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Titre   L'Orne. Numéro spécial, supplément au numéro du 14 mai 1927 de l'Illustration économique et financière  
Auteur   -  
Publication   Paris : Impr. spéciale de l'Illustration, 1927. 132 pages  
Original prêté par   Bibliothèque de l'Université de Caen - Section droit lettres  
Cote   N BR 23785 12  
Saisie et formatage par   Dataland  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le   6 mai 2006  
     
       

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L'Orne. Numéro spécial, supplément au numéro du 14 mai 1927 de l'Illustration économique et financière



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SOMMAIRE

Pages
Le Département de l'Orne, par M. Robert BILLECARD, Préfet de l'Orne3
A Travers le Département, par M. Paul FLEURY, Sénateur, Président du Conseil Général5
Un Département privilégié, par M. H. ROULLEAUX-DUGAGE, Député de l'Orne9
Les Femmes de l'Orne pendant la Guerre, par M. Robert LENEVEU, Sénateur de l'Orne11
Les Monuments de l'Orne, par M. H. TOURNOUER, Conseiller général, Président de la Société Historique et Archéologique de l'Orne13
L'Art Normand rétrospectif, par M. V. GUILLOCHIM, Conseiller général de l'Orne19
Les Forêts de l'Orne et leur rôle économique, par M. Adrien DARIAC, Ancien Ministre, Député21
Le Haras du Pin, par le Duc D'AUDIFFRET-PASQUIER, Député de l'Orne23
L'Orne Agricole, par M. Th. RICHARD, Directeur des Services Agricoles du Département27
Le Crédit Agricole dans l'Orne, par M. Edmond PERRIOT, Président de la Caisse Régionale34
Crédit et Mutualité Agricoles, par M. R. FLEURIDAS, Directeur de la Caisse Régionale34
La Société d'Agriculture de l'Orne et les Fondations Loutreuil35
Le Syndicat des Herbagers et Eleveurs de l'Orne36
L'Elevage du Cheval percheron et de la race bovine normande dans l'Orne, par M. Joseph AVELINE, Conseiller général, Vice-Président de la Société Hippique Percheronne de France37
L'Electrification du Département de l'Orne43
Les Mines de Fer de l'Orne46
Alençon, par M. Arthur ESNAULT, Maire, Vice-Président du Conseil Général de l'Orne47
Les Carrières de granit d'Alençon50
La Chambre de Commerce d'Alençon, par M. P. BOHIN, Président51
Le Point d'Alençon, par M. P. ROMET, Vice-Président de la Chambre de Commerce53
L'Association Antituberculeuse de l'Orne, par M. ALBERT DESCHAMPS, Vice-Président61
La Presse Ornaise, par M. Emile LANGLOIS61
La Chapelle Montligeon, par Mgr A. LEMÉE, Directeur général62
Saint-Christophe-le-Jajolet, par DE GIRONDE65
Longny-au-Perche, par M. Maurice LEROUX70
Laigle, par M. René VIVIEN, Conseiller général, Maire de Laigle71
Vimoutiers, par le Docteur DENTU, Sénateur de l'Orne, Maire de Vimoutiers79
Argentan, par M. l'abbé J. BOULANGER83
Flers-de-l'Orne, par M. Léopold SAPINE, Maire de Flers87
Foire-Exposition de Flers, par M. H. LELIÈVRE, Président de l'U. C. I.91
La Chambre de Commerce de Flers, par M. Henri HAMMERLIN, Secrétaire-Membre de la Chambre de Commerce, Conseiller Général de l'Orne93
Origine, Développement et Transformation de l'Industrie textile à Flers, par M. J. DUHAZÉ95
Tinchebray104
Domfront, par M. Louis GALLOT, Avocat, Maire de Domfront108
La Ferté-Macé111
Bagnoles-de-l'Orne — Tessé-la-Madeleine117
Bagnoles-de-l'Orne, station intercommunale thermale et climatique117
Bagnoles-de-l'Orne, par le Docteur Paul LE MUET, Maire de Bagnoles-de-l'Orne121
Tessé-la-Madeleine, par le Docteur P.-R. JOLY, Maire de Tessé-la-Madeleine125
Le Golf d'Andaine, par M. Robert COUSIN129
Etc., etc...

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LE DÉPARTEMENT DE L'ORNE

par M. Robert BILLECARD

PRÉFET DE L'ORNE

     QUAND, en 1790, l'Assemblée constituante réalisa sa grande œuvre d'unification et de réorganisation administrative de la France, elle décida, pour former le département de l'Orne, de réunir les terres normandes de l'Alençonnais, du Passais, du Hiemois, du Houlme, du Lieuvin, aux terres du Perche, dont elles étaient séparées par des siècles de rivalités et de luttes.

     Depuis la Révolution, les épreuves supportées côte à côte, les efforts de fermes administrateurs, la naissance d'intérêts communs, ont noué des liens solides entre les fils de ces terroirs différents et lentement modelé, ici comme ailleurs, cette personne morale qu'est le département, doué d'une vie propre, riche d'une tradition plus que séculaire, véritable assise, avec la commune, de la vie nationale.

     Si l'union des hommes s'est accomplie, la diversité des aspects demeure. Aussi peut-on distinguer dans le département de l'Orne trois contrées distinctes.

     C'est d'abord, à l'Ouest, les derniers contreforts du massif armoricain qui portent sur leurs bases granitiques la ligne sévère des collines de Normandie, continuées par les enclos étroits du Bocage normand, où le paysan enferme jalousement, entre de hauts talus surmontés de haie vive, la terre arable que le temps a lentement arrachée au sol dur. C'est, à l'Est, les cantons occidentaux du bassin parisien qui étalent, sur un riche terrain d'alluvions, entre des vallons d'une fertilité généreuse, leurs collines mollement arrondies, souriantes et fleuries.

     Enfin, entre ces deux régions, se creuse le large sillon au fond duquel coule l'Orne, et dans lequel s'échelonnent les plaines d'Ecouché, d'Argentan, de Mortrée, de Sées et d'Alençon.

     Mais, caractère commun à tout ce pays de pâturages, de terres à blé, de vallées bruissantes d'eaux, de collines rocheuses, partout, tantôt serré dans la masse somptueuse des forêts de légende et de chasse, tantôt piquetant de son dessin, toujours varié, l'herbe haute, triomphe l'Arbre-Roi, qui conserve à toute cette contrée, malgré son activité laborieuse, l'aspect de la forêt normande si admirablement évoquée par ce grand amoureux de la beauté française qu'est le président Herriot. Tour à tour parc et verger, éclatant au printemps de la floraison blanche et rose des pommiers, avec ses vallées sauvages de l'Orne, ses collines de la Suisse normande, dans un repli desquelles s'abrite, au milieu des pins, Bagnoles-de-l'Orne, la célèbre station thermale, c'est un pays dont le charme doux et varié séduit le promeneur comme le touriste. Un peintre comme Corot le ressentit profondément, lui qui vint chercher près d'Alençon la vision de ses paysages lumineux et qui y acheta un jour, pour les sauver, quatre chênes que leur propriétaire voulait abattre.

     A côté des forêts, entre les pommiers, la vie agricole s'épanouit, féconde en produits de tout ordre : chevaux de sang et de demi-sang qui viennent chercher des herbages aux qualités mystérieuses ; chevaux de trait — qui n'emmènent plus au trot de leurs solides jarrets les omnibus de Paris, mais qui promènent dans le monde entier leur force harmonieuse, — beurres, fromages, cidres du Perche et de la vallée d'Auge, toute une puissante production agricole due à un sol riche et à une race industrieuse. Le charbon, grande source de force d'aujourd'hui, manque, et ainsi ne peuvent s'utiliser sur place les riches minerais de fer enfouis dans le sol. Mais, pourtant, les villages des cantons de Tinchebray et d'Athis abritent encore de nombreux ateliers individuels d'artisans émérites dans l'art de la serrurerie et des objets forgés ; sur la grande ligne Paris-Granville, les tréfileries de Rai, les fabriques d'épingles de Laigle, groupent des chefs d'entreprise hardis et une population ouvrière laborieuse, de même qu'à Flers, grande cité du tissage, à La Ferté-Macé et à Vimouliers, dont les toiles gardent à juste titre leur exceptionnelle renommée. Tout fait espérer que l'électrification rurale, qu'une Assemblée départementale créatrice a dotée de moyens importants, augmentera la production de cette terre à climat tempéré, où une population active, après avoir diminué dans les dernières années du XIXe siècle, s'est légèrement augmentée au dernier recensement de 1926.

     Les Ornais, habitants de ces sols divers, conservent, certes, quelques traits différents de tempérament. Ainsi, chez le paysan de l'Ouest attaché à une terre plus rude, on marquerait surtout la ténacité, la patience, la prudence devant les nouveautés, la fidélité, l'amour des traditions qui n'exclut point le goût du savoir ; en pays percheron, on noterait quelques traits du caractère parisien, insouciance, esprit de gouaille, amour du progrès.

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Mais les traits communs sont les plus puissants. Si l'Ornais n'est point tel que le chansonnier montmartrois voit le Normand : avare, chicanier et vivant sans peine dans un pays où tout pousse tout seul, il est vrai qu'il a l'esprit lucide, qu'il est ménager de son bien, qu'il aime son « dret »et son « dû ». Mais, pour être jaloux d'indépendance derrière sa haie, il n'en est pas égoïste ; ses sacrifices à l'intérêt national, si lourds notamment dans la dernière guerre, le prouvent. Il n'est pas non plus insensible à la beauté des choses : les vieux manoirs de Nocé, de Champsecret, de Montgaroult, les châteaux Renaissance de Carrouges et d'O, les vieilles églises romanes de Saint-Céneri-le-Gérei et de Notre-Dame sur l'Eau à Domfront, les belles cathédrales gothiques de Sées et d'Alençon, les demeures du XVIIe et du XVIIIe siècles, cachées dans ses villages et ses bourgs l'ont séduit avant les touristes chaque jour plus nombreux.

     Et vit-il réellement sans effort, non seulement le laboureur qui fait donner au sol de ce département à peu près ce qui est nécessaire à sa consommation entière, mais cet éleveur qui, à force de soins et à la suite d'intelligentes et patientes observations est arrivé, par une sélection judicieuse, à créer, puis à conserver des races de bovins et de chevaux dont il s'enorgueillit à bon droit, que se disputent l'Europe et l'Amérique et dont la gloire rayonne notamment de ce magnifique et célèbre haras du Pin, capitale hippique de la France.

     Vit-elle sans effort, la fermière diligente, qui soigne ses troupeaux et gère sa fromagerie, cette fille de Rose Harel, Ornaise qui inventa le premier camembert, roi des fromages, couronnement des succulents repas.

     Non, l'éternel combat qu'il livre à chaque saison rend, ici comme ailleurs, toujours aussi dure qu'incertaine, la vie du paysan.

     Et que dire de l'habile ouvrière qui, suivant l'exemple de Marguerite de Valois...

     « Adonne son courage
     A faire maint bel ouvrage
     Dessus la toile »

     comme disait Clément Marot, et fait naître de ses doigts habiles la dentelle inimitable d'Alençon et d'Argentan.

     Aussi bien, si l'on se tourne vers le passé, ces fils des Celtes autochtones ou des Conquérants normands que sont les « gars »de ce pays, ont derrière eux de beaux parchemins et de grands noms.

     Dans les siècles passés, Mézeroy, premier des historiens français ; Guillaume le Rouillé, un des premiers jurisconsultes ; Gautier Garguille, acteur et auteur ; les trois Godard, dynastie de graveurs sur bois ; Thomas Cormier, député aux Etats de Blois, un des premiers parlementaires ; François le Coustellier, chirurgien de Henri IV ; plus près de nous, Desgenettes, le grand médecin des armées d'Egypte ; Valazé, un des plus ardents Girondins ; enfin, Jacques Hébert, le terrible « père Duchesne »une des figures les plus cruelles, et Charlotte Corday, une des apparitions les plus émouvantes, de l'épopée révolutionnaire, nées presque en même temps sur le même sol.

     Ainsi, le département de l'Orne, fort de ses traditions, mais tourné vers les réalités modernes par l'esprit positif de ses fils, harmonieusement équilibré dans sa force productrice, riche de ses fruits, souriant au voyageur, apparaît-il comme une des plus belles et une des plus solides pierres d'angle de la vieille Maison que rajeunissent et reconstruisent, après tant de deuils et de ruines, les Français d'aujourd'hui.

     Robert BILLECARD,

     Préfet de l'Orne

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A travers le Département de l'Orne

par M. Paul FLEURY, Sénateur, Président du Conseil Général de l'Orne

     Je dois à l'honneur de présider le Conseil général de l'Orne l'invitation qui m'est faite de collaborer par quelques lignes à la rédaction du numéro spécial que l'Illustration Economique et Financière consacre à ce département.

