Télécharger le texte
|
Essais historiques sur la ville de Caen et son arrondissement / par G. de La Rue
AMICO SUO
GEORGIO DE MATHAN,
MARCHIONI DE MATHAN,
PARI FRANCIAE,
CIVI CADOMAEO,
ETC.,
HAECCE
DE REBUS CADOMENSIUM
EDITA COMMENTARIA
OBVIA COMITATE EXOPTANTI,
IN
AMICITIAE
NUNQUAM NON DURATURAE
PIGNUS,
ET
ERGA PATRIAM
AMORIS PROMISCUI
MONUMENTUM
PONIT ET CONSECRAT
AUCTOR.
[p. i]
PRÉFACE.
PLUSIEURS érudits de notre ville prirent la plume dans les trois derniers siècles, pour écrire sur le sujet que nous entreprenons de traiter ; mais leurs ouvrages restèrent imparfaits ou inédits.
D'autres, plus studieux ou plus jaloux de conserver les faits de l'Histoire de leur pays, publièrent le fruit de leurs travaux.
Charles de Bourgueville recueillit le premier tout ce qu'il put trouver d'intéressant pour l'Histoire de Caen, et surtout sur le siècle où il vivoit. Aussi ses Recherches sont un monument
[p. ij]
que la postérité accueillera toujours avec d'autant plus de faveur, qu'elles furent écrites dans un temps de trouble et d'anarchie, au milieu des agitations de l'esprit de parti, et cependant toujours avec ce ton simple et de bonhomie qu'emprunte quelquefois la vérité. [1]
Le docteur Jacques de Cahagnes vint ensuite, et dans ses Elogia civium Cadomensium, il
[p. iij]
nous laissa des notices curieuses sur les hommes distingués de notre ville. Malheureusement il ne nous fit connoître que ceux de son siècle, et ne publia pas, comme il l'avoit promis, la partie qui nous eût instruits sur ceux des siècles qui l'avoient précédé.
Après ce biographe marche le célèbre Huet, qui, se distinguant aux yeux de l'Europe dans tous les genres de littérature,
[p. iv]
voulut bien, à la demande de ses concitoyens, quitter les sujets majeurs qui l'occupaient, pour écrire l'Histoire de Caen. [2] Mais, soit que ses recherches ne lui eussent procuré que des matériaux insuffisans, soit que ceux que nos littérati lui fournirent, ne fussent pas assez authentiques, ou qu'ils ne fussent pas capables de suppléer à l'insuffisance des siens, Huet borna son travail aux Origines de Caen.
La première édition parut en 1702. Si l'on excepte la partie qui traite des grands hommes qui sont nés à Caen, tout le reste
[p. v]
de l'ouvrage est une description de cette ville, mais elle est succincte et trop rapide, et l'empressement des Caennois l'arracha sûrement à son auteur, avant qu'il eût approfondi son travail.
La seconde édition, beaucoup plus ample, parut en 1706. Huet la rédigea d'après quelques nouveaux manuscrits qu'on lui procura, et surtout d'après les documents que chacun s'empressa de lui fournir. Il recueillit toutes les notions qu'il avoit acquises ou par lui-même ou par les autres, et il les transcrivit sur des cartons qu'il inséra à chaque page de la première édition ; on trouve cet exemplaire à la Bibliothèque du Roi ; on y voit
[p. vj]
les annotations écrites de la main du prélat, avec l'indication des sources où il les avoit puisées, ou le nom de la personne qui les lui avoit fournies. François Martin, docteur de Sorbonne, et alors gardien du couvent des Cordeliers de Caen, fut dans cette circonstance son correspondant le plus actif ; et presque à chaque page, Huet cite une lettre de ce religieux. Dalembert dit en avoir vu une collection de plus de 500 écrites par ce père au prélat. [3] Ainsi, ce fut dans cette correspondance et dans celle de quelques hommes instruits
[p. vij]
de notre ville, que les augmentations faites à la seconde édition des Origines, furent en grande partie puisées.
Malheureusement les documens qu'on adressa à l'évêque d'Avranches, ne furent pas toujours exacts, et il les admit souvent sans les avoir examinés avec l'oeil de la critique. Ils produisirent même quelquefois dans son esprit, une incertitude qui l'empêcha de prendre une opinion dans les questions importantes, et il la décèle souvent par ces tournures de phrases qui lui sont familières : on dit, on croit, on pense à Caen, etc. Enfin il commit dans ses Origines, une faute que les érudits de nos jours se
[p. viij]
plaignent avec raison de trouver dans ses autres ouvrages, je veux dire qu'il eut coutume de se former d'abord un système sur le sujet qu'il avoit à traiter, et d'y rapporter ensuite toutes les notions que ses études pouvoient lui procurer, tandis qu'il falloit agir en sens inverse, c'est-à-dire, examiner premièrement l'ensemble de ses recherches littéraires, et des renseignements particuliers qu'on lui donnoit, pour en déduire ensuite des conséquences justes et lumineuses. [4] Ainsi,
[p. ix]
il s'était persuadé que la paroisse Saint-Etienne étoit la ville de Caen primitive, et il rapporte à cette opinion absolument fausse, presque toutes ses autres idées ; il force même le texte des anciens actes, pour leur faire corroborer le système qu'il avoit adopté.
Cette marche, suivie par le savant prélat nous forcera, dans le cours de cet ouvrage, de nous écarter quelquefois de son opinion : ce sera alors au lecteur de juger si nous sommes fondés dans la nôtre.
Après Huet, plusieurs hommes de lettres de notre ville essayèrent d'écrire sur le même sujet : mais ou ils abandonnèrent
[p. x]
leurs travaux, ou ils refusèrent de les publier. D'autres avant lui avoient déjà écrit sur notre histoire littéraire. Antoine Halley, dans son poëme intitulé : Cadomus, avoit célébré plusieurs des grands hommes de Caen. Le père Martin, dont nous avons parlé ci-dessus, publia ensuite son Virorum Cadomensium doctrina illustrium, syllabus carmine recensitus, et paya le même hommage aux savants de notre ville.
Après ces travaux des littérateurs qui nous ont précédés, nous nous considérons, en publiant cet ouvrage, comme un antiquaire qui parcourt des ruines déjà visitées par des hommes habiles, qui examine s'il les ont
[p. xj]
observées avec sagacité, s'ils n'ont pas marché sur des monumens qu'ils n'ont pas connus, et si enfin ils ont eu des données suffisantes pour les bien apprécier. Nous devons convenir, en effet, que ceux qui avant nous ont écrit sur la ville de Caen, n'ont pas eu tous les renseignements nécessaires pour approfondir différens points de notre histoire, et nous ne les avons pas nous-même, comme nous l'avons annoncé dans notre Prospectus.
Cependant, nous sommes dans une situation plus avantageuse : la révolution nous a ouvert les chartriers jusqu'alors impénétrables de nos Abbayes, et nos prédécesseurs n'ayant pu y puiser
[p. xij]
des lumières qui les auroient éclairés sur beaucoup de points, il faut leur pardonner des conjectures hasardées, quand ils ne pouvoient avoir des notions positives. Les rôles normands leur étoient inconnus ; le trésor des chartes ne fut jamais ouvert pour eux ; enfin ils furent souvent privés des connaissances nécessaires pour écrire avec exactitude sur notre histoire, et pour en instruire les autres avec certitude.
[p. 1]
ESSAIS HISTORIQUES
SUR
LA VILLE DE CAEN
ET
SON ARRONDISSEMENT.
DES ANCIENNES DÉNOMINATIONS DE CETTE VILLE.
Quand une langue n'est pas fixée, les noms de lieu et les noms de famille varient comme la langue elle-même ; et quand ces noms ont été donnés dans l'origine par des peuples barbares, ils sont encore plus sujets à s'altérer dans les siècles suivans. De là les variantes multipliées du nom de Caen depuis près de mille ans.
Le plus ancien titre qui fasse mention de
[p. 2]
cette ville, est une Charte du duc de Normandie, Richard II, souscrite vers l'an 1015. [5] Ce prince donne à l'Abbaye de Saint-Pierre de Chartres une maison située à Caen, et il appelle cette ville Cadon.
Son fils, Richard III, fixant le douaire de son épouse, Adèle de France, en 1026, le place en partie sur les revenus de son domaine de Caen, et il nomme cette ville Cathim. [6]
Hugues, évêque de Bayeux, faisant reconnoître devant l'échiquier, avant l'année 1037, les droits et les terres de son siège, usurpés pendant la minorité du duc Guillaume, y fait porter les églises de Caen, qu'il désigne par les mots ecclesioe de Cadun. [7]
La Chronique Saxonne, composée dans les XI et XIIe. siècles, et imprimée par Gibson, en 1692, appelle Caen, tantôt Cathum, et tantôt Cadum. [8]
Les historiens du XIIe. siècle varient également dans leurs dénominations. Florent de Worcester dit Cathum, Henri de Huntingdon,
[p. 3]
Cahom, et Robert, abbé du Mont-St.-Michel, Cahem. [9]
Les poëtes françois du même siècle ne sont pas plus d'accord : Robert Wace, qui composa dans notre ville son Histoire versifiée des ducs de Normandie, écrit indistinctement Cahem, Chaem, Caem, Caam, et Caan ; et Benoît de Ste.-Maure, qui mit aussi en vers l'Histoire de nos ducs, et à la même époque, écrit ordinairement Chaam et Caam.
Enfin, dans les XIIIe. et XIVe. siècles, les variantes sont encore plus nombreuses dans les manuscrits et dans les actes publics : on y lit Caem, Caam, Caame, Cham, Cam, Kame, Came, Cane et Kan.
Bullet, dans ses Mémoires sur la langue celtique, rapportant les anciens noms de la ville de Caen, dit, Cathim, Cathem, Cathum et Catheim.
Les dénominations latines ne sont pas moins variées. On lit dans les auteurs et dans les chartes.
Cathomum et Cadonum
Cadumus et Cadunum
[p. 4]
Cademum et Cadenum
Cadomus et Cadonum
Cadamus et Cadamum
Cadomoe et Cadonoe
Camodum et Cadimum
Cardomum et Cadenrum
Camum et Canum
Enfin Cadomagus et Campodomus.
Parmi les dénominations différentes que nous venons de rapporter, on voit que le d est quelquefois remplacé par le th. Mais ces lettres ayant la même valeur, dans la langue des Saxons et des anglo-Saxons, sont employées indistinctement, comme on peut s'en convaincre en lisant les divers ouvrages écrits dans la langue de ces peuples, qui s'établirent dans le pays que nous habitons, avant l'invasion des Normands.
Il faut aussi remarquer que les langues barbares, à mesure qu'elles s'établissent dans un pays, vont toujours en s'adoucissant. Par exemple, le d et le th ont fini par être supprimés dans le nom primitif de notre ville ; de Cadomus on fait Caen, comme de Rodomus on a fait Rouen ; de Moduem on a fait Mouen ; de Letdrosa, Lirose ; de Modolium, Moult ; de Credolium, Creuly, etc., etc., etc.
[p. 5]
Arthur Dumoutier, auteur du Neustria pia, a laissé manuscrit un autre ouvrage intitulé Neustria Christiana, qu'on conserve à la bibliothèque du Roi à Paris. On voit dans ce dernier ouvrage que l'auteur donne à Caen le nom de Portus Itius. C'est le nom du port où Jules César s'embarqua l'an 53 avant J.-C., pour aller conquérir l'Angleterre. Mais on ne voit pas sur quelles autorités s'appuyoit cet écrivain, pour donner cet ancien nom à notre ville, parce qu'il n'en cite aucune. Cependant, la distance du Portus Itius à l'Angleterre, marquée dans les Commentaires de Jules César, est bien différente de la distance entre Caen et le rivage britannique, et cette différence doit seule faire rejeter l'opinion de l'auteur. Peut-être a-t-il regardé les prairies de Caen depuis la mer jusqu'au delà de Louvigny, comme une baie à laquelle le village d'If auroit donné son nom ; car cette paroisse est effectivement appelée Itium, Icium, Izium, et même Itius dans les anciens actes. On croira facilement que nos vastes prairies n'étoient qu'une baie à cette époque, puisque les fonds de sable trouvés à douze pieds de profondeur, lors de l'excavation du nouveau canal de l'Orne, ne permettent pas d'en douter. Mais les détails donnés par Jules César, et surtout la distance
[p. 6]
de trente milles, ou dix lieues gauloises, du Portus Itius au rivage britannique, empêcheront toujours de donner ce nom à la ville de Caen, ou bien il y auroit eu deux Portus Itius sur les côtes de la Gaule septentrionale. La chose est possible, mais les anciens géographes ne mentionnent qu'un port de ce nom.
[p. 7]
DE QUELQUES OPINIONS,
QUI DONNENT A NOTRE VILLE UNE ORIGINE FABULEUSE
PArmi les différens systèmes sur la fondation de la ville de Caen, il en est qui ont été imaginés par les éthimologistes et les poëtes ; mais l'histoire et la critique les réprouvent. Les premiers ne s'occupent que des mots, et ne nous donnent souvent pas autre chose. Les seconds, persuadés que l'antique droit de la poésie est d'étendre partout son empire, imaginèrent que la vérité comme la fable, la chimère comme la réalité, étoient indistinctement de son domaine. Les uns et les autres embrassèrent donc très-avidement l'idée de la fondation de Caen par Cadmus. Mais le phénicien Cadmus faisant connoître les lettres aux Grecs 1519 ans avant J.-C., et venant ensuite fonder la ville de Caen, présente une absurdité si choquante, qu'il n'est pas même besoin de la démontrer. [10]
La fondation de Caen par Caius dut ensuite plaire bien davantage à ces auteurs, puisqu'alors
[p. 8]
ils expliquoient si facilement notre Cadomus par Caii Domus.
