celle du centenaire de sa fondation ? Le cadre parfaitement délimité était tout tracé. La paroisse succédant à l'abbaye, nous n'avions qu'à continuer l'histoire de M. Hippeau, jusqu'à nos jours.
Un très-court résumé de l'Analyse architecturale de l'église Saint-Etienne, par M. G. Bouet, servira de transition aux deux travaux, et de guide aux nombreux touristes qui viennent chaque année visiter ce magnifique monument.
Nous nous demanderons ensuite quelle fut l'origine de la nouvelle paroisse ; comment elle fut canoniquement érigée en 1802 et quel fut son territoire jusqu'en 1820. Après une étude sur l'oeuvre alors accomplie par ses deux premiers pasteurs, et continuée par les deux derniers après la nouvelle délimitation de la paroisse, en 1820, nous énumèrerons ses confréries, les reliques qu'elle possède, les usages conservés ou abolis depuis son existence, ses privilèges, etc.
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Nous eussions été heureux de pouvoir offrir ce travail au vénérable pasteur qui gouvernait Saint-Etienne lorsque nous l'avons commencé. Nous lui avions confié notre projet de publier cette histoire le jour même du centenaire de la paroisse (12 juillet 1891), et il l'avait approuvé. La maladie et la mort qui sont venus le surprendre en janvier, ont renversé tous ces projets.
Qu'aujourd'hui du moins, ces quelques pages soient un hommage filial à sa mémoire, en même temps qu'un gage de notre fidèle attachement à une église dans laquelle se sont écoulées les treize premières années de notre ministère sacerdotal.
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CHAPITRE PREMIER
L'EGLISE SAINT-ETIENNE
Le respect et la majesté sont les deux sentiments qui s'imposent à l'âme de celui qui visite Saint-Etienne.
En pénétrant sous les voûtes que le soleil éclaire à peine de ses rayons ; en parcourant du regard ses murs dépourvus de tout ornement « on éprouve cette muette admiration, ce saisissement secret et solennel qui s'emparent de toutes les facultés de l'âme en présence d'une oeuvre inspirée. L'architecte, dédaignant l'ornement, n'a visé qu'à la grandeur, et il a fait une oeuvre sublime dans sa nudité. »
Ne devons-nous pas voir également dans les vastes proportions du monument [1] les larges idées du Conquérant qui le faisait bâtir, et de Lanfranc qu'il avait chargé de veiller aux débuts de sa noble fondation ?
Ce fut donc vers l'an 1064 que les murs de Saint-Etienne commencèrent à s'élever. — Treize ans plus tard, l'Archevêque de Rouen, Jean d'Avranches, en fit solennellement la consécration [2].
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XIe SIÈCLE. — A ce moment, l'église comprenait la nef actuelle, les transepts, et trois travées du choeur, elle se terminait comme l'église de Cerisy-la-Forêt, par une abside de trois étages.
Les bas-côtés de la nef et du choeur étaient surmontés de tribunes voutées en quart de cercle. Les voûtes romanes des bas-côtés, aujourd'hui remplacées par des voûtes ogivales, étaient un peu plus basses que celles-ci et permettaient de voir dans les tribunes, la base des colonnes en chanfreins creux, aujourd'hui enterrée par suite de l'exhaussement du plancher.
De l'église primitive il ne reste plus que la nef et les transepts, les deux gros piliers de la tour centale les plus rapprochés de l'autel, et la base inférieure des deux tours du portail : la base de la tour du Nord, jusqu'à une hauteur de 5 pieds environ, celle du midi jusqu'à la hauteur du 1er étage. Lorsqu'on reprit les travaux de cette dernière, la porte extérieure fut baissée. L'on s'efforça de faire disparaître les traces des clavaux primitifs au moyen de faux joints horizontaux creusés dans la pierre, ainsi qu'il est facile de s'en convaincre.
M. Bouet pense que primitivement le choeur seul était destiné à être voûté. Les joints de la tour qui sont de ce côté n'ont pas été lissés, tandis que ceux des trois autres côtés sont très soignés comme s'ils étaient destinés à être vus de l'intérieur de l'église.
Enfin, comme on peut le voir au-dessus des voûtes de la nef, le clérestory qui existait au XIe siècle, se composait de trois arcatures égales par travée.
XIIe SIÈCLE. — Ces trois arcatures furent remplacées par une grande et une petite, et le clérestory lui-même fut baissé d'un pied lorsque les grandes voûtes de la nef furent construites.
Aux transepts, les colonnes qui portaient l'arcature du XIe siècle furent noyées dans un mur relié avec celui de l'extérieur à l'endroit de la poussée des voûtes. D'autres colonnes furent insérées dans les murs pour soutenir la retombée des voûtes. De même des colonnes avec consoles et chapiteaux du côté du choeur furent ajoutées aux angles intérieurs de la tour centrale pour porter la voûte de la lanterne.
Les corps carrés des deux tours du portail datent également de cette époque. Les chapiteaux à animaux fantastiques ou à godrons (sorte de cornets) en sont la preuve, ainsi que la base plus élevée des piliers.
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XIIIe SIÈCLE. — Des modifications importantes furent apportées à l'église dans ce siècle. Si le mélange du roman et du gothique dans le choeur, si les zigzags aux arcades, les feuilles aux chapiteaux rappellent le XIIe siècle, nous supposons, d'après les dettes de l'abbaye, en 1250, et d'après la forme des lettres de la pierre tombale de l'architecte, placée à fleur de terre, dans la partie la plus saillante du rond-point, derrière la chapelle de la Sainte Vierge [3], que cette partie de l'église remonte au commencement du XIIIe siècle.
Le choeur fut alors allongé d'une arcade plus large que les autres, dans le sanctuaire. L'abside actuelle remplaça l'abside romane.
C'est de cette même époque que datent les deux flèches jumelles du portail « qui s'élancent ensemble vers le ciel, comme les aspirations d'une seule et même pensée de foi et d'amour. » Comme les clochers étaient primitivement destinés à recevoir un toit quadrangulaire, lorsqu'on voulut faire des flèches octogones, il fallut construire des trompes plein-cintre pour soutenir les pans coupés. A leur base, ces pyramides de forme différente, dont l'une, celle du nord, est légèrement convexe et a dix nervures, quoiqu'elle soit octogone, sont ornées de charmants clochetons qui mériteraient une étude spéciale [4].
XIVe SIÈCLE. — La chapelle Halbout fondée en 1315 par Philippe Halbout, curé de Brouay et chanoine du Sépulcre de Caen, ainsi que la portion supérieure de la pyramide de la tourelle d'escalier du transept septentrional datent de ce siècle. Une fausse voûte en plâtre a remplacé, dans la chapelle, l'ancienne voûte ogivale portant les armoiries de la famille Halbout. L'autel actuel en marbre rouge, sans style, provient de la chapelle de Lion-sur-Mer.
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XVe et XVIe SIÈCLES. — Il n'y a rien à l'actif de ces deux siècles. Mais le dernier, si funeste aux monuments religieux de Caen, faillit complètement détruire Saint-Etienne. En 1562, les protestants en « froissèrent et brisèrent les vitres belles et singulières, les orgues fort armonieuses, et consumèrent par le feu les chaires, chassis et autres ouvrages de bois. Ils cassèrent le Loculle (tombeau) de pierre où estoyent les ossemens du corps de ce Roy Duc..... emportèrent au château la grande châsse d'icelle abbaye contenant les reliques de Sainct-Estienne qui estoit d'un ouvrage fort artificiel, faite en forme de temple ou église ayant une tour ou clocher au milieu où il y avoit une clochette d'argent. — Et au reste les joyaux du Roy Duc Guillaume... mesmes ses manteaux couverts d'or battu que l'on avoit faict approprier en chappes. »
L'année suivante, Montgommery fit enlever « les plombs dont l'église estoit couverte dès le temps du Roy Duc Guillaume et dont Maistre Barthélemy de Nazy avoit refusé quelque temps précédent 80,000 livres et encore faire recouvrir ladicte église d'ardoises. » L'escalier de la tour centrale fut coupé. La flèche fut renversée en 1566, et entraîna dans sa chute l'un des gros piliers du côté de la nef.
Tel fut le bilan déplorable de ce siècle en proie aux rigueurs de la guerre civile allumée par le Protestantisme.
XVIIe SIÈCLE. — Tout était donc à refaire pour réédifier l'église. En 1592, la ville allait inaugurer un pillage d'un nouveau genre et faire enlever les pierres de l'édifice pour réparer ses murailles, lorsque Dom Baillehache et les religieux s'y opposèrent heureusement et en appelèrent au Parlement de Normandie. En 1600, celui-ci leur donna en partie gain de cause. Au jugement des commissaires envoyés, le choeur ne pouvait être rétabli, et l'on devait construire un mur qui servirait de gable à la nef et serait « de même structure et ordonnance que celui de l'autre bout de l'église sous les deux tours. »
Jacques Basin « Maistre masson et architecte » accepta de faire le tout pour 2500 écus et les matériaux du choeur. Jean de Baillehache refusa cet arrangement. Il trouva un autre entrepreneur, François de Cairon, qui accepta de reconstruire, à la place du gable, les deux gros piliers de la tour centrale avec les arcades et les voûtes. Les travaux commencèrent en 1602 ; la charpente fut adjugée en 1605, et la couverture en 1607. Le 15 juin 1608 Balthazar Catherine
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« s'obligea faire les deux segondes vouttes des deux aisles de la nef de lantienne église. »
La nef achevée, le zélé prieur demanda au Parlement, en 1609, l'autorisation de restaurer le choeur. Il l'obtint le 3 août — Il rebâtit alors le côté septentrional du clérestory du choeur en élevant d'un pied l'appui des fenêtres pour donner plus de pente à la toiture, puis les murs extérieurs du bas-côté de la tribune jusqu'à l'abside ; enfin presque tout le mur du côté méridional ainsi que les voûtes qu'il porte. — En 1616, les derniers travaux intérieurs étaient adjugés, les balustrades des tribunes, la voûte de la grande nef et des bas côtés construites. — En 1619, la vitrerie, la serrurerie et la menuiserie étaient allouées à Fabien Crouillières. Le 17 mai 1626, l'église était solennellement reconciliée par Mgr d'Angennes, évêque de Bayeux.
A l'occasion de cette cérémonie, Dom Mathieu de la Dangie fit peindre, dans chaque chapelle, une inscription indiquant son vocable, les inscriptions étaient entourées de cartouches peints. Une seule est restée entière dans la chapelle qui sert de sacristie ; une autre vient d'être mise à jour dans la chapelle qui se trouve près de l'horloge [5].
Les trois grandes portes de la nef, la chaire [6] et les stalles [7]
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enfin la clôture de la sacristie subsistent seules du mobilier placé au XVIIe siècle. Mais alors les stalles étaient surmontées de cloisons qui se prolongeaient jusqu'au grand autel, et donnaient à l'église un aspect tout différent de celui qu'elle a aujourd'hui.
Pour être plus recueillis et à l'abri du froid des nuits, les religieux avaient complètement clos le choeur. Une grande porte de 9 pieds 1 pouce de haut sur 6 pieds 8 pouces de large s'ouvrait au bas des stalles — deux autres surmontées d'un côté des armes de Normandie et de l'autre de celles de l'abbé de Moret étaient de chaque côté de l'autel. — Des cloisons de 10 pieds 1 pouce y compris la corniche dans lesquelles s'ouvraient deux portes à deux ventaux fermaient les bas-côtés du choeur. D'autres clôtures isolaient complètement la chapelle Halbout, la chapelle servant de sacristie et plusieurs autres chapelles, de telle sorte qu'il n'y avait de libre que la grande nef pour les rares cérémonies publiques qui se tenaient dans la basilique. — Les jours ordinaires, la chapelle
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Halbout était suffisante pour les quelques fidèles qui venaient aux messes matinales et la procession des Rogations de Saint-Nicolas et de Saint-Ouen.
XVIIIe SIÈCLE. — Sauf la restauration faite en 1725 du sommet de la tour du Nord qui avait été frappée par la foudre le 26 janvier de cette année, les travaux accomplis à l'église dans ce siècle furent presque tous intérieurs. Ils ne laissèrent pas cependant d'être très importants, malgré la reconstruction du monastère commencée en 1704.
Sans parler du portrait de Guillaume le Conquérant qui remonte à 1708 [8] ni du jubé commencé en 1724, la tribune de l'orgue qui rappelle par sa coupe de pierre les voûtes anglaises en Fantracery fut construite pour recevoir l'instrument livré en 1741 par les frères Lefèvre de Rouen. L'horloge du transept fut exécutée en 1744. Elle porte l'inscription suivante :
DERIGÉE PAR FIERVILLE COMMIS
EXÉCUTÉE PAR GAUTIER, A CAEN 1744
Ce fut le même commis de l'abbaye Michel Fierville, qui fut envoyé à Paris, en 1771, pour « faire, arrester et conclure tous marchés et autres actes avec tels artistes et ouvriers qu'il jugera à propos pour la confection du principal autel, pavage en marbre du sanctuaire et presbitaire de la ditte église. » L'orfèvre Hervieu fournit les bronzes de l'autel qui coutèrent seuls 22000 livres [9].