     Cette invitation me flatte autant qu'elle m'embarrasse, car je dirai trop ou ne dirai pas assez.

     Comment faire un choix parmi tant de choses à dire de ce département dans lequel je suis né, que j'ai vu chaque jour se transformer, sous mes yeux, sans que je sache ce que j'aime le plus, ou de son passé disparu, ou des progrès du présent et de ceux que lui prépare l'avenir.

     Quoi qu'il en soit, il faut me borner, me souvenant que ce qui m'a été demandé, sans doute, ce ne sont ni des descriptions de géographie, ni des récits d'histoire, si intéressants qu'ils puissent être ; cette tâche appartient à d'autres qui sauront la remplir.

     Ne convient-il pas pourtant de retracer, d'un trait rapide, l'aspect général du département de l'Orne ? Cet aspect, le voici :

     « A l'ouest du pays français, entre les plaines de Beauce et la Baie de Saint-Michel, un long pli de collines boisées se dresse, marquant la ligne de partage des eaux de la Seine et de celles de la Loire. C'est de cette ride que glissent vers le sud les trois rivières sœurs : Mayenne, Sarthe et Loir, assemblées comme trois branches d'éventail.

     Rudement sculptées de grès où s'enchâssent des roches éruptives, vêtues sur leurs flancs de forêts dont les plus célèbres sont celles d'Andaines et d'Ecouves, laissant sourdre, de place en place, les ruisseaux coupés par endroit d'écluses sur lesquelles bondissent les rivières, dessinant aux lieux où les groupements se constituent des étages de terrains, comme en cette pittoresque ville de Domfront, dont le site rappelle, à certains égards, Pérouse ou Assise, ces hauteurs dressent une bande entre nos deux illustres provinces de Bretagne et de Normandie. »

     Il n'est guère possible de mieux écrire et faire revivre la physionomie de cette région que par cette harmonieuse période empruntée, chacun l'a reconnue, à l'attrayant volume : Dans la Forêt Normande.

     Elles doivent, ces forêts normandes, et particulièrement celles de l'Orne, leur ombre et leurs bruissements les plus doux à celui qui les a si bien comprises et célébrées dans une prose qui semble écrite de la main d'un poète.

     Avec Ecouves et Andaines se rencontrent dans l'Orne un grand nombre d'autres forêts, telle que celle de la Ferté-Macé, qui ombrage et protège les sources de Bagnoles, celle de Bellême, aux majestueuses futaies, sous lesquelles se découvre la source de la Herse, célèbre, elle aussi, au temps des Romains, celles des Forêts du Perche, près desquelles s'élève le monastère de la Grande Trappe.

     De toutes ces forêts descendent, ou naissent au pied de leurs collines, de nombreux cours d'eau. De la chaîne des collines de Normandie et du Perche, d'un côté l'Orne, la Dive, la Toucques, la Rille, qui coulent vers la Manche, et, de l'autre, la Sarthe, l'Huisne, avec leurs affluents qui arrosent de riantes vallées où s'engraissent les bœufs et s'ébattent en liberté chevaux normands et percherons, rivalisant de beauté et de force et assurant à leurs éleveurs une célébrité mondiale. La réputation des chevaux normands avait inspiré à Sully le dessein de créer un haras qui en propagerait et sélectionnerait la race, aussi précieuse à l'agriculture qu'à la remonte de la cavalerie royale. Ce projet fut repris par Colbert, qui en fit décider l'exécution mais n'en vit pas l'achèvement. Ce fut une année seulement avant la mort de Louis XIV que fut achevée la construction du Haras du Pin, le premier créé en France et qui demeure sans rival, aussi bien par l'étendue de son domaine que par le nombre et la qualité des étalons qui peuplent ses écuries. Depuis un temps déjà long, les étalons du Perche y sont entrés de plein droit en faisant honneur au sang arabe qui coule dans leurs veines.

     Le département de l'Orne apparaît donc privilégié entre tous pour l'élevage du cheval, resté chez lui justement en honneur, et pour l'encouragement duquel ont été créées de nombreuses Sociétés de courses. Pour les villes et la région environnantes, les journées de courses sont des journées de grande fête, les rues et les fermes se vident pour venir applaudir les vainqueurs. Chacun se presse dans les tribunes, dans l'enceinte du pesage, sur les pelouses gazonnées des hippodromes, coquettement aménagés et largement ouverts, tel, pour n'en citer qu'un seul, celui de Mortagne, d'où la vue s'étend, charmée, jusqu'aux lointains horizons de la forêt de Bellême.

     La culture du blé et des autres céréales, telles que le sarrasin et l'avoine surtout, n'est pas négligée dans le département de l'Orne, mais la pénurie et le coût de la main-d'œuvre, l'attirance des usines excitent trop souvent les agriculteurs à transformer leurs champs en herbages, qui leur coûtent moins de soins s'ils ne leur rapportent pas davantage. On peut s'en alarmer sans en être surpris. Cette transformation se produirait plus rapide encore si les pommiers ne se trouvaient, le plus souvent, rangés dans les champs qu'ils sauvegardent ainsi, plus qu'ils ne portent, par leur ombre, préjudice à leurs récoltes.

     La Société d'Agriculture de l'Orne et Fondation Loutreuil encourage et dirige les efforts des agriculteurs. En dehors des subventions et récompenses accordées par elle, il n'est pas de questions agricoles qui ne l'intéressent et sur lesquelles ses études ne se portent. Elle organise des concours de taureaux d'élite et de vacheries d'élevage, des concours de vergers, des expositions pomologiques, qui répondent tous aux intentions de son généreux bienfaiteur, M. Loutreuil, dont la mémoire doit être saluée avec une pieuse gratitude.

     Les villes de Flers, de la Ferté-Macé, d'Alençon, sont connues pour leurs tissages, leurs filatures, leurs blanchisseries du coton et du fil, leurs scieries mécaniques. Tinchebray a la spécialité de la quincaillerie et de la ferronnerie artistiques, Laigle est depuis longtemps célèbre pour la fabrication des épingles, des aiguilles, de la clouterie. A quelque distance de cette ville, l'usine Mouchel, à Bois-Thorel, est devenue l'une des plus considérables

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pour la fonderie du cuivre et par le nombre des ouvriers qu'elle occupe. Les usines métallurgiques de Randonnai, de Longny, de Laigle, du Logeard, produisent des pièces de fonte très estimées et de valeur importante.

     Au Theil, sur l'Huisne, la papeterie Abadie a remporté les plus hautes récompenses dans les Expositions universelles, soit en France, soit à l'étranger.

     Je ne puis oublier des ateliers de gants, de châles et filets de coiffure qui occupent des ouvrières nombreuses, non plus que ces autres ouvrières, où des mains féminines, non moins habiles, conservent le secret que Colbert ravit à Venise pour la fabrication des merveilleuses dentelles d'Alençon et du point de France.

     Pourrais-je passer sous silence ces ouvriers qui se voient encore aux abords des forêts ornaises, dans les huttes dressées près de leur maison ou sur l'emplacement des futaies abattues, maniant rapidement l'ébauchoir qui creuse de solides et d'élégants sabots pour les campagnes et pour les villes sans en excepter Paris lui-même.

     Formé à souhait pour l'agriculture, mais propice à l'industrie qui s'y développe, le département de l'Orne occupe parmi les départements miniers une place qui n'est pas dépourvue de promesses. Il compte six concessions de mines de fer, sur une superficie de près de 6.000 hectares. Seules, il est vrai, sont exploitées les concessions de la Ferrière-aux-Etangs, de Larchamp et de Halouze, dont la production, entravée durant la guerre, a repris sa marche d'exportation vers l'Angleterre et l'Allemagne.

     Après cet aperçu du département de l'Orne, je voudrais relater sommairement ce qui a été fait, au point de vue économique et financier, pour développer les forces productives qu'il a reçues en partage. Il est juste tout d'abord de rappeler que, par les soins de l'Etat, neuf grandes routes nationales le traversent sur une longueur de 454 kilomètres 722 mètres.

     Pour relater avec quelque exactitude l'œuvre du département, il n'est pas inutile, je crois, de remonter jusqu'au décret du 22 décembre 1789, prescrivant qu'il serait établi au chef-lieu de chaque département une assemblée administrative qui devait bientôt prendre le nom de Conseil général. Cette assemblée fut élue dans l'Orne par les assemblées primaires en mai et juin 1790, avec une solennité civique et religieuse dont il faut lire le récit dans l'intéressant ouvrage sur les Origines du Conseil général de l'Orne, publié par M. Jouanne, l'archiviste distingué du département.

     La première séance s'ouvrit, le 3 novembre 1790, sous la présidence de M. de Marescot, doyen d'âge.

     Le procureur général syndic, M. le Pelletier du Coudray, prononça un discours dans lequel il exposait la tâche importante qui allait incomber à l'assemblée « trop éclairée, trop sage, disait-il, pour ne pas prévoir les dangers d'une marche trop rapide. Vous préparerez, ajoutait-il, un glorieux succès par la lenteur de vos premiers pas ».

     Les questions principales sur lesquelles l'orateur appelait l'attention de ses collègues étaient « l'égalité proportionnelle de l'impôt, entre les différents districts, le soin de faire observer le même principe de répartition entre les communautés du même district ». Il recommandait « les encouragements à donner à l'agriculture, au commerce, la plus sérieuse économie dans les dépenses, la surveillance des travaux publics et la préférence pour les routes à ouvrir qu'il fallait donner à celles d'une utilité plus générale et jamais à des convenances locales et personnelles ».

     Tel fut le programme tracé aux premiers conseillers généraux de l'Orne, suivi par leurs successeurs.

     Dans un département agricole, plus encore peut-être que dans tout autre, s'imposait le soin d'ouvrir des voies de communications aussi étendues qu'il était possible, qui viendraient, si faire se pouvait, jusque dans les villages, jusqu'aux portes des plus modestes exploitations agricoles pour faciliter les transports, les échanges et la vente des produits.

     Dès que les événements et les circonstances le permirent, le Conseil général entreprit cette tâche. Il usa largement de la loi du 21 mai 1836. Le département de l'Orne vit se construire chaque année un ensemble de chemins vicinaux bien établis qui relièrent entre eux les centres les plus importants et commencèrent à desservir les campagnes.

     Mais ce fut la loi du 11 juillet 1868 accordant une subvention de 100 millions pour l'achèvement des chemins vicinaux qui leur apporta ce bienfait dans l'Orne, grâce à une disposition insérée dans cette loi, sur l'initiative d'un député et conseiller général de l'Orne, M. le baron de Mackau, et d'après laquelle les départements

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pouvaient se substituer aux communes pour emprunter à leur place et construire leurs chemins vicinaux.

     Le Conseil général usa de cette faculté, sans laquelle nos communes, en raison de leur faible population et l'insuffisance de leurs ressources, n'auraient jamais pu construire ce réseau vicinal qui, avant la guerre et la circulation intense des automobiles, était placé parmi les mieux entretenus.

     Il s'étend aujourd'hui sur une longueur de 6.388 kilomètres ; il nécessite une dépense annuelle d'entretien de 14.930.150 francs, à laquelle contribue le département pour 10.336.740 francs et participent les communes pour 4.693.410 francs.

     Le Conseil général inscrit, en outre, à son budget, une somme de plus en plus importante pour favoriser la construction de chemins ruraux. En même temps qu'il poursuivait l'exécution de ce vaste réseau vicinal, il ne pouvait se désintéresser de l'établissement des voies ferrées.

     C'est une malicieuse légende que celle qui représente les administrations d'alors comme ayant été indifférentes et sinon hostiles à la construction des premiers chemins de fer. Le Conseil général a demandé avec insistance l'ouverture de ces voies ferrées sur le territoire de l'Orne. Si ce département a été privé de la ligne principale qui aurait dû le traverser, ce n'est pas sans que le Conseil général ne fît ses efforts pour obtenir cette ligne sur laquelle il se croyait en droit de compter.

     Les délibérations prises par lui de 1843 à 1848 attestent avec quelle vigueur il prit la défense des intérêts du département. Il ne cessa non plus de s'en préoccuper lors de l'ouverture de nouvelles voies ferrées qui se succédèrent. Les noms de plusieurs de ses membres qui furent, en même temps, députés ou ministres demeurent attachés à leur création.

     Le département de l'Orne n'oublie pas que ce fut pendant la présence d'Albert Christophle au ministère des Travaux publics que nos voies ferrées d'intérêt général faisant partie de ce qu'on appelait le plan Freycinet, virent commencer leurs travaux, qui reçurent une impulsion permettant leur rapide achèvement.

     Plus tard, et conformément au désir presque unanime des populations de l'Orne, qui réclamaient avec longue insistance la création de chemins de fer d'intérêt local, le Conseil général décida l'établissement de voies ferrées départementales qui, sur une longueur de près de cent kilomètres, ont été mises au service des populations rurales et urbaines qui les réclamaient.

     Les circonstances économiques actuelles ne permettent plus au département de songer à la construction de nouvelles lignes ferrées, mais le Conseil général, qui tient à mettre à la disposition de chacun des moyens de communication rapide, encourage et subventionne l'installation de diverses dignes d'autobus qui facilitent les relations locales.

     Dans le but d'améliorer les communications téléphoniques entre le département de l'Orne et Paris, ainsi qu'avec diverses autres villes, le Conseil général, sur la demande de l'Administration des Postes et des Chambres de Commerce de l'Orne, consent, au moyen d'emprunts, des avances à l'Etat, qui les rembourse à l'aide de produits téléphoniques, au fur et à mesure de leur encaissement. Le développement actuel des circuits interurbains atteint 9.577 km., et le Conseil général vient d'approuver les nouveaux programmes qui lui ont été présentés et qui prévoient la construction de 1.016 km. nouveaux.

     Le département de l'Orne qui donne naissance à de nombreux cours d'eau ne pouvait manquer d'utiliser leur force pour la production de l'énergie électrique. Il ne pouvait suffire qu'elle vint éclairer les villes et les plus importantes communes, le Conseil général entreprit de la mettre à portée de tous, jusqu'au fond des campagnes. Il a donc étudié, avec la collaboration du génie rural, un projet d'électrification générale, dont les travaux sont commencés et seront activement poursuivis, à mesure que les syndicats communaux auront fait approuver leurs projets, recueilli les fonds nécessaires, reçu les subventions de l'Etat auxquelles viendront s'ajouter, pour un chiffre important, celles qui leur seront accordées par le département. La réalisation de ce projet exigera de grandes dépenses assurément, mais nous avons l'espoir qu'elles seront une cause de richesses et de progrès plus grande encore pour nos laborieuses populations.

     Si le Conseil général inscrit à son budget des sommes élevées pour les encouragements qu'il doit à l'agriculture, le reproche ne peut lui être fait de témoigner une moindre sollicitude pour les questions qui intéressent, à d'autres titres, le département.

     Dans un de ses récents rapports, l'inspecteur d'Académie

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de l'Orne rendait justice au Conseil général en disant qu'il s'est toujours préoccupé de favoriser et d'assurer le développement de l'enseignement primaire. Cette préoccupation est attestée par les sommes inscrites au budget pour l'entretien de bourses dans les Ecoles primaires supérieures, pour les subventions aux Caisses des Ecoles, les allocations aux anciens instituteurs et institutrices, aux bibliothèques et musées scolaires, les fournitures de livres aux élèves indigents, les concessions de mobiliers scolaires, les subventions aux écoles de filles dans les communes de moins de 500 habitants, les encouragements donnés à l'enseignement de l'agriculture dans les écoles primaires, etc., etc.

     Les questions d'assistance sont de celles aussi qui ont toujours retenu l'attention du Conseil général. Il avait organisé, dès 1866, un système d'assistance qui avait permis d'interdire la mendicité dans le département de l'Orne.

     Depuis lors, les divers services d'assistance se sont créés et développés rapidement. Ils sont aujourd'hui largement dotés, on peut affirmer qu'il n'est guère d'infortunes qui ne soient secourues dans l'Orne. Le Conseil général n'a cessé de faire ses efforts pour remplir au mieux la tâche qui lui fut si bien tracée il y a plus d'un siècle, le jour même de la première de ses séances.

     Par les soins du regretté archiviste de l'Orne, Louis Duval, et de son successeur, M. Jouanne, la liste a été publiée des membres et des présidents du Conseil général de l'Orne. Ne pouvant les mentionner tous, je n'en nommerai aucun.

     Dans cette liste, on relève les noms d'un grand nombre d'hommes qui se sont signalés dans l'administration, dans la politique, dans l'armée, dans les sciences, dans l'histoire, aussi bien que dans l'agriculture, le commerce et l'industrie. Le Conseil général est heureux de compter aujourd'hui encore, parmi ses membres, plusieurs de leurs descendants qui portent avec honneur le nom qui leur a été légué.

     Il m'appartenait, assurément, comme président du Conseil général, de ne pas laisser dans l'ombre l'œuvre accomplie par cette assemblée pour assurer au département de l'Orne le développement de sa prospérité et la réalisation continue du progrès toujours en marche. Mais peut-être m'y suis-je trop arrêté, en négligeant d'autres sujets que j'aurais dû traiter. Ils le seront par d'autres que moi, qui sauront achever l'esquisse imparfaite que j'ai commencée.

     Je n'entreprendrai donc pas de rappeler son long passé d'histoire que racontent ses pierres druidiques, ses camps romains, ses donjons féodaux en ruines ou encore debout, son église de Domfront, de Notre-Dame-sur-l'Eau, sa cathédrale de Sées, le joyau des cathédrales, les tours crénelées du château ducal d'Alençon, les célèbres châteaux d'O et de Carrouges, son palais princier de la Préfecture, ancienne demeure des Intendants, qu'avait habité avant eux une duchesse de Guise, de lignée royale.

     D'autres que moi sauront dire les noms des personnages célèbres à tous les titres que le département de l'Orne a vu naître et dont plusieurs ont pris place dans l'histoire générale du pays. Mais ce que je ne puis renoncer à dire, c'est le charme que sait inspirer notre département de l'Orne, à ceux-là mêmes qui ne font qu'y passer, lorsqu'au printemps fleurissent ensemble ses haies d'aubépines et ses plantureux pommiers, faisant de toute la campagne un riant verger blanc et rose qui est un enchantement pour les yeux.

     C'est l'heure où du haut de la terrasse du donjon en ruines la pittoresque cité de Domfront offre, jusqu'au mont Margantin, le merveilleux panorama de ses poiriers en fleurs, qui embaument l'air de la douceur de leur parfum.

     C'est le moment aussi où dans le site gracieux qui l'entoure, dans une ceinture de rochers recouverte de pins, de genêts et de bruyères qui s'épanouissent au soleil, la station de Bagnoles va ouvrir ses portes aux baigneurs accourus en foule chercher la santé auprès de ses sources renommées.

     Quelques mois plus tard, le charme a changé d'aspect, mais il subsiste toujours. Sous les rayons du soleil d'été, le feuillage d'émeraude des forêts a pris des teintes de rubis et de topaze à l'approche de la mélancolique automne qui, nulle part ailleurs, n'apparaît dans une parure plus éclatante.

     Mais pourquoi m'exposer au reproche de me livrer au plaisir des phrases, lorsque l'auteur déjà cité du beau livre Dans la Forêt Normande a reconnu et célébré avec toutes les séductions de son style le charme « de cette terre » où le plus modeste mur s'étoile de roses et qui donne de la France une des images les plus délicieuses.

     Cette terre de douceur où la rose jaillit de tous les toits n'est pourtant pas une terre de paresseuse mollesse. Il n'en est aucune où le travail, le courage, l'ordre et l'économie ne soient plus en honneur. Pendant la Grande Guerre, alors que les hommes de cette terre faisaient vaillamment leur devoir aux armées, les femmes tenaient la charrue et empêchaient nos champs de tomber en friche et d'amener la famine.

     Le jugement que je puis porter sur le caractère et l'humeur des habitants du département dans lequel je suis né est susceptible de paraître empreint de quelque complaisance. Je suis bien certain, pourtant, de ne pas me tromper en disant de mes chers compatriotes de l'Orne qui, depuis tant d'années, me prodiguent les marques de leur sympathie, qu'ils sont aimables et indulgents entre tous.

     Ne puis-je ajouter encore qu'ils ne sont pas insensibles aux éloquentes paroles, mais que les actes ont plus de prix encore pour eux que les plus beaux discours. Ils écoutent ces discours avec politesse, ils les applaudissent, ce qui ne les empêche pas de penser et d'agir à leur guise.

     Si personne plus qu'eux n'est épris de liberté et d'indépendance, personne non plus ne se montre plus fidèle, ne retire moins souvent la confiance donnée et ne conserve mieux le souvenir des services rendus, fussent-ils de minime importance.

     Qu'ils lui laissent leur rendre cet hommage ! Le vieil ami qui désormais ne pourra plus rien attendre d'eux saisit l'occasion qui lui est offerte de leur témoigner qu'il est véritablement l'un des leurs, puisque, lui aussi, aime à se souvenir et à se montrer reconnaissant à tous.

     Mars 1927.

     Paul FLEURY,

     Sénateur,
     Président du Conseil général de l'Orne.

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Un Département privilégié

par M. H. ROULLEAUX-DUGAGE, Député de l'Orne

     Parmi les départements normands, le département de l'Orne est l'un des plus privilégiés par la richesse de son sol et la variété de ses sites. Formé en 1790 de territoires empruntés aux anciennes provinces de Normandie et du Maine, sa constitution géologique est également différente, selon que l'on considère, à l'Est, la série de plateaux et de collines modelées par les eaux sur les terrains secondaires et tertiaires du Perche et du Pays d'Auge, ou bien, à l'Ouest, le massif ancien du Bocage, dont les granits et les grès primaires se rattachent au système armoricain. De là la diversité de ses paysages, avec ses plaines et ses vallées fertiles, ses forêts et ses crêtes boisées, ses gorges pittoresques et ses hauts promontoires rocheux couronnés de bruyères, rappelant parfois certains aspects de la Bretagne.

     Le relief de ses collines, où l'on trouve les points culminants de la France occidentale et qui dépassent 400 mètres dans la forêt d'Ecouves et les hauteurs de Chaulieu, lui donne un caractère quasi montagneux qui a valu à cette région du Bocage le qualificatif de Suisse normande et la réputation méritée d'une des plus belles régions touristiques de France.

     Doux et humide en raison du voisinage de la mer et de la fréquence des vents d'ouest, le climat donne à ses prairies et à ses pâturages la fertilité remarquable qui fait de l'élevage des chevaux et du bétail la principale industrie du département.

     Mais ce climat sans extrêmes, ainsi que la nature et la configuration du sol, ne sont pas sans avoir aussi une influence sur la mentalité des habitants eux-mêmes, dont la race, économe, réfléchie et prudente, mérite à tous égards la vieille réputation de « sapience » des hommes du pays normand.

     A la fois cause et conséquence de leurs coutumes ancestrales, leur indépendance naturelle est entretenue par l'isolement des hameaux ou des fermes, séparées les unes des autres par les champs et les prairies, aux grandes haies plantées de chênes et de hêtres, longées par les chemins creux, et qui de loin donnent à ce pays, vallonné et boisé, l'aspect d'une immense forêt, dont l'auteur de La Forêt Normande a si bien décrit le charme grandiose.

     Aussi, plus que dans les départements voisins, et surtout dans le Bocage, dont la rareté des routes, les bois et les accidents de terrain rendaient autrefois l'accès difficile, la population autochtone a conservé ses traditions ancestrales et l'unité de son type physique, dont la carnation claire et les cheveux, blonds ou châtains, attestent la lointaine origine nordique.

     Les mégalithes, assez nombreux, qu'on y retrouve, montrent d'ailleurs que le pays était déjà relativement peuplé à l'époque néolithique, de même que quelques cistes et sarcophages de l'époque mérovingienne indiquent la venue d'éléments francs après l'occupation romaine, dont les restes d'anciennes chaussées sont les traces principales.

     On ne saurait en quelques lignes retracer ici l'histoire compliquée de cette partie de la Normandie, depuis les invasions normandes

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jusques aux guerres anglo-normandes qui se succédèrent pendant des siècles depuis la célèbre bataille de Tinchebray. On peut dire que celle-ci, mettant aux prises en 1106 les petits-fils de Guillaume le Conquérant, changea le cours de l'histoire de France en donnant la victoire au roi d'Angleterre.

     Presque chacune de nos vieilles cités garde dans les ruines de ses remparts ou de ses châteaux forts le souvenir de luttes renouvelées et de sièges héroïques soutenus contre les envahisseurs. Le vieux donjon de Domfront sur son promontoire abrupt, Bellème et Mortagne, Alençon, Exmes et Argentan, ont leur place dans l'histoire de France, non seulement par les événements et les luttes dont ces villes furent le théâtre, mais aussi par les monuments, les vieilles maisons et les églises qui ont conservé à travers les âges le caractère et la beauté du génie artistique de nos aïeux.

     Aujourd'hui, l'industrie moderne contribue, avec l'agriculture, à la prospérité du département, et les tissages et filatures de Flers et de la Ferté-Macé, les usines de Laigle et les papeteries du Theil, la chocolaterie de Tinchebray, les mines de fer de La Ferrière, de Larchamp, de Saint-Clair-de-Halouze ont apporté de nombreux éléments d'activité et de richesse à la vie paisible des campagnes.