Mais cette explication, si heureuse en apparence, s'évanouit bientôt, quand on vient à examiner quel est ce Caius.
Les uns le nomment Caius Julius César. Mais le silence absolu de tous les géographes du haut et du bas empire, sur une ville fondée sur notre territoire par le premier empereur romain, et surtout le silence de Jules César lui-même dans ses Mémoires, commandent impérieusement aux partisans de ce prince, de ne pas prétendre ajouter à sa gloire par des récits mensongers et des faits controuvés.
Les autres disent que ce Caius étoit le sénéchal du roi Arthur, qui régnoit sur la Grande-Bretagne à la fin du Ve, et au commencement du VIe. siècle : la fondation de Caen à cette époque paroît moins invraisemblable ; mais l'attribuer à cet autre Caius, c'est une fable dont il faut chercher l'origine.
Le premier auteur qui l'ait consignée dans ses ouvrages est Guillaume le Breton, qu'on appelle encore Guillaume le Breton, qu'on appelle encore Guillaume l'Armorique. Dans un poëme latin, intitulé Philippidos, il a mis en vers les conquêtes de Philippe-Auguste, dont il étoit et le poëte et le chapelain, et lorsqu'il parle de la prise de Caen par ce prince, en
[p. 9]
1204, il ne manque pas de relever l'importance de cette conquête ; il décrit la position agréable de cette ville, sa grandeur, qu'il compare à celle de Paris, la beauté de ses édifices, la richesse de son commerce et les avantages de son port ; mais il ajoute qu'elle avoit été fondée par Caius, sénéchal du roi Arthur, et qu'elle en avoit reçu son nom.
Quam Kaius dapifer Arthuri condidit olìm,
Undè Domus Kaii pulchrè appellatur ab illo. [11]
Mais lorsque Guillaume le Breton écrivoit ainsi, il y avoit 700 ans au moins qu'Arthur étoit mort. Cet auteur avoit-il trouvé des autorités pour attribuer la fondation de Caen à Caius, son sénéchal, ou l'avoit-il imaginée ?
Si le poëte n'est pas toujours tenu de dire le vrai, il faut au moins qu'il n'invente que des choses vraisemblables, suivant la maxime d'Horace.
Ficta voluptatis causa sint proxima veris. [12]
Nous pensons donc que Guillaume le Breton avoit trouvé ces détails dans d'autres ouvrages, et que, sans examen, il les avoit admis comme vrais.
[p. 10]
Les Gestes du roi Arthur, et les exploits de ses compagnons d'armes, qu'on appelle les Chevaliers de la Table Ronde, avoient été imaginés plusieurs siècles avant Guillaume le Breton, par les Bardes ou poëtes de la Bretagne Armoricaine du moyen âge, et par conséquent ces Gestes avoient été écrits originairement en bas Breton. Gautier, archidiacre d'Oxford vers l'an 1120, en apporta une copie en Angleterre, et à la demande de Robert de Caen, comte de Glocester et baron de Creuly, Geffroy, archidiacre de Monmouth, en fit une traduction latine, sous le titre d'Historia Britonum.
Guillaume le Breton avoit vu, ou une copie en bas Breton, ou la traduction latine de Geffroy de Monmouth, et c'étoit là sûrement la source où il avoit puisé l'histoire fabuleuse de la fondation de Caen par Caius. En effet, dans les deux éditions latines de Geffroy de Monmouth, publiées par Badius Ascensius, en 1508 et 1517, on lit qu'Arthur, dans un combat contre l'empereur Lucius, perdit plusieurs généraux, et entre autres Bedver, duc de Neustrie, dont les Neustriens rapportèrent le corps à Bayeux, et l'enterrèrent dans un cimetière placé au midi et contre les murs de la ville.
[p. 11]
Quant à Caius, continue Geffroy de Monmouth, il fut transporté à Caen, ville qu'il avoit fondée ; il y mourut de ses blessures, et fut enterré au milieu d'une forêt, dans un couvent d'ermites qui n'étoit pas loin de la ville, avec tous les honneurs qui étoient dus à un comte d'Anjou : Kaius autem ad Cadomum oppidum quod ipse construxerat graviter vulneratus asportatur, et paulò post eodem vulnere defunctus, in quodam nemore in coenobio heremitarum qui ibidem non longè ab oppido erant, ut decuit Andegavensium ducem humatus fuit. [13]
N'oublions pas cette qualité de comte d'Anjou, donnée à Caius, et déjà nous trouverons qu'il est absurde de faire fonder la ville de Caen par ce prince, précisément dans un pays où il ne régnoit pas, et qu'il n'avoit pas conquis. Mais il faut continuer de chercher la source de cette fable.
Lorsque la traduction latine de Geffroy de Monmouth avoit paru, dans le XIIe. siècle, elle avoit fait beaucoup de bruit, et surtout en Angleterre. On pouvoit à peine se la procurer, et cette rareté décida Alfred de Beverley à en faire un abrégé vers l'an 1150, sous
[p. 12]
le titre de Defloratio Historioe Britonum, ouvrage qui a été imprimé à Oxford, par Thomas Hearne, in-8°., en 1716.
Comme cet abréviateur dit dans sa préface qu'il a élagué tout ce qu'il y a de fabuleux dans l'ouvrage principal, on croit par-là même qu'il aura effacé la fabuleuse fondation de Caen par Caius, et que son abrégé ne contiendra que des faits exacts. Pas du tout : quand il est arrivé à la bataille d'Arthur, contre l'empereur Lucius, on voit avec surprise qu'il copie littéralement tout le récit de Geffroy de Monmouth sur le sénéchal Caius. Alors l'embarras redouble ; et, pour trouver la vérité, il faut avoir recours à la critique.
D'abord, comme nous l'avons observé, il est absurde de supposer qu'un prince fonde une ville dans un pays qui ne lui est pas soumis ; qu'un comte d'Anjou, blessé mortellement, ne se fasse pas transporter chez lui, et enfin qu'on l'enterre dans un couvent d'ermites situé dans une forêt près de la ville de Caen, où il n'y avoit ni forêt ni ermite.
Il faut donc qu'il y ait erreur dans les exemplaires imprimés, soit de Geffroy de Monmouth, soit d'Alfred de Beverley. Pour la trouver, nous avons deux moyens, qui sont
[p. 13]
de consulter Robert Wace, et ensuite les exemplaires manuscrits de Geffroy de Monmouth.
D'abord, pendant qu'Alfred de Beverley faisoit son abrégé de l'Histoire des Bretons, Robert Wace en faisoit à Caen une traduction en vers françois, et elle parut en 1155, sous le titre de Brut d'Angleterre : c'est le premier des Romans de la Table Ronde. Or, loin de faire transporter Caius à Caen, après les blessures qu'il a reçues sur le champ de bataille, ce poëte dit qu'on le transporta et qu'on l'enterra près Chinon, ville qu'il avoit bâtie.
Enterrez fut en un bocage
Lez Chinun en un ermitage. [14]
Ainsi voilà deux villes différentes, et par conséquent Robert Wace, dans son manuscrit latin, lisoit Chinon, et non pas Caen. Voyons alors les autres manuscrits de l'ouvrage de Geffroy de Monmouth. J'en ai consulté jusqu'à treize exemplaires dans les différentes bibliothèques de Londres.
1°. Dans un premier manuscrit du roi d'Angleterre, dans un second de la bibliothèque
[p. 14]
Cottonienne, et dans deux autres de la bibliothèque Harleïenne, on ne trouve rien sur le transport de Bedver à Bayeux, ni de Caius à Caen, ni enfin sur la sépulture de ces paladins dans ces deux villes. Ainsi les copistes n'ont sûrement pas cru cette fable, et l'ont retranchée ; ou bien elle ne se trouvoit pas dans les manuscrits qu'ils ont transcrits.
2°. On trouve au contraire tous les détails sur Bedver et sur Caius, dans un manuscrit de la bibliothèque Cottonienne, et dans un autre de la bibliothèque du duc de Norfolk, et Caen y est rendu par Cadomum.
3°. Dans un troisième manuscrit de la bibliothèque Cotonienne, et dans deux autres de la bibliothèque Harleïenne, on trouve aussi les mêmes détails, et Caen y est traduit par Camum au lieu de Cadomum.
4°. Dans un second manuscrit du roi d'Angleterre, Caen est traduit par Canum, et dans un autre manuscrit Harleïen, par Chanum.
5°. Enfin, dans un troisième manuscrit du même prince, on lit Chainum, et dans un quatrième, Kainum.
Or, ces deux derniers manuscrits nous découvrent pleinement la source fabuleuse que nous cherchons. En effet, dans la phrase
[p. 15]
Caius vulneratus asportatur ad Chainum ou ad Kainum, il faut traduire les deux derniers mots par Chinon, non par Caen. D'abord, c'est la traduction de Robert Wace, qui, écrivant dans cette dernière ville, devoit par conséquent en bien connoître l'origine, et qui, n'en parlant pas, prouve par-là même qu'il avoit un manuscrit conforme aux deux derniers dont nous venons de parler. Dailleurs, quoique l'ouvrage de Geffroy de Monmouth soit une histoire fabuleuse, il étoit cependant tout naturel que son auteur fit reporter Caius, comte d'Anjou, à Chinon, ville qui fit jadis partie de cette province, et il eût été hors les convenances de faire enterrer ce prince ailleurs que dans ses états.
Ainsi il est évident que la fabuleuse fondation de Caen par Caius, sénéchal du roi Arthur, doit son origine à l'impéritie des copistes, qui, confondant l'i et l'n dans le mot Chainum ou Kainum, ont lu et écrit Chamum et Kamum ; que d'autres copistes ne trouvant pas que ces derniers mots fussent latins, ont corrigé le texte et écrit Cadomum, et que d'autres enfin ont jugé à propos de supprimer tout le passage.
On voit par-là combien il est facile de commettre une erreur en fait d'histoire, avec
[p. 16]
quelle facilité elle se propage, comment elle s'accrédite par le laps du temps, et combien il est souvent difficile d'en trouver la source, quand elle remonte à des époques aussi éloignées.
[p. 17]
DE QUELQUES AUTRES OPINIONS
SUR LA FONDATION DE CAEN, ET DE CELLE QUI PAROÎT LA PLUS PROBABLE
APRÈS avoir dévoilé l'erreur, il convient de chercher la vérité, et puisque nous avons prouvé ce que Caen n'étoit pas, occupons-nous à découvrir ce qu'il fut, et par conséquent son origine. Mais c'est une tâche difficile : ces recherches ont souvent été faites par les érudits de notre ville, et elles ont toujours été infructueuses par le défaut de monumens. En effet, les invasions multipliées des Normands dans les IXe. et Xe. siècles, nous dérobèrent ceux qui pouvoient nous instruire sur notre histoire primitive. [15] Les guerres étrangères et celles de religion, nous enlevèrent ensuite les sources où nous aurions peut-être encore puisé quelques lumières. Enfin la révolution est arrivée, et comme un torrent qui renverse tout, elle a couvert par de nouvelles ruines les antiques débris qui nous restoient, et elle nous a jetés sur plusieurs points dans des ténèbres
[p. 18]
encore plus épaisses que celles qui environnoient les savans qui nous précédèrent.
Il faut donc aborder de nouveau la question, et, comme nous l'avons déjà dit, nous comparer à un antiquaire qui parcourt des ruines déjà plusieurs fois observées par des hommes instruits, qui considère de nouveau ce qu'ils ont examiné, et qui dans sa route cherche s'il n'est point des monumens sur lesquels ils ont marché sans les apercevoir, ou sans en connoître le prix.
D'abord, Guillaume le Conquérant, dans une charte de l'an 1082, pour l'Abbaye de Sainte-Trinité, dit qu'il a fondé ce monastère dans un lieu que les anciens ont appelé Caen, et dans la charte de fondation de la même abbaye en 1066, il dit qu'elle est établie dans un lieu auquel ses habitans ont donné l'ancien nom de Caen. Cette ville marquoit donc déjà dans le XIe. siècle par son ancienneté. [16]
En l'année 1026, le duc Richard III épousant la princesse Adèle de France, assure en
[p. 19]
partie son douaire sur le domaine de la ville de Caen, sur ses églises, ses vignobles, son marché, sa douane et son port. Cette ville avoit donc déjà une assez grande étendue. [17]
En l'année 1024, le duc Richard II donne à l'abbaye de Saint-Vandrille, la dîme de la foire du Pré, et comme cette foire duroit huit jours, il falloit que la ville eût eu plus anciennement une existence importante dans l'ordre politique, pour qu'on y eût formé un pareil établissement. [18]
En l'année 1006, le même duc donne à l'abbaye de Fécamp la dîme des revenus de la douane de Caen, et une habitation dans la même ville : il y avoit donc alors chez nous un commerce de quelque importance. [19]
En l'année 944, Bernard le Danois remontre à Louis d'Outremer, que la justice comme la politique s'opposent à ce qu'il enlève la Normandie
[p. 20]
au duc Richard Ier, encore mineur et plus encore à ce qu'il cède à Hugues le Grand, père de Hugues Capet, notre basse province, où il y a des villes riches et populeuses, et parmi elles, il nomme Caen. Cette ville existoit donc en 944. [20]
Nous ne nous appuierons pas sur le témoignage de notre historien Charles de Bourgueville, sieur de Bras, qui prétend avoir vu le nom de Caen dans une Coutume de Normandie, écrite du temps de Rollon, notre premier duc, c'est-à-dire, de 912 à 930 : cet auteur n'étoit pas assez connoisseur en manuscrits, pour croire à son témoignage. D'ailleurs, une coutume écrite du temps de Rollon, est une absurdité. Les premiers Normands admirent certainement des principes de droit pour régir le pays qu'ils avoient conquis, mais ce fut successivement qu'ils les établirent, ce fut l'usage qui les consacra, ce fut le temps qui les conserva sous le nom de Coutume. Aussi les bibliothèques publiques n'en possèdent pas de manuscrite avant la fin du XIIIe. siècle, et encore cette antiquité pourroit être contestée.
[p. 21]
Nous rejetons également le témoignage de Gilles de Bry, historien du Perche, et celui du père Bessin, qui a publié la collection des Conciles de Normandie ; l'un et l'autre parlent d'un Concile tenu à Caen, l'an 662 de J. C. Le fait est possible : nous avons des Conciles tenus dans des lieux qui sont encore aujourd'hui peu marquans, et Caen pouvoit n'être pas autre chose à cette époque. Mais comme ces deux historiens ne citent aucune autorité, nous avons peine à croire un fait aussi ancien, quand il n'est attesté que par deux auteurs modernes.
Dom Jean de Baillehache, prieur de l'abbaye de Saint-Etienne de Caen, nous a laissé une Histoire de ce monastère. [21] Dom Blanchard, religieux du même ordre, a écrit beaucoup plus amplement sur le même sujet. Mais les ouvrages de ces deux écrivains, originaires de notre ville, sont restés inédits. On y lit qu'il y avoit sur l'emplacement primitif de l'abbaye, une ancienne et notable chapelle dédiée au premier martyr, avec un manoir où mourut le roi Clotaire IV, vers l'an 719 ou 720, et que son corps fut transporté à Choisy. Mais ce
[p. 22]
Clotaire IV fut une espèce de mannequin que Charles Martel mit pendant quelques instant à la place du Roi légitime qu'il rétablit ensuite, et, comme il a été inconnu à beaucoup d'historiens, les détails donnés par nos deux religieux, quoique tirés des archives de leur monastère, comme ils l'affirment, ne nous offrent pas une garantie suffisante pour les faire valoir ; non pas que nous voulions les révoquer en doute ; nous croyons même que Caen existoit avant cette époque, mais nous voulons d'autres autorités pour le prouver.
Ainsi, au-delà de l'an 944, point de témoignage authentique qui fasse mention de Caen. Alors il faut se livrer aux systèmes sur l'origine de cette ville ; nous en avons trois. Le premier attribue la fondation de Caen aux Normands ; le second aux Saxons ; le troisième nous fait remonter aux Cadetes, peuples mentionnés par Jules César.
Pour juger sainement au milieu de sentimens si opposés, consultons les faits, les lieux et l'expérience.
Charles le Simple céda la Normandie à Rollon, notre premier duc, en 912 ; de cette année à celle de 944, où nous avons vu que Caen existoit, il y a 32 ans. C'est donc vraiment dans l'intervalle de ce dernier nombre
[p. 23]
d'années qu'il faut placer la fondation de Caen, si cette ville est effectivement l'ouvrage des Normands. Mais alors comment les historiens de cette province, écrivant dans les XIe. et XIIe. siècles, ont-ils gardé le silence sur un fait aussi récent pour eux, et aussi important pour la gloire de nos ducs, dont ils écrivoient l'histoire ? Comment le duc Guillaume a-t-il pu, dans ses chartes précitées, appeler Caen une ville ancienne, quand, dans le système que nous exposons, elle avoit à peine cent cinquante ans d'existence, et surtout quand ce prince ne pouvoit pas ignorer qu'elle la devoit à ses ancêtres ? Disons donc que le silence de nos historiens, et la qualification donnée par le duc Guillaume à notre ville, démontrent évidemment la fausseté de la première opinion.
Celle qui nous fait descendre des Cadetes n'est pas mieux fondée. Jules César est le seul historien qui ait nommé ces peuples, et rien ne prouve qu'ils aient habité notre territoire. Mais si César les nomme, Pline, Ptolomée, Strabon, Pomponius Mela, l'Itinéraire d'Antonin, la Notice de l'Empire, en un mot, tous les géographes Grecs et Latins du haut et du bas Empire, n'en ont fait aucune mention. Les géographes modernes les ont bien placés parmi
[p. 24]
les peuples Armoriques, mais dont la position est inconnue ; et si Caen étoit leur ouvrage, comment tous les géographes anciens ont ils gardé le silence sur cette ville ? D'ailleurs, si la critique reconnoît aujourd'hui que le mot Cadetes, qui se trouve dans quelques éditions anciennes de Strabon, est une erreur qu'il faut corriger en lisant Caletes, qui garantira que la même faute ne s'est pas glissée dans Jules César ? Par ces motifs, nous refusons de nous croire descendans des Cadetes.
La troisième opinion, qui nous fait venir des Saxons, nous paroît très-probable. D'abord, comme nous l'avons dit, interrogeons les faits.
Il est inutile de rapporter ici les diverses invasions des peuples du Nord, sur les différentes provinces de l'Empire Romain : il est reconnu que depuis le IIIe. jusqu'au VIe. siècle, ces peuples les envahirent et les dévastèrent ; mais bornons-nous à celles des Saxons sur notre contrée dans le même intervalle.
Vers l'année 286, ils commencèrent à infester les côtes de la Gaule septentrionale. En vain pour arrêter leurs incursions, Dioclétien établit Carausius avec une flotte, à Boulogne : les efforts mal dirigés de ce général,
[p. 25]
furent inutiles ; les Saxons continuèrent leurs pirateries pendant le reste du IIIe. siècle et la moitié du suivant ; mais pendant l'autre moitié, ils formèrent des établissemens si nombreux dans notre pays, qu'ils lui donnèrent leur nom, et dans la Notice de l'Empire, écrite sous Honorius et Arcadius, c'est-à-dire entre les années 395 et 409, toute notre côte est appelée le rivage Saxon, (littus Saxonicum.)
On voit qu'à cette époque les empereurs Romains étoient encore maîtres du pays, qu'ils y avoient des garnisons et des administrations civiles. Pitiscus dit même qu'on a des monnoies de l'empereur Honorius, sur lesquelles on lit : Kad. p. s., et d'après d'autres auteurs versés dans la science des médailles il explique ces abréviations, en lisant : Kadomi pecunia signata, monnoie frappée à Caen. [22] S'il étoit prouvé que c'est-là le vrai sens de l'inscription, et qu'on ne peut la lire autrement, on pourroit faire remonter la fondation de Caen au-delà de l'année 423, où mourut Honorius ; on ne seroit pas même fondé, à combattre cette opinion, en disant que la Notice de l'Empire ne parle pas de cette ville,
[p. 26]
parce qu'elle ne mentionne que les cités ou les Romains avoient des garnisons ou des administrations supérieures ; enfin, il est beaucoup d'autres villes dont elle ne parle pas et qui cependant existoient à cette époque. Mais l'explication donnée par Pitiscus, peut bien n'être qu'une conjecture, et dans ce cas, la critique nous défend de nous y arrêter, malgré le grand jour qu'elle pourroit jeter sur l'origine de notre ville, si elle étoit fondée.
Quoiqu'il en soit, trop foibles pour repousser les Saxons, les empereurs Romains, dont le trône s'ébranloit journellement, les laissèrent continuer leur piraterie. Sidonius Appollinaris, auteur contemporain, dit qu'ils venoient de la mer du Nord et de la Baltique sur des bateaux d'osier, enveloppés de peaux cousues ensemble, et que c'étoit un jeu pour eux de parcourir les mers sur ces frèles machines que les Latins appelèrent Carabus et Carabinus. [23] Enfin en l'année 497, les Saxons, maîtres de notre pays, se soulevèrent contre les empereurs Romains, et reconnurent l'autorité de Clovis.
Pendant tout ce temps-là et durant la première
[p. 27]
moitié du VIe. siècle, d'autres peuples du Nord, les Angles, les Jutes, et même de nouvelles peuplades Saxonnes fondent sur la Grande-Bretagne, s'en emparent et la morcellent en petits états, qu'on appela l'Heptarchie. La multitude de ces peuples est si nombreuse, que l'île en est surchargée. Le trouble et le carnage qu'occasionnent ces hordes trop populeuses, font refluer sur nos côtes des colonies de Saxons ; elles arrivent avec femmes et enfans, et les dernières irruptions ne finissent, suivant l'historien Procope, que vers l'année 550. [24]
Mais toutes ces peuplades arrivant comme des barbares, commirent beaucoup de ravages. C'est à elles qu'il faut attribuer la destruction de l'ancienne ville des Lexoviens, appelée Neomagus, de celle des Viducasses, située sur l'emplacement de la commune de Vieux, que les uns appellent Aroegenus, et les autres Angustodurum, et enfin de celle des Unelliens, qu'on appeloit Alauna, et dont il reste des ruines près Valognes.
Mais, après avoir tout détruit, les Saxons voulant se fixer dans notre pays, durent de
[p. 28]
préférence s'établir sur le bord de la mer, élément qui leur étoit familier, et même nécessaire pour leur piraterie. Aussi l'historien Procope dit qu'ils s'y établirent comme pêcheurs, comme laboureurs et comme marchands trafiquant avec l'Angleterre : la côte, dit-il, est couverte d'habitations, parce que les François ont cédé des terres incultes aux Saxons, et les ont exemptés d'impôts. [25] Ces nouveaux colons durent ensuite se fixer plus avant dans les terres, mais surtout sur le bord des rivières qui pouvoient les conduirent facilement à la mer.
Mais en affluant ainsi sur les côtes de la Gaule septentrionale, il y eut des positions qui leur plurent davantage, et où ils se fixèrent. Ainsi, consultons les lieux.
Le poëte Fortunat, vivant à la fin du VIe. siècle, écrit à Félix, évêque de Nantes, et le félicite d'avoir converti à la foi les Saxons de son diocèse. Une colonie Saxonne s'étoit donc établie vers l'embouchure de la Loire. [26]
Grégoire de Tours parle des Saxons du Bessin ; selon cet historien, ils étoient si nombreux, qu'ils fournirent une partie de l'armée
[p. 29]
de Chilpéric, en l'année 578 ; et en 590, ils composèrent une partie de celle de Frédégonde, contre le roi Gontran. [27] Des colonies Saxonnes s'étoient donc établies dans le Bassin, et encore des années 843 et 853, une partie du diocèse de Bayeux est appelée Otlingua Saxonia dans les capitulaires de Charles le Chauve, c'est-à-dire littéralement la petite possession Saxonne, ou la petite Saxe. Les même capitulaires parlent d'une autre Otlingua, et toujours dans le même diocèse, mais ils l'appellent Otlingua Harduini ; nous pensons que ces deux cantons doivent être placés ainsi qu'il suit : l'Otlingua Saxonia entre la Dive et l'Orne, et l'Otlingua Harduini entre l'Orne et la Seulle. Mais il faut remarquer que nos vieux historiens François, parlant des Saxons de notre pays, les appellent les Sesnes du Bessin. (Saxones Bajocassini.)
Que l'emplacement de Caen soit devenu le point de communication entre les deux Otlingua, et qu'une colonie Saxonne s'y soit établie, c'est un fait qui semble plus que probable.
Comme nous l'avons déjà vu, Caen est appelé
[p. 30]
Cathim, Cathem et Cathom. Or, que ces noms primitifs ayent été tirés de la langue Saxonne, c'est une vérité dont on peut facilement se convaincre en lisant la Cronique Saxonne et le Dictionnaire Saxonico-Gothique de Lye, édition de Meaning, imprimé à Londres, en 1772, en 2 vol. in-fol.
Mais si le nom de notre ville est primitivement Saxon, on peut en conclure non-seulement qu'il lui a été donné par des Saxons, mais encore qu'ils ont fondé notre ville ; car les villes ne reçoivent ordinairement leurs premiers noms que de leur fondateur.
Dailleurs, nous avons vu que le duc Guillaume, dans la charte de fondation de l'abbaye de Sainte-Trinité, en 1066, dit que ce monastère est fondé dans un lieu auquel ses habitans ont donné l'ancien nom de Caen.
Ce n'est donc ni un prince, ni un chef quelconque, mais une société, une colonie qui en se rassemblant en masse sur notre territoire, lui a donné le nom qu'il porte. Enfin en 1083, le duc Guillaume déterminant les limites du territoire de l'abbaye de Sainte-Trinité, dit que la ligne qu'il désigne pour les fixer, passera par la maison du Saxon du côté de la rivière : Per Domum Saxonis versus
[p. 31]
aquam. [28] Il y avoit donc encore à Caen à cette époque, des familles qu'on reconnoisoit descendre des premiers habitans de cette ville. Mais la souche Saxonne se reconnoît bien davantage dans nos campagnes, lorsqu'on parcourt les registres des tabellions de Caen, de Ste.-Paix, de Douvres, d'Oistreham et de Bernières des XIVe. et XVe. siècles : on y voit que depuis Vaucelles jusqu'à Sallenelles, et depuis Caen jusqu'à Bernières, les communes des deux rives de l'Orne et celles des côtes de la Mer sont remplies de familles du nom de le Sesne ou le Cesne : dénomination qui, dans notre vieil langage, est équivalente à celle de Saxon.
Il y avoit donc à Caen et dans les communes environnantes, des familles qu'aux époques ci-dessus indiquées, on reconnoissoit encore comme descendues des Saxons, qui avoient antérieurement envahi notre pays, puisqu'elles conservoient le nom primitif de la contrée d'où elles étoient sorties.
Que Caen donc, simple village sans doute à la fin du Ve. siècle, ait ensuite pris un accroissement considérable dans le VIe., c'est
[p. 32]
un fait dont les événemens du VIIe. siècle semblent ne pas permettre de douter.
