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Titre   Dieppe vu par un horzain  
Auteur   Edmond Spalikowski  
Publication   Dieppe : Edition dieppoise, 1921. 33 pages  
Original prêté par   Médiathèque André Malraux de Lisieux  
Cote   NORM br923  
Saisie et formatage par   Dataland  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le   24 mars 2010  
     
       

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Dieppe vu par un horzain / par Edmond Spalikowski


DIEPPE
VU PAR UN HORZAIN

     Après avoir longtemps flâné autour de la ville de Duquesne, admiré ses alentours, humé l'air de sa campagne, battu les routes de sa grande et petite banlieue, je me décide à franchir ses faubourgs pour accomplir mon pélerinage artistique à Saint-Jacques, patron des voyageurs du moyen-âge et des errants modernes de mon espèce !

     D'ailleurs, tout m'incite à rentrer une fois de plus dans cette cité hospitalière où, jeune enfant, j'ai compris sur ses grèves la beauté tragique des tempètes d'équinoxe où, plus tard, je suis venu chercher la Muse inspiratrice, qui se cachait sans doute dans la grosse tour de l'ancien Saint-Remy. Entre-temps mon père signait son nom au bas des fresques de l'humble église du Pollet, ayant jeté sur ses murs désolés, la riche munificence d'un décor emprunté à la Renaissance italienne. Plus tard enfin, je trouvais dans les salles de la rue Victor-Hugo et des Bains Chauds un public aussi nombreux que sympathique, empressé à encourager le jeune conférencier que j'étais alors.

     En remuant ces souvenirs, du bout de ma plume capricieuse, je me demande si vraiment je suis bien pour les Dieppois un horzain, au sens strict du mot cauchois, que A. G. de Fresnay dans son Mémento du patois normand, définit : « étranger, individu qui n'est pas du pays. »

     Etranger au pays ! Moi qui vis à la frontière de l'arrondissement de Dieppe. Etranger au pays ! Moi qui chante les vallons, les bosquets, les clochers et les cimetières des villages, où se mêle au parfum des pommiers, l'âpre odeur des vents du large. Etranger au pays, moi qui me suis enrôlé sous le fanion des Amys du Vieux-Dieppe, que notre vénéré président, M. Camille Coche, a su accrocher aux flancs du château des Sygogne et de Chastes, après l'avoir entouré d'une cohorte de lettrés et d'érudits. Etranger au pays, moi que mon vieil ami Houx accueille au fond de la cour pittoresque

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et sombre d'où s'envole l'Eclaireur, pour répandre sur la région avec les échos de la semaine, les vers et chroniques des fils de la Pensée.

     D'ailleurs, les sympathies que je compte me confèrent presque le titre de citoyen dieppois et m'autorisent à écourter ce préambule.

     Je descends donc du wagon que la soufflante et catarrheuse locomotive a pu traîner depuis la plaine magnifique de mon plateau de Caux, jusqu'aux ruines inesthétiques qui constitueront la gare de Dieppe, tant que les travaux d'agrandissement ne seront pas terminés !

     La sortie s'opère au milieu des caisses de marée, d'où fuit l'eau de la glace à poisson qui dessine de tortueux méandres sur l'asphalte des quais. Puis, voici l'attirail ordinaire des stations de chemin de fer de villes balnéaires ; autos, voitures, cabrouets — le tout environné de larbins en habits chamarrés, criant le nom de l'hôtel qui les envoie au secours du millionnaire en détresse. Car il faut être nouveau riche pour oser pénétrer sous le fronton décoré de lanternes et d'enseignes des caravansérails, où le sommeil est d'autant plus paisible, le menu d'autant plus abondant que la note est farcie de suppléments et d'additions colossales.

     Mais, dès que les grilles de la cour du débarcadère sont franchies, Dieppe apparaît, imposant, avec son vieux château à gauche, les clochers de ses églises au centre, tandis qu'à droite, se hérissent les grands mâts des cargos et les longs bras des grues.

     Laissons le tronçon de train frôler les passants pour conduire jusqu'à la gare maritime les audacieux qui vont tenter le passage du « Channel » sur des paquebots, merveilleusement appropriés pour une traversée de quelques heures !

     Dès que les voitures de la Compagnie de l'Ouest-Etat ont rendu libre l'accès du pont de fer qui coupe les bassins de retenue, le regard peut embrasser à son aise le quartier industrieux que décore le bâtiment de la Chambre de Commerce, ornement et symbole.

     N'oublions pas en effet que nous sommes sur les terres d'Ango et des valeureux pirates d'autrefois, chercheurs d'or, d'épices et de bois précieux au XVIe siècle, que des fils non moins habiles ont remplacé, sans affronter les risques de la grande aventure.

     Le temps n'est plus, où Vitet écrivait : « La grande occupation et, pour ainsi dire, l'unique ressource de la population dieppoise, c'est la pêche. » Celle-ci n'a pas

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diminué, certes, mais elle a suivi les lois du progrès. Les chalutiers à vapeur ont détrôné l'élégant « sabot » que l'historien précité trouvait peu gracieux dans le port, mais qu'il admirait au large lorsque toutes voiles dehors, il cinglait vers la haute mer, ivre d'air pur, de liberté et de capture, profilant sa membrure et ses agrès sur l'horizon très doux, où passe un vol blanc de mouettes.

     Les chalutiers jettent maintenant l'encre de leur fumée sur ce ciel d'azur et de nuages vaporeux. Le tableau est moins pittoresque, mais la récolte est plus abondante, et c'est là l'essentiel, pour l'armateur et le marin !

     Dieppe, chacun le sait, ne peut comme d'autres villes normandes, étaler les bijoux provenant de ses aïeux, maisons de bois, pignons sculptés, ruelles étroites où les toits, les corniches, les avant-soliers se moquent effrontément de la ligne droite. Le terrible bombardement de 1694 par la flotte anglaise, a détruit la cité ancienne, n'épargnant, par miracle, que les deux églises qui, pourtant, reçurent leurs blessures — seigneurs exposés aux mêmes coups que les vilains, mais cependant mieux protégés par leur armure !

     L'incendie, en effet, eut vite raison des logis de bois et respecta la pierre.

     Les habitations actuelles, ne remontent guère au-delà du XVIIe siècle. On peut les voir, le long du quai Duquesne, surmontant des arcades, qui ont fait à Dieppe sa renommée et son originalité.

     Quoi qu'en pensent les habitants, qui reprochent à M. de Ventabren, surnommé M. de Gâte-Ville, d'avoir édifié des demeures mal conçues, à fenêtre unique et sans escalier, il n'en est pas moins vrai, qu'avec ses toits de tuile foncée, ses murs patinés par des lustres de caresses de vents du large, ses grandes baies accueillantes au visiteur, ce quartier séduit quand même l'artiste, s'il ne satisfait pas l'hygiéniste. Et puis, tout l'intérêt se concentre en ce coin.

     Voici en effet la poissonnerie, avec son spectacle ondoyant et divers, qui réunit, à certaines heures, les représentants de la population la plus digne du crayon ou du pinceau, où le verbe Polletais se mêle aux jurons marins, au savoureux patois de la plaine !

     Des chalutiers et des barquettes, sortent les produits de la mer, par boisseaux, par mesures, à la pelle, à la

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main, selon l'espèce et la saison. Une foule attentive, suit les péripéties de ce déchargement et suppute, d'avance, les prix auxquels seront livrés les lots de poissonnaille, parfumés de cette odeur fade qui les suivra jusqu'au wagon des trains de marée. Puis les pêcheurs eux mêmes, dans leur splendide attirail, tout de cuir et de laine vêtus, apparaissent à leur tour sur le pavé boueux, et vont laver leurs bottes à la fontaine voisine qui, soudain sous le jet, fait jaillir un bouquet d'artifice, dont les écailles projetées sont les paillettes argentées.

     A quelques pas d'ici, la gare des Anglais, avec ses paquebots, anime le paysage par les allées et venues de voyageurs qu'elle provoque. Derrière le long bâtiment en briques du terminus, se cache le Collège, jadis maison d'Oratoriens, dont l'ancien principal, un des plus sympathiques Dieppois. M. Lavieuville, vous contera l'histoire. Je n'ai pas l'intention de l'esquisser ni même de la résumer ici. Ainsi que le disait Boileau : « Quand on parle de sauce, il faut qu'on y raffine » et, sachant que l'érudit M. Lavieuville possède plus de mille pièces inédites concernant le Collège et la ville, je ne m'aventure pas dans un dédale, dont je ne sortirai jamais.

     Plus modestement, je me contente de regretter la disparition du logis d'Ango qui se trouvait à cet endroit. C'était, au témoignage du cardinal Barberini, qui l'avait visité en 1647, « la plus belle maison de bois ». Les Anglais ont bien fait de nous venir en aide dans les plaines de Flandre et de la Somme, car je ne leur aurais jamais pardonné la destruction de cette merveille, forfait qui vaut bien la profanation de la cathédrale de Reims par les Allemands.

     Mais l'étranger a-t-il vraiment tous les torts ? Est-ce lui, qui a mutilé la Tour aux Crabes qui donnait, si j'en crois les dessins de M. J. Guédon, un cachet tout spécial à l'entrée du port de Dieppe ? De vieilles maisons aux lucarnes de pierre la flanquaient en avant, appuyant leur sénilité paresseuse sur son épaule, tout en protégeant sa base. Un verger couvrait le rempart, et la frondaison des pommiers jetait sa note gaie sur l'austérité des vieux murs. L'an 1841 vit sa démolition ; nous étions pourtant en pleine période romantique. Pourquoi, hélas ! quelque lion, échappé de la représentation d'Hernani, n'est-il pas venu la défendre contre les vandales des Ponts et Chaussées de cette époque ? Raison budgétaire, allègue-t-on pour les couvrir. — Triste riposte à tant de crimes

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artistiques, commis au nom de la sécurité et de l'hygiène publiques !

     Cette sortie du port, néanmoins, offre une promenade des plus attrayantes pour l'amateur du pittoresque. La rentrée des bateaux suffit à lui assurer un public de « borzains » peu habitué aux évolutions de bâtiments nautiques. Le vieux marin n'y erre t-il pas, poussé par la nostalgie du flot qui le cloue des heures durant sur le parapet et sur la berge, où poussent comme des champignons, des bornes en forme de canon à la gueule enterrée.

     En face, est la falaise crayeuse et verte à la fois, au flanc de laquelle les troglodytes modernes se moquent des vicissitudes humaines. Ce sont les gobes, que les historiens locaux voudraient voir fermées. Mais, que deviendraient leurs locataires, enfants de la lame pour la plupart, dont les songes se peuplent d'aventures en haute mer et de drames mystérieux au fond des grottes et cavernes ?

     Laissons à tous la liberté, au riche celle de s'ériger des palais de dentelles, à l'artiste celle de ciseler une maison de rêve, au malheureux celle de confier son sommeil au sein de notre mère la Terre, avant l'éternel repos dans la tranchée plus étroite, où tous nous tomberons un jour !

     Après le port, la jetée et la mer. Cette longue digue par les vagues battue, donne un peu l'illusion du bateau qui fend l'onde, avec le roulis en moins. Elle attire le baigneur, le villégiaturiste, avide d'impressions nouvelles. Mais, dès que le flot enjambe le parapet, la solitude s'épand sur le quai terminé par un phare, dernier espoir du navigateur en détresse !

     Si, par un soir d'été, vous désertez ces parages pour longer la plage en suivant le magnifique boulevard maritime, les pensées les plus diverses vous assaillent.

     Ici, les vastes hôtels illuminés, le bruit et les rires ; là, par contre, l'immensité, le silence. La mer joue en sourdine sa complainte monotone, comme ces accords d'accompagnement que, des flancs de la guitare, une main de mendiant fait sortir en tremblant.

     Au loin, le phare d'Ailly darde son rayon d'or, qui veut percer la brume ; tout près, étincellent les feux blancs et rouges, yeux vigilants que la prévoyance humaine a ouverts sur l'infini, pour arracher du gouffre

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toujours béant, les victimes que les Naïades attirent aux demeures où les lèvres se ferment, après un cri suprême.

     Peu à peu, les vers du poète des Rayons et des Ombres montent à la mémoire :

     Où sont-ils, les marins sombrés dans les nuits noires
     O flots, que vous savez de lugubres histoires 
     Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
     Que vous avez le soir, quand vous venez vers nous.

     La rumeur des vivants semble alors s'éteindre, le pas se ralentit et la tête se courbe, comme si quelque ami, penché à votre oreille, venait vous raconter la légende de là-bas !

     Mais, comme les humains ne sauraient s'enfermer dans un deuil éternel, le cauchemar se dissipe devant le Casino, où la beauté féminine se presse, au bras de ceux que l'on sacre les heureux de ce monde, parce qu'ils vont chercher, à prix d'or, des sensations étranges aux Petits-Chevaux, ou goûter, en pensant à autre chose, l'harmonie des violons, distillant sous l'archet l'appel aux voluptés.

     Tout ici répète le nom des frères Bloch, dont l'aîné, récemment disparu, a laissé dans la ville le souvenir de ses largesses et de ses initiatives heureuses.

     Tout au bout de la plage que ferme la falaise, égrenant ses dernières villas, perles abandonnées sur le bord de la grève, surgit le château fort aux tourelles trapues, coiffées du chapeau bas à poivrière, garnies de leur colliers de machicoulis, surveillant l'approche des courtines, où le silex, roulé par les tempêtes, s'est figé dans le ciment, près des pierres sacrées de l'ancien Saint-Remy. Le docteur Coutan a décrit ses murs, ses retraits, ses cours et chambres souterraines. Loin de moi la pensée de chercher à glaner quelque rare détail, échappé sous la main diligente et experte de l'érudit observateur. Déjà Vitet, l'abbé Cochet, Ch. Normand, avaient ébauché ce travail. Les passants, attardés dans le champ de l'Histoire, n'ont plus qu'à contempler la moisson, à en tirer tout le profit.

     Grâce à ces devanciers, nous pouvons reconstituer le drame qui, depuis l'aube de la fondation de la Cité, s'est déroulé entre les faubourgs de la Barre et du Pollet, au pied de ces rochers. Immuable témoin des deuils et des joies de la Ville, où flotte en son blason la barge aventurière, le château, bâti par Desmarets, vingt fois remanié depuis 1433, ayant bravé les canons

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des Anglais, les révoltes des protestants, l'incendie des Prussiens, dore maintenant sa croupe et son échine aux feux plus pacifiques du couchant. Il sourit de ses fenêtres aux ébats des enfants, des baigneurs, des flâneurs, et dresse ses bastions, comme point de repère pour les pêcheurs entrainés dans le sillon des vagues, vers la conquête des trésors de Neptune.

     Comme d'autres, j'ai visité ses flancs et ses couloirs, guidé par une fillette, dont la jeunesse insouciante me précédait dans les recoins les plus obscurs, jusqu'à la salle des gardes, voûtée en berceau sur doubleaux où, pendant la grande guerre, furent cachées les archives de la ville. Elle me montrait la cuisine de Montigny, les chambres où le XVIIe siècle a plaqué ses boiseries sur les murs trop nus, celle surtout où la fougueuse duchesse de Longueville demeura quasi prisonnière. Je me suis approché de la fenêtre qui donne sur la mer, que l'on découvre tout-à-coup, non sans un geste de surprise. L'admirait-elle autant que moi ? Cherchait-elle le moyen de s'en servir pour sa fuite ? L'Histoire apprend en tous cas, qu'elle dut échapper, au risque d'aller se noyer dans le ruisseau de Pourville !

     Des hordes de soldats de tout costume, de toutes armes, tour à tour ont veillé sur ces remparts, en fouillant les lointains. La caserne Ruffin, qui leur servait d'abri, doit enfin disparaître pour faire place à des jardins, me dit mon cicérone. Que les Dieux en soient loués !

     L'altière demeure des gouverneurs d'antan, où le trop fier Ango, ruiné, bafoué, battu par les robins, aux approches de sa fin s'était muré, pour revoir, en mirage, ses blanches caravelles bondir devant ses yeux, l'altière demeure, dis-je, a mérité de prendre sa retraite.

     N'a-t-elle pas bu toutes les hontes, depuis celles de la défaite infligée par le « horzain » d'outre-Manche, jusqu'aux insultes de la soldatesque et le mépris d'anciens édiles ? Car hélas ! pour la plupart de nos reliques françaises, l'heure a toujours sonné de les laisser souiller par la présence de reitres et de rustres, tandis qu'ensuite, pour sauver les finances municipales, les autorités les morcelaient, afin d'en tirer de la rente au détail. Ce n'est pas sans mérite, que les maires actuels ont mené à bonne fin l'oeuvre de salut et de conservation de l'Arx dieppoise !

     Aussi, comme un vieillard qu'on dorlotte, puisse-t-elle,

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entourée de petits soins réservés aux centenaires, devenir un asile où les amis des Arts iront, comme en un temple, se recueillir et méditer sur les leçons et fautes du passé et, devant les vestiges de tout ce qui n'est plus — souvenir des gens et des choses — apprendre à mieux penser, à mieux prévoir, à mieux agir.

     Car c'est en somme le rôle utilitaire des monuments branlants, de donner aux enfants des hommes, les lois et les préceptes d'avenir. A côté du poète qui dit ses mélopées, sur les ruines où meurent les légendes, se tient l'Expérience, au visage plus grave et plus morose, éternel phénix renaissant de la cendre des siècles, qui montre l'horizon aux audacieux de toujours.

     Deux tours au bonnet brun guettent perpétuellement les entrées et les sorties du Casino. Elles ferment l'ancienne porte de l'Ouest. Jadis, elles regardaient inlassablement la mer, ses jeux et ses colères, se montraient méfiantes aux étrangers qu'elles accueillent désormais avec joie, pourvu qu'ils louangent leur robuste vieillesse et s'arrêtent un instant pour contempler leurs puissantes murailles.

     Mais, par un singulier rapprochement des styles, le Théâtre exhibe ses fioritures qui tranchent, par leur blancheur, avec la robe grise de ses voisines.

     Puis, en face, apparaissent dans leur albe toilette l'Hôtel-de-Ville et le Musée.

     Je me suis engagé dans le petit escalier sombre de ce dernier. Au premier étage, j'ai trouvé de quoi satisfaire amplement ma curiosité. La collection Camille Saint-Saens, un peu mêlée à mon avis, n'en est pas moins des plus intéressantes et permettra plus tard, à elle seule, d'écrire une curieuse étude sur le célèbre compositeur.

     Je ne sais ce qu'il faut le plus admirer, de la largesse du donateur ou de l'esprit de sacrifice, qui l'a poussé à se désaisir de son vivant de ses meubles de famille, papiers précieux, manuscrits, souvenirs et cadeaux, au profit de sa ville de prédilection. Car il est toujours cruel de se priver des cent et mille objets qui sont nos compagnons d'existence, qui racontent nos joies et nos triomphes, symboles d'amitié, de reconnaissance et d'amour, dont la vue réveille à chaque instant un peu de ce passé, dont le sourire réconforte aux heures sombres ou pénibles.

     Pour l'artiste et l'écrivain surtout, la maison sans

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bibelots est une cage nue, où l'oiseau bat des ailes et se frappe aux barreaux, sans savoir où se poser. L'oeil, lamentablement, erre sur les tentures, cherchant cadres, portraits, gravures ou miniatures, d'où jaillit un rayon qui déchire le voile dont se drape jalousement l'inspiration sacrée. Puis, aux minutes de repos, dans le farniente du crépuscule, un rien rappelle encore que le temps n'est pas loin, où nous avons grandi près de nos êtres chers, qu'il reste un peu d'eux-mêmes dans ce qu'ils ont touché, dans l'outil du grand-père, dans l'étui de maman, voisine de la pipe paternelle qui jetait ses spirales de fumée odorante, sous l'abat-jour de facture archaïque, près duquel se fermaient nos fragiles paupières quand l'horloge sonnait les huit coups sur le timbre.

     L'âme des grands hommes serait-elle forgée d'un airain plus dur que le nôtre, ou l'accoutumance aux honneurs ferait-elle taire les tendres sentiments, qui rendent notre vie plus câline et plus douce ? Quoiqu'il en soit, le geste de l'auteur de Samson et Dalila, ne doit provoquer que gratitude sincère et profonde.

     Dans la salle contigüe, les documents sur Dieppe et sa banlieue, réunis par Féret, offrent sujets de méditation profonde. Tout est classifié fort judicieusement et la ville a eu l'heureuse fortune de posséder deux érudits conservateurs, Ambroise Milet et Georges Lebas. Ils ont su tirer le meilleur parti des richesses archéologiques qui leur étaient confiées.

     Dieppe apparaît, ici, sortant des langes romains, dont les premiers conquérants du sol l'avaient enveloppé. Les débris de la Cité-de-Lîmes, de Caude-Côte, de Sainte-Marguerite, sont ici exposés, avec des plans, des médailles, des gravures des costumes — manifestations de la vie dieppoise depuis le moyen-âge, jusqu'aux années où la duchesse de Berry fit de ce port une plage réputée, dont les maîtres baigneurs entraient dans l'onde amère, le chapeau haut de forme sur la tête, pour tenir les belles dames sur la vague !

     Le Musée, ainsi organisé, devient vraiment une école pour ceux qui veulent étudier l'évolution d'une cité et suivre pas à pas son histoire.

     Ne manquons pas de jeter un coup d'oeil sur la reproduction des portulans, premières ébauches des cartes marines, dont l'examen laisse deviner combien devait être grande la hardiesse des anciens navigateurs normands, se fiant aux données parfois aléatoires de

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leurs compatriotes qui, néanmoins, ont à bon droit honoré la Science et leur pays !

     Dans la salle réservée à la peinture, l'exposition des oeuvres d'ivoire mérite une mention spéciale. Pour en comprendre l'importance, il faut avoir en main le guide précieux d'A. Milet, intitulé : Anciennes industries scientifiques dieppoises. On y lira l'histoire de ce genre de sculpture, dont les premiers essais datent du XIVe siècle.

     Bien vite, les ouvriers devinrent habiles dans ce domaine. Il suffit d'examiner leurs travaux pour en être convaincu. La diversité des objets n'en est pas moins remarquable. Sans parler des Christs, paix, pulvérins ou boite à poudre, manches de fourchettes, de couteaux, étuis, navettes, paniers, trompettes, billes, dés, il convient de signaler de petits bas-reliefs, des figurines, des sujets mythologiques (Actéon changé en cerf). Quelques pièces sont d'écaille, d'os et de nacre. Il est inutile de citer les noms des sculpteurs, ils sont trop nombreux. La brochure de Milet en contient plus de deux pages, encore, sa liste offre-t-elle des lacunes.

     Les querelles religieuses entravèrent malheureusement l'essor de cette industrie. Mais au XVIIIe siècle encore, des pièces admirables sortirent des ateliers de Cruppevole, de Jean-Antoine de Belleteste, de Dailly, dont la science consistait à ciseler des objets d'une ténuité sans exemple, nécessitant l'emploi de la loupe.

     La Révolution changea les moeurs et les procédés. Le bateau remplaça les étuis de fiançailles, les navettes, bagues et bijoux. Joséphine visitant Dieppe, reçut un trois-mâts, armé de 14 canons et Bonaparte, une tabatière ornée d'une bataille de Marengo !

     Mais les ivoiriers s'expatrièrent de plus en plus, imitant l'exemple de Joseph Flouest, dont le buste est au Musée, oeuvre remarquable de l'école de Houdon. Jacques Blard atteignit cependant la renommée, émule de Pierre Graillon, cordonnier devenu sculpteur.

     Les Colette, Souillard et quelques autres, ont conservé la tradition, essayant de retenir devant leurs vitrines, les amateurs alléchés par l'éclat de tant de célébrités disparues.

     Je forme les voeux les plus ardents, pour que le travail d'ivoirerie continue à solliciter de probes façonniers.

     Puissent ceux-ci se souvenir que l'Art ne doit jamais plier le front devant la mode, que le droit du maître du

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ciseau ou du pinceau est au contraire d'imposer son oeuvre, quand la Beauté y a posé son immortel cachet. La foule peut un instant s'écarter de lui, elle revient malgré tout, guidée par cet instinct qui pousse l'homme, même ignorant, vers la sincérité et la vérité.

     Ce sont ces qualités, qui mettent l'ouvrier de la pensée au-dessus de la tourbe stupide. Son rôle est assez sublime pour qu'il ne se décourage pas, quand l'heure d'isolement sonne parfois pour lui. Il a pour se consoler, la contemplation de l'idéal et la joie d'avoir un jour humanisé son rêve !

     Mais il est temps de s'engager par cette ruelle obscure, vers le parvis de Saint-Remy qui serait un centre d'attraction, si Saint-Jacques ne lui enlevait tous ses admirateurs. C'est un tort cependant, car Saint-Remy possède de splendides morceaux.

     Son portail est déjà curieux, avec sa tour sommée d'un toit en hache, ses motifs où la Renaissance Henri II essaie un compromis avec le XVIIe siècle, avant d'aboutir au classicisme rigide de Louis XIII.

     Mais ici le XVIe siècle expirant, a laissé quelques traces de sa grandeur ; sa signature y est encore lisible.

     A l'intérieur, les piliers, les chapiteaux où des enfants du paganisme le plus pur jouent avec des guirlandes au-dessus d'un rang d'oves, sans souci de la majesté de l'autel et du choeur, frappent l'archéologue.

     Le XVIIIe siècle s'en est mêlé, apportant ses boiseries dorées dans ce milieu si solennel. La clôture du Trésor, moins belle évidemment que celle de Saint-Jacques, n'en est pas moins ciselée de pilastres, d'arabesques et de neuf statuettes qui, sans doute, représentaient les Muses, avant qu'une mutilation barbare, oeuvre de sectarisme, les ait défigurées.

     Que ce soient les protestants ou les révolutionnaires qui aient commis ces méfaits, je ne saurais trop m'en indigner. Il n'y a qu'un fou pour briser un objet qui a cessé de plaire, surtout quand cet objet est une merveille. — Penseur libre, je me refuse à mépriser systématiquement ce qui a servi à l'exercice des cultes. Avons-nous assez blâmé le zèle des premiers évêques, qui portaient la main sur les temples antiques, sous prétexte que la présence d'une statue de Jupiter ou de Venus en avait souillé jusqu'au mortier ? Pourquoi donc imiter ce geste de vandalisme, se renouvelant hélas ! à

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la naissance de religions en formation, qui ne se sentent pas assez sûres d'elles-mêmes, ou doutent de l'efficacité de leur doctrine ? Je crains les nouveaux convertis, plus fanatiques qu'apôtres. D'ailleurs, la philosophie et la vraie piété je pense, ne s'arrêtent pas aux images. Celles-ci peuvent avoir une influence sur les simples fidèles, mais elles revêtent avant tout, la plupart, un cachet artistique et par la suite un intérêt historique.

     L'Art ne connaissant ni dogme, ni patrie, son oeuvre devient sacrée, par là même qu'elle engendre l'émotion ou l'admiration.

     Et puis, la tolérance n'est-elle pas après tout une manifestation de la philosophie la plus sereine et la plus éclairée, de celle qui se défie de certaines affirmations prétentieuses que la raison ne peut toujours appuyer, malgré le concours de la Science ?

     C'est en roulant ces pensées dans mon cerveau que j'allais m'asseoir un jour dans la chapelle de la Vierge du dit Saint-Remy, aux voûtes sillonnées par de multiples branches d'ogives, en liernes et tiercerons, se rencontrant sur des roses et clefs pendantes. Un rétable du XVIIe siècle, richement ouvragé, encadré d'ornements et de statues, dont celles de deux anges prêts à l'envol, présente une certaine originalité. Un fronton couronnant une Vierge, supporté par deux Télamons achève de lui donner cet air imposant et lourd, qui plaisait tant à l'école de Lebrun. Au centre, une circoncision de Lemarchand fait regretter le magnifique tableau de Philippe de Champagne de la cathédrale de Rouen.

     De chaque côté sont les tombeaux des gouverneurs de Dieppe : de Chastes, de Montigny, de Sygogne de lugubre mémoire, homme néfaste à sa ville, à son parti, a l'humanité !

     Une admirable frise de chardons court autour de la chapelle, dernier souvenir de l'ornementation gothique, dont les classiques ont méprisé l'aspérité symbolique, pour glorifier la vie exubérante, manifestée sur leurs murailles par les fleurs et les fruitages. Autres temps, autres goûts !

     Des vitraux modernes, signés de Boulanger et de G. Moyse, deux habiles maîtres verriers, complètent heureusement la décoration de cette chapelle où je me plûs à reposer, plein de respect pour nos anciens, plein de rancune pour nos modernes, qui n'ont pas su les imiter.

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     Cette partie a été édifiée aux frais de Thomas Bouchard, riche marchand de la ville qui, si j'en crois l'inscription de son épitaphe, paya de ses deniers pendant neuf ans (de 1522 à 1531), maître de l'oeuvre, machons et matériaux.

     C'est justice que les annalistes, et récemment M. Raymond Bazin dans ses curieux Feuillets d'Histoire locale, lui aient rendu hommage, en rappelant ses libéralités !

     La bourgeoisie de nos jours esquisserait-elle un geste semblable, pour une oeuvre philanthropique ou artistique ? Que l'on me permette d'en douter. Ce ne serait pas au maître huchier de pierre qu'elle irait quémander la hardiesse du ciseau, et ce n'est pas d'une simple épitaphe qu'elle se contenterait comme prix d'un effort continu.

     Mais, trève de réflexion amères, et sortons s'il vous plait, par le portail latéral qui ouvre sur une venelle débouchant rue de la Barre.

     Une allée sombre fermée d'une grille, conduit au temple des protestants, ancien couvent des Carmélites. A cet aspect, revit dans ma mémoire tout le drame sanglant qui, de longues années, se déroula dans ce quartier si paisible aujourd'hui, où les excès des deux partis dépassent mon entendement et me font demander comment l'on a pu se battre pour des questions de dogme.

     Mais le monde, vraiment, a t-il beaucoup changé ? Hier, c'était le dogme, aujourd'hui c'est la question économique. Question de chapelles, de boutiques, de personnalités surtout, parfois bien intentionnées au début, mal conseillées ensuite, perdues d'ambition enfin, oubliant toujours de murmurer l'éternel « Que sçais-je » du judicieux Montaigne !

     « Je sais que je ne sais rien », répétait avant lui l'immortel Socrate. Nos ultra-démocrates en savent-ils davantage ?

     Les rues de la Barre et Grande-Rue forment l'artère centrale englobant le coeur de la Cité, le fameux Puits Salé, d'où l'oeil amusé suit le mouvement de la foule, le va et vient des « Horzains », le départ des autos de Pourville, celui des longs auto-cars blancs, qui prêtent désormais leurs flancs aux excursionnistes désireux de passer en trombe à travers Varengeville, Ailly, Offranville et autres lieux, sous prétexte de promenade. Je doute qu'ils conservent longtemps dans leurs prunelles les

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tableaux charmants que j'ai contemplés, en parcourant ces mêmes régions, à la Jean-Jacques, la canne à la main et le soulier poudreux.

     Mais il ne s'agit pas en ce moment de randonnées lointaines, mais d'une halte au Café des Tribunaux, estrade bien exposée pour jouir du « spectacle ondoyant et divers » qui se joue devant mes yeux. D'ici, on peut essayer de dénombrer les lucarnes de pierre de M. de Ventabren, de déchiffrer l'inscription bizarre de l'alchimiste Balthazar Retner qui, d'après les documents recueillis par l'ami Poussier, vécut au XVIIIe siècle dans cette maison, dite de la Fleur de Lys. D'ici encore, on peut regarder un spécimen de l'ordre colossal, formé de quatre pilastres ioniques à chûte de graine, décorant l'Hôtel de la Paix, rappelant que Louis XIV en somme, est le père de la cité nouvelle, car partout son style se retrouve dans mille détails, à chaque pas.

     Mais la Grande-Rue ne saurait échapper à un examen approfondi. C'est un vrai musée de balcons. Jamais je n'en avais tant vus, sur plus petit espace, sobres ou luxueux, rigides ou pimpants, en rinceaux, en éventails, en palmettes, tous gracieux cependant, sentant la bonne époque de l'art du ferronnier, où le marteau frappait chaque fois à coup sûr, manié par une main habile et souple, qui d'un bloc enflammé forgeait un vrai bijou. Les balcons se rencontrent aussi dans la triste rue d'Ecosse où l'Administration n'a trouvé rien de mieux que d'y loger son sous-préfet, dans la rue des Maillots et quelques autres, où le fer en torsade enroulé, tourmenté, égaie de ses réseaux les mélancoliques façades et tranche par sa grâce sur l'austérité quasi monacale des ruelles endeuillées.

     Où sont, encore une fois, les maisons de bois d'autrefois, si joyeuses, si chantantes même dans les quartiers les plus puants de Rouen, Caudebec ou Lisieux ? Je me console en songeant que les logis de bois ne comportaient pas de balcons, de ces jolis riens qui font à Dieppe sa parure, donnant à ses rues ce cachet artistique qui les rend si sympathiques.

     Puis, n'oublions pas qu'à l'époque qui les vit s'accrocher dans le vide, du haut de ces encorbellements, quelque gente personne guettait en linon blanc, en robe de cretonne, quelque beau cavalier qui, la voyant de loin, ralentissait l'allure de sa bête fringante, pour recevoir l'aumône d'un sourire, ou d'un mot et parfois d'un bouquet.

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     Le soir, la famille penchée sur la chaussée, prenait le frais, regardait les flâneurs, interpellant les voisins, les voisines, tandis qu'on fermait les portes de l'enceinte et que la mer se couvrait de timides esquits, partis avec le vent pour une pêche incertaine.

     Telles sont les scènes que je vois, chaque fois que mes pas, battant le dur pavé de cette rue si riante, se dirigent vers la place spacieuse où Duquesne, dans le bronze figé, commande encore d'un geste autoritaire, comme il le fit jadis sur sa galère capitane !

     Plusieurs venelles débouchent sur cette esplanade où la lumière, à flots, tombe sur le riche vaisseau de pierre fouillée, contrastant avec les corridors étroits qui suent l'humidité et l'ennui. Pourtant, le haut commerce y a placé quelques-uns de ses comptoirs. Les mareyeurs et négociants qui vivent de la mer, retrouvent dans ces taudis l'obscurité des cales. Une odeur fade de poisson monte aux narines, les pêcheurs en longues bottes, en harnais de travail, y promènent les relents des soutes et sentines, avant de s'attabler aux cafés réservés, où se traitent les intérêts de la corporation, où le coeur s'épanouit devant un verre de « raide », dans l'oubli du roulis, de l'attente et parfois du péril.

     La place Duquesne est pourtant une place manquée. Quelques maisons aux piliers d'ordre colossal, indiquent ce que devaient être les autres. Le XIXe siècle a bâti ou remplacé au petit bonheur, parfois très bien, parfois très mal. Aux couleurs blanches, grises ou ternes, est venue s'ajouter la couleur bleue des volets et fenêtres d'un hôtel, puisée dans le Camion d'un peintre de voitures !

     Ce sont fautes de goût, qui choquent l'étranger et lui font regagner les ruelles adjacentes, où pourtant la laideur le dispute à la malpropreté.

     Dans ces anciens quartiers où, je l'ai dit, lors de la construction primitive, les escaliers manquaient, il a fallu surajouter, parfois en appendices extérieurs, ces membres indispensables à la vie d'un logis. Grâce à l'oubli de l'architecte, Dieppe possède dans les cours quelques jolis escaliers de bois, à balustres ventrus, au col plus mince, supportant une épaisse rampe moulurée, s'arrêtant aux piliers, reprenant leur volée jusqu'aux étages supérieurs, laissant surprendre dans la cage ajourée, le profil d'une fillette qui monte ou qui descend, fleur de grève qui regagne ou qui fuit sa chambre de ténèbres. En hiver, le vent chargé d'embruns frappe aux portes des paliers, demandant à entrer,

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poussant les faibles ais, dont le pène de serrure en claquant dans la gâche, sonne l'appel à la prière pour les marins perdus au large. Au poële cependant, ronfle la flamme excitée. La sirène, au loin, mêle sa voix stridente à celle de la tourmente qui rugit dans la cheminée, ou sifflotte moqueuse aux angles flagellés de pluie. Le soir tombe sous les poutres, où le pétrole allume son étoile et, sans aucun souci, la belle enfant s'endort en livrant son esprit aux songes les plus roses, où passe le doux prince des légendes d'antan.

     En été, l'invasion des touristes en vacances relègue les autochtones au fond d'une mansarde, peuplant ces noirs taudis de visages nouveaux, turbulents habitants qui, n'ayant pas la bourse garnie d'assez d'argent pour frayer au Royal, à Regina, à Métropole, ou préférant l'existence plus familiale à quatre ou cinq dans une pièce, s'installent pour le mieux, s'échappant d'ailleurs au dehors à chaque instant, armés du filet, du pliant, de la tente, heureux de vivre ainsi des jours éreintants et malcommodes qu'ils trouvent délicieux, qu'ils jugeraient insupportables à Rouen ou à Paris. Mais le Plaisir excuse tout et c'est au seul nom du Plaisir que l'on obtient des gens les plus grands sacrifices, que jamais autrement nul ministre influent ne pourrait imposer !

     Saint-Jacques invite le voyageur à visiter son vaisseau, dont la vue lui réserve maintes surprises. C'est d'abord la façade altière qui, de ses voussoirs ciselés du XIVe siècle, de sa rose épanouie, fascine les regards et dont la haute tour crénelée, où se dessine l'influence anglaise, dominant l'horizon, suit de ses cent yeux ouverts dans la pierre le vol des mouettes vers le lointain brumeux d'où surgirent, jadis, les navires ennemis acharnés à sa perte.

     Mais si le bombardement de 1694 notamment, creusa de profondes blessures dans sa splendide carène, gardienne de richesses artistiques sans nombre, il respecta quand même les piliers et arcs du XIIIe, les voûtes en étoiles, les gargouilles à sirène, à triton, à chimères, le passage des Sybilles, les remplages des fenêtres et la chapelle du Saint-Sépulcre, que le vandalisme révolutionnaire devait mutiler et surtout l'admirable Trésor, où se découvre le plus étrange musée ethnographique que le moyen-âge finissant nous ait légué.

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     Au milieu de pilastres, de médaillons, de grotesques que la Renaissance française a capricieusement jetés sur les murs, avec cette prodigalité qui caractérise son épanouissement, se déroulent des scènes d'un exotisme le plus réaliste, telles que les avait désirées Jean Ango, le riche armateur dieppois, prince de la mer, gouverneur et bienfaiteur de la ville.

     Le Temps n'a pas trop usé de ses ongles ces figurines si bien décrites par Vitet, et plus récemment par l'abbé Legris. On voit des sauvages, coiffés et couverts de grandes plumes, armés d'arcs et de flèches, ornés d'anneaux aux oreilles, ceux-ci tenant des feuilles de palmier, ceux-là des zagaies. Ici verdoient des arbres dont les indigènes coupent les branches, là une femme allaite un enfant et voici des lionceaux, des serpents enroulés autour d'un tronc et des orangs-outangs finement traités, rendus avec une scrupuleuse vérité.

     Il est impossible de nier que ces tableaux essaient de retracer les paysages nouvellement aperçus par les capitaines d'Ango, et notamment ceux du Brésil, région célèbre depuis les relations de Parmentier, le plus valeureux des pilotes d'Ango. « Au Brésil, écrit-il, les hommes et les femmes sont nus ; ils ont pour armes des arcs et des flêches, dont l'extrémité porte une pointe de bois très dur ou d'os. Leurs colliers sont des espèces de chapelets ornés d'écailles de poisson. D'autres, lorsqu'ils assistent a quelque banquet, se couvrent de plumes de la tête aux pieds. » Bien entendu, on y devine aussi des scènes de la vie familiale, de guerre et de chasse.

     Tout, en un mot, rappelait ici à ces rudes marins en prière, avec les dangers courus sur les flots, les aventures dont ils étaient sortis victorieux ; et c'était pour eux chose agréable d'évoquer maints souvenirs, joyeux ou terribles, devant ces figurines rappelant les régions où, dans leurs rêves encore, souriaient le soleil, la sylve immense de là-bas, où dans leur coeur aussi, demeurait la hantise des trésors innombrables qu'ils eussent voulu ravir.

     C'était l'époque, en effet, où sous la direction de hardis capitaines, carraques et caravelles, quittant le port de Dieppe, laissaient sans nul regret les brumes de la Manche, les côtes à récifs bien connus cependant, pour cingler vers le Sud, vers l'Afrique et les nouveaux rivages que, bien avant Colomb, croit-on, le Dieppois Jean Cousin découvrit en Amérique.

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     Et c'était grande joie, quand, au bout de longs mois d'espérance et de craintes, de repos et de luttes, de tempêtes et de calme, les matelots voyaient, du haut de l'arbre maistre pointer les tours de Saint-Remy, de Saint-Jacques, du château, les bastions du Pollet et les murailles grises de la cité natale, où la foule joyeuse attendait, impatiente, les récits des marins, l'ouverture des coffres, d'où sortaient, aux regards étonnés et éblouis, les épices et l'ivoire, l'or et les bois précieux.

     Parfois, des flancs des carènes, surgissaient des indigènes effarouchés, tremblants, vivants témoins des exploits de ceux qui les avaient capturés. Ils servaient de modèle aux sculpteurs de Saint-Jacques et, s'ils ne mourraient pas de misère et d'ennui, quelque vaisseau, parfois, les ramenait vers les grèves désertes d'où ils étaient partis.

     C'est grâce aux portulans, dessinés par les cosmographes dieppois Nicolas Desliens, Jean Roze, Pierre Desceliers, Jean Cousin, Jacques de Vau de Claye, que leurs compatriotes pouvaient, sans trop de risques, affronter les colères de la mer inconnue.

     Jacques de Vau de Claye s'était principalement attaché à la reproduction des côtes du Brésil. L'un de ces tracés donne « Le vrai pourctrait de Geneure [1] et du Cap de Fric l'autre, une partie de la côte de l'Amérique méridionale, entre l'Amazzone et le Rio San-Francisco. Signature : Jacques de Vau de Claye m'a fait en Dieppe, l'an 1579. Geneure est Rio-de-Janeiro francisé. Entre-autres inscriptions qui en font une carte parlante, on y lit : Montagne du Pot-à-Beurre, Masure à fere le sucre, l'Isle où estoit le fort du Sr. de Villegagnon, La Forêt où se prend le Bresil (bois précieux), passage et abri des navires et autres renseignements du plus grand intérêt. C'est l'historique et l'abrégé de beaucoup de voyages, peut-être même un plan de conquête ou de colonisation. » [2]

     Plus tard, les ivoiriers-quadraniers devaient compléter l'oeuvre des cosmographes, en découvrant les cadrans à boussoles, dont quelques-uns, signés de leur inventeur Charles Bloud, ont été les premiers de ces bijoux scientifiques que l'on peut admirer au Musée de la Ville.

     Ainsi, depuis le XVIe siècle et peut-être le XVe les Dieppois ouvraient la voie aux colons qui devaient

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plus tard, implanter sur le sol américain avec les langues espagnole et portugaise, les moeurs de l'Europe et surtout l'âme latine. Car ce qui fait la force de notre race, c'est, n'ayons pas crainte de le proclamer, la supériorité de notre génie latin sur l'esprit germain, slave et anglo-saxon. Que l'on ne s'imagine pas que c'est par chauvinisme que je m'exprime ainsi. Il y a chez les fils des Césars, un sang généreux et bouillant parfois, qui fait le cerveau libre et nourrit l'idéal au milieu du souci des affaires.

     Ne nous plaignons pas trop si le Français est rétif aux spéculations, si l'Espagnol croit se salir les mains en s'occupant du négoce. Derrière cette exagération, il y a noblesse de sentiment, que l'on ne trouve pas chez nos voisins du Nord et de l'Est.

     Souhaitons simplement que, pour leur bonheur, nos frères américains du Sud cultivent, avec l'énergie des anciens conquistadors, la fierté du geste et de la pensée, qui fait courber la tête des plus grossiers et oblige au respect ceux qui, raillant les simples, croient que la vie ne se borne, après tout, qu'au rapt de l'argent...

     Le Pollet est un autre Dieppe qui, lui aussi, à son histoire, avec ses hauts faits et ses méfaits, que l'on peut résumer en disant que les Polletais, gens de bravoure, furent longtemps les plus acharnés ennemis des dieppois. Je ne suis même pas sûr qu'aujