Légendes normandes recueillies dans l'arrondissement de Mortain / par Hyppolyte Sauvage
PRÉFACE
DE LA TROISIÈME ÉDITION
Deux éditions épuisées depuis longtemps ont consacré le mérite et surtout la popularité des Légendes Mortainaises publiées par M. Hippolyte SAUVAGE [1]. A notre tour, nous avons sollicité de lui l'autorisation de les reproduire. Non seulement il a applaudi avec empressement à nos désirs et nous a abandonné généreusement son oeuvre, mais encore il en a écrit pour nous-mêmes quelques nouvelles inédites, qui ne pourront qu'être agréables à nos compatriotes. Quant au succès du livre, la contrée entière a constaté qu'il tient certainement autant au fond, qu'à sa forme éminemment littéraire et académique. En
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effet, si les tableaux variés peints et décrits par M. Sauvage sont constamment gracieux et empreints d'un charme irrésistible, ils sont en même temps l'expression de la plus délicate poésie de notre région si riche en événements éminemment dramatiques et en souvenirs historiques glorieux.
La Bretagne, si renommée pour ses légendes, et toute voisine de notre Mortainais, a bien ses traditions séculaires, mais notre belle province normande ne lui cède en rien pour le merveilleux. Notre bocage, entre autres, est peut-être mieux doté que toute autre partie de notre antique Neustrie : on en pourra juger. Chez nous, presque à chaque monument se rattache un nom qui évoque le passé ; chacun de nos sites pittoresques a été témoin de scènes impressionnantes auxquelles la légende a prêté ses plus vives et ses plus émotionnantes couleurs. Il n'est pour ainsi dire pas de rochers dans notre région de montagnes, pas de cascadelles, pas de ruisseaux murmurants dans notre Suisse normande, si agreste et si mystérieuse, pas de carrefour dans nos bois ombreux, pas de sentier au milieu de nos campagnes
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fleuries, pas de ravin empourpré à l'automne par nos bruyères rougissantes, qui ne rappellent quelque fait poétique et empreint d'une douce émotion.
Notre nouveau recueil renferme quelques récits nouveaux. Nous insistons sur ce point pour faire remarquer que cette 3e édition est plus volumineuse que celles qui l'ont précédée. Est-ce à dire que notre petit recueil est absolument complet ? Nous ne saurions l'affirmer, car ainsi que nous l'a dit l'auteur, il n'est jamais possible d'arriver à tout connaître et il lui était surtout bien difficile de composer un ensemble plus étendu, éloigné qu'il est depuis bien longtemps déjà d'une contrée dont il a été le chantre si heureusement inspiré.
Mortain, le 1er décembre 1889.
ARMAND LEROY.
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LÉGENDES NORMANDES
I.
La Chaire de Velléda.
Entre Mortain et Domfront s'étend une longue série de rochers qui présentent de nombreux sites remarquables. Plusieurs ont leur légende, et c'est ainsi que dans nos récits nous trouvons successivement la grotte des Sarrasins, la chapelle de l'Ermitage, la chaire de Velléda, le chêne des Chasseurs et la fosse Arthour, qui constituent les anneaux successifs de cette chaîne de collines.
Autrefois la distance qui sépare ces deux villes était occupée par une immense forêt. Des arbres séculaires, d'une riche et luxuriante végétation, couvraient partout un sol fertile et venaient mêler leur contraste de verdure avec
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les blanches cîmes des rochers escarpés. Aujourd'hui, les grands arbres ont fait place à de chétifs buissons auxquels des touffes de bruyères aux fleurs purpurines viennent disputer l'espace. Là où s'étendait une ombre mystérieuse, à l'abri des rameaux touffus des chênes, on ne trouve plus que l'immensité du désert, que plaines arides et sauvages, que désolation et détresse.
C'est au milieu de cette nature agreste, à une lieue environ de Mortain, à moitié route des rochers de Bourberouge, que se trouve la roche de la Grande-Noë et la chaire de Velléda. La roche forme une véritable falaise élevée de plusieurs centaines de pieds, et son sommet surplombe un profond ravin. Tout auprès, et dominant un vaste plateau, est la chaire, antique monument druidique qui réveille tant de souvenirs de sang, large hôtel d'immolation qui laisse voir encore ses rigoles des sacrifices. C'est un dolmen majestueux, qui supporta des victimes humaines et qui maintenant, triste dans son abandon, caduc comme un vieillard, et planté sur ses trois pierres d'appui, défie toujours les orages des siècles. L'une des anciennes prêtresses du Mont Saint-Michel, consacré alors au Soleil, une jeune vierge nommée Velléda, lui a donné son nom et la pierre a conservé le souvenir légendaire de cette infortunée.
Lorsque les légions romaines eurent aboli le culte de Teutatès, les Druides et leurs prêtresses
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errèrent longtemps de forêts en forêts. Divisés, dispersés, recherchant les lieux solitaires, ces ministres des autels commencèrent alors leurs courses aventureuses, prêchant partout, au nom de leurs dieux, la résistance et la révolte contre les envahisseurs.
Velléda, après avoir quitté l'asile où elle n'était plus en sûreté, vint chercher un refuge dans une belle grotte qui existe au pied du rocher de la Grande-Noë. Cette retraite, au milieu d'une vaste forêt, loin des lieux habités, lui permettait d'attendre en paix des jours meilleurs.
On la voyait fréquemment debout sur le sommet de la montagne. Belle toujours, elle portait aux jours de fêtes sa couronne de verveines et de gui sacré. Son léger vêtement et ses voiles de lin se déroulaient au souffle des vents. Ses bras nus se tendaient vers l'horizon.... Ses yeux remplis de larmes ne se lassaient point de chercher et d'admirer le mont Belen, qu'elle voyait apparaître au loin et qui avait été témoin de ses premiers sacrifices aux dieux, et peut-être de ses premières amours.... Elle pleurait alors la sainte montagne à jamais perdue pour elle ; puis elle se reprenait à espérer !
Souvent aussi elle se dirigeait vers le dolmen sacré. Là elle offrait les pieuses victimes dévouées aux divinités de ses ancêtres ; elle invoquait les secours d'en haut pour la cause des
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siens ; mais en secret elle gémissait sur son abandon, sur son isolement, sur ses études sacrées, sur ses mystérieuses initiations, sur ses magiques pouvoirs qu'un esprit intérieur semblait lui montrer désormais inutiles, enfin sur ses impuissants efforts qui allaient se briser contre la force brutale de légions nombreuses. Souvent encore, assise sur son socle de pierre, elle parlait au peuple assemblé autour d'elle, et, par des chants divins, elle réchauffait l'enthousiasme dans ces coeurs aguerris.
Un jour, la foule était plus nombreuse que de coutume : c'était à la suite d'un combat avec les Romains. On allait immoler deux prisonniers trouvés à demi-morts sur le champ de bataille. Ils étaient auprès de l'autel, chargés de liens et retenus par des bras puissants. La fumée s'élevait déjà dans les airs en spirales embaumées ; le peuple, prosterné sous les chênes ombreux, faisait entendre un sourd murmure, grondement sinistre, semblable à celui d'une mer agitée par des vagues orageuses. C'était chez les Gaulois le cri de la vengeance que deux victimes ne pouvaient satisfaire ; c'était le serment de courir à de nouveaux combats.
Velléda entendit ce bruit menaçant ; elle en fut fière, et paraissant sur sa chaire, comme une prophétesse inspirée :
« Tribus Gauloises, dit-elle, le Dieu de la guerre vous inspire cette ardeur. Vos ancêtres se
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réjouissent de votre colère et vous promettent la liberté.... Vous ne sauriez être vaincus lorsque l'indignation enflamme à un tel point vos courages.... Les ennemis ont juré votre asservissement : jurez à votre tour que vous périrez plutôt que d'accepter leur joug.... Partout je serai avec vous. Je partagerai vos fatigues, vos veilles, vos angoisses, et ma faucille d'or lancera dans la nuit des combats l'éclair qui guide à la victoire ! »
Elle avait à peine prononcé ces mots qu'un bruit d'armes se fait entendre. Elle regarde.... Une légion romaine accourt par tous les sentiers de la forêt. Déjà les prisonniers sont libres de leurs chaînes, les Gaulois s'enfuient de toutes parts ; le dolmen est à moitié renversé.
« Fuyez, s'écrie Velléda, fuyez, Gaulois ! Evitez l'effusion inutile du sang, vous n'avez pas assez d'armes pour vous défendre. L'heure des combats n'a pas encore sonné !.... Fuyez !.... Fuyez !.... A bientôt la revanche ! Au grand jour, vous répondrez à mon appel, quand le temps en sera venu ; d'ici là, je serai toujours auprès des autels, que je n'abandonnerai jamais !.... »
En un clin-d'oeil les tribus disparurent. La prêtresse elle-même, grâce à son art magique, s'évanouit comme un souffle.
Une tempête effroyable, mêlée d'éclairs et de tonnerre, éclata sur la montagne à cet instant, et la légion romaine elle-même fut effrayée de se
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trouver seule, au milieu des ténèbres, en cet endroit désert et sacré.
Rome victorieuse avait conquis toute cette contrée ; la raison du plus fort est toujours la meilleure. Les Gaulois, désormais, se bornèrent à espérer tout de l'avenir, mais l'avenir ne répondit pas à leurs espérances.
Cependant Velléda voulut encore convoquer les assemblées. Elle essaya en vain et à plusieurs reprises de raviver l'enthousiasme des vaincus. Seule, elle resta dans nos forêts, s'abritant dans les anfractuosités des rochers, cueillant des tiges de bruyères et des feuilles sèches pour sa couche désolée. Elle ne reparut désormais dans sa chaire que pour y pleurer ses illusions perdues... Sa faucille d'or resta dans l'inaction et sa couronne de verveines se flétrit.... Son voile de fêtes, tout fané, ne servit plus qu'à lui cacher le visage, quand elle allait au loin tendre la main et mendier pour vivre.
A la nouvelle de sa détresse, deux Druides, qui l'avaient connue autrefois, étaient venus pour la consoler, la secourir et l'emmener peut-être loin de ce pays conquis et asservi. Ils la trouvèrent morte au pied du rocher de la Grande-Noë. S'était-elle volontairement précipitée dans l'abîme, après avoir dit un suprême adieu à la forêt qui l'avait vue si belle et si grande d'abord, si malheureuse ensuite ? ou bien, pauvre, manquant de pain, était-elle tombée
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de faiblesse et de langueur, en adressant aux dieux, en faveur de sa patrie, une dernière invocation, pleine de tortures et d'angoisses ? La légende ne le dit pas : sa mort remontait seulement à quelques heures.
Les Druides pleurèrent la malheureuse fille. Ils donnèrent à son voile, pour l'ensevelir, sa blancheur d'autrefois et ils creusèrent sa fosse non loin de là, en face de sa grotte, au pied de la montagne. Puis, après avoir planté un chêne de la forêt sur sa couche funèbre, ils s'éloignèrent à jamais de ces lieux.
Visiteur pieux et recueilli, j'ai souvent dirigé mes courses vers la chaire de Velléda. La Grande-Noë m'a vu gravir parfois ses sentiers ravinés, et j'ai vu le roc sur lequel s'affaissa la prêtresse expirante. Tout y rappelle encore son souvenir, car un vieux chêne a remplacé celui qui fut planté sur sa tombe. Malgré son délabrement, ce dernier débris de la forêt antique subsiste toujours, et sur sa dernière branche atteinte souvent par la foudre, j'ai cueilli plusieurs fois quelques tiges de gui sacré.
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II.
Le Pater noster.
Aux premiers siècles de sa conquête, Rome victorieuse de la Gaule lui imposa de nombreuses persécutions. La force de ses armes lui avait donné cette nouvelle province ; elle continua de la posséder par la violence. Bien plus, elle s'appuya sur elle pour y trouver la force dont elle avait besoin, afin d'étendre encore ses frontières, et ce fut au-delà des Alpes qu'elle voulut trouver les hommes dont elle avait besoin pour franchir les limites du Rhin.
L'histoire nous dit que ses légions se recrutèrent de vive force chez les peuples conquis. Elle nous apprend que les Celtes, ainsi incorporés dans ces armées disciplinées et aguerries, furent obligés de prêter leur concours à cette ambition que pouvait à peine satisfaire la possession du monde entier.
La légende ajoute même à ces détails, et,
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dans le Mortainais, elle conserve un récit touchant de ces exactions dont furent victimes les premiers peuples qui l'habitèrent.
Deux frères, nés jumeaux, Atto et Rothbert, élevés par une mère devenue chrétienne, avaient toujours vécu sous la même chaumière, ne se quittant jamais, vivant d'une même pensée et n'ayant pour ambition que de rester ensemble afin de cultiver le modeste héritage qu'ils avaient reçu de leurs parents. Saisis par les agents militaires de Rome, ils furent dirigés vers la Germanie, compris dans les légions qui couraient aux armes et menés immédiatement aux combats.
En vain cherchèrent-ils à toucher leurs tyrans par leurs supplications ; ils demandèrent inutilement comme unique faveur d'être incorporés dans les mêmes bataillons. L'esprit des tyrans ne pouvait se ployer à de telles condescendances. Il voulut même laisser ignorer à chacun des frères la légion à laquelle ils appartenaient l'un et l'autre : nouveau genre de persécution qu'il fallut bien endurer en silence.
Cependant une grande bataille est livrée en Germanie. Les envahisseurs furent, dit-on, vaincus, et leurs soldats jonchèrent le sol en grand nombre. Atto, sain et sauf, parcourt le champ du carnage, cherchant partout Rothbert. Depuis leur séparation soudaine, son but unique est de retrouver son frère, et il le rencontre
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au milieu des morts, criblé de blessures à la poitrine et à la tête.
Il n'en peut douter, c'est bien le cadavre de son cher Rothbert qu'il a devant les yeux ; tout le lui persuade et il n'a plus qu'un devoir à remplir, celui de lui donner une sépulture chrétienne. Puis, délié de ses devoirs envers Rome, dont les soldats se sont dispersés dans la fuite, il traverse la Gaule à petites étapes, franchissant les fleuves à la nage, traversant les sombres forêts, marchant souvent la nuit, et il revient enfin dans son pays natal, respirer l'air bienfaisant et balsamique de nos montagnes et de nos bruyères.
Bien des années s'écoulèrent ainsi. Atto vécut libre de toute inquiétude et pratiquant en silence les préceptes de l'Evangile. Toujours son souvenir se reportait vers les jours de son enfance et de sa jeunesse, où son frère et lui étaient si heureux d'un même bonheur, où, dépourvus d'ambition, leur désir unique était de se complaire réciproquement.
Tout à coup quelques soldats romains apparurent dans la contrée. Branis par les ardeurs du soleil et par les intempéries des saisons, méconnaissables par leurs allures militaires, ils restèrent inconnus à tous ceux qu'ils approchèrent avec peine ; on s'enfuyait à leur approche.
Atto lui-même refusa de fraterniser avec eux,
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Il craignait qu'ils ne voulussent l'entraîner de nouveau à la suite de leurs aigles, et pour se soustraire à leur présence, il se retira, comme bien d'autres, dans les rochers et sous les ombres mystérieux de la forêt.
Souvent on le voyait traverser la plaine en silence. Sa démarche était calme et mesurée. Les chagrins avaient tracé des rides profondes sur son front ; ses cheveux avaient blanchi avant l'âge et tout l'ensemble de sa personne respirait une conviction profonde que la religion chrétienne lui avait inspirée. Fréquemment aussi il récitait en marchant quelques-unes des prières que tout enfant il avait apprises.
Un jour, il circulait ainsi au milieu des rochers qui dominent la ville actuelle de Mortain. Seul, loin des siens, sur le sommet de la montagne gigantesque et en présence de Dieu, il lui adressait ainsi son invocation :
Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum,
lorsque ces mêmes paroles, qu'il prononçait avec un certain enthousiasme, se trouvèrent reproduites soudainement à ses oreilles. Il s'arrête un instant et répète les mêmes mots qui retentissent de nouveau dans les airs. Mais un écho bien lointain a pu seul les reporter vers lui, car cette prière, il l'a retenue de sa vieille mère, qui l'a recueillie à Jérusalem des lèvres
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du Sauveur lui-même, du Christ expirant : nul autre que lui peut-être ne la sait dans ces vastes contrées. Alors, recommençant une troisième fois, il ajoute :
Adveniat regnum tuum, fiat volontas tua.
Mais l'écho, cette fois, ne retentit plus seulement les strophes prononcées : une voix humaine, une voix qui remue en lui les plus doux souvenirs, une voix connue et non oubliée ajoute d'un ton doux et résigné le reste de la prière si connue :
Sicut in coelo et in terrâ, etc., etc.
Atto écoute. Il n'en peut croire ses sens. Un instant il reste appuyé contre un fragment de roc qui se trouve auprès de lui. Ses yeux se lèvent vers le ciel avec un ineffable sentiment de reconnaissance ; il se demande si Dieu a fait un miracle en sa faveur et s'il voudrait lui rendre son frère bien-aimé. Puis d'un bond, courant vers l'extrémité du rocher, il aperçoit de là un soldat qui achève de gravir la montagne et qui est déjà tout auprès de lui. Il se précipite dans ses bras : c'est Rothbert.
Alors tout s'explique. Atto avait commis une erreur et donné la sépulture à un autre, portant, comme son frère, des signes non équivoques de sa religion.
En souvenir de leur rencontre, les deux frères
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firent voeu de vivre désormais ensemble sur la montagne et d'y pratiquer la vie religieuse. Ils y bâtirent donc un petit ermitage auquel ont succédé plusieurs établissements du même genre jusqu'à nos jours. Plus tard, une modeste chapelle y fut élevée, lorsque les persécutions eurent cessé. Quant à Atto et à Rothbert, heureux de s'être retrouvés, et très convaincus que le Pater noster avait été pour eux l'occasion d'un événement miraculeux, ils voulurent apprendre cette prière sublime à tous les néophytes qui vinrent journellement près d'eux. Bientôt, grâce à leur zèle, la contrée entière fut convertie au christianisme, et l'Oraison dominicale, partie de l'Ermitage de Mortain, fit bientôt le tour de l'Occident.
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III
Le Pas au Diable.
Aux temps des légendes, les saints ne craignaient pas de descendre sur la terre, et le démon empruntait parfois une forme humaine. Leur rencontre devait, on s'en doute bien, amener de fréquentes luttes et de nombreux combats, dans lesquels la victoire demeurait toujours au génie du bien. Symboliques images de ces guerres incessantes et multipliées, l'archange Saint Michel et Saint Georges sont sans cesse représentés terrassant le démon. Le premier semble avoir pris notre contrée pour le théâtre de ses exploits, et la brumeuse Angleterre a choisi le second pour son patron.
Disons donc quelques mots de l'odyssée de Saint Michel.
Depuis longtemps abrité sous l'épaisse feuillée
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des bois qui couvraient une grande partie du Mortainais et le cachaient à tous les regards, Satan mettait ses instants à profit pour surprendre les âmes assez craintives et assez faibles pour se donner à lui. Son adversaire le rencontre enfin, le défie à plusieurs reprises, le harcèle, et ils engagent divers combats successifs. Toujours vaincu, Satan veut encore recommencer la lutte.
Las enfin de batailler, il osa proposer à Saint Michel une trêve longue et durable. Elle fut acceptée, et les deux rivaux, prenant ensemble leur vol, se mirent à parcourir le monde.
Arrivés après de longs jours sur le sommet de la chaîne de montagnes qui domine la ville de Mortain, ils convinrent de partager entre eux la vaste et riche contrée qui s'étendait sous leurs yeux. L'archange donne à son adversaire la liberté du choix.
« La terre nous appartient, s'écrie aussitôt Satan, qu'une pensée infernale agite, partageons nos richesses par égales portions.
— La terre est au Seigneur, interrompit le glorieux archange. Cependant, je consens au partage : choisis, je te le répète.
— A moi donc la partie supérieure de ces belles plantes que nous avons sous les yeux, répond le maudit. »
Et du haut des airs il fond sur la vallée immense. Mais les champs étaient remplis de ces
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plantes dont les racines seules peuvent servir, tandis que leurs feuilles se dessèchent et tombent en pourriture. Le diable n'eut donc en partage que la honte d'être vaincu. Aussi, découvrant au loin de vastes guérets couverts de leurs moissons :
« Ah ! murmura-t-il, cette fois, je demande tout ce que le sol renferme dans son sein.
— Volontiers, répartit l'archange, en cueillant les blondes gerbes. »
Le diable ne sut que faire des racines du blé.
Cependant il n'était pas encore découragé.
« Construisons, dit-il à son adversaire, construisons chacun un palais : l'architecte du plus bel édifice sera le dominateur du monde. »
Les belles grèves, ces espaces sans fin, qui grandissaient devant eux, que ne pouvaient mesurer leurs regards, dont ils distinguaient toutes les sinuosités malgré une distance de dix lieues, et dont les reflets argentés et scintillants brillaient à l'horizon ; ces grèves qui, sous l'ardeur du soleil, semblaient être une immense émeraude, furent, dis-je, le lieu où s'élèveront ces monuments remarquables. C'est ainsi convenu. Ils précisent également le laps de temps que chacun d'eux devra employer pour achever son travail.
Une seule nuit a suffi aux deux champions transformés en entrepreneurs de maçonnerie. Le lendemain, au lever de l'aurore, apparut au
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milieu des sables abandonnés de l'Océan, un admirable palais de cristal, tout étincelant de lumières et de pierreries et reflétant au loin ses mille feux diamantés. C'était l'oeuvre de l'archange. Presque en face, mais à une bien moins grande élévation, avait surgi un sombre rocher granitique, assis sur sa base évasée et couvert d'une étrange architecture. Il faisait peine à voir auprès du merveilleux palais.
Satan est vaincu encore une fois. Il n'a pu concevoir dans son imagination qu'une oeuvre terrestre, tandis que le bienheureux est l'auteur d'une oeuvre toute divine. Rien ne peut être comparé à ce délicieux palais de cristal ; il faut s'incliner devant l'évidence.
Grand est le désespoir de Satan. L'heure fixée pour l'expiration de la trêve va d'ailleurs bientôt arriver, et, pour toujours, il devra renoncer à ses prétentions. A cet instant Saint Michel, paraissant céder devant tant de douleur, essaie, en vainqueur généreux, quelques mots de consolation ; il veut calmer son ennemi, amoindrir pour lui l'amertume de la défaite et en même temps le désarmer.
« Prends le palais que j'ai construit, dit-il, et cède-moi ton rocher. »
« — Oui, vraiment, par mes cornes ! » hurla Satan, dont la joie remplaça soudain la tristesse. Et rapide, il courut vers le splendide édifice. Mais il y entrait à peine, lorsque le palais de cristal,
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devenu celui du démon, s'effondre tout à coup, se brise en immenses éclats et couvre la grève de ses nombreux débris fumants. Colonnes et chapiteaux, voûtes et murailles s'étaient effondrés à la fois ; le palais était de glace, les premiers rayons du soleil qui venait d'apparaître, et les brasiers d'enfer que le diable porte toujours en son sein, avaient détruit en un instant l'oeuvre merveilleuse de Saint Michel.
Un flot de haine remplit alors l'âme de Satan. Aussitôt il s'élance vers les rochers de Mortain avec l'intention de s'en emparer de nouveau et d'y ériger un autre palais, d'où nulle puissance ne pourra le chasser. Il élèvera autel contre autel, temple contre temple : Saint Michel aura le Grand Mont ; à lui le Petit Mont !
Mais son vol est mal calculé, et bientôt, son aile le trahissant, il vient s'abattre sur un roc énorme, au milieu des cépées sans nombre, dans un lieu désert et sauvage, presque à la partie supérieure de l'une des cataractes de nos rivières torrentueuses, que l'on désigne sous le nom de Cascade. Sa chute fut si violente, que l'empreinte de sa figure, de ses cornes et de ses quatre pieds fourchus demeura à jamais scellée dans la pierre.
Elle est connue sous le nom de Pas au Diable. Un gué charmant, formé d'une douzaine de gros galets jetés sans art sur le torrent tumultueux, y conduisait autrefois.
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IV
La Génisse de Saint Bertevin.
Parigny conserve avec soin une corne de génisse dont les proportions énormes sont vraiment dignes d'attention. Depuis quand cet étrange objet est-il conservé dans la sacristie de son église ? Pourquoi et à quelle occasion y a-t-il été apporté ? Nul ne le sait.
La légende s'est cependant emparée de ce fait. Elle dit qu'un saint et vénérable personsage, après avoir évangélisé la partie du Maine qui touche aux confins de la Normandie, ainsi que plusieurs parties du Mortainais, périt assassiné victime des païens. Bertevin était son nom. Par abréviation, les habitants l'appelaient Brevin.
Les restes mortels du bienheureux errèrent longtemps sans sépulture. Poursuivis par le
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fanatisme et subissant tour à tour les épreuves du fer, du feu et de l'eau, ils furent constamment sauvés.
Un jour enfin, dit-on, une génisse mystérieuse gravit un rocher inaccessible sur le sommet duquel les reliques précieuses avaient été transportées par des mains célestes. Cette retraite était inconnue, et nul sentier tracé par des mains humaines ne pouvait y conduire. Cependant l'animal y parvint sans peine. Il se plaça de lui-même sous le joug ; puis, descendant sans guide le ravin escarpé, il franchit tous les obstacles qui se présentèrent à lui. Aucune route n'existait dans cette contrée, plusieurs fleuves la sillonnaient en tous sens, quelques montagnes y offraient de rapides coteaux, et cependant rien ne put entraver la marche de la génisse.
Ce fut à Parigny qu'elle s'arrêta enfin, après une longue course poursuivie sans fatigue. Mais la voûte céleste ne pouvait suffire pour son précieux fardeau. Comme il fallait abriter les ossements vénérables de Bertevin, l'animal se mit de lui-même à transporter tous les matériaux nécessaires pour construire une chapelle, qui s'éleva rapidement. La génisse avait alors rempli sa tâche. Aussi, épuisée par tant d'efforts, elle expira bientôt, en faisant entendre un plaintif gémissement.
Parigny a conservé le souvenir de cet événement
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merveilleux. Le nom de saint Bertevin est resté populaire au milieu de sa pieuse et fidèle population, et la corne de la génisse, que j'ai touchée de mes mains, est l'un des objets les plus précieux du trésor de son église.
Ajoutons qu'un jour, tandis que la génisse entraînait le chariot de Brevin, à un demi-kilomètre du bourg de Parigny, l'une de ses cornes tomba à terre. Sur-le-champ, on vit jaillir une source d'eau limpide. Le saint voulait ainsi récompenser les habitants de cette localité de la sépulture honorable qu'ils donneraient bientôt à ses cendres. Ce don était d'autant plus gracieux, que c'est la seule fontaine qui soit aux environs.
Elle existe encore maintenant et elle s'approche chaque année de l'église de la longueur d'un pas d'homme. Lorsqu'elle sera arrivée au pied du temple, le jugement dernier aura lieu, si l'on en croit la légende. Elle a toujours un long trajet à faire avant d'y parvenir ; mais il est certain que la distance diminue. Maint vieillard assure l'avoir vue, il y a cinquante ans, dans une prairie voisine de celle où elle se trouve maintenant. Pour moi, je l'ai visitée et j'ai remarqué une foule de petits insectes qui se jouaient au fond de son eau cristalline. Elle n'a, du reste, rien de particulier.
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V
La Fosse Arthour.
Le roi Arthur, vainqueur dans maints combats, fut longtemps la terreur des nuées de barbares qui, au Ve siècle, envahirent la Grande-Bretagne. L'histoire raconte les nombreux exploits de ce guerrier ; elle dit même qu'à la suite d'une victoire éclatante, le héros disparut. De cet instant, la fable et la légende s'emparent de lui pour le conduire à travers les âges et lui faire une grande renommée de célébrité.
Cent écrits ont été faits de ses aventures ; depuis Robert Wace jusqu'à nos jours, vingt romanciers l'ont pris pour sujet de leurs poèmes ; dix provinces ont réclamé son existence, et, comme la forêt de Brocelande, celle de Mortain a revendiqué l'honneur de lui avoir donné une retraite. L'amour est perpétuellement, d'après les versions populaires, le motif de cette
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fuite. L'amour lui fit abandonner ses compagnons d'armes, le bruit des camps, les incertitudes des combats et préférer à tout une compagne chérie, le calme de la retraite et le souvenir affectueux de ses sujets. Il semble même que, poursuivi dans les lieux où il s'était retiré, il ait été contraint de se soustraire à cet enthousiasme qui faisait désirer sa présence au milieu de ses peuples. C'est de cette façon seulement que l'on peut expliquer pourquoi tant de lieux où il cacha ses chastes amours ont conservé son nom entouré d'une poésie qui n'est pas sans fraîcheur et sans charme.
La Fosse-à-Retour, comme l'appellent les paysans dans leur langue dégénérée, a été formée, au milieu d'une déchirure abrupte et profonde de rochers, par un cours d'eau rapide, torrent l'hiver, qui, encaissé au milieu des pierres, a creusé dans sa chute un large trou béant, dont on n'a jamais pu mesurer la profondeur. La montagne semble avoir été coupée pour livrer passage aux eaux, et les deux rives surplombent le ravin.
Gravissez le rocher. A une hauteur prodigieuse, après une périlleuse ascension, pendant laquelle le pied peut glisser à chaque pas et vous précipiter dans l'abîme, vous arrivez à une grotte agréable, taillée dans le roc, et qui présente un large orifice aux chauds rayons du soleil, près d'un chêne dont l'ombrage les tempère
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en les faisant aimer. Sa forme est triangulaire. Elle possède une issue secrète qu'Arthur, dit la légende, savait bien découvrir, car cette grotte était la Chambre de la Reine.
En face, sur le flanc de l'autre coteau, dominant une hauteur qu'on ne peut mesurer sans éprouver un sentiment d'effroi et de vertige, étroite et crevassée, est la Chambre du Roi.
Arthur passa quelque temps au fond de ce réduit. Mais la fatalité, qui à cette époque reculée pesait surtout sur les héros, avait enchaîné ses désirs. Il ne pouvait visiter son épouse que lorsque le soleil dorait la crête de la montagne de ses derniers rayons. Ainsi l'avait voulu le puissant Génie qui le protégeait, la Fée qui avait fait naître dans son noble coeur ces douces pensées d'amour, après y avoir calmé l'ardeur des combats et l'enthousiasme de la gloire.
Le frein était trop lourd pour sa brûlante passion : Arthur transporta dans son amour le feu qui l'animait à la tête de ses armées. Impatient des obstacles, il osa les dédaigner.
Plusieurs fois il descendit durant le jour de sa retraite inaccessible, et, traversant le cours d'eau de la vallée, dont les ondes gazouillaient dans les pierres et venaient s'apaiser au milieu des roseaux et des glaïeuls en fleurs, il surprit sa bien-aimée qui gémissait dans l'attente.
Elle redouta d'abord les suites de cette désobéissance
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aux ordres du Génie, mais comme l'habitude enlève la crainte, au bout de quelques jours, tous les deux à l'envi multipliaient ces douces entrevues, ces heureux rendez-vous.
Cependant, un matin, l'aurore naissait à peine, brillant à l'horizon et promettant un beau jour, Arthur quittait la Reine. Son retour devait être prochain. Déjà il franchissait la vallée, quand un bruit inusité se fait entendre. Bientôt ce grondement approche et devient plus sensible. Le Roi écoute et s'arrête : il reste interdit. Son épouse, qui, du seuil de la grotte, l'a suivi des yeux, porte alors ses regards vers la forêt d'où s'échappe cet étrange vacarme.
C'est un torrent qui mugit. Il renverse bois, rochers, obstacles de toute nature, entraînant tout dans sa course vertigineuse, et rapide comme l'éclair qui sillonne la nue, prompt comme la pensée, il arrive au pied de la montagne, pour y envelopper le royal Arthur de son onde intelligente et vengeresse. Le prince se débat en vain contre les étreintes de la mort : le torrent impétueux engloutit sa victime dans sa colère, ne laissant derrière lui qu'un faible tourbillon.
Témoin de cette agonie si soudaine, muette de désespoir, la Reine ne voit et n'entend que le gouffre qui crie vers elle. La voix de son époux semble l'invoquer.
« Tu m'appelles, s'écrie-t-elle, Arthur ! Ici, je
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serais seule et désolée ; là-bas, nous serons ensemble !... Onde bruyante, que tes flots soient doux à la fiancée qui cherche son époux !... Arthur ! je te suis ; ouvre tes bras... me voilà ! »
Et, du haut des rochers, elle s'élance dans l'abîme.
On la voit, comme une candide colombe atteinte d'un fer meurtrier, tomber dans la fosse bouillonnante ; les eaux s'agitent avec force et un lugubre murmure semble sortir de leur sein. Les deux époux s'unissaient pour l'éternité.
Le Génie de ces lieux solitaires apparut en ce moment sur un roc renversé, au bord du précipice, tombeau royal des deux héros. Un immense voile de deuil aux plis flottants, se déroulait jusqu'à ses pieds ; une larme même tomba de ses yeux, car sa vengeance avait été cruelle.
Il étendit la main vers l'eau qui frémissait encore :
« Torrent, dit-il d'une voix pleine d'émotion, torrent, tu mugiras toujours : pleure jusqu'à la fin des siècles, pleure de ta grande voix ceux qui viennent de mourir... Redis sans cesse et répète à tous leur déplorable destinée. »
Et pour jamais le Génie disparut de ce ravin désolé.
Je visitai un jour cet endroit désert. Assis à l'entrée de la Chambre de la Reine, un ami et moi redisions la légende. Le bruit des eaux montant jusqu'à nous, il nous sembla entendre
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quelques éclats de la voix d'Arthur qui le dominait, chantant sa bien-aimée. Des mots à peine articulés arrivaient à nos oreilles, mais nous ne pûmes saisir le sens des paroles ; la mélodie seule était distincte.
En retournant au village voisin, nous rencontrâmes un paysan auquel nous fîmes quelques questions, et il nous dit que la Fosse Arthour portait autrefois bonheur aux habitants de la contrée. Ceux d'entre eux qui ne pouvaient se suffire pour labourer leurs terres, venaient de grand matin sur le bord de la fosse. Ils y déposaient une petite pièce d'argent, et le lendemain, au lever du soleil, on voyait sortir de l'eau deux taureaux noirs, infatigables au travail durant la journée toute entière.
« Il fallait les ramener ici avant la chute du jour, nous assura-t-il, en prenant soin de leur attacher une botte de foin entre les cornes ; puis, d'un élan rapide, ils se plongeaient dans leur humide demeure. Arthur avait voulu sans doute rendre ce service au pays qui lui avait offert un asile. »
On prétend également que depuis des siècles on voit deux corbeaux devenus tout blancs planer chaque jour sur le torrent. Ils protègent, dit-on, les moissons de la contrée. Leur aire est fixée au-dessus de la Chambre du Roi. Jamais personne n'a osé y atteindre.
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VI
La Grotte des Sarrasins.
Au milieu de cette longue chaîne de montagnes, dont les crêtes pittoresques couronnent la ville de Mortain, l'on remarque un effroyable éboulement de quartiers de rochers et de rocs brisés, dont le pêle-mêle accuse quelque cataclysme des premiers âges du monde : c'est la Montjoie, avec son nom mythologique et ses souvenirs druidiques. Dans leur chute, des masses énormes sont venues se superposer les unes aux autres par un de ces jeux étranges du hasard, et former une longue anfractuosité avec deux issues, l'une au midi et l'autre au couchant. Cette caverne, qui existe toujours, mais dont la principale entrée s'est effondrée sous les éclats de la mine, est connue sous le nom inexpliqué de Grotte des Sarrasins.
A une époque très reculée, deux étrangers
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vinrent, dit-on, se réfugier dans ce sombre asile. Arrivaient-ils de la Syrie et de la Palestine, ou bien étaient-ce des fugitifs échappés à la sanglante bataille de Tours ? ou n'étaient-ils que de ces inconnus qu'on désignait au moyen âge sous le nom générique de Sarrasins ; de même qu'aujourd'hui on appelle Bohémiens ceux qui portent partout leurs habitudes errantes ? Voilà ce que ne dit pas la légende. Mais ce que l'on sait, c'est que leur tenue et leur physionomie permettaient de croire que dans leur pays ils avaient occupé un certain rang. A les entendre parler, on reconnaissait les habitudes du commandement ; l'on pouvait même soupçonner que c'étaient deux proscrits.
Dès lors, le respect leur fut acquis. Aussi la caverne leur servit-elle de retraite assurée. C'est là qu'ils passèrent leur vie solitaire. Divers changements s'opérèrent autour d'eux, sans qu'ils s'en aperçussent. Le seul pouvoir que connurent jamais ces enfants du malheur, fut les intempéries des saisons, leur unique croyance, le froid et la faim.
Aux beaux jours, lorsque le soleil était pur, on les apercevait parfois sur la cime des rochers, poursuivant de leurs flèches le daim et le chevreuil, qui peuplaient alors la forêt voisine, car la venaison fournissait presque seule à leur nourriture. D'autres fois, on les voyait debout sur les plateaux les plus élevés. Leurs manteaux,
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formés de peaux cousues ensemble, seuls vêtements qui abritassent leurs corps noirs et presque nus, flottaient au gré des vents et attiraient vers eux l'attention. Leur pose hardie, leurs regards menaçants, inspiraient une sorte de terreur autour d'eux. On les eût pris, dans ces moments, pour quelque divinité austère de ces lieux agrestes.
Quelques-uns cherchèrent à les approcher, mais ils fuyaient farouches ; ils semblaient vouloir éviter la présence des hommes. Cependant parfois, faisant trève à leur sauvagerie, ils osèrent se produire au milieu d'une assemblée et prendre part aux jeux publics. Nul ne put les égaler dans l'art de lancer les flèches, à la course, ni à la lutte. Le plus âgé d'entre eux surtout déploya, dans ce dernier exercice, une telle habileté, qu'un jeune homme, qui jusque-là n'avait pas trouvé de rival, voulut lutter avec lui. Mais le Sarrasin ne fit que le serrer sur sa poitrine ; son adversaire, comme saisi dans une tenaille de fer, laissa retomber sa tête en arrière, jeta un grand cri, ferma les yeux, et, quand le vainqueur rouvrit les bras, le Franc tomba sur la terre, raide et inanimé.
Depuis ce temps, nul n'osa approcher de la caverne. Ils y vécurent longtemps, plus isolés que jamais ; c'était ce qu'ils désiraient. Aussi contractèrent-ils des habitudes de sauvagerie telles, qu'ils finirent par imiter les cris aigus
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des oiseaux de proie, qu'ils attiraient ainsi vers eux.
Cependant on vit un jour le plus jeune des deux courir seul, égaré, le long des rochers, en poussant des sons plaintifs. Puis, quelque temps après, on cessa de l'entrevoir.
On soupçonna dès lors que tous deux avaient fui, ou que peut-être ces accents de désespoir avaient été provoqués par un accident grave, par la mort de l'un des amis. Malgré cela, le sentiment de crainte qu'ils avaient réussi à inspirer était tel que personne ne s'avança vers la grotte pour voir ce qui s'y était passé, et que durant des siècles nul ne voulut s'approcher de ces lieux pleins d'horreur.
Pourtant un jour, vers 1789, quelques enfants, jouant au milieu des rochers, pénétrèrent dans la grotte, qu'ils trouvèrent vaste et spacieuse. Dans le fond, sur une espèce de couche formée encore de fragments de bruyères, ils aperçurent des ossements épars, auprès de grossiers ustensiles en bois, et plus loin, un volume composé de quelques feuillets seulement. L'intendant des ducs d'Orléans, alors comtes de Mortain, M. Porphire de Jacquemont, entendit parler de ce fait extraordinaire. Il se fit remettre le livre. Mais il ne put jamais le déchiffrer : il déclara que c'était un grimoire. Et le grimoire eut le sort des livres de cette espèce : il fut jeté au feu.
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VII
Le Trou du Gobelin.
Donjons ou retraites de brigands ont été longtemps synonymes dans le langage du peuple. A l'en croire, souvent ils ont servi de remparts aux barons de haubert pour abriter leurs dérèglements, d'asiles pour cacher leurs hontes, et de forteresses pour opprimer leurs victimes. Il n'est guère de château, véritable nid d'aigle hérissé à la crète des montagnes, sur lequel il ne circule quelque sombre histoire. Celui de Mortain a la sienne : écoutons-la.
Enlevée à sa famille, une jeune fille, dont la beauté sans exemple a frappé les yeux du gouverneur du château, est enfermée dans l'une des salles hautes du donjon. Elle est de noble lignée, mais ni sa naissance, ni sa grâce, ni ses larmes n'ont pu attendrir son geôlier. Sa famille a épuisé tous les moyens en son pouvoir pour
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arriver jusqu'à elle. Nul ne sait, du reste, quel est son ravisseur ; tous ignorent le lieu où celui-ci a déposé son larcin.
Cependant toutes les tentatives faites par le gouverneur auprès de sa belle prisonnière ont été infructueuses. Vouée dès l'enfance à la Sainte Vierge, la jeune fille invoque constamment le secours de sa puissante patronne. Son unique confiance est dans la mère des affligés. Abandonnée des hommes, qui l'oublieront bientôt, elle n'a d'espoir que dans le ciel.
Marie jouit pourtant d'une liberté apparente. Il lui est même loisible, au bout de quelque temps, de circuler dans les cours du château, dans l'enclos planté d'arbustes qui sert de jardin, et dans les divers bâtiments dépendant de la forteresse. Le geôlier espère avec le temps parvenir à se faire aimer, car elle lui a inspiré de tels sentiments qu'il a oublié jusqu'aux entraînements de la séduction.
Un souterrain, dont elle découvre bientôt l'entrée, peut favoriser sa fuite. Il est sous le donjon même. Marie n'hésite pas. Elle s'avance intrépidement dans la galerie souterraine et ténébreuse : la Sainte Vierge la guide. Appuyant ses mains contre les murailles, elle marche bien longtemps dans l'obscurité, se heurtant parfois à un bloc échappé de la voûte ; parfois se frappant la tête contre les parois des murs et contre la voûte elle-même qui est basse et humide.
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Souvent aussi elle rencontre plusieurs sentiers souterrains et elle est obligée de revenir sur elle-même pour trouver une issue. Enfin elle aperçoit une lueur, et elle arrive près de l'enceinte de la ville, tout proche l'église paroissiale. Elle est sauvée.
En souvenir de son heureuse délivrance, Marie, qui se voua bientôt au cloître, fit édifier au chevet de l'église de Mortain la rotonde qui sert de temple à la Vierge. C'est là qu'elle avait été rendue à la liberté ; c'est là, sous l'autel même, qu'est cachée l'issue du souterrain.
Mais quant à son orifice, depuis cette époque, il fut constamment gardé avec soin. Dérobé à tous les yeux par le noir feuillage d'un laurier dix fois séculaire et constamment renaissant, il devint la demeure du Gobelin, qui y fixa son domicile. Le Gobelin, qui personnifie l'un des plus mauvais génies de la contrée, affecta même de ne plus quitter cette galerie, qui a conservé le nom de Trou du Gobelin ; et l'on montrait encore, il y a trente ans à peine, la pierre qui lui servait d'âtre, la petite margelle où il se désaltérait, et le creux taillé dans le roc vif dans lequel il passait ses journées, car la nuit il avait l'habitude de se retirer à l'entrée de la voûte.
La poudre à canon a réduit la pierre en mille éclats, et des éboulements nombreux ont obstrué l'entrée du souterrain.
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VIII
Le Château maudit de la forêt de Saint-Sever.
Non loin du bourg de Saint-Sever, à une lieue environ, se trouvent, dans la vaste forêt qui fait partie du domaine de l'Etat, les ruines d'un immense château. Malgré les décombres qui accusent son existence et malgré toutes les indications dont vous pourriez vous entourer, vous en trouveriez cependant avec peine le chemin. Car, outre la vaste étendue de la forêt et ses sentiers nombreux qui semblent à dessein s'enchevêtrer les uns dans les autres, vous éprouveriez une autre difficulté, celle de rencontrer quelqu'un qui voulût bien consentir à vous guider au milieu de cet amoncèlement de pierres, de ronces et d'arbres. D'ailleurs ce lieu est maudit et personne peut-être, dans un rayon
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de plusieurs lieues autour de la forêt, ne consentirait à fouler avec vous, de ses pieds, ce sol frappé de proscription et d'un anathème éternel.
Pourtant le site est enchanteur et nous en connaissons peu qui lui soient préférables. Un très vaste étang occupe le fond de ce beau vallon ; de ses rives s'élancent de toutes parts des bois nombreux de la plus belle venue et de la plus vigoureuse végétation. Leurs rameaux verdoyants se mirent dans ses eaux limpides, et les ruines même du château baignent leurs pieds dans ses ondes qui paraissent glaciales, tant l'ombrage touffu laisse pénétrer avec peine les rayons du soleil. En un mot, cette vallée semble céler quelque mystère impénétrable, et le bruit régulier et monotone du moulin à grains qu'alimentent les eaux de l'étang, trouble seul le calme qu'elle respire et le silence de cette nature agreste.
Guidé par un ami, je pus, au commencement de ces dernières vacances, visiter ces lieux remarquables. Puis, après les avoir parcourus en tous sens, après avoir ressuscité dans mon imagination les personnages qui lui ont autrefois donné la vie, et après avoir dans ma pensée relevé les tours et le donjon du château, je voulus rechercher ses annales. Un vieux parchemin jauni, que je trouvai dans la bibliothèque de la ville voisine, me les a révélées ; je me bornerai donc à les transcrire ici :
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« Vers le XIIIe siècle, ce château était habité par le baron de l'Espinay. Riche et puissant, possesseur de l'immense forêt et maître de vassaux nombreux, il s'était montré avide d'acquérir, même aux dépens de l'Église et de l'abbaye voisine, édifiée par ses pères sur leurs propres domaines ; il avait été dur et cruel envers ses tenanciers. Ses rapines et même son usure avaient attiré sur lui des plaintes nombreuses et des cris de vengeance. Malgré les apparences, malgré les honneurs qui l'entouraient, malgré les redevances qui affluaient chez lui, ce puissant seigneur ne devait donc pas être heureux, et sa conscience lui laissait peu de jours de repos.
Par une soirée du mois de décembre, le lendemain de Noël, pendant que la neige couvrait l'immensité de la forêt comme d'un vaste linceul, le baron restait assis devant l'âtre presque éteint de l'une des cheminées du donjon. Il était de mauvaise humeur et réfléchissait aux moyens de faire rentrer aussitôt la part de ses revenus échus de la veille. Les ardeurs d'une fièvre persistante, autant que les agitations de son coeur tourmenté et bourrelé par les remords que faisaient naître en lui les gémissements de ses victimes, éloignaient de ses paupières un sommeil ardemment désiré. Au moindre bruit qui se faisait entendre du dehors, dans les branches des arbres de la forêt, il tressaillait convulsivement, et cette veille qui n'était pas
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le repos, se prolongeait ainsi, sans que le sommeil vînt enfin mettre un terme à ses souffrances physiques et morales.
« Tout à coup un rire strident se fit entendre auprès du baron et le fit bondir sur son siège de bois. D'un brusque mouvement il se retourna et se trouva en face d'un petit vieillard aux cheveux grisonnants, et qui paraissait bilieux et chétif ; ses yeux fauves lançaient des lueurs phosphorescentes et sa bouche hideuse laissait errer sur ses lèvres un sourire moqueur et ironique.
— Qui es-tu ? et de quel droit t'es-tu introduit dans ma demeure ? lui dit le baron d'une voix mal assurée.
— Ah ! ah ! ah ! je savais bien que ma présence te rendrait toute ta mauvaise humeur, répondit le nouveau venu, et si tu veux me connaître, examine mon front. N'y vois-tu pas la marque que Dieu y infligea lors de ma lutte vaine contre sa toute puissance ?
— Tu es donc le démon ?
— Lui-même. L'heure du châtiment est bientôt venue pour toi ; ton moment approche : tous tes forfaits m'ont acquis des droits incontestables sur toi et je suis venu réclamer à mon tour le tribut qui m'est dû. Prépare-toi à me suivre.
— Dieu est bon, murmura M. de l'Espinay d'une voix étranglée et qu'il cherchait en vain à
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rassurer, Dieu est bon, je me repentirai, il me pardonnera.
— Comment, reprit Satan, oserais-tu espérer encore en la miséricorde de Dieu ? Il t'a laissé vivre jusqu'à soixante-quinze ans ; jamais tu n'as eu une seule pensée pour lui, et tu parles maintenant de repentir ? Il est trop tard !
— Je suis donc perdu, s'écria le baron, en sentant ses mains se crisper avec terreur et ses cheveux se hérisser sur sa tête. Eh bien ! prolonge encore mon existence de quelques années, je serai ton homme lige et je souscrirai à toutes tes conditions.
— Je savais bien, dit son interlocuteur en riant d'un rire éclatant et saccadé, je savais bien que tu deviendrais raisonnable à la fin. Il ne s'agit que de signer ce parchemin, et durant vingt années la mort n'aura aucun pouvoir sur toi.
— Mais.... mais avant de signer, reprit en hésitant le baron, je veux quelques heures de réflexion....
— Tu les auras : je te donne vingt-quatre heures.... La nuit prochaine je serai ici..., seulement, malheur à toi si tu ne tiens pas à tes promesses, tu t'en repentirais ! »
« Et aussitôt il disparut.
Resté seul, le baron attendit tranquillement que le jour fût revenu ; une idée fixe s'était arrêtée dans son esprit.
Dès que les premières lueurs du jour eurent
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fait irruption dans son donjon, il fit seller son cheval, partit pour Saint-Sever et ne s'arrêta qu'à la porte de l'abbaye. Alors il pria un moine qu'il rencontra d'aller prévenir le père abbé de sa visite pressante. Celui-ci l'accueillit d'abord avec froideur. Mais ils restèrent plusieurs heures ensemble, et quand le baron prit congé des moines, il était réconcilié avec Dieu et avec ses ministres sacrés.
En rentrant chez lui, il appela aussitôt son intendant et lui remit un rouleau de parchemin contenant une longue liste de noms. C'étaient ceux des personnes auxquelles il voulait restituer. Puis il lui confia encore une autre pièce, qui n'était autre que son testament par lequel il donnait sa belle forêt et ses magnifiques domaines aux pauvres et à l'abbaye de Saint-Sever.
Enfin, quand la nuit fut arrivée, il monta au donjon, et en attendant son visiteur nocturne, il pria Dieu en roulant entre ses doigts amaigris les grains d'un chapelet béni par le Saint-Père, que le pieux abbé lui avait donné.
Vers minuit, au moment où le sommeil allait triompher de cette longue veille, un léger bruit accompagné d'un sourire le rappela à la réalité.
— Eh bien ! lui dit le visiteur, t'es-tu décidé à quelque chose ? Ta signature est-elle au bas de mon parchemin ?
— Ton parchemin est à l'abbaye.... Va l'y chercher....
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«nbsp;— Misérable ! s'écria Satan, misérable ! tu m'as trahi !... Je me vengerai ! »
« En achevant ces paroles, un vent violent agita la forêt toute entière, et un ouragan immense, accompagné d'éclairs et d'éclats de tonnerre, fit vaciller le château qui s'écroula aussitôt avec un bruit épouvantable.
Le lendemain on retrouva le corps du baron enseveli au milieu des décombres fumants. Ses membres étaient brisés ; et son visage défiguré était à peine reconnaissable : il avait cessé de vivre.
Les religieux de Saint-Sever vinrent le chercher en grande pompe. Ils l'inhumèrent au pied des marches de l'autel, sous les voûtes de leur sanctuaire. Une dalle de marbre blanc recouvrit, grâce à leurs soins, sa dépouille funèbre, et sur ce mausolée ils firent graver le testament de ce bienfaiteur de leur maison. En voici un fragment :
Je lègue tous mes biens aux pauvres et à l'abbaye de Saint-Sever. J'ordonne que tous les huit jours une messe soit dite pour moi pendant deux cents ans par les religieux du monastère. Je veux en outre qu'elle soit servie par un diacre à chausses rouges et par un sous-diacre à chausses bleues. »
Le baron de l'Espinay avait voulu sans doute rejeter ainsi bien loin la couleur noire, qui est l'emblème adopté par le diable.
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Bien des siècles se sont écoulés déjà depuis que les messes sont dites pour le baron de l'Espinay. Son souvenir s'est effacé depuis longtemps. Sa tombe a été brisée par les révolutions, et, des vestiges de son château maudit, il ne reste même plus une seule pierre debout.
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IX
Le Chêne des Chasseurs.
En avant et presqu'en face de la grotte de Velléda, au pied du rocher de la Grande-Noë, à l'extrémité de la lande de Vieille-Bruyère, qui précède l'entrée de la forêt de Mortain, se trouve le chêne des chasseurs, rendez-vous habituel des amis du plaisir innocent de la chasse. C'est un colosse séculaire, aux racines noueuses, à la tête dépouillée, et dont les flancs criblés de blessures, accusent les feux destructeurs de la foudre. La sève s'est retirée déjà de quelques-unes de ses branches principales qui ne laissent plus voir que des tronçons ; mais quelques autres, vers lesquelles s'est amassée une ardente végétation, nourrissent encore un luxuriant feuillage. Son tronc aime les orages et les tempêtes ; il brave les injures du temps et déploie contre les vents ses grands bras séculaires,
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toujours disposés à la résistance et à la lutte.
Près de ce chêne se montraient autrefois, dit-on, de fréquentes apparitions fantastiques. On parlait de danses et de rondes ; on assurait même avoir entendu les sons mélodieux de nombreuses voix humaines. Bien des chasseurs timides, attardés vers le soir dans ces parages, se sont contentés de voir de loin et d'entendre à une certaine distance les chants que répétaient les échos des bois et des rochers. D'autres, plus hardis, ont osé s'approcher, et, quand ils ont mis de la complaisance à exécuter quelques rondes avec elles, les apparitions les ont laissés s'en aller tranquillement sains et saufs.
On dit que maintes fois cependant, des visiteurs trop audacieux, incrédules ou rétifs, ont voulu braver la puissance de ces fantômes irascibles. Plusieurs ont essayé de les atteindre : ils s'en sont repentis, car tous ont eu le même sort.
Un soir, entre autres, le sire de Courbossé, jeune et brillant seigneur du voisinage, devisant avec ses amis, les quitta peu après un souper somptueux, entremêlé de propos galants et joyeux. Il avait fait le pari qu'il passerait la nuit entière au milieu des intrépides danseuses et qu'infatigable comme elles, il reviendrait bientôt avec quelqu'une d'elles retrouver les tenants de la gageure.
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Quelques instants s'étaient à peine écoulés depuis son arrivée au pied du chêne célèbre, qu'un vent violent se déchaîna tout à coup, amenant avec lui un orage effroyable. La pluie et la grêle tombaient avec fracas ; de furieuses rafales faisaient incliner les arbres ; la forêt entière prenait des teintes rougeâtres et empourprées ; il s'exhalait de son sein de tièdes vapeurs phosphorescentes. Des bruits incompréhensibles, des rires stridents, des voix lugubres et des mugissements prolongés ajoutaient encore à l'horreur de ce spectacle.
Au milieu de ce fracas infernal, le sire de Courbossé voit tout à coup surgir successivement de terre d'innombrables fantômes blancs, aux formes diaphanes et impalpables. Ils l'entourent de toutes parts et sont si nombreux qu'il ne peut les compter. Leurs fronts sont couronnés de bruyères, dont les fleurs sont des étincelles de feu ; leurs épaules d'albâtre aux reflets chatoyants sont couvertes de voiles transparents et les pans de leurs longues tuniques décrivent sur la terre des flots de gaze, car leurs pieds ne font qu'effleurer rapidement la surface du sol. Ces apparitions sont tellement légères et vaporeuses et leur marche est tellement rapide, qu'elles plient à peine les têtes fleuries des plantes les plus frêles.
Les unes exécutèrent aussitôt autour de lui des danses effrénées ; les plus jeunes chantaient
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des paroles mystérieuses, et la douceur de leurs suaves mélodies savait agiter les coeurs des mortels. On eût dit cet Orphée qui rendait les arbres sensibles aux accords de sa lyre enchanteresse, ou ces sirènes de la mer qui trompaient les navigateurs par les accents inspirés de leurs voix célestes et harmonieuses.
Le jeune homme, que jusque-là cette scène n'avait point troublé, attendit encore quelques instants pour voir le dénouement de cette fête étrange.
Enfin, voyant que les danses et les rondes devenaient de plus en plus animées, et désireux de regagner sa demeure, il essaya de prendre l'une de ces sylphides par la taille et de saisir le pan de sa robe, afin de l'écarter pour trouver un passage et se retirer. Mais les danseuses, transportées de colère, le prirent aussitôt par les deux mains et l'entraînèrent avec elles dans les plis et dans les longs méandres de leur danse vertigineuse. Puis, le précipitant par les mille spirales de leur course animée, allant et revenant sans cesse sur elles-mêmes avec une sorte de frénésie, s'enroulant pour ainsi dire autour du chêne des chasseurs qui leur servait de pivot, elles rejetèrent enfin, dans un élan rapide, leur victime à bout de forces et sans vie, sur le sol humide.
Le lendemain matin, au lever de l'aurore, ses compagnons retrouvèrent son cadavre. Les
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traits de son visage accusaient une lutte énergique et suprême : une pâleur excessive et de vives contractions indiquaient des angoisses indicibles. Nul trouble sur ses vêtements ; mais ses cheveux étaient devenus blancs dans l'intervalle de cette seule nuit et ses jambes étaient brisées.
Depuis cet événement, le chêne devint plus redoutable que jamais ; on se le montra de loin seulement. Les chasseurs évitèrent de se trouver sous son ombre lorsque la nuit les y surprit par hasard et les bruyères, jadis foulées par tant d'êtres humains, ne furent plus visitées que par quelques animaux farouches de la forêt. Aussi a-t-on fini par oublier les apparitions mystérieuses de la Grande-Noë.
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X
La Fée de la Fontaine.
J'ai souvent visité Carrouges. Cette petite ville, qui est vers les limites de la Normandie, est située sur le sommet d'une belle colline, au pied de laquelle, à peu de distance, existe un château légendaire, bien connu. L'un de ses magnifiques salons fut occupé par le roi Louis XI, et ses possesseurs actuels ont fait de cette pièce un curieux musée, dans lequel ils montrent avec bonheur les armures et les insignes d'honneur de leurs ancêtres, ainsi que des ornements sacrés, dont le monarque fit hommage au cardinal Le Venneur.
Ce manoir fut construit par le comte Ralph, qui avait épousé la comtesse Louise de la Motte, jeune personne du voisinage, douée de toutes les qualités de l'esprit et du coeur. Six années s'étaient déjà écoulées et leur union était toujours
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restée stérile. Aussi quelle fut la joie du comte quand son épouse lui apprit qu'elle serait bientôt mère !
Ralph, au comble du bonheur, invita tous ses vassaux et les seigneurs voisins à célébrer l'heureuse naissance de l'enfant que la comtesse allait lui donner. Les réjouissances durèrent douze jours, et, comme c'était la coutume, la chasse fut le principal plaisir auquel on se livra.
Par une belle matinée d'été, on vit les portes du château s'ouvrir devant les varlets et la meute impatiente. Bientôt les seigneurs éperonnant leurs coursiers, disparurent dans la forêt voisine, à la poursuite du cerf. Toute la journée les échos des vallons répétèrent alternativement les joyeuses fanfares et les cris animés des meutes.
Déjà le soleil commençait à refuser sa lumière et les veneurs se rendaient au château ; le comte seul, emporté par une bouillante ardeur, s'était égaré dans les épaisses futaies. Après avoir parcouru en divers sens les allées de la forêt, il arriva enfin près d'une clairière. C'est une petite vallée bien sauvage et bien fraîche qui semble complètement isolée du reste du monde. Figurez-vous un ravin d'un quart de lieue environ d'étendue, renfermé entre deux collines couvertes de magnifiques arbres ; au milieu des deux collines un ruisseau, dont les flots se divisent
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en mille rameaux, puis se réunissent en un seul canal, qui va marier ses eaux avec celles d'une fontaine ombragée par un massif de saules, et vous aurez une idée de cette clairière. Il faut aller bien loin avant de découvrir une seule habitation, avant d'apercevoir la fumée d'une chaumière, et si, rencontrant un homme de la contrée, vous lui demandiez le chemin de cette solitude, c'est à peine s'il pourrait vous indiquer l'étroit sentier qui y mène. En arrivant dans ces lieux, le comte entendit les sons mélodieux d'une voix humaine, on eût dit une sirène qui attirait le navigateur par la douceur de son chant ; alors il se dirigea vers l'endroit d'où partait cette voix et vit au bord de la fontaine une jeune fille vêtue de blanc.
Curieux de connaître cette étrange beauté, qui venait à cette heure enchanter ce séjour, Ralph descend de sa monture et s'avance vers elle. La belle inconnue sembla ne pas s'être aperçue de la présence de ce nouvel hôte, et elle continua de baigner ses pieds dans l'onde transparente. Le comte, attiré par une force invincible, s'approchait toujours, et quand il fut près d'elle, il tomba à genoux plongé dans un morne silence. La nymphe de la fontaine se levant alors : « Jeune étranger, dit-elle, d'où te vient cette témérité d'oser troubler cette solitude ? Sache qu'on ne vient point impunément en ces lieux. »
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Elle tâchait de couvrir sous ces paroles menaçantes la joie qui débordait de son coeur. Ralph effrayé lui répondit : « Déesse de ce séjour enchanteur, ayez pitié d'un voyageur que la nuit a surpris dans la forêt, soyez sensible aux malheurs d'un père, d'un époux. »
A peine avait-il parlé que la jeune nymphe, levant ses beaux yeux, lui sourit gracieusement, et tout à coup commença avec lui une danse fantastique. Plus ils dansaient, plus la danse s'animait. Leurs pieds ne faisaient qu'effleurer le gazon et pliaient à peine les fleurs qui ornent le rivage. Enfin, l'infatigable danseuse l'enlevant de terre, se précipita avec lui sous les eaux. L'onde s'agita un instant et reprit bientôt son ancienne tranquillité.
Les ombres luttaient encore avec la lumière, quelques rares étoiles brillaient toujours sur l'azur des cieux ; mais déjà l'orient était couvert d'un manteau d'or et de pourpre, lorsque le comte rentra au château. Sur les demandes empressées des seigneurs, il raconta qu'égaré dans la forêt, il avait passé la nuit dans la cabane d'un bûcheron. Comme c'était un événement fort commun à cette époque, personne n'en fut étonné et les fêtes recommencèrent avec plus d'ardeur. Chaque soir, lorsque tout dormait au château, Ralph sortait furtivement et se rendait au séjour ravissant de la fée.
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Il en fut ainsi pendant plusieurs semaines et personne ne le savait.
Mais lorsque la comtesse s'aperçut des absences nocturnes de son époux, de graves soupçons vinrent agiter son âme, et elle résolut d'épier ses sorties. Une nuit que le comte avait, comme de coutume, quitté le château, Louise s'élance de sa chambre et court sur ses traces. C'était une de ces nuits d'orage qui effraient les campagnes ; un vent violent soufflait du nord et le tonnerre grondait au sein d'une nue sillonnée d'éclairs. Arrivée à la clairière, la comtesse aperçut son époux exécuter une danse fantastique avec une jeune fille, revêtue d'un long voile blanc, et s'élancer avec elle dans l'onde de la fontaine. A cette vue la rage s'empare de son coeur, et elle retourne au château, bien résolue de venger l'infidélité d'un époux.
Le lendemain la comtesse se coucha comme de coutume et feignit de savourer un profond sommeil, mais lorsqu'elle vit le comte sortir encore du château, elle saisit un poignard et se dirigea à l'endroit où elle avait vu la belle fée. La nuit était pure et sereine ; l'astre du soir se montrait au-dessus des arbres, apportant avec lui une brise embaumée. Tantôt il suivait sa course azurée ; tantôt il reposait sur un groupe de nues ; parfois on le voyait dans les intervalles des grands hêtres, et sa lumière pénétrait dans les plus épaisses ténèbres. Le ruisseau
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qui coulait avec un doux murmure, tour à tour disparaissait dans les bois, tour à tour reparaissait brillant des feux qu'il reflétait dans son sein.
La jeune nymphe reposait au bord de la fontaine ; tout à coup une goutte de sang jaillit de son sein, une autre la suivit, puis une autre, et bientôt sa blanche tunique fut souillée de nombreuses taches sanglantes. Après s'être convulsivement débattue sur le gazon, elle s'élança dans l'onde, en faisant entendre un long gémissement, et tout rentra dans le silence.
Le lendemain matin, on trouva à l'entrée du château le corps du comte étendu sur le sol ; un poignard lui traversait le coeur et près de la blessure on vit un billet sur lequel étaient écrits ces mots : « Je suis vengée. »
Lorsqu'on voulut annoncer à la comtesse la mort de son époux, on la trouva étendue sur son lit et dévorée par une fièvre ardente ; mais tout à coup ses suivantes reculèrent d'horreur et sortirent précipitamment en poussant de grands cris. Louise, surprise, porte instinctivement la main à sa tête et s'aperçoit qu'une tache de sang maculait son front. Cet incident agita tellement son âme, que deux jours après elle était au bord de la tombe. Ce fut dans ces circonstances qu'elle donna le jour à un bel enfant.........................................
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Le fils de la comtesse eut six enfants, et tous portèrent au front ce stigmate de punition. Ce n'était d'abord qu'un petit point rougeâtre, puis vers sept ans ce point s'élargissait et ressemblait enfin à du sang. Ce signe distingua pendant sept générations la postérité de la comtesse. Enfin Radolphe, le dernier des Ralph, n'eut qu'une fille. Sans doute la colère de la fée était apaisée ; aucune trace sanglante ne souilla le front pur de cette enfant.
Si l'on en croit la tradition, cette localité aurait reçu le nom de Carrouges, pour rappeler la triste punition qui avait pendant si longtemps affligé l'illustre famille des Ralph, et le mot Carrouge signifierait chair ensanglantée (caro chair, rubra rouge).
Souvent, disent les habitants de Carrouges, l'on a vu la jeune comtesse, ornée d'un voile noir, venir au pied d'un vieux hêtre pleurer son crime. Si vous interrogez les habitants du voisinage, ils vous répèteront aussi que, fréquemment, ils ont aperçu, par une tiède nuit d'été, la belle fée sur le bord de la fontaine, revêtue d'une tunique ensanglantée.
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XI
Le Tombeau des Amants.
La Normandie, au moyen âge, avait retenti du bruit de nombreux combats. Sa vaillante noblesse, toujours l'épée au poing et le haume sur la tête, n'avait pas connu de jours de repos. Entre tous, le baron de Montfautrel avait acquis une brillante renommée. Son courage lui avait fait obtenir un fief important. Il jouissait d'ailleurs de la confiance et de l'amitié de son seigneur : aussi, avant de mourir, le comte de Mortain, déjà âgé, avait voulu tenir sur les fonds du baptême le neveu et fils adoptif du baron de Montfautrel, de même que la comtesse Mathilde avait donné son nom à sa fille unique. Fiancés dès ce jour dans la pensée de leurs protecteurs, ces deux jeunes gens avaient grandi sous les yeux de leurs parents. Ils s'aimaient
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de l'amour le plus tendre et n'attendaient que le jour où ils pourraient s'unir au pied des autels.
Mathilde était d'ailleurs d'une merveilleuse beauté. Elle excellait dans tous les travaux dont s'occupaient les femmes à cette époque. Quant aux dons du coeur, elle les avait tous reçus de Dieu.
Pour Robert, devenu le compagnon inséparable de son oncle, il devait recevoir l'épée des chevaliers la veille de son mariage, comme preuve de sa vaillance.
Mais une grande bataille perdue exerça bientôt une influence désastreuse sur les destinées de notre contrée. Devenue province anglaise, elle fut traitée en pays conquis. Le nouveau maître exige des barons l'hommage de leur servitude. La plupart comparaissent à sa barre, impuissants qu'ils sont pour sauver leurs princes que le vainqueur a jetés dans les cachots.
Au milieu d'eux est le baron Montfautrel. Lui aussi a été fait prisonnier dans la mêlée. Seulement, pour prix de sa liberté et surtout sur la promesse que lui a faite secrètement le roi de lui accorder la rançon du comte de Mortain, il s'est engagé par serment à exécuter le premier ordre qu'il recevra de lui. Le baron a donc juré sans hésitation ; rien ne doit lui coûter quand il s'agit de son bienfaiteur.
Mathilde, sa fille chérie, sera le prix de ce
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serment téméraire. Mathilde, qui attend son fiancé, sera l'épouse d'un chevalier anglais, favori du prince. Mathilde, si fière de son noble Robert, Mathilde, si aimante et si aimée de lui, va voir s'évanouir tous ses rêves dorés de bonheur ; mais, victime sans tache, nouvelle Iphigénie livrée par son propre père, afin d'apaiser les malheurs des temps, elle saura se soumettre aux ordres qu'elle va recevoir. Le baron le croit, du moins, car, sous le joug de la féodalité, une fille n'a et ne peut avoir d'autre volonté que celle de son père.
Il lui fait donc part de ses engagements sacrés. Il l'entretient, en présence de sa mère, de l'honneur que recevra sa famille d'une union aussi brillante. Il lui fait, de plus, entrevoir l'espérance qu'il a conçue d'arracher enfin son seigneur et maître aux mains de ses geôliers. Du sacrifice de Mathilde dépend peut-être l'avenir de la Normandie. La jeune fille se soumet donc ; mais son fiancé, qui a juré de défendre son Dieu et sa dame, Robert saura, malgré sa révolte, mettre pourtant son beau-père à l'abri des fureurs du souverain.
Une dernière entrevue doit faire connaître à celle-ci le projet de son cousin. Elle a lieu sous les yeux mêmes de la baronne, et la mère cède, après quelques hésitations, aux instances des deux jeunes gens. Ils seront unis par la religion, et alors ils seront tous deux invincibles.
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Le prince sera désolé, il est vrai ; mais leur père, ignorant ce mystère, n'aura pas failli à ses serments. Mathilde et sa mère ne voient de salut que dans ce moyen extrême. Durant la nuit prochaine, ils iront trouver un ministre des autels.
En effet, les feux sont à peine éteints au château de Montfautrel, qui domine de ses tours crénelées les vallées de Sourdeval et de Saint-Clément, que Robert s'empresse de seller un cheval, puis il vient trouver sa fiancée, qui n'a pas quitté la baronne un instant. Elle l'attend avec anxiété. Les heures sont comptées ; ils doivent rentrer sous le toit paternel dès l'aube du jour. La baronne s'empresse de les confondre dans un même embrassement ; elle les serre affectueusement sur son sein, puis leur donne sa bénédiction maternelle. Elle confie à Robert son plus précieux dépôt, sa fille bien-aimée.
Rien n'a troublé les préparatifs de ce départ. Cependant, témoin peu discret de cette fuite, le lévrier du jeune chevalier a fait entendre ses cris plaintifs et multipliés.
Bientôt l'attention du baron est attirée par ces accents inaccoutumés. La sentinelle vigilante est contrainte par lui, et, sous le coup d'une menace terrible, de dire pour qui vient de s'abaisser la herse. Sur-le-champ, mettant le limier à la piste des fugitifs, il court lui-même
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à la poursuite de ses enfants. L'évasion des fiancés était connue.
Il a suivi la route de Mortain. Enfin il arrive au sentier peu battu qui gravit les noirs rochers qui surplombent la forteresse.
Là habite un pieux solitaire ; là s'élève une chapelle modeste. Il en prend le chemin, contraint qu'il est de s'y arrêter d'ailleurs par la pluie qui commence à tomber avec force.
Enfin il est sur le seuil du temple, et de là il peut apercevoir Robert et Mathilde prosternés sur les marches de l'autel et recevant la bénédiction nuptiale des mains du ministre de Jésus-Christ..... Il est déjà trop tard.
Le baron ne pense alors qu'à ses serments, qu'à son ambition déçue, qu'à cette alliance si honorable que le souverain en personne a provoquée, qu'à la dure prison de ses maîtres, qu'à l'indépendance de la Normandie aliénée pour toujours !!
Il s'avance aussitôt d'un pas ferme vers les nouveaux époux, et, étendant la main droite vers eux, il répond aux bénédictions du prêtre par ces paroles prononcées avec un accent de rage et de désespoir : « Moi, je vous maudis !!! »
A cet instant, l'orage, qui jusque-là n'a pas éclaté dans toute son intensité, redouble de violence. Les nuages laissent échapper une pluie torrentielle, et de nombreux éclairs viennent se mêler aux premières lueurs du jour.