     Enfin, la célèbre station thermale de Bagnoles, joyau du département, dans un des plus jolis sites du Bocage, fait connaître de plus en plus aux milliers de baigneurs et de touristes qui s'y succèdent chaque année la beauté de cette région favorisée du pays normand.

     Agricole et industriel tout ensemble, dans les proportions heureuses qui lui assurent un bon équilibre économique et social, le département de l'Orne est, à tous points de vue, l'un de ceux qui contribuent le mieux à la prospérité française.

     H. ROULLEAUX-DUGAGE,

     Député de l'Orne.

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LES FEMMES DE L'ORNE PENDANT LA GUERRE

par M. Robert LENEVEU, Sénateur de l'Orne

     Les attraits dont la nature s'est plu à combler la Normandie en font une des plus belles provinces de France, et, des départements qui la composent, je n'hésite pas à déclarer que le plus beau, c'est l'Orne. C'est tout au moins celui que j'aime le mieux.

     Il n'a pas la mer pour voisine comme le Calvados. Il est moins riche en splendeurs architecturales que la Seine-Inférieure, mais quelles magnifiques forêts aux arbres séculaires et quelles fertiles prairies, reines de l'élevage !

     Et le Haras du Pin et Bagnoles ! On n'en finirait pas s'il fallait passer en revue tant de merveilles.

     On comprendra d'ailleurs facilement ma préférence, et j'ai de bonnes raisons pour la défendre, ayant eu l'honneur d'administrer le département de l'Orne avant de le représenter au Palais du Luxembourg. C'est dire que j'ai pu l'étudier de toutes les manières. En même temps que je me pénétrais de la beauté de ses horizons, j'appréciais davantage les robustes et solides qualités de ses habitants : race équilibrée qui réfléchit et raisonne, aimant le travail et l'épargne.

     J'aimerais à m'attarder devant les tableaux séduisants dont je ne me lasse jamais et qui sont la parure de notre région bénie : les plaines aux moissons dorées, les gras pâturages où galopent les poulinières en compagnie des bœufs du Cotentin ; les riantes prairies couvertes de pommiers tordus, mais, puisque l'occasion m'est offerte de noter ici quelques impressions, c'est un autre tableau que je crois de mon devoir d'évoquer — bien sombre celui-là et qui hante souvent ma pensée.

     Je veux parler des jours de la guerre où, chez nous, comme partout en France, ceux qui restaient firent leur devoir. On peut affirmer que, dans l'Orne, les civils « tinrent », et que, parmi eux, les femmes furent à la hauteur des circonstances et surent se mobiliser, sans avoir reçu d'ordre d'appel, rivalisant de courage et d'ingéniosité pour remplacer les absents.

     Il me semble qu'on ne saurait jamais trop rappeler quelle fut leur admirable attitude, dans un rôle nouveau pour elles de chef d'entreprise commerciale ou industrielle, et notamment dans la « culture » où, en dehors de la tenue du ménage et des occupations intérieures, la femme paraissait pouvoir difficilement suppléer à la carence du labeur masculin.

     On vit alors que pour l'entretien des domaines aussi bien que pour l'exploitation de la ferme la plus modeste, toutes, châtelaines ou paysannes, surent s'astreindre aux besognes les plus dures et les plus pénibles.

     Debout dès la première heure, il leur fallait organiser le travail, régler l'emploi du temps, assigner la tâche pour la journée au rare et débile personnel dont elles disposaient : vieillards ou enfants. Redoublant d'activité, elles savaient que la terre est exigeante et n'attend pas ; elles parcouraient les foires et les marchés pour assurer la vente et l'achat du bétail et s'approvisionner des choses nécessaires à leur entourage.

     Au cours de mes déplacements et voyages continuels à cette époque, que de fois je fus témoin d'actes émouvants dans leur simplicité !

     Un jour, traversant une plaine par un temps pluvieux et glacial, j'aperçus une jeune femme s'acharnant, de ses bras trop faibles, à une charrue attelée de deux chevaux, conduits par une petite fille d'une douzaine d'années. Devant ce sublime spectacle, je m'arrêtai pour la féliciter. Elle me répondit qu'elle ne le méritait guère, et que ce qu'elle faisait était bien peu de chose à côté des dangers qu'on courait là-bas. Mais quand il reviendra, ajouta-t-elle, je serai si contente de lui montrer que j'ai soigné nos champs de mon mieux !

     J'ai eu l'occasion de revoir la jeune fermière. Ses cheveux avaient blanchi. Ses traits marquaient les signes d'une tristesse que rien n'efface. Il n'était pas revenu !

     Et aujourd'hui, entourée de ses enfants qui grandissent, elle reste fidèle à sa terre et au souvenir...

     Ces femmes admirables sont l'honneur de la France. Ne méritent-elles pas, à l'égal des héros qui nous sauvèrent, l'hommage de notre piété fervente et d'une reconnaissance infinie.

     Robert LENEVEU,

     Senateur de l'Orne.

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Les Monuments de l'Orne

Par M. H. TOURNOUER

Conseiller général, Président de la Société Historique et Archéologique de l'Orne

     Nous n'avons pas la prétention, en ces quelques lignes, de passer en revue, ne fut-ce que rapidement, toutes les richesses monumentales du département de l'Orne. C'est un simple aperçu qui nous est demandé, notes d'art et de souvenirs du passé au milieu de contributions plus actuelles que l'Illustration Economique et Financière — on pourrait ajouter agricole et industrielle — a eu l'heureuse initiative de provoquer sur chaque région de la France.

     Le département de l'Orne appartient à la Normandie par les arrondissements d'Alençon, d'Argentan et de Domfront. Par l'arrondissement de Mortagne, il tient au Perche. Si ces deux provinces voisines ont de profondes affinités de mœurs, de coutumes, de sol, de pittoresque, ses caractères d'architecture diffèrent assez sensiblement, soit par les éléments de construction, soit par les influences d'écoles qui ont prédominé, soit encore par l'aspect même des deux pays qui n'a pas été sans déterminer certaines conceptions. Ainsi le Perche ne connaît pas le granit, et il a cela de particulier qu'une multitude de petits manoirs, dont nous dirons un mot, se sont élevés, on pourrait dire sur chacun de ses coteaux, témoins de nombreuses seigneuries, protecteurs et défenseurs des villages, mariant agréablement leurs tourelles et pignons élégants à une végétation puissante et luxuriante. Il semble aussi que dans cette petite province, qui a eu ses comtes et son autonomie, l'occupation gallo-romaine se soit manifestée davantage. Cela est prouvé par des découvertes extrêmement intéressantes de villas et d'établissements de bains à Arcisses, près Mauves, en 1835, et à la Simonière, en Villiers-sous-Mortagne, en 1880 et en 1901, par la mise à jour de voies, de cimetières, de débris de tuiles ou de poteries, surtout aux environs de Mézières, et en outre, par la quasi-certitude que Corbon, qui a donné son nom à tout un pays, fut une cité importante sous la domination romaine. Des fouilles, bien conduites, feraient assurément surgir de tous côtés de précieux vestiges, comme les mosaïques recueillies au Musée Percheron, de Mortagne. En pleine forêt de Bellème, la fontaine de la Herse, avec son inscription lapidaire, n'est-elle pas un autre témoin que l'on ne saurait négliger ?

     L'époque romane, dans l'architecture religieuse, a laissé peu de traces chez nous

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alors que le Calvados présente, sur cette période, les spécimens les plus beaux et les plus nombreux. Cependant nous pouvons nous vanter d'avoir, à Bellême, en Notre-Dame-du-Vieux-Château, aujourd'hui chapelle de Saint-Santin, une crypte dont la fondation remonte au VIIe siècle et qui paraît avoir conservé le plan de sa construction primitive. De plus, trois églises ont entièrement gardé leur caractère des XIe et XIIe siècles. Ce sont : Notre-Dame sur l'Eau, à Domfront ; Autheuil, dans le Perche, et Saint-Céneri-le-Gérei, aux environs d'Alençon. Les deux premières surtout méritent attention. Notre-Dame-sur-l'Eau a malheureusement été réduite par le passage d'une route. Autheuil, restaurée avec soin par Ruprich-Robert, harmonieuse de proportions, constitue un type achevé. Saint-Céneri, par ses fâcheuses réfections de 1825, offre moins d'intérêt. Ses peintures décoratives du XVIe siècle et le site où elle se dresse lui valent, en revanche, un renom très justifié. En dehors de ces édifices exceptionnels, on pourrait citer nombre de sanctuaires où le roman se retrouve, soit dans des portails cintrés, soit dans des baies étroites, ou encore dans des appareils caractéristiques en feuilles de fougères. Les luttes dévastatrices ont passé par là.

     Les architectures militaire et civile ont souffert plus encore. Les murs d'enceinte sont tombés en ne laissant à la curiosité des archéologues que des pans de murs pour attester les assauts subis. A Alençon, à Domfront, à Mortagne, à Argentan, à Exmes, on reconstitue péniblement ce que furent ces places fortes. Du moins, quelques donjons, dont certains fameux, comme ceux de Domfront, de Chambois, de la Tour du Guet, en Bazoches-au-Houlme, tous trois du XIIe siècle, dominent encore le paysage. De logis roman, point. On les compte en France.

     Le début du style ogival brille, dans tout son éclat, en notre cathédrale de Sées. La simplicité de ses lignes, l'ordonnance de ses parties, la sobriété de ses décorations, la font harmonieuse et élégante. Elle touche presque à l'époque romane, dont on pourrait deviner en elle des traces incontestables ; je parle de la nef et des bas-côtés, car le chœur, lui, accuse nettement le XIVe siècle, bien qu'il semble un prolongement naturel et qu'il ne dépare en rien l'ensemble. A l'extérieur, à part les flèches, de même facture, l'aspect du monument est lourd. Les siècles l'avaient tant éprouvé qu'il fallut l'étayer de contreforts massifs maladroitement conçus. Il faudra des années pour rendre à cet édifice remarquable, constamment en chantier, sa sveltesse primitive. Par contre, jamais, hélas ! ne pourra se relever la plus délicieuse de nos églises abbatiales, aussi des XIIIe et XIVe siècles, que fut celle de Saint-Evroult. Ce ne sont plus que des ruines, pleines, il est vrai, de mystère et de poésie.

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On voudrait les faire parler, tant elles auraient à nous apprendre sur Orderic Vital et ses compagnons ! Citons, toujours de ces siècles, la nef de l'église abbatiale, fort intéressante, de Lonlay, la petite église de Corbon, celle du prieuré de Sainte-Gauburge-au-Perche et la chapelle Saint-Nicolas-d'Argentan. L'architecture civile du XIVe ne se manifeste guère qu'à Carrouges et en quelques autres châteaux.

     Les XVe et XVIe siècles s'épanouissent, au contraire, en nos contrées. La guerre de Cent Ans, les guerres de religion s'y sont-elles plus fait sentir ? On le croirait à constater, après elles, des restaurations multiples et l'érection aussi bien d'édifices religieux que de demeures seigneuriales.

     Alençon possède, en la nef de Notre-Dame, une œuvre de tout premier ordre que marque à l'extérieur l'un de ces porches à trois baies, analogue à celui d'Argentan, dont le style flamboyant avait le secret. Il a fallu, pourtant, que le terrible incendie de 1744, en anéantissant le chœur et la flèche, vint rompre la belle ordonnance de la construction. L'ingénieur Perronet les releva bien, mais dans le goût déplorable de son époque qui jure singulièrement avec l'exquise conception de ses devanciers.

     Une suite incomparable de verrières du XVe siècle ajoute encore à la beauté de cette nef. L'église Saint-Léonard d'Alençon, qui lui est contemporaine et qui a gardé son unité, malgré certaines restaurations, est digne d'être citée, ne fut-ce que par le souvenir de la bienheureuse Marguerite de Lorraine, la bonne duchesse, qui venait y prier.