Les Saxons de l'Angleterre furent plus de 150 ans sans se convertir au Christianisme. Il dut en être de même de ceux du Bessin. Chez les nations policées, la religion se présentant en vainqueur, avoit subjugué jusqu'au trône des Césars. Mais chez les nations barbares, elle dut se présenter en suppliant, et être long-temps rebutée. Comment en effet, persuader la foi, la patience, l'humilité et la justice à des nations pirates, qui n'avoient pas même l'idée de ces vertus ? Pendant trente ans, les Saxons de l'Allemagne se laissèrent exterminer par Charlemagne, plutôt que de changer de religion. Ceux de l'Angleterre ne commencèrent à se convertir qu'en l'année 597, par le zèle apostolique des missionnaires envoyés par St. Grégoire le Grand. Voyons quel fut l'apôtre de ceux du Bessin.
Je lis, disoit, il y a 250 ans, Robert Cenalis, d'abord chanoine de Bayeux, et ensuite évêque d'Avranches, je lis que St. Regnobert a fondé quatre églises à Caen, savoir, Saint-Sauveur, Notre-Dame, Saint-Pierre et Saint-Jean. [29] Observons ici qu'on ne fonde ordinairement
[p. 33]
des églises que dans un lieu où il n'y en a pas, et qu'on n'en établit pas quatre à la fois, si ce lieu n'est pas déjà très-peuplé. M. de Bras attribue également la fondation de ces paroisses à St. Regnobert, et M. Huet lui-même convient que par une tradition généralement reçue à Caen, elle lui a toujours été attribuée. [30]
Cependant le prélat rejette et la tradition et les auteurs qui l'attestent ; il ne fait aucun cas des antiques inscriptions placées dans l'église de Notre-Dame et qui certifioient que vers l'an 660, St. Ouen faisant la Translation des reliques de St. Marcou, s'étoit reposé dans cette église. Mais les raisons du prélat sont basées sur un fait qu'il croyoit vrai, et que la critique démontre aujourd'hui absolument faux. Il prétend que St. Regnobert, successeur immédiat de St. Exupère, 1er. évêque de Bayeux, a vécu dans les IIIe. et IVe. siècles ; qu'à cette époque la ville de Caen n'existoit
[p. 34]
pas, et conséquemment que St. Regnobert n'a pu y fonder les Eglises que nous venons de citer. Mais les Bollandistes, Baillet, Mabillon, l'abbé le Beuf, les auteurs du Gallie Christiana, en un mot tous les agiographes les plus instruits, ont prouvé que St. Regnobert n'a été évêque de Bayeux qu'en 620 qu'il a souscrit à plusieurs Conciles dont nous avons les actes, et qu'enfin il mourut vers l'année 666.
Opposera-t-on la Liturgie de l'Eglise de Bayeux ? Mais que peut une légende erronée contre des actes authentiques, contre les lumières des critiques les plus judicieux ? D'ailleurs, le nom de St. Regnobert n'est pas latin, mais tudesque, et conséquemment il appartient à un siècle postérieur à l'établissement des Saxons dans nos contrées. Enfin, quand M. Huet reconnoît que par une tradition constamment reçue à Caen, la fondation des quatre paroisses précitées, a toujours été attribuée à St. Regnobert, il eût dû aussi reconnoître qu'une tradition qui traverse tant de siècles, est d'autant plus respectable, que le temps n'a pu la détruire. Les événemens marquans, et surtout les événemens religieux, ne s'effacent jamais de la mémoire des peuples ; les dates peuvent s'altérer, mais le fait principal
[p. 35]
reste. Alors c'est à la critique de restituer les premières, et de confirmer par là même le dernier.
Si par ignorance ou par préjugé l'on vouloit encore contester à St. Regnobert le titre d'apôtre des Saxons de son diocèse, il faut dire aux adversaires : les Saxons de l'Angleterre ne se soumirent à la foi qu'en 597 ; le pape St. Grégoire le Grand, fut obligé de leur envoyer des missionnaires pour les convertir ; dites-nous donc qui a fait embrasser l'Evangile à ceux du Bessin ? On n'y croit que quand on l'a entendu prêcher. Alors, quel a été leur premier apôtre ? Qu'on nous dise ensuite comment le patronage de toutes les églises de Caen, appartenoit dans l'onzième siècle à l'église de Bayeux, et appliquons ici la maxime de droit, que le patronage n'est acquis que lorsqu'on peut opposer dos, oedificatio, fundus. Les évêques de Bayeux avoient donc dans l'origine fondé les Eglises de Caen, pour avoir ainsi possédé leur patronage, et nous aurons même occasion de prouver, qu'ils ne firent pas seulement élever nos premiers temples, mais encore que la ville elle-même ne fut bâtie que sur des fonds qui leur appartenoient en grande partie.
Mais si, comme nous l'avons dit, le nom
[p. 36]
de Caen fut primitivement Saxon, les Saxons qui fondèrent cette ville, durent y laisser d'autres traces de leur langage.
Aussi trouvons-nous que le nom de la rue de Geole fut primitivement Catehoule ou Holegate, c'est-à-dire le Chemin creux, puisqu'il est formé à même la montagne du Château coupée à pic dans cette partie. On trouve ensuite la Gémare, le pont et la chaussée de Berendal, et St. Pierre lui-même appelé St-Pierre de Darnetal, et son pont le pont de Darnetal : dénominations toutes prises dans la langue Saxonne et qui semblent prouver notre origine.
Nous trouverons bien d'autres preuves, si nous considérons que les noms de la plupart des communes qui nous environnent, sont également Saxons, comme Cabourg, Bures, Oistreham, Douvres, Bernières, Rye, Ver, etc. Il y a plus encore, c'est que sur la côte de l'Angleterre opposée à la nôtre, les Saxons formèrent des établissemens qui ont absolument les mêmes noms que la plupart de nos communes ; ainsi, la Grande-Bretagne a comme nous Ros, Bray, Granton, Oistreham, Douvres, Ver, Rye, etc., avec cette différence cependant que dans cette île, plusieurs de ces lieux sont devenus des villes, tandis que
[p. 37]
chez nous ils sont restés des bourgs ou des villages. Nous ne finirions pas, si nous examinions ensuite les noms de diverses localités conservés dans les campagnes qui nous environnent : nous verrions ces chemins creux qu'on appelle Houlegate [31] ; ces maisons placées sur l'arc que décrit un vallon ou une rivière et qu'on appelle le Bout, en Saxon Bow [32] ; ces habitations isolées sur le bord d'une route et qu'on nomme Bijude [33] ; ces eaux qui sourdent quelquefois dans nos campagnes, qui forment des ruisseaux dont le cours s'arrête ensuite subitement et qu'on nomme Vitoüard, en Saxon White Water [34] ; ce vin Huet de notre pays, en Saxon Wine White [35] ; ce chemin de la coline que nous appelons Clopée, qu'on nommoit plus anciennement Clopel, en Saxon Cludpoed [36] ; ces clos, ces
[p. 38]
métairies entourées de plantations, isolées dans les plaines et qu'on nomme les Cruptes, en Saxon Cropt [37]. Mais nous en avons dit assez, pour prouver que sur le territoire de Caen et des environs, on trouve à chaque pas des traces des colonies Saxonnes qui envahirent notre pays et qui s'y fixèrent [38].
Enfin, consultons les moeurs et les usages. Il est assez difficile de constater ceux des Saxons, parce qu'en se familiarisant avec les indigènes, ils finirent par se civiliser, et prirent leurs lois, leur Religion et leurs habitudes.
Mais, il est d'abord des usages et des moeurs qu'ils ont dû en quelque sorte imprimer sur notre sol, et qui par conséquent sont ineffaçables. Ainsi ils s'établissoient ordinairement sur des hauteurs, et nous prouverons par la suite, qu'ils se fixèrent d'abord sur l'emplacement du château de Caen, et que c'est là qu'il faut chercher la ville primitive. Ensuite, ils avoient coutume de creuser des souterrains, pour y placer en cas de guerre,
[p. 39]
leurs femmes, leurs enfans, leur bétail, et tout ce qui composoit leur propriété mobilière. Or, les côteaux qui longent la gauche de l'Orne dans Calix et Hérouville, et le Château de Caen lui-même, sont remplis de souterrains dont la profondeur est inconnue, et dans lesquels les Saxons avoient coutume de creuser des puits.
Il est ensuite d'autres usages que le temps altère, mais qu'il n'anéantit pas entièrement : parcourez la ville de Caen la veille de Noël, voyez l'adolescence se promenant le soir avec des torches et des flambeaux allumés ; voyez même l'enfance la lanterne à la main, et entendez l'une et l'autre chanter adieu, Noël. D'abord, n'allez pas croire que c'est en l'honneur de la fête que l'Eglise va célébrer cette même nuit : on ne chante pas adieu, Noël, quand Noël n'est pas encore arrivé. Cherchez ensuite pourquoi cet usage particulier à la ville de Caen, n'existe pas dans les villes qui nous environnent. Vous ne trouverez de réponse satisfaisante qu'en recourant aux usages des Saxons. Le vénérable Bede, qui avoit vécu avec ceux de l'Angleterre, dit que ces peuples encore païens, ne commençoient leur année civile que le 8 des Calendes de janvier, c'est-à-dire la nuit du 24 au 25 décembre,
[p. 40]
et qu'ils appeloient cette nuit la nuit mère (moedrenack), ou la mère des autres nuits, parce que comme le rapporte Tacite, ils suivoient l'usage des peuples du Nord, en comptant par nuits et non pas par jours [39]. Delà, dit le vénérable Bede, cette nuit, devenue sainte aujourd'hui pour nous qui célébrons la naissance du Fils de Dieu, étoit consacrée par eux à célébrer la fin de l'année expirante, le commencement de la nouvelle, et enfin le solstice d'hiver ou le retour du Soleil [40]. Aussi le savant Brand, dans ses Antiquités populaires de l'Angleterre, ne balance pas à attribuer aux Anglo-Saxons, l'usage des chandelles de Noël, encore observé aujourd'hui dans plusieurs Comtés de cette île [41].
Enfin, Trithème, dans sa Chronique, rapporte que les Saxons de l'Allemagne avoient même après leur conversion au Christianisme, conservé l'usage de passer cette nuit à chanter et à danser : In Saxoniâ quoque moris
[p. 41]
olim fuit hâc nocte saltare et cantare. [42]
Au reste, on peut consulter le chapitre 21 des origines de Caen, par M. Huet, et voir combien de noms de lieu et de termes Anglo-Saxons, sont encore conservés parmi nous.
Après ces préliminaires, nous déclarons suivre le sentiment qui attribue l'origine de Caen aux Saxons, parce qu'il nous semble le mieux appuyé et par conséquent le plus probable.
[p. 42]
DE L'ANCIEN TERRITOIRE DE CAEN.
SI nous voulions nous reporter à des époques antérieures à celle de l'invasion des Saxons sur notre territoire, pour en déterminer l'état topographique, nous serions très-embarrassés, puisque nous marcherions sans guide. En partant même de l'ère Saxonne dans notre pays, nous trouverons encore des difficultés que la seule inspection du terrain nous empêchera de résoudre.
En effet, les prairies depuis Oistreham jusqu'au Bac d'Athis, furent dans l'origine une baie où la mer s'avançoit pendant quatre lieues dans les terres. Les pirogues trouvées à la profondeur de 18 à 20 pieds, lors de la confection du nouveau canal de l'Orne, depuis Caen jusqu'à Mondeville ; les ossemens humains recouverts par ces pirogues, et imprégnés comme elles d'un sable gris sur lequel elles reposoient, annoncent dans notre contrée l'ignorance des arts et l'état sauvage de ses premiers habitans. Ensuite des débris de vaisseaux naufragés, des vases romains, et des médailles d'Antonin Pie, trouvés lors des mêmes fouilles à la profondeur de 13 et 14
[p. 43]
pieds, démontrent bien un état de civilisation, mais toujours une baie dans nos prairies. [43]
Alors à quelle époque les atterrissemens produits par l'embouchure de l'Orne, par les végétaux charriés par ce fleuve ou qu'on y précipita, et enfin par les sables et les débris apportés par la mer dans la baie, ont ils fini par la remplir en tout ou en partie ? Les Saxons la trouvèrent-ils déjà comblée, ou eurent-ils encore à la traverser par eau, depuis le côteau où est situé le Château, jusqu'à celui de Vaucelles ? Enfin, quand fut établie la chaussée qui, depuis Saint-Pierre jusqu'à Vaucelles, dut unir le Bessin à l'Hiémois, et préparer la rue actuelle de Saint-Jean ? Depuis l'ouverture du nouveau canal de l'Orne, en 1781, toutes ces questions ont été très-agitées par les érudits et les naturalistes de notre ville ; un d'eux surtout, dans un Mémoire intéressant sur les fouilles et les découvertes faites dans le bassin du nouveau canal, a prétendu, d'après des époques qu'il a fixées, démontrer que le terrain de la prairie s'élève d'un demi-pied par siècle. D'après
[p. 44]
cette base, M. de la Prise a conclu que ce n'a été que sous le règne de Charles le Chauve, qu'on a pu trouver dans la baie un terrain assez ferme pour y former la chaussée de la rue St.-Jean, que nos anciens titres appellent via Oximensis, la voie ou la route de l'Hiémois, et des actes plus récents, la rue Humoise.
Comme ces questions tiennent plus à la géologie qu'à l'histoire, nous n'entreprendrons pas de les décider ; nous dirons seulement que la base dont est parti le savant académicien pour établir l'accroissement périodique du terrain dans la prairie de Caen, nous paroît inexacte. En effet, il raisonne d'après les atterrissemens formés sur trois chaussées qui ont traversé jadis cette prairie, et dont Huet a prétendu fixer l'origine et l'usage. Mais le prélat lui-même n'a raisonné que d'après les opinions des uns et des autres, et non d'après des actes et des témoignages authentiques. Alors peut-on calculer avec justesse sur des rapports vagues et incertains.
