PREMIÈRE SECTION.DE PARIS A CAEN— 239 KILOMÈTRES. —[p. 0] ITINÉRAIRE DE PARIS A CHERBOURG.HISTORIQUE DE LA LIGNE.La ligne de Paris à Cherbourg se compose de deux sections principales. La première, de Paris à Caen, avait été concédée en 1846. Mais sous le coup de la crise financière qui survint en 1847, et qui rendit impossible [p. 2] la réunion des capitaux indispensables, la Compagnie concessionnaire dut renoncer à son oeuvre. Les événements de 1848 n'avancèrent pas beaucoup les choses. Ce ne fut qu'en 1852, sous la vive impulsion donnée à l'industrie par le rétablissement de l'ordre, qu'on reprit les projets de la ligne de Caen, prolongée jusqu'à Cherbourg. Cette ligne fut, cette même année, concédée à une compagnie formée dans le sein de la Compagnie de Rouen. Mais, en 1855, lors de la fusion des grandes compagnies, la concession de Cherbourg se trouva réunie à celles de Rouen, du Havre, de Dieppe, de Saint-Germain et de la Bretagne, qui constituent le réseau des Chemins de fer de l'Ouest. Dès-lors, la Compagnie de l'Ouest, poursuivant les plans et les travaux ébauchés par la Compagnie de Cherbourg, déploya pour [p. 3] la construction de cette importante voie ferrée, et au milieu des difficultés générales, une activité qui lui fait le plus grand honneur, et dont le pays lui doit tenir compte. La section de Paris à Caen, commencée en 1853, a été achévée en 1856. Celle de Cherbourg a été inaugurée le 4 août avec une solennité imposante par l'Empereur et l'Impératrice, en personne. Une escadre mouillée dans la rade a salué LL. MM. de tous ses canons ; la ville de Cherbourg, à cette occasion, a lancé un vaisseau de ligne et fait entrer la mer dans le bassin à flot de son port militaire, creusé dans le roc même, oeuvre de géants, que Napoléon Ier avait projetée et que le règne de Napoléon III aura vu réalisée. Le chemin de Cherbourg dessert 38 stations ; il relie à Paris neuf villes principales et un nombre double de grands centres industrieux et agricoles ; il conduit enfin, en [p. 4] traversant les contrées les plus riches peut-être de la France, ses mères nourricières, si l'on peut ainsi dire, à l'un de nos principaux établissements maritimes, au seul port de guerre que nous ayons sur la Manche : mais quel port que celui-là, dont les abords sont inexpugnables, dont les bassins, hors de la portée des canons du plus long tir, peuvent contenir une flotte entière ! Les services que le chemin de fer de Paris à Cherbourg est appelé à rendre sont immenses. Nous essaierons d'en donner un aperçu, chemin faisant, sur son parcours que nous allons suivre, station par station. Nous commencerons notre exploration à Mantes. Mantes est en effet le vrai point de départ de la ligne de Paris à Cherbourg. C'est là que s'opère la bifurcation des deux lignes de Caen et de Rouen, dont le parcours depuis Paris est commun. [p. 5] La Compagnie, en conséquence, a reculé la station de Mantes jusqu'à ce point de bifurcation ; elle y a élevé des constructions, établi des ateliers et organisé un service en harmonie avec l'importance nouvellement acquise par la jonction des deux chemins ; on y trouve un buffet. Dès l'ouverture de l'embranchement, les fabriques de l'Eure et du Calvados, du côté de Lisieux, ont fait venir par cette voie leurs matières premières des ports de la Manche. Ce n'est pas que les recettes de la station de Mantes doivent s'en élever beaucoup. La bifurcation, à bien dire, n'est guère autre chose que ce qu'on appelait autrefois une patte d'oie ; les marchandises et les voyageurs y transitent : ils s'y arrêtent peu. En fait de commerce, l'industrie de Mantes se résume dans la minoterie. La proximité du marché de Paris a toujours fait préférer aux meuniers, [p. 6] pour le transport de leurs farines, la voie de terre à la voie ferrée : aussi la station da Mantes vit-elle, pour ainsi dire, de la seule circulation de ses voyageurs, qui, toute proportion gardée, est énorme ; c'est un mouvement d'environ 200,000 fr. Pour les voyageurs de la ligne de Cherbourg dont Paris est le point de départ ou le point d'arrivée, il convient cependant que nous donnions un aperçu des stations qui précèdent Mantes : Nous le ferons rapidement. [p. 7] IPARIS A MANTES.C'est à la gare de la rue Saint-Lazare, mais aux guichets de la rue d'Amsterdam qu'on prend ses billets pour Cherbourg. Au sortir de cette gare qui sert de tête de ligne à de nombreux chemins dont nous pourrons tout à l'heure compter les embranchements, le convoi s'engage dans deux tunnels successifs ; le premier percé sous la place de l'Europe, et séparé du second, qui passe sous les Batignolles, par une tranchée à ciel ouvert. — Cette tranchée agrandie dans ces derniers temps, montre, sur la droite de la voie, un vaste carré creusé à son niveau, terrain vague aujourd'hui, sorte de bassin établi à plus de 15 mètres de profondeur, qui devait être l'emplacement des Docks-Napoléon. Tout de suite après le souterrain des Batignolles, la plaine commence, mais le convoi file, à peine avons nous le temps d'apercevoir cette cage de verre qui marque l'embranchement et la première station du chemin de fer d'Auteuil. Les ateliers et les magasins de la compagnie de l'Ouest se poursuivent, à cette heure, au-delà des fortifications. C'est pour ainsi dire en suivant leur alignement des deux côtés de la voie, que nous arrivons au pont d'Asnières, rendez-vous général des canotiers parisiens. La flotte est là, à droite et à gauche sur la Seine qui fuit dans des îles boisées ; le Mont-Valérien et la ligne des coteaux de Suresnes surmontent les îles de Neuilly ; rien de plus gracieux que ce paysage. ASNIÈRES a bâti pour la villégiature de Paris des maisonnettes, des châlets et des vide-bouteilles dont le pêle-mêle présente une physionomie particulière de gaité et d'indépendance ; Asnières encore a converti son fameux parc en jardin public. Il y a fêtes et danses le dimanche à Asnières ; la marine parisienne y est très-gaie, dit-on. Mais le convoi ne s'arrête point à cette station où s'embranche à droite le chemin de Versailles, à gauche celui d'Argenteuil. Nous poursuivons la voie du milieu qui est celle de Saint-Germain ; nous la quittons à COLOMBES seulement, et nous voilà sur la ligne de Rouen. MAISONS sera notre première station. C'est à Maisons, qu'au retour, on demande les billets aux voyageurs. Maisons, situé sur la Seine à quelque distance de Saint-Germain, dont il n'est séparé que par la forêt, possède un magnifique château, un chef-d'oeuvre d'architecture que Fr. Mansart, en 1642, éleva [p. 10] pour le président René de Longueil, depuis marquis de Maisons. La descendance du marquis conserva le château jusqu'en 1731, époque à laquelle elle s'éteignit en la personne du président de Maisons, l'ami de Voltaire. Plus tard, le comte d'Artois en devint propriétaire et le garda jusqu'à la révolution. Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, avec Marie Antoinette furent souvent les hôtes de Maisons ; ils y avaient leur chambre désignée sous le nom de chambre du Roi et de chambre de la Reine. — Les souvenirs les plus intéressants se rattachent à ce château. Parmi les personnages célèbres qui y marquèrent leur passage, il faut nommer Voltaire qui, par mégarde, y mit le feu ; et Mme du Barry qui vint y travailler à la chute du ministère de Choiseul. Sous l'empire, le maréchal Lannes se rendit acquéreur de Maisons qui, à la Restauration, passa dans les mains de M. Laffitte. Tous les coryphées du parti libéral du temps, les Foy, les Lafayette, les Manuel, les Benjamin Constant, Thiers, Arago, Béranger, etc., s'y donnèrent alors rendez-vous. Les conciliabules de Maisons furent célèbres ; on y prépara la révolution de 1830. M. Laffitte ne sut pas respecter ce beau domaine. En 1834 il aliéna le grand parc pour y fonder ce qu'il appela la colonie de Maisons, qui fait aujourd'hui la fortune du village. Les villas qui la composent, sont depuis quelques années, fort recherchées par la Bourse et par l'Opéra. Le château de Maisons est, à cette heure, entre les mains réparatrices de M. Thomas de Colmar. Après deux minutes d'arrêt, le train reprend sa course, pénètre dans la forêt de St-Germain, et parvient à travers bois et clairières jusqu'à Poissy. Mais au milieu de cette course, à certaines heures, il s'arrête à CONFLANS, ou plutôt à l'Étoile de Conflans. [p. 12] — Le village de Conflans Sainte-Honorine que dessert cette station est à trente-cinq minutes du carrefour de l'Étoile. Situé au confluant de la Seine et de l'Oise, comme son nom l'indique, il a son importance au point de vue de la marine fluviale. — Son origine fort ancienne remonte au IXe siècle au moins. A cette époque, alors que les normands envahisseurs menaçaient le monastère de Graville sur la Basse-Seine, où se trouvaient les restes de Sainte-Honorine, martyre, des mains pieuses enlevèrent le corps de la sainte, pour la soustraire à la profanation des hommes du nord, et l'ayant mis sur un cheval, le déposèrent à Conflans. Depuis, et en l'honneur de la sainte, dont il conserve les reliques dans son église, le village s'appela Conflans-Sainte Honorine. — Les beaux villages d'Andresy et de Maurecourt, dont le chasselas, à la halle de Paris, se confond avec celui de Fontainebleau, empruntent à Conflans l'omnibus de sa station. POISSY. — Cette ville est, avec Sceaux près Paris, le marché d'approvisionnement de bestiaux de la capitale. Le chemin de fer lui apporte aujourd'hui, de tous les points de la Normandie, les boeufs, les vaches et les veaux, voire même les moutons et les porcs qu'elle met en vente tous les jeudis. Aussi Poissy constitue-t-il pour la compagnie, une station d'un excellent rapport et dont le trafic annuel monte à 250,000 fr. environ. Sous sa blouse de marchand de boeufs Poissy, néanmoins, a des souvenirs historiques dont elle a le droit de se montrer fière. Elle a donné le jour à St-Louis, et c'est chez elle que s'est tenu le fameux colloque dit de Poissy (1561). St-Louis est né dans le château que les rois de France possédaient à Poissy avant la construction de St-Germain. On dit que Philippe-le-Bel fit construire son église sur l'emplacement de ce château, et qu'il prit soin de placer le maître autel à l'endroit même où se trouvait le lit de la Reine-Blanche lorsqu'elle mit saint Louis au monde. Nous allons à Triel en suivant la rive gauche de la Seine, entre des îles boisées et le coteau doucement relevé sur lequel les plus jolies propriétés dessinent les pelouses de leur parc et montrent la façade élégante d'une habitation confortable. TRIEL est sur la rive droite de la Seine, et se montre à une certaine distance de la station, au bout d'une longue avenue de peupliers qui conduit à son pont suspendu. Le village est plus long que large, et s'étend au pied de la côte assez élevée qui le domine. La côte de Triel était autrefois célèbre pour ses abricots, mais, après une mauvaise année, la récolte s'étant, pendant dix ans, obstinée à manquer, les gens de Triel ont perdu patience et mis les abricotiers au feu. Ils ont des carrières à plâtre d'un grand rapport et des vignes dont on peut ne pas parler. Si jamais vous descendiez à Triel, il faudrait vous conseiller une visite à son église ; vus d'où nous sommes, son profil et son clocher ont fort bon air. MEULAN — EPONE. — Voici les deux dernières stations avant Mantes. Nous les brûlerons presque. Meulan est sur la Seine, et sur l'ancienne route de Rouen après le village de Vaux, lequel placé entre Triel et Meulan prêtait à cet innocent jeu de mot dont l'amour propre de Meulan s'arrangeait mal : Triel, Vaux, Meulan. — Epone, lui se trouve dans les terres, il élève des moutons, et l'an passé en a confié plusieurs centaines à l'expédition du chemin de fer. Nous arrivons à Mantes. II.DE MANTES A ÉVREUX.MANTES.Entrons dans la ville. Ce n'est pas sans raison que Mantes à été nommée Mantes-la-Jolie. Rien de plus gracieux que le coup d'oeil qu'elle présente, inclinée sur son coteau et descendant jusqu'à la Seine, qui semble, tout exprès pour la parer, avoir arrêté des îles verdoyantes à ses pieds. Mais, pour jouir de ce coup d'oeil, il faut descendre sa grande rue et traverser le pont auquel elle aboutit. La ville alors s'étage en amphithéâtre, montrant ses toits, pour la plupart entrevus à travers le feuillage des jardins ; une vielle tour carrément assise les domine sur la droite ; c'est le dernier [p. 17] vestige de l'ancienne église de Saint-Maclou. On conserve ce monument à cause de son architecture, qui n'est pas sans prix, et aussi, disent les gens de Mantes pour servir d'antiquité à la ville... Qu'est-ce en effet, qu'une cité qui n'a pas quelque ruine à offrir, à expliquer aux étrangers ? Vers la gauche s'élève le vaisseau de l'église Notre-Dame qu'on embrasse dans toute sa longueur, et ses deux tours dont la restauration s'achève en ce moment. Les piliers du choeur sont remarquables, la voute a 30 mètres de hauteur et les tours de 66 à 70 mètres ; on voit par là que cette église, fort ancienne d'ailleurs, offre de grandes dimensions. Au dire de certains chroniqueurs Guillaume-le-Conquérant en serait le fondateur ou plutôt le restaurateur. Ils rapportent qu'en 1096 il mit le feu à la ville de Mantes, qui lui était rebelle, et brûla jusqu'aux églises. L'ardeur du feu dont il s'était approché [p. 18] l'ayant mis au lit de la mort, il voulut réparer sa faute et donna de l'argent au clergé de Mantes pour rebâtir sa cathédrale. Cette cathédrale, puisque les vieux livres l'appellent ainsi, cette cathédrale vit encore un autre héros. Celui-là ne la brûla pas, mais il menaça d'y faire grande boucherie d'hommes : c'était messire Bertrand du Guesclin. Il s'agissait déjà depuis deux siècles de disputer notre sol aux Anglais, et les bons Français, à cette époque, n'y allaient pas de main morte. Tant il y avait qu'alors, le roi Jean étant en Angleterre, le Dauphin avait fort à faire de dégager Paris qui ne recevait plus de vivres par la Seine et menaçait de mourir de faim ; l'étranger, tenait Rolleboise, Mantes et Meulan ; le fleuve était bien gardé. Bertrand du Guesclin venait de clore ses premiers exploits, en Bretagne, par la prise de Rennes, et déjà son renom le [p. 19] proclamait aussi brave que fin matois. Le Dauphin le manda, et le Breton apporta son courage et ses bons tours au service du régent de France. Ce que penseraient aujourd'hui nos stratégistes des ruses de messire du Guesclin, je ne sais ; si elles lui réussiraient, j'en doute. De fait, voici celle qu'il employa avec succès devant Mantes. On se trouvait sous les murs de Rolleboise ; l'on résolut de prendre Mantes par surprise. Trente soldats travestis avaient été d'avance envoyés dans la ville, disant, comme de raison, pis que pendre du Dauphin, et témoignant grand zèle pour le Navarrois, afin de mieux dissimuler et de n'être point suspect : ils sont là pour préparer les voies et attendre l'évènement. Au jour dit, vingt autres soldats se déguisent en vignerons, et les voilà qui se présentent, avec des armes cachées sous leurs vêtements, aux portes de la ville. [p. 20] Il était matin, les portes s'ouvraient, et nos gens jouaient si naturellement leur rôle de vignerons allant en ville chercher de l'ouvrage, que les hommes d'armes préposés à la garde de la poterne ne firent nulle difficulté de les laisser passer. Il en passe dix, et pendant que ces dix premiers vont rejoindre leurs camarades à l'intérieur, et que les gardes urbains, comme de bons portiers qu'ils étaient, allaient s'asseoir dans leur poste sans plus songer à rien, les dix autres surviennent et bravement par derrière les terrassent ; puis sonnent du cor pour avertir du Guesclin que le tour est fait. Le capitaine s'en était venu par les petits chemins, étouffant le bruit de sa troupe ; il entre dans Mantes au moment où tout dormait encore. Les bourgeois sautent à bas du lit, en humeur de courir sus aux assaillants. Mais l'on ne prend point le Breton sans vert. Des charrettes habilement renversées embarrassent [p. 21] les rues par où les Mantais auraient pu se lever contre lui, en sorte que, se voyant réduits, ils n'eurent d'autre parti à suivre que de s'enfermer dans l'église pour se soustraire à la fureur du soldat et tenter la défense. Bertrand s'y présenta et leur dit qu'il ferait d'eux de la chair à pâté s'ils ne désertaient la cause du roi de Navarre pour crier : A bas les Anglais ! et vive la France ! ce qu'ils firent incontinent, suppliant ensuite le vainqueur d'aller chasser les Anglais de Meulan. Tant que l'étranger serait maître de cette ville très voisine, ils pouvaient craindre sa vengeance du Guesclin leur répondit que c'était bien son affaire et qu'il l'entendait ainsi. Mantes, depuis, retomba aux mains des Anglais, et fut reprise par Charles VII. — Henri IV l'habita et la dota de deux fontaines, qu'il chargea M. D'O, un nom qui semble prédestiné, de faire élever. Ces fontaines existent encore. C'est à Mantes que [p. 22] Louis XIV vint pour apaiser les troubles de la Fronde. A ce moment, le grand roi ordonna la reconstruction du pont, qui passait pour un des plus beaux de France. Le pont moderne qui le remplace à cette heure, mérite également d'être cité. On voit que Mantes, qui à ces époques possédait un château royal, pouvait, à bon droit, faire la grande dame. Sa prévôté, son baillage, son présidial, sa collégiale, ses trois paroisses, ses couvents et son hôpital, n'avaient-ils pas eu, de tout temps, l'honneur de sonner, à toute volée, la bienvenue aux rois de France en visite chez elle ? Notre vaniteuse se pique, du reste, d'une origine qui vaut bien des quartiers. Le gui de chêne, qui figure dans ses anciennes armoiries, donne à penser qu'elle date du temps des Druides. Charles VII, à ce blason, ajouta la moitié de ces armes composées d'une seule fleur de lis. [p. 23] Les Célestins et les Cordeliers étaient les deux principaux couvents de Mantes. La fondation des Cordeliers remontait au règne de Saint-Louis. Les Célestins ne dataient point de si loin, mais ils avaient des mérites fort appréciés des gourmets du temps passé : ils possédaient un clos, et de ce clos dit des Célestins, sortait un vin dont le Mercure de 1726 proclame l'excellence. Plus tard encore, les Nouvelles recherches sur la France, de 1766, disent que « les vins qu'on recueille dans le clos des Célestins sont ceux de France qui résistent le plus facilement aux longs transports par mer. On en a porté en Perse, ajoute l'auteur, sans qu'ils eussent souffert la moindre altération. » Les temps sont bien changés. J'ignore ce que peut être le vin de Mantes aujourd'hui, mais on n'en porte plus en Perse, et j'ai bien peur qu'il n'ait quelque parenté compromettante [p. 24] avec le crû de Suresnes. Ce n'est pas à dire qu'il faille sourire du palais de nos pères, ils l'avaient tout aussi délicat que nous : Henri IV, dont les lèvres goûtèrent le jurançon avant le lait de sa nourrice, s'y connaissait en bouteilles, et ne méprisait pas le Suresnes. Ces vins ont dégénéré, et peut-être n'en faut-il pas chercher la cause ailleurs que dans ce fait : les meilleurs vins sont récoltés dans les terres légères, sur les terrains pierreux : les forts engrais donnés aux vignes des environs de Paris ont gâté le terroir. Mantes est sans fabrique et sans autre industrie, nous l'avons dit, que celle de la minoterie. Elle compte néanmoins de 4 à 5,000 âmes et se trouve le chef-lieu d'un arrondissement du département de Seine-et-Oise, dont la population monte à peu près à 80,000 habitants, et tend sans cesse à s'accroître : aussi, par un décret récent [p. 25] (1er mai 1858), la sous-préfecture de Mantes a-t-elle été élevée à la deuxième classe. Quoiqu'il en soit, si l'on ne va point aux environs visiter Rosny et la Roche-Guyon, m'est avis que deux heures bien employées suffisent et au-delà pour savoir Mantes par coeur. Le train du matin vous aura amené, le convoi suivant pourra vous conduire à Evreux, en brûlant les stations peu importantes de Breval, Bueil et Boisset-Pacy. Avant de monter en wagon, un mot encore pourtant sur ces grands bois qu'on aperçoit devant soi, du quai de la station. C'est le parc de Magnanville, dont le château fut jadis vendu par un M. de Vindé, à la condition singulière que l'acquéreur le démolirait, ce qui fut fait. Avec les matériaux du château on a construit le pavillon qui remplace actuellement la demeure seigneuriale. Beval, Bueil et Boissct-Pacy.Nous quittons Mantes avec une rampe de 9 millimètres. Jusqu'à Breval, la voie à mi-côte domine le cours de la Seine masquée par des collines relevées, sur le plateau desquelles s'étend jusqu'à l'horizon lointain la plaine partagée en grandes bandes de différentes cultures, manteau diapré où la lumière met ses harmonies pour qu'à l'idée de richesses en sac que sa vue inspire aux bons paysans, un peu de rêverie moins positive monte au coeur de l'artiste. Le tunnel de Breval précède la station de ce nom ; il a 1,000 mètres environ de longueur et passe à travers des terres de glaise qui rendent les infiltrations abondantes. La voûte ruisselle, les rails sont dans l'eau. On dirait un tuyau de drainage ; par le fait c'en est un, et de belle dimension. On ne s'attendait guère à voir le drainage en cette affaire. Voici Breval, Bueil et