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Le marbrier Jouniaux pava le choeur en marbre bleu de Turquie et bleu veiné de Gènes, et le sanctuaire en compartiments de différents marbres pour la somme de 15918 liv. 13 den.. Il plaça une nouvelle dalle de marbre blanc sur le tombeau de Guillaume [10].
Tout ce mobilier du XVIIIe siècle existe encore aujourd'hui. Le tabernacle, la croix et les chandeliers furent portés à la mairie pendant la Révolution. A leur occasion, le journal de l'armée des côtes de Cherbourg porte à la date du 23 frimaire de la 2e année de la République : « Les bustes de Brutus, de Socrate, de Rousseau, de Voltaire, de Marat et de Le Pelletier figureraient fort bien sur chacun de ces flambeaux pour que les vrais républicains pussent jouir à leur aise du plaisir de contempler ces amis, ces régénérateurs de l'espèce humaine. La croix étant surtout une chef-d'oeuvre, le christ, le globe et le serpent ne laissant rien à désirer pour l'amateur de sculpture, on pourrait la placer entre les six grands hommes que nous venons de nommer.... Quant au tabernacle, on n'en pourrait faire un meilleur usage que pour y renfermer la charte précieuse de notre constitution et de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Dans les fêtes publiques, on choisirait les citoyens les plus vertueux pour porter ce dépôt sacré. » Malheureusement la croix a été perdue.
Lorsque la Révolution éclata, la sacristie était magnifiquement montée d'ornements et de linge, qu'il serait trop long de décrire.
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Tout fut à peu près perdu. Une coupe de vermeille garnie de médailles grecques et romaines en argent qui passait pour avoir été donnée à l'abbaye par Guillaume le Conquérant est conservée au musée des Antiquaires de Normandie.
XIXe SIÈCLE. — Depuis cent ans, un certain nombre de modifications ont été apportées dans l'aménagment de l'église plutôt que dans l'édifice lui-même.
Cependant, l'église ayant été classée en 1841 au nombre des monuments historiques, l'Etat entreprit plusieurs travaux importants à ses frais. Sous la direction de M. Guy, on rétablit d'abord le sommet de la flèche Nord, puis on reconstruisit, en 1842, la tourelle qui occupe l'angle de la tour méridionale la plus rapprochée du grand portail.
En 1867, M. Ruprich Robert refit de nouveau le sommet de la flèche Nord dont les pierres avaient été disloquées par l'ébranlement d'une croix mal scellée. Il supprima la croix d'abord à cette tour, puis à la flèche méridionale lorsque les joints furent renouvelés.
A cette occasion, citons les lignes suivantes de M. Bouet, « dont la place, dit-il lui-même, serait plutôt dans une histoire de la paroisse moderne que dans celle de l'ancienne abbaye. »
« Selon quelques personnes, on craint le renouvellement de pareil accident ; mais nous voyons des croix sur des flèches contenant des sonneries beaucoup plus fortes que celle de Saint-Etienne dont la grosse cloche ne pèse que 2548 kil. ; la croix du clocher de Saint-Pierre dont la sonnerie est égale à celle de Saint-Etienne n'a jamais causé d'inquiétude, et ces clochers eux-mêmes ont reçu autrefois une cloche de 26000 livres : il ne doit donc pas être impossible aujourd'hui que l'on parle tant du progrès de la science, de disposer les beffrois de façon à atténuer les mouvements communiqués aux flèches par les cloches.
Une autre raison a été donnée : il ne doit, dit-on, y avoir qu'une croix sur chaque église. Il y a là quelque chose de spécieux et qui pourrait en effet être pris en considération s'il s'agissait d'élever une église neuve dominée par une tour centrale ; mais il sagit ici d'une église ancienne ; faudra-t-il pour être conséquent, supprimer les croix qui existent, supprimer la croix romane qui termine le gable du transept et la petite croix de pierre des tourelles de l'abside ?
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Faudra-t-il supprimer celles des deux flèches qui, dominant tout l'édifice, annoncent au loin une église chrétienne ?
De plus, cette croix que l'on supprime, nous l'avons vue placer il est vrai ; mais elle en remplaçait une autre, comme celle du midi remplace celle que la foudre avait renversée en 1725. Les vues de l'abbaye représentent les flèches surmontées de croix en 1684 et 1632 ; cela nous conduit bien près de 1564, et la non-existence de croix avant cette époque ne prouverait qu'une chose : c'est que, du moment que la tour centrale n'était plus le point le plus élevé, on avait tenu, à une époque où les règles liturgiques étaient plus connues et plus respectées qu'aujourd'hui, à placer celle-ci sur le point dominant de l'édifice [11]. »
Une somme de 100,000 fr. ayant été votée par le gouvernement et la ville, tout l'extérieur de la nef fut restauré. On commença d'abord par la façade dont le pignon fut considérablement baissé ainsi que la partie de la toiture qui se trouve entre les deux tours. Du côté du lycée, on ouvrit des fenêtres romanes dans le bas-côté à la place des arrache-jours qui ne donnaient aucune lumière et qui n'avaient aucun style. Tout autour de la nef régnait à l'extérieur une galerie semblable à celle qui se trouve dans les tribunes et qui était d'une grande utilité pour accéder aux couvertures. Sous prétexte qu'elles n'étaient pas du style à l'église, elles ont été enlevées, malgré leur parfait état de conservation (puisse le placage que l'on a fait être d'une égale solidité !) Tous les vitraux de la nef ont été exécutés en même temps que les travaux précédents qui ne se sont terminés qu'en 1880.
Comme les autres travaux de l'église sont l'oeuvre des curés qui se sont succédés à Saint-Etienne, nous rendrons à chacun l'honneur qui lui revient, en signalant dans le cours de cette histoire, les restaurations et les embellissements accomplis par eux.
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CHAPITRE DEUXIÈME
CRÉATION DE LA PAROISSE SAINT-ETIENNE
Lorsque, dans un désir insensé de tout changer, l'Assemblée Constituante de 1789 voulut toucher aux questions religieuses, « la légèreté, l'irréflexion de ses décisions, dit Dareste, parurent tourner au vertige [12]. »
Vainement, lorsqu'elle s'arrogea le pouvoir de conférer à la seule puissance civile la création de nouvelles circonscriptions de diocèses ou de paroisses, les députés ecclésiastiques se levèrent-ils pour contester sa compétence dans une question de juridiction spirituelle.
Vainement, lorsqu'elle voulut exiger le serment de la constitution civile du clergé, Cazalès s'écria-t-il : « Croyez-vous en chassant les évêques de leurs siéges, les curés de leurs presbytères, vaincre la résistance que leur conscience vous impose ? Non, vous êtes au premier pas de la persécution qui s'ouvre devant vous. Doutez-vous qu'une partie des fidèles ne demeure attachée à ses anciens pasteurs et aux principes éternels de l'Eglise ? Alors le schisme est introduit, les querelles de religion commencent, le royaume sera divisé. Vous verrez les catholiques, errants sur la surface de l'empire, suivre dans les cavernes, dans les déserts, leurs ministres persécutés, afin de recevoir d'eux des sacrements valides. » L'Assemblée n'écouta rien. Elle traita de réfractaires ceux qui ne voulurent pas se soumettre à ses lois et passa outre, malgré le terrible pronostic de l'intrépide abbé Maury : « Prenez garde, il n'est pas bon de faire des martyrs. »
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L'Eglise de France eut l'honneur de compter, à différents titres, les trois quarts de ses prêtres dans ce nombre glorieux. Elle eut aussi, dans ces jours d'épreuve, la consolation de voir les fidèles compatir à ses peines et souffrir avec elle.
Entre toutes, la ville de Caen se distingua par les protestations de son Université et de son clergé. Elle eut son martyr, M. l'abbé Gombault, curé de Saint-Gilles. Elle eut ses prisonniers, ses généreux confesseurs qui exercèrent le saint ministère dans le secret. Elle eut ses vaillants chrétiens qui ne craignirent pas de manifester leurs croyances au péril de leur vie.
Si tous ces héros n'ont pas eu leur histoire, nous leur consacrerons au moins quelques pages en les mettant en parallèle avec ces hommes que la Révolution mit à leur place dans cette partie de la ville de Caen qui forme aujourd'hui la paroisse Saint-Etienne.
En 1789, l'abbaye de Saint-Etienne de Caen existait encore et comptait une vingtaine de religieux dans ces magnifiques bâtiments actuellement occupés par le Lycée.
En temps ordinaire, l'église ne servait qu'à leurs offices capitulaires. Mais, dans les grandes circonstances, dans les fêtes publiques qui devaient réunir une foule nombreuse, elle livrait ses vaste nefs à la multitude.
C'est ainsi que le 8 février 1790 pour la prestation du serment des officiers municipaux « Messieurs les Prieurs et Religieux se rendirent au choeur et chantèrent le Te Deum en l'honneur d'un aussi grand jour, avec cette dignité et cette pompe qui accompagna toujours chez eux le culte divin [13]. »
Cependant l'orage grondait sur le vieux monastère et menaçait d'éclater. Les vexations se succédaient. Après la déclaration des biens (4 mai 1790) était venue la confiscation. Celle-ci entraînant la misère à sa suite obligea le conseil municipal à voter, le 30 juin, « une provision de 4000 livres aux religieux pour leurs besoins et leurs dettes pressantes ». Enfin le District ayant établi ses séances dans l'une des salles de l'abbaye, les allées et venues du public finirent par rendre la situation des religieux intolérable : « Messieurs les prieurs et religieux de l'abbaye de Saint-Etienne vinrent, le 29 octobre, faire la déclaration qu'ils sont dans l'intention de
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quitter ladite abbaye et de profiter des décrets de l'Assemblée nationale qui leur permettent de se retirer dans telle partie du royaume que bon leur semblera [14]. »
Ils célébrèrent encore solennellement la fête de la Toussaint et celle des Morts dans leur magnifique basilique. Mais le glas funèbre de la cloche qui convoqua les fidèles à prier pour les défunts, sonna en même temps la fin d'un grand ordre religieux fixé, depuis des siècles, dans la ville de Caen.
Singulière coïncidence que cette date et qui laissa dans l'âme de ceux qui en furent les témoins et les victimes un poignant souvenir :
« Il me semble voir encore, disait Dom Ribard après la Révolution, nos malheureux frères emportant à la hâte dans cette triste journée, ce qu'ils avaient de plus précieux, leurs ornements, leurs livres, inutiles objets qui ne devaient servir qu'à embarrasser et qu'à trahir une vie dès lors errante et persécutée [15]. » Les religieux ne purent emporter que leur effets [16] ; le mobilier destiné à être vendu resta.
Le 6 décembre, la ville décida l'acquisition de l'abbaye « au nom des pauvres de l'Hôtel-Dieu [17]. » — Elle acheta, le 4 mai suivant, l'Hôtel Abbatial 20,700 livres. L'église resta libre et sans destination provisoire.
Dans cet intervalle (avril 1791) « le Directoire du département y fit célébrer un service pour Mirabeau. Toutes les autorités, la garde nationale, les troupes de la garnison y assistèrent ; une foule immense était entassée dans l'église débordant au-dehors de l'édifice [18]. »
A la même époque (1789) il y avait à Caen treize paroisses : Saint-Pierre, Saint-Jean, Saint-Gilles, Saint-Georges-du-Château, Notre-Dame, Saint-Sauveur, Saint-Julien, Saint-Martin, Saint-Nicolas, Saint-Etienne, Saint-Ouen, Vaucelles et Sainte-Paix.
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Lorsqu'il fallut exécuter le décret rendu par l'Assemblée Nationale, au mois d'août 1790, pour la nouvelle circonscription des paroisses, les Assemblées du district et du département se mirent en rapport avec la commune pour former le dossier destiné au comité ecclésiastique chargé de préparer les ordonnances royales.
C'est dans la séance du 22 février 1791, que le conseil municipal de Caen reçut « la lecture d'une lettre de Messieurs les administrateurs du directoire du district en date du 19 de ce mois, ainsi que la copie de celle de Messieurs les administrateurs du département relative à la circonscription des paroisses » — Quatre commissaires et deux suppléants furent aussitôt nommés « pour se livrer incessamment aux opérations nécessaires pour cet objet. »
Le 1er mars, ils donnèrent lecture de leur rapport qui fut jugé insuffisant, n'étant pas accompagné de plans descriptifs.
Le 3, ils communiquèrent deux projets « dans leur ensemble et leur détail pour être envoyés à Messieurs les administrateurs du directoire du district pour les approuver, les changer ou les modifier ainsi qu'ils le jugeront convenable [19]. »
Enfin, après un échange de vue pour savoir si le nombre des paroisses serait de six ou de sept (dans le premier cas Saint-Etienne serait devenu Sainte-Marie) ce dernier nombre fut admis et soumis à l'approbation de Louis XVI qui rendit son ordonnance le 12 juillet 1791 [20].
Les quatre paroisses supprimées furent : Saint-Georges-du-Château, Saint-Martin, Saint-Nicolas et Saint-Julien. — Les sept conservées avec le titre curial furent : Saint-Jean, Saint-Gilles, Saint-Pierre, Notre-Dame, Saint-Sauveur, Saint-Etienne et Saint-Michel de Vaucelles. Les paroisses de Sainte-Paix et de Saint-Ouen prirent le titre de succursales et furent réunis, l'une à Vaucelles, l'autre à Saint-Etienne. Saint-Germain-la-Blanche-Herbe qui jusque-là avait fait partie du doyenné de Maltot, fut aussi rattaché avec le titre de succursale à Saint-Etienne de Caen.
Les changements introduits dans la démarcation des paroisses amenèrent quelques substitutions dans les églises. Ainsi l'église de l'abbaye de Saint-Etienne fut substituée à celle de Saint-Etienne-le-Vieux ;
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l'église de Saint-Sauveur située sur la place du Marché fut fermée et son titre transféré à Notre-Dame de Froide-Rue [21] ; Enfin l'église des Jésuites devint Notre-Dame ou la Gloriette.
Quelle fut la cause de ce bouleversement qui suscita, dès la promulgation de la loi, de vives réclamations même de la part des paroisses conservées [22] ? Nous n'osons pas croire qu'elle fut absolument surnaturelle, et que les commissaires chargés de la délimitation des paroisses n'eurent en vue que le bien spirituel des âmes. Ce fut le contraire qui eut lieu.
De graves évènements s'étaient passés aux mois de janvier et de février. Le clergé mis en demeure d'accepter et de proclamer la Constitution civile qu'on voulait lui imposer, avait répondu par cette magnifique Déclaration des curés de la ville de Caen que tous signèrent, à l'exception de M. de la Prise, curé de Saint-Pierre [23].
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— L'Université avait protesté. — Le Maire, M. de Vendoeuvre, avait donné sa démission « ne voulant pas employer son ministère pour
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faire prêter aux ecclésiastiques fonctionnaires le serment exigé d'eux [24]. »
Enfin, le peuple attaché à sa foi était devenu menaçant au point de « huer, insulter et même jetter des pierres aux deux membres de la municipalité envoyés dans chaque paroisse pour lire cette instruction, tandis que les curés au contraire étaient reconduits par leurs paroissiens de crainte qu'ils ne fussent maltraités [25]. » Cela suffisait, il n'en fallait pas davantage.
Les curés du Vieux-Saint-Etienne, de Saint-Sauveur du Marché, de Saint-Martin, de Saint-Nicolas et de Saint-Julien ayant refusé d'obtempérer à l'ordre qui leur était donné, leurs paroisses furent supprimées et la nouvelle paroisse Saint-Etienne fut créée. C'était un moyen radical mais assez singulier de punir les prétendus coupables. — Il ne fut pas du goût des paroissiens qui se hâtèrent de signer des pétitions pour protester.
La requête des habitants de Saint-Nicolas, datée du 7 avril 1791, exprime en termes énergiques la ferme volonté qu'ils ont de ne pas consentir à la disparition de leur église et de leur curé :
« Quant à la suppression de notre paroisse et de notre église nous déclarons que nous ne céderons qu'à la force ; nos ancêtres
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y ont pris naissance, leurs cendres et les restes précieux de leurs ossements y reposent, il est impossible que nous consentions à effacer de nos âmes des sentiments que la nature et la religion semblent y avoir posés. Ces temples ont été bâtis par nos pères et de leurs propres fonds pour notre utilité ; il y a nombre de siècles que la Divinité y reçoit nos adorations et nos hommages, que nous y avons reçu les enseignements de la religion catholique pour laquelle nous sommes prêts à verser notre sang. Rien ne pourrait vaincre les répugnances que nous aurions d'aller ailleurs faire l'exercice du culte divin.
Quant à la possession de notre curé, depuis environ 30 ans que la Providence nous l'a donné pour être notre pasteur, sa bienfaisance, sa régularité, ses soins, ses instructions nous ont forcés de le regarder comme un père, un protecteur, un conseiller prudent, un véritable ami. Tous ces titres de reconnaissance, de respect et d'attachement qu'il a sur nos coeurs ne nous permettent point de le laisser s'éloigner de nous, ni l'arracher de nos bras que nous périssions avec lui. L'histoire nous rapporte des exemples de sacrifices qu'ont fait des amis pour leurs amis qui sont moins fondés que les nôtres ; il est instruit des principes de la religion ; il n'a pas prêté le serment, c'est une preuve que ce serment n'est pas nécessaire pour être vrai et bon citoyen ; il en a fait la preuve dans toutes les places qu'il a occupées soit au comité, soit à la municipalité de notre ville, quelques peines, quelques fatigues, quelques menaces qu'il ait essuyées de la part des méchants pour l'empêcher de se prêter dans les temps critiques aux besoins de la ville et de ses concitoyens. Il a couru ces dangers pour marquer sa fidélité à la nation, au roi et à la loi. De là nous avons jugé qu'il est aussi bon citoyen, aussi fidèle patriote que qui que ce soit : pourquoi nous déclarons que nous ne consentons point ni au changement de notre église ni à la déposition de notre curé, et que quand nous avons donné à nos députés, au Tiers-Etat, nos voeux et nos pouvoirs, nous n'avons jamais entendu qu'on fît à nos coeurs des plaies aussi sensibles.
A Caen, 7 avril 1791 [26].
Monsieur Bonhomme qui était alors curé de Saint-Nicolas méritait tous ces éloges et cet attachement de ses paroissiens.
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C'était un homme de valeur, de haute piété, jouissant de l'estime générale à tel point qu'il fut plusieurs fois chargé de missions délicates par la municipalité, et choisi en 1789, avec M. Lentaigne curé de Saint-Sauveur, pour être l'un des rédacteurs du Cahier du Clergé du grand Baillage de Caen. Son seul crime était de ne vouloir trahir ni sa foi ni sa conscience par un serment qu'elles réprouvaient.
Pendant toute la Révolution, caché, croyons-nous, à Bretteville, il ne cessa de répondre à la confiance de son troupeau et de combattre par ses écrits les illusions et les théories erronées de M. de la Prise, curé de Saint-Pierre. Persuadé que chez ce dernier « l'erreur n'était qu'apparente et que la peur expliquait ses contradictions », il ne craignit pas de lui adresser de sévères reproches, tout en reconnaissant par ailleurs « ses excellentes qualités et ses vertus morales [27]. »
De son côté, M. de la Prise conserva toujours une telle estime, une telle affection respectueuse pour le zélé curé de Saint-Nicolas, que la première fois que Mgr Brault se rendit à Caen pour présider une cérémonie religieuse, il s'empressa, en présence de tout le clergé catholique, de le présenter au vénérable Prélat, comme l'un de ceux qui étaient le plus digne de l'assister à l'autel.
A la réouverture des églises, M. Beaunier, ancien curé du Vieux Saint-Etienne qui fut chargé de desservir provisoirement la nouvelle paroisse de Saint-Etienne, le pria de le seconder dans son ministère, ce qu'il accepta. Il mourut le 8 mai 1803 dans un âge avancé.
Les habitants de Saint-Martin suivirent immédiatement l'exemple
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que leur donnaient les paroissiens de Saint-Nicolas : « Persuadés, disent-ils, que conformément aux décrets, les peuples doivent être consultés et écoutés sur cette réforme ordonnée pour leur plus grande utilité et non pour leur affliction et une plus grande difficulté de remplir leurs devoirs..... que s'il y a quelques changements à faire dans les paroisses, les paroissiens seuls intéressés à la chose sont plus propres que personne pour en juger..., que leur temple est fait pour eux et qu'il en est de même de leur curé, l'un et l'autre étant une espèce de propriété qu'on ne peut leur enlever malgré eux sans injustice, sans violer le droit naturel, la liberté civile et religieuse et les lois sociales..... L'accroissement de la population exige plutôt l'augmentation que la diminution des églises curiales dans une ville où l'on compte environ 50,000 âmes et seulement 13 paroisses..... Si c'est par économie, ils paieront leur curé et son vicaire, mais ils veulent garder M. Jouvin leur digne pasteur, qui, par le bon exemple de ses saintes moeurs, la pureté de sa doctrine et la plus scrupuleuse fidélité à tous ses devoirs s'est rendu infiniment précieux à son troupeau. »
A cette pétition était jointe celle des habitants du hameau de la Folie qui dépendait de la paroisse Saint-Martin. Eux aussi réclamaient « un pasteur qui ne leur a jamais recommandé que la soumission aux lois, deux prêtres qui se sacrifient chaque jour au troupeau qui leur a été canoniquement confié [28]. »
Comme nous aurons bientôt l'occasion d'admirer le zèle de M. Jouvin, disons seulement qu'il était docteur en théologie, et qu'avant sa prise de possession de la cure de Saint-Martin, au commencement de janvier 1786, il était professeur de philosophie à l'Université de Caen [29].
Lorsque les habitants de Saint-Ouen eurent appris qu'ils allaient être réunis à Saint-Etienne comme succursale, ils signèrent une pétition non moins énergique que la précédente, et ils chargèrent l'un d'entre eux, François Vauquelin, de la présenter, le 11 avril, à l'Assemblée électorale du district de Caen, en l'église Saint-Pierre.
Comme la protestation relative à la suppression de la paroisse
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est à peu près identique à celle de Saint Nicolas, nous ne croyons pas utile de la reproduire. « Quant à la déposition de leurs curé et vicaire, disent-ils, ils n'y consentiront pas davantage ; ils ne permettront pas qu'on arrache d'entre leurs bras des hommes qui leur ont été donnés pour être leurs pasteurs et leurs guides. S'il faut périr ils périront avec eux. Qu'on ne leur impute pas d'être refractaires à la loi ; comme citoyens ils s'y soumettent et feront pour elle tous les sacrifices ; ils jureront volontiers de maintenir une constitution qui assure le bonheur et la tranquillité du peuple français dont ils font partie, constitution purement politique qui ne blesse en rien les droits de la religion et de l'Eglise dont ils sont les ministres [30]. — A Caen, ce 9 avril 1741.
Le résultat de cette requête fut ce que l'on devait attendre : l'Assemblée protesta contre cet écrit qui fut qualifié d'incendiaire, procès-verbal en fut dressé et ce fut tout.
Le 6 juin, la municipalité installa le sieur Beaussieu à la succursale de Saint-Ouen et écrivit au District : « de faire deguerpir le sieur Noel pour laisser le presbytère libre [31]. » Le lendemain Beaussieu envoya sa démission et fut remplacé quelques jours plus tard par Jean Dufossey.
La requête des habitants de Saint-Julien nous intéresse à un autre titre. M. Desbordeaux, qui devint curé de Saint-Etienne après la Révolution, était alors curé de cette paroisse. Or, voici en quels termes ses paroissiens le réclamaient :
Depuis 18 ans, disaient-ils, que la Providence l'a placé au milieu d'eux, il n'a cessé de les édifier par son exemple, par sa prédication, par sa charité envers les pauvres, par son assiduité auprès des malades dont il est la consolation et par son assiduité à remplir les fonctions pastorales. Reconnaissants envers leur Pasteur les habitants de Saint-Julien ne cessent de le respecter et de lui rendre toute la justice qui lui est due..... Quand au serment, la liberté
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de le prêter a été decrétée pour tous les citoyens sans distinction ; les prêtres doivent jouir de ce droit. Leur refus n'est pas un motif d'exclusion pour les places qu'ils remplissent ; ils sont toujours les vrais Pasteurs et les fidèles ont droit de les réclamer. Leur mission est spirituelle, aucune autorité n'a droit de la détruire. Les paroissiens de Saint-Julien pénétrés de ces principes ne s'en écarteront jamais, et quelque division que l'on fasse, l'ancienne sera leur modèle, jusqu'à ce que l'Eglise dépositaire de la foi ait autrement décidé... [32]. »
Cette protestation eut le sort de la précédente. Seulement, l'exaspération qu'elles déterminèrent fut telle, que la proclamation suivante de la commune de Caen fut affichée, le 12 avril, sur les murs de la ville :
« Considérant que pareilles oeuvres ne peuvent être que le fruit d'une coalition criminelle contre les droits de l'Assemblée nationale concernant la constitution civile du clergé et ne tendent qu'à entretenir l'esprit de révolte et de sédition contre les principes régénérateurs de notre liberté déclare et répute les auteurs et signataires desdites requêtes garants et responsables de tous troubles et désordres mêmes les plus légers qui viendraient à se manifester relativement et jusqu'à la parfaite exécution du remplacement des fonctionnaires publics ecclésiastiques désobéissant à la loi du serment, pour en ce cas lesdits signataires être poursuivis criminellement comme artisants, fauteurs et instigateurs des malheurs publics et d'insurrection populaire. »
En la maison commune de Caen, ce 12 avril 1791, Bonnet de Meautry, maire. — Delarocque, secrétaire greffier [33].