Pour nous, nous disons que trois chaussées traversoient jadis la prairie de Caen, la première nommée le Chemin Pavé, la seconde le Chemin Royal, et la troisième la Voye St-Michel ; mais qu'il ne faut pas croire avec Huet que
[p. 45]
ces routes avoient été faites uniquement pour le transport des pierres tirées des carrières de Vaucelles, de la Motte et d'Allemagne, pour la construction de nos deux abbayes et de nos grands édifices ; l'extraction des soins de la prairie fut le but principal de leur confection.
En effet, en 1464, le Chemin Pavé servoit encore à ce dernier usage, et les habitans de Caen, assemblés devant le Vicomte, en arrêtèrent la suppression, parce qu'il étoit devenu impratiquable ; ils en donnèrent en même-temps le fonds à l'abbaye de St.-Etienne, parce qu'elle fourniroit le terrain nécessaire pour un nouveau chemin venant rendre à la porte Saint-Etienne, et c'est celui qu'on appela le Chemin Royal. Ce dernier fut à son tour supprimé, lorsqu'en 1692 on bâti le Pont des Prés, à l'extrémité du grand Cour. Enfin, ès années 1590, 91, 92 et 93, lorsqu'on éleva les remparts des Jésuites, la Porte des Prés, le Boulevard de la Cercle autour du Champ-de-Foire, les pierres de ces édifices furent extraites des carrières de la Motte et de Vaucelles, à travers la prairie, suivant les registres de l'Hôtel-de-Ville. Ainsi, l'on voit dans chaque siècle des routes formées et d'autres abandonnées dans la prairie de Caen,
[p. 46]
suivant les besoins du service public. Alors, quelles données peut-on avoir pour trouver un accroissement périodique et régulier du terrain, surtout quand il est plus que probable que les chemins supprimés étoient aussitôt chargés et utilisés par les riverains ou par ceux auxquels on les abandonnoit.
Sans chercher à découvrir la marche de l'art ou de la nature pour combler l'ancienne baie occupée par nos prairies, nous nous bornerons à citer quelques faits historiques qui mettront peut-être nos lecteurs à portée de prononcer eux-mêmes sur une question aussi difficile.
Il est constant,
1°. Que les Romains avoient un camp à Bernières, où ils entretenoient des troupes pour descendre au besoin dans la Grande-Bretagne, toujours prête à se soulever ; [44]
2°. Que pour y accéder, il falloit une route militaire et dans une direction courte et facile. Qu'alors nous n'avons que deux voies romaines qui pouvoient y conduire ; la première, venant de l'Hiémois, par Renemesnil,
[p. 47]
Cintheaux et Fontenay-le-Marmion, aux bords de l'Orne, vers Busly, pour gagner la cité des Viducasses, aujourd'hui Vieux. La seconde, venant de Lisieux, est marquée par la commune d'Estrées, située sur le côteau de la bute Saint-Laurent, et dont le nom latin Strata, indique une voie romaine. Cette route devoit traverser la vallée de Corbon et venir ensuite à Frenouville, puisqu'on a trouvé, en 1804, dans cette commune, à 25 pieds de la grande route actuelle de Paris, et à 5 pieds de profondeur, une colonne milliaire portant l'inscription suivante :
IMP. NERVAE TRAIANO DIVI NERVAE F. CAES. AVG. GR. PM. TB. POT. P. P.
CS. II
N. M. P. XXV.
c'est-à-dire : Imperatori Nervoe Trajano divi Nervoe filio, Coesari, Augusto, Germanico, Pontifici maximo, tribunitioe potestati, patri patrioe, Consuli secundo.
Noeomago millia passuum vigenti quinque.
Ainsi, comme cette inscription est datée du second consulat de Trajan, qui eut lieu l'an 98 de J. C. et la première de son règne, nous avons déjà la preuve que cette route existoit à cette époque ; et comme la distance
[p. 48]
marquée sur la colonne est de 25 mille pas romains, dont 3000 donnent une lieue française de 2282 toises, nous avons à peu près huit lieues et demie de Noeomagus, ancienne ville de Lisieux, à Frenouville, et c'est la distance exacte entre les deux positions ;
3°. Que cette dernière voie romaine ayant ainsi sa direction de Lisieux à Frenouville, à travers la vallée de Corbon, il est facile de croire qu'elle se dirigeoit également sur un point de la vallée de l'Orne et à travers nos prairies ; parce que cette rivière, beaucoup plus forte que la Dive, avoit dû former dans la baie, des atterrissemens plus considérables, et la combler d'autant plus promptement, qu'elle étoit beaucoup plus étroite que celle de la vallée de Corbon. Ainsi, la voie romaine du Lieuvin vers Bernières, fut beaucoup plus directe que celle de l'Hiémois ;
4°. Que si des bois et même des arbres entiers, avec leurs racines, trouvés dans les fouilles du nouveau canal de l'Orne, pouvoient bien avoir été renversés par des ouragans et entraînés dans la baie, ils pouvoient bien aussi avoir été abattus de main d'homme et jetés dans cette baie dans le dessein de la combler ; que parmi ces arbres on remarquoit beaucoup de coudriers, qu'on en
[p. 49]
suivoit toutes les ramifications, qu'on distinguoit toutes les couches de leurs feuilles, et qu'enfin on trouvoit encore leurs branches chargées de fruits, circonstances qui décèlent encore bien davantage la main de l'homme, et la possibilité, non pas seulement que les Saxons, mais même les romains, aient, dans les beaux jours de l'été, fait abattre tous les arbres qui couvroient les côteaux de l'Orne et des environs, pour en former des masses, fonder sur elles des digues et des jetées, et accélérer ainsi les alluvions ;
5°. Que d'ailleurs, sans calculer une marche périodique d'atterrissemens, et sans recourir à la main de l'homme pour les hâter, on ne doit pas perdre de vue que souvent la mer s'est retirée d'elle-même de plusieurs endroits de nos côtes. Ainsi, en l'année 1340, elle abandonna, entre Merville et la rivière de Divette, 150 acres de terrain, qui fut fieffé par Jean, duc de Normandie, en 1343, à Raoul de Guiberville, par 70 sous de rente au domaine. Ainsi, en 1614, la violence des marées combla le port de Bernières, où la Seulle avoit son embouchure, et força cette rivière d'aller en former une nouvelle entre Courseulles et Graye. Or, qui nous garantira que de semblables événemens n'ont pas puissamment
[p. 50]
concouru à hâter l'asséchement de notre ancienne baie ?
6°. Que si de très-anciens actes parlent des Falaises de Hérouville, de Notre-Dame du Port ou du Port Mauvoisin, qu'on nomme aujourd'hui Bénouville, il en faut conclure que l'Orne, dans ses contours au-dessus de Calix, alloit battre une partie des côteaux d'Hérouville, et que ces côteaux étant des carrières très-anciennement exploitées, il est facile de comprendre comment les bas-fonds de ce terrain, arrosés tous les jours par les marées, auront reçu le nom de Falaises. Quant aux anciens noms donnés à la commune de Bénouville, ils prouvent seulement qu'il y a eu jadis un port sur son territoire ; qu'il étoit peut-être alors formé par l'embouchure de l'Orne ; que des atterrissemens subséquens auront porté cette embouchure jusqu'à Oistreham, et qu'alors le port n'existant plus, l'ancienne dénomination aura été convertie en celle de Bénouville, tirée du nom du propriétaire ; [45]
7°. Enfin, que vers l'année 1102, Raoul Tortaire, moine de l'abbaye de Fleury, sur
[p. 51]
la Loire, mit en vers latins un voyage qu'il avoit fait à Caen et à Bayeux, et parmi les détails intéressans qu'il nous donne sur ces deux villes, il assure qu'il ne put abreuver son cheval dans l'Orne en passant à Caen, parceque l'eau n'en étoit pas potable.
Vespere jam subvectus equo feror hinc sitibundo,
Impotabilis est nam fluvius Cadomi.
Ce fait prouve que dans les marées, l'eau de la mer arrivoit jusqu'à Caen, mais il ne décide rien sur le plus ou moins d'élévation du terrain de la prairie ; il démontre seulement que le canal de l'Orne étant plus profond à cette époque, l'eau de la mer arrivoit plus facilement dans nos murs, tandis qu'aujourd'hui elle arrive à peine jusqu'à Colombelles.
Après ces observations, nous abandonnons une question qu'on ne peut agiter qu'en se livrant à des discussions curieuses, mais interminables, et nous allons considérer la topographie de Caen sous le duc Guillaume le Conquérant.
Le terrain du Château et les côteaux de la colline sur laquelle cette citadelle fut construite, furent, du moins selon nous, le lieu où se fixèrent les premiers habitans de Caen. Les Saxons ne s'établissoient jamais que sur des hauteurs
[p. 52]
ou sur le bord des rivières, comme l'atteste la Chronique Saxonne [46] et comme l'a très-bien prouvé Pinkerton [47]. Devenus plus nombreux par la population et par de nouvelles invasions de leurs compatriotes, ils s'étendirent peu à peu sur le territoire actuel de notre ville et le peuplèrent. Cette opinion étoit celle de tous les savans de Caen dans le XVIIe. siècle, et entre autres celle du fameux Bochart, dont les connoissances sur l'origine et l'histoire des nations étoient si vastes, qu'il semble dans ses ouvrages avoir été présent, lorsque Dieu partagea la terre entre les colonies qui partirent des plaines de Sennaar pour la peupler. M. le chancelier Seguier, qui fut envoyé à Caen par le Roi en 1640, avoit à sa suite quelques savans qui s'entretinrent avec ceux de notre ville sur nos antiquités, et M. de Verthamont, maître des requêtes, qui nous a laissé l'histoire de ce voyage, atteste qu'à cette époque l'opinion généralement reçue, étoit que le Château avoit été l'ancien Caen [48]. Mais M. Huet pense autrement,
[p. 53]
et il place notre ville primitive à l'ancienne paroisse de Saint-Etienne [49].
Pour le refuter, disons que son opinion repose uniquement sur un mot dont il a mal saisi le sens. Il avoit vu que le duc Guillaume, dans ses chartes pour l'abbaye de St-Etienne, donnoit à la paroisse du même nom, sur laquelle il la fondoit, la qualification de Saint-Etienne le Vieux, et sans plus ample examen, il prit ce dernier mot dans un sens absolu, tandis qu'il n'avoit dans les chartes qu'un sens simplement relatif.
En effet, le duc Guillaume, fondant son abbaye sous l'invocation de Saint-Etienne, et sur une paroisse dont l'église étoit dédiée au même saint, fut obligé, en déterminant les limites de l'église abbatiale, de nommer l'église paroissiale, et se conformant d'ailleurs à l'usage reçu, il employa, pour désigner l'une et l'autre église, le mot monastère, assez commun alors à toutes les églises. Mais pour éviter la confusion qu'il eût nécessairement introduite dans sa charte, il donna à Saint-Etienne, paroisse, l'épithète de Vieux, pour le distinguer de Saint-Etienne, abbaye.
[p. 54]
Il est clair alors que le prince ne donna à la paroisse de Saint-Etienne le titre de Vieux, que comparativement à la nouvelle église de Saint-Etienne, qu'il fondoit.
M. Huet a encore fait une autre méprise en prenant le mot monastère dans le sens moderne ; il n'a vu qu'une maison religieuse dans Saint-Etienne le Vieux, et en le soutenant, il a induit en erreur les Bénédictins qui, sur sa parole, en ont fait un des plus anciens monastères du diocèse de Bayeux [50].
On a peine à concevoir une telle méprise, quand le savant prélat avoit sous les yeux la charte de 1085, par laquelle le duc Guillaume détermine quels sont, dans le Bourg-l'Abbé, les paroissiens qui dépendent de Saint-Etienne le Vieux, et ceux qui appartiennent à Saint-Martin. D'ailleurs, pouvoit-il ignorer que, dans le XIe. siècle et le suivant, le mot monastère est souvent synonime, de ceux d'église paroissiale. « Que les mariages ne se fassent point en secret ni après dîner, dit le Concile de Rouen de l'an 1070 ; mais que l'époux et l'épouse, à jeun, soient bénis dans le monastère, par leur prêtre, à jeun. » Or,
[p. 55]
peut-on dire que par cette disposition, les pères du Concile aient voulu qu'on ne se mariât que dans des couvens, et non dans sa paroisse [51].
Dans les chartes même de nos deux abbayes de Caen, on trouve souvent dans le XIIe. siècle le nom de monastère donné aux autres églises paroissiales de la même ville : Richard _ Coeur-de-Lion, confirmant les priviléges de l'abbaye de St. Etienne, parle du monastère de Saint Pierre, de ceux de Saint Julien et de Saint Martin ; ailleurs, on trouve le monastère de Beuville et celui de Villons, etc. Enfin, M. Huet convient lui-même que ce nom étoit donné dans ces temps-là, à de simples chapelles [52].
Pardonnons aux temps barbares d'avoir abusé des mots, mais pour ne pas nous égarer, prenons-les dans le sens qui leur fut donné à cette époque. Disons que Huet, pour s'être écarté de cette règle, est tombé d'erreur en erreur, puisqu'il n'est nullement démontré que la paroisse Saint-Etienne soit la plus ancienne de Caen, et que le duc Guillaume ne le dit pas, comme le prélat le prétend ;
[p. 56]
de plus, il est faux que cette église ait été un monastère dans le sens moderne : les chartes du Conquérant prouvent qu'elle étoit paroissiale ; enfin Robert Cenalis n'a pas attribué la fondation de cette paroisse à St. Regnobert, comme Huet le dit encore, puisque cet auteur ne lui attribue que celle des églises de St.-Sauveur, de Notre-Dame, de St.-Pierre et de St.-Jean.
D'ailleurs, pour trouver le plus ancien quartier d'une ville, il faut toujours chercher les premiers établissemens qui sont nécessaires dès l'origine des cités, comme les tribunaux, les prisons, les marchés, les boucheries, les hôpitaux, etc. Or, dans les temps anciens comme dans les temps modernes, aucun établissement de cette espèce n'a existé sur l'ancienne paroisse St.-Etienne ; ils se trouvent au contraire dès le XIe. siècle tous réunis au Château même et dans ses environs, comme nous le prouverons par la suite.
Ce fut le duc Guillaume le Conquérant qui fit bâtir le château dans la deuxième moitié de l'onzième siècle, et cette destination du terrain de l'ancien Caen, dut forcer ceux qui l'habitoient, d'aller se fixer dans les autres quartiers de la ville. Le même prince entoura la ville de murs. C'est un fait attesté par Robert
[p. 57]
du Mont [53] ; et d'après les chartes de l'abbaye de St.-Etienne, cette clôture entreprise après la conquête de l'Angleterre en 1066, étoit achevée en 1077. On renferma dans cette enceinte toute la paroisse de St.-Sauveur, et une partie des paroisses de Notre-Dame, de St.-Pierre, de St.-Etienne, de St.-Martin et de St.-Julien. Mais il ne nous reste aujourd'hui de ces anciens murs, que ce que nous nommons les Petites-Murailles, et quelques débris qui longent le grand Odon derrière la rue de la Boucherie [54]. Ainsi, au midi, la ville, à cette époque, n'alloit pas au-delà du Pont St. Pierre, de la Venelle-aux-Chevaux, de la rue de la Boucherie et de la rue Pailleuse ; et comme le grand Odon ne passoit pas dans ces temps-là par le canal actuel du moulin de St.-Pierre, il faut dire que ces murs primitifs n'étoient garantis que par des fossés. Alors tout le terrain au-delà de ces limites, c'est-à-dire la rue du Moulin et les rues adjacentes, la Place Royale, le Champ-de-Foire, tout le terrain de l'ancienne église des Jésuites,
[p. 58]
celui de l'Hôtel de la Préfecture, formoient une prairie, qu'on appela d'abord les Prés de Castillon, les Prés de la Massacre ou de la Boucherie, et ensuite les Petits Prés et le Pré des Esbats. Enfin le quartier de St.-Jean étoit bien habité, mais il étoit sans défense et formoit alors un des faubourgs de Caen, comme nous le verrons à l'article de cette paroisse.
Les murs primitifs de cette Ville, s'étendoient donc d'un côté, depuis le pont St.-Pierre, jusqu'à la porte St.-Etienne et de l'autre, jusqu'à la porte du Bac. De la première de ces portes, leur ligne avançoit beaucoup dans la place qu'on a prise récemment sur les jardins de l'abbaye St.-Etienne, et venant traverser le terrain de la rue St.-Benoît, elle tournoit sur celui du palais de Justice, et alloit aboutir à St.-Julien ; mais en s'étendant davantage sur cette paroisse que les murs actuels. Là, l'enceinte étoit interrompue par le Château, et on ne la retrouvoit qu'au-delà de cette citadelle, d'où elle descendoit à la porte du Bac.
Les portes de la ville placées sur cette enceinte primitive, furent :
1°. La Porte du Pont de Darnetal ou du Pont St.-Pierre. On la fortifia dans les siècles suivans, comme nous le verrons ailleurs ;
[p. 59]
2°. La Porte de la Boucherie ou de Notre-Dame, placée dans la Venelle-aux-Chevaux à l'endroit où passe le grand Odon ;
3°. La Porte de St.-Etienne ; elle est mentionnée dans les chartes des XIe. et XIIe. siècles ; elle fut abattue par arrêt du grand Conseil d'Etat, du 29 avril 1758, si toutefois c'étoit encore celle qui fut bâtie par Guillaume le Conquérant ;
4°. La Porte Arthur ; Robert Wace, qui écrivoit à Caen en 1155 lui donne ce nom, et un rôle des rentes de l'abbaye d'Ardenne écrit dans le XIIIe. siècle, l'appelle la Porte du Duc [55], nom qu'elle a eu jusqu'à sa destruction dans le dernier siècle, lorsqu'on forma la rue St. Benoît. Ceux qui veulent qu'elle ait reçu le nom d'Arthur d'un ancien vicomte de Caen, connu par ses exactions, peuvent consulter notre série des vicomtes de cette ville : ils y verront que Guillaume Arthur, seigneur d'Amayé et de Feuguerolles, remplit cette fonction depuis l'année 1561 jusqu'en 1579, et conséquemment qu'il n'a pu donner à cette porte, un nom qu'elle avoit dès l'année 1155. Ceux qui pensent qu'elle avoit pris son nom d'un Arthur,
[p. 60]
père du fameux Ascelin, qui intenta une espèce de clameur de haro, sur le cadavre de Guillaume le Conquérant, au moment de son inhumation, me paroissent mieux fondés dans leur opinion. Les Ascelin avoient de grandes propriétés dans ce quartier de la ville dès le XIe. siècle. On lit dans le cartulaire de l'abbaye de St. Etienne, un grand nombre de contrats, qui prouvent que St. Lanfranc et Guillaume de Bonne Ame, les deux premiers abbés de Caen, avoient acquis avant l'année 1077 de la famille Ascelin, une grande partie de l'emplacement de ce monastère, et même celui de l'église Abbatiale.
5°. La Porte du Marché, (Porta Mercati) comme l'appelle le duc Richard-Coeur-de-Lion, dans sa charte pour l'abbaye de St. Etienne de l'an 1189, fut nommée dans le siècle suivant, La Porte Baudry, à cause de Baudry de Franqueville, qui possédoit près cette porte, une maison qu'il donna à l'abbaye d'Ardenne. Ce propriétaire n'existant plus, la porte changea de nom, et fut appelée la Porte Pesmesgnie, à cause de Henri Pesmesgnie, principal propriétaire de ce quartier [56]. Elle est aussi quelquefois nommée la Porte Saint-Martin ;
[p. 61]
enfin, elle porta le nom de Porte de Bayeux, parce qu'elle conduisoit plus directement à cette ville ;
6°. La Porte Calibort ; c'est ainsi que le cartulaire de la Maladrerie de Beaulieu, appelle la porte St. Julien. Les rôles de l'abbaye d'Ardenne du XIIIe. siècle, la nomment la Porte Vilaine vers Couvrechef [57]. Mais elle étoit alors plus avancée dans la paroisse, que nous ne l'avons vue de nos jours.
7°. La Porte au Berger ; elle est appellée Porta Pastoralis dans les rôles de l'abbaye d'Ardenne ; elle tiroit son nom d'une famille le Berger, qui avoit son hôtel à l'entrée du Vaugueux ; Robert le Berger, fonda un obit à St.-Pierre en l'année 1312, et comme il fut le dernier mâle de cette famille, sa succession passa par héritage dans celle des Ponteaudemer, seigneur de Croissanville [58].
8°. Enfin, la Porte du Bac fut souvent appelée la Porte Saint-Pierre : on la nommoit de nos jours la Porte St.-Malo, mais je ne sais par quelle raison.
Cette enceinte primitive de Caen, subsista jusqu'en l'année 1346 ; mais devenue trop foible à cette époque, elle ne put garantir
[p. 62]
cette ville contre l'invasion de l'armée d'Edouard III, et ses habitans furent obligés de faire élever de nouvelles fortifications que Huet a bien décrites, mais qui ont été en grande partie rasées de nos jours.
Trois rivières arrosoient la ville sous Guillaume le Conquérant, et même long-temps avant lui, savoir : 1°. La branche de l'Orne qui vient de la chaussée de Montaigu au pont St. Pierre à travers la prairie, et que les anciennes chartes appelent Olnula ou le petit Orne.
2°. Le vieil Odon (vetus Uldunum) ; le lit de cette rivière, fut donné à l'abbaye de St.-Etienne par le duc Guillaume, depuis Venoix jusqu'à son embouchure dans l'Orne : Alveum veteris Ulduni à villâ Venuntio usque in Olnam fluvium. Les termes de cette concession prouvent que le grand Odon avoit alors une autre embouchure que celle actuelle au moulin de St.-Pierre, parce que les Bénédictins de Caen n'ont jamais de droit sur cette rivière, que depuis Venoix jusqu'au pont Carrel. C'est effectivement à cet endroit que le vieil Odon, au lieu d'aller longer les murs de la ville, formoit un coude et alloit se réunir au petit Orne dans le grand abreuvoir de la prairie. C'est un fait qui est attesté
[p. 63]
par les habitans de Caen, qui, en l'année 1464, arrêtant la confection d'un nouveau chemin pour l'extraction des foins, disent qu'il aura lieu « le long du pré des moines de St.-Etienne et du chemin par lequel on souloit tirer les nefs et bateaux desdits religieux et bourgeois de leur bourg, montant de la rivière d'Oulne par le cours du vieil Odon, jusqu'au jardin desdits religieux, pour delà entrer lesdits foins par la porte St.-Etienne » [59]. D'ailleurs, la charte de Guillaume le Conquérant, permet aux moines d'avoir dans leur jardin un bassin, où arriveroient leurs nefs et bateaux et ceux de leurs vassaux du Bourg-l'Abbé, le tout franchement, et sans payer aucun droit de douane au pont St.-Pierre [60].
La troisième rivière qui traversoit la ville, étoit le nouvel Odon, qu'on appelle encore le petit Odon. M. de Bras prétend que cette branche qui se détache du grand Odon à Fontaine-Etoupefour, est un canal que nous
[p. 64]
devons à l'industrie et à la libéralité de nos ancêtres. Mais comme il ne donne aucune preuve de son assertion, nous disons que, quand le grand Odon venoit arroser notre territoire, il n'étoit pas besoin d'aller jusqu'à Fontaines-Etoupefour, pour en faire dévier une partie. Il faut donc qu'il y ait eu une autre cause pour la confection de ce nouveau canal, et nous pensons que c'est à nos premiers ducs de Normandie que nous en sommes redevables. En effet, en partant de Fontaine-Etoupefour, le petit Odon traverse Verson et Bretteville-la-Pavée, avant d'arriver à Caen. Or, ces deux communes faisoient partie du domaine de nos ducs dans le Xe. siècle. Ce fut la duchesse Gonnor, femme du duc Richard Ier., qui donna Bretteville à l'abbaye du Mont St.-Michel, avant l'année 1023. Vers la même époque, son fils Richard II, donna Verson à ce monastère, et c'est sans doute à ces princes qu'il faut attribuer le canal du petit Odon. Il étoit nécessaire pour établir des moulins dans ces deux seigneuries qui leur appartenoient ; il l'étoit encore bien davantage pour les habitans de la partie nord-ouest de la Ville, et nous ne balançons pas à faire hommage à nos ducs de ce travail important.
[p. 65]
Ainsi, dans les Xe. et XIe. siècles, une branche de l'Orne et les deux Odons passoient sous le pont Saint-Pierre, et M. Huet a eu tort de soutenir qu'à ces époques, il n'y passoit que les deux Odons. Comment en effet les vaisseaux de l'abbaye de Saint-Etienne auroient-ils remonté le petit Odon, embarrassé par les moulins de Gémare et de Froide-Rue ? Comment auroient-ils remonté le grand Odon par le canal du moulin de Saint-Pierre, qui n'a été fait que dans le XIVe. siècle ? D'ailleurs, le duc Guillaume, pour dédommager l'abbesse de Caen de plusieurs droits qu'il lui avoit fait perdre dans le Bourg-l'Abbé, lui donna, en 1083, une plus grande étendue de terrain dans le bourg de Saint-Gilles ; enfin, il n'y retint, pour son domaine que trois maisons, la rivière et ses deux rives, c'est-à-dire, le droit de pêche [61]. Il ne nomme pas la rivière, mais le duc Robert, son fils, concédant à sa soeur Cécile, alors religieuse de Sainte-Trinité, tout ce que son père avoit retenu, la désigne et la nomme. « Je
[p. 66]
donne, dit-il, à Sainte-Trinité et à ma soeur, tout le Vaugueux, toutes les maisons, jusqu'au mur de la ville et jusqu'à la rivière du petit Orne [62]. » Cette charte est du XIe. siècle, puisqu'elle est souscrite par le prince Henri, dernier fils du Conquérant, qui ne prend pas le titre de Roi, qu'il n'eut qu'en l'année 1100.
Le même duc Robert, en l'année 1104, réunit l'île Saint-Jean à la ville, ou plutôt il commença par faire une île de ce quartier. Pour cet effet, il fit creuser le canal qui longe le petit Cours ; mais au lieu de le continuer, comme il est aujourd'hui, autour du terrain de la Foire, il le fit diriger sur ce terrain même, à travers la place actuelle de la Comédie, et arriver au pont Saint-Jacques. La direction de ce canal autour du Champ-de-la-Foire est de la fin du XVIe. siècle, lorsqu'on éleva le Boulevard appelé la Cercle, que nous avons vu applanir de nos jours, et alors on
[p. 67]
supprima la partie du canal qui traversoit la Foire. D'un autre côté, ce prince fit creuser le canal qui, passant sous le pont de l'Hôtel-Dieu, longe cet hôpital pour aller joindre le grand Orne dans la prairie de Vaucelles. Pour remplir ces divers canaux, le duc Robert détourna une partie des eaux du grand bassin de cette rivière, en faisant construire la chaussée ferrée, et par ce travail, il forma tout-à-la-fois et l'île Saint-Jean et celle des Casernes. Ensuite, il entoura la première de murs et de tours, et destina la dernière pour former un corps de défense avancé, dont on se servit bien des fois dans la suite des temps, et qu'on voit encore sur quelques-uns des anciens plans de notre ville.