Boisset, trois communes qui ne comptent pas ensemble huit cents âmes, mais dont le marché est important. La station de Boisset porte le nom de Pacy, qu'elle dessert, et s'intitule Boisset-Pacy. Pacy est une ville ancienne ; elle garde le souvenir de Philippe-Auguste, de Charles V et de saint Louis ; son commerce de grains est considérable ; elle tient le 3 novembre une foire où se vendent surtout les jeunes vaches. Du paysage qu'on traverse actuellement je n'ai pas grand'chose à dire ; ce n'est point encore la Normandie ; il est maigre ici, plus loin plantureux ou boisé, quelques vaches y paissent. Mais le train file, l'aspect change. Une route cotoie la voie, une charrette [p. 28] s'y traîne ; l'homme qui la conduit, assis, les jambes ballantes, sur le brancard, regarde les wagons de l'oeil mélancolique d'une tortue qui suivrait le vol d'un aigle. Le train file. Une autre route glisse sous le remblai ; une autre encore passe sur le viaduc, tandis que rapide comme la flèche nous franchissons son arche : Le train file, il s'enfonce dans la tranchée profonde ; il revient au jour : un pêle-mêle de toits de chaume apparaît, c'est un hameau. On distingue une ferme ; des poules picorent sur un fumier, des oiseaux flottent sur la mare ; un chien, le cou tendu, la gueule ouverte, semble aboyer ; un enfant se précipite hors de la maison. On voit encore dans le jardin voisin la servante qui, d'un arbre à l'autre, sur des cordes tendues, suspend son linge ; et le kiosque prétentieux, la cascade et le petit bassin pourvu d'un jet d'eau, qui dénoncent l'habitation d'un petit [p. 29] bourgeois retiré. Heureuses gens dont les eaux de Versailles tiennent dans une cuvette ! Mais le train file, le hameau est déjà loin. Si jamais vous avez rêvé le calme des champs et le sommeil du juste, repassez par là vers neuf heures, à la nuit noire, vous devinerez comment on y dort et vous pourrez croire à la réalité de votre idéal ; quelques points rouges à peine, perdus çà et là, dans la masse confuse, comme des feux de ver luisant dans un buisson, vous attesteront l'existence du village. Le train file. Ce sont des saulaies au bord d'un ruisseau, des rangées de peupliers qui fuient avec la même rapidité que les poteaux du télégraphe électrique, puis des champs qui succèdent aux collines, et maintenant quelques jardins, des maisons aux toits d'ardoise. Le train file, il siffle, il s'annonce à la station prochaine et ralentit sa marche. Voici Evreux. III.D'ÉVREUX A BERNAY.EVREUX.Evreux, au plus profond de leur pli, s'allonge entre deux collines, et son panorama s'offre tout d'abord comme une surprise à l'oeil du voyageur ravi. Le Chemin de fer, sur la hauteur, du côté de la route de Paris, qu'il franchit au moyen d'un pont d'une seule arche, domine les toits et les clochers de la ville. Par un ciel transparent, ces différents clochers, ceux de la cathédrale au nombre de trois, celui de Saint-Taurin sur la gauche, et la tour du beffroi, marquent leurs plans et se détachent à l'oeil, comme le font, à travers un stéréoscope, les vues photographiques les mieux réussies. [p. 31] La route de Rouen déroule à droite son ruban jaune, celle de Caen trace le sien du côté opposé. Une ligne de peupliers, à gauche encore, mais en contre-bas de cette route de Caen, borde le chemin qui mène à Navarre. C'est ce chemin que nous allons prendre pour visiter les fabriques d'Evreux, qui sont établies là. D'abord, qu'est-ce que Navarre ? Navarre est un faubourg d'Evreux, autrefois un petit village du nom de Saint-Etienne, appelé aussi Saint-Etienne-les-Navarre, à cause du château qui s'y trouvait et dont le fondateur et premier propriétaire fut Jeanne de France, reine de Navarre, femme de Philippe, comte d'Evreux (1552). Ce château, jadis célèbre, a eu son histoire, que nous ne feuilleterons pas, sa splendeur et sa décadence ; il a complètement disparu, ainsi que le château qui lui a succédé et que les ducs de Bouillon avaient fait [p. 32] élever sur les dessins de Jules Hardoin Mansart. Les jardins en étaient magnifiques, mais la Révolution a passé par là, et le vandalisme du dernier propriétaire a fait le reste, en 1837. Une colonne seule atteste qu'il y eut autrefois, en cet endroit, une résidence plus que princière. L'Impératrice Joséphine l'avait habité ; nous verrons plus loin que son coeur y a laissé des traces de son passage. Nous voici devant la fabrique de MM. Bouillant-Dupont et Ce, la plus importante de Navarre. Elle a pour spécialité la quincaillerie à bon marché, comme les anneaux de rideau et les dés à coudre, ces dés en cuivre ou en fonte qui sont dans la poche de toutes les campagnardes, dans la trousse du soldat, au doigt du tailleur et des piqueuses de bottines, et qui s'usent ou se perdent sans qu'on y fasse grande attention, tant leur prix est modique. [p. 33] A première vue, voilà qui semble peu intéressant, la confection de méchants petits dés qui valent à peine 2 sous ; mais l'art avec lequel ils se fabriquent offre un grand intérêt. Et d'abord ce n'est pas 2 sous que coûtent ces dés, mais environ 2 centimes 1/2, 2 cent. 3/4, vu que la grosse, c'est-à-dire 12 douzaines de dés ou 144 dés, se vendent 2 fr., prix de fabrique. Or, il en sort de Navarre 60,000 grosses par an. Trouvez-vous ce chiffre éloquent, 8 millions 640 mille dés, et déjà votre curiosité n'est-elle point éveillée ? Puis, voulez-vous que je vous dise une chose ? cette fabrique, à peu près unique chez nous, a fait une concurrence telle aux fabriques d'Allemagne, que celles-ci ont dédéserté le marché de la France, qu'elles alimentaient seules il y a vingt ans. C'est donc une conquête nationale que cet établissement [p. 34] a opéré sur l'étranger en nous affranchissant d'un tribut assez considérable qui profite aujourd'hui à notre richesse publique. Voilà comment les questions qui tiennent dans un dé à coudre sont souvent plus grosses qu'on ne le croit. C'est, comme on pense, par des procédés nouveaux de fabrication, des inventions, des perfectionnements qui sont l'honneur et le secret du maître de la maison, que MM. Bouillant-Dupont et Ce sont parvenus à cet heureux résultat. Voici les saumons de cuivre, puis, à côté, la fonderie où on les coule en plaques que le laminoir, tout près de là, va réduire à l'épaisseur convenable, car, depuis A jusqu'à Z, tout se fait dans ces ateliers remplis du bruit assourdissant des rouages, où se range, sur plusieurs lignes et mues par un arbre de couche, une succession de machines variées dont l'homme n'est, à vrai dire, que l'humble [p. 35] servant. Chacune a sa fonction et près de chacune d'elle se tient un ouvrier qui épie le moment de lui présenter le métal. Il est devant elle et sur ses gardes, comme devant un monstre enchaîné à qui il donnerait la nourriture. Ils semblent se regarder tous les deux dans les yeux. Le monstre ne peut se précipiter, mais sans cesse il ouvre et ferme sa gueule sur l'objet qu'on lui donne à mordre ; et, quoi que ce soit, métal ou chair, du même mouvement fascinateur et régulier, impassible, ouvrant et refermant sa mâchoire, il frappe, il coupe, il broie, suivant la nature de ses dents. Malheur à celui qui s'oublie ! Il en est de ces implacables machines, qui n'ont besoin que d'un petit bout de vêtement pour attirer un membre, et le membre saisi, à peine la victime a-t-elle eu le temps de crier que le corps a disparu. Aussi dépose-t-on tout à côté une hache, une arme de salut, qui [p. 36] se tourne contre celui qu'elle secourt et lui sauve la vie en lui abattant un bras. Ce n'est pas le cas chez MM. Bouillant-Dupont et Ce : leurs machines sont en comparaison, presque apprivoisées, et c'est plaisir sans mélange de terreur de les voir fonctionner quand on n'a pas à leur présenter le doigt. L'ouvrage commencé par l'une est continué par l'autre, et en un rien de temps parcourt la série des façons qu'il doit recevoir. C'est l'affaire d'un petit choc ou d'un tour de roue ; l'ouvrier présente ici la plaque, pan ! elle est divisée en rondelles qui passent au voisin ; le voisin glisse la rondelle sous la machine qu'il dessert, pan ! il en retire une première forme de dé, forme grossière qui se polit plus loin, se piquette ou reçoit ses petits trous où l'aiguille s'arrête, se double, se brunit et se décore d'agréments dans sa partie lisse. C'est charmant à voir ; cela a l'air d'une prestidigitation. [p. 37] Le nombre des façons ainsi reçues, quand le dé est livré, est de trente-cinq ou trente-six. Qui s'en douterait ! Terminons par un petit mot : sous ces allures pacifiques cette industrie n'en a pas pas moins eu son rôle à jouer dans la guerre de Crimée. Ce sont ses dés (dés sans fond, appelés verges), qui ont servi à nos soldats pour raccommoder leurs culottes usées dans la tranchée, et Dieu sait si la consommation de ces dés a été grande devant Sébastopol ; il en a été commandé pour 6 à 800 mille hommes. Au-dessus de cette fabrique se trouve l'établissement de M. Mouchel, une carrosserie autrefois, d'où sortirent les premiers wagons du chemin de fer d'Orléans, un laminoir aujourd'hui qui se recommande à la curiosité du visiteur par sa chute d'eau, qu'on dit de la force de 80 chevaux. La petite rivière qui l'engendre, la même [p. 38] qui travaille chez MM. Bouillant-Dupont et Ce, se nomme Iton. Elle a des apparences fort modestes, un parcours de quelques lieues, des rives rapprochées et peu de profondeur, néanmoins ne vous y fiez pas. Sans doute, à cette heure, elle est laborieuse, mais elle a toujours été charmante, et jadis elle a fait parler d'elle. Mes autorités sont graves ; c'est le volume de l'Histoire de l'Académie royale des sciences pour l'année 1758 ; voici ce qu'il rapporte : « On a dit que ceux de Conches, passionnément amoureux d'Iton, la voulurent ravir pour jouir de sa beauté, et que l'ayant quelque peu détournée du chemin que la mère nature lui avait montré, gravèrent sur une pierre : Veuille Dieu ou non, « Mais ceux d'Evreux, plus forts que les Conchois, lui tendirent les bras, la reçurent [p. 39] à refuge et lui permirent d'aller joindre ses eaux près d'Acquigny, ainsi ab aquarum coitione. » Mais ce n'est pas tout, et toute petite qu'elle est, cette rivière d'Iton se permet des phénomènes comme en présentent les fleuves de premier rang. De même que le Rhône, par exemple, qui perd ses eaux à certain lieu, l'Iton disparaît à certain endroit de son cours pour reparaître à quatre ou cinq kilomètres de là. La faute en est aux terrains sur lesquels elle coule et aussi à des cavités qui formeraient au-dessous d'elle un cours souterrain. Les terrains sont poreux, composés d'un sable mal agregé ; ils tendent à