A la suite de cette proclamation, cinq personnes retractèrent leur signature par peur et par faiblesse.
Antérieurement à la Déclaration, la passion politique avait déjà créé des difficultés aux curés de Saint-Sauveur-du-Marché, et de Saint-Etienne-le-Vieux.
Dès le 8 mai 1790, M. Lentaigne, curé de Saint-Sauveur, avait été retranché de la liste des citoyens actifs et éligibles de la 4e section de la ville réunie en l'abbaye de Saint-Etienne, pour avoir ajouté au serment ces mots qui n'avaient cependant rien d'excessif :
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« c'est dans l'esprit de la justice et de la religion que je le jure [34]. »
M. Beaunier, de Saint-Etienne, avait lu en chaire, le 21 décembre 1790, le Mandement de Mgr de Cheylus évêque de Bayeux, contre la nouvelle division des diocèses qu'il regardait comme une attaque directe à la puissance de l'Eglise. — Il fut dénoncé le 23, par la Municipalité au Directoire du District qui chargea le procureur-syndic Costy, d'aviser à punir le coupable [35].
Monsieur Jouvin parla dans le même sens, le 9 janvier 1791, et fit un discours sur l'ingérence des pouvoirs civils en matière religieuse.
Dès le 13 « La Société des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins de Caen, dénonce au Directoire du District de Caen le sieur Jouvin, curé de Saint-Martin-de-Caen, pour avoir en chaire à la messe, le 9 janvier, annoncé qu'il ne prêterait pas le serment et a lancé l'anathème contre le pouvoir exécutif chargé de procéder nécessairement à la nomination de nouveaux fonctionnaires publics au lieu des ecclésiastiques réfractaires à la loi..... s'est oublié au point d'appeler intrus les prêtres qui seraient choisis pour le remplacer et d'inviter ses paroissiens à ne les point reconnaître ; a même employé les larmes et les doléances les plus suspectes pour persuader que nos législateurs avaient conçu le projet de détruire la religion et de proscrire les légitimes pasteurs en leur donnant des entraves que leur conscience leur défend de recevoir. — La Société toujours attentive aux intérêts de l'ordre et de l'harmonie trouve la cause de ces effets funestes dans la coalition constante des prêtres fanatiques de tous les départements. Cette confédération sacerdotale n'a pour but que de renverser l'oeuvre de la liberté naissante. Elle le dénonce comme perturbateur, comme séditieux et comme parjure. Et son délit est plus grave à cause de sa qualité de notable en la municipalité de Caen. Elle espère que la municipalité, dans son patriotisme éclairé, prendra en très grande considération la présente dénonciation et arrêtera par tous les moyens en son pouvoir le progrès des maux qui menacent l'empire et particulièrement la cité [36]. »
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Cette adresse présentée à la municipalité le 11 par deux membres de ces prétendus amis de la Constitution fut envoyée le 13 au Procureur Costy qui fit immédiatement son réquisitoire. Après avoir vanté l'amour de la liberté et le patriotisme du club, il gémit sur l'égarement du sieur Jouvin qui doit enseigner l'obéissance aux lois et qui, comme notable, s'est engagé par serment à remplir avec fidélité sa fonction et à maintenir la Constitution. Il devient le précurseur de la révolte contre le décret du 26 novembre ; il se livre à tout ce que l'art oratoire peut lui inspirer pour révolter le peuple contre une loi qui n'exige qu'un acte de fidélité que tout citoyen doit à sa patrie. Il devient donc un perturbateur public... En conséquence il requiert que la dénonciation du club et son réquisitoire seront envoyés au département et par le département à l'Assemblée nationale, pour le tout être envoyé au tribunal du District de Caen et être remis à l'accusateur public aux fins de poursuivre le sieur Jouvin et le faire condamner comme perturbateur du repos public et comme séditieux suivant la rigueur des lois [37]. »
Le 17 janvier, le Procureur général syndic Bayeux faisait à son tour, devant le Directoire du département un long discours contre « une prédication incendiaire du curé de Saint-Martin ayant pour objet la désobéissance aux décrets sur la Constitution civile du Clergé », et arrivait aux mêmes conclusions que le précédent.
Malgré cela, l'exemple de Monsieur Jouvin fut suivi, quelques semaines plus tard, par Monsieur Desbordeaux.
« Il est très indispensable, écrivait le Directoire à l'accusateur public, au sujet de M. le curé de Saint-Martin, de prévenir, par des punitions exemplaires, les progrès du fanatisme et de la sédition ». L'exemple n'ayant point suffi, « il serait à propos, ajoutait-il, pour M. le Curé de Saint-Julien, qu'il y eut plusieurs témoins entendus avant dimanche prochain, jour destiné à une cérémonie propre à irriter les ennemis de la chose publique qu'il est nécessaire de contenir à l'avance... que l'accusateur public agisse donc sans perte de temps et avec toute la célérité de son zèle [38]. »
Le dimanche auquel le Procureur syndic fait allusion était celui dans lequel Mgr de Cheylus devait être déclaré démissionnaire
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pour ne pas avoir satisfait à l'obligation du serment. Le lendemain, 14 mars 1791, les électeurs devaient se réunir dans l'église de Saint-Pierre pour lui nommer un successeur.
C'était le commencement du schisme. M. Charles Gervais de la Prise, curé de Saint-Pierre, fut élu évêque du Calvados par 314 suffrages sur 411 votants ; mais d'honorables scrupules lui firent bientôt regretter son acceptation. Il se demanda « de quel droit le pouvoir civil avait prononcé la destitution de l'Evêque de Bayeux », et il envoya sa démission qui fut acceptée après un blâme sévère de la part du Procureur général du Calvados.
Le 10 avril eut lieu l'élection des curés : « Messieurs les électeurs du District de Caen se réuniront à 10 heures du matin dans l'une des salles de la ci-devant abbaye de Saint-Etienne pour se rendre en ordre processionnellement à l'église Saint-Pierre à l'effet d'y procéder au remplacement des Ecclésiastiques réfractaires. La garde nationale et les troupes de lignes ainsi que tous les corps militaires concoureront à rendre cette cérémonie plus solennelle, de la même manière qu'il a été fait lors de la dernière Assemblée électorale [39]. »
L'élection se fit après la grand'messe. Ce fut le curé d'Andresel dans la Seine-et-Marne qui fut désigné pour Saint-Etienne.
Les titres qu'il avait invoqués étaient celui de Caennais et de patriote. Ce dernier surtout qui avait plus de poids que tout autre (s'il n'était pas le seul) pour conquérir les suffrages, lui donna le nombre de voix suffisant [40].
Fut-il pris de remords et de scrupules pour venir prendre possession de sa nouvelle fonction comme l'avait été M. le curé de Saint-Pierre pour son Evêché ? Nous l'espérons pour lui. Cependant sa lettre de démission au Procureur Costy nous laisse entrevoir, au milieu de la phraséologie du temps, une arrière pensée de cumuler un double bénéfice, tout en se rapprochant de sa famille.
Voici sa lettre envoyée plus d'un mois après son élection :
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Andresel, par Guignan-en-Brie, ce 16 mai 1791.
« MONSIEUR,
J'avois désiré, je l'avoue, être de quelque utilité dans la ville qui m'a vu naître. Ami de l'ordre et fidèle amant de notre sublime constitution je me félicitois de ce que ma dignité de ministre de l'Evangile me fourniroit plus de moyens d'en propager les principes parmi le peuple pour lequel elle est faite.
Apellé par le corps électoral du District de Caen au gouvernement d'une grande paroisse, je m'applaudissois d'avoir reçu le prix le plus flatteur de mon amour pour les nouvelles lois.
D'après le décret relatif aux religieux et titulaires supprimés qui seroient appelés à des fonctions publiques dans le cours de la présente année, je me voyois dans le cas de joindre au traitement fixé pour les curés des villes une partie de celui qui m'est du pour mon bénéfice actuel qui se trouve dans le cas de la suppression. Alors je pouvois continuer de remplir des engagements sacrés et j'oubliois plus volontiers ma solitude qui m'étoit devenue chère et précieuse à bien des titres.
Ma santé ne m'a pas permis de me rendre avant ces jours derniers à Paris pour m'assurer d'un droit qu'on croyoit plus que douteux. J'ai consulté le Comité ecclésiastique. Pourveu d'une cure dont l'ancien revenu fixoit mon revenu à 3,800 l. et qui cependant, vu sa proximité d'une paroisse plus forte, alloit certainement y être bientôt réunie, je ne pensois pas devoir perdre, en acceptant une autre cure dont le revenu seroit moindre, la besogne plus difficile et les charges plus grandes. La singularité de cette position a frappé nos législateurs ; mais, la loi n'était favorable qu'aux ecclésiastiques supprimés et je n'étois pas encore de ce nombre. Mon sincère désir de répondre au voeu de mes concitoyens, voeu bien honorable pour moi, m'a déterminé à rendre au Comité tous les détails propres à faire prononcer en ma faveur. — J'avois dépensé 7,000 l. à réédifier, aggrandir mon presbytère, j'avois un mobilier cher vu la menuiserie. Pourveu, depuis neuf ans, d'une cure dont le revenu s'amélioroit annuellement par les nouvelles marnes, je n'avois pas balancé à contracter
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des engagements dont l'époque commençoit presqu'à l'entrée de la Révolution sans une augmentation de traitement ou de juste dédommagement de mes avances, je me trouvois dans l'impossibilité d'y faire honneur.
Les diverses expliquations dont ne rougira jamais l'honnête homme ont porté mes parents, mes meilleurs amis et plusieurs de nos députés patriotes à me conseiller de rester dans ma solitude. Je sens tout le prix du sacrifice que me force à faire la première obligation de tout citoyen celle de prendre le parti le plus sûr pour remplir ses engagemens. — Vainement m'annonce-t-on que dans deux ou trois mois les réunions projettées seront faites dans les campagnes, je sçais que la nouvelle paroisse Saint-Etienne ne peut rester plus longtemps sans pasteur, je sçais que les vrais ennemis de la Religion qui affectent aujourd'hui de masquer leur égoïsme de son voile sacré seroient les premiers à crier que je garde deux bénéfices-cures par spéculation d'intérêt. Je me résigne donc à donner ma démission et je vous prie de faire connoître au corps électoral du district tous mes regrets et les assurer que ce n'est pas sans la plus vive douleur que je renonce à profiter de l'agréable circonstance qui me rapelloit au sein de ma famille. Que mes concitoyens me jugent d'après les faits exposés et je suis assuré de ma justification. Ma lettre est l'expression de la plus exacte vérité.
Le patriote et digne évêque du Calvados dont j'aurois désiré partager les travaux Evangéliques sera garant de ma sincérité. J'aurois voulu lutter avec nos prêtres refractaires et mon triomphe eut été celui de la raison éclairée du flambeau de l'Evangile. Puisse mon successeur avoir le même zèle et le même courage que moi. Quelqu'il soit, je le prie d'avance de me pardonner mon inconséquence involontaire. Le décret favorable aux religieux, prieurs, chanoines, etc., a fait mon erreur. Elle est encore à ce moment celle de plusieurs citoyens plus éclairés que moi. — Les curés qui vont être supprimés cette année seront plus à plaindre que mille autres qui jouent en ce moment le patriotisme pour se procurer les moyens de doubler leurs revenus en profitant du bénéfice de la loi. — N'importe, je m'y soumets sans murmure et j'ose espérer que tous mes compatriotes rendront justice à la pureté des motifs d'un refus qui m'afflige.
En votre qualité de Procureur syndic du District de Caen, je
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vous prie de le notifier à Messieurs les électeurs en les convoquant pour faire un nouveau choix. Vous m'obligerez vous-même si vous voulez donner toute la publicité à la lettre d'un curé qu'on a déjà calomnié dans sa patrie. Mais comme le mensonge et la calomnie sont aujourd'hui les seules armes qui restent au pouvoir des aristocrates, il ne faut pas les en priver ; c'est le hibou qui crie dans le silence de la nuit.