Le jeune frère du duc Robert, devenu duc de Normandie, en l'année 1106, ne fut pas moins empressé de fortifier la ville de Caen. En l'année 1123, suivant la chronique de Robert Dumont, il fit construire le donjon du Château et exhausser les murs qui entouroient cette citadelle ; quant aux murs de la ville, comme ils venoient d'être élevés par son père et son frère, il les laissa dans le même état [63]. Le donjon étoit une tour carrée,
[p. 68]
très-élevée, ayant ses fossés et ses ramparts particuliers, et dont la voûte supérieure, faite dans les temps modernes, pouvoit résister à la bombe. Mais en 1793, la Convention, par un décret du 6 août, en ordonna la démolition, parce que la ville de Caen y avoit enfermé le fameux Rome, auteur du Calendrier républicain, et deux autres députés, envoyés avec lui dans notre basse province [64].
C'est tout ce que nous pouvons dire sur la topographie de l'ancien Caen. Ceux qui désireroient la connoître dans les temps postérieurs, peuvent consulter, 1°. le plan de cette ville, par Belleforest, qui l'avoit reçu de M. de Bras ; 2°. celui de Tassin, publié en 1633 ; 3°. celui de Meriau, dans son Topographia Gallioe, vol. 3, 1657 ; 4°. celui que Gomboust travailla par ordre de la ville, vers l'année
[p. 69]
1666 ; 5°. celui de Bignon, gravé en 1672 ; 6°. celui de Nicolas de Fer ; 7°. celui de M. de la Londe, qui a joint au sien le plan réduit de Belleforest ; 8°. enfin, celui de le Clerc, publié en 1818. On pourra connoître alors les augmentations faites à notre ville, et les changemens qu'elle a subis depuis plus de 250 ans. Nous allons maintenant donner de plus amples détails, en parcourant nos anciennes paroisses.
[p. 70]
DES PAROISSES DE LA VILLE DE CAEN.
AVANT d'entrer en matière, nous commençons par déclarer qu'en traitant des paroisses de Caen, nous n'entendons en parler que suivant leur ancienne circonscription, parce qu'elle seule tient à l'Histoire, et non pas d'après les diverses démarcations qui ont eu lieu pendant et depuis la Révolution.
Après cette observation, nous disons que la ville de Caen étoit le chef-lieu d'un des quatre archidiaconés de l'église cathédrale de Bayeux, et dès l'onzième siècle, l'évêque y avoit une officialité dont ressortissoient les doyennés de Caen, de Douvres, de Maltot, de Troarn, de Vaucelles, du Cinglais, de Condé-sur-Noireau et de Cambremer.
Les archidiacres de Caen, dont nous avons pu trouver les noms, sont :
XII. SIÈCLE.
Maurice, 1100.
Roger du Hommet, 1150 ; évêque de Dol, en 1160.
Richard de Creuly, 1160.
[p. 71]
Jourdain du Hommet, 1190 ; évêque de Lisieux, en 1198.
XIIIe. SIÈCLE.
Etienne de Christot, 1202.
Aimery-Senglier, 1215.
Garin de Gisors, seigneur de Cuverville, 1230.
Pierre de Roissy, 1240.
Guiard de Corion, 1248.
Raoul de Corion, 1255.
Richard de Gamaches, 1260.
Nicolas de Gamaches, 1263.
Jean de Gamaches, 1272.
Osberne, 1291.
Denis de Lavardin, 1293.
XIVe. SIÈCLE.
Guillaume de la Fosse, 1311.
Pierre de Crevecoeur, 1318.
Jean de Montdesert, 1335.
Jean de Fresnay, 1357.
Jean de la Tour, cardinal du titre de St. Laurent, 1370.
Hugues d'Ailly, maître des requêtes de Charles VI, 1374.
Pierre Darreth, docteur en médecine, 1392.
[p. 72]
XVe. SIÈCLE.
Richard Habard, frère de l'évêque de Bayeux, Nicolas Habard, 1421.
Raoul Pakning, docteur en médecine, 1440.
Jean Bureau, 1449, fut évêque de Besiers.
Jean du Bec, curé de St.-Pierre, permuta ce bénéfice avec Philippe de la Rose, trésorier de la cathédrale de Rouen, et fut archidiacre de Caen, en 1462.
Charles du Bec 1482, et abbé de St.-Martin de Sèez ; 1492.
XVIe. SIÈCLE.
Priam de Prie, parent du cardinal de Prie, évêque de Bayeux, 1500.
François Faulcon, 1530, abbé de St.-Jean-de-Sens et successivement évêque de Tulles, Orléans, Mâcon et Carcassonne.
Jean Faucon, 1580.
XVIIe. SIÈCLE.
Jean de Mouchy, 1602.
Robert le Conte, 1621.
Jacques le Débonnaire, 1644.
Jean-François de Gaillard, aumônier du Roi 1660, évêque d'Apt, en 1671.
Pierre le Roux de Neville, 1668.
Jean-Baptiste de Launay-Hue, curé de
[p. 73]
Notre-Dame de Caen, et archidiacre en 1680.
Jean de la Lande du Détroit, 1698.
XVIIIe. SIÈCLE.
Robert Tranquille de Couvert, abbé de Longues, 1731.
François-Xavier comte de Ligniville et du St.-Empire, 1761.
(N.) Raffin, abbé de Mondais, 1773.
Jean Pradelle, dernier archidiacre titulaire de Caen, 1782.
Le doyenné de Caen étoit nommé comme celui de Bayeux, doyenné de la chrétienté [65]. Ce dernier mot avoit plusieurs acceptions dans le moyen âge ; tantôt il signifia les villes où l'on administroit le Baptême et les autres sacremens aux fidèles convertis à la foi : car les villes furent chrétiennes long-temps avant les campagnes : nous en avons la preuve dans le mot païen, paganus, qui vient de celui de pagus, canton. Les chrétiens des villes, une fois convertis à la foi, ne se servirent ensuite du mot paganus, qui, dans l'origine, signifioit habitant du canton, que pour désigner un idolâtre, parce qu'effectivement les villes eurent des autels erigés au vrai Dieu, tandis que les
[p. 74]
campagnes honoroient encore leurs idoles ; et ce dernier sens est resté au mot paganus, dans le latin du moyen âge.
La deuxième acception du mot chrétienté, est plus récente ; elle ne remonte pas au-delà du règne de Guillaume le Conquérant. Ce fut ce prince, qui le premier établit la jurisdiction des évêques, sur certains points de morale et de discipline, et même sur des matières purement temporelles ; alors on appela le lieu où cette juridiction ecclésiastique rendoit ses jugements, le siége de la chrétienté, (sedes christianitatis).
Or, le sens présenté par chacune de ces acceptions, convient à la ville de Caen : les églises des paroisses qui l'environnent, sont presque toutes dédiées à des Saints qui vécurent ou qui ne furent honorés qu'après l'invasion des Saxons, et par conséquent, elles sont postérieures à cette époque [66]. Enfin,
[p. 75]
le siége de l'officialité étoit établi à Caen dès le XIe. siècle ; ainsi, sous les deux rapports, la dénomination de doyenné de la chrétienté, désigne et l'ancienneté et l'importance de cette ville.
Le doyenné de Caen comprenoit les paroisses de St.-Sauveur, de Notre-Dame, de St.-Pierre, de St.-Georges du Château, de St.-Jean et de St.-Etienne ; et dans les faubourgs, celles de St.-Gilles, de St.-Julien, de St.-Martin, de St.-Nicolas et de St.-Ouen.
Les paroisses de St.-Michel-de-Vaucelles et de Sainte-Paix, étoient de l'archidiaconé d'Hiémes, qui étoit séparé de celui de Caen par le grand canal de l'Orne ; comme le Bessin étoit séparé de l'Hiémois par la même rivière. La paroisse de Vaucelles étoit le chef-lieu du doyenné de Vaucelles, et elle lui donnoit son nom ; et celle de Sainte-Paix, dépendoit du doyenné de Troarn.
Les évêques de Bayeux ont eu très-anciennement, un palais épiscopal dans notre ville.
On trouve dans le cartulaire de l'abbaye de Troarn, une transaction faite à Caen dans le XIe. siècle, à l'hôtel d'Odon, évêque de Bayeux et frère de Guillaume le Conquérant, et il est facile de croire que ses prédécesseurs en jouissoient plusieurs siècles avant
[p. 76]
lui. En effet, les évêques de Bayeux ont jadis possédé une grande partie du terrain de notre ville, et le sol de la plupart des habitations qui la couvrent, a été dans l'origine, une concession faite par ces Pontifes, à charge d'une redevance envers le siége de la Mère-Eglise de Bayeux.
Nous lisons dans le cartulaire de l'abbaye de Sainte-Trinité, une charte du duc Guillaume, et de Mathilde son épouse, qui, en l'année 1082, ajoutent de nouvelles donations à celles déjà faites à ce monastère, lors de la Dédicace de son église en 1066. L'évêque Odon intervient à cet acte, et parmi les priviléges qu'il concède à cette abbaye, on remarque qu'il lui donne le droit de gablage qu'il avoit sur les maisons du bourg de l'Abbesse [67].
Le même prélat, dans une charte en faveur de l'abbaye de St.-Etienne, donne aussi à ce monastère, tous les droits et coutumes qui appartenoient à l'église de Bayeux, sur les maisons du Bourg-l'Abbé [68].
[p. 77]
Zanon de Castillon, évêque de Bayeux, dans un aveu rendu au Roi, pour le temporel de son évêché, le 4 avril 1453, déclare qu'au droit de son siége, il possédoit dans la ville de Caen un fief, nommé le Franc-fief de l'Evêque ; qu'il s'étendoit sur les différens quartiers qu'il désigne, et que tous les estailleurs [69], étoient tenus de lui payer de trois ans en trois ans certaines rentes, nommées gablages [70].
Effectivement, on voit dans les registres du tabellionage de Caen, des XIVe. et XVe. siècles, qu'en vendant une maison située dans la ville, on impose souvent à l'acquéreur l'obligation de payer le gablage, dû à l'évêque de Bayeux, et que dans d'autres contrats de vente, la maison est dite exempte du droit de gablage.
Les religieux de l'abbaye de St.-Etienne jouissant de ce droit dans leur bourg, par concession de nos évêques, dressoient de très-longs rôles de la recette de ces gablages ; le plus ancien que j'aie vu, est écrit sur parchemin
[p. 78]
pour l'année 1432 ; il a environ trois mètres de longeur. Mais ce qui frappe davantage, c'est que dans ces rôles comme dans les registres des tabellions, ces redevances ne sont qu'en deniers ; les plus fortes sont de quatre, et les moindres de deux.
Si la modicité de ces rentes annonce un temps très-ancien, le nom qui leur est donné semble fixer l'époque de leur création. En effet, le mot gablage est tiré de la langue Saxonne ; il signifie rente, redevance, tribut [71] ; et puisqu'il est pris dans la langue des Saxons, on peut en conclure que dans l'origine, les évêques de Bayeux traitèrent avec ceux qui affluèrent sur notre territoire et qui voulurent s'y fixer. Ces faits qui prouvent beaucoup en faveur de l'opinion qui attribue la fondation de Caen aux Saxons, donnent aussi lieu de croire qu'en leur concédant des terrains pour leurs habitations, les évêques de Bayeux s'en réservèrent une partie pour leur usage. Aussi trouve-t-on le palais épiscopal mentionné dans les plus anciens actes, ainsi que les
[p. 79]
jardins que ces prélats possédoient dans la paroisse St.-Julien.
Un manuscrit de la bibliothèque Harleïenne, n°. 1809, place le palais épiscopal, dans la maison qui est au haut de la rue aux Namps, et qui fait face à celle de l'Université. L'auteur dit, qu'il fut bâti dans le XIe. siècle par Odon, évêque de Bayeux, et frère de Guillaume le Conquérant. Il est vrai que la distribution intérieure de cette maison et sa bâtisse sur voûte, annonce quelque antiquité. Mais l'auteur du manuscrit, étoit un Carme du couvent de Norwick ; il écrivoit ce fait au commencement du XVIe. siècle, sur le témoignage de notre fameux imprimeur, Michel Angier, qui demeuroit lui-même à cette époque dans cette maison. Je ne sais si cet artiste appuyoit son témoignage sur quelques titres ; mais des actes authentiques autorisent à croire qu'il reposoit sur une méprise. En effet, Nicolas du Bosc, évêque de Bayeux, à la fin du XIVe. siècle, possédoit soit par acquêt, soit par héritage, cette maison qu'on appeloit alors le Grand-Manoir de l'évêque du Bosc. Dans la suite, il l'aggrandit encore en achetant, en l'année 1599, près des Cordeliers, une autre maison donnant d'un bout sur la rue de la petite Boucherie et de l'autre sur son hôtel.
[p. 80]
Cette rue de la petite Boucherie nous est inconnue aujourd'hui, quant à sa position dans cette partie de la ville. Mais comme les héritiers de Nicolas du Bosc vendirent cet hôtel devant les tabellions de Caen, en l'année 1460 ; il est évident qu'il étoit un bien patrimonial et non pas un bien ecclésiastique, et qu'alors l'imprimeur Angier, ne faisant pas cette distinction, aura sans examen regardé sa maison, comme l'ouvrage de l'évêque Odon, un des prédécesseurs de Nicolas du Bosc.