s'affaisser, et déterminent des trous appelés betoirs dans le pays. L'eau s'y absorbe en été, alors que le niveau du cours souterrain se trouve plus bas que le lit de l'Iton ; l'hiver, au contraire, le cours souterrain gonflé par les infiltrations s'échappe [p. 40] par ces mêmes betoirs et rend à la rivière les eaux absorbées en été. Les savants qui rêvaient la canalisation inutile de l'Iton ont longtemps cherché à porter remède à cet état de choses, mais on définitive on a décidé de s'en rapporter au temps, qui a raison de tous les caprices ; et de fait, bien que le phénomène subsiste encore, on a remarqué qu'à mesure que notre rivière, petite maîtresse, prend de l'âge, il tend à diminuer. Si nous retournons à Evreux en suivant le cours de cet Iton, et que nous poursuivions notre investigation industrielle, nous aurons à constater une faible activité dans cette ville autrefois renommée pour ses coutils, qui avaient dès 1762 la réputation d'approcher de ceux de Bruxelles, quoiqu'étant d'un prix inférieur. Un arrêt du conseil du 14 mars 1758 avait même établi, au faubourg de Saint-Louis, dans la maison [p. 41] abbatiale, une manufacture de draps, étoffes velours de côton, Il y a longtemps qu'il n'est plus question de velours à Evreux, et pour les coutils la fabrique de Flers l'emporte aujourd'hui comme importance. Le terme de fabrique est peut-être impropre ici, en ce sens que les coutils se font dans la campagne, à domicile ; les ouvriers et les ouvrières rapportent les pièces à la ville, à l'industriel qui leur a fourni la matière première, et ce dernier en trafique. Quoi qu'il en soit, la somme de travail de ces ouvriers libres n'est pas lourde ; elle tend chaque jour à diminuer. Le chemin de fer, à l'heure qu'il est, n'expédie pas plus de 10,000 kil. de ces coutils par semaine. Il est juste d'ajouter qu'il y a encore pour leur transport, rivalité entre la voie ferrée et les messagers qui tiennent bon et luttent tant qu'ils peuvent. La cause de cette décroissance do production [p. 42] est assez bizarre ; elle tient à ce que les pauvres du pays sont très-riches. Expliquons-nous, et, pour cela, revenons à Navarre. Du temps de la splendeur du château, les malheureux trouvaient à vivre sans trop peiner, sur la seigneurie ; la forêt d'Evreux constituait une grande ressource : on y était bûcheron, on y ramassait le bois mort. Hiver comme été, les cuisines de Navarre étaient ouvertes, il s'y faisait des distributions journalières de soupe, de pain et de viande aux vieillards et aux infirmes. Par son testament du 3 décembre 1792, M. de Bouillon laissa une rente de 4,000 livres pour que cette charité fût continuée après sa mort. Mademoiselle de Serson, qui avait été la dernière maîtresse du duc, fut aussi une donatrice de Navarre. Elle racheta l'église du château, devenue propriété nationale, et la légua à la commune à la condition qu'on [p. 43] y dirait une messe pour le repos de son âme. On négligea la clause, mais on retint le legs. A deux reprises différentes l'impératrice Joséphine constitua pour le bien des pauvres une rente de 500 fr., puis de 800 fr. Enfin, en 1829, la duchesse de Leuch-temberg, fille du prince Eugène, à l'occasion de son mariage avec l'empereur du Brésil, fit à la commune un don de 1,000 fr. Les autres paroisses, tant de la ville d'Evreux que de la campagne environnante, ont également reçu des dons qui, bien gérés par les bureaux de bienfaisance, font à leurs pauvres de gros revenus. D'où il résulte que la classe qui pourrait être ouvrière à Evreux se soucie médiocrement de travailler. A quoi bon, puisqu'elle peut être nourrie sans rien faire ? L'habitude du travail s'est ainsi perdue de temps immémorial dans la contrée. La [p. 44] paresse a passé dans le sang et jamais la nécessité n'étant venue de la combattre, elle s'y perpétue. Quand on veut des bras, il faut les faire venir des localités voisines. On conçoit l'obstacle que de telles conditions apportent au développement de l'industrie. Comme ville, Evreux ne manque pas de grâce ; l'Iton, qui s'y divise en trois branches, forme des petits canaux qui ça et là traversent les rues. Il passe dans les jardins de la Préfecture, borde certaines promenades ; fait tourner quelques moulins, et ménage, dans la rue principale, une échappée sur la Cathédrale, qui forme tableau. La Cathédrale est l'oeuvre de Philippe-Auguste, du roi Jean, de Charles V et de Louis XI, sous le règne duquel elle fut achevée. Elle présente trois clochers ou flèches. Deux clochers accompagnent [p. 45] son portail, l'un, en forme de tour, surmonté de deux lanternons superposés, l'autre terminé par une flèche revêtue d'ardoises. Entre la nef et le choeur s'élève un dôme en forme de lanterne surmonté d'une flèche dont la pointe est à 81 mètres au-dessus du sol. Ce dôme fut construit en 1466 par les soins du cardinal La Balue, alors évêque d'Evreux. Au commencement du dix-huitième siècle, Evreux comptait jusqu'à neuf paroisses et je ne sais combien d'églises, de monastères et de couvents. Saint-Amand, qui n'était pas l'homme du monde le mieux réglé, s'en scandalise, dans une pièce de vers qui commence de la sorte : Si jamais j'entre dans Evreux, et qui se termine ainsi : Voilà ce qu'une ire équitable [p. 46] De haine ardemment excité J'ignore si Evreux a progressé sous le rapport des cabarets ; ce que je puis dire, c'est qu'on a la réputation d'y bien vivre, et que ses hôtels sont bons. J'ai gardé souvenir du Grand-Cerf. La ville, du reste, est intelligente ; elle possède musée et bibliothèque. Elle remplace, comme on sait une ville gauloise dont le nom primitif était Mediolanum et qui fut Mediolanum Eburovicum sous les Romains. Des antiquaires ne pouvaient pas manquer de pousser sur un sol qu'on n'a qu'à gratter pour découvrir des monuments du temps de Jules-César ; il s'en est formé une société qui fait en ce moment un certain [p. 47] bruit. Il s'agit d'une découverte qui a tout l'air d'une mystification, et qui, dans tous les cas, promet un petit scandale. Le mystifié, qui soutient mordicus qu'il ne l'est pas, contre la société de l'Eure, qui fait des gorges chaudes et lance des mémoires dans le monde savant, appartient à l'Institut. Vous voyez que la chose est grave. Nous en reparlerons quand nous passerons sur le territoire de Serquigny, où la découverte a eu lieu. Les environs d'Evreux, nous croyons l'avoir dit, sont très-beaux. « Les dehors de la ville, dit de La Martinière dans son dictionnaire géographique, sont embellis par quelques prairies et par des coteaux qui étaient autrefois couverts de vignes : mais la mauvaise qualité du vin les a fait défricher. » Des vignes dans le pays du cidre, voilà qui prête à sourire, et dispose aussi à être [p. 48] de l'avis de La Martinière sur leur qualité. De tout temps il paraîtrait que la même incrédulité s'est manifestée à la grande indignation des gens d'Evreux. Un M. Durand, professeur au collége d'Evreux, écrivait en 1761 : « Le terroir produit du vin en plusieurs endroits de la paroisse, mais celui qui croît au canton appelé le Château d'Illiers ne le cède pas au vin de Champagne en délicatesse. Après cela que quelques géographes modernes viennent dire hardiment qu'il ne croît point de vin en Normandie. Si la preuve que je leur C'était le cas, pour les géographes apostrophés, de répondre avec une petite variante : J'aime mieux le croire que de l'aller boire. D'ailleurs il est difficile de concevoir que dans une contrée qui produisait d'aussi excellent vin, il n'y eût pas un seul cabaret, comme le reprochait si amèrement à Evreux le poète Saint-Amand. Néanmoins il est curieux de constater qu'il a pu y avoir un temps où la Normandie était pays vignoble. La Bonneville. — Couches.Après une visite de quelques heures, comme celle que nous venons de faire à la ville et aux fabriques d'Évreux, le besoin de reposer sa tête et ses jambes se fait un tant soit peu sentir. Or, il faut l'avouer, les wagons de 1re classe sont admirablement installés pour ce que j'appellerais volontiers [p. 50] le far niente de l'esprit. Le corps mollement bercé s'engourdit, la pensée en fait autant, et bientôt se laisse surprendre à réfléchir gravement à une foule de choses qui proprement sont des riens. Les souvenirs lointains des temps heureux viennent parfois vous sourire en ces moments, ils ressemblent à la vision confuse d'un rêve qu'on croit avoir fait ; mais peu à peu leur réalité se confirme, et sans que l'état de somnolence cesse, vous les saluez avec certitude comme des amis depuis longtemps perdus de vue et retrouvés. Demi-renversé, bien accoté, et la tête appuyée dans mon coin, je regardais vaguement autour de moi. Nous étions quatre dans le wagon, quatre chiens de faïence en vis-à-vis, quatre muets pour la conversation. On n'avait guère répondu que par oui et par non à quelques questions insignifiantes ; c'était une réserve, une raideur d'Anglais [p. 51] non présentés, qui devaient durer jusqu'au bout de la ligne. — Il est vrai, pensai-je, et ceux-là ont raison qui avancent que les chemins de fer nous américanisent. On est devenu moins sociable en voyage. Jadis, en diligence, tout d'abord qu'on y montait, il se faisait échange de politesse ; on offrait son coin à la dame qui occupait une place de milieu. — Aujourd'hui, madame, tant pis pour vous si vous n'êtes pas la première à l'assaut du wagon ! — Avant la fin du premier relai la connaissance était nouée, et l'on ne se séparait point sans se souhaiter mutuellement une nouvelle rencontre. — Mais cette intimité subite n'avait-elle pas ses abus et ses inconvénients ? Tout à point pour répondre à cette question, ce souvenir dans les brouillards de ma mémoire se présenta. J'avais à peine douze ans, j'étais au collége à Paris, et chaque année, aux vacances, [p. 52] je faisais en diligence cette même route de Paris à Cherbourg que je parcours à cette heure en chemin de fer. On me confiait au conducteur, et sous les auspices de sa veste brodée, j'entrais dans le monde, le monde de l'intérieur de la diligence. Cette année-là, il se composait d'une dame avec laquelle le sort me ménageait un tête-à-tête. Si elle était jolie, j'ai lieu de le croire, ou les marchands de boeufs n'auraient pas de goût, car il y aura des marchands de boeufs dans mon histoire. Dès le début la dame ne me plut pas ; il me revient qu'elle me demanda si je savais lire et écrire. Ma dignité d'élève de sixième fut justement blessée, et je pris mauvaise opinion d'une personne en capote rose, — elle portait une capote rose et des mitaines noires, — qui prenait sans doute le collége Henri IV pour l'école des frères. Elle m'offrit pourtant des cerises, après avoir réclamé de moi le [p. 53] petit service de lui tenir son panier grand ouvert pendant qu'elle fouillait au fond. J'acceptai les fruits, mais bientôt je feignis un lourd sommeil pour me soustraire à la conversation. Qui sait ? j'avais peut-être tort de lui en vouloir alors, plus tard, je ne dis pas. On arriva à Poissy. Quatre forts gaillards, frais de visage, au menton bleu à l'oreille rouge, prennent les places vacantes. Ils ont la blouse passementée et, par-dessous, une ceinture de cuir bouclée sur les reins, qui paraît bien garnie. Les affaires furent bonnes, nous sommes de belle humeur, et, dame ! tout marchand de boeufs qu'on soit, il est des moments où une pointe de galanterie ne messied pas. En conséquence, on apostrophe la dame à la capote rose ; la dame répond ; j'entends qu'on rit, qu'il y a quelque part un soufflet donné, et qu'on n'en rit que davantage. Bref, on propose les jeux innocents. [p. 54] Je restais étonné dans mon coin : l'alliance d'une capote rose avec des blouses bleues choquait toutes mes idées, et je continuais de feindre l'assoupissement. — Le petit n'en est pas ? dit un des marchands en parlant de moi. Mes yeux demi-ouverts se fermèrent tout à fait. — Non, répondit la dame, il dort toujours ; c'est l'effet des classes, on les abrutit à l'école. Personne ne vit le regard que j'adressai à la malheureuse sous mes paupières closes. Le jeu s'engagea ; les gages vinrent ensuite, et dans le nombre j'entendis qu'il en était infligé un qu'on nommait le fil d'amour. Or c'est ici que je frémis et que j'hésite. — Quoi ! pour le fil d'amour ? — Certes, je le concède, le mot est joli, et à ce mot, je le confesse aussi, mes douze ans ouvrirent [p. 55] les oreilles et les yeux ; je savais déjà que l'amour avait perdu Troie, mais j'ignorais comment il était fait et qu'il eût un fil. Ma curiosité bien excusable fut punie. Certes, oui, je le répète, le mot est joli, le fil d'amour, mais la chose... Enfin, vous la voulez connaître ; je me suis avancé trop loin, je ne peux plus reculer. Lecteur, j'ai jadis risqué un oeil, risquez une oreille. Un fil d'une certaine longueur est mis, par ses extrémités, entre les dents du monsieur et de la dame qui ont reçu le gage. C'est le fil d'amour. Ils doivent, en le faisant disparaître dans leur bouche, s'approcher l'un vers l'autre jusqu'à la rencontre des lèvres... — Eh bien ! — Eh bien ! jusque-là, c'est le spectacle de deux lapins mangeant à la même feuille, et il n'y a pas de quoi soulever les instincts d'un coeur délicat. — Mais vous admettez la pudeur naturelle à une jeune femme qui joue aux jeux innocents [p. 56] avec un marchand de boeufs. Se laissera-t-elle prendre comme cela, tout de suite ? Non assurément ; il y a combat chez elle. Les seules armes de sa faiblesse sont dans la fuite, vous en convenez ; elle s'éloigne donc de toute la longueur du fil dont elle dispose. Mais au bout du fossé la culbute, au bout du fil le baiser. Arrivée là, la victime se résigne ; elle attend son vainqueur qui, d'un appétit goulu, avance, avance, en dévorant la distance. Vous figurez-vous le tableau : une capote rose, une blouse bleue, un fil mouillé qui paraît et disparaît ? Aussi bien voici La Bonneville. Depuis un quart d'heure nous voyageons dans un pays boisé : à la forêt d'Evreux, que le rail traverse, succède la forêt de Conches ; entre les deux se trouve La Bonneville. La Bonneville fait partie du canton de Conches ; l'Iton y passe, et sur son cours sont établis des forges et des hauts fourneaux. Au hameau de la Noë, on voit les restes d'une abbaye de Cîteaux, fondée en 1344. Conches, où nous arrivons, forme le centre de la grande industrie du fer en ce pays. La Poultière, Lallier, qui fabrique les marmites et les autres ustensiles de ménage en fonte, Breteuil, Francheville, la Gueroulde, Bourth, Chandai et Rugles, qui rayonnent autour de Conches, exploitent tous des hauts fourneaux. Les laminoirs de Rugles sont renommés. La maison la plus puissante de Conches, la maison d'Albon, compte 6 ou 7 hauts fourneaux. Dans son principal établissement, elle n'emploie pas moins de 400 ouvriers, [p. 58] travailleurs honnêtes et gens paisibles. Ils sont tous nés dans le pays ; leurs pères étaient forgerons, leurs fils seront forgerons ; la plupart possèdent aux alentours de l'usine un petit bien qu'ils cultivent. Ce ne sont pas là des soldats pour le socialisme ; les recruteurs de révolutions le savent bien, et prudemment ils s'abstiennent de leur apporter leur catéchisme. Conches a fondu des boulets, des bombes et des obus pour la guerre de Crimée. Son industrie s'occupe du doublage des navires ; sa forêt, de concert avec celle de Breteuil, fournit des bois à la marine. Ces produits divers font de la station de Conches une des plus importantes de la ligne ; elle n'expédie pas moins de 8,000 tonnes de fonte et 600,000 kilog. de bois de construction. Son trafic atteint annuellement le chiffre de 300,000 fr. Conches, par lui-même, s'il n'était sur [p. 59] une hauteur, pourrait s'appeler un trou ; ce n'est pas une ville de ressources, Sa position topographique lui prête un aspect pittoresque ; elle se présente en demi-cercle au voyageur que le chemin de fer amène de Paris. L'église qui la surmonte date en grande partie du seizième siècle. Deux fois en dix ans, sa flèche dentelée a été renversée par la foudre ; on ne s'est pas lassé de la relever : elle était en pierre, elle est, à cette heure, en bois avec un revêtement d'ardoises ; son élégance ne laisse rien à désirer. L'Ouche arrose et rend verdoyantes les riches campagnes qui s'étendent au pied de la ville, et devant ce frais ruisseau on se demande quelle mouche a pu piquer les Conchois, et ce qu'ils avaient à envier à Evreux pour avoir jadis eu l'idée de lui dérober l'Iton. Il faut attribuer cette tentative de rapt à [p. 60] une jalousie innée qui, dans Conches, m'a-t-on dit, s'exerce même aux dépens de la bonne harmonie des voisins du mur mitoyen. C'est là sans doute une médisance, et je n'y crois pas ; tout le monde s'aime en province, en Normandie surtout, où nul n'a de procès, — qui l'ignore ? Le convoi s'engage sous un tunnel avant de s'arrêter à la station, de l'autre côté de la ville. Les bâtiments de la gare s'élèvent dans une tranchée profonde. Au-dessus de la voûte s'arrondissent les frondaisons des beaux arbres de la promenade ; la flèche du clocher pointe à travers. En face du quai se dresse, à une hauteur de plus de trente mètres, un talus qui montre la pierre à vif ; on aura grand'peine à le revêtir de verdure. Le voisinage des forêts attire sur ce point de fréquents orages ; les eaux qui ravinent alors la pente arrachent les plants d'accacias qu'on tente d'y faire prendre. Cette vue rappelle certains souvenirs de montagnes ; c'est la même impression sauvage, mais c'est aussi la même tristesse. Pour qui n'y fait que passer, le coup d'oeil a son charme. Quittons Conches, un marquisat autrefois qui, dans ses fastes industriels, compte la fonte des arceaux du pont des Arts et de l'ancien pont d'Austerlitz. Ses hauts fourneaux ont également coulé la flèche de la cathédrale de Rouen qui pèse 900,000 kilogrammes. Conches renferme des sources minérales qu'on n'utilise point. Rien à dire de Romilly devant qui souvent la vapeur passe en sifflant. Beaumont-le-Roger.Beaumont-le-Roger fut un poste romain. On retrouve dans sa forêt les vestiges d'une construction romaine admirablement située pour commander trois vallées. [p. 62] Le moyen âge vit la splendeur de Beaumont qui s'appela le Roger, du nom de l'un de ses comtes qui l'agrandit. La ville possédait alors un château flanqué de grosses tours, construit sur un roc escarpé et de tous côtés entouré d'un fossé profond. Elle eut la gloire de lutter contre les Anglais au quatorzième siècle. Mais rien ne lui a servi d'avoir été si vaillante, d'être de si bonne et si ancienne noblesse ; son blason, à cette heure, n'est plus qu'une marque de fabrique ; elle est commerçante, elle fabrique de la toile et des draps ; elle occupe plusieurs centaines d'ouvriers ; — et comme en somme elle paraît assez bien faire ses affaires, nous ne la plaindrons point de sa déchéance. Beaumont s'allonge au pied d'un coteau, et, du haut du wagon, semble n'avoir qu'une seule rue limitée en ses extrémités par deux monuments de styles bien différents : une [p. 63] fabrique avec ses hautes cheminées, et une église qui se recommande par la hardiesse de sa flèche en pierre. A deux pas de là, sur la même ligne, l'ancienne abbaye de Beaumont profile le squelette blanchi et délabré de son église. L'ensemble que présentent ses pans de murs encore debout compose un véritable décor ; le peintre n'a plus qu'à faire glisser les clartés bleuâtres de la lune à travers les baies dégradées pour obtenir un effet de nuit saisissant. La forêt de Beaumont a la réputation d'être giboyeuse. J'entendais l'autre jour un chasseur, assis à mes côtés dans le wagon, nombrer le chiffre fabuleux des pièces qu'il y abattait au temps de sa jeunesse. Quels exploits ! — Hélas ! je sais quelqu'un qui n'y fit pas si belle figure. Il était surnuméraire des domaines et visitait les receveurs de l'arrondissement. Quittant le titulaire de Beaumont, [p. 64] il avait à traverser la forêt pour se rendre chez celui de Beaumesnil. — « Il vous faut prendre un fusil pour amuser votre route, lui dit-on. » — On flattait son amour-propre en le traitant en chasseur ; de fait, il n'avait jamais tiré un coup de fusil sans fermer les yeux au moment de presser la détente. Il partait, le fusil sous le bras, il oubliait la gibecière ; on le rappela, on la lui passa sur l'épaule en lui souhaitant bonne chance. Une fois dans la forêt, il se mit à prier saint Hubert de n'envoyer sur son chemin ni plume ni poil, de peur d'avoir à faire preuve de maladresse. Mais saint Hubert, pour se moquer de lui, lui rabattait des lapins apprivoisés et des perdreaux qui semblaient avoir assez de la vie. L'un faisait sa toilette, assis sur son derrière, à quarante pas dans le milieu de la route ; l'autre picorait comme une poule, ou trottait menu le [p. 65] long d'une haie, tous deux se laissaient patiemment coucher en joue, mais ils se laissaient à la fin ; la perdrix s'enlevait, le lapin se pelotonnait, et d'un bond disparaissait dans le fourré, pensant, à part lui, en voyant le chasseur approcher à petits pas, qu'il ne pouvait cependant pas se laisser prendre à la main. Le surnuméraire alla de la sorte jusqu'à la lisière du bois, sans trop réfléchir à l'humiliation de se présenter bredouille. Arrivé là, pourtant, le respect humain le prit. Coûte que coûte, dans quelque position que se trouve le gibier, pourvu toutefois qu'il soit posé, et à quelque distance qu'il s'offre, il se promit de tirer, mais là, bravement, sans hésiter ; si la bête paraît, il épaule, il vise, une, deux, feu ! Il en sera ce qui pourra, le hasard est grand ! Par malheur rien ne levait, et le chasseur regardait d'un oeil piteux son vaste carnier. [p. 66] — Qu'il ne soit pas dit que je n'y mettrai rien, s'écria-t-il tout-à-coup ! Tant pis pour le pierrot qui perche à dix pas sur cette branche ! Il le fit comme il le résolut, et, le coup parti, il courut au pied de l'arbre où la petite bête, atteinte le moins possible, se débattait sur la mousse. Elle avait un cri plaintif, un oeil qui reprochait si doucement au maladroit :« Pourquoi me tuer, cruel ? que t'avais-je fait ? » que l'apprenti fiscal sentit son coeur se retourner ; il prit la bête, la lança violemment contre terre pour qu'elle souffrît moins longtemps ; la reprit ensuite et la garda dans sa main jusqu'à ce qu'elle fût devenue froide ; après quoi, il ne la mit pas dans sa carnassière, il ne la montra à personne. Ce qu'il en fit ? on dit qu'en repassant le lendemain au matin, il l'enterra pieusement au pied de l'arbre où elle était tombée, — et depuis oncques ne chassa plus. Beaumont possède un magnifique château du plus beau style Louis XIII. C'est une propriété de la famille Montmorency. Serquigny.De toutes les stations de la ligne, Serquigny est la moins importante ; ses recettes, l'an passé, ne sont point montées à quinze mille fr., et son trafic de marchandises a été de 350 tonnes. Serquigny cependant se recommande au voyageur. La porte de son église présente des ornements particulièrement remarquables, dans le style du onzième siècle. Un camp romain de forme quadrangulaire et d'une contenance d'un hectare environ, occupait l'extrémité du coteau qui domine le confluent de la Rille et de la Charentonne, en face de Serquigny. Les traces en sont encore très visibles. [p. 68] Près de Maubuisson, sur l'autre rive de la Charentonne, on a découvert les restes d'une maison de plaisance vers laquelle un aqueduc portait l'eau de la rivière. Etait-ce la demeure de Serquinus, ce prétendu lieutenant romain qui, suivant certains étymologistes, aurait donné son nom à Serquigny ? Ce sont là des antiquités incontestables qui nous amènent naturellement à celles qui font, en ce moment, l'objet de la contestation dont nous avons parlé, entre M. François Lenormant et la Société archéologique de l'Eure. Voici le fait. M. Lenormant possède un bien de campagne à Saint-Eloi. Saint-Eloi se trouve à trente-cinq minutes de la station de Serquigny. Sur les confins de sa propriété, un certain Boutel s'est bâti une maison, laquelle maison montre une cheminée qui devait tout d'abord éveiller l'attention d'un antiquaire : elle renferme dans sa maçonnerie [p. 69] une pierre portant le nom de Baudulfus. D'où peut venir une pierre qui porte le nom de Baudulfus, sinon d'un monument antique, comme le caractère l'indique, d'une église ou d'une chapelle ? Notez que nous sommes dans le voisinage de la chapelle de Saint-Eloi, qui a dû être un monument mérovingien. Et puis, les matériaux de la maison de Boutel ont un certain aspect de matériaux antiques. Boutel est poussé. Comment et avec quelles pierres a-t-il bâti sa demeure, où les a-t-il été prendre ? Boutel avoue que c'est dans un endroit où il y en avait beaucoup de semblables, en un lieu où il a rencontré des excavations singulières. Il y conduit M. Lenormant, qui n'a pas de peine à reconnaître ces débris pour un baptistère, un cimetière mérovingien, et à déterrer toutes sortes de choses parmi lesquelles il faut mentionner un squelette, qui certes démontre de la façon la [p. 70] plus probante l'existence du cimetière mérovingien. N'est-ce pas évidemment dans les cimetières qu'on met les morts dont le cadavre devient squelette ? Ce n'est pas tout, et les vacances de M. Lenormant devaient être plus fécondes en découvertes. C'était en effet pendant les vacances de 1854 que la terre livrait ainsi ses vieux secrets, et c'est sous ce titre de Vacances d'un antiquaire que M. Lenormant faisait part, de ses bonnes fortunes aux cinq académies de l'Institut réunies. Revenons à Saint-Eloi. Or, au même temps, il arriva que les membres de la famille Lenormant, en se promenant dans la prairie, les dames du bout de leur ombrelle, les messieurs de la pointe de leur canne, écartant l'herbe, eurent le rare bonheur de rencontrer un vase antique, des débris d'ossements et des inscriptions mérovingiennes, inscriptions sur briques [p. 71] et à la pointe sèche. Jamais antiquaire fut-il plus favorisé du sort ! Jugez-en : Ces inscriptions sortaient de terre juste à point pour confirmer la première découverte. C'était l'usage autrefois de laisser une marque de sa venue dans les endroits célèbres, comme il est encore d'habitude, de nos jours, de s'inscrire sur un registre ou de déposer sa carte. Les cartes de visite n'étaient point connues ; on gravait son nom sur une brique avec une pointe. Un tel fui, écrivait-on, ce qui voulait dire :« Je fus, je suis venu. » Nul doute que la chapelle Saint-Eloi n'ait été un pélerinage fameux ; les noms de saint Germain et de saint Cloud que M. Lenormant lut sur les briques le démontreraient au besoin. Il est une question sur laquelle on n'est point encore fixé. Clovis a-t-il été consul ou seulement patrice ? De tout temps M. Lenormant a soutenu qu'il avait été consul. Les [p. 72] briques de Saint-Eloi, cette fois encore, lui ont donné raison. On déchiffre sur l'une d'elles : Clovis, consul. Pour le coup, c'était trop de bonheur, et les nuages de l'envie ne pouvaient manquer de s'élever. Voulez-vous savoir l'opinion de la Société des antiquaires de l'Eure, opinion partagée par les sociétés archéologiques d'Angleterre, d'Allemagne et du Danemark, car tout le monde s'est ému à la communication de M. Lenormant ? On regarde comme une grosse affaire la découverte d'un monument mérovingien. Les antiquaires de l'Eure disent : Que le baptistère et sa crypte sont un four à plâtre. Que le squelette, d'après l'estime des médecins, a bien pu être, il y a cent cinquante ans, un monsieur qui déplorait le sort de nos armes à Malplaquet, mais qui [p. 73] n'a jamais connu les rois de la première race ; Que pour les inscriptions à la pointe sèche, le mélange des caractères suffit pour les attribuer à un certain abbé Rouillon dont c'était la monomanie de graver sur briques des légendes antiques, pour les semer en terre. Sa moisson a levé sous les pieds d'un membre de l'Institut, voilà tout. Cet abbé Rouillon était d'ailleurs un savant. On l'a vu pendant dix ans, à la bibliothèque d'Evreux, étudier l'épigraphie grecque, latine et scandinave. Il est actuellement enfermé dans une maison d'aliénés. Ne terminons point sans ajouter, — nous profane, qui n'avons point à prendre part dans le débat, — que M. Lenormant n'est pas seul à plaider sa cause. M. Léon Leblant dans son Recueil des Inscriptions chrétiennes de la Gaule, donne les inscriptions du champ de Saint-Éloi et les accepte pour [p. 74] authentiques. Mais, serait-il seul, M. Lenormant est de ces savants qui peuvent dire : Moi seul, et c'est assez ! Serquigny sera le point d'embranchement de la ligne projetée qui, partant de là et passant par Brionne, Montfort-sur-Risle, Thuit-Hébert (Bourgtherould) et le vallon d'Orival, ira rejoindre, par Elbeuf, le chemin de Rouen. IV.D'ÉVREUX A BERNAY.BERNAY.Ce ne sont aux approches de Bernay que châteaux et maisons de plaisance ; châteaux à mi-côte dominant la riche vallée de la Charentonne, maisons dans les arbres, fermes au milieu d'un verger chargé de fleurs roses au printemps, et de belles pommes vertes et rouges à l'automne, fabriques aux cents fenêtres et moulins posés sur le bord des cours d'eau. Rien de plus riant que ces aspects, rien qui respire d'avantage l'aisance et le bonheur, rien qui donne mieux l'idée du bien vivre. Je connais des gens qui disent :« Quelques mille livres de rente, une retraite en Normandie, et je n'envierai le sort de personne ! » [p. 76] La Charentonne, qui prête son nom à la vallée, arrose la prairie de Bernay, une des plus belles de la contrée, prairie fauchée, s'il vous plaît, et qui ne s'amuse pas à nourrir du bétail au vert ; celui qu'on achète sur son marché vient, d'ailleurs, du Merlerault, à dix lieues de là, près de Gacé. Qu'il pleuve ou que la sécheresse règne, les foins de Bernay s'en inquiètent peu ; si la prairie à soif, on lui donne la rivière à boire ; toute la semaine elle la boit à petits traits par les mille canaux qui la saignent en tous sens ; le dimanche, on lui verse le grand coup, du moins autrefois cela se passait ainsi. C'était du temps du surnuméraire dont j'ai parlé plus haut ; s'il n'aimait pas la chasse, il avait du goût pour la natation, et comme on lui avait montré dans la semaine un endroit de la Charentonne où les nageurs du pays pouvaient sans se gêner faire dix brasses en carré, il s'en alla le [p. 77] dimanche pour en essayer, mais la rivière était à sec ; il ne prit qu'un bain de pied dans l'herbe haute, et, par malheur, son pantalon aussi. Cependant les gens de Bernay ne la tiennent pas quitte pour cela, cette Charentonne complaisante ; six jours durant ils lui font tourner la roue de leurs usines ; le septième jour, comme on sait, elle se repose ; la prairie l'avale. On fait à Bernay des rubans de fil ; on y file du coton et de la laine ; le chemin de fer expédie 40 à 50 tonnes par jour de ces produits. L'industrie des cuirs et du papier y prospère ainsi que la teinturerie. Comme ville, Bernay n'a pas de physionomie ; elle est en train de perdre celle qu'elle avait, et son caractère moderne s'ébauche à peine. Sa principale rue, qui ressemblait, pour les piliers sous lesquels s'ouvraient toutes grandes les boutiques, à la rue de la [p. 78] Tonnellerie du Paris disparu, se rebâtit, et de place en place, montre, en retrait, une maison qu'on élève contre un trottoir à ciel ouvert. Son nouveau boulevard promet une promenade ombreuse lorsque les arbres seront grands. Mais ce n'est pas le souci des provinciaux ; ils ont leur jardin pour prendre l'air, et la vraie campagne à deux pas ; le cours est toujours le lieu désert des petites villes. Par bonheur pour le boulevard de Bernay, ses allées seront forcément animées ; la gare y prend sa façade. Les bâtiments de la station sont élégants ; c'est une des jolies constructions et presque, à part ses églises, le seul monument de cette sous-préfecture. Sa Cathédrale n'a rien de remarquable ; Saint-Croix est dégradée à l'extérieur et meublée à l'intérieur comme une paroisse de village ; son retable seul lui fait honneur. Il provient de la fameuse abbaye de Bec-Hellouin, [p. 79] démolie en 89, et à laquelle les églises des environs ont toutes pris quelque chose. Bec-Hellouin, à 15 ou 16 kilomètres de Bernay, a remplacé son abbaye par un dépôt de remonte. Notre-Dame, située hors la ville, appartint aux moines de la congrégation de Saint-Maur. Les deux églises de Bernay conservent des reliques précieuses : Sainte-Croix, pour ne pas mentir à son nom, montre un morceau de la vraie croix ; l'autre, un ossement de saint André, apôtre. Je crois avoir dit que Bernay ne valait pas beaucoup qu'on le visitât. Si j'étais touriste, cependant, je m'y arrêterais, rien que pour son faubourg de La Couture ; il suffit pour le parcourir d'un intervalle de deux heures entre deux trains. La station de Bernay, d'ailleurs, a son buffet ; si vous jugiez à propos de vous lester, vous en avez le temps. Est-ce bien un faubourg ou une commune [p. 80] juxtaposée que La Couture ? je n'ai pas résolu la question. Quoi qu'il en soit, voici l'aspect que ce lieu présente, aperçu de la barrière du chemin de fer. On voit une rue, une route plutôt, bordée d'un côté par la Charentonne, de l'autre par des maisons dont le jardin se relève tout de suite sur une petite colline. Nous prendrons ce chemin pour nous rendre à l'église qui se dessine dans la perspective du tableau. Nous reviendrons par un petit sentier, sur la hauteur, bordé de haies vives et tout rempli de chants d'oiseaux. La route d'en-bas est presque toujours pleine de soleil, néanmoins on y respire une fraicheur qu'exhale, pour ainsi dire, la rivière. Elle n'a pas deux sauts de clown en largeur en cet endroit, la Charentonne, mais elle est toute gracieuse ; elle coule à fleur de terre, et l'on voit [p. 81] en son fond transparent les herbes allongées qui ondoient comme des chevelures de naïades. Par-ci par-là, des familles de canards qui sortent des maisons voisines, des oies fâchées qui tendent le cou aux passants, traversent le chemin pour se rendre à l'eau ; de place en place, une femme y bat son linge, un marmot y risque son sabot gréé d'un mat d'allumettes et d'une voile de papier. Sur l'autre rive s'étendent des jardins, des prés, où l'on étale au soleil de longue bandes de toile écrue. Mais voilà le gros du village ; les maisons s'élèvent des deux côtés de la rue. Un escalier de pierres serties d'herbes et de graminées à petites fleurs, conduit à l'église posée au milieu du cimetière. Il semble que les morts aient fait monter le sol, car, à cette heure, on pénètre dans l'église en descendant quelques marches. J'aime ces [p. 82] morts placés sur le chemin de l'église, pour réclamer une pensée des vivants qui vont prier Dieu. Notre-Dame de La Couture est d'un joli style du quinzième siècle ; l'abside regarde la plaine ; le portail s'ouvre sur le chemin d'en haut ; la flèche élancée de l'édifice coiffe la tour carrée qui accompagne sa façade. La Notre-Dame de La Couture est en grande dévotion dans le pays ; on lui attribue le pouvoir de donner des enfants aux femmes qui n'en peuvent avoir. Il suffit d'une neuvaine. La tradition remonte loin et le miracle paraît-il, dure toujours. Jean-Pierre encore dernièrement, m'affirma un gars de l'endroit, se désolait de n'avoir point d'enfants, et ne voulait pas croire Gros-Louis qui lui disait :« Envoie ta femme en neuvaine à la Couture. » La femme y alla, et en fin de compte, au bout [p. 83] de neuf mois, ou peu s'en faut, Gros-Louis eut raison, et Jean-Pierre devint père d'un beau garçon dont son ami fut le parrain. Ça lui était bien dû. Si nous poussons au delà de l'église, nous aurons à suivre des petits chemins charmants qui, toujours à mi-côte, nous conduiront loin sans voir la fin des bois taillis et des bruyères qui vont se succédant et s'alternant. La vue sur la droite suit la ligne du côteau à peu près parallèle à celui que nous explorons. Entre les deux la vallée de la Charentonne déroule sa verte prairie. Si l'on a bâti des maisons de campagne, si l'on a créé des propriétés sur ces beaux coteau, cela ne se demande pas ; entre autres on en remarque une au lieu nommé Bouffey ; elle appartient à un M. Icard, qui fut autrefois entrepreneur des boues de Paris. [p. 84] D'après celà, il paraîtrait que ce n'était pas sans raison que les poëtes misanthropes d'alors appelaient Paris une ville de boue. Ville de boue tant qu'on voudra, m'est avis qu'il ne faut pas trop médire d'une boue dans laquelle on ramasse de pareils domaines. Il y a encore la propriété de Trois-Vals qui ne peut manquer d'attirer les regards des voyageurs venant de Paris, tant elle est d'une étrange architecture. La fantaisie seule en a tracé les plans, mais la fantaisie d'un artiste. Elle est assise au soleil, à une minute de vapeur de Bernay, sur le gracieux coteau que le chemin de fer prolonge. La voyez-vous. Elle appartient à M. Lottin de Laval, un homme de lettres que la passion des voyages a pris un jour et qui pour commencer a poussé jusqu'à Ninive, puis ensuite au Sinaï. De ces beaux voyages, M. Lottin de Laval a rapporté, [p. 85] pour la plus grande gloire de l'archéologie et le plus grand intérêt de l'histoire ancienne, tous les monuments de l'Assyrie et de la Palestine, dans sa malle. — Ceci demande explication. M. Lottin de Laval et l'inventeur d'un procédé auquel il a donné son nom et qu'on nomme la Lottinoplastie. — Réduit à la plus simple expression, ce procédé comporte une feuille de papier non collée et mouillée ; on l'applique sur la pierre ou le bas-relief dont on veut avoir l'empreinte. Nécessairement si le relief est profond, le papier se déchire dans les creux, mais on y remédie en introduisant dans ces trous, à l'aide d'une brosse, des bouts de papier de la dimension nécessaire. L'adhérence est complète, grands et petits papiers mouillés ne forment qu'un tout qui, lorsqu'il est sec se détache et présente ce qu'en terme de mouleur on appelle un bon creux excellent. De retour [p. 86] chez soi, on y coule du plâtre, et c'est ainsi que M. Lottin de Laval a pu rapporter sans grands frais et à peu près dans sa malle comme nous le disions plus haut, 200 bas-reliefs qui auraient demandé des navires et coûté des sommes incalculables pour leur transport. Ces bas-reliefs forment aujourd'hui la plus précieuse collection qui soit en Europe, de monuments de l'antiquité. — Je crois bien qu'on revêt le moule en papier, de quelque chose comme un enduit de colle de pâte, pour lui donner plus de solidité ; mais je puis dire que j'ai vu souvent obtenir de bons résultats avec de l'eau seule du papier et une brosse dure. Trois-Vals sont à leur manière un petit musée de Cluny, dont M. Lottin de Laval, m'a-t-on dit, se plait à faire les honneurs aux visiteurs, avec une grâce parfaite, une complaisance rare. [p. 87] Parmi les châteaux renommés des environs, il convient de nommer celui de M. le comte d'Augé, le château de Saint-Quentin appartenant à MM. de Saint-Opportune, et le château de Broglie, autour duquel la charité de la duchesse, morte il y a vingt ans, a laissé des souvenirs qui ne sont point encore effacés. Nous parlions de poëtes tout à l'heure, et nous allions oublier de dire que Bernay vit naître le poëte Alexandre, qui, le premier, rima sur douze pieds et donna son nom aux vers alexandrins. Il écrivait au XIIe siècle ; il est l'auteur d'un roman d'Alexandre. V.DE LISIEUX A CAEN.LISIEUX.Nous brûlons Saint-Mards-Orbec. De la station de Saint-Mards on descend à Lisieux par une rampe de 8 à 9 millimètres, qui explique en partie la grande fertilité du pays. Les eaux courantes forment tout naturellement sur cette pente un systême d'irrigation dont les herbagers savent heureusement profiter. Là, comme à Bernay, le paysan brave la sécheresse. La richesse du sol est telle que deux ou trois hommes dans une ferme suffisent pour lui faire rapporter de 8 à 9 mille francs. La position, de Lisieux, d'ailleurs, est tout exceptionnelle. Sept vallées, dont la moins [p. 89] longue a cinq lieues, rayonnent autour de son territoire. C'est la vallée de Vimoutiers, qui compte cinq lieues ; la vallée de Livarot en a sept, la vallée d'Auge un peu plus de dix, celle de Pont-l'Evêque jusqu'à Trouville, où elle aboutit, à peu près huit. Laquelle de ces vallées l'emporte sur les autres en richesse et en beauté ? On reste embarrassé pour répondre. La plus célèbre, cependant, est la vallée d'Auge, dont le nom est synonyme d'abondance. Rappelons que la vallée de Pont-l'Évêque, si florissante, n'est elle-même qu'une branche de la vallée d'Auge, et disons que dans ces deux vallées on élève et l'on fournit à la consommation 40,000 boeufs par an. L'herbe s'y renouvelle avec tant de sève que, dans les prairies, le bétail maigre succède sans interruption aux boeufs engraissés. On conçoit, au reste, facilement, ce que [p. 90] peut être une terre qui reçoit l'engrais de 40,000 boeufs. Ces contrées font des cidres d'une excellente qualité et qui sont l'objet d'un grand commerce. Livarot, en outre, a ses fromages ; Pont-l'Évêque également. A Livarot, on dit que le Livarot est supérieur au Pont-l'Évêque, et à Pont-l'Évêque que le Pont-l'Évêque l'emporte sur le Livarot. Pour accorder tout le monde, nous conviendrons que ce sont deux bons fromages. Voici pour le côté agricole. Au point de vue industriel, Lisieux n'est pas moins bien partagé. Il compte à peu près une trentaine d'usines, chez lui, et quatre-vingt-dix fabriques, moulins à blé et à foulon dans ses environs. Les cours d'eau qui le traversent et qui, de concert souvent avec la vapeur, donnent la vie à ses fabriques, sont la Touque et l'Orbiquet. L'Orbiquet, comme le Loiret, [p. 91] présente le phénomène d'une petite rivière dont le volume d'eau, à sa source même, est assez considérable pour porter bateau. L'Orbiquet se jette dans la Touque. La Touque arrose la vallée de Pont-l'Évêque et se jette dans la mer à Trouville, que sa plage a rendu célèbre. La principale fabrique de Lisieux qui renferme aussi des filatures, la fabrique qui lui appartient en propre, est celle des draps autrefois connus sous le nom de frocs, qu'on prononçait frau à la mode normande. Frocs venait sans doute de l'emploi que les moines faisaient de ce drap pour se vêtir. La fabrique moderne n'admet plus la désignation de frocs. Les draps de Lisieux se vendent depuis 2 fr. jusqu'à 18 fr. le mètre. S'ils sont beaux ? Assurément, pour ce prix-là, vous n'avez pas la prétention d'exiger de l'Elbeuf ou du Louviers, mais on peut affirmer leur [p. 92] solidité. Quant à leur aspect, que la fantaisie s'en mêle, que le tailleur ou la faiseuse les relève de certains agréments, et vous les verrez l'hiver fort à la mode ; les hommes les porteront en paletot et les dames en burnous. Leur bon marché tient à la fabrication, qui mêle à la laine dite mère-laine, les déchets et les bourres provenant de morceaux d'étoffes déjà fabriquées. Il y a dans la ville, pour préparer ces bourres, des industries dont on n'a pas l'idée à Paris. Elles ont une chambre quelque part avec une grande table qui réunit une douzaine de femmes, et, à côté, une petite machine mue par une roue de moulin à eau. Les femmes trient, dans des paniers, les rognures de drap, et les donnent, par qualités, à la machine qui les triture. Ce sont les grands magasins de confection de Paris qui alimentent principalement cette industrie ; ils expédient les rognures par ballots. [p. 93] On ne perd rien à Lisieux, voilà tout le secret, celui du bon marché de ses draps et celui de sa prospérité toujours croissante. A l'heure qu'il est, Lisieux habille les cinq départements de l'Ouest, il endimanche les paysans, il tisse les vareuses des marins et les jupes des pêcheuses. Ses expéditions montent à des milliers de ballots, et son commerce a des représentants à Angers, à Nantes, à Bordeaux et à Toulouse. Traduisons en chiffre l'importance de cette industrie. Quand on parle commerce, les millions sont la meilleure image à employer. La maison Fournet fait de 6 à 7 millions d'affaires par an ; la maison Méry-Samson en fait à peu près autant ; elle accusait l'an passé un bénéfice net de 350 à 400,000 fr. ; cette année, elle espère, à cause de la crise, dépasser ce dernier chiffre. Comment à cause de la crise ? Oui, c'est le bénéfice des produits à bon marché ; la [p. 94] gêne générale amène leur plus grand écoulement ; les bourses restreintes se rejettent nécessairement sur eux. L'usine de M. Méry-Samson, dans une succession de bâtiments bordant une cour de forme irrégulière, présente la série complète des opérations que comporte la fabrication du drap. Ici l'on carde, ici l'on file, ici l'on tisse, plus loin on peigne, on rase, on teint et l'on calendre. La vapeur et la force d'eau se combinent dans cet établissement ; les machines les plus nouvelles, celles-là mêmes que nous avons vues marcher à l'Exposition universelle de 1855, y fonctionnent. C'est surtout aux peigneuses très-perfectionnées que les draps de Lisieux doivent leur apparence et leur qualité. Quatre cents ouvriers travaillent chez M. Méry-Samson et produisent 20,000 pièces de 30 mètres en moyenne, soit 600,000 mètres de drap par an. Les hommes gagnent [p. 95] par jour de 3 à 7 fr ; les femmes de 1 fr. 25 à 2 fr. ; les enfants, 1 fr. 50 ; les hommes de peine, 2 fr. 50, ce qui est le prix ordinaire de la main-d'oeuvre à Lisieux. La population, eu égard à l'étendue de la ville, est considérable ; sur une superficie d'un kilomètre en longueur, Lisieux compte 10,000 habitants et ses faubourgs 6,000. Tout le monde y vit à l'aise, on n'y connaît guère de malheureux. Les caisses de secours et de retraites sont établies dans plusieurs usines. Au moyen d'une retenue d'un sou par jour, l'ouvrier que l'âge force au repos peut espérer une rente de 200 à 250 fr. On m'a dit qu'en ville on ne trouvait pas une ouvrière en journée, une lessiveuse, à moins de 40 sous par jour, plus la nourriture. Cela fait le désespoir des ménagères. L'ouvrier du pays est généralement intelligent, et les exemples d'ouvriers devenus patrons n'y sont pas rares. Le maître de [p. 96] l'établissement d'où nous sortons était lui-même, il y a vingt ans, un ouvrier à 2 fr. 50. Le jour où nous visitions ses ateliers, il mariait sa fille avec une dot de 300,000 fr. ; le futur en apporte autant à la communauté. Voilà, certes, un fabricant de frocs qui met ses enfants dans de beaux draps. A côté de l'usine de M. Méry-Samson, il s'en élève une autre dont nous parlerons, parce qu'elle marque la différence qui existe entre le fabricant d'hier et l'industriel d'aujourd'hui. Autrefois on était le plus souvent fabricant parce que son père l'était, ou on le devenait en s'élevant, par son intelligence et son économie, de l'état d'ouvrier à la position de patron. Pour me servir d'une locution proverbiale, c'est en forgeant qu'on devenait forgeron. Cela, sans doute, explique les progrès lents que faisait alors l'industrie et les pas immenses qu'elle a accomplis dans ces derniers vingt-cinq ans. Aujourd'hui [p. 97] l'industrie est une science et une carrière ; ceux qui l'embrassent la savent avant de la pratiquer, et du point élevé où du premier coup ils sont placés, ce qu'ils rêvent avant tout, c'est l'amélioration, le perfectionnement et la gloire de l'inventeur. L'usine de M. Poret n'a pas encore les dimensions de celle de son voisin, mais d'un coup-d'oeil on en comprend l'ordonnance : les ateliers sont vastes ; le patron a de la coquetterie pour sa machine à vapeur, l'âme de la fabrique ; elle est logée dans un salon. Le jeune industriel fabrique tout ce que ses confrères fabriquent, et avec les instruments les mieux perfectionnés : mais il cherche et il a l'ambition de trouver autre chose à côté de la spécialité du pays, quelque chose qui créerait une autre branche d'industrie à Lisieux. Déjà, sur une double chaîne de fil et de [p. 98] coton, M. Poret a su établir des tapis qui, pour la vue et le moelleux, ne le cèdent en rien aux tapis de la fabrique ordinaire. Ils seront d'un bon marché qui permettra aux habitations bourgeoises de se donner ce confort encore à cette heure réservé au luxe des grandes fortunes. Comme solidité ils doivent aussi l'emporter sur les tapis actuels. Si leur durée sera double ou triple, ainsi que le pense l'inventeur, le temps le dira. M. Poret les a mis à l'état d'expérimentation dans les passages les plus fréquentés de sa demeure, et jusqu'à présent rien n'a paru devoir démentir ses prévisions. M. Poret également, dans le même ordre de fabrication, a réalisé des tissus qu'il nomme tissus-cuir, destinés à remplacer les bretelles de cuir qui relient les machines à l'arbre de couche dans les ateliers. Dès aujourd'hui, leur plus grande solidité comme tension est un fait acquis ; reste la question [p. 99] de durée, qui est aussi à l'état d'expérimentation. M. Poret, nous a-t-on dit, a proposé à la Compagnie de l'Ouest de lui fournir ses tapis, à titre d'essai, pour les voitures de 1re classe ; les voyageurs seront donc bientôt à même d'en apprécier la valeur. Souhaitons à M. Poret, qui la mérite, et pour nous aussi, la réussite de sa nouvelle invention. Les tapis sont à la fois question de luxe et question d'hygiène ; c'est rendre un grand service au bien-être public que de les mettre à la portée de toutes les bourses. N'ai-je pas dit qu'il y avait des filatures à Lisieux ? Dévoilons un fait qui rentre dans les habitudes de la fabrique du pays, dont le génie consiste à faire des produits excellents avec des matières premières inférieures. Les filatures de Lisieux mêlent aujourd'hui avec le lin qu'elles emploient une certaine quantité de formium d'Amérique, [p. 100] et le fil qui en résulte s'expédie par centaines de mille kilogrammes aux fabriques de Lille et d'Amiens. Les forces vives de l'intelligence sont, comme on voit, tournées à Lisieux vers l'industrie ; aussi je ne crois pas qu'on y lise beaucoup. La bibliothèque projetée pourra bien être un simple objet de luxe. C'est dans un ancien bâtiment attenant à la cathédrale qu'on doit l'installer. Ce bâtiment, que les maçons, à cette heure, surélèvent d'un étage, renferme les tribunaux, le greffe et la prison. C'était autrefois le palais épiscopal. Lisieux au reste a toujours partagé son évêché avec Bayeux. L'Evêque du diocèse porte le double titre d'Evêque de Bayeux et de Lisieux. Il résidait six mois de l'année dans chacun de ses siéges. Aujourd'hui que Lisieux n'a plus de palais pour le loger, Monseigneur n'y vient qu'en tournée pastorale. [p. 101] La cathédrale et l'église Saint-Jacques sont deux belles églises. Il est fâcheux que Saint-Jacques reste décoiffé de son clocher. Lisieux n'a pas énormément changé depuis vingt-cinq ans ; qui l'a visité alors s'y retrouve parfaitement à cette heure. La salle à manger d'un certain hôtel où s'arrêtaient les messageries a cependant perdu son papier de tenture. Il représentait la fable du renard et de la cicogne sur deux panneaux. Le premier figurait la clairière d'une forêt et le domaine du renard. Les animaux étaient de grandeur de nature, et dame cicogne regardait piteusement le rusé lapant dans une écuelle. La plaine ondulait sur le second panneau jusqu'en des lointains bleuâtres ; on y voyait le temple classique des paysages historiques. Là, madame la cicogne mangeait dans une carafe, et le renard, assis sur son séant, paraissait méditer la morale du fabuliste : [p. 102] Trompeurs, c'est pour vous que j'écris, Sans doute c'était vert, c'était jaune, c'était cru et violent à l'oeil, mais c'était plein d'attrait pour un collégien. Qui les voyait à dix ans, ces paysages, ne les oubliait pas, et qui pensait les revoir a, je le confesse, été désappointé de ne plus les trouver. Le boulevard de Lisieux, sous lequel passe à cette heure la voie d'Honfleur, aligne de beaux arbres dans sa partie haute où se trouve l'hôtel de France, le premier hôtel de la ville, qui ferait fit j'en suis sûr, du renard et de la cicogne, bien qu'il déforme, dans sa basse-cour, jusqu'à leur donner le volume des oies, deux pauvres goëlands changés d'élément. A quoi sert donc la société protectrice des animaux ! Du boulevard on retourne à la cathédrale, et l'on se trouve devant un jardin [p. 103] de belle ordonnance, avec deux massifs à plusieurs allées de chaque côté des parterres, et un large bassin dans le milieu, une terrasse au fond, et la façade du palais de justice que surmonte le vaisseau de la cathédrale avec ses flèches aiguës. Il y a beaucoup de villes d'un ordre supérieur qui n'ont point de pareille promenade. Mais les promenades, nous l'avons dit, importent peu aux gens de province ; ils ont la campagne pour aller prendre l'air et leurs ébats. En racontant, ces jours passés, l'ouverture de la section de Pont-l'Evêque, nous avons eu occasion de dire ce que sont les environs de Lisieux. En les voyant on pardonne aux Lexoviens de délaisser leur jardin public. Voici le compte rendu auquel se rapporte la phrase ci-dessus. L'embranchement de [p. 104] Lisieux à Pont-l'Evêque est un annexe de la ligne de Paris à Cherbourg ; à ce titre, il a sa place marquée dans notre livre. OUVERTURE
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