Veuillez bien faire agrééer mes fraternels hommages à Messieurs vos confrères en administration et les assurer que si ma position m'éloigne d'eux pour le moment je ne désespère pas de me trouver un jour dans de plus heureuses circonstances.
Je vous salue. »
PICHONNIER,
Curé d'Andresel,
Président de la Société des Amis de la Constitution, séant à Melun [41].
Ce fut le 21 mai qu'eut lieu la proclamation du scrutin des « curés nouvellement élus par le corps électoral et institués canoniquement par l'Evêque du Calvados suivant la circonscription adoptée par les corps administratifs. » — Ils furent solennellement installés le 28. A partir de ce moment, lisons-nous dans la proclamation du maire « il ne restera plus que sept paroisses et trois succursales, et les églises supprimées seront et demeureront fermées dès aujourd'hui [42]. »
Comme nous l'avons déjà dit, l'autorité légitime ecclésiastique n'étant pour rien dans tous ces changements, cette délimitation des paroisses était sans valeur et les curés chargés de remplacer les titulaires des églises n'étaient que des intrus. Les vrais pasteurs ne cédèrent qu'à la force lorsque « Jardin se présenta avec le curé de Vaucelles délégué par Fauchet, pour transporter les vases sacrés des églises supprimées dans les conservées et mettre les scellés sur lesdites églises et mobiliers. » Ils reçurent en même temps signification « d'avoir à quitter leurs presbytères pour
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dimanche, sans quoi on avertira le Procureur général syndic du département de les aviser [43]. »
Comme cette délibération du District était prise le 26 pour être exécutée le 28, on s'explique très-bien la curieuse lettre d'avis envoyée par M. Jouvin, curé de la Saint-Martin, à la municipalité, pour l'informer du pèlerinage de sa paroisse à Notre-Dame de la Délivrande. Elle nous fournit une étude de moeurs trop intéressante sur son auteur et sur l'époque à laquelle il vivait, pour que nous ne la citions pas en son entier :
28 mai 1791.
« MESSIEURS,
J'ai annoncé dimanche dernier à mes paroissiens que nous irions demain à la Délivrande, c'est le jour choisi de tout temps par la paroisse de Saint-Martin pour faire ce pèlerinage. Un grand nombre s'y sont attendus et préparés.
Nous irons sans croix puisque je n'en ai plus ; mais je porte mon surplis parce qu'il est permis à chacun de s'habiller comme il veut, et que d'ailleurs jusqu'à vos installations je pouvois prendre quelque chose de plus. J'irai en chantant mon office, il n'y a rien en cela qui puisse blesser la loi ni qui puisse offenser personne. Enfin je veux faire un voyage de dévotion qu'aucun décret ne défend et je désire de le faire avec fruit pour moi et pour ma compagnie. Cela est encore moins défendu.
N'allant contre aucun article de la loi et l'observant au contraire de mon mieux, je désire, Messieurs, que cette loi me protège à son tour. Je vous prie donc, Messieurs, de veiller autant qu'il est en vous, à ce que je ne reçoive aucune insulte comme, dit-on, j'en suis menacé, soit à mon départ du matin, soit à mon arrivée le soir.
Je vous prie encore, Messieurs, de faire en sorte que ma maison ni en général aucune maison de ma paroisse ne soit violée
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pendant mon absence. Comme demain cette paroisse sera un peu déserte, je vous prierais d'y envoyer une patrouille que je payerai moi-même à 2 livres ou plus par chaque homme.
Je suis, etc. »
JOUVIN,
à Messieurs les maire et officiers municipaux [44].
Etait-ce pour ne pas avoir voulu quitter son presbytère qu'un mois plus tard, M. Jouvin était arrêté et ses papiers saisis ? Nous l'ignorons. Nous avons retrouvé une pétition « des citoyens actifs de la ville de Caen » en date du 27 juin, demandant « de prendre les mesures convenables pour assurer l'état desdits papiers, de faire l'ouverture des scellés en présence du sieur Jouvin, de les cotter et parapher avant de les sortir du dépôt de la commune pour tranquilliser les citoyens [45]. » C'est tout ce que nous savons. — M. Jouvin, exilé à Jersey, revint en France où il mourut en 1806.
Par suite de la démission de M. Pichonnier, il n'y eut pas d'installation de curé, le 28 mai, dans l'ancienne basilique bénédictine transformée en paroisse. Toutefois, en attendant la nomination d'un nouveau titulaire, le curé de Vaucelles fut chargé de l'intérim. Voici la lettre envoyée par Fauchet au Procureur syndic :
« MONSIEUR LE PROCUREUR SYNDIC,
Je m'empresse d'entrer dans les vues que vous me présentez dans votre lettre. N'ayant pu à l'instant trouver la personne la plus propre à faire en titre les fonctions de desservant à Saint-Etienne, j'ai prié et chargé M. le curé de Vaucelles d'en remplir l'office dans les premiers moments, et aussitôt que je serai revenu de la tournée que je vais faire dans les chefs-lieux de district, je
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me hâterai de faire le choix du desservant qui pourra remplir ce poste essentiel dans cette ville.
Je suis avec un inviolable attachement,
Monsieur le Procureur syndic
Votre très-fidèle et très-dévoué concitoyen. »
CLAUDE FAUCHET,
Evêque du Calvados [46].
La vacance dura plusieurs mois. Pendant ce temps, les vicaires Pierre Rozée, Jacques Legros et Michel-Louis Adam, tous assermentés, remplirent, dans la paroisse, les fonctions de leur ministère. Le premier partit à l'arrivée du nouveau curé [47] ; le second s'en alla quelque temps après « desservant en l'église Saint-Laurent succursale de Saint-Gervais en la commune de Falaise [48]. » M. Adam resta jusqu'au Concordat. Ils furent secondés, pendant deux ou trois mois, par MM. Mabire et Lebettre qui prirent aussi le titre de vicaires [49].
Sous leur administration arriva un conflit qui nécessita, le 4 septembre, une réunion extraordinaire du Directoire. Celui-ci « ayant été informé par le sieur Lehuger, son aumônier, que le sieur abbé Rozée desservant de léglise Saint-Etienne lui avoit annoncé que la messe du Saint Esprit qui doit précéder louverture de lassemblée électorale que ce Directoire avoit indiquée et à laquelle il a invité tous les corps alloit être ditte a lexclusion dudit Sieur aumonier par le Sieur Hébert, curé de Morteaux, vicaire du Sieur Evêque du Calvados et par lui chargé de cette mission ; ayant été également informé que la messe se célébroit par ledit Sieur Hébert en présence des corps invités et sans que le Directoire assemblé dans ce lieu de ses séances ou il attendait lesdits Corps en ait été prévenu en aucune manière, arrête que dans la crainte
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de trouble et de scandale, il ne seroit fait aucune réclamation à ce sujet, mais que le Directoire croioit devoir à la dignité de l'autorité dont il est revêtu de sabstenir d'assister à la messe célébrée par ledit Sieur Hébert et que le présent arrêté vaudra de procès-verbal du fait ci-dessus [50]. »
Le 8 octobre 1791, Saint-Etienne figurait en première ligne dans « l'Etat des curés à remplacer arrêté par les administrateurs du Directoire du District de Caen d'après les observations à Messieurs les électeurs de Caen [51]. » — Enfin, le journal de Caen annonça, dans son numéro du 20, que Messieurs les électeurs du District avaient fixé leur choix sur M. Destanges, l'un des grands vicaires amenés par Fauchet, dans le Calvados.
« C'était, nous disent les contemporains, un petit prêtre gascon, originaire de la ville d'Apt, en Provence, qui maniait habilement la parole et possédait toute la confiance de son évêque. Il se fit donner la cure de Saint-Etienne de Caen, ce qui ne l'empêchait pas de présider à Bayeux une Association politique, aux violences de laquelle l'évêque eut plus tard le malheur de s'associer [52]. » Retenons seulement le passage du discours qu'il adressa, le 9 septembre, à l'Assemblée électorale de Caen, après l'élection de Fauchet comme député. Précédemment, l'évêque avait été inquiété pour ses idées quelque peu avancées. S'adressant à lui : « J'ai eu la gloire, Monsieur, lui dit-il, d'être associé à vos persécutions, nous avons fait cause commune. Notre crime, c'etoit l'ardeur du civisme, et c'en est un aux yeux de certains hommes avilis. Je suis encore sous le glaive de la loi ; mais les liens d'un Décret n'enchaînent point mon âme, elle jouit tout entière de votre triomphe et de la confusion des méchans. »
Chaix-d'Est-Ange ou Destange (dont le vrai nom était, paraît-il, Chaix de Saint-Ange) était donc plutôt une homme politique qu'un prêtre et surtout un curé. Il le montra bien en se mettant à la tête des mécontents qui empêchèrent, le 23 janvier 1792, l'installation du tribunal criminel, et en se faisant leur porte-voix le 24, devant le Directoire du département.
« Suivi de plusieurs citoyens de Caen, Chaix d'Estange, curé de
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Saint-Etienne, lisons-nous dans le procès-verbal de la séance, se présente au Directoire et demande M. Bayeux. On répond qu'il est absent. Ils demandent d'entrer ; ils sont introduits et Destange demande de nouveau M. Bayeux. M. Lacroix, remplaçant le président répond qu'il ne sait où il est. Ils déclarent alors que Bayeux a perdu la confiance publique, qu'ils ne souffriront pas qu'il reste procureur-général syndic, que c'est un parti définitivement arrêté et que c'est au nom de tous les citoyens de Caen qu'ils demandent sa destitution. Ils donnent pour motif principal qu'il a choisi beaucoup d'aristocrates et même des hommes qui ont protesté contre la Constitution dans la liste des jurés faite par lui ; ils citent notamment Le Boucher, Delongparcs et Deshameaux, qui se sont déclarés dans l'Assemblée électorale les ennemis de l'Evêque du Calvados. — On leur observe que c'est le Pouvoir exécutif qui a nommé M. Le Boucher, commissaire près le Tribunal criminel, Chaix d'Estange répond « que ni le roi, ni les décrets, ni les corps administratifs ne les obligeroient à reconnoître des personnes qui n'ont pas leur confiance ; que si les membres du Directoire venoient eux-mêmes à la perdre, ils le leur diroient et ne les souffriroient pas ; que le peuple ne consentiroit point à l'installation du Tribunal criminel tant que le Directoire n'auroit pas fait dresser par le suppléant du Procureur-général une autre liste de jurés. » Sur cette déclaration appuyée par Louis Caille, ils se retirent en déclarant « qu'ils alloient chercher dans les bâtiments le sieur Bayeux qu'ils savent s'y être caché [53]. »
Après cela, il n'est pas surprenant de voir Chaix, fréquentant les clubs et présidant les Assemblées populaires, prendre, l'année suivante, une part très-active au Fédéralisme. Aux mois de mai et de juin, il fut même envoyé avec Caille dans les départements de la Manche et de l'Ille-et-Vilaine pour y faire de la propagande [54].
Dans le premier de ces départements, il était précédé par une « Adresse des habitants du Calvados à ceux de la Manche pour leur exposer qu'ils se révoltent non contre la République mais contre l'oppression dont souffre la Convention » : « Là, porte cette Adresse, les hurlements des Tribunes et les piques de Santerre effarouchent la Liberté jusque dans son sanctuaire ; là,
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du haut d'une Montagne qui s'est élevée du sein de l'Egalité on vous envoie des Proconsuls-Despotes qui viennent prendre possession de nos provinces ; là une commune féroce arrête des listes de proscription, accumule des milliers de victimes dans les cachots pour les faire égorger dans l'ombre..... Souffre qui le pourra de pareils attentats, le Calvados ne peut vivre dans l'opprobre ; l'Eure, l'Orne, la Seine-Inférieure répètent son tocsin..... hâtez-vous de vous joindre à vos frères..... » — Ailleurs nous lisons : « Fauchet, Henry Larivière et les membres les plus pures de la Convention sont sous le poignard, armez-vous donc, Citoyens, formez vos bataillons, il n'y a pas un moment à perdre pour les arracher de leurs bourreaux..... [55]. »
Comme Chaix était un des principaux signataires de ces proclamations lancées de Caen, le 12 juin 1793, mal lui en prit, lorsque l'insurrection du Calvados eut échoué. Il fut alors « Par ordre des citoyens Lindet et Bourret, Représentans du peuple près de l'armée des côtes de Cherbourg, enfermé à la maison d'arrêt de Caen, comme prévenu d'avoir coopéré et adhéré à la Rébellion qui s'est manifestée au commencement du mois de juin dernier dans plusieurs départements et notamment dans celui du Calvados [56]. »
Le 1er septembre, il comparut devant François Hubert, juge de paix de la Section du Civisme. Nous ne reproduirons que la partie de son interrogatoire qui peut nous intéresser :
« Auquel citoyen Chaix avons demandé ses nom, prénoms, âge, qualité et demeure.