     Argentan n'est pas moins riche. Ses deux églises, Saint-Germain et Saint-Martin, font le charme architectural de cette petite ville et lui donnent une allure de capitale. La Renaissance s'y fait sentir dans d'heureuses interprétations, dans des voûtes à pendentifs qui font songer à celles de Saint-Gervais de Falaise, et dans mille détails très fouillés de sculpture. Là, le feu n'a rien détruit, et les tours, en harmonie avec le reste, se profilent au loin dans la plaine, car, comme Chartres, comme Sées, Argentan est un oasis au milieu de terres monotones. Non loin de là. Ecouché passe avec raison pour avoir l'une des plus gracieuses églises du diocèse. Interrompue très fâcheusement dans sa construction du XVe siècle, elle semble avoir deux chœurs, ce qui surprend ceux qui ne sont pas initiés au plan primitif. Du XVe encore Notre-Dame de Mortagne au Perche, où l'on admire des boiseries de toute beauté, venues de l'ancienne abbaye du Val-Dieu, en la forêt du Perche, dont il ne reste plus qu'un pavillon d'entrée du XVIIe siècle. La tour de Mortagne, aussi de cette dernière

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époque, deux fois détruite, par le feu et par le défaut de solidité, est restée à l'état d'embryon, en sorte que, de loin, la vieille ville sur son mamelon solitaire, semble une veuve éplorée ! Longny Saint-Martin-de-Laigle, où se retrouvent d'autres styles, Exmes et quantité d'autres accusent de curieux contrastes, telles Rémalard, Courthioust, Maison-Maugis, Moutiers-au-Perche, Saint-Germain-de-Clairefeuille... Du XVIe siècle, le joyau est la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié à Longny, que Palustre a signalée et reproduite dans sa « Renaissance en France ». Elle rivalise avec les plus belles œuvres d'art du siècle de François Ier.

     Le début du XVIIe siècle se marque par les clochers, très typiques, parce que rares dans l'Orne, de Courgeon et de Loisail, tous deux datés, en pierre ; on y sent encore la Renaissance, c'est l'époque de transition.

     Si maintenant nous abordons l'architecture civile de ce même temps, nous voyons surgir d'imposantes demeures. Le château d'O, rebâti en 1505, est célèbre comme Fontaine-Henry, dans le Calvados, et comme le Rocher, dans la Mayenne. Tous trois ont grande ressemblance, avec leurs hautes toitures et leurs nobles silhouettes, dont la ligne ne se perd pas malgré la richesse d'ornementation. Beaucoup plus vaste et plus sévère, Carrouges est bien connu des touristes. Grand quadrilatère avec cour intérieure et douves profondes tout à l'entour, il résume, à lui seul, plusieurs siècles sans avoir jamais changé de possesseurs. Le nom des Le Veneur y est attaché. Louis XI y séjourna, dans une chambre conservée intacte, à l'un de ses voyages au Mont-Saint-Michel. Les Feugerets, en la Chapelle-Souëf, est un logis séduisant. Agréable de proportions, sa construction rectangulaire, flanquée de tours et de tourelles, repose dans de larges fossés enclos de balustres massifs. On y accède par une terrasse et un pont qui lui donnent grand air, tandis qu'un bel escalier en fer à cheval fait aborder, en contre-bas, à la vaste cour des communs. Là encore, aucune vente n'est venue interrompre la transmission de la propriété.

     De même, à Couterne, où les descendants de Jean de Frotté, chancelier de Marguerite d'Angoulême, et du chef des chouans de Basse-Normandie, gardent toujours la demeure historique toute remplie de leur souvenir. Là, c'est le plein revêtement en briques de la Renaissance, dont les chaudes tonalités se mêlent si agréablement aux sombres masses de verdure. Aux Yveteaux, autres évocations dans un cadre adapté. Le château, de granit cette fois, très normand, très moyenâgeux, solitaire sur de larges étendues d'eau, donne bien l'impression que l'auteur des « Foresteries », Jean Vauquelin,

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seigneur de La Fresnaye, y vécut et y versifia. Citons encore La Berardière en Saint-Bômer-les-Forges, et le Jardin, près Giel, si scrupuleusement restaurés ; la Guyardière en la Haute Chapelle, le tribunal de commerce d'Alençon, et, au Perche, Maison-Maugis, Villeray en Condeau et Montimer en la Perrière. Puis, c'est le grand siècle représenté par le château du Repas, construit sous le règne de Louis XIII, achevé sous celui de Louis XIV. Il se dégage, majestueux, robuste, fait, semble-t-il, pour la défense, protégé par son pont-levis, ses tourelles d'angle et ses douves infranchissables ; le château de Rabodanges, très seigneurial, dominant l'Orne ; celui de Medavy, qui abrita si longtemps la famille du grand maréchal de ce nom, conservé avec ses fossés et ses pavillons ; le Hars du Pin, bien de son époque par sa cour d'honneur, ses arbres séculaires et ses avenues de Versailles. Le château embrasse le plus vaste horizon et les plus plantureux herbages. L'Hôtel de Guise, à Alençon, demeure de ville, aujourd'hui préfecture, qui s'accommoderait aisément d'un cadre plus large et plus verdoyant. Il fut élevé en 1630 par un Fromont, seigneur de la Besnardière, et augmenté par Elisabeth d'Orléans, duchesse de Guise et d'Alençon, qui en fit sa résidence d'été. Très pur de style, offrant un heureux mélange de granit et de briques, il n'accuse ni lourdeurs ni défauts. On pourrait en rapprocher le Château de Laigle, quoique conçu d'après une technique plus normande. Le château de Chereperrine, en Origny-le-Roux, était aussi Louis XIV. Le grand dauphin l'aurait fait édifier en 1704, au milieu d'un parc dessiné par Le Nôtre. Le feu en eut raison tout récemment et nous prive de l'une de nos plus belles demeures. L'Hôtel de Ville d'Alençon et sa Bibliothèque (ancienne église du collège des Jésuites) s'ajoutent ici.

     Le XVIIIe siècle nous a laissé Voré, en Rémalard, dont fut seigneur le célèbre philosophe que l'on nommait le bon Helvétius ; Rânes, où la fée d'Argouges a tant fait parler d'elle ; les Touroilles, qui fut aux Turgol ; Sussy et la riche bibliothèque du duc d'Audiffret-Pasquier ; Mesnitjean, Lignou, Prulay en Saint-Langis ; le Bourg-Saint-Léonard, imité de Trianon. Bornons-nous à ces citations.

     J'ai dit, au début de cet article, forcément limité, que le Perche se caractérisait par un ensemble des plus intéressants de petits manoirs ou gentilhommières, tous réédifiés après la guerre de Cent Ans. Je ne voudrais pas toutefois faire montre d'un exclusivisme trop absolu, alors qu'en dehors de l'arrondissement de Mortagne, plus d'un logis analogue est à noter, tels ceux de La Saucerie et de La Châlerie, en la Haute-Chapelle ;

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de Commeaux, en Ri ; de Pommereux, en Montgaroult ; du Bois-Vezin, en Ceaucé ; de Bonvouloir, en Juvigny-sous-Andaine ; de la Queurie, en la Courbe ; de Sainte-Marie-la-Robert, de Mebzon en Sept-Forges ; de Champsecret. Mais dans le Perche, ils sont légion. Il n'est guère de communes qui n'en possèdent. Généralement une tour octogone en saillie sépare en deux le logis que flanquent d'ordinaire d'autres tours cylindriques. Les baies sont à meneaux ou surmontées de l'arc en accolade. A l'intérieur, les poutres épaisses de chêne ou de châtaignier sont apparentes et des cheminées monumentales de pierres sculptées ou brutes constituent le seul ornement. Ces habitations sont aujourd'hui des centres d'exploitation agricole. Elles font un bien joli effet, disséminées, tantôt au flanc des coteaux, tantôt au fond des vallées, dans ce paysage mouvementé dont on ne se lasse pas, tant il a de variété et d'imprévu. Ce sont, tout d'abord, Courboyer, en Nocé, type accompli, avec son élégante chapelle à fresques, détachée ; La Vove, en Mauves, plus élancée peut-être, mais moins pure ; Langenardière, en Saint-Cyr-la-Rosière, plus que manoir, puissante construction de défense, munie de meurtrières et de mâchicoulis ; La Lubinière, en Préaux ; Les Chaponnières, en St-Cyr ; Lormarin, en Nocé ; La Mouchetière, en Roissy-Maugis ; le Grand-Brolles, en Condeau ; Bellegarde, près Autheuil...

     Là aussi, on retrouve, de la même époque, des restes importants de prieurés comme ceux de Saint-Martin-du-Vieux-Bellême, de Dame-Marie, de Chêne-Galon, de Sainte-Gauburge surtout, sis en Saint-Cyr-la-Rosière, où l'art du sculpteur s'est manifesté avec tant de puissance dans une tour octogone et dans une cheminée qui retrace tout le drame du paradis terrestre. Le prieuré tient à l'église du XIIIe siècle, dont nous avons déjà parlé. Dans la partie normande du département, l'abbaye de Cerisi-Belle-Etoile fait encore noble figure.

     Dans nos villes, les vieilles demeures à pignons sur rue ou en colombage, telles que nous les rencontrons à Lisieux ou à Bayeux, sont rares dans l'Orne. Notons plutôt les anciens hôtels des XVIIe et XVIIIe siècles qui font encore la parure d'Alençon (Maison d'Ozé et Hôtel Libert), d'Argentan, de Mortagné (Maison dite des Comtes du Perche) et de Bellême (Maison du Gouverneur). Nous insisterons particulièrement sur l'Hôtel Libert qui porte la date de 1731, mais dont la construction, toute de granit, remonte au début du règne de Louis XV. Cette demeure, peut-être la plus importante et la plus belle d'Alençon, après l'ancien hôtel de Guise, vient de devenir le siège de la Société historique et archéologique de l'Orne. Nul cadre ne pouvait mieux lui convenir. Elle en fit tout dernièrement l'acquisition, grâce à la générosité de ses membres, au nombre de 600, et de tous ceux qui ont le souci de sauvegarder les souvenirs du passé. Cet exemple est à imiter.

     Et maintenant, je crois en avoir assez dit pour contenter les lecteurs de ce numéro. Puissent-ils éprouver le désir de visiter cette partie de la Normandie et du Perche qui s'appelle l'Orne, où l'intérêt des monuments le dispute à la beauté du pays.

     H. TOURNOÜER,

     Conseiller général, Président de la Société Historique et Archéologique de l'Orne.

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L'Art Normand rétrospectif

     Le touriste qui traverse le département de l'Orne, en route vers le littoral normand, admire la gaie tonalité que composent, dans le paysage, l'émeraude des prairies ondulantes et l'or roux des vastes plaines. Ses yeux sont séduits, tour à tour, par la blanche floraison des poiriers ou les roses corolles des pommiers. Pourquoi faut-il que de cet harmonieux décor disparaissent, chaque jour, les rustiques habitations qui renforçaient sa couleur locale ? Faisant place à des constructions modernes plus confortables, il est vrai, mais aussi combien moins pittoresques, peu à peu s'écroulent ou sont abattus ces antiques logis au toit débordant, au pignon à pan coupé, ces vieilles maisons de bois chantées par le poète charmant que fut Gustave Le Vavasseur :

         Dans les vieilles maisons de bois
         Qu'on voit au milieu des herbages
         Habitent les enfants des sages ;
         Les cœurs sont sains, les esprits droits,
         Dans les vieilles maisons de bois.

     Si simples que fussent ces agrestes demeures, l'art, cependant, n'en était point exclu, l'art régional s'entend, et, vers le milieu du siècle dernier, le visiteur pouvait encore remarquer, dans beaucoup, ces meubles, ces étains, ces dentelles et ces bijoux que les amateurs d'aujourd'hui acquièrent à prix d'or.

     Placé bien en vue, dans la cuisine servant de salle commune, le buffet, tout d'abord, attirait les regards. En chêne ciré, tantôt à un seul, tantôt à deux corps, de forme un peu massive, il était ornementé de moulures fortement accusées et de ceps de vigne courant sur la corniche, qui comportait aussi des fleurs en bouquet. A chaque angle des portes, s'épanouissait une marguerite sommairement traitée.

     On ne rencontrait qu'assez rarement le buffet Louis XIII, et tout à fait exceptionnellement celui de l'époque Louis XIV, large et haut, pur dans ses lignes et galbé sur les côtés.

     Mentionnons le buffet vaisselier, dont la partie inférieure, à deux portes, supportait le dressoir ou vaisselier, à plusieurs tablettes pourvues d'une galerie à balustres. Sur ces tablettes, étaient disposées les faïences au coloris violent, portant au centre un oiseau, paon ou perroquet, un vase de fleurs, ou bien encore, telles les faïences de Saint-Denis-sur-Sarthon, une légende burlesque, une exhortation bachique. Près des faïences se voyaient les étains : plats, assiettes, écuelles, gobelets et pichets, revêtus d'un millésime et de la marque du fabricant, de l'estaymier, comme on disait alors.

     Plusieurs potiers d'étain exerçaient leur métier à Argentan et Alençon aux XVIIe et XVIIIe siècles. Quelques-unes de leurs pièces portent la date de 1601, d'autres attestent une origine plus ancienne encore. Cette industrie disparut à la Révolution ; néanmoins, dans plusieurs fermes des cantons de Briouze et de Putanges, ainsi que de l'arrondissement de Domfront, le pichet d'étain est toujours en honneur et donne au cidre une fraîcheur agréable.