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Epouvantés, Robert et Mathilde se sont levés soudainement et ont quitté l'oratoire en toute hâte. Ils viennent d'arriver au pied de la montagne où les attend leur coursier, attaché à un chêne. Ils jettent un dernier regard vers le temple chrétien qui a vu sceller leur union sainte, et, sur le sommet d'un rocher isolé, ils aperçoivent le baron debout, étendant la main vers eux.
Soudain ils se sont précipités à genoux, les mains jointes et tendues vers lui ; ils s'écrient ensemble : ..... « Grâce ! grâce !... pitié ! pitié !!! »
Mais un dernier mot de malédiction ne peut parvenir jusqu'à eux, car un immense éclat de tonnerre a fracassé un rocher tout près de la chapelle.
La masse gigantesque se détache avec fracas, roule dans le vide et vient atteindre les deux époux, qu'elle enveloppe dans son linceul et qu'elle ensevelit sous une même tombe....
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......................
Longtemps après cet événement déplorable, il se passait à l'Abbaye-Blanche, non loin de là, une scène d'une tout autre nature. Une abbesse de ce monastère venait de succéder à une bien sainte femme. La nouvelle supérieure était la baronne de Montfautrel elle-même, la mère de Mathilde. Elle avait pris le voile après
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la fuite et la nouvelle certaine de la mort de son mari. Le baron, en effet, immédiatement après la fin si dramatique de ses enfants, avait pris le vénérable cénobite à témoin de la révocation de sa malédiction, puis il avait disparu.
Atteinte dans son coeur de mère et privée de son mari, la mère de Mathilde, afin de pleurer plus à l'aise ses malheurs, s'était vouée à la solitude. Elle se faisait un reproche d'avoir applaudi à une union que Dieu n'avait pas bénite : elle se regardait comme l'auteur des tourments qui avaient frappé plusieurs gentilshommes détenus dans les fers.
La baronne s'était fait distinguer dans le cloître par sa piété, par sa soumission la plus grande aux prescriptions les plus rigoureuses de la discipline, et surtout par sa connaissance des choses humaines. Elue supérieure, elle n'en fut que plus sévère pour elle-même, plus indulgente pour les autres, et, dit la légende, elle fut grande aumônière. Aussi les pauvres venaient-ils à chaque instant frapper à la porte du monastère, et recevoir de ses propres mains la part qu'elle leur tenait toujours en réserve.
L'un d'eux, déjà fort infirme, s'était même construit une petite retraite dans une anfractuosité du rocher de Belle-Place. De là, il contemplait chaque jour le splendide panorama qui se déployait sous ses yeux. De là, il voyait les crètes de nos gigantesques chaînes de rochers
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et les rivières qui s'enfuient vers les grèves argentées du Mont Saint-Michel. Il n'était qu'à une faible distance de la chapelle de l'Ermitage. Chaque jour aussi il allait y prier, puis on le voyait descendre lentement et péniblement la colline, puis venir s'agenouiller auprès du Tombeau des Amants.
Nul cependant ne songeait à savoir ni à s'enquérir qui il était. Quelquefois aussi il se présentait à la porte de l'Abbaye, mais il n'était pas importun.
Un jour pourtant, quoique sa démarche fût plus pénible, il y vint tendre la main à l'aumône. Mais, arrivé au seuil, il est atteint d'un malaise qui présage la mort.
Son capuchon lui est aussitôt enlevé, et l'abbesse reconnaît le baron qu'elle pleurait depuis longtemps ainsi que ses enfants.
On transporte le vieillard dans sa cellule.
Un éclair de raison vient bientôt illuminer ses traits, et il cherche alors, pour le remettre à ses gardiens, un acte qu'il a caché sous la poignée de bruyères qui lui servait à reposer sa tête, blanchie par les privations et par les austérités les plus grandes, encore plus que par les années : enfin il expire.
Le parchemin, en bonne forme, renfermait l'offrande qu'il faisait à la Blanche de sa baronnie de Montfautrel, avec toutes ses dépendances, en récompense des vêtements qu'elle
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lui avait donnés, des aumônes qu'il avait reçues à sa porte, et à la charge de nombreuses prières pour Mathilde et pour Robert.
Quant au Tombeau des Amants, bloc énorme que la foudre paraît avoir effectivement abattu, dans un de ses jours de colère, par une singularité assez notable, il forme presque l'un des angles de la clôture du nouveau cimetière de Mortain, qui se trouve, comme l'on sait, au pied même du rocher de l'Ermitage.
L'on me disait encore, il y a peu de semaines, que souvent la nuit, Mathilde et son époux venaient prier sur les ruines de l'antique chapelle et s'y agenouiller.
Mathilde a été vue bien des fois sur les rochers couverte d'un voile blanc, et l'on prétend avoir rencontré, près d'un vieux chêne à la tête dénudée de ses feuilles et battue par les orages de plusieurs siècles, le cheval de Robert qui hennit comme pour appeler son maître.
Et, lorsqu'un orage violent se déchaîne sur la montagne, les glapissements d'un chien se font entendre au loin : ce sont ceux du lévrier de Montfautrel.
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XII
Les Corbeaux de la Cascade.
Encore une histoire d'amour :
La scène se passe dans la vallée de la Cance, sous les murs du vieux donjon de Mortain, à l'ombre des lierres sept fois séculaires qui dérobent aux regards les sentiers de la cascade, au bruit tumultueux du torrent qui se précipite par bonds furieux de rochers en rochers. Nul endroit n'est plus propice aux élans du coeur et nous demandons aux amis du merveilleux d'aller méditer une fois au moins dans cet asile si connu des poètes et de ceux qui recherchent les vives impressions de l'âme. La vallée est, en effet, remarquable par sa belle végétation et par son ombre mystérieuse. Deux petites rivières y forment leur jonction et marient leurs eaux murmurantes qui s'enfuient bien loin en grondant vers la Sélune. Un vieux pont en bois,
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jeté en travers, relie les deux rives et conduit à une prairie émaillée de mille fleurs agrestes à peu près inconnues ailleurs que dans les sentiers peu fréquentés des Alpes. Enfin, à l'extrémité de cette prairie que bordent deux rangs de rochers gigantesques ouverts comme les feuillets d'un éventail immense, se trouve enserré le coin le plus sauvage de cette contrée si renommée par ses tableaux ravissants de fraîcheur qui l'ont fait souvent appeler la Suisse de la Normandie.
La rivière, après avoir descendu du Pas-au-Diable et roulé de chute en chute, se tordant en nombreux méandres, sur les marches d'un gigantesque escalier naturel taillé dans un roc élevé de près de deux cents pieds, comprimée par les assises vigoureuses du rocher, se précipite d'un saut gigantesque dans une colonne blanchissante d'écume et vient se briser au milieu d'éclaboussures sur une table de pierre dont les bords se dérobent sous les rameaux touffus des lierres. Elle y arrive bouillonnante et les échos répètent avec fracas le grondement perpétuel et étourdissant de la trombe d'eau qui tourbillonne longtemps dans le bassin de la vallée.
Notre légende dit que ce lieu fut témoin, il y a plusieurs siècles, d'un événement dramatique. Elle emprunte ses personnages au temps des croisades et nous dit que l'un des plus
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puissants seigneurs du voisinage, déjà au déclin de la vie, partit un jour pour Jérusalem après avoir confié sa fille, jeune et charmante enfant, à l'un de ses écuyers, vieux et cruel.
— « Frappe sans crainte et punis le parjure, lui avait-il dit, en lui ouvrant la main, si jamais Blanche vient à trahir l'honneur avant mon retour ! Veille sur elle, puisqu'elle n'a plus de mère ! »
Et le geôlier avait répondu :
— « Maître, je vous le jure ! »
Mais les doux regards d'un jeune page eurent bientôt le prestige de charmer le coeur de la triste châtelaine délaissée par son unique appui pour les lointains voyages. Longtemps Blanche et Alfred n'osèrent échanger aucune parole. Leur mutuel amour resta pendant des mois un mystère pour chacun d'eux. Celle-là n'osait se défier d'un tout jeune adolescent, beau comme elle et qui avait grandi sous les yeux d'une noble mère ; celui-ci croyait rêver du bonheur des anges et ne pouvait croire qu'aimer ainsi d'un sentiment pur et sans mélange ne fût pas autorisé de Dieu. Chaque jour ils se revoyaient avec joie et leurs derniers regards se disaient : ... « A demain. » Le temps s'écoulait ainsi ; leur amour printanier restait frais comme au matin où il était éclos.
L'âge d'Alfred enlevait d'ailleurs toute défiance, aussi fut-il autorisé à faire de longues
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promenades avec la jeune châtelaine, tantôt à pied, lui offrant son bras, tantôt montés côte à côte sur de lents coursiers. Fréquemment encore ils s'égarèrent sur les bords de la rivière, dans les bois et sur les sommets des collines. Ils recherchaient surtout de préférence la cascade et ses abords solitaires.
Bien souvent ils y vinrent parler du passé et se dire leurs espérances dans l'avenir. Le retour du croisé était vivement désiré d'eux : ensemble quelquefois ils priaient pour qu'il fût prochain et que leur père ratifiât des serments renouvelés vingt fois dans une heure.
Un jour, comme de jeunes enfants qu'ils étaient, assis sur la mousse, la main dans la main, coeur contre coeur et les yeux dans les yeux, ils se dirent bien bas un mot qu'ils n'osèrent achever. Puis, les doux aveux succédèrent aux doux aveux. Le présent était enchanteur pour ces jeunes âmes à peine écloses à l'existence. Ils semblaient oublier les plus simples précautions de la prudence. Leurs soupirs, croyaient-ils, étaient étouffés par le murmure du torrent dont les flots blanchis expiraient à leurs pieds.
Soudain le vieil écuyer, que ses instincts jaloux avaient averti de la secrète flamme du jeune page et de la candide châtelaine, apparut derrière eux, au milieu des branchages des bosquets. La voix des eaux avait empêché le
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bruit des pas du geôlier de parvenir jusqu'à leurs oreilles.
Son bras est levé. Il va frapper ses deux victimes de son épée, et leur sang va se confondre pour punir leur forfait, lorsque le génie de ces lieux, écartant le glaive meurtrier avec sa baguette, change à l'instant les deux amants en corbeaux.
Depuis cette époque, ils sont toujours ensemble. Le lierre les abrite. Rarement on les voit, mais on les entend souvent se livrer à leurs ébats joyeux. Un même nid, dit-on, les rassemble, et jamais des yeux indiscrets ne les ont obligés de le déplacer.
On prétend cependant que chaque nuit leur forme première leur est rendue et que, se promenant le long des rochers et dans les vallons, depuis longtemps ils ne redoutent plus les gardiens. Durant des siècles, leur bon génie n'a cessé de veiller sur eux un seul instant et il défend toujours leur bonheur éternel. Aussi, lorsque vous visiterez la cascade abandonnée et solitaire, si parfois vous entendez soupirer dans le lierre, ne fuyez pas, restez, car dans ce frais et gracieux sanctuaire, les échos qu'on entend sont des soupirs d'amour.
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XIII
L'Aiguille de la Vallée de la Cance.
Dans notre légende des Corbeaux de la Cascade, nous avons essayé de décrire le cours torrentueux de la Cance et ses chutes au travers des rochers de la vallée de Mortain. Nous avons tenté de peindre aussi le mystérieux vallon dans lequel les eaux se précipitent avec un effroyable fracas dans un étroit bassin, entouré de grands arbres, d'une masse gigantesque de rochers abrupts et d'une ombre presqu'impénétrable. On y accède par une gracieuse pelouse de verdure circonscrite dans un demi-cercle de rochers que l'on peut facilement comparer aux gradins d'une arène antique. A la place de cette prairie existait autrefois un étang disparu depuis deux mille ans et plus. Il fut jadis témoin d'un drame sanglant et rempli d'émotion : nous tenons à le rappeler.
Au temps des récits préhistoriques, la vasque
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dans laquelle s'amassaient les eaux du torrent, servait d'asile aux fées et aux nymphes de la contrée. Ses rives les voyaient constamment. Elles se tenaient toujours sur les bords de l'étang que nous venons de rappeler et elles se retiraient dans les grottes et dans les anfractuosités naturelles des rochers. Là régnait un printemps presqu'éternel ; les intempéries des saisons y étaient inconnues : c'était une véritable vallée de Tempé, comme celle dont les poètes nous ont transmis les traditions. Les fées, assises en cercle, devisaient ensemble, tressant le fil de lin à l'aide de leurs fuseaux. Elles se livraient aussi à leurs danses aimées et à leurs folâtres ébats au milieu des bosquets voisins. Elles y cueillaient les bruyères et les fleurs aux parfums embaumés, dont les tiges toujours renaissantes courbaient à peine sous leurs pieds légers. Souvent encore elles passaient des heures entières à écouter les rossignols gazouillant au milieu des branchages leurs trilles mélodieux. Chaque jour surtout elles se plongeaient dans les ondes bienfaisantes de l'étang et s'y abandonnaient longtemps à leurs délassements au milieu des flots vaporeux et des nuages diaphanes du torrent impétueux, qui les rendaient invisibles à tous les regards indiscrets. Cette retraite était impénétrable et malheur à qui eût tenté de franchir les limites de l'antre sacré.
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Dans le pays, cependant, on parlait avec grand mystère de cet asile inconnu et redouté. On vantait la beauté extraordinaire de ses gracieuses habitantes, mais la crainte en éloignait toujours les indiscrets. Tout mortel qui aurait osé surprendre et regarder ces nymphes ou l'une d'elles seulement, aurait été, disait-on, impitoyablement frappé de mort.
Un jour pourtant, un jeune et beau guerrier, Léonix, dont la tradition a conservé le nom déjà célèbre par plusieurs batailles, illusionné par des succès sans nombre, voulut parvenir jusqu'à elles et tenter de surprendre les secrets de leur mystérieuse présence. Un vague sentiment de curiosité l'agitait et il ne pouvait résister au désir de voir et de connaître ces êtres dont la beauté surpassait tout ce qu'il avait pu rencontrer jusque-là. Il parvint donc un soir jusqu'aux touffes épaisses d'arbustes qui entouraient la chaussée. Puis, écartant avec précaution les branches, il aperçut les nymphes qui venaient de sortir de l'onde cristalline et qui s'étaient instinctivement groupées autour de l'une d'elles. Le bruissement du feuillage entr'ouvert par lui les avait effrayées.
Mais aussitôt la nymphe de la Cance, qui lui apparut ravissante et la tête comme auréolée par les derniers rayons d'un soleil couchant et empourpré, se détacha de ses compagnes et se précipita en quelques bonds vers Léonix, les
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yeux hagards, farouches et illuminés par la colère. Elle le poursuivit à peine quelques pas, lorsque d'un mouvement rapide, instantané, elle le transperça violemment du fuseau qu'elle tenait à la main.
Léonix, frappé à mort, s'affaissa aussitôt : il avait cessé de vivre.
Le sol s'entrouvrit pour engloutir son cadavre et le fuseau de la nymphe, resté fiché dans la poitrine du téméraire, devint la pierre tumulaire que l'on voit encore aujourd'hui, non loin du pont de la vallée, sur le bord du précipice torrentueux. C'est ce superbe et gigantesque obélisque, connu sous le nom d'Aiguille ou Fuseau, dont le sommet s'élève jusqu'à la hauteur du plateau voisin. Isolé de la masse des rochers qui l'avoisinent, il forme le monolyte le plus remarquable de toute la région.
Sa renommée s'est étendue bien au loin, jusqu'au-delà des mers, et bien souvent les voyageurs venus d'Angleterre ont voulu le visiter. On raconte même que l'un d'eux offrait, il y a cinquante ans environ, des pièces d'or à ceux des enfants qui l'accompagnaient, pour tenter de sauter sur la plate-forme de l'Aiguille, qui est à peine distante de quelques mètres d'un autre rocher accessible parfaitement.
On dit aussi que les compagnes du génie de la Cance lui apportèrent leur concours immédiat
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en démolissant avec leurs fuseaux la chaussée de leur étang, puis elles disparurent pour toujours de la vallée, qu'elles avaient habitée jusque-là. Depuis, on ne les revit plus ; mais, dit-on, les éclats des eaux qui se font entendre en se heurtant contre les pieds des rochers, sont parfois les échos de leurs sanglots.
On assure enfin que chaque fois qu'un violent orage survient dans la vallée de la Cance, en grossissant les deux torrents qui s'unissent à cet endroit, dans un tumultueux vacarme, l'Aiguille tourne trois fois sur elle-même, aux grondements sinistres de la foudre, qui dans cette vallée profonde et abandonnée, produit des effets extraordinaires et merveilleux.
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XIV
L'Etang de Morette.
Il y a cinq ans à peine, l'on pouvait encore admirer l'étang de Morette dans toute sa plénitude. Aujourd'hui, d'immenses prairies ont pris sa place. A la plus belle nappe d'eau qui fût dans le département de la Manche tout entier, à un véritable lac, dont les revenus étaient certains, ont succédé des pâturages d'un produit douteux. Rarement il était donné de rencontrer une aussi vaste surface cristalline reflétant l'azur des cieux : elle donnait une très rare valeur d'agrément au beau domaine dont elle était l'annexe. Quant à de vastes plaines herbues, on en voit partout dans la Normandie. Ce qui était exceptionnel est devenu de la vulgarité.
Ce bel étang de Morette fut jadis le théâtre d'un drame, dont quelques épisodes nous ont été transmis par la légende.
Situé sur les limites extrêmes de deux provinces
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rivales, la Normandie et le Maine, le ruisseau qui l'alimentait le partageait en deux portions égales, malgré quelques méandres capricieux. Durant des années deux gentilshommes, possesseurs de deux châteaux riverains et jaloux, s'en étaient disputé la possession exclusive. De là des haines invétérées, et même des guerres interminables et sans merci. Enfin, d'un tacite accord, il avait été convenu que chacun posséderait son rivage, jusqu'à la ligne à peu près centrale de la petite rivière.
Parfois, cependant, les querelles renaissaient à l'occasion de la pêche, chacun prétendant que les filets de son voisin avaient dépassé la limite et été tendus au-delà de la ligne convenue ; l'irritation inassouvie des deux ennemis renaissait sans cesse au sujet d'une carpe ou d'un brochet.
L'un, le Normand, le sire des Louvellières, avait creusé tout autour de sa forteresse une véritable tannière de louveteaux, de vastes fossés alimentés par les eaux de l'étang et qui la rendaient imprenable. L'autre, le Manceau, perché sur sa butte de la Frénouse, véritable nid d'aigle, hissé sur le point le plus culminant de la contrée, et cerné par trois rivières, celles de Morette, des Bourdonnaies et de la Colmon, favorables à sa fortification stratégique, semblait toujours prêt à lancer la menace, à faire irruption sur son ennemi et à lui porter le défi.
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Yves de la Frénouse avait un fils unique, Radulphe, qu'il aimait à la folie ; car c'était sur cette tête de vingt ans que reposait désormais tout l'espoir de sa race. Par quel hasard advint-il que Radulphe, chevauchant à travers bois, rencontra Blanche des Louvellières, la blonde fille de leurs ennemis ? Point ne sçais !
Toujours est-il qu'il l'aima et qu'il sut le lui faire comprendre. Mais, lorsqu'il s'ouvrit à son père d'un projet d'union, celui-ci lui répondit brutalement que, s'il le voulait, il irait chez son voisin, tuerait ses gens d'armes, pillerait ses biens, brûlerait son château, prendrait la fille et l'enfermerait dans un cloître inconnu, mais que pour femme, il ne la lui donnerait jamais !
Radulphe savait que rien ne ferait fléchir cette volonté inflexible. Seulement, dès le soir, il prit une barque et, seul, sans nautonnier, sans guide, avec quelques filets, prétextes d'une pêche, il s'en vint jusqu'au pied de la tourelle qu'habitait Blanche. Presque chaque jour et souvent à la nage, il répéta ses courses sur la surface du grand lac. Une fleur jetée sur la rive, un signe échangé, un baiser envoyé à travers l'espace suffisaient à lui donner courage et espoir dans l'avenir.
Or, une nuit, Radulphe, malgré les signes avant-coureurs d'un orage prochain, s'était élancé sur l'étang. Il arrivait à peine à la rive opposée ; quelques coups de rames encore et il
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allait pouvoir se mettre à l'abri sous le rempart, lorsque la foudre, sillonnant la nue, vint atteindre sa barque légère et le frapper lui-même en pleine poitrine.
Du donjon, Blanche a tout vu : elle accourt, se précipite ou plutôt vole aussitôt pour secourir son fiancé ; mais des efforts surhumains peuvent seuls la faire arriver jusqu'à Radulphe, dont elle aperçoit, à la lueur incessante des éclairs, le cadavre étendu dans la barque. Enfin, elle est près de lui, elle va le sauver peut-être, lorsqu'un nouvel éclat de tonnerre fait chavirer la nacelle et en précipite les débris et les passagers dans les ondes.
Ce ne fut que le lendemain, aux premières lueurs du jour, que l'on retrouva les deux cadavres, entraînés par les eaux jusqu'à la bonde de l'étang. Ils se tenaient enlacés dans une suprême étreinte.
Chacun des pères revendiqua son enfant : c'était naturel. Mais de ce jour, ces deux malheureux, atteints dans un sentiment commun de douleur, s'unirent dans une seule pensée : celle d'offrir à l'illustre abbaye de Savigny ce beau lac de Morette jusque-là témoin de tant de querelles. Ils déposèrent donc leurs haines sur les autels du monastère. Cet acte est du commencement du XIIe siècle ; il porte la signature et l'empreinte des armoiries des deux seigneurs réconciliés.
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XV
La Ville des Biards.
Nulle localité ne renferme plus de légendes que la paroisse des Biards. Forteresse importante au moyen âge, son château féodal a disparu depuis bien des siècles déjà, et la tradition en conserve le souvenir. Il était situé sur un mamelon escarpé, dont l'une des faces, taillée à pic, baigne ses pieds dans un magnifique et large cours d'eau. De là, l'horizon est délicieux. Au milieu de verdoyantes collines, que couvrent de riches moissons et d'abondantes ramées, circule la Sélune, lente et majestueuse en son cours. Ses eaux servent à alimenter un grand nombre de moulins, dont les échos répètent au loin les stridents accords. Un pan de mur est seul resté debout, près d'un if séculaire dont les branches le protègent de leur ombre ; il appartenait à un ancien oratoire dédié à saint Nicolas.
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Auprès est un champ cultivé. Son nom rappelle l'ancien château-fort, et tout autour l'oeil ne voit que bruyères, ajoncs, solitude et dévastation. En effet, si la pioche vient à frapper le sol, elle rencontre une terre rougie qui a évidemment subi l'action du feu, ou bien quelques fragments de charbon qui ne peuvent laisser aucun doute dans les esprits. Là, ont passé les mains dévastatrices des hommes, et peut-être même la colère de Dieu. Quelques sentiers conduisent à la ville des Biards : la plupart ont même le nom de rues. Tous arrivent au point central de la colline.
C'est là que vécut un saint ermite, à une époque excessivement reculée.
Il était venu apporter la foi dans cette contrée. Les habitants, peu zélés, avaient fui d'abord à son approche. Quelques-uns cependant écoutèrent sa parole, en recueillirent les bienfaits, se convertirent aux principes de l'Evangile et prirent soin de pourvoir à sa subsistance.
L'apôtre tomba un jour malade des suites de ses fatigues, et il se vit bientôt délaissé par ceux auxquels il avait porté autrefois des consolations.
Mais, les besoins se faisaient sentir. Il laissa alors partir pour les hameaux voisins son coursier paisible, un âne, seul compagnon d'infortune qui lui restât. L'animal fut se présenter
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de lui-même aux portes où le conduisait journellement son maître, et chacun le chargea, qui de pain, qui de légumes, un autre de fruits, un quatrième de laitage, un dernier de miel, de pain et de ce qui pouvait être utile au solitaire.
Cela dura ainsi quelque temps.
Un jour cependant, les méchants enlevèrent sa charge entière à ce malheureux quadrupède, puis ils y substituèrent un fardeau si lourd de pierres que celui-ci, haletant, gravit avec peine le rocher et vint expirer à la porte de la cellule, aux pieds mêmes de son maître.
Peu après, l'ermite quitta la contrée, en y laissant sa malédiction ; et, depuis cette époque, chaque jour on a vu la cité des Biards, sous le poids de cet anathème, abandonner et perdre tout espoir, même lointain, de prospérité. Aussi quand, dirigeant vos pas vers la ville, vous prenez un guide et que vous lui demandez pourquoi, sur votre passage, vous apercevez tant de maisons en ruines, tant de lambeaux d'habitations, tant de restes désolés et sans vie, qui attestent que les hommes se sont retirés loin de ces lieux pour y laisser le calme de la mort, il vous répond invariablement par le proverbe qui forme comme la conclusion de cette légende, et qui se conserve dans un rayon de dix lieues :
La ville des Biards
Décadit tous les jours d'un liard.
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Cependant, le château des Biards jouit longtemps d'une haute renommée. Ses maîtres furent de puissants seigneurs ; sous ses remparts furent livrées plusieurs sanglantes batailles ; de nombreux assauts firent reconnaître l'importance de ses fortifications ; enfin, il fut assiégé par les Anglais. Sa garnison se défendit avec vaillance ; elle combattit avec un courage héroïque, digne d'un meilleur sort ; mais, pressée par le nombre, il lui fallut capituler.
Ce fut en cet instant, dit toujours la légende, que le baron ramassa ses immenses richesses et qu'il les jeta dans l'endroit le plus profond de la rivière.
Parmi ces trésors, vous dira-t-on, se trouvaient trois belles cloches d'argent, que l'on distingue au fond des eaux, lorsque le ciel est sans nuages. Mais le courant est si rapide au-dessous du pont qui joint les deux rives du fleuve, que nul n'a pu jusqu'ici affronter le tourbillon que les eaux forment en cet endroit. D'ailleurs, ces cloches sont si pesantes que personne ne pourrait même les remuer pour les en retirer. Elles restent donc là ; seulement, elles se font entendre quelquefois pendant la nuit. A Noël, notamment, chaque année, elles se mettent en branle, et leurs sons aigus s'en vont de collines en collines, répétés par les échos lointains des vallées.
Du reste, si l'on s'en rapporte à quelques
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habitants, le seigneur des Biards avait eu la précaution d'enfouir à l'avance son or monnayé dans divers endroits. Les Anglais le savent bien, car il y a une trentaine d'années, quelques-uns d'entre eux vinrent au bourg et se firent conduire à la ville. Un individu leur prêta pioches et marteaux. Ils travaillèrent quelques heures, d'après quelques indications consignées sur un vieux morceau de parchemin jauni, puis ils revinrent vers minuit.
Une dalle placée au pied de l'autel de la chapelle, et un bloc aux proportions et aux formes druidiques non loin du pont de Sélune, furent renversés.
Le lendemain, ces chercheurs ne reparurent pas ; ils avaient trouvé le précieux trésor. Celui qui les avait aidés dans leurs travaux, depuis cette époque, jouit d'une certaine aisance, mais il s'est obstiné à garder un mutisme absolu.
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XVI
Saint Guillaume et son âne.
Jadis à l'autel de saint Guillaume, dans l'église de Mortain, l'on remarquait un curieux tableau. Il était fort antique et sa disparition est assurément fort regrettable. En vain nous l'avons recherché : personne n'a pu nous rassurer sur son sort et nous croyons qu'un peintre jaloux et ignorant l'a détruit pour le remplacer, il y a une trentaine d'années, par une composition de sa façon. Entre les deux peintures, la différence était énorme et l'on n'eût pu que difficilement reconnaître le même sujet.
Le tableau moderne figure un évêque avec camail de soie, chape d'or, mître, crosse et souliers de satin blanc. Sa présence au centre d'une clairière de forêt, paraît être un non-sens, car son costume est celui d'un prélat parfumé du temps de Louis XV, foulant aux pieds les moelleux tapis du choeur de marbre
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d'une splendide cathédrale, plutôt que celui d'un cénobite du XIe siècle, ascétique, vivant d'herbes et de privations et choisi presque malgré lui pour être leur chef, par des pèlerins traversant les déserts de l'Arabie et allant prier sur le tombeau du Christ. Le peintre n'a tenu aucun compte des temps, du lieu, ni du caractère du saint, dont il a voulu reproduire l'image fantaisiste.
L'autre tableau, au contraire, était plein de vérité. Il se composait d'une toile au centre de laquelle était peint un solitaire, debout près de l'entrée d'une modeste chapelle bâtie au milieu d'une forêt ombreuse. A sa main, il tenait un bâton pastoral en bois, signe distinctif de sa dignité d'évêque. Tout autour du sujet principal, se trouvaient rangés huit médaillons représentant les divers épisodes de la vie du saint personnage.
Sur l'un d'eux on voyait, au premier plan, un homme endormi du plus profond sommeil. Près de lui, en arrière, son âne, chargé de deux cambottes, paissant l'herbe tendre et se reposant comme son maître.
Au deuxième plan, le voyageur dormait toujours, tandis qu'un loup échappé de son repaire fondait sur l'âne qu'il égorgeait à belles dents. Du pauvre animal, il ne resta sur le pré que les os, les oreilles, les cambottes et la sonnette qui pendait à son cou.
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Enfin, au troisième plan, le saint se réveillait, et voyant le désastre dont il venait d'être victime, il s'agenouillait aussitôt, offrant à Dieu son sacrifice. O miracle ! on vit tout à coup, sur l'ordre du ministre de Dieu, s'approcher le loup et tendre son dos pour porter le fardeau. L'animal, devenu docile, se laissa flatter et caresser par son maître, qui lui passa de suite le harnachement de l'âne mort. A la fin, il reçut comme complément ses cambottes et sa sonnette. Puis, partant d'un pied léger, il se mit à suivre saint Guillaume, dont il transporta ainsi le bagage jusqu'à Mantilly. L'étonnement des habitants de ce lieu dut être grand en voyant le solitaire prélat avec un pareil équipage, mais ce fait étrange ne dut que servir à rehausser sa sainteté.
Ce récit est fort connu dans la contrée. Nous croyons même qu'il se trouve longuement narré dans la vie du bienheureux. Quoique alors il puisse avoir toute la valeur hagiologique, cependant nous avons cru pouvoir l'accepter dans un recueil légendaire et souvent fabuleux.
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XVII
Le Bac des cinq portiers.
Fièrement assise entre les deux rives de deux importantes rivières, presque deux fleuves, la Sélune et l'Airon, la masse sombre et gigantesque du vieux château de Saint-Hilaire, dont les tours se découpaient sur l'azur du ciel, avait su, pour sa défense militaire, réunir à la situation naturelle des lieux, l'art stratégique le plus parfait de l'époque. La forteresse, plantée sur un mamelon très escarpé, avait, en effet, centuplé sa valeur par la création d'une motte féodale fort élevée, d'où elle pouvait défier les vains efforts de ses nombreux ennemis. Enfin, ses noires murailles surplombaient un ravin profond, presque à pic, au pied duquel serpentait le long ruban bleu de l'Airon, entre deux rideaux de peupliers aux longues silhouettes et aux élégants panaches argentés.
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Immédiatement, et sous les aisselles de ses machicoulis, se trouvait l'église paroissiale, en même temps chapelle du château. Puis, de l'autre côté du fleuve, dans un vaste îlot formé par les nombreux embranchements de l'Airon, le moulin seigneurial, émergeant des verdoyantes prairies, avec son toit de chaume, couvert de végétations parasites et ses roues aux palettes verdies, où pendaient des herbes aquatiques.
Quant au fleuve lui-même, il était étroitement comprimé entre ses deux rives dominées à droite par les précipices que formait le côteau abrupt que nous venons de décrire, et à gauche, par les bords ravinés d'un terrain rocailleux.
Les eaux s'écoulaient lentement sur un lit profond, qui était un abîme ; quelques plantes qui croissaient sur ses bords enchanteurs le rendaient plus redoutable encore. On prétendait même que, non-seulement au temps des guerres, mais encore pendant les périodes de paix, de nombreux sinistres étaient arrivés là. Beaucoup s'y étaient noyés et l'on assurait que rarement on avait retrouvé les corps de ceux qui étaient tombés dans le gouffre béant.
Tout, en un mot, avait contribué à rendre très forte la situation du château de St-Hilaire, qui baignait ainsi ses pieds dans les ondes vengeresses de quiconque lui portait un défi.
Bien plus, ses possesseurs avaient voulu, pour rendre plus efficace encore cette défense naturelle
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et infranchissable, créer à une assez grande distance, un déversoir muni de cinq portiers, qui rendait régulier et uniforme l'écoulement des eaux et qui leur assurait un niveau constant, aussi bien qu'un fonctionnement parfait.
Ces travaux, remarquons-le bien, subsistent toujours, et dix siècles n'en ont pas altéré un seul instant l'inébranlable solidité.
Arscouët, sire de Saint-Hilaire — dans sa famille, tous s'appelaient de ce nom, diminutif d'Asculphe, et la ville de Saint-Hilaire-du-Harcouët en a conservé l'adjectif — Arscouët, disons-nous, se faisait vieux déjà. Autour de lui la mort avait fauché tous les siens. Il ne lui restait qu'un neveu, Pierre, sur lequel il avait reporté toutes ses affections et son dernier espoir dans l'avenir. Toutes ses ardeurs belliqueuses d'autrefois s'étaient apaisées ; mais il était toujours très prudent. C'était donc avec une intention réfléchie qu'il avait confié la direction de son moulin à l'un de ses anciens hommes d'armes, dont le dévouement à toute épreuve lui était acquis dès longtemps. Le meunier devait en outre passer en bac tous ceux qui sortaient du château, aussi bien que ceux qui s'y rendaient et qui ne voulaient pas aller chercher les ponts jusqu'à une lieue de distance. François, du reste, était seul juge de refuser ceux dont la mine lui semblait suspecte.
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Quant au grand bateau plat qui lui servait à cet usage, amarré qu'il était à la rive, il n'était accessible qu'à son conducteur, isolé à la pointe de son îlot.
Le passeur avait, au surplus, pris l'habitude d'en confier tout le soin à sa petite fille, Jehanne, orpheline dès son plus jeune âge et qu'il avait élevée près de lui. C'était une ravissante enfant de seize ans, aux longs cheveux noirs et aux lèvres aussi vermeilles que les fruits coraliens des églantiers. Rêveuse, elle faisait parfois de longues courses dans son bac, en remontant la rivière, pensant seulement à son grand-père, au vieux sire de Saint-Hilaire et à Dieu, le regard perdu, ses doigts trempant dans l'onde claire où ils traçaient un long sillon d'argent ; nature calme, inconsciente encore de sa force, mais ardente.
Le vieux seigneur avait désiré que son neveu, parti pour les guerres lointaines, revînt auprès de lui. Il accourut aussitôt et le vieillard fut sensible à son empressement. Mais comment employer son temps quand on est jeune et que le bruit des camps et l'ardeur des combats s'est emparé déjà d'une tête passionnée pour la gloire ? Pierre multiplia donc ses sorties pour courir à la pêche et à la chasse, et poursuivre tout ce qu'il trouvait dans les eaux et sur les rives de la Sélune et de l'Airon.
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Bien souvent il héla le bac de Jehanne et la belle enfant attira ses regards.
Elle était jolie : il le lui dit. Bientôt il ajouta qu'il l'aimerait, qu'il l'élèverait au rang de châtelaine, et, confiante dans ces douces paroles, nouvelles pour elle, elle y ajouta foi.
Pierre demanda souvent à la batelière de lui faire remonter le fleuve dans son bac et d'en parcourir avec lui les rives. Ces promenades, en tête à tête, se multiplièrent peu à peu ; puis on les prolongea souvent. Les deux jeunes gens suivaient le fil de l'eau, entre les prairies verdoyantes et les taillis profonds : les massifs des saules qui noyaient leurs racines inclinées dans les eaux, formaient berceau sur leurs têtes pour les dérober aux regards indiscrets. On comprend dès lors les extases des deux enfants et il n'est pas besoin de dire que Jehanne était dans le ravissement ! Pierre semblait adorer sa jolie conductrice. Pour Jehanne, elle lui faisait répéter cent fois qu'il aurait une fidélité éternelle. La pauvre enfant avait dans les yeux un éclat étrange et lui répondait qu'elle le tuerait, s'il l'oubliait jamais.
Un jour, Arscouët de St-Hilaire eut avec son neveu une conversation sérieuse. Il lui déclara que s'il ne voulait pas être déshérité, il devait se marier.
Le vieillard connaissait dans le voisinage, au
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château de La Chaise, dont on voyait les tours à l'horizon, une riche héritière qui lui conviendrait à merveille.
Pierre refusa d'abord. Mais devant l'expressive volonté de son oncle, il parut céder et il se dit qu'il pouvait toujours voir la jeune châtelaine qu'on lui destinait. La jeune fille était gracieuse : du premier coup d'oeil, elle lui plut. Sans doute il aimait toujours Jehanne et il était habitué à elle, mais ce n'était pas un avenir. Il ne pouvait pas prendre cette enfant pour femme. Il lui ferait bien entendre raison, lui chercherait quelque brave garçon qui l'épouserait et deviendrait meunier de compagnie avec le père François.
Après la mort de son oncle, Jehanne serait sa fermière : elle resterait près de lui, dirigeant toujours le bac, comme dans sa jeunesse, et il pourrait être son protecteur avoué.
Comme cela, on saurait tout concilier. Et Pierre se trouva un profond diplomate.
Mais les bruits du mariage parvinrent bientôt aux oreilles de Jehanne, qui commença par n'y pas croire, tant elle était sûre de la fidélité de son beau fiancé.
Seulement, elle remarqua que les courses en bac devenaient chaque jour moins fréquentes. Pierre se bornait à traverser la rivière, puis il disparaissait aussitôt. Enfin, il prit à dessein des chemins détournés pour se rendre à La
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Chaise, chemins beaucoup plus longs sans doute, mais sur le parcours desquels il ne craignait pas de rencontrer Jehanne.
Pour elle, délaissée ainsi, il lui sembla dans son imagination ardente, voir Pierre envelopper de son chaud regard et de sa voix caressante la jeune femme qui lui était choisie. Elle crut entendre répéter à une autre ces mêmes paroles qui avaient murmuré souvent à ses propres oreilles. Une jalousie terrible la mordit au coeur.
Elle sut se contraindre pourtant. Et lorsqu'un jour Pierre descendit la colline pour venir au bac et traverser l'eau, elle se borna à lui demander une simple explication.
Pierre ne put nier plus longtemps. Il lui jura qu'il l'aimerait toujours et qu'il ne cédait qu'à la volonté despotiquement exprimée par son oncle.
Et comme Jehanne ne répondait pas.
— Loin de chercher à t'éloigner, continua le jeune homme, je compte te garder toujours auprès de moi ! — Si tu veux être comme autrefois ma batelière, tu sais que chaque jour je vais à la pêche ou à la chasse, et nous parcourerons ensemble les marais et les bois : nous ne nous quitterons plus. — Si tu préfères quitter ton bac, je te ferai entrer au service du château : nous serons sous le même toit ! — dis, le veux-tu, Jehanne ?
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La jolie batelière hocha la tête.
— Vous êtes insensé, monsieur Pierre, lui dit-elle !.... vous voir aimé par une autre que moi qui vous aimais de toute mon âme !.... ah ! vous n'y songez pas, de me proposer cela, à moi, qui n'admets pas de partage !.... vous perdez la raison, vous dis-je !!
— Mais ce mariage n'est pas encore fait, ajouta-t-elle d'un air farouche !
Et ils se quittèrent à cet instant.
Cependant l'hiver était venu. Décembre avait ramené son cortège des premiers frimas : les collines et les champs, dépouillés de leur végétation, s'étaient couverts de givre.
La veille de Noël, Jehanne était triste et préoccupée. Pierre devait, lui avait-il dit, aller retrouver sa fiancée à la messe de minuit, puis faire le réveillon au château, chez les parents de la jeune fille.
Toute la journée, la batelière s'était occupée de son bac. L'eau commençait à filtrer à travers quelques planches disjointes, et le sire de Saint-Hilaire avait promis de le remplacer seulement au printemps suivant : il fallait donc aviser à le faire durer jusque là. Aussi Jehanne cognait sur les planches, rajustait, déclouait, enlevait les chevilles, les rivait, puis en replaçait quelques autres.
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Intrigué, le père François lui dit à diverses reprises :
— Fille, que fais-tu donc là ?
— Le bac n'est guère solide, lui répondait-elle. Aux premières glaces, il nous faudrait le jeter sur la rive, si je ne le réparais pas : je le raccommode donc un peu.
Vers onze heures du soir, immobile au pied du côteau, Jehanne attendait le jeune gentilhomme pour lui faire passer la rivière.
Il arriva enfin. La jeune fille détacha le bateau, et, prenant la corde tendue d'un bord à l'autre, elle le poussa lentement dans le fil de l'eau.
— Vous avez le temps, dit-elle à Pierre..... Causons un peu avant que vous alliez rejoindre votre promise.... C'est sans doute la dernière fois que nous nous voyons, puisque ce mariage est avancé à ce point.
Pierre essaya de plaisanter :
— Vilain temps, lui dit-il, pour parler d'amours, et mauvais endroit surtout ! Tiens, regarde comme la rivière semble noire et profonde ! D'ailleurs le ciel présage la neige et les cloches commencent déjà leurs joyeux appels !
— Que m'importent le temps et l'endroit, monsieur Pierre ! Tout cela n'est rien quand on aime, car je vous aime, moi !! et vous ne m'aimez plus !... Vous allez m'oublier près
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d'une autre, et vous ne reviendrez que demain, bien tard, de La Chaise !
Elle l'avait en même temps enlacé de ses bras noués autour de son cou.
Pierre tomba à la renverse sur les planches du bac. Mais Jehanne le tenait toujours dans une étreinte de fer.
— Jehanne ! Jehanne ! As-tu fini de rire, s'exclama le jeune seigneur ? Quelle horrible plaisanterie !... Fais donc attention, les planches se détachent et le bateau enfonce !... Grâce Jehanne !... Grâce !
Mais elle lui avait mis un genou sur la poitrine et elle éclatait d'un rire de folle.
— N'essayez pas de m'échapper, beau Pierre !... Allez !... Elle ne vous aura jamais, la belle demoiselle de La Chaise !... Vous êtes à moi, Pierre !... A moi, dans la vie et dans la mort... à moi pour toujours !
........................
La messe de minuit sonnait alors au clocher de la chapelle du château et les sons argentins étaient répétés par tous les échos : c'était un glas funèbre.
La rivière s'ouvrit, en effet, avec un sourd bouillonnement et se referma aussitôt sur sa double proie. Puis rien !!!
Rien ! Car on ne retrouva les deux cadavres que le lendemain, après bien des heures de recherches.
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Peu de mois après, un beau monastère avait remplacé le moulin des Cinq-Portiers. Arscouët de Saint-Hilaire avait voulu que des moines de Fleury-sur-Loire vinssent chaque jour prier pour Pierre et pour Jehanne, dans les lieux où s'était accompli ce déplorable drame.
Quant au vieux François, il se fit frère servant au nouveau prieuré. On lui en confia la porterie, et seul, il eut la direction du bac aussi longtemps qu'il vécut. Ce ne fut qu'à sa mort que l'on connut le secret des faits que nous venons de rappeler. Témoin impuissant de cette catastrophe, il voulut que les détails en fussent écrits sous sa dictée. Nous en avons retrouvé la narration dans les archives du couvent que le hasard nous a fait rencontrer.
Ajoutons encore que la vieille église romane de Saint-Hilaire subsiste toujours, aussi bien que sa tour antique, avec sa banderole contemporaine du roi Louis XI. Elle servait d'église paroissiale aux habitants, et de chapelle particulière aux religieux, qui y venaient toujours en bac. Chaque dimanche aussi, leur première messe annoncée solennellement à toutes les volées de la sonnerie — et cet usage est encore actuellement conservé — était appelée la messe de paroisse. Quant à la grand'messe de dix heures, exclusivement réservée pour les moines, ils la chantaient à la mémoire de Pierre de Saint-Hilaire et de Jehanne.
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XVIII
La Madeleine de Landelles.
Séduite autant par les tendres propos que par les doux chants d'amour et les joyeux refrains d'un charmant ménestrel, auquel sa famille avait donné asile, Avoise n'avait pas tardé à reconnaître son imprudence et à pleurer amèrement sa faute. Rassurée par sa mère, qui lui avait promis de mettre tout en oeuvre pour retrouver le gai compagnon, éloigné du pays, elle avait repris courage et elle attendait quelques jours plus heureux.
Soudain son père, le baron des Biards, qui depuis plusieurs années était parti pour la Terre-Sainte, apparut au château, ramenant avec lui les cendres de son fils, mort sur la rive étrangère. Avoise, émue de ce retour imprévu, ne pensant qu'à sa honte et à l'aveu qu'elle allait être obligée de faire, dans son
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irréflexion, gravit aussitôt la plus haute tour de la forteresse et se précipita du haut des remparts.
Dans sa chute, Avoise avait perdu connaissance, et, quand elle se réveilla, elle se trouva dans la chaumière de sa nourrice, habitante du moulin du château. Un grand feu et quelques soins empressés la rappelèrent bientôt à la vie. Elle apprit alors qu'au lever de l'aurore, elle avait été recueillie glacée sur les bords de la rivière, et qu'apportée là en toute hâte, elle y pouvait demeurer secrètement aussi longtemps qu'elle le voudrait.
Quelques semaines après, sa malheureuse mère, succombant devant tant d'événements qui avaient frappé sa famille, rendait le dernier soupir, et Robert des Biards, dégoûté du monde, entrait à l'abbaye de la Couture, au Mans.
Avoise, dévorée de remords, gémissant sur son déshonneur et voulant faire pénitence, quitta bientôt l'asile où elle était restée ignorée.
En vain sa bonne nourrice veut la consoler, en vain les prières et les larmes de la famille essaient de la retenir, Avoise abandonne sa retraite et s'enfuit au loin. Jamais, au moulin, l'on n'entendit parler d'elle.
Cependant un ermite, sous le nom de frère Guyon, vint vers le même temps chercher un abri dans une grotte, au milieu d'un bois situé
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en la paroisse de Landelles, sur le versant opposé au château des Biards. Là, dit la légende rimée de ce récit touchant,
Là, vesquit de racines et mangea l'herbe amère,
Totes nuits y passoit en piteuse prière,
Soffrant faim, soffrant soif, son pauvre corps meurtri
Sur la terre gissoit implorant Jesu-Christ.
Le cénobite demeura ainsi bien des années dans son triste asile, sans incident aucun qui pût le troubler dans sa solitude. Sa réputation de sainteté se répandit bientôt au loin, car il pratiquait les jeûnes les plus austères, et la prière, ainsi que les méditations, absorbaient tous ses instants. Nul souci d'ailleurs ne venait le distraire, et une invisible main déposait chaque mois deux pains sur le seuil de sa cellule.
Dix hivers s'étaient ainsi écoulés. Sa renommée avait toujours grandi, et déjà il avait été l'objet de nombreuses et saintes visites, lorsqu'un jour un vieux religieux vint frapper à sa porte.
L'anachorète n'eut pas la force de lui dire d'entrer, car une fièvre ardente le minait depuis quelques jours, et, sentant qu'il n'avait plus que quelques heures à vivre, il s'était traîné au pied de la croix où il était tombé presque sans forces, murmurant encore quelques mots d'oraison.
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Quelques gouttes d'eau offertes par son visiteur, rendirent un peu d'énergie au solitaire.
« Dieu, lui dit-il alors, vous amène bien à propos en ce lieu, révérend père ! Que son saint nom soit béni !...
Les fautes de ma vie m'ont enveloppé de cette bure, mais les chagrins, les veilles, les austérités et les prières n'ont pu réparer les maux que j'ai causés ! Mes pas ont été chancelants dans la vie ; de grâce, ministre du Rédempteur, puisque vous êtes malheureux aussi et étranger, affermissez-les ; reposez-vous sur ce banc, et permettez-moi de déposer dans votre sein le dernier aveu et le cruel secret de ma longue pénitence. »
Et, recueillant ses forces en un suprême effort, l'anachorète se dispose à recevoir le pardon suprême.
Mais à peine a-t-il commencé son récit, à peine quelques mots ont-ils fait comprendre au religieux qu'il s'agit là d'une immense infortune, que celui-ci, étreignant le moribond dans un long embrassement, lui dit avec douceur :
« Assez, Assez ! ! !... Dieu t'a pardonné, mon frère, et ton père, témoin de ton repentir, a retrouvé sa fille ! « Avoise, ma pauvre enfant, dans quel état je te retrouve ! Je te bénis ! Ton père t'aime toujours ! ! »
Et d'abondantes larmes viennent inonder le visage des deux infortunés.
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Avoise succomba bientôt, remplie des sentiments d'une reconnaissance infinie dans la miséricorde de Dieu. Elle avait reconnu son vieux père qu'il avait dirigé vers l'infortunée ; elle avait obtenu son pardon et le calme était rentré dans ce coeur ulcéré qui, depuis tant d'années, n'avait respiré que la tristesse et la désolation.
Après avoir rendu les derniers devoirs à sa fille, et l'avoir fait inhumer dans la cellule même qu'elle habitait, le moine de la Couture voulut qu'une jolie chapelle prît la place de l'humble ermitage. L'oratoire fut aussitôt érigé sous l'invocation de Madeleine repentante. Il est bien connu dans la contrée, et longtemps il fut le but de pieux pèlerinages.
C'est assis devant ses ruines que j'ai entendu dire cette légende.
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XIX
La Chapelle de Rancoudray.
Il nous serait possible de mettre en scène la légende que l'on raconte sur la création de la chapelle de Rancoudray ; nous préférons la répéter fort simplement, afin de donner à notre recueil un caractère plus certain d'authenticité. Nous évitons surtout de modifier le fond par la forme. Cette légende pieuse, la voici :
Un jeune pâtre gardait chaque jour son troupeau dans la forêt de Lande-Pourrie. Bientôt il remarqua que ses moutons affectionnaient particulièrement une certaine région, et plusieurs fois même il fut obligé d'aller chercher l'un d'eux au milieu d'un bosquet de coudriers. Ce mouton, toujours à la tête de la colonne, dépérissait d'une manière sensible, refusait de paître et portait constamment ses pas vers le même buisson ; puis, après avoir pris un peu de nourriture qui croissait à l'ombre des branches
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touffues et s'être désaltéré à la fontaine qui jaillissait là, il se couchait à terre et refusait de marcher jusqu'au soir.
Enfin, le jeune berger observa que le buisson était entouré d'une vive lumière : il eut peur, mais plusieurs soirs de suite, le même phénomène se reproduisit à ses yeux, et il aperçut alors une statue de la sainte Vierge au milieu du feuillage embrasé. Il s'empressa, plein de joie, de raconter cela à ses amis étonnés. Tous voulurent voir le buisson miraculeux, et bientôt une chapelle gracieuse s'éleva auprès de ces coudriers qui ne périssent jamais et qui abritent toujours une source pure et limpide. On y plaça la statue, qui est toujours le but de pèlerinages et que la piété des visiteurs s'est plue à embellir d'or, de pierreries et des objets les plus précieux.
Ceci devait s'accomplir à une époque bien reculée que personne ne connaît. Seulement, il est une remarque à faire, c'est que le mot Rancoudray semble lui-même confirmer la légende. Coudray rappelle tellement bien le coudrier et d'une manière si intacte, qu'il n'est pas douteux que ce ne soit là l'origine du mot. Quant à celui de Ran, dans l'ancien patois du pays, et dans la Hague, encore aujourd'hui, il signifie un bélier, un fort mouton. Rancoudray veut donc dire le mouton du coudrier.
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XX
Les Tailleurs de pierres.
C'était en l'année 1333, par un soir d'automne.
Quatre tailleurs de pierres, après avoir travaillé tout le jour aux carrières ouvertes dans les collines du voisinage, regagnaient le gros bourg de Sourdeval.
Trois d'entre eux, esprits forts de ce temps-là, discouraient, par moquerie, des voyageurs qu'ils avaient vu passer depuis le matin et se diriger vers le Mont Saint-Michel. Leur verve était surtout intarissable à propos des indulgences accordées l'année précédente « aux dévots pèlerins de monsieur sainct Michel, » par le pape Jean XXII.
Le quatrième, au contraire, défendait énergiquement les voyageurs et le Souverain Pontife, disant qu'un des plus grands bonheurs de sa vie, avait été de visiter au printemps le mont célèbre « bâti en péril de mer. »
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Cette discussion dura jusqu'au moment où nos hommes atteignirent les premières maisons de Sourdeval. Déjà même le champion de l'Archange était rentré chez lui, lorsque les trois autres se virent arrêtés par une bande de pastoureaux qui faisaient, eux aussi, le pèlerinage du mont, et chantaient à tue-tête de beaux cantiques pour charmer les longueurs de la route. Devant un tel spectacle, les pauvres esprits forts n'y tinrent plus : « Où donc allez-vous, petits folz ? leur crièrent-ils. Il faut que vous soyiez ensorcelés. Et quoi ! courir ainsi les champs pour faire des pèlerinages ; c'est le diable qui vous mène. » Aucune réponse ne sortit de la bouche des enfants ; mais, reprenant leur marche, un instant interrompue par l'apostrophe des tailleurs de pierres, ils murmurèrent trois fois : « Sainct Michel, priez pour nous. » Les incrédules étaient vaincus ; ils gagnèrent leur gîte en blasphémant : le châtiment les y attendait.
En effet, chacun d'eux éprouva tout à coup un malaise étrange, accompagné bientôt d'atroces doulours. Il sentit que la main du Seigneur s'était apesantie sur lui et vengeait l'outrage faite au glorieux Archange. Ils virent dans l'ombre apparaître la mort, et derrière elle s'ouvrir l'éternité... Que se passa-t-il en eux dans ce moment suprême ? Dieu seul le sait. Ce qu'on peut affirmer, c'est que, reconnaissant
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leur faute et la justice de la punition, ils promirent par voeu de visiter au plus tôt, s'ils revenaient à la santé, le Mont Saint-Michel. A peine avaient-ils formulé cette promesse, qu'ils se trouvèrent guéris. Aussi, tout pleins de reconnaissance, ils se mirent en route dès le lendemain et arrivèrent sans encombre à l'abbaye de l'Archange, d'où redescendaient nos jeunes pèlerins, auxquels ils demandèrent pardon et racontèrent leur aventure.
Ils la contèrent aussi à l'abbé messire Jean de la Porte, qui la fit transcrire par un de ses moines dans un manuscrit destiné à contenir le récit des miracles opérés par l'intercession de saint Michel : c'est de cet ouvrage, antique et précieux, que nous l'avons extraite.
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XXI
Les Sabotiers de la forêt de Ger.
L'histoire a enregistré les nombreux méfaits de Charles le Mauvais, qui fut comte de Mortain : avec la légende, elle raconte sa mort déplorable. Elle dit qu'il périt dans une agonie atroce, sans secours, au milieu des flammes, enserré dans une couverture en feu imbibée d'esprit de vin, et elle en conclut qu'il fut ainsi emporté par le démon tout droit en enfer. C'est un souvenir de ce drame que nous avons retrouvé et que nous tenons à inscrire dans notre Recueil Mortainais.
C'était en l'année 1387, la veille de Noël.
Dans une hutte de sabotiers, non loin du bourg de Ger, en pleine forêt, une modeste famille achevait son repas du soir et prolongeait la veillée tout en faisant ses apprêts pour la messe de minuit. Le père, Jean Lalande, avait 40 ans environ : au physique, grand, robuste,
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l'air franc et honnête ; au moral, le meilleur homme du monde, et avec cela un coeur d'or, une charité exagérée — disait sa femme, Tiennette, — dont ne songeaient certes point à se plaindre mendiants, ni chercheurs de pain qui venaient à passer par la forêt. Jean était presqu'aussi pauvre que ces malheureux, mais le travail ne manquait jamais, et les forces secondant le courage, les voyageurs étaient toujours certains de trouver chez lui un gîte assuré et un repas offert de bon coeur.
Aussi quand, le dimanche, le sabotier venait au bourg pour livrer le travail de sa semaine, recevoir de nouvelles commandes et se rendre à l'église, c'était plaisir de voir comme il était reçu de toute la foule respectueuse, absolument comme s'il eût été la Providence elle-même.
Du noble comte Charles, on parlait justement dans la hutte du sabotier Jean.
« Ainsi... tu disais Tiennette... ?
— ... Que l'on m'a dit de grandes et terribles nouvelles de Monseigneur !... Mais... parlons biens bas, car on pourrait nous entendre de dehors. »
Ce n'était pas à craindre. La neige tombait en ce moment à flocons dans la forêt, couvrant le sol de plusieurs pieds de son épais manteau ; le froid commençait à se faire sentir, et le vent soufflait en tempête à travers les grands arbres, menaçant d'enlever la pauvre chaumière.
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Tiennette continua tout bas. Et dans un récit rapide, elle répéta à son mari ce qu'elle avait appris au bourg dans la soirée, que le roi Charles était mort depuis quelques mois, au milieu des flammes, par des souffrances horribles et appelant à son aide tous les diables de l'enfer.
— Il ne faut souhaiter mal à personne, répondit Jean. Mais pour notre sire et ancien seigneur, je jurerais qu'en ce moment il est à tenir compagnie à Satan, dont il s'était fait le très humble servant !...
A cet instant on heurta doucement à la porte.
— Qui peut venir à pareille heure, par une pareille tempête, s'écria Tiennette avec émotion ?
— Ouvre donc plus vite, femme ! — Il ne fait pas bon dehors ! — C'est conscience de faire attendre !
Et Jean se précipita aussitôt vers la porte.
Le visiteur était un jeune page, enveloppé d'un bon manteau, presqu'un adolescent, qui avait plutôt l'air d'une jeune fille que d'un homme.
— Vous êtes bien bons de m'ouvrir par une aussi froide soirée, dit le jeune homme ! Je meurs de fatigue et je me suis égaré au milieu des sentiers dissimulés sous la neige !
— Soyez le bien venu ! Tout est ici à votre service ; usez-en comme du vôtre !
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— Merci, merci ! Un air de feu et un simple croûton me suffiront.
Et le page alla s'asseoir sur un escabeau, sous la cheminée, tandis que la ménagère approchait de lui la table sur laquelle étaient du pain, une pile de galettes et tout ce qui avait été préparé pour le souper de la famille.
Ce repas frugal achevé, le page appela auprès de lui les deux jeunes enfants de ses hôtes, auxquels il raconta de merveilleux récits. Sous le charme de ses paroles, la soirée s'avançait et nul ne songeait à la longueur de la veillée.
Tous allaient partir pour la messe de minuit, même les enfants, lorsqu'un heurt formidable vint ébranler la porte.
— Ouvrez, de par le diable !... Manants, allez-vous me laisser une heure dehors !..... Et un nouveau coup retentit.
Tremblante, Tiennette courut ouvrir. Un homme se précipita dans la hutte, grommelant entre ses dents des paroles inintelligibles.
— Il ne fait pas bon venir de Mortain à pareille heure ! s'écria-t-il. Où diable ai-je été m'aventurer ; il fait un temps d'enfer ! Allons, vite, quelques fagots dans l'âtre et donnez-moi à manger, j'ai faim et plus soif encore !
Jean Lalande et sa femme étaient restés tout interloqués de ce sans-gêne. Le jeune page était demeuré impassible sur son siège, et les enfants, effrayés, se cachaient derrière lui.
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— Vous hâterez-vous donc ! hurla l'inconnu. Ne savez-vous pas qui vous parle ? Je suis Messire Charles de Navarre lui-même, en personne, votre seigneur et maître, dont vos langues envenimées de vipères ont voulu faire le pire des hommes et le plus méchant des souverains !
Et il éclata d'un rire sinistre qui eût donné le frisson aux plus hardis, tandis que les sabotiers se demandaient s'ils ne rêvaient point de voir ainsi en chair et en os ce maudit Charles-le-Mauvais, dont on avait annoncé, le soir même, la fin lamentable et le juste châtiment.
La femme jeta un fagot sur les charbons presqu'éteints et apporta le reste de ses provisions au puissant et terrible visiteur. En quelques minutes, il ne resta rien du souper, et aussitôt il s'approcha du foyer resté libre.
Alors seulement il s'aperçut de la présence du jeune page.
— Qui es-tu ? dit-il en fronçant les sourcils.
— Le page de Messire d'Estouteville, sire de Barenton, répondit simplement l'adolescent.
Sans plus s'inquiéter, le prince se tourna vers le sabotier.
— Eh bien, Jean Lalande, que dis-tu de ma visite ? Je te fais grand honneur, n'est-ce pas ?
— Certes, Monseigneur,... balbutia l'artisan.
— Et que diras-tu, quand je t'aurai annoncé
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que je compte passer ici cette maudite nuit de la Nativité ?... Tu me tiendras compagnie !
— Mais... et la messe nocturne ? Je comptais y aller !
— Pour une fois, tu la manqueras. Du reste, à quoi te servira-t-il d'aller écouter les chansons du curé ?
— Tout bon chrétien est tenu d'assister à la messe de minuit ; aussi je veux y aller, et même j'y emmènerai ma femme et mes enfants !
— Que dis-tu donc manant ? Sache que je ne le veux point, et que moi, maître ici, je te ferai, si tu ne m'obéis, pendre à la maîtresse branche de certain chêne où doit encore se balancer plus d'un de tes pareils ! !
Le sabotier frémit en songeant au fameux chêne dont parlait le cavalier noir et qui était connu dans toute la contrée. Cependant, il se raffermit aussitôt pour répondre.
— Comme il vous plaira, Monseigneur, mais nous assisterons à la messe nocturne ! Libre à vous de demeurer céans, s'il vous convient !
Le sire se leva d'un bond, étranglant de colère. Il saisit sa masse d'armes et se précipita sur son contradicteur pour l'assommer d'un seul coup.
Mais, s'avançant devant l'inconnu, le jeune page lui dit : « Retro Satanes ! Vade ! »
Et à l'instant, comme par magie, le diable, car c'était bien lui, et le lecteur l'a reconnu
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depuis longtemps, le diable se transforma en une flamme bleuâtre qui se confondit presqu'instantatément avec les spirales du foyer et disparut avec elles dans la large cheminée.
Lalande et sa femme s'étaient jetés aux genoux de l'archange radieux, aux grandes ailes d'or, de saint Michel lui-même, qui avait dépouillé ses allures de page pour reprendre sa forme véritable.
Puis, les relevant : « Bons chrétiens, leur dit-il, allez à la messe de minuit et priez avec ferveur. On vous a dit vrai, Charles-le-Mauvais a péri de male-mort depuis déjà longtemps. Il expie aujourd'hui la juste punition de ses crimes. Si parfois le démon prend sa figure, c'est pour tromper les chrétiens qu'il veut attirer dans ses pièges. Ne craignez plus désormais : votre courage vous a préservés pour toujours ! »
Ayant parlé, l'archange disparut.
Joyeux, ils allèrent tous à la messe. Seulement, au retour, les sabotiers ne retrouvèrent plus leur triste chaumière, leur hutte rustique ; mais à la place, une jolie maisonnette, avec sa grange remplie de gerbes et son étable garnie de bestiaux. L'ange les avait bénis et comblés de bienfaits.
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XXII
La Verrière de Martigny.
Soit en mémoire d'un fait miraculeux, soit par une de ces bizarreries si fréquentes au moyen âge, soit enfin pour la mettre à l'abri des excursions des seigneurs voisins, l'église primitive de Martigny avait été bâtie, dit-on, dans un îlot, au milieu d'un étang dont les eaux baignaient les murs du château.
Un jour, le chapelain du manoir, las d'attendre son seigneur, parti dès avant l'aube pour la chasse, avait commencé sa messe et était monté à l'autel avant l'arrivée du gentilhomme. Enfin celui-ci apparaît au haut de la chaussée qui reliait la chapelle à la terre ferme. Il voit de là que le saint sacrifice est commencé. La rougeur monte à son front ; ses ordres n'ont pas été exécutés : le prêtre devait attendre son retour pour dire l'Introït. Plein d'indignation et
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de fureur, il saisit son arc, et, du plus loin qu'il peut atteindre, il perce le clerc, qui tombe expirant sur les marches de l'autel.
La légende ne dit pas que le seigneur de Martigny fût ordinairement cruel ; mais rien d'étonnant, toutefois, dans le meurtre du prêtre. A l'époque où doit remonter ce fait, que la tradition a conservé, les seigneurs, bien qu'ils fussent depuis longtemps attachés au christianisme, n'avaient pas adouci leurs moeurs. Lorsque surtout la crainte des censures ou que l'amour sincère de la religion ne les retenait pas, ils se livraient sans scrupules à de semblables excès, n'écoutant que les sentiments immodérés de leur orgueil. Quelques-uns, endurcis par le crime, finissaient leurs jours dans la haine de l'Église ; mais souvent, Dieu, qui sait proportionner les grâces aux temps et aux lieux, troublait la tranquillité de leur sommeil, stimulait leur conscience par des remords salutaires, et ils prêtaient l'oreille à la voix de ses ministres.
Le seigneur de Martigny fut de ce nombre. Il ne put supporter longtemps le poids de son crime : il l'avoua et fut condamné à donner les magnifiques vitraux que l'on voit au choeur de l'église paroissiale, qu'il réédifia dans un autre endroit. Ces vitraux devaient perpétuer à jamais le souvenir de son lâche forfait et de son repentir. Précieux restes de l'art au moyen âge, ils ont conservé une admirable fraîcheur de coloris.
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Les personnages qu'ils représentent sont peints dans le verre et non à la surface. Ils représentent l'amende honorable du noble gentilhomme, à genoux aux pieds d'un ecclésiastique ; sa posture est humble ; derrière lui sont quelques-uns des membres de sa famille, témoins du pardon qu'il obtient.
Telle est la légende. Elle ne s'appuie sur aucun fait plausible ; mais il n'y a jamais eu de feu sans fumée. D'ailleurs, les vitraux sont là, dans cette petite église de campagne, pauvre et isolée, pour indiquer quelque chose de notable. Les vitraux étaient en général réservés pour les basiliques et pour les monuments de quelqu'importance ; aussi l'on ne saurait voir leur présence dans un très humble oratoire sans admettre forcément quelque chose de peu ordinaire.
On pourrait peut-être expliquer autrement leur existence : par exemple, comme la récompense de certains services rendus ou de donations faites à l'une des nombreuses abbayes du pays. Les seigneurs de Martigny auraient alors reçu ou aumôné eux-mêmes à leur église ces vitraux, fruits merveilleux de la patience des moines, objets du bienfait. Ce qui est certain, c'est que l'abbaye de Rillé, près Fougères, avait un prieur à Martigny. Le prieuré n'a été détruit qu'à la Révolution, et je connais un vieillard, — certes, il y en a beaucoup d'autres, — qui a vu
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le prieur et les moines allant faire par les villages des quêtes au nom de l'abbaye dont nous parlons.
Un jour, entr'autres, m'a-t-il raconté, il portait aux champs un petit agneau. Il rencontre deux moines : « Mon ami, lui dit l'un d'eux pour le faire causer, veux-tu me donner ton agneau, je vais te donner ma montre en retour ? » Et en même temps, il la lui présentait.
L'enfant répondit négativement, et les deux moines et l'enfant continuèrent leur route.
« Si c'eût été maintenant, me disait le malicieux vieillard, auquel l'âge n'a rien fait perdre de sa gaieté et de sa finesse d'esprit, j'aurais accepté, pour embarrasser le bon moine et avoir le plaisir de le voir se dédire. »
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XXIII
La Levrette blanche.
A peu de distance de la Fosse Arthour, vers la limite du Mortainais, l'on rencontre sur les limites extrêmes de la paroisse de Saint-Georges-de-Rouelley, les ruines d'un antique manoir. Quelques pierres éparses sur la terre, que couvrent les longs sarments de la ronce, laissent deviner ses sinuosités, qu'entourent encore les excavations d'anciennes douves, à demi comblées, et d'où s'échappent de nombreuses touffes de saules. Deux sapins, dont la tête séculaire est dépouillée de son noir feuillage, indiquent au visiteur le point vers lequel il doit diriger ses pas.
Là vécut une famille nombreuse, que la maladie et les chagrins avaient décimée. Un rejeton unique recueillit un jour ses riches domaines. Orphelin dès sa plus tendre enfance, Raymond
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se trouva libre de sa fortune au moment où le coeur est ingénieux à trouver des occasions de dissipation.
Cependant l'ambition avait pris une place dans cette jeune intelligence, et le récit des guerres et des conquêtes de ses pères dans de lointains climats enthousiasma son imagination ardente. Il se fit soldat. Sa naissance lui assurait un rang dans les armées, sa noblesse méritait des égards ; sa jeunesse, les riches domaines dont il pouvait disposer, sa bonne mine enfin, tout concourait à lui présager des succès. Il partit donc et il fut accueilli dans une expédition que préparait la France.
Mais entraîné par ses amis, Raymond ouvrit bientôt l'oreille aux mauvais sentiments. L'oubli de ses devoirs le conduisit à la séduction d'une jeune fille, enfant de l'un de ses compagnons d'armes. Elle n'avait en dot que son nom, son écusson armorié, la lame de Tolède de son vieux père, sa beauté et ses dix-huit ans. Comme elle ne devait pas satisfaire ses projets ambitieux, il la délaissa. Les principes de la chevalerie et de l'honneur lui disaient pourtant qu'il devait une réparation à ce coeur candide et qu'il ne devait pas flétrir les cheveux blancs d'un vieillard ; mais les mauvais conseils étouffèrent ces nobles instincts. Il quitta ses frères d'armes et vint se cacher dans le manoir paternel, après avoir promis à son amie
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un retour prochain. Cette époque serait, disait-il, celle de leurs fiançailles.
Plusieurs mois s'écoulèrent, une année presqu'entière s'accomplit ; Raymond ne reparut pas dans les camps.
La malheureuse jeune fille n'avait pu cacher longtemps son déshonneur à son père. Le chagrin conduisit le vieillard à la tombe. Restée seule au monde, la pauvre enfant attendait l'instant où Dieu lui donnerait un fils, dont les sourires et les caresses apporteraient quelques consolations à sa douleur. Raymond, de son côté, ne songeait qu'à la chasse, qu'aux festins, qu'aux plaisirs bruyants au milieu de nombreux amis. Si parfois sa pensée se reportait vers les armées, ce n'était que pour lui rappeler sa honte et les paroles d'amour qu'il avait prodiguées autrefois ; ces serments de fidélité éternelle que naguère il avait jurés, n'étaient plus pour lui qu'un jeu, qu'une moquerie.
Un jour, par une tiède soirée d'été, Raymond, fatigué des courses vagabondes d'une semaine orageuse, était accoudé sur l'appui d'une fenêtre. En vain il appelait sur ses paupières alourdies un sommeil bienfaisant. L'air était vaporeux et apportait vers lui les parfums embaumés des fleurs. Les étoiles commençaient à paraître à l'horizon. Tout était calme dans la nature. Soudain une levrette blanche s'approche de lui en sautillant. Sa marche est prompte et
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légère ; ses sauts sont vifs et gracieux ; ses formes sont pures, élancées, son oeil intelligent et sympathique. Elle s'arrête au-dessous de la fenêtre où se trouve Raymond, agite avec expression sa tête mobile, et, par plusieurs bonds, se précipite avec force vers le jeune homme étonné. Bientôt il se retire, mais des sons plaintifs, de tristes modulations parviennent jusqu'à lui. Puis, à ces accents monotones succèdent des aboiements tumultueux. On eût dit que les cris lugubres de la levrette eussent attiré vers elle une meute nombreuse.
Le lendemain et dans les soirées suivantes, à la même heure, au même endroit, le mystérieux animal apparut encore aux yeux surpris de Raymond. Ses efforts inutiles, ses élans et ses plaintes furent suivis du même vacarme.
Hors de lui, Raymond court alors à son arc, saisit quelques flèches, et, au moment où la levrette s'épuisait en élans capricieux contre les parois de la fenêtre, il laisse partir un trait.
Le fer a glissé sur la tête du charmant quadrupède. Loin de s'effrayer, il redouble d'efforts ; ses bonds sont plus violents, ses gémissements plus animés ; une meute plus nombreuse que les autres soirs accourt à ses cris de détresse et de désespoir.
Plusieurs dards sont ainsi lancés par la main de Raymond. Tous s'émoussent sur le pelage
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de la levrette. Découragé, Raymond la voit s'enfuir, devant les limiers fantastiques.
De même que le chasseur noir de Freidsutz et de Saint-Dunstan, il a recours à une flèche bénite qu'il dépose dans son carquois, puis il attend avec anxiété la venue de la nuit.
L'heure ordinaire est arrivée. La levrette accourt bientôt et se fait remarquer par son élégante démarche. Elle est plus légère que jamais, la joie paraît empreinte sur toute sa nature, dans ses regards semblent briller quelques larmes.
Elle va sauter encore pour arriver jusqu'à Raymond, et essayer de l'attendrir par sa constance et son tendre attachement, lorsqu'un sifflement aigu se fait entendre. Une flèche vient de la frapper en pleine poitrine. Elle est atteinte au coeur, et aussitôt elle s'enfuit avec la rapidité de l'éclair.
Raymond la suit des yeux, mais ce n'est plus alors une levrette blanche qu'il aperçoit, c'est une belle et délicieuse jeune fille qui se roule sur l'herbe, se débattant dans les convulsions de l'agonie, et qui va bientôt tomber inanimée sur les rives de l'étang du manoir. Raymond se précipite près d'elle. Une vapeur s'échappe de l'eau ; elle monte dans les nuages, redescend, s'élève encore, et une voix aérienne adresse ces paroles au jeune homicide :
« Cruel ! Tu me donnes deux fois la mort !
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Mes mânes te poursuivront toujours. Va ! parcours le monde ; nulle part tu ne trouveras le repos... »
Et, comme poussé par une main invisible, Raymond s'enfuit aussitôt...... Depuis, nul ne sut ce qu'il était devenu.
« Voyez-vous ce reste d'étang, dont l'eau est troublée et boueuse, — me disait un vieux paysan qui m'a raconté cette légende, — c'est sur ses bords que tomba la jeune fille. L'onde, depuis cette époque, a perdu sa limpidité, et je le répète d'après mon père, qui me l'a dit bien souvent, jamais on ne la verra claire et transparente. »
A quelque distance, il me montra un vieux cerisier décrépit, qui ne produit jamais de fruits.
« C'est sous cet arbre maudit, ajouta-t-il, que des mains inconnues enterrèrent la victime. J'ai vu bien des fois, la nuit, en cet endroit, un tout jeune enfant presque nu et plaintif, et je ne suis pas le seul qui ait été témoin de ces apparitions. »
« Bien souvent, ajouta-t-il enfin, des jeunes gens du village ont aperçu, dans le petit bois que vous voyez là-bas, une ombre blanche qui, à leur approche, s'est évanouie légère à travers les branches et la verdure. Tantôt elle semblait vive, pleine de gaieté et de joie ; elle faisait même entendre un doux chant. D'autres fois,
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triste et abattue, elle pleurait amèrement, et l'écho répétait ses sanglots. »
Chaque année encore, ma-t-on affirmé, lorsque la neige couvre la terre, on distingue les traces matinales et les piétinements d'une meute invisible qui revient visiter silencieusement les ruines désolées du château, qu'elle entourait autrefois dans sa bruyante et mystérieuse course après la levrette blanche.
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XXIV
La légende d'Alice.
Toute la contrée connaît la vaste prairie de Sourdeval, remarquable par son immense étendue et par sa belle situation, bordée qu'elle est de la grande route nationale que nous ont légué au siècle dernier les intendants de la généralité de Caen. A voir les sinueux méandres d'un profond ravin qui la traverse du nord au midi, l'on se rend immédiatement compte que là, où se font admirer de plantureux herbages, ont dû exister autrefois plusieurs beaux étangs, superposés les uns aux autres, et qui se succédaient comme de véritables cascadelles, recevant tour à tour leurs eaux qui se dégorgeaient dans la vallée profonde. Au sommet, et dans la partie la plus élevée, surplombant les eaux du premier étang, s'élevaient les silhouettes du vieux castel de Sourdeval, auquel
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on accédait par des jetées bordées de chênes séculaires. Les étangs constituaient pour la forteresse une défense sérieuse, et de tous ses autres côtés, elle était entourée de tours formidables et de larges fossés, dont les eaux venant de la montagne s'écoulaient par les étangs.
Là vivait le chevalier de Sourdeval, vieux déjà, et qui, de tous ses enfants morts sur les champs de bataille de la grande guerre de cent ans, n'avait conservé qu'une fille. Alicie ou Alice, comme on l'appelait ordinairement, avait alors seize ans à peine. Elle était blonde comme les épis mûris aux ardents rayons du soleil, grande, svelte, élancée, gracieuse, avec des yeux bleus et doux comme l'azur.
Des fenêtres du castel, maintes fois elle avait remarqué, passant aux pieds des remparts et monté sur son cheval fougueux, un jeune cavalier de vingt-deux ans environ, aux cheveux noirs, soyeux et bouclés sur les épaules, à l'oeil vif et hardi, mais qu'elle ne connaissait pas et qui n'était jamais venu chez son père.
Cependant, la fière allure du jeune homme, sa tenue, tout, en un mot, et plus encore son coeur, lui révélait que c'était un gentilhomme de naissance distinguée. Philippe de Brouains, en effet, appartenait à l'une des familles du voisinage, à laquelle ses domaines confisqués venaient d'être rendus.
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Déjà il était revenu plusieurs fois vers le château de Sourdeval, et ses regards y cherchaient toujours la blonde Alice, qu'il avait aperçue et qu'il désirait revoir. Cependant il n'osait tourner la tête qu'au détour de quelque chemin.
Une fois enfin, arrêtant subitement sa monture, Philippe envoya un baiser. Alice comprima d'une main les battements de son coeur, et de l'autre elle jeta dans l'espace une fleur qu'elle portait à son corsage. La fleur tourbillonna quelques secondes dans l'espace, au-dessus de l'étang, emportée par le vent, et, toute gracieuse, vint s'y baigner.
Philippe descendit aussitôt de cheval, la releva dans l'onde et la plaça à la boutonnière de son juste-au-corps : de ce jour les enfants s'aimèrent, car ils s'étaient compris.
Un soir, après une belle journée d'automne, les étoiles innombrables scintillaient déjà au ciel comme des diamants. Au loin, quelques cultivateurs attardés rentraient des champs avec leurs instruments sur les épaules ; les clochers de la vallée lointaine avaient cessé leurs derniers tintements, et le rossignol interrompait ses brillantes mélodies pour les recommencer avec plus d'éclat encore au lever de l'aurore.
Au bord des étangs, sous les grands arbres,
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deux êtres se promenaient, silencieusement recueillis, contemplant ce tableau splendide. Alice, le visage à moitié couvert d'un léger voile tissé par elle, les cheveux caressés par la brise, abandonnait son bras suspendu au bras de Philippe, qui tenait sa main dans la sienne.
— Fuyons, mon Alice ! dit le jeune homme à voix basse. Partons... Mon cheval est là..., tout près. Dans une heure, nous serons loin d'ici ; on nous attend à Brouains. Demain, mon père viendra au château et il obtiendra notre pardon pour tous les deux !
— Ce serait le déshonneur ! répond l'enfant. — Non, jamais !! — Philippe, n'insistez pas !
— Alice, reprend son interlocuteur, Alice, je t'aime et jamais je ne vivrais sans toi.
Soudain la jeune fille s'affaisse à terre, en poussant un long cri déchirant.
Près d'elle, à trois pas, se dresse la haute stature de son père, le chevalier de Sourdeval, l'épée nue à la main.
Philippe de Brouains, se retournant, a tout compris.
— Je suis son père, dit le chevalier d'un ton grave et sévère, en montrant de l'épée le corps d'Alice, étendue inanimée sur le sol. — Larron d'honneur ! prépare-toi à mourir !
— Chevalier, j'aime votre fille Alice.
— Je n'ai plus de fille !!!
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— Grâce pour elle, chevalier, grâce ! A moi, la mort ne fait pas peur... Voici ma poitrine ! Frappez !!!
— Sourdeval n'assassine point !... Défends-toi... lâche !
Et, faisant un pas en avant, de sa main gauche, il frola la joue de Philippe.
Sous ce suprême affront, ivre de honte et de désespoir, le jeune homme tira son épée à son tour, et sans même jeter un dernier regard vers Alice, son fer croisa le fer du chevalier.
Au matin, lorsque l'aube vint blanchir les cimes des grands arbres, et que les nuages vaporeux se dégagèrent des ondes argentées des étangs, des paysans, conduisant leurs bestiaux aux champs, trouvèrent dans l'herbe les corps de Philippe et du chevalier de Sourdeval, glacés par la mort.
Autour d'eux, et dans un large espace, la terre était piétinée et imprégnée de sang. Le combat avait été long et terrible ; il avait dû s'engager à plusieurs reprises.
Quant à Alice, dit la légende, on ne l'a jamais revue.
Mais chaque nuit, dès que la lune apparaissait, son fantôme se glissait sur les sommets qui dominaient les étangs. Depuis qu'ils ont été desséchés, son ombre blanche, vaporeuse, diaphane, circule maintenant au fond du ravin ;
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puis, remontant la colline, elle vient s'asseoir à l'endroit où sont morts pour elle les deux êtres qu'elle aimait, son vieux père et son beau fiancé.
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XXV
Les Salamandres dorées.
Lorsque, revenant d'Isigny-les-Bois, l'on arrive à trois cents pas environ de la route de Mortain à Saint-Hilaire, près d'un carrefour que forment deux petits chemins avec l'antique route de Pied-d'Argent, qui conduit directement au bourg d'Isigny, on peut voir par une belle nuit d'été, une multitude de petites salamandres, vulgairement appelées mourons. Elles sautillent sur la route, s'enlacent sous vos pas et cherchent à retarder votre course, comme si elles voulaient vous retenir. N'en soyez pas effrayé : elles ne sont pas malfaisantes, bien au contraire, puisqu'elles possèdent le secret que cherchèrent en vain et si longtemps les alchimistes du moyen âge, celui de faire de l'or.
Permettez-nous donc de vous donner un conseil, libre à vous de le suivre ou non.
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Si vous êtes armé d'un robuste bâton de voyage, assommez le plus grand nombre que vous pourrez de ces petits animaux. Puis, sans vous éloigner, veillant constamment à ce que nul autre ne s'approche de ces innocentes victimes, dès les premiers rayons du soleil matinal, vous devrez apercevoir à vos pieds, au dire des habitants du voisinage, autant de pièces d'or que vous aurez tué d'animaux durant la nuit.
L'expérience est facile à faire, et si elle réussit, votre temps n'aura pas entièrement été perdu. Vous ne devrez pas regretter une nuit sans sommeil, passée en compagnie de salamandres dorées, dans un chemin isolé, au milieu de l'obscurité la plus profonde.
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XXVI
La Messe d'une heure.
Pieux et fidèle aux devoirs de la délicatesse et de l'honneur, Jacques F*** avait vu les bénédictions du ciel descendre sur sa famille et faire prospérer sa fortune. Son commerce, modeste au début, avait pris peu à peu une certaine importance, et quelques envieux avaient cherché à cette prospérité une cause sans pouvoir la trouver. Le secret n'en était pourtant qu'à son activité infatigable, à ses labeurs de chaque jour, à son économie et à l'ordre que sa femme déployait dans sa maison.
Habituellement des premiers sur les marchés voisins, un matin qu'il devait aller à Saint-Hilaire, il entend sonner la clochette qui appelle à la messe. La lune brille encore au firmament, nul ne répond à l'appel de l'airain, aucune voiture ne circule dans les rues silencieuses
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de la ville, et cependant les portes de l'église de Mortain viennent de s'ouvrir. Les cierges sont allumés à l'autel, le missel est ouvert du côté de l'épître ; au pied des marches, un prêtre attend et demande quelqu'un pour lui servir la messe. Jacques s'élance, il est prêt.
A cet instant, une heure sonne à l'horloge de la tour. Bientôt le saint sacrifice est achevé. Jacques, après une courte oraison mentale, s'apprête à sortir. Et l'ecclésiastique, se tournant vers lui, d'une voix suppliante, lui adresse ces paroles :
« A demain !... surtout, à demain ! »
Puis, les lumières s'éteignent d'elles-mêmes, lentement, l'une après l'autre. L'église demeure dans une obscurité complète et profonde, et les portes se ferment seules avec fracas derrière lui.
Jacques, tout stupéfait, regagne aussitôt sa demeure. Il raconte avec émotion ces détails à son épouse.
Le lendemain et le jour d'après, la même clochette réveille celle-ci en sursaut, et son mari, après de nombreuses instances, se rend enfin à ses prières, car il hésite. Le ministre de Dieu compte sur lui. Quelle que soit la volonté du ciel, il doit l'exécuter : pour la troisième fois, il répond à l'appel qui lui est fait.
L'horloge vient de retentir d'un seul coup de sa voix vibrante. L'ecclésiastique est, comme
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les deux autres matins, au pied des marches de l'autel. Inquiet, il a tourné la tête à plusieurs reprises vers la nef. Enfin Jacques apparaît.
La pieuse cérémonie s'accomplit encore au milieu d'un calme absolu. Comme la veille, rien ne vient la troubler ; personne n'entre dans l'édifice silencieux.
Mais à l'instant où s'achève pour la troisième fois le dernier évangile, les ornements sacerdotaux qui couvraient les épaules du prêtre tombent à ses pieds ; à la place qu'il occupait, une forme incertaine apparaît vaporeuse, puis elle se dissipe au-dessus de l'autel en montant vers les cieux, comme voilée, aux spirales bleuâtres de l'encens ; et alors Jacques entend très distinctement une voix douce qui lui dit :
« Merci ! merci ! — Sois béni ! — Je suis sauvé. »
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XXVII
Un Duel à mort.
De tout temps la chasse a été un sujet de querelles. Autrefois, elle formait un privilège exclusif de la noblesse, qui s'en montrait fort jalouse et qui, parfois, maintenait ses droits par les moyens même les plus violents. En voici un exemple entre mille :
Un jour, le garde du seigneur de Lapenty, parti dès l'aube matinale pour la chasse, fit rencontre dans l'avenue du château de la meute de l'un des gentilshommes du voisinage, amateur passionné comme son maître de ce doux passe-temps. Les chiens étaient appuyés de M. de V*** lui-même. Leurs cris joyeux annonçaient qu'ils étaient sur la voie d'un gibier hardiment lancé par eux. Tous s'étaient laissés emporter par l'ardeur dont ils étaient animés.
A cet instant, le garde se présentant en face du chasseur, lui adressa cette simple question :
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« — Que feriez-vous, monsieur, si vous me rencontriez demain sur vos domaines, chassant sous les fenêtres de votre manoir avec mon chien favori ?
— Le premier coup de mon fusil, répondit celui-ci, serait pour ton chien et le second pour toi.
— Vous m'autorisez donc à agir ainsi, reprit son interlocuteur ?
— Oui, j'y consens et tu peux le faire.
— Soit. »
Et aussitôt décrochant son fusil qu'il tenait en bandoulière autour de ses reins et ajustant le limier qui formait la tête de la colonne, le garde lâcha la détente de son arme. Le coup partit. Le lévrier tomba mort à terre.
Une pâleur mortelle monta subitement au front de M. de V***. Mais la partie était inégale entre un gentilhomme et un simple valet.
« — Va dire à ton maître, lui répond-il, que je le provoque en un duel irréconciliable..., en un duel à mort. Je le sais absent en ce moment, mais dis-lui que chaque jour, après son retour, je l'attendrai armé en cet endroit et prêt à échanger une balle avec lui ! »
Le duel n'eut pas lieu. Des causes inconnues empêchèrent, selon la légende, les deux adversaires de se mesurer jamais.
Seulement, chaque nuit, paraît-il, l'on rencontre un beau cavalier dans l'avenue de
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Lapenty. Régulièrement, il met pied à terre sous un vieux sapin, auquel il attache son coursier. Puis, se mettant en ligne, comme pour un combat, il attend quelques instants, afin de laisser à son adversaire le temps d'arriver et de tirer le premier. Alors, allongeant le bras, il met le doigt sur la détente et chaque fois l'air retentit du bruit sec d'une arme à feu.
Bien des fois aussi une autre scène du même genre s'est renouvelée dans une maison du voisinage que l'on montre avec effroi et que personne ne veut plus habiter.
Vers minuit, le même personnage, vêtu avec recherche d'un habit noir de forme antique, d'une cravate blanche et d'un jabot en dentelles irréprochables, monte et descend l'escalier d'un pas lourd et mesuré. S'il fait la rencontre de quelqu'un, sans lui adresser la parole, il l'invite avec la politesse la plus exquise à le suivre, le priant d'un seul geste de l'accompagner en qualité de témoin, et presqu'immédiatement on entend un coup de pistolet dans la cour. Que les portes soient verrouillées ou non, cet individu entre et sort de la maison sans qu'on puisse lui opposer le moindre obstacle ; elles s'ouvrent d'elles-mêmes devant lui, avec un certain fracas, sans le plus petit effort. C'est toujours M. de V*** qui revient cherchant et attendant son adversaire pour le défier dans un duel à mort.
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XXVIII
Un enlèvement d'enfant.
Pendant dix siècles entiers et presque jusqu'à nos jours, une seule et unique famille fort distinguée, et qui a fourni divers combattants aux croisades, s'est transmis de génération en génération, la terre seigneuriale et paroissiale du Buat, au Mortainais. Pareil fait est presqu'isolé, et c'est à peine si dans la France entière on en retrouverait quelques très rares exemples. Une légende nous dit cependant qu'à une époque indéterminée elle manqua de disparaître et de s'éteindre dans les circonstances suivantes :
Un du Buat, seigneur de ce nom, laissait en mourant une veuve, et, pour seul héritier, un fils unique, alors âgé de moins de quatre ans.
Sa santé robuste, qui faisait présager un homme fort et un guerrier solide, contraria un
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perfide parent qui eût préféré voir en lui un enfant malingre, chétif, et dont l'héritage lui eût paru assuré. La ruse seule pouvait lui faire atteindre le but de ses convoitises : il n'hésita pas à y recourir. Un jour que l'orphelin se trouvait écarté, à quelque distance de sa mère, seul et par hasard, derrière un massif d'arbres du parc, attenant au château, deux hommes qui l'épiaient depuis quelques jours, le saisirent, le bâillonnèrent et le transportèrent à marches forcées jusqu'au fond des landes incommensurables de la Basse-Bretagne, à une distance très rapprochée des rives de l'Océan. Arrivés là, ils déposèrent, vers minuit, l'enfant près du pont-levis d'un important castel ; puis ils se retirèrent, sans avoir été aperçus.
Le lendemain matin, les hommes d'armes le trouvèrent endormi sous la rosée, couché sur l'herbe. On l'entoure, on le réveille, on le questionne ; mais l'enfant, dépaysé, effrayé d'ailleurs de voir autant d'empressement autour de lui, et des figures inconnues, ne sait que répondre par ses cris et par ses larmes à des paroles dites dans une langue qui lui est étrangère, car ces soudards ne parlent que le Bas-Breton. L'enfant est conduit au châtelain, qui n'en peut obtenir davantage. Mais la châtelaine, qui lui rappelle sa mère, et qui survient, attirée par le bruit, emmène le pauvre enfant trouvé, le fait réchauffer devant un bon feu et lui donne à
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déjeuner. Bientôt la figure bouleversée du petit être reprend un peu d'assurance.
— Comment t'appelles-tu ? dit alors la châtelaine.
— Du Buat, répondit l'enfant.
— D'où es-tu ?
— Du Buat, ajouta-t-il encore.
— D'où viens-tu ?
— Du Buat, fut toujours sa réponse, laquelle resta une véritable énigme pour tous.
Pendant ce temps, la mère, folle de désespoir, avait mis en réquisition tous les hommes dont elle pouvait disposer. Les longues douves du château du Buat avaient été fouillées en tous sens, puis mises à sec ; buissons, fossés, ravins, tout avait été visité, sondé inutilement. Des émissaires furent enfin envoyés dans toutes les directions de la contrée : nulles traces d'enlèvement.
Douze ou treize ans se passèrent ainsi.
L'unique rejeton des du Buat, devenu un beau et intelligent adolescent, était toujours au château de ***, où il remplissait le rôle de valet du seigneur breton, dans lequel il voyait surtout un bienfaiteur ; car bien des fois, les circonstances de son accueil au manoir lui avaient été racontées. Il ne demandait donc pas mieux que de répondre par sa reconnaissance aux soins dont avait été entourée sa jeunesse.
Or, un soir, un chaudronnier-étameur ambulant,
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originaire de notre Basse-Normandie, vint offrir ses services et demander l'hospitalité au château pour la nuit. Le nom de du Buat, plusieurs fois prononcé à ses oreilles, éveilla son attention. Il parcourait de temps à autre les environs de la paroisse du Buat, il en connaissait le bourg et le castel, aussi bien que la contrée bocagère environnante. Le souvenir de l'enlèvement inexpliqué et resté inexplicable du jeune enfant des seigneurs de ce lieu, lui revint alors en mémoire. Sur son insistance, l'un des vieux serviteurs présents lui raconta tout ce qu'il savait et que nous venons de retracer brièvement. A ce récit, l'émotion de l'honnête étameur était visible.
— C'est bien lui, s'écria-t-il ; le doute n'est pas possible !
Et aussitôt il demanda à être introduit auprès des châtelains, auxquels il narra avec assurance la disparition du jeune héritier des du Buat, remontant alors à plusieurs années, l'impression qu'elle avait produite, les recherches vaines dont elle avait été suivie.
— Du Buat, votre valet, ajouta-t-il, est comme vous de très noble origine ; il est seigneur présentateur de plusieurs bénéfices, riche et toujours cherché par sa mère qui n'est pas encore consolée ! — Il vous a dit vrai, le jour où vous lui avez donné un généreux asile. Son nom est bien du Buat ; il est né au Buat, où habite
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toujours sa famille, et il en venait. — Le Buat est au diocèse d'Avranches. Ce jeune homme est un fils unique. — « Dieu soit loué, le ravisseur de l'orphelin et de sa fortune sera déçu dans ses espérances ! »
Peu après, les envoyés du seigneur breton, accompagnés, dirigés par l'honnête étameur, et suivis du jeune homme, arrivaient au Buat. Sa mère, dont il rappelait tous les traits du visage, l'accueillait dans des transports de bonheur et quelques mois plus tard, le chevalier du Buat épousait l'une des filles de ses anciens bienfaiteurs.
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XXIX
Le Pré maudit de Gathemo.
On connaît la fable de La Fontaine intitulée Les deux Coqs. Elle commence en ces termes :
Deux cops vivaient en paix : une poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Eh bien ! il paraît qu'à Gathemo, une légende déplorable donnerait raison à cet apologue.
Deux frères, dit-elle, avaient porté leurs hommages vers la même jeune fille, qui les avait accueillis l'un et l'autre sans aucune distinction. Par coquetterie, sans doute, elle avait reçu leurs serments et y avait répondu par des promesses.
Un jour, elle vint les trouver dans la prairie où ils travaillaient ensemble. Ils étaient silencieux, fauchant côte à côte les herbes déjà mûries par les ardeurs du mois de juillet.
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Jeanne, tout en les regardant dévorer rapidement l'espace, filait sa quenouille et prenait place sur une pierre taillée en forme de siège.
Tout à coup, l'un des deux lève sa faulx sur son frère, le frappe rudement de son instrument et l'étend mort à ses pieds.
Le fuseau s'échappe des mains de la fileuse et le peloton se déroule tout entier entre deux andains, avec une rectitude irréprochable de ligne. Depuis ce jour, le côté de la prairie sur lequel travaillait l'assassin est resté infertile, tandis que l'autre produit toujours les plus belles récoltes de foin. D'une part, l'aridité la plus complète ; d'autre part, la fertilité la plus luxuriante. L'épaisseur d'un fil forme la seule ligne de démarcation entre ces deux extrêmes.
Le pré maudit est fort connu. On a fait quelques fouilles pour retrouver la pierre sur laquelle s'est assise l'unique témoin de cet assassinat ; elle s'est abîmée à une profondeur immense, dont personne n'a pu sonder le terme.
Pour la jeune fille, cause involontaire de cet événement malheureux, après avoir refusé la foi du fratricide, elle entra dans un couvent.
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XXX
La Dame noire d'Orselles.
Dans une récente étude historique, nous avons constaté que la Ligue avait laissé dans le Mortainais de nombreux témoignages de son passage. La légende est venue se greffer sur l'histoire pour lui prêter son concours.
A Moissey particulièrement, en la paroisse de Saint-Jean-du-Corail, on parle encore de nos jours d'apparitions, de revenants, d'une dame noire, et les voyageurs cherchent toujours au travers des épais rideaux des grands arbres qui sillonnent la vallée, les silhouettes du château fort et les tours de la vieille forteresse démolies dès longtemps par l'ordre du célèbre cardinal Richelieu.
Ce château fort, avec ses tours formidables, était situé à la naissance du vallon d'Orselles, à l'une des extrémités de la vaste prairie de
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Moissey, qui pouvait lui servir de plaine de bataille. Les contours en sont parfaitement apparents et les lignes des fortifications sont indiquées au plan cadastral de la commune.
Mais ce qui faisait surtout de Moissey un centre tout à fait redoutable, c'était une série d'étangs superposés les uns aux autres en cascades, tout le long du verdoyant vallon, à partir du château et jusqu'aux abords de la route de Mortain au Teilleul. Le ruisseau d'Orselles, qui jaillit d'un autre étang, lequel subsiste toujours, servait à les alimenter tous. Successivement, ils ont été desséchés et convertis en prairies, dont la plus éloignée, celle qui limite à la route, a pris le nom de la Queue-de-l'Etang.
Or, comme ces prairies sont restées marécageuses, il s'en dégage quelques miasmes qui engendrent des feux follets. Les habitants du voisinage, peu accoutumés à ces phénomènes, qui sont rares dans le Mortainais, et qui les ont aperçus à travers les branchages des arbres, voltigeant d'espace en espace et se déplaçant sans cesse, ont cru voir des lumières circulant dans les ruines de l'antique château, hanté par des revenants et par des esprits de l'autre monde : ils ont été persuadés du retour de quelques âmes en peine, victimes des guerres d'antan.
Dans ce vallon solitaire, tout contribuait du
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reste, avant que fût ouverte la rectification de la grande route du Teilleul, à produire une assez vive impression. Le vieux et ancien chemin raviné descendait d'une façon fort abrupte vers la rivière d'Orselles, qui débordait dans une large nappe d'eau formant gué. Quant aux piétons, ils devaient la passer sur un tronc d'arbre fendu en deux, jeté sans art aucun en travers du torrent et dont nous pouvons parler sciemment, puisque, possesseur de l'une des deux rives, nous avons eu, nous-même, l'occasion de le renouveler.
De plus, il existait en cet endroit un groupe d'une centaine de hêtres séculaires, aux têtes touffues, et qui, plantés dans les excavations d'une ancienne carrière abandonnée, projetaient une ombre épaisse et noire jusque sur le chemin et bien au-delà. Or, quand on avait à franchir la passerelle par une soirée ou par une nuit obscures, il arrivait toujours que l'on apercevait une ombre qui suivait le voyageur au fil de l'eau et dans le gué : c'était un effet tout naturel d'optique, mais il surprenait toujours ceux qui ne s'en rendaient pas compte. Aujourd'hui, le vieux chemin est contourné, abandonné, désert. Nous même, vers 1866, avons fait abattre la foutelaye et la passerelle n'a pas été rétablie.
La dame noire d'Orselles a dès lors quitté ces parages dangereux. Ne les voyant plus, on
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cessera de la redouter ; mais pendant longtemps, elle a exercé sur les populations du voisinage une véritable panique, et aujourd'hui encore, les cultivateurs ne laissent jamais jusqu'au soir leurs bestiaux dans les prairies, ni dans les champs voisins, s'ils ont à leur faire franchir le gué d'Orselles.
On raconte entre autres qu'un jour, un nommé Normand, qui habitait le village de la Marette, le plus proche de la ferme de Moissey, et qui avait aperçu plusieurs fois la dame noire d'Orselles, non sans une certaine émotion, se trouva attardé au bourg de Saint-Jean-du-Corail à une heure assez avancée de la nuit. Pour se donner une certaine contenance et un air crâne, il avait, du reste, pris l'habitude de ne plus sortir qu'armé d'un fusil en bandoulière et d'un sabre à sa ceinture. C'était, croyons-nous, au surplus, vers la fin du siècle dernier, au temps où l'on parlait de bandes hostiles qui parcouraient les campagnes. Quant à la dame noire, il n'eût avoué pour rien qu'il s'en préoccupât le moins du monde.
Arrivé à la rivière et prêt à franchir la passerelle, il aperçoit la dame noire, assise sur la rive opposée. Puis, à son approche, elle grandit, se lève et descend précipitamment dans l'onde. Normand recule d'un bond ; il débande aussitôt son fusil, qu'il arme, et, criant : « Qui vive ! » Il somme la dame de déclarer son nom et de s'enfuir aussitôt.
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Mais, s'il fait un pas, la dame avance d'un pas ; s'il s'arrête, elle s'arrête.
Les jambes de notre héros flageollent sous lui. Il se sent trembler de tous ses membres ; la sueur perle sur son front. Et, dans un mouvement nerveux, il couche son fusil en joue et presse la détente. L'écho répercute aussitôt deux ou trois fois la détonation et s'alentit enfin dans un sourd gémissement.
En même temps, Normand franchit la passerelle d'un bond. La dame noire a disparu avec l'onde qu'il projetait lui-même. Il la croit enfuie et morte ; car la dernière plainte que lui renvoie l'écho est à son oreille le faible murmure d'un soupir suprême et la preuve évidente d'une mort certaine.
Il court d'une traite jusque chez lui.
Mais, arrivé au logis, il est à peine reconnu des siens. Il ne peut désormais répondre à aucune question et, dans son délire, il répète sans cesse qu'il a tué la dame noire d'Orselles.
Peu de jours après, Normand était mort d'une fièvre cérébrale.
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XXXI
Un Portrait d'Abbesse.
Un beau tableau plus que séculaire a longtemps occupé la place d'honneur dans mon cabinet d'études. C'est le portait d'une noble abbesse d'un illustre couvent de Bernardines, connu sous le nom de la Blanche et détruit à la Révolution.
Dans son grand cadre doré, son image de grandeur naturelle parle aux yeux et l'on pourrait croire que la grande dame va en descendre tout à l'heure pour venir conter elle-même son histoire à ceux qui veulent bien parfois lever les yeux vers elle. Ses regards sont constamment fixés sur les visiteurs. Ils sont doux et bienveillants ; ils ont quelque chose de chatoyant et leurs reflets sont veloutés. Un sourire charmant est sur ses lèvres fines : elles ont dû murmurer toujours de gracieuses
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et suaves paroles et égrener pendant bien des nuits les patenôtres patientes d'un chapelet d'ivoire. L'ensemble de sa personne révèle quelque chose d'aristocratique, mais en même temps une certaine austérité. C'est bien un sang bouillant, tempéré par l'ascétisme de la règle monacale. Un écusson armorié, surmonté d'une couronne de comtesse, ressort d'une coquille d'or et décore l'angle gauche du tableau ; mais la crosse abbatiale surmonte les perles nobiliaires. Son blason héraldique se retrouve sur les plats de son livre d'heures qu'elle tient à la main. Il doit se décrire en ces termes : D'hermines, au sautoir de gueules, chargé en coeur ou en abyme d'une étoile d'or.
En un mot, c'est la femme qui se révèle partout avec le prestige d'une naissance brillante et le rang distingué qu'elle occupe parmi ses compagnes nombreuses, dont elle est la supérieure ou plutôt la mère. C'est encore la femme qui n'a pas oublié un certain sentiment de coquetterie, même sous son voile qui encadre si bien ses traits et surtout sous son large scapulaire noir, qui ressort admirablement sur sa robe de bure blanche, ornée de la croix pastorale d'or de l'abbesse ; car ses mains, d'une ravissante carnation, conservent toujours leur première beauté de formes et sa guimpe est irréprochable de coupe. Enfin, de ses manches flottantes, s'échappe un bras gracieux que
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dissimule à peine un flot de mousseline de la plus grande finesse.
A voir le portait, on dit bien que l'abbesse a été fort flattée de céder aux instances de ses compagnes qui ont désiré conserver ses traits vénérés. Elle s'est fait assurément prier, par modestie, pour poser devant le peintre, quoique secrètement cette insistance lui fût précieuse, parce qu'elle lui était un gage certain des affections qu'elle avait fait naître autour d'elle.
Après tout, ce n'est pas l'image d'une personne fort jolie, c'est plutôt celle d'une femme gracieuse dans un corsage à étui du temps de Louis XV. Dans ses traits, qui ont quelque chose d'un peu mutin, on reconnaît une grande bonté, une douceur parfaite, une aménité excessive. On reconnaît, du reste, très sensiblement, qu'elle devait être d'une stature au-dessous de la moyenne ; et l'on sait notablement que son frère, quoique grand bailli, avait besoin de s'asseoir dans un fauteuil surélevé de plusieurs volumes in-folio, lorsqu'il tenait ses assises judiciaires, tant il était de petite taille.
Issue d'une famille écossaise venue en France à la suite du roi Jacques, elle était la fille d'un chambellan ordinaire du roi et en même temps grand bailli de l'un des bailliages de la Normandie. Nous tairons son nom, parce qu'il appartient à l'histoire du comté de Mortain, et parce que dans notre recueil il serait possible
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qu'il se glissât, à l'ombre de cette anecdote, un récit qui ne serait pas tout à fait une légende.
Toute jeune, à peine au sortir de l'adolescence, Anne de *** avait été conduite par sa mère à l'abbaye royale de Saint-Georges de Rennes, qu'elle n'avait plus quittée que pour de très courtes vacances au château de son père. A de rares intervalles elle y avait rencontré un brillant officier des gardes françaises et leurs regards s'étaient de suite compris. Il s'ensuivit une correspondance portée au monastère avec la plus grande discrétion par un vieux serviteur envoyé, disait-il chaque fois, par une vieille tante à la mode de Bretagne. Elle fut d'abord timide de la part du jeune homme, puis elle devint plus pressante et Anne eut l'imprudence de répondre aux lettres pleines d'amour qu'elle recevait ainsi. Bientôt elle n'osa plus opposer de résistance et elle promit son coeur et sa main à celui qui devait être pour elle son libérateur et la soustraire aux grilles infranchissables du couvent.
Un soir, par une nuit froide et brumeuse de l'automne, elle était restée attardée dans le préau, lorsqu'au dernier tintement de l'horloge sonnant neuf heures, une échelle double fut jetée par-dessus le mur de la clôture. Anne s'y élance et elle tombe aussitôt dans les bras de celui qui l'attend. Mais le son de cette voix lui est inconnu ; il n'a ni la taille, ni l'élégance de
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celui qu'elle aime. Des explications rapides lui apprennent alors que redoutant les suites des ordonnances et des édits royaux, le lâche gentilhomme a abandonné le soin de cet enlèvement à l'un des ses vulgaires sous-officiers. Déjà l'échelle a été enlevée : le retour est donc impossible.
Quittant aussitôt avec colère et une juste indignation le bras qu'on venait de lui offrir, Anne, d'un pas vif et résolu, se dirige vers l'évêché. Elle est bientôt aux genoux de Sa Grandeur, à laquelle elle confie sa faiblesse. Son voile, qui couvre son visage, dérobe les larmes qui tombent avec abondance de ses yeux, mais ses sanglots savent parvenir jusqu'au coeur du prélat compatissant. Cependant, par un instinct délicat que connaissent seules les femmes, lorsque celui-ci lui demanda doucement le secret de son nom, avec le sentiment d'une dissimulation toute vénielle, elle murmura bien bas à son oreille celui de la plus vieille des religieuses de l'abbaye.
L'évêque ordonne donc d'atteler sa calèche. Puis, faisant asseoir auprès de lui la fugitive repentante, il arrive au couvent, délègue aussitôt la tourière vers l'abbesse et ordonne à celle-ci de réunir à l'instant même toutes les soeurs dans le chapitre pour une oraison solennelle. Anne, qu'aucun regard indiscret ne peut gêner à la porterie, gagne sa cellule pour se confondre
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bientôt au milieu de ses compagnes, et quand elle voit le prélat passer près de la doyenne de la communauté, dont il prend le soin de demander le nom, elle l'entend dire bien bas ces paroles qu'elle seule peut comprendre : « J'ai été trompé. »
Quelques mois après, notre jeune héroïne prenait résolument le voile à Saint-Georges. Séduite et brisée dans ses premières affections, elle avait donné sans retour à Dieu ce coeur aimant qu'une volonté ferme avait seule pu sauver du naufrage. Sa famille avait vu avec joie cette résolution qui laissait sans partage une magnifique fortune. Elle était accourue nombreuse et les plus grands noms de deux provinces s'étaient trouvés réunis au pied des marches de l'autel où plusieurs évêques étaient les consécrateurs.
Plus tard, la jeune novice devint abbesse d'un riche couvent, dont son père obtint le brevet des mains du roi lui-même. Supérieure, elle fut une véritable soeur pour toutes celles qui se confièrent à sa direction dans la maison commune, et jamais l'on ne put surprendre chez elle le moindre signe, ni la moindre apparence d'impatience, de colère ou d'irritation. Un jour, dit-on, cependant, une des jeunes filles qui l'entouraient pendant une légère indisposition, accourant avec un peu de précipitation, laissa accrocher sa longue manche à l'olive d'une
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porte et laissa échapper une délicieuse tasse de porcelaine du Japon qui contenait une infusion parfumée de fleurs de violettes. Au bruit des tessons qui roulaient sur le parquet, la rougeur monta ou front de l'abbesse, et elle ne put que dissimuler avec peine un léger mouvement nerveux. Cette porcelaine, elle l'avait apportée de Saint-Georges. C'était l'unique souvenir qui semblât la rattacher à cette maison, et les religieuses de la Blanche n'y avaient pas pris une grande attention. Elles s'entretinrent pourtant sous les cloîtres de l'impression qu'elles avaient remarquée sur les traits de leur supérieure et il fut unanimement convenu que la surprise en avait été la seule cause.
Ce fut dans ces circonstances que le beau portrait dont nous avons donné la description fut peint au parloir par un artiste de talent, venu trout exprès de Paris. Il en fit deux copies, l'une pour l'abbaye, — c'est celui que nous avons possédé, — l'autre pour la famille de l'abbesse, qui le conserve toujours dans sa galerie de tableaux. Les traits délicats de la supérieure nous ont donc été facilement transmis.
Quant à cette anecdote, elle n'eut jamais à en rougir, car elle fut complètement ignorée jusqu'aux jours qui précédèrent sa mort. Elle voulut la dire elle-même à la communauté assemblée autour de son lit funèbre, comme
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un motif d'édification pour elle, et comme un exemple des dangers contre lesquels les cloîtres ont quelquefois été impuissants. Enfin, elle réclama avec instance les plus ferventes prières de ses soeurs, « car, leur dit-elle, les premières impressions du coeur ne s'effacent jamais et celles de la jeunesse sont celles qui se conservent avec le plus de vivacité. Tout y rattache, et, sans vouloir en convenir, on tient autant à l'existence même qu'à une humble coupe du Japon, si elle nous vient d'un être toujours aimé. »
FIN.
[p. 167]
TABLE
| | pages. |
| PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION | 5 |
| I. La Chaire de Velléda | 9 |
| II. Le Pater noster | 16 |
| III. Le Pas au Diable | 22 |
| IV. La Génisse de saint Bertevin | 27 |
| V. La Fosse Arthour | 30 |
| VI. La Grotte des Sarrasins | 36 |
| VII. Le Trou du Gobelin | 40 |
| VIII. Le Château maudit de la forêt de Saint Sever | 43 |
| IX. Le Chène des Chasseurs | 51 |
| X. La Fée de la Fontaine | 56 |
| XI. Le Tombeau des Amants | 63 |
| XII. Les Corbeaux de la Cascade | 72 |
| XIII. L'Aiguille de la Vallée de la Cance | 77 |
| XIV. L'Etang de Morette | 82 |
| XV. La Ville des Biards | 86 |
| XVI. Saint Guillaume et son âne | 91 |
[p. 168] |
| XVII. Le Bac des cinq portiers | 94 |
| XVIII. La Madeleine de Landelles | 105 |
| XIX. La Chapelle de Rancoudray | 110 |
| XX. Les Tailleurs de pierres | 112 |
| XXI. Les Sabotiers de la forêt de Ger | 115 |
| XXII. La Verrière de Martigny | 122 |
| XXIII. La Levrette blanche | 126 |
| XXIV. La Légende d'Alice | 133 |
| XXV. Les Salamandres dorées | 139 |
| XXVI. La Messe d'une heure | 141 |
| XXVII. Un Duel à mort | 144 |
| XXVIII. Un Enlèvement d'Enfant | 147 |
| XXIX. Le Pré maudit de Gathemo | 152 |
| XXX. La Dame noire d'Orselles | 154 |
| XXXI. Un Portrait d'abbesse | 159 |
[p. 169]
Ouvrages du même Auteur :
1. Chroniques de Mortain. Mortain, 1850, in-12, plaq. de 20 pages.
2. Recherches historiques sur l'arrondissement de Mortain. Mortain, 1851, 1 vol. de 400 pages in-8° (Mention honorable de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, au concours de 1852.)
3. La Chapelle de l'Ermitage de Mortain. Mortain, 1852, plaq. in-4° de 2 pages.
4. Le Mortainais historique et monumental, in-8°, comprenant 21 numéros parus :
Barenton. Sourdeval-la-Barre. Saint-Hilaire-du Harcouët. Notre Dame-de-Touchet. Saint-Pois. Coulouvray-Boisbenâtre. Isigny-les Bois. Juvigny-le Tertre. Foires anciennes et Marchés anciens de l'arrondissement de Mortain. Saint-Clément. Le Prieuré de Moutons. La Chapelle de Rancoudray. Saint Jean du-Corail. Les Stalles de l'église de Mortain. Une Sentence à la peine de mort. La Corporation des barbiers-perruquiers-baigneurs-étuvistes de Mortain. Le Théâtre du Collège royal de Mortain. Mortain. Le dernier Abbé de Savigny : François-Odet d'Aydie. Gilles de Carbonnel, seigneur de Chasseguey. La Ligue dans le Mortainais.
5. Légendes recueillies dans l'arrondissement de Mortain, 1re édition. Mortain, 1858, in-12 de 86 pages.
6. Etrennes Mortainaises. De 1854 à 1859. Mortain, 6 vol. in-18.
7. Notice biographique sur M. Moulin. Paris, 1855, in 8° de 12 pages. (Extrait du Panthéon universel. — Tirage à 25 exemplaires.)
8. Bibliothèque de Mortain. Mortain, 1855, plaquette tirée à 6 exemplaires.
[p. 170]
9. Sur la question de savoir si la route de Paris à Brest a passé autrefois par Le Teilleul. Mortain, 1855, plaq. tirée à 6 exemplaires.
10. Sur l'étymologie du mot Bourglopin, attribué à l'un des faubourgs de Mortain. Mortain, 1855, plaq. tirée à 6 exemplaires.
11. Notre-Dame de Rancondray, 2e édition. Mortain, 1860, in-18 de 24 pages.
12. Bibliographie normande, in-8° comprenant 12 numéros parus :
Les Annales civiles, militaires et généalogiques du pays d'Avranches. Les Mémoires de la Société d'archéologie, de littérature, sciences et arts d'Avranches. La Bibliothèque publique de Mortain. Domfront ; son histoire et ses historiens. Le Mont Saint-Michel. Le Château maudit. Arnaud, évêque du Mans, et Johel, abbé de La Couture. Les Pierres tombales de l'église de Notre-Dame-sur-l'Eau de Domfront. Domfront ; son siège de 1574 et sa capitulation. Notice sur les communes de La Sauvagère et de Saint-Maurice-du-Désert. Etude sur Jean-Baptiste Coisnon. Les Mémoires de la Société historique de l'Orne.
13. Notre-Dame de Lonlay (Orne) ; son abbaye, ses monuments et son histoire, avec un plan du monastère. Domfront, 1865, br. in-8° de 39 pages.
14. Mayenne en 1589 et 1590. Mayenne, 1865, plaq. in-8° de 12 pages.
15. Histoire du canton de Couptrain (Mayenne). Couptrain. Mayenne, 1865, br. in-4° de 25 pages.
16. La Bataille de Tinchebray (Orne). Domfront, 1867, broch. in-8° de 28 pages.
17. Esquisses biographiques, avec un portrait de Gabriel de Boylesve, évêque d'Avranches, in-8°, comprenant 4 numéros parus.
18. Etudes diverses, in-8°, comprenant 11 numéros parus :
Le graveur Joseph Dubois. Les trois poètes Vauquelin. Etude sur la signification des noms de lieux du département de la Mayenne. Armorial
[p. 171]
des corporations religieuses et civiles de la province d'Anjou. Nogent-le-Rotrou ; Etude philologique. Le Bénédictin Dom Huynes. Marie Lebesnerais. Un Aumônier du roi Louis XV : l'abbé Odet d'Aydie ; avec pièces justificatives. Jublains (Mayenne). Le Capitaine Chesnel.
19. Le Prinse du Comte de Montgommery dedans le chasteau de Domfront (1574) — Réédition d'un texte du temps. — Domfront, 1868, in-18 de 28 pages.
20. Voyage à Mortain. Mortain, 1868, in-18 de 14 pages.
21. Usages ruraux du canton du Louroux-Béconnais (Maine-et-Loire). Angers, 1868, in-8°.
22. Arnaud, évêque du Mans, et Johel, abbé de La Couture. Avranches, 1869, broch. in-8° de 28 pages.
23. Notice sur les Seigneurs de Domfront ; avec une gravure des fortifications de Domfront. Alençon, 1869, br. in-8° de 47 pages.
24. Légendes normandes, 2e édition. Angers, 1869, in-12 de 126 pages.
25. Notice sur Saint-Hilaire-du-Harcouët, 2e édition. Caen, 1871, br. in-8° de 37 pages.
26. Le Comte de Moret, abbé de Notre-Dame de Savigny. — Souvenirs légendaires recueillis en Anjou. — Mortain, 1871, plaq. tirée à 6 exemplaires.
27. Notice sur le général Graindorge. Mortain, 1872, plaquette.
28. Notice sur le général Lecapitaine. Mortain, 1872, plaquette.
29. Un Canton de l'Anjou pendant la Terreur. Le Louroux-Béconnais, Angers, 1873, 1 vol. in-12 de 175 pages.
30. Domfront. Ses divers drames de l'année 1574. Domfront, 1879, br. in-18 de 111 pages.
31. Domfront. Son siège de 1574. Domfront, 1879, 1 vol. in-18 de 226 pages.
[p. 172]
32. Les Montres et Revues militaires de la Noblesse de l'Anjou au XVe siècle. Angers, 1879-1880, in-8° (5 numéros parus).
33. Coutumes et Institutions de l'Anjou et du Maine, antérieures au XVe siècle. Angers, 1880, in-8°.
34. Un singulier Procès angevin. Angers, 1881, in-8° de 20 pages, plaquette.
35. L'Aumônerie du Louroux-Béconnais (Maine-et-Loire). Angers, 1882, plaq. de 18 pages.
36. Revue historique, archéologique et monumentale de l'arrondissement de Mortain. Saint-Lo, 1881-1884, in-8°, comprenant quatre parties.
37. Verneuil pendant la Fronde. Alençon, 1883, in-8°, plaq. de 22 pages.
38. L'Ermitage de Notre-Dame-des-Anges de la forêt de Saint-Sever (Calvados). Vire, 1884, br. in-8° de 28 pages.
39. Domfront pendant la guerre de Cent-Ans. Domfront, 1885, 1 vol. in-12 de 176 pages.
40. La Ligue dans le Mortainais et ses conséquences. Mortain, 1885, 1 vol. in-12.
41. Le Prieuré de Saint-Ursin (Mayenne). Laval, 1888, in-8°.
42. Notabilités ornaises, comprenant : 1° Le Général Raymond ; 2° Le Subdélégué de la Roque de Cahan ; 3° Le Conseiller du Plessis.
[p. 173]

[1] 1re Edition. Mortain, Lebel, 1858, in-18, 87 pages.
2e Edition. Angers, Lachèse, 1869, in-18, 126 pages. [retour]
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