A dit s'appeler Richard-François Chaix, âgé d'environ 37 ans, curé de la paroisse Saint-Etienne de Caen, y demeurant maison de la cy-devant abbaye.
A lui demandé de quelle manière il a participé à la Rebellion qui s'est élevée dans le département du Calvados et par qui il y a été engagé.
A répondu que dans le courant du mois de mai se trouvant à la Société populaire il y entendit la lecture d'un journal qui faisoit mention des divisions qui régnaient au sein de la Convention, que lui déclarant proposa à la Société l'envoi d'une adresse à la Convention
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pour inviter les membres à se réunir tous pour le bien général, ce qui fut fait ; que plusieurs jours après il apprit que des sections et des Sociétés populaires ainsi que les administrateurs alarmés sur des bruits qui se répandaient que des factieux réunis à Paris cherchaient à troubler la liberté de la Convention, envoyèrent des députés à la Convention pour s'en assurer,..... qu'il n'a signé l'arrêté concernant l'arrestation des représentans du peuple Romme et Prieur, que par des motifs de prudence et entraîné par la force des circonstances, enfin qu'il n'a jamais prêché la Rebellion ni dans les sections, ni dans la Société populaire. »
Dans l'interrogatoire du lendemain 2 septembre, le juge de paix continue :
« A lui remontré qu'au lieu de quitter son poste et de négliger les fonctions que sa place lui imposait, pour se livrer avec ceux qui prétendaient que la Convention était opprimée, à des délibérations absolument contraires aux lois, il aurait beaucoup mieux agi s'il eut cherché à détromper le peuple sur lequel son ministère pouvait lui donner de l'ascendant.
A répondu qu'il n'a point quitté son poste pendant la tenue des séances de l'Assemblée générale (dont il était le président) qu'il étoit sur la paroisse dont il est curé à costé de l'Eglise et toujours à portée de se rendre à ses fonctions quand le besoin l'exigeait, qu'il lui est arrivé de sortir de l'Assemblée pour aller administrer les sacrements ; s'il s'est soustrait aux yeux du public immédiatement après la clôture des séances de l'Assemblée générale, son absence n'était point une fuite, sa conscience ne lui reprochait aucun délit, et il ne se seroit point attendu qu'on l'en crût coupable ; ce fut par des mesures de prudence qu'il se tint d'abord enfermé chez lui : depuis plusieurs jours, des malveillans avaient insinué au peuple qu'il avait dit dans l'Assemblée générale dans un moment où il était affecté de la misère du peuple qui manquait de subsistance qu'il falloit faire manger au peuple du son et des orthies, cette horrible calomnie produisit l'effet que les malveillans en attendaient, des femmes égarées se sont portées chez lui pour demander sa tête et du pain, ce qui seroit attesté par des miliers de témoins. La crainte que les mêmes malveillans ne vinssent à bout de persuader à la force armée qui devait arriver dans les murs de Caen une pareille calomnie, le détermina à se tenir
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chez lui enfermé. Environ trois semaines après, craignant d'être destitué de sa place pour cause d'absence, un dimanche matin (il y eut hier huit jours) il descendit à l'église où il dit la messe à 6 heures, et après s'être assuré dans la sacristie qu'il était prudent de ne pas se montrer encore, parce que ses ennemis ne cessoient d'agiter le peuple contre lui, fatigué par une réclusion qui avait été déjà bien longue, il partit pour Bayeux. Pouvait-il s'attendre que tandis qu'il gémissait de ne pouvoir consacrer ses instants à faire aimer au peuple la nouvelle Constitution qu'il vient d'accepter, ses implacables ennemis imaginassent de nouvelles calomnies plus atroces encore. — Oui, on a eu l'audace d'articuler dans la tribune de la Société populaire de Caen, qu'il avait dit dans cette même tribune aux citoyennes de Caen, de se servir de poignards pour égorger. — Les scélérats ! ils ont voulu lui prêter leurs projets sanguinaires. Il demande à être confronté avec ses accusateurs. — Il a suffisamment manifesté ses principes, qu'il ne s'est occupé que de la liberté de la Convention nationale. Quant à sa mission dans le département de la Manche, elle n'avait pour objet que d'y manifester les principes du département du Calvados relativement à la liberté de la Convention ;..... il n'a pas demandé l'arrestation des représentants du peuple qui se trouvaient dans ce département ;..... il n'était pas dans ses principes de mettre aux prises les parisiens avec les habitants du Calvados. » — En terminant, il demande « eu égard à sa santé qui a été altérée par une longue et pénible réclusion, à être mis en liberté sous sa caution juratoire de se représenter toutes fois et quantes il en sera requis, ce qu'il a signé et a pris lecture [57]. »
Un mois se passa sans que le curé de Saint-Etienne entendît parler de son jugement ni de son élargissement. Fatigué d'attendre, il en appela à ceux qui avaient lancé contre lui un mandat d'arrêt et leur écrivit :
En la maison d'arrêt de Caen, le 9 octobre 1793, l'an deuxième de la République une et indivisible.
Le citoyen Chaix, curé de Saint-Etienne de Caen, aux citoyens représentans du peuple près l'armée des côtes de Cherbourg.
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CITOYENS LÉGISLATEURS,
Cinq semaines se sont écoulées depuis mon arrestation. Ma détention m'est d'autant plus pénible qu'elle me met dans l'impuissance de me rendre utile à ma patrie. Vous m'avez dit vous-même que je puis la servir utilement. J'en ai le désir, et vous m'en enlevez les moyens. Vous avez paru suspecter mes sentiments politiques, vous en eussiez bientôt reconnu la pureté, s'il eut été en mon pouvoir de me rendre aux Assemblées des citoyens. J'aurais eu la satisfaction de détruire les impressions défavorables qu'on a pu vous inspirer contre moi. J'aurais concouru avec vous au bien public, j'aurais rempli le voeu de mon coeur et la tâche honorable de citoyen. J'aurais, en votre présence, confondu le calomniateur déhonté qui a osé dans la tribune des frères me prêter ses propositions criminelles qui n'ont jamais été dans ma bouche ni dans ma pensée, et le journal de l'armée qui a rendu publique cette inculpation par la voix de son journal aurait fini par me rendre authentiquement la justice qui m'est due. Citoyens Représentans, j'ai prêté un long interrogatoire, il vous a été soumis, il contient la vérité. S'il vous reste encore des soupçons sur mon compte, si vous ne croyez pas devoir me rendre si tôt à des paroissiens qui me sont chers et auxquels il me serait doux de prêcher l'amour de la constitution et le zèle pour l'affermissement de la République une et indivisible, du moins par le triomphe de la vérité, pour la confusion des méchans, faites moi paraître devant vous. Appelez-y le lâche calomniateur qui m'accuse d'avoir exhorté les femmes à aiguiser leurs poignards, que je sois conduit dans l'Assemblée des frères, et que là je donne au lâche le défi de me soutenir en face ce qu'il a avancé en mon absence.
Il est essentiel, Citoyens Représentans, que votre religion ne soit pas trompée. Il n'est pas dans votre âme que l'homme de bien qui ne peut avoir à se reprocher qu'une erreur qui fut celle de tout le peuple, qu'il n'occasionna pas lui-même, et qu'il a expiée par une longue détention, se trouve victime de la calomnie. J'invoque votre justice. Je la regarderai comme un bienfait, dès quelle me
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mettra à portée de me justifier d'une inculpation aussi grave que celle contre laquelle je réclame.
CHAIX,
Curé de Saint-Etienne [58].
Cette lettre resta sans effet. Le 4 novembre 1793, un autre moyen fut tenté par 17 prisonniers, au nombre desquels se trouvaient Chaix et Gohier de Jumilly, curé de Saint-Jean, pour retrouver la liberté. Ils signèrent la pétition suivante :
« Le 4 de la 2e décade de brumaire de la 2e année de la République une et indivisible, les citoyens détenus en la maison d'arrêt de Caen au citoyen Laplanche.
Des scélérats menacent la liberté pour laquelle nous avons tous juré de verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang..... Brise nos fers et tu verras si des hommes sur lesquels a plané l'odieux soupçon du Fédéralisme savent combattre et vaincre pour assurer le triomphe de la République une et indivisible. Sache que les meilleurs soldats, les meilleurs républicains dont tu puisses t'entourer sont précisément ceux qui marchaient vers Paris au mois de juin, parcequ'ils craignaient pour cette liberté, cette unité, cette indivisibilité qu'on a osé les soupçonner de vouloir détruire, etc..... [59]. »
Six jours après cette pétition, les scellés furent mis sur la chambre du « citoyen Destange ». Ils furent levés le 17, et rien de suspect ne fut trouvé dans ses papiers [60].
Une note mise en marge de la première page de l'interrogatoire de Chaix nous indique qu'il fut envoyé à Paris par le citoyen Laplanche, représentant du peuple, vers le mois de pluviose an II (janv.-fév. 1794) — Quelque temps après, il fut élargi.
Que devint-il alors ? Il laissa de côté l'habit ecclésiastique : « Il remplissait les fonctions d'accusateur public à Rheims, nous apprend M. Vautier, lorsqu'il épousa en 1799, une demoiselle Lorge qu'on nous a assuré être la soeur du général baron de l'Empire, dont la famille était Caennaise. Il est mort avocat à la Cour
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royale de Paris, le 28 mars 1820. — Son fils fut procureur-général à la Cour impériale de Paris en 1858 [61]. »
Tel fut le curé donné par la Révolution à la nouvelle paroisse Saint-Etienne. Elle n'en eut pas d'autre.
Du reste l'Eglise ne tarda pas à changer de destination. Le dernier acte de baptême de M. Adam est de « l'an de Jésus-Christ mil sept cens quatre-vingt quatorze le samedi vingt-deuxième jour de février » — Elle devint aussitôt le temple de l'Eternel.
Au commencement de juin (20 prairial an II) un maître de pension y fit chanter par ses élèves, dans une cérémonie publique, ce qu'on appelait alors « des couplets » en l'honneur de l'Etre suprême. Dieu du moins n'y est pas outragé [62]. — Le 21 janvier suivant, on y fêtait « la juste punition du dernier des tyrans [63]. »
C'était tout ce que la Révolution avait pu trouver de mieux pour remplacer les belles cérémonies du culte catholique. Aussi les habitants demandèrent-ils bientôt qu'on leur permît au moins de s'assembler dans l'ancienne église des Bénédictins pour pratiquer leur religion.
Le département y consentit. Il enleva l'édifice à la commune et le déclara ouvert à tous les cultes. C'était un premier pas pour arriver plus tard à le rendre aux seuls catholiques.
On trouve les traces de tous ces changements dans la rédaction des actes de baptême qui remontent à cette époque. De février
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1794 à juin 1795 les pages sont restées en blanc. De cette date à juin 1797, M. Adam constate que les enfants sont baptisés, sans marquer l'endroit. Les premiers enfants baptisés sont âgés de 8 ou 10 mois, ce qui suppose de sa part une impossibilité d'administrer ce sacrement. De juin à septembre de la même année, il indique « que les enfants sont présentés au baptême par..... » Enfin la dernière formule est celle-ci : « Sont tenus sur les fonts baptismaux par..... [64]. » La présence d'un sacristain, Joseph Letellier, à l'un des baptêmes du mois d'août 1797 atteste le rétablissement du culte à Saint-Etienne. En signant tous ses actes « prêtre de la paroisse Saint-Etienne » ou « prêtre desservant la paroisse Saint-Etienne » M. Adam ne se considérait plus, semble-t-il, depuis 1794, comme curé ni comme vicaire. Il était le prêtre du quartier et donnait volontiers les secours de son ministère à quiconque les lui demandait, fût-il de Saint-Ouen ou de Saint-Germain-la-Blanche-Herbe comme de Saint-Etienne.
Le 11 avril 1800, il demanda au Conseil municipal et à la Préfecture la permission de sonner les cloches pour annoncer les offices. Le culte n'étant pas encore officiellement rétabli, elle lui fut refusée.
Après la signature du Concordat, M. Adam ne continua pas de remplir les fonctions du saint ministère. Il se mit à la tête d'une institution de jeunes gens qu'il dirigea pendant plusieurs années. Il abandonna ses ornements à la fabrique moyennant une somme de 750 livres et à condition « de jouir gratuitement de la chapelle à droite de la Vierge pour ses pensionnaires. » Il avait été l'un des rares ecclésiatiques assermentés sur la conduite desquels l'Eglise n'ait pas eu à gémir.