Cette méprise est d'autant plus évidente, que l'hôtel des évêques de Bayeux étoit dans la Neuve-Rue, sur la paroisse Saint-Pierre, et que les inscriptions qu'on y lisoit anciennement, en attribuoient la construction au même Nicolas du Bosc, en 1408. Mais à cette époque, c'étoit sûrement une reconstruction, puisque les tabellions de Caen de l'année 1382, parlent de la chapelle de Saint-Louis, de ses deux titulaires, de ses revenus, et de sa situation dans le palais épiscopal, en la Neuve-Rue.
Les évêques de Coutances, d'Avranches et de Lisieux, ainsi que les abbés de presque tous les monastères de la Basse-Normandie, avoient aussi leurs hôtels particuliers à Caen, et ils y résidoient, soit lorsque nos ducs habitoient
[p. 81]
dans cette ville, soit lorsqu'ils étoient obligés de venir eux-mêmes siéger à l'échiquier. L'évêque de Coutances avoit son hôtel et ses jardins, sur la paroisse St.-Julien ; celui d'Avranches, vis-à-vis l'Université, et celui de Lisieux par un échange fait avec le chapitre de Bayeux en l'année 1272, possédoit à St.-Gilles, le Manoir et les Jardins de Courtonne. M. Huet a indiqué les maisons particulières des différentes abbayes, et nous renvoyons à son ouvrage pour les connaître.
Avant d'entrer en matière sur nos diverses paroisses, nous devons remarquer :
1°. Que suivant M. de Bras, ce fut vers l'an 1521 que l'on commença à travailler à l'agrandissement et à l'embellissement des églises paroissiales de Caen, et nous dirons quel fut ce travail, lorsque nous traiterons de chacune d'elles en particulier [72].
2°. Que lorsque les Vandales de la révolution pillèrent nos Eglises paroissiales, ils enlevèrent jusqu'au lambris qui les ornoient, et qu'alors on découvrit sur les murs d'anciennes peintures à fresque, représentant plusieurs faits de l'Histoire Sainte ou de l'Histoire de l'Eglise ; on y lisoit beaucoup d'inscriptions,
[p. 82]
des épitaphes, les noms des bienfaiteurs, leurs donations et enfin des renseignemens qui auroient pu servir à l'Histoire de chaque paroisse, comme à celle de l'art de la peinture. Mais il falloit que tout disparût, et que ces antiquités ne revissent le jour, que pour être entièrement effacées. L'usage d'orner ainsi les Eglises est ancien, puisque Grégoire de Tours en parle, comme existant de son temps [73].
[p. 83]
DE LA PAROISSE DE SAINT-GEORGES DU CHATEAU.
POUR connoître l'origine d'une paroisse, il faut avoir un témoignage historique qui l'atteste, ou une tradition constante qui y supplée, ou bien avoir sous les yeux son église primitive, parce qu'alors le style de l'architecture fait connoître à-peu-près l'époque de sa construction ; enfin, il faut examiner à quelle époque le Saint auquel elle est dédiée, a été honoré dans l'église.
Mais nous ne pouvons faire usage de la troisième règle de critique, puisque presque toutes les églises paroissiales de Caen et surtout celles de l'intérieur de la Ville, sont d'un style gothique et ont été réédifiées dans les XIIIe. XIVe., XVe. et XVIe. siècles. Il n'y a que l'église du Château qui nous paraisse remonter au Xe. ; nous ne parlons pas de l'église paroissiale de 1789, qui est au centre de la citadelle, mais de celle qui, à la même époque, servoit d'arsenal, et dont le choeur est adossé aux murs du Château du côté de St.-Julien. Sa construction sans clocher, les arches semi-circulaires
[p. 84]
de sa porte et de ses fenêtres, son sanctuaire tourné à l'occident, contre l'usage généralement reçu dès le XIe. siècle et suivi dans les siècles suivans, de placer le choeur à l'orient ; ses moulures en zig zag, ses têtes de monstres qui couronnent extérieurement ses murs, tout annonce enfin que cette église est le plus ancien monument d'architecture qui soit conservé dans notre ville.
Le chapitre de Bayeux avoit, dans le XIe. siècle, le patronage de cette paroisse ; il le céda à la reine Mathilde, pour des revenus au Fresne-Camilly, et cette princesse le donna ensuite à son abbaye de Sainte-Trinité.
L'échiquier de Normandie tenoit ses séances dans le Château, et c'étoit dans l'église de Saint-Georges qu'elles avoient lieu ; nous avons beaucoup de jugemens de cette Cour souveraine, qui portent qu'ils ont été prononcés au Château et dans l'église paroissiale de cette citadelle. Mais pour nous borner à une seule citation, nous disons qu'en l'année 1184, Guillaume de Muleres alias de Weston, ayant donné au prieuré de Brewton en Angleterre, le patronage de Pierreville en Cotentin, l'exécution des clauses de la donation fut ordonnée à Caen, dans la chapelle de Saint-Georges Martyr, devant les justiciers
[p. 85]
tenant alors l'échiquier [74]. Ainsi, il est constant que l'église de St.-Georges du Château, servoit à cette époque, pour les séances de l'échiquier des causes [75] ; mais pour celles de l'échiquier des comptes, nous en indiquerons ailleurs le local.
Après l'église paroissiale de St.-Georges, il y avoit un grand nombre de chapelles particulières sur le territoire du Château.
D'abord, les ducs de Normandie en avoient toujours une dans toutes les places fortes de leur domaine. Mais il nous est difficile d'assigner
[p. 86]
précisément celle que fonda le duc Guillaume, en faisant construire le Château. On ne peut pas dire que ce soit celle de St.-Georges, puisque la duchesse Mathilde fut obligée d'en acquérir le patronage du chapitre de la cathédrale de Bayeux ; par conséquent, son mari ne l'avoit pas fait construire, et cette église étoit incontestablement bien antérieure à la construction du Château.
Nous trouvons ensuite une chapelle de St.-Aignan, très-anciennement établie dans cette place. Les rois de France la conféroient de plein droit, et ce pouvoir appartenoit aussi aux ducs de Normandie, pour les chapelles fondées dans les citadelles de la province. Cependant nous ne pouvons croire qu'elle fût de la fondation de ces princes ; car en l'année 1453, les habitans de Caen se reconnoissent obligés aux réparations de cette chapelle, et à lui fournir tout ce qui étoit nécessaire pour le service divin ; Louis XI, par ses lettres patentes du 19 mai 1470, les déclara sujets à toutes ces dépenses [76]. Or, comment le duc Guillaume, s'il eût fondé cette chapelle, eût-il pu mettre toutes ces charges sur la ville ? Il falloit donc qu'il y eût une autre
[p. 87]
cause pour que les habitans de Caen payassent le Chapelain sur les deniers communaux, et il faut la chercher. Quelquefois on appeloit ce bénéfice, la Chapelle au doyen de St. Aignan d'Orléans. Alors, doit-on conclure de cette dénomination, qu'elle avoit été fondée par un doyen de cette église ? Hubert, dans ses antiquités Historiques de l'église de St.-Aignan d'Orléans, l'affirme [77], et nous avons de plus un arrêt de l'échiquier rendu à Caen en l'année 1268, qui semble le confirmer. Les évêques de Bayeux et de Sèez, le doyen de St.-Aignan d'Orléans, les abbés de Caen, de Troarn et de Jumièges, Jean de Tilli, Guy de Tournebu, Philippe de Clinchamp, Herbert-Ruaut, Olivier de Meheudin, Thomas Subart, Guillaume Painel, Hugues de la Haye, Gilbert de Cahors, Jean d'Argences, Guillaume Patry, Robert de Bray et autres barons et chevaliers assistent à ce jugement, et le doyen de St.-Aignan d'Orléans qui siége avec eux à l'échiquier, est Jean Mauvoisin, de la famille des anciens seigneurs de Bénouville, paroisse qu'on appeloit autrefois le Port Mauvoisin [78]. Alors, est-ce de ce doyen,
[p. 88]
peut-être titulaire de ce bénéfice à cette époque, que la chapelle a reçu la dénomination de Chapelle du doyen de Saint-Aignan d'Orléans, ou en fut-il le fondateur ? Ce dernier sentiment me paroît plus probable ; ce doyen aura sûrement placé des fonds sur la ville, pour en faire la rente au Chapelain et fournir aux réparations et à l'entretien de la chapelle. Cet édifice n'existoit plus depuis plusieurs siècles ; il fut abbatu lorsqu'on nivela la place du Château ; mais le titre en fut transféré dans l'église paroissiale, et les curés jouissoient de ses revenus depuis près de 200 ans, parce que le Roi les nommoit ordinairement à ce bénéfice.
La deuxième chapelle du Château, étoit celle de St.-Gabriel. Elle étoit située dans le donjon, et comme cette forteresse fut bâtie par Henri Ier., fils de Guillaume le Conquérant, c'est à lui qu'on doit en attribuer la fondation. Aussi étoit-elle dotée sur les revenus de la vicomté de Caen, qui devoit annuellement au titulaire une rente en argent et deux cents de harengs. Comme l'entretien de cette chapelle avoit été négligé, le titre en avoit été transféré dans l'église St.-Georges ; les curés étoient depuis longtemps nommés par le Roi à cette chapelle,
[p. 89]
et ils en prenoient possession comme de la cure.
La troisième chapelle, étoit celle de Saint-Thomas ; elle étoit située auprès du puits du Château, mais quoique mentionnée dans les anciens actes, nous n'en connoissons ni les fondateurs ni les revenus ; elle aura été abbatue lors du nivellement de la place, comme celle de St.-Aignan.
La quatrième, étoit la chapelle St.-Maur, à laquelle on donna quelquefois improprement le nom de Monastère. Elle existoit encore en 1709, suivant les mémoires du temps. Elle étoit placée auprès du donjon, où l'on en voit encore des restes. Mais nous ne sommes pas plus instruits sur son Histoire que sur celle de la chapelle précédente.
La cinquième chapelle, étoit appelée la Chapelle des Trois Messes, parce que le titulaire en devoit célébrer trois par semaine. Pierre Droulin et Jeanne Campion son épouse, la fondèrent en l'année 1410, et s'en réservèrent le patronage pendant leur vie, et après eux, il devoit appartenir aux trésoriers du Château. Ceux-ci étoient obligés d'y nommer un prêtre de St.-Pierre qui ne fût pas obitier, et qui perdoit sa chapelle s'il le
[p. 90]
devenoit [79]. Mais comme les revenus de ce bénéfice étoient affectés sur différens hôtels situés dans le Château, les rentes furent éteintes, ainsi que le titre de la chapelle, lorsqu'on rasa les maisons de la place.
Enfin, une sixième et dernière chapelle, étoit celle qui est appelée la Chapelle du Manoir du Roi, au Chastel de Caen, dans un acte de l'an 1423 ; c'étoit sans doute la chapelle domestique du palais du roi d'Angleterre, alors maître de toute la Normandie, et qui résidoit souvent à Caen [80].
Tels sont les renseignemens que nous avons pu nous procurer sur les différentes églises qui ont existé sur la paroisse du Château, et qui prouvent par leur nombre, que ce lieu a été très-habité long-temps avant qu'il fût converti en citadelle. Voyons maintenant les établissemens qui, dans l'ordre civil, constatent que c'est le plus ancien quartier de la ville.
D'abord, depuis le commencement du XIIe. siècle jusqu'au XIVe., les tribunaux et les prisons étoient placés dans le Château de Caen ; la Cour souveraine de l'échiquier y
[p. 91]
tenoit ses séances pour rendre la justice, et nous avons une infinité de jugemens rendus dans cette place, par le roi Henri Ier., présidant lui-même l'échiquier [81], et beaucoup d'autres sous ses successeurs. Ensuite depuis Pierre de Tilli, premier Bailli de notre ville après l'invasion de la Normandie, par Philippe-Auguste en 1204, jusqu'à la deuxième moitié du XIVe. siècle, les jugemens sont ordinairement datés du Château de Caen, et il résulte aussi de ces actes, que les prisons civiles étoient placées dans cette forteresse.
Si nous observons ensuite que jadis au pied du Château, on trouvoit la Halle au pain, le Marché au bois, la Poissonnerie et les Prisons de l'évêque de Bayeux, et non loin delà la Halle au blé, nous en conclurons que la position de l'ancien Caen a dû être sur l'emplacement primitif du Château. Nous dirons même qu'avant que le terrain de cette paroisse fût converti en citadelle, il avoit une extension plus considérable dans la ville. En effet, une partie des maisons de St.-Julien et surtout celles de la rue du Gaillon, faisoient anciennement des rentes en deniers, aux
[p. 92]
du Château ; on ne découvre ni les titres ni la cause de ces rentes si modiques, et on ne peut en rendre raison, qu'en disant qu'elles furent créées dans le XIe. siècle, en dédommagement de la juridiction que perdit le curé, lorsqu'on diminua son territoire pour en former une place forte.
Il est difficile d'exposer l'ancienne topographie du Château de Caen : les gouverneurs de cette place, firent abbatre à la fin du XVe. et au commencement du XVIe. siècle, beaucoup d'hôtels et de maisons qui en remplissoient l'intérieur. D'abord, les ducs de Normandie y avoient un beau palais. Raoul Tortaire qui l'avoit vu dans les premières années du XIIe. siècle, dit que le marbre y étoit employé avec profusion. Il est encore appelé le Manoir du Roi en 1405, et le Palais du Roi en 1478 [82]. Les rois d'Angleterre, Henri V et Henri VI, y faisoient leur demeure ordinaire, lorsqu'ils résidoient à Caen. Les registres de nos tabellions de l'an 1381, parlent du jardin du Roi dans le Château. Henri V, par lettres patentes données dans cette place le 26 avril 1418, autorise Guillaume Bernart à lui faire un jardin nouveau, et
[p. 93]
lui donne tout pouvoir pour mettre en réquisition le |