     Sous le manteau de la grande cheminée, brillants comme de l'argent, se dressaient les landiers à crémaillères, à corbeilles et à porte-broches, forgés avec art par les ouvriers du pays. Au fond de l'âtre, était scellée une plaque de fonte de vastes proportions, souvent armoriée, qui sortait des fonderies de la région.

     Adossée au mur, l'horloge, au timbre puissant, rappelait à chacun la brièveté du temps. Svelte et gracieuse, très ornementée de naïves sculptures comme les armoires, dont nous allons bientôt parler, la boîte d'horloge, à tête surplombant la gaine étroite, accusait le style des XVIIe et XVIIIe siècles. Elle renfermait l'horloge proprement dite, dont le cadran, parfois en étain, le plus souvent en bronze doré, était, dans ce dernier cas, délicatement ciselé, surmonté

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d'un fronton décoratif et revêtu de médaillons en émail blanc indiquant les heures, ainsi que d'un disque central également émaillé.

     Dans la partie du canton de Trun, limitrophe du Calvados, et dans la commune voisine de Crocy, il existait des fabricants de cadrans. L'un d'eux, Thomas, se plaisait à stimuler la vigilance du propriétaire de l'horloge par la recommandation suivante gravée sur émail au centre du cadran : « Remonte-moy le Dimanche ».

     Près de la porte de la cuisine, accrochée à une planche fixée verticalement au mur, étincelait la fontaine en cuivre jaune ou rouge et son bassin profond, largement évasé en ovale. Le réservoir était fréquemment timbré d'un écusson en ronde-bosse accosté de deux lions et surmonté de la couronne ducale. Un léger feuillage, finement ciselé ou simplement repoussé, bordait les deux pièces.

     Dans la chambre contiguë à la salle commune, se trouvait le meuble capital, l'armoire normande, d'un symbolisme délicieux, que se transmettaient les générations. Elle avait remplacé, sous Louis XIII, les curieux coffres à habits du temps de François Ier et de Henri II, relégués à l'écurie de la ferme ou dans la grange et si recherchés, de nos jours, par les antiquaires.

     La description des différents types d'armoires normandes fournirait la matière de plusieurs chapitres et même d'un volume. OEuvre d'habiles artisans sédentaires ou ambulants, connus sous le nom de huchiers-menuisiers, elle revêtait tous les caractères, se prêtait à toutes les inspirations. Limité par le cadre, nous n'en pouvons donner qu'une description d'ensemble très résumée.

     Sous la corniche, droite ou cintrée, aux angles arrondis et débordants, la frise constitue une pièce principale décorée tantôt de feuilles de vigne et de grappes de raisin, tantôt de fleurs de pommier, et souvent, au centre, d'une corbeille de fleurs ou de fruits desquels émergent deux colombes.

     Les portes sont surmontées d'une touffe de feuilles d'acanthe, répétées dans l'angle des panneaux, qui portent aussi des cornes d'abondance. Ces panneaux, en chêne de premier choix, sont agrémentés d'une bordure perlée et séparés par de splendides médaillons renfermant des attributs de jardinage enlacés de rubans. La traverse du bas est ornée d'une draperie et les pieds sont à volutes. Les devants de serrure, longs et finement ajourés, sont, ainsi d'ailleurs que les gonds, en fer poli.

     Sur les rayons de l'armoire étaient soigneusement pliés l'habit de droguet du maître de maison et son gilet de mariage en soie brochée, à carreaux verts et rouges sur fond noir, entremêlés de fils d'or et d'argent.

     En droguet aussi étaient les robes de la maîtresse du logis, robes unies de couleur bleue ou marron, ou bien à côtes rouges et vertes alternées. Droguets, frocs, serges et ratines provenaient des fabriques d'Alençon, Argentan, Ecouché, Vimoutiers et Longny. Ils constituaient, avec la châle et le fichu. La partie essentielle du costume féminin.

     Sous le rayon médian de l'armoire, deux tiroirs contenaient les objets précieux, au nombre desquels la Croix et le Saint-Esprit normands, en argent ou en or et constellés de strass. D'une facture très étudiée, parfaitement stylisés, les anciens bijoux normands jouissent d'une grande vogue et donnent lieu à de nombreuses contrefaçons. Vers la fin du XVIIIe siècle, apparut ensuite la bonnetière, petite armoire à une seule porte, dans laquelle on serrait le haut et si joli bonnet normand, couvert de dentelles et de rubans, sur le devant duquel les élégantes villageoises de l'époque piquaient une longue épingle d'or à tête rouge ou en forme de fleur aplatie. Variant avec chaque région, la forme du bonnet ornais de jadis rappelait celle du hennin médiéval. C'était une coiffure seyante et parfois de grand prix.

     Laissant à une plume experte et plus autorisée, le soin de décrire les merveilleuses dentelles dites « Point d'Argentan » et « Point d'Alençon », qui jouissent d'une célébrité mondiale, nous arrêterons là cette rapide et bien succincte évocation d'une époque qui ne manquait ni de charme, ni d'intuition artistique. Puissent ces quelques lignes contribuer à faire mieux connaître et apprécier notre beau pays normand.

     V. GUILLOCHIM,

     Conseiller général de l'Orne,
     Ancien Maire d'Argentan.

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Les Forêts de l'Orne et leur rôle économique

par M. Adrien DARIAC, Ancien Ministre, Député de l'Orne

     Des trois départements qui constituent la basse Normandie, le département de l'Orne est assurément celui qui renferme les richesses forestières les plus remarquables, tant par l'étendue des superficies boisées, que par la variété et la qualité des essences d'arbres.

     Les forêts et bois occupent dans ce département une contenance totale de 81.000 hectares, alors que la superficie du département est de 610.000 hectares, soit une proportion de 13 % environ.

     Ici, l'arbre est partout : arbre d'ornement dans les parcs, plantation majestueuse de peupliers au long des ruisseaux aux eaux sombres, têtards, bois d'émonde, arbres de haies, taillés en tous sens et à contre-sens, mais plantés en tout lieu, en bordure des héritages et des pièces de terre, pour fournir à la ferme isolée le menu chauffage nécessaire, pour abriter des coups de soleil, des vents et des gelées, la prairie et le pommier, si frileux et si délicat lorsqu'il revêt, au ciel changeant de mai, sa parure de mariée prometteuse des fruits d'automne dont la moindre intempérie vient détruire l'espérance !

     Sauf dans la plaine d'Argentan et dans quelques terres de culture des environs de Mortagne, la campagne ornaise apparaît ainsi aux yeux du touriste comme une mer de verdure, grâce à la multitude des arbres répandus dans la campagne.

     Les cultures forestières se divisent donc en trois types distincts : forêts domaniales dont la contenance est de 23.370 hectares ; forêts particulières, de 57.200 hectares ; et enfin, bois de haies et arbres champêtres...

     Les forêts domaniales sont massées dans toute la partie sud du département. Les plus riches au point de vue forestier se trouvent dans les terrains calcaires du Perche (forêt de Bellême), les plus belles pour leur caractère pittoresque sont sur les massifs de grès primaires des collines de Normandie (forêt d'Ecouves, forêt d'Andaines). Seule, la petite forêt domaniale de Gouffern, achetée depuis la guerre et la forêt du Pin au Haras, dépendance naturelle du domaine du Pin, sont situées au nord de la voie ferrée Paris-Granville, qui traverse le département de l'est à l'ouest.

     Les forêts particulières sont répandues, au contraire, dans tout l'ensemble du département, tantôt en petits boqueteaux appartenant à de très nombreux propriétaires, tantôt en grands massifs dont de trop nombreux partages, résultats inévitables de nos lois successorales, ont déformé la physionomie naturelle et compromis la richesse forestière.

     Il convient de noter l'influence considérable que tient la forêt dans l'économie rurale. Le fléau de la dépopulation des campagnes sévit lourdement dans notre région ; quand vient l'hiver, le paysan, faute d'ouvrage, est incité au départ vers la ville ; les pommes sont récoltées, le cidre est fait, le blé semé lève parmi les labours bruns en un brin d'herbe tendre et nu qui va traverser les frimas et n'a besoin d'aucun effort de l'homme avant le printemps.

     C'est alors que la bonne forêt, suivant l'expression si juste de M. Carton de Viart, ministre d'Etat de Belgique, dans les belles pages qu'il lui a consacrées, s'offre

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pour occuper les bras inemployés des ouvriers. Elle s'est elle-même dépouillée pour leur rendre l'attaque plus facile. Les taillis retentissant des coups de la cognée, la voix des bûcherons qui habannent se mêle au premier chant de la haute-grive ; dans les combes qui suivent les routes, les charretiers s'invectivent, les poulies grincent, les chaînes gémissent en serrant et fixant les lourdes pièces de bois sur les tracteurs qui ronflent. Toute cette vie de la forêt représente un mieux-être social important pour les gens des campagnes. La forêt est la dispensatrice et la régulatrice des hauts salaires de l'hiver. Elle fournit simplement du travail à qui en demande. Même le commerce doit aujourd'hui faire venir de la main-d'œuvre étrangère qui ne vaut pas nos ruraux normands un peu lents, mais soigneux de leur ouvrage.

     On se rendra compte des quantités d'argent que la forêt laisse ainsi pour l'abatage, la façon, le transport et le débit des bois en sachant qu'un stère de bois de feu rendu en ville vaut 7 ou 8 fois ce qu'il coûte sur pied en forêt, qu'une grume de service chargée sur wagon ou débitée en plateaux vaut de 3 à 6 fois le prix de l'arbre dont elle est issue. Il en résulte que, plus un massif forestier est dense et riche en bois de haute valeur, plus le matériel accumulé y est considérable, plus aussi son influence est marquée sur la prospérité économique et sociale de la région.

     Les forêts domaniales de l'Orne ont fourni, en 1926, par la vente des coupes de bois, la location de la chasse, les produits divers, un produit net de 6.402.436 francs, soit 276 francs par hectare. Ce rendement serait d'ailleurs bien plus élevé sans les larges brèches ouvertes par la guerre dans les peuplements, surtout pour les pineraies et certaines futaies. Il a été cédé aux armées alliées dans les forêts domaniales de l'Orne au cours des années 1916 à 1918 environ 7 millions de francs de bois exploités en dehors de toutes les prévisions culturales et qui auraient valu actuellement quelque 30 millions.

     Je ne voudrais pas clore ce succinct exposé sans reproduire ici en manière de conclusion, cette admirable page du remarquable ouvrage de M. le président Herriot « Dans la Forêt normande », qui nous a paru mériter l'honneur d'une assez importante citation :

     « De ce pays l'arbre est le roi. Le climat normand presque constamment humide favorise à la fois le bois et la prairie selon le rythme qui associe la forêt et le pays de pâture...

     « Ici, du moins, il ne reste plus que des ruines du splendide édifice forestier que préserva le plaisir de nos rois. Parmi ces collines, sous un ciel doux, l'arbre voisine en familiarité avec l'herbe ; il domine les haies du bocage et s'élance au cœur des futaies de Perseigne ou de Bellême.

     « ... L'émouvante beauté de la forêt, c'est qu'elle est dans toutes ses parties, une ascension, un effort de chaque sujet pour s'affranchir de l'ombre mortelle du couvert, un élan plus ardent en la jeunesse de l'arbre, mais aussi prolongé que sa vie pour respirer sous le large de l'azur, si bien que cette masse en apparence immobile frémit incessamment sous l'effort qui tend à l'éloigner de la terre, se modèle, se recrée à tout instant, souffre comme nous, recherche comme nous un équilibre social qui se détruit à mesure qu'il s'établit. Vie laborieuse et presque douloureuse que compliquent encore les misères, les hasards de la reproduction lorsque l'arbre, parvenu à son âge adulte et dans le temps de sa force, laisse tomber sur la terre la semence que refusera le sol stérile, mais que le sol meuble et fécond gorgera de vie pour la lancer à son tour vers le ciel.

     « Ecouves, Andaines, Perseigne, ce sont bien des forêts de France. Elles conservent la vieille hiérarchie : le chêne et le hêtre, essences nobles, y commandent la plèbe des morts bois. Oui, c'est vraiment une société que la forêt, une société où la nature distribue et maintient les rangs...

     « ... Mais dans cette famille si unie malgré sa hiérarchie, puisque la vie de chacun dépend de la santé de l'ensemble, dans ce milieu où la loi de sélection s'applique avec foute sa vigueur, domine un chef : le chêne, l'arbre divin, symbole même de la France, l'arbre pour qui la fin d'un siècle marque tout au plus la limite de la jeunesse, le vieux et cher compagnon de notre histoire, de nos épreuves, de nos deuils, celui qui durant la dernière guerre, une fois de plus le sacrifia. Je l'admire ici librement en Andaines, dans la forêt si vivante, où quand les genêts sont en fleurs, on entend vibrer partout des vols d'abeilles... »

     Adrien DARIAC,

     Député de l'Orne,
     Ancien ministre.