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CHAPITRE TROISIÈME
ERECTION CANONIQUE DE LA PAROISSE
Pour qu'une paroisse jouisse des privilèges attachés à son titre, il faut, lors de sa création, que l'Evêque légitime du diocèse y donne son consentement. Mgr de Cheylus n'ayant point sanctionné les nouvelles délimitations établies, en 1791, par les autorités du Calvados, la nouvelle paroisse Saint-Etienne, malgré l'approbation de Claude Fauchet, n'avait donc pas d'existence canonique aux yeux de l'Eglise. Cette situation fut régularisée au mois de juillet 1802.
A peine le Concordat signé, le 15 juillet 1801, par Bonaparte et le Cardinal Consalvi au nom du Pape, eut-il été ratifié le 5 avril 1802 par le Corps Législatif, qu'un décret du premier Consul désigna Mgr Charles Brault pour occuper le Siège épiscopal de Bayeux.
Ancien professeur de théologie à l'Université de Poitiers, et vicaire général de ce diocèse, Mgr Brault était entouré du respect et de la confiance de tout le clergé et des habitants du Poitou, lorsque Pie VII le chargea de réorganiser les diocèses de Bayeux et de Lisieux désormais réunis. Sacré le 16 mai, il prit possession de son siège le 26 juin.
Le dimanche 11 juillet, il fit son entrée solennelle à Saint-Etienne, et baptisa deux enfants « de la paroisse cy-devant dite de Saint-Martin. » C'est dans cet acte qu'il déclare officiellement
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« l'église Saint-Etienne cy-devant abbaye destinée par nous au service paroissial [65]. »
Le 27 juillet et le 11 août, Sa Grandeur administre encore le sacrement de baptême à trois enfants comme pour donner une marque de prédilection spéciale à la paroisse. Il fait plus. Ce quartier de la ville était privé d'églises et de pasteurs ; il forme une sorte de collège ecclésiastique composé de tous les confesseurs de la foi qui avaient desservi les paroisses supprimées, pour administrer les sacrements, et place à leur tête M. Beaunier, ancien curé de Saint-Etienne-le-Vieux.
Voici en effet ce que nous lisons dans le registre de catholicité à la date du 15 juillet :
Nous, Charles Beaunier, ancien curé de la ville de Caen et nommé, par Monsieur l'Evêque de Bayeux, desservant provisoire de la paroisse Saint-Etienne de cette ville, approuvons les deux actes ci-dessus et conformément au mandement de Monsieur l'Evêque, prions MM. Bonhomme, ancien curé de Saint-Nicolas ; Noel, ancien curé de Saint-Ouen ; Bellenger, ancien curé de Troussanville ; Leboussonnier, ancien vicaire de Saint-Etienne ; Gaugain, ancien vicaire de Saint-Ouen ; Canivet, ancien vicaire de Saint-Julien ; Poignant ; Briand ; Fournier ; Buly ; Leprevost ; Chemin et Leroy, de vouloir bien nous aider dans l'administration des sacrements, et nous leur donnons tous nos pouvoirs à cet effet. A Caen, le dix-neuf juillet mil huit cent deux, 29 messidor, an 10.
BEAUNIER,
Curé de Saint-Etienne.
Cet état de choses dura huit mois. Pendant ce temps, les baptêmes et les mariages furent faits indifféremment par les prêtres autorisés dans l'acte précédent et par quelques autres qui vinrent s'adjoindre au clergé de la paroisse comme Messieurs Gilles Yon, ci-devant prêtre de Saint-Nicolas [66], Guillaume Leconte, Edmond J.-J. Surosne, Jacques Lesaulnier, Jacques Briard, etc.
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Les églises de Notre-Dame, Saint-Ouen, Saint-Germain-la-Blanche-Herbe n'étaient pas encore rendues au culte, les enfants étaient apportés à Saint-Etienne. Ils étaient inscrits avec le nom de leurs paroisses sur les registres, comme aussi les enfants des paroisses supprimées étaient désignés avec l'indication des anciennes églises de Saint-Nicolas, Saint-Martin.....
Enfin, au mois de mars 1803, Mgr Brault ayant terminé la réorganisation des paroisses de la ville, il désigna pour les diriger, les nouveaux pasteurs. — La paroisse Notre-Dame qui était composée en grande partie des habitants du Vieux Saint-Etienne, fut rendue à M. Beaunier. M. Noel retourna à son ancienne paroisse de Saint-Ouen. M. Desbordeaux fut désigné pour gouverner Saint-Etienne à la place de la paroisse Saint-Julien qui demeura supprimée.
A l'aide des actes d'inhumation qui remontent à cette époque nous avons pu reconstituer la paroisse Saint-Etienne de 1803 à 1820. En plus des rues et places qui la forment aujourd'hui, elle comprenait toutes les maisons qui se trouvent entre la rue Formage qui lui appartenait des deux côtés, et la rue de l'Odon qui faisait partie de son territoire, au moins d'un côté. L'extrémité de la rue Saint-Sauveur, une partie de la place Malherbe et l'entrée de la rue Ecuyère, en faisaient également partie.
La réorganisation spirituelle de la paroisse était plus difficile à accomplir. L'église était vide. Il n'y avait ni bans ni chaises pour les fidèles ; aucun ornement ne se trouvait à la sacristie en dehors de ceux qui appartenaient à M. Adam. Il fallait pourvoir à tout.
On commença par organiser un Conseil de fabrique. Le 25 floréal an XI (15 mai 1803) « les habitans propriétaires domicilés dans la paroisse s'assemblèrent dans l'église au son de la cloche pour élire cinq marguilliers par la voie du scrutin de liste simple [67]. » Messieurs Daigremont père, Haingueslot, de la Fontaine, Thomine et Polinière furent élus à la majorité des suffrages.
Le 20, les nouveaux fabriciens se réunirent pour la première fois, Ils « authorisent, dans leur délibération, le thrésorier à faire faire cinq ou six cents chaises dont le payement sera avancé par les marguilliers et M. le curé, sauf à reprendre leurs avances sur les premiers produits ». Ils fixent le prix des places, le taux de la
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sonnerie pour les inhumations, les places que devront occuper dans le choeur les fabriciens et les autorités constitués [68].
De leur côté, Messieurs les Ecclésiastiques se mettent en quête dans la paroisse pour acheter un soleil, des encensoirs, une croix, une lampe. Le produit de leur quête étant insuffisant de 300 fr., la fabrique paya la lampe 324 livres [69].
Quinze jours plus tard, eut lieu la location des chapelles. Comme leur vocable actuel diffère de celui qu'elles ont maintenant, voici le nom des saints auxquels elles étaient dédiées, à l'exception des chapelles de la Vierge, du Saint Sacrement, de l'Ange Gardien et de Saint Jean qui sont restées sous le même patronage.
« En commençant du côté de la sacristie la seconde chapelle dicte de Sainte Magdeleine étant en suitte de celle de l'Ange Gardien a été adjugée 28 livres par an.
La troisième chapelle dicte de Sainte Hélenne, à la suitte de l'autre.
La quatrième chapelle dicte Saint Grégoire en suitte de celle ci-dessus.
La chapelle la plus voisine de la Vierge, dicte de Saint Jean.
La chapelle dicte Saint-Benoit à la suitte de celle ci-dessus... »
Viennent ensuite les chapelles de la Sainte-Croix occupée par l'institution Louis Lahaye ; celle dans laquelle il y a un tableau de sainte Chantal, enfin la chapelle Sainte Marguerite. Il ne s'est point trouvé de concurrent pour les autres.
L'année suivante, M. Desbordeaux reprit l'usage des anciennes paroisses de Caen d'aller en pèlerinage à N.-D. de la Délivrande. N'était-ce pas une excellente occasion de mettre ses efforts sous la garde de Très-Sainte Vierge ? La fabrique vota une somme de 72 livres pour subvenir aux dépenses du voyage.
Dans la même séance du 17 floréal an XII, il fut décidé que l'on ferait griller en bois l'enceinte du choeur, réparer les confessionnaux et enfin « que l'on accepterait du citoyen Corbel la remise et abandon de la chaire par lui acheptée de la Nation et à lui
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donner pour indemnité la jouissance pendant sa vie de l'un des bans de la nef de l'église [70]. » Ce banc placé vis à vis de la chaire contenait cinq places.
Ce n'était réellement pas acheter trop cher une oeuvre de premier mérite non-seulement par son ancienneté, puisque la chaire remontait environ à l'année 1620 [71], mais surtout par la finesse du travail et des sculptures heureusement débadigeonnées au mois de septembre 1891, par M. l'abbé Lepelletier, doyen de Saint-Etienne.
Voici la description de cette chaire magnifique. Construite en bois de chêne, elle est, dans son style sévère comme dans sa grandeur et son élévation, en rapport avec l'église. La rampe de l'escalier est formée de quatre panneaux, la cuve en a cinq, l'abat-voix est surmonté de statues.
Dans les panneaux de la cuve sont sculptées, avec un réalisme parfait, cinq scènes de la vie de saint Etienne : son arrestation, son discours à ses juges, son jugement, son martyre et la résurrection d'un mort. Malheureusement lorsqu'on a remonté la chaire, ces panneaux ont dû être transposés ; ils ne sont pas placés dans l'ordre chronologique que nous venons d'indiquer.
Il a dû en être de même pour les panneaux de l'escalier sur lesquels sont artistement sculptés les quatre Evangélistes avec leurs attributs, et souvent, dans un coin ou comme perspective, une scène caractéristique de leur vie.
Les statues de Notre-Seigneur, de Saint Benoît et de Saint Etienne, de Saint Pierre et de Saint Paul, d'une hauteur d'environ
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0m 65, sans compter leur piédestal, forment la plus belle partie de l'ornementation de l'abat-voix qui semble avoir été modifié. — Le dossier est de date moins ancienne.
Cependant, les chrétiens reprenaient peu à peu le chemin de l'église. Le public venait nombreux aux offices. Les stalles du choeur étaient trop peu nombreuses [72]. — Les bancs de la nef au nombre de 20 de 4 à 6 places, les 1300 chaises se remplissaient le dimanche.
Pour entretenir cette ferveur, M. Desbordeaux rétablit à Saint-Etienne la Confrérie du Saint Sacrement qui existait à Saint-Nicolas avant la Révolution, et fonda une Confrérie de charité pour les Morts. Les statuts de la première furent approuvés par Mgr Brault, le 21 messidor an XI (juillet 1803), ceux de la seconde le 13 septembre 1804. Elles ne survécurent pas longtemps à leur fondateur.
Au contraire, la Confrérie de la Bonne-Mort, qui remonte à la même époque, n'a cessé d'être en grand honneur parmi tous les chrétiens de la ville et des contrées voisines qui se font inscrire en grand nombre chaque année sur ses registres.
C'est dans l'exercice du ministère le plus actif que s'écoulèrent les dix années que M. Desbordeaux passa à la tête de sa grande paroisse. Il succomba subitement à la fatigue, et mourut en annonçant la parole de Dieu, le dimanche 11 avril 1813, à l'âge de 67 ans [73]. Dans le même espace de temps, deux vicaires payèrent également de leur vie les travaux continuels d'un zèle infatigable : Ce furent MM. Jean François Lebreton, à l'âge de
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39 ans, en 1805, et Edmond J.-J. Surosnes, âgé de 41 ans, en 1808.
Promoteur de l'Officialité de Caen, alors qu'il était curé de Saint-Julien, avant la Révolution, M. Desbordeaux reçut de Mgr Brault les lettres de vicaire général. Il en eut les pouvoirs jusqu'au jour de sa mort. Ce fut un autre vicaire général qui fut appelé à lui succéder.
Originaire d'une vieille famille de la Manche, M. Claude Louis Jean-Baptiste Godfroy de Boisjugan faisait partie de l'ancien chapitre de la cathédrale de Bayeux lorsqu'éclata la Révolution.
Fidèle à ses principes, il refusa de prêter le serment schismatique que l'on voulait exiger de lui. Mais, au lieu de partir pour l'exil, il résolut de rester dans le diocèse et d'y vivre caché, afin de se rendre utile aux prêtres et aux chrétiens, restés comme lui, attachés à leur foi.
Il reçut à cet effet, de Mgr de Cheylus, le titre de vicaire général, et se retira dans le village d'Amayé-sur-Seulles chez les demoiselles de la Morinière. Il y resta jusqu'à la réouverture des églises.
Mis en possession de la paroisse Saint-Etienne par M. Jean-Jacques Paris, curé de Saint-Jean, M. de Boisjugan s'efforça de marcher sur les traces de son vénérable prédécesseur.
L'état du grand orgue « qui était loin de produire tous ses effets » attira d'abord son attention. Il fit faire un devis par Dominique Huet, facteur d'orgues en la ville de Caen, place Saint-Pierre, n° 12, qui lui demanda 2,400 fr. pour relever et réparer les tuyaux. La pauvreté de la Fabrique fit ajourner cette restauration.
En 1815, eut lieu la construction du banc d'oeuvre qui coûta 1,200 fr. Le dossier ne fut placé qu'en 1835. Peut-être en remplaçait-il un autre, car nous trouvons à la date de 1815, une facture de 32 fr. pour avoir « échaffaudé et coupé le pilastre ou colonne de pierre au milieu du banc d'oeuvre. »
En 1821, de nouvelles cloches remplacèrent celles que M. Desbordeaux avait fait mettre en 1811 [74] et qui peut-être ne s'harmonisaient pas très bien. Le duc de Bordeaux et Mme la duchesse de Berry qui furent parrain et marraine donnèrent 1,900 fr. pour l'achat d'un ornement qui fut payé 4,600 fr. par la Fabrique.
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Enfin, comme les chapelles du pourtour du choeur étaient dans le plus triste état, M. de Boisjugan en fit restaurer quelques-unes dans le goût du temps qui constrastait singulièrement avec le beau gothique du XIIIe siècle qui les entourait. Un autel avec colonnes et niches fut mis dans la chapelle de la Sainte Vierge. Un autel en bois avec un grand rétable s'élevant jusqu'à la voûte fut placé dans la chapelle de Saint Joseph ; d'autres autels en bois et l'ostensoir avec les Anges adorateurs en plâtre de la chapelle du Saint-Sacrement remontent à cette époque. En 1822 la chapelle de la Vraie Croix, qui a été replacée en 1886 sous son vocable primitif de Saint-Jean, fut également restaurée pour recevoir la relique de la Vraie Croix donnée en 1818 par Me Guillot [75].
Mais la modification la plus importante alors apportée à l'église fut l'ouverture de la petite porte dans la chapelle dédiée au Sacré-Coeur. « Le Conseil de Fabrique ayant reconnu (1821) l'issue actuelle de l'église trop petite et peu convenante pour une église aussi vaste où se réunissent un grand nombre de fidèles, que cette issue est située sur une place qu'il est assez difficile d'accéder pendant l'hyver, que beaucoup de personnes retenues souvent chez elles à cause de la difficulté que présente réellement cet accès viendraient au service divin si elles pouvaient s'y rendre par l'entrée qu'on se propose d'ouvrir » décide de commencer les démarches à cette fin. Le tout ne fut terminé qu'au moment même de la mort de M. de Boisjugan, en janvier 1827.
Au commencement de la Restauration, les grandes missions de France donnèrent un nouvel essort au mouvement religieux qui s'était manifesté après la Révolution. Toute la ville de Caen jouit de ce magnifique spectacle en l'année 1816. Pendant six semaines, les ouvriers évangéliques remuèrent profondément, dans toutes les paroisses à la fois, le champ du père de famille. Le nombre des conversions fut immense. D'accord avec la municipalité, la plantation d'un Calvaire, acheté à frais communs, termina les exercices. Les fabriques de Saint-Etienne, Saint-Pierre, Saint-Sauveur, Notre-Dame et Saint-Jean y contribuèrent pour un sixième ; le dernier sixième fut partagé par moitié entre Vaucelles et Saint-Gilles [76].
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Cette mission avait été annoncée, le 10 octobre 1816, par Mgr Brault dans une lettre circulaire au clergé et aux fidèles de la ville de Caen : « Depuis longtemps, N.T.C.F., nos voeux et les vôtres appelaient au milieu de nous la présence de ces hommes apostoliques qui ont déjà parcouru plusieurs diocèses de France, et dont le zèle et les travaux ont partout obtenu les plus heureux succès...
« C'est donc avec une vive satisfaction que nous vous annonçons l'ouverture d'une mission dans la ville de Caen aux premiers jours du mois de novembre, etc. »
L'église Saint-Pierre était le centre de la mission ; mais les autres églises entendaient également chaque jour la parole ardente des missionnaires. Ecoutons le récit d'un journal de l'époque :
« Tandis que M. de Fraissinous est à Bordeaux, M. de Janson terrasse l'impiété dans une autre ville. M. de Rauzan et huit de ses vertueux frères viennent de quitter Caen et se rendent à Rennes. Qu'il faudrait un bien autre talent que le mien pour dire les travaux apostoliques de ces derniers, pour raconter les prodiges de leur éloquence suave, limpide, entraînante ! La manière dont ils annoncent l'Evangile achèverait d'en prouver la vérité. On ne prêche pas le mensonge avec tant d'onction, avec tant de bonheur..... J'en atteste cette communion générale où 3,000 hommes se sont approchés de la Sainte Table, se sont nourris du pain des forts. Non, jamais spectacle plus touchant n'a frappé les regards d'un mortel. Quel recueillement ! Quel pieux silence !.....
« Une autre cérémonie a succédé à cette édifiante journée. Les missionnaires ont planté lundi un Calvaire sur une de nos grandes routes. A midi la procession s'est mise en marche. Elle était ouverte par la gendarmerie. Venaient ensuite les jeunes filles qui se sont consacrées au culte de la Vierge. Elles étaient vêtues de blanc. Elles chantaient les louanges de Dieu, et la mélodie de leurs chants avait quelque chose d'angélique. Bientôt apparaissait la Croix, elle était portée par des hommes qui se relayaient. Ils étaient 500. Au milieu d'eux, on distinguait plusieurs chevaliers des Ordres de Malte et de la Légion d'Honneur. L'aspect de ces hommes, chargés d'un bois énorme, haletants et trouvant encore assez de voix pour faire entendre de saints cantiques, faisait couler des larmes de tous les yeux. Le clergé, les missionnaires, Mgr l'Evêque, les autorités civiles et militaires, suivaient dans l'ordre accoutumé. La marche était fermée par la compagnie
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départementale, c'était la garde nationale et la légion de la Seine qui formaient la haie. Enfin le cortège est arrivé au lieu où le signe du chrétien devait être arboré. Sur toutes les éminences environnantes se pressait une foule considérable, partout on n'entendait que des chants, que des cris d'amour et de joie. Après que la Croix a été plantée, M. de Rauzan a improvisé un éloquent discours dont nous avons retenu le passage suivant qui a ému tous les coeurs : Chrétiens, s'est-il écrié, votre divin Maître est mort en pardonnant. Déposez donc aux pieds de la croix toutes vos haines. Pardonnez-vous les uns les autres. Le temps de la réconciliation est arrivé. Plus de division, plus d'esprit de parti... » De toutes parts le même cri s'est fait entendre et longtemps le nom des missionnaires a été mêlé et a retenti parmi ces acclamations et ces voeux si unanimes, si universels.....
« Compatissant aux besoins des coeurs sensibles, ils ont consacré un de leurs jours au culte des morts, et tous ceux qu'ils avaient réconcilié avec Dieu ont pu, dans un service funèbre, s'attendrir sur la perte d'un frère, d'un ami auxquels la ferveur de la prière a sans doute ouvert les portes du ciel. Ils sont partis, mais environnés de notre estime, de nos respects. Ils sont partis, mais le souvenir de leurs services ne sortira jamais de notre mémoire..... Hommes admirables ! Vous avez rejetté tous ces tributs dont une reconnaissance inconsidérée voulait payer vos bienfaits. Les hommes n'ont point de récompenses pour une charité si tendre, pour tant de vertu [77]. »
Une relation manuscrite de la plantation du Calvaire complète ainsi le récit du Journal : « Le 23 décembre 1816, un lundi, à la suite d'une mission qui a eu lieu à Caen par des Missionnaires, on a planté le Calvaire de Vaucelles sur le chemin de Falaise.
Le cortège est parti de l'église Saint-Pierre, chef-lieu de la mission, à midi et demi. La gendarmerie ouvrait la marche ; les grenadiers, pompiers et troupe de ligne bordaient la rue ; après quoi, les tambours et musique militaire marchaient à la tête des demoiselles vêtues en blanc qui suivaient la bannière de la Vierge portée par l'une d'elle, beaucoup de dames mêlaient leurs voix à celles des filles de la Vierge qui chantaient des cantiques. Ensuite venait le Christ..... puis le clergé de la ville précédé des croix de
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toutes les paroisses avec tous les curés. Après M. l'Evêque de Bayeux revêtu de ses habits et attributs épiscopaux marchait la municipalité précédée de ses gardes et tous les magistrats de la Cour Royale. Toutes les maisons étaient pavoisées et tendues comme à la Fête-Dieu. Enfin on est arrivé dans le plus grand ordre au lieu indiqué et il était presque nuit quand on a planté le Calvaire. M. l'Evêque a dit des prières et puis a donné sa bénédiction. Il y avait un monde considérable tant de la ville que des campagnes pour voir cette cérémonie on ne peut pas plus belle [78]. »
Pour ce qui regarde Saint-Etienne, le résultat positif et immédiat se trouve ainsi décrit dans un rapport de M. de Boisjugan transcrit sur le registre des délibérations du Conseil de Fabrique. Il conclut à la nécessité d'un troisième vicaire pour faire face aux nécessités pressantes du saint Ministère « se voyant, dit-il, avec regret forcé de le faire après quatre ans de travaux pénibles et continuels. »
Voici donc le portrait religieux de la paroisse tracé dans la séance du 12 mai 1817 :
« On ne peut, dit-il, se dissimuler que depuis la Révolution, la paroisse de Saint-Etienne est une terre qui dévore ses vicaires et ses pasteurs. Tout récemment elle a vu avec douleur périr Monsieur l'abbé Saffray à l'âge de vingt huit ans victime des fatigues que lui a causé son zèle et son attachement à ses fonctions ; avant M. Saffray, M. Lecomte, M. Lebreton, M. Surosne, tous jeunes prêtres remplis de force et de santé avaient pareillement succombé sous le poids de leur ministère. Feu Monsieur Desbordeaux, dernier curé de la paroisse, mort en chaire, n'attribuait pas d'autre cause à la maladie cruelle qui l'a emporté subitement. Monsieur Bobhier, lui-même, vieillard de soixante et quelques années tout rempli qu'il est de bonne volonté et endurci à la
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fatigue a manqué pareillement de périr aussi subitement l'année dernière et sa santé s'altère considérablement depuis quelque temps. Enfin par surcroit de douleur il y a lieu de craindre que M. de Beaumont, son collègue, âgé de 25 ans qui est nouvellement arrivé et paraît universellement goûté dans la paroisse ne puisse résister longtemps aux veilles et aux peines qu'il est obligé de se donner avec un tempérament faible et délicat. Dès lors, vous concevez facilement que dans une vaste paroisse comme celle-ci où l'on compte environ 9,000 âmes dont un grand nombre montre une piété tendre et se fait un devoir de fréquenter les sacrements, deux vicaires ne peuvent suffire à leurs besoins spirituels, aux soins qu'exigent journellement près de 2500 pauvres, les malades, les prisonniers, l'instruction des enfants de tout âge et spécialement de la première, de la deuxième et troisième communion. Dans des temps plus heureux le grand nombre de clercs et de prêtres séculiers ou réguliers qui étaient dans la ville de Caen aidaient aux curés et suppléaient en quelque sorte aux vicaires. Mais aujourd'hui tout le fardeau retombe sur ceux qui sont à la tête des paroisses et ils ne trouvent personne pour le partager.
La mission dernière qui a fait tant de fruit dans la ville de Caen et particulièrement dans la paroisse Saint-Etienne en ramenant un grand nombre de pécheurs, a doublé le travail des pasteurs, et si d'une part elle les a comblés de consolations en voyant tant de brebis égarées revenir au bercail, elle est pour eux d'autre part un sujet d'affliction en voyant que malgré tous leurs efforts, ils n'ont ni le temps ni les forces phisiques nécessaires pour seconder comme ils le désireraient le retour de tant d'âmes qui leur demandent du secours. Dans la Pâque dernière combien n'y en a-t-il pas eu qui n'ont pu trouver d'accès auprès d'eux dans le tribunal de la pénitence, et qui, après avoir passé des journées entières inutilement à attendre leur rang, se sont rebutés et retirés parcequ'il leur a été impossible de les entendre tous, à cause de la multitude des confessions générales et des pénitents de toute espèce qui se sont rapprochés pour leur communion pascale [79]. »
Le Chemin de Croix actuel, dont plusieurs stations ont une
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réelle valeur, remonte à cette époque : sur la XIVe station on lit cette inscription : L'an 1820, ces 14 tableaux représentant le chemin de la Croix ont été peints par Noury dans la 73e année de son âge. Priez pour le repos de l'âme de sa femme qui mourut pendant qu'il faisait ce travail, priez aussi pour lui et pour ses enfants. » Une consultation de Rome touchant les scènes qui doivent être représentées est conservée au Archives de la Fabrique. En 1890, M. Bréard ne retrouva
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