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Le Haras du Pin

par le Duc d'AUDIFFRET-PASQUIER, Député de l'Orne

     La route de Paris à Granville, voie directe d'accès en Normandie et en Bretagne, est illustrée, dans la traversée du département de l'Orne, par un site remarquable.

     A quelques kilomètres du gros bourg de Nonant, au sommet d'un plateau magnifiquement boisé, se dresse l'opulente ordonnance d'un château de haut style, admirablement bâti sur la crête d'un coteau d'or la vue s'étend à des dizaines de lieues sur la plantureuse campagne normande.

     De part et d'autre de la spacieuse cour d'honneur dont ce bel édifice forme le fond, de vastes bâtiments allongent l'élégance de leurs faites racés. Une fort belle grille de fer ouvragé sépare cet ensemble de la route, sur la droite de laquelle s'ouvrent les profondes perspectives de trois avenues dont les lointaines frondaisons se perdent dans le gris bleuté de l'horizon.

     Le site évoque une perfection. C'est le domaine du Pin, commencé de construire en 1716, sur des plans antérieurement dressés par Mansard sur l'ordre de Colbert et approuvés par le Roi Soleil. Il était difficile de trouver pour un haras, lieu mieux approprié à sa destination, l'excellence des pâturages du Merlerault s'étant dès long-temps attestée par la qualité de ses chevaux.

     A ceux qui aiment une ample réalisation architecturale, la majesté sans afféterie du grand siècle, la sobriété de la ligne et la juste proportion des bâtiments harmonieusement conçus pour parer une nature disciplinée, non au cordeau strict, mais selon les lois de l'équilibre, de la mesure, le domaine du Pin parle éloquemment de beauté.

     Cette union entre l'œuvre de l'homme et celle de la nature est à ce point intime qu'on ne saurait concevoir les avenues, les herbages, les futaies sans l'édifice qui les explique et les oriente, et le château, à son tour, serait un joyau sans écrin s'il était privé de la merveilleuse parure qui l'entoure : 750 hectares d'herbages, 85 de labour, 250 en fûtaies, 12 en bâtiments, cours et jardins, le reste en servitudes diverses, au total 1.100 hectares qui donnent au domaine l'ampleur réclamée par son style et son affectation.

     De la cour d'honneur, on pénètre dans plusieurs cours secondaires où se trouvent groupés les différents services de cette importante administration : l'école, les écuries, le manège, etc., etc.

     D'autres écuries sont établies en d'autres points du domaine et reliées téléphoniquement avec le directeur.

     C'est ainsi que, sur la splendide avenue de 45 mètres

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de large et longue d'une lieue, en ligne droite, qui, à l'est, conduit à l'hippodrome, on trouve les succursales de Borculo, des Charmettes, de l'ancienne Jumenterie, enfin, celle de l'Hippodrome.

     A l'ouest, une autre avenue mène au groupe de bâtiments du Vieux-Pin où sont abrités, avec les soins qu'on devine, les étalons les plus précieux de sang anglais.

     Telle se peut décrire d'une plume brève cette noble demeure consacrée à l'amélioration de la plus noble conquête de l'homme.

     Monument historique par son origine, Le Pin l'est aussi par sa propre histoire qui a reflété les changements politiques survenus depuis sa fondation. Il connut, à côté de périodes calmes et prospères, de multiples vicissitudes.

     Sans doute, depuis son premier directeur, Messire François-Gédéon de Guersault, écuyer du roy, dont les armes ornent encore les tapisseries du grand salon, jusqu'en 1784, la fortune de l'établissement fut heureuse et l'impulsion donnée à l'élevage considérable et opportune, mais depuis, elle eut à subir les assauts les plus divers.

     Louis XVI commença. Dans un but d'économie et convaincu par les théories de Turgot que la liberté industrielle et commerciale pouvait relever la fortune publique chancelante, il convertit, en décembre 1784, le Haras du Pin en simple dépôt d'étalons.

     Ce n'était qu'un debut. La Constituante fut plus sévère et le 29 janvier 1790, elle supprimait tous les haras du royaume. Il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'à cette date celui du Pin était le plus florissant et le plus important du monde.

     En exécution de cette suppression, les chevaux, juments et poulains furent vendus en 1791 et le domaine aliéné. Seul l'établissement fut sauvé de cette dispersion et conserva 42 étalons, pas pour longtemps, hélas ! puisque, en 1793, un nouveau décret ordonna leur vente immédiate.

     Parmi les hommes éminents qui se sont succédé à la direction du Pin, le directeur de cette époque, M. Wagner, a droit à un tribut spécial de reconnaissance. Avec un infatigable dévouement, il dénonça la faute commise en supprimant le haras, et sa ténacité aboutit, au cours de l'année de 1795, à obtenir le rachat des quelques étalons que l'on put retrouver.

     Peu à peu, le Pin reprit de l'importance. L'Empire lui fut favorable. Le grand militaire qu'était Napoléon ne pouvait considérer comme négligeable l'organisation des haras, et il voulut rétablir celui du Pin sur les bases arrêtées par Louis XIV. En 1806, le domaine fut donc complètement racheté et les bâtiments remis en état. Un an ne s'était pas écoulé et le Pin possédait à nouveau les meilleurs étalons français et étrangers.

     Malheureusement, sa prospérité était liée au sort de l'Empire. Les guerres, l'invasion de 1815 vinrent détruire toute la nouvelle organisation, à ce point qu'en 1816 on dut chercher à transformer complètement l'administration des haras. La race chevaline était atteinte dans ses sources vives. Les étalons indigènes, tombés en état d'infériorité, ne purent l'améliorer nettement, et l'on recourut à l'élevage anglais.

     Cette méthode, l'avenir devait le confirmer, était la meilleure. Depuis cette époque, on peut noter la suppression de la jumenterie de demi-sang en 1830 et celle de la jumenterie de pur sang en 1852. L'Ecole des Haras, fondée en 1840, eut une éclipse de 1852 à 1874, date à partir de laquelle elle n'a jamais cessé de fonctionner.

     Comme on le voit, l'historique du haras du Pin accuse des alternatives de prospérité et de marasme conditionnées par les événements politiques.

     On pourrait le croire désormais à l'abri de toute atteinte. C'est une erreur. Il y a environ un an, la République, impécunieuse et soucieuse, comme Louis XVI, d'économiser, eut un instant l'idée d'aliéner une partie de ce splendide domaine. Avec tous mes amis soucieux de conserver son intégrité à cet ensemble incomparable, j'ai protesté contre pareille mutilation, et, jusqu'à ce jour, nous avons eu le bonheur d'être écoutés. Néanmoins, la menace subsiste toujours, et nous ne serons vraiment rassurés qu'après avoir obtenu le classement du Pin comme site historique.

     Si, quittant l'histoire et l'art, nous examinons sous un jour technique le haras du Pin, nos constatations dans ce domaine, comme dans les précédents, ne peuvent être que louangeuses.

     La circonscription du haras s'étend sur le Calvados (rive droite de l'Orne), l'Orne, l'Eure, la Seine-Inférieure,

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la Seine-et-Oise et même la Seine. Si le Haras du Pin n'est pas le plus important comme effectifs, il est à coup sûr celui dont la qualité des produits est le plus appréciée, étant situé au sein de cette région de l'Ile-de-France et bas normande justement réputée pour ses élevages et par la beauté et la diversité de ses races.

     Malgré ses vissicitudes, une unité technique a présidé à sa direction, unité lui ayant permis de toujours orienter l'élevage vers les besoins du moment pour aboutir aujourd'hui à quelques types remarquablement fixés.

     Les réceptions des missions étrangères (éleveurs et acheteurs) venues se renseigner chez nous sont une des plus fécondes obligations du directeur du Pin. Au cours de ces visites, il peut nouer, pour le plus grand bien de notre élevage, des relations amicales hors de nos frontières.

     Les directeurs qui se sont dernièrement succédé au Pin et dont je ne puis m'empêcher de donner la liste, sachant tout ce que l'élevage leur doit[1], ont tous tenu à recevoir leurs visiteurs, parfois royaux, avec une affabilité, une compétence et une courtoisie si parfaites que leur hospitalité en cette belle maison est un modèle d'accueil charmant et instructif.

     L'éducation hippique des élèves étrangers, inscrits au cours de l'école participe du même désir de rayonnement et du fait que la direction générale des haras confie au même homme la conduite du haras et celle de l'école, il résulte une unité de vue des plus profitables.

     On jugera de l'importance de l'établissement et de l'influence qu'il peut avoir sur l'élevage en contemplant les effectifs du Pin en 1926 :

     15 chevaux de pur sang, 76 chevaux de demi-sang normand, 37 trotteurs, 150 percherons, 8 boulonnais. Au total, 286 étalons qui, chaque année, font la monte, soit au Pin, soit dans les succursales où ils sont envoyés.

     Ces effectifs ont ceci d'intéressant que, si nous les comparons à ceux de 1912, 23 chevaux de pur sang, 98 chevaux de demi-sang normand, 80 trotteurs, 94 percherons, 12 boulonnais, nous voyons clairement combien la direction générale des haras s'est prêtée à l'évolution de l'élevage qui, sous l'empire des circonstances, s'est accomplie en Normandie plus que partout ailleurs depuis trente ans.

     Au règne du carrossier se substituait dans la vie moderne celui de l'automobile ; il ne fallait cependant point que ce changement entraînât la ruine d'un élevage uniquement orienté vers une branche.

     Le Pin a conservé ses beaux animaux normands distingués et importants, bien dans le type de leur race, afin de maintenir et de développer la vieille réputation des élevages de l'Orne et du Calvados, mais, au cheval d'attelage de luxe d'antan, qui paraît avoir peu de chances de ressusciter, la race normande a été amenée à substituer, d'une part, le cheval de selle, de l'autre, le cob ; et ce fut sans heurts, sinon sans dommages pour certains vieux éleveurs, que cette nouvelle orientation a été prise.

     Dans le même temps, notre région fournissant de moins en moins de chevaux à la remonte a cherché à se créer des débouchés plus rémunérateurs, l'Administration de la Guerre n'ayant pas su, à temps, lui conserver un marché profitable.

     La magnifique race percheronne, qui ne prospère réellement que sur son terroir d'origine, est aujourd'hui très en honneur parmi tous nos éleveurs. Je ne crois pas être démenti en mettant ces admirables bêtes devant tous les autres chevaux de trait du monde. Il semble que de larges marchés d'exportation pourraient encore leur être ouverts, et l'immense augmentation de l'effectif des percherons au Pin qui, à première vue, semblerait en contradiction avec la loi de 1874, marque bien l'évolution que les haras ont réussi, sous la pression des événements, tout en maintenant dans nos races une fixité qu'on ne trouve pas ailleurs, qui est leur qualité première et qui doit en faire, pour les marchés étrangers, de remarquables éléments d'amélioration.

     Qu'il me soit permis, à cette occasion, de déplorer la

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suppression récente, dans un but d'économie déplacée, d'un poste d'inspecteur général. S'il avait été conservé, comme nous n'avons cessé de le demander, son titulaire, connaissant toutes les ressources de l'élevage français, aurait eu un rôle profitable à jouer au moment où nous devons chercher à vendre le plus possible à l'étranger. Il aurait pu, s'il était inutile dans la métropole, aller étudier sur place nos possibilités d'exportation pour le plus grand profit de nos producteurs et l'amélioration de notre balance commerciale.

     Ces ventes à l'étranger, ou, pour mieux dire, à des étrangers, sont déjà intéressantes pour nos races de pur sang d'hippodrome, dont les principaux haras d'élevage se trouvent dans la circonscription du Pin. Pour celles-ci, les sujets de tête manquent au Pin. La faute en est au prix énorme atteint aujourd'hui par nos grands vainqueurs de courses que l'Etat « pauvre » ne peut disputer aux riches studs alimentés soit par l'argent étranger, soit par la réunion d'un certain nombre d'éleveurs avisés.

     Par contre, le Pin possède dans ses écuries un lot très rare d'animaux de tête de race trotteuse, qui comptent parmi les meilleurs et les plus célèbres gagnants des grands hippodromes.

     C'est justice, car l'Orne, les environs de Caen et le pays d'Auge sont la terre d'élection de cette puissante race.

     Au résumé, l'œuvre du haras du Pin s'est traduite par la fixation de types adaptés aux besoins de l'heure et que les visiteurs peuvent détailler avec admiration.

     Mais il serait profondément injuste d'isoler cette action. Nous la prisons ici, mais elle existe sur d'autres points du territoire, conduite avec maîtrise par la direction générale des haras, dont le rôle est primordial pour la conservation et l'amélioration des races chevalines françaises. Elle s'efforce, en effet, de diriger les éleveurs dans la voie qui lui paraît la meilleure, pour obtenir dans chaque région, en tenant compte de ses conditions géologiques et climatologiques, le cheval le plus susceptible de répondre aux exigences de la défense nationale, de l'industrie et du commerce, et la prospérité de cette institution s'avère par le fait qu'en 1926 les étalons de l'Etat ont sailli 186.559 juments, chiffre le plus élevé qu'on ait enregistré depuis assez longtemps.

     En ce qui concerne la région normande, les méthodes employées ont été les bonnes, et le Haras du Pin, admiration de toutes les missions qui, tous les ans, y passent, a accompli pleinement son rôle.

     Si tous ceux qui y ont été reçus en conservent un bon souvenir il est cependant, chaque année, une journée d'automne qui semble être l'apothéose de ce beau domaine, puisqu'elle lui apporte une animation qui souvent lui manque pour meubler sa vaste étendue.

     C'est le jour où la Société du Demi-Sang, fidèle à une vieille tradition et, ici comme ailleurs, justement soucieuse du développement d'une race dont elle a assumé la tutelle et qui atteint presque à la perfection, organise sur son hippodrome du Pin sa journée de courses.

     L'hippodrome, sur ce terrain de landes, a gardé sa physionomie de jadis, et c'est un réconfortant spectacle de voir nos demi-sangs galopeurs franchir ces gros obstacles devant lesquels sont réunis, venus de tous les coins de l'ouest, les amis du sport hippique, qui semble tous les ans recruter plus d'adeptes.

     Il faut avoir vu, par une belle journée d'automne, se détachant sur les frondaisons de bronze de l'avenue Louis-XIV, les breacks des haras en grand équipage, les hommes en rouge, les quatre chevaux de chaque attelage bien appareillés de couleur et d'allure, entrer dans la cour en décrivant de gracieuses et précises évolutions. La foule contient avec peine son admiration à ce spectacle classique, auquel elle donne ses bravos comme elle les donnera tout à l'heure au brillant passage d'un trotteur qu'un palefrenier, aussi prodigieux de détente que l'animal qu'il guide, laisse aller, à toute allure entre la double haies d'un public composé de fins connaisseurs.

     Dans le décor de cette immense cour d'honneur, au reflet rougi des bâtiments de briques, c'est une vision digne de la noblesse du cadre, une apothéose qui ne laisse pas d'émouvoir profondément les spectateurs ; c'est une bonne tradition maintenue ; c'est un joli coin de France à voir ce jour-là.

     Duc D' AUDIFFRET-PASQUIER,

     Député de l'Orne.

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L'Orne Agricole

par M. Th. RICHARD, Directeur des Services Agricoles du Département

     Serai-je accusé de voir les choses sous l'angle de la déformation professionnelle, si je commence par affirmer que le département de l'Orne a pour caractéristique d'être essentiellement agricole ? Je ne le pense pas. Au moindre reproche de partialité, ne me suffirait-il pas de prendre à témoin les immenses surfaces couvertes d'herbe ou de culture traversées par le voyageur et le touriste, en chemin de fer ou en torpédo, les paisibles bovins aperçus au passage, paissant tranquillement dans les herbages ? Et si le voyageur, dans sa course rapide, n'a entrevu que de rares êtres humains à travers l'immense campagne, qu'il ne se hâte pas trop d'en conclure que celle-ci est déserte. Qu'il se demande plutôt à quoi peuvent bien servir ces constructions éparses qu'il aperçoit un peu partout et qui, en réalité, constituent des foyers d'activité rurale aussi laborieuse que silencieuse.

      Population. — La population agricole de l'Orne est, en effet, très importante comparativement à la population totale (un peu plus de la moitié). La population rurale, c'est-à-dire la précédente, à laquelle on ajouterait les éléments non agricoles de nos villages, représente environ les trois quarts de la population totale.

      Exploitations. — L'ensemble des exploitations agricoles peut être évalué à environ 66.000, se répartissant ainsi :

Au-dessous de 1 ha.environ1/3
De 1 à 5 ha1/3
De 5 à 10 ha1/6
De 10 à 40 ha1/6
Au-dessus de 40 ha1/30

Ce sont donc les petites exploitations qui dominent. Elles sont surtout nombreuses à l'ouest du département (closeries dans le Bocage normand, bordages aux confins de la Sarthe et de la Mayenne).

     Les deux tiers des exploitations sont soumises au faire-valoir direct, l'autre tiers au fermage. Le métayage est à peu près inconnu.

     Aperçu géologique. — Nous plaçant au point de vue exclusivement agricole, le département de l'Orne pourrait,

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à la rigueur, être considéré comme appartenant à une seule région naturelle à caractère de bocage, c'est-à-dire dans laquelle les prairies ont la prédominance sur les cultures. Le caractère bocage serait plus accentué à l'ouest et dans le pays d'Auge. Toutefois, entre ces deux dernières régions, il disparaît complètement pour faire place à la plaine (plaine d'Argentan).

     La partie ouest de ce bocage (bocage normand) est constituée par des massifs de granit et des formations primaires dans lesquelles des schistes dominent. La caractéristique des sols de cette région est de manquer de calcaire.

     Les étages jurassiques du Bajocien et du Bathonien ont constitué la campagne d'Alençon et la plaine d'Argentan, tandis que le Callovien et l'Oxfordien se rencontrent particulièrement dans la partie Nord-Ouest du bocage, le pays d'Auge.

     Au sud-est, le Cénomanien, la craie de Rouen et les sables du Perche ont donné naissance à la presque totalité des sols de la région du Perche.

     Au nord-ouest, entre le Perche et le pays d'Auge, les sols du pays d'Ouche sont presque exclusivement formés par l'argile à silex : au sud de Laigle, l'étage turonien fournit une craie marneuse utilisée comme amendement.

LA PRODUCTION VEGETALE

     Depuis une trentaine d'années, et surtout à partir de 1912, la superficie des terres labourables est allée constamment en diminuant au profit des herbages et des pâturages. Il faut attribuer les raisons de ce changement à la réduction de la main-d'œuvre agricole, à la diminution de la population de nos campagnes et, en particulier, à la grande tourmente qui, pendant près de cinq ans, a privé l'agriculture d'un nombre considérable d'hommes appelés aux armées.

     Cette transformation importante a pu se faire d'autant plus facilement que le climat doux et humide de l'Orne convient particulièrement à la prairie.

     Loin de blâmer nos agriculteurs d'avoir abandonné partiellement la culture de certaines terres, comme le font trop volontiers ceux qui ignorent tout de la culture, félicitons-les, au contraire, de s'être si parfaitement adaptés aux circonstances économiques du moment. N'oublions pas que si « charbonnier est maître chez lui », il doit en être de même du cultivateur et qu'il ne saurait être question, en restreignant sa liberté, de l'obliger, pas plus qu'une autre catégorie de citoyens, à travailler contre ses propres intérêts. Ne sont-ce pas les intérêts particuliers qui, totalisés, constituent la fortune nationale ?

     La statistique agricole de 1922 donne la répartition suivante du territoire agricole de l'Orne :

Terres labourables206.528hectares
Prés naturels70.574
Herbages152.040
Pâturages54.246
Bois et forêts83.345

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     Les terres labourables, c'est-à-dire consacrées à la culture proprement dite, comprennent les terres de plaines, celles des plateaux et de leurs versants dans les régions accidentées. Toutes les autres, exception faite des massifs montagneux boisés, sont consacrées à la prairie et, conséquemment, à la production animale dont la diversité et l'excellence ont, depuis longtemps, établi la solide réputation du département.

      Céréales. — La surface occupée par les céréales est d'environ 100.000 hectares répartis comme suit :

Blé39.000hectares
Seigle3.500
Méteil3.000
Orge9.500
Avoine39.000
Sarrasin6.000

      Le blé est donc, avec l'avoine, la plus importante des céréales du département. Sa production annuelle est, en général, insuffisante à la consommation locale qui exige annuellement, en comprenant les semences nécessaires aux emblavements, 550.000 quintaux. Cependant, en 1921, année favorable à cette culture, la production s'est élevée à 650.000 quintaux, dépassant très sensiblement, les besoins de la consommation.

     Le seigle n'est guère utilisé que pour l'alimentation du bétail, la confection des liens pour la récolte des autres céréales et la couverture d'un certain nombre de bâtiments. Céréale des sols pauvres, elle fait place au blé dès que la terre est suffisamment améliorée.

     L'avoine, peu difficile quant à la nature du terrain, donne une production moyenne annuelle de 500.000 quintaux de grain, précieuse ressource pour la nombreuse cavalerie du département.

     L'orge donne un grain très apprécié dans la nourriture des animaux d'élevage, ainsi que dans l'engraissement des porcs.

     Notamment dans la partie ouest du département, le sarrasin entre, pour une bonne part, dans l'alimentation du bétail et de la basse-cour.

      Plantes sarclées. — La superficie occupée par ces cultures se répartit comme suit :

Pommes de terre5.500hectares
Betteraves4.000
Rutabagas et navets550
Choux fourragers650

      Depuis de longues années, la pomme de terre est exclusivement cultivée pour les besoins de la consommation familiale. Elle est également utilisée dans l'engraissement des porcs nécessaires à l'alimentation des familles des exploitants agricoles.

     La betterave nécessite des binages fréquents et, par conséquent, une main-d'œuvre assurée ; aussi ne doit-on pas s'étonner du peu d'importance de cette culture, les ouvriers agricoles faisant défaut.

     On ne peut que le regretter, car la betterave constitue un excellent précédent pour le blé, en raison à la fois de la forte fumure qu'elle reçoit habituellement

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et du nettoiement du sol assuré par les nombreux binages dont elle est l'objet.

     Le rutabaga est trop peu cultivé dans le département où il est surtout utilisé pour combler les vides dans les cultures de betteraves. Il donne cependant de très bons rendements et présente l'avantage de convenir parfaitement aux vaches laitières et de pouvoir entrer, à l'état cuit, dans la ration des porcs.

     Les choux fourragers donnent, pendant l'hiver, une précieuse récolte de feuilles tendres très appréciées des vaches laitières.

     Prairies naturelles. — Elles comprennent les prairies fauchables dont l'herbe est coupée tous les ans pour assurer l'alimentation des animaux pendant l'hiver, les herbages, prairies riches dont l'herbe consommée sur place est susceptible d'engraisser le bétail et les pâturages, moins riches, dont la production est surtout réservée aux animaux d'élevage.

     Les herbages, en particulier, ont pris depuis trente ans une importance considérable qui permet de satisfaire aux besoins d'une population animale de plus en plus nombreuse, dont l'amélioration est en excellente voie.

     Prairies artificielles. — Sur près de 8.000 hectares, on cultive le trèfle, le sainfoin et la luzerne dont les produits sont très appréciés du bétail et donnent, pendant la mauvaise saison, un peu de variété dans l'alimentation.

     Le trèfle réussit dans toutes les terres du département, alors que la luzerne et le sainfoin ne se rencontrent que dans la plaine d'Argentan, la campagne d'Alençon et le Perche, régions où ces deux cultures qui demandent du calcaire pour prospérer, trouvent cet élément en quantité convenable.

     Productions fruitières. — Sauf dans la plaine d'Argentan où ils sont rares, les arbres fruitiers, et particulièrement le pommier à cidre, se rencontrent dans tout le département. Dans l'arrondissement de Domfront, notamment dans le Passais, le poirier à poiré occupe une place prépondérante. Cependant, depuis quelques années, les poiriers qui disparaissent sont remplacés par des pommiers.

     La production des fruits à cidre est très variable d'une année à l'autre. On peut l'évaluer, en année moyenne, à 1.500.000 quintaux de fruits correspondant à 900.000 hl. de cidre. En 1919, 1921 et 1924, elle a atteint 3.200.000 quintaux de fruits.

     Une grande partie de la production est consommée dans le département ; l'autre est expédiée en dehors sous forme de fruits ou transformée en alcool.

     Les cidres de l'Orne sont très réputés, particulièrement ceux de la vallée d'Auge. Il en est de même des eaux-de-vie qui, après vieillissement, arrivent à concurrencer les fines champagnes.

     Horticulture. — Cette branche spéciale de la production agricole est surtout localisée aux alentours des centres urbains, Alençon, Argentan, Mortagne, Domfront, Elers, Laigle, la Ferté-Macé, Vimoutiers.

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     Elle est loin d'atteindre le développement qu'il serait souhaitable de lui voir acquérir et le département demeure importateur pour quantités de produits nécessaires à l'alimentation familiale.

LA PRODUCTION ANIMALE

     L'abondance des prairies, la qualité de l'herbe ont, de tout temps, permis l'entretien d'une nombreuse population animale qui a donné au département de l'Orne son caractère prédominant de département d'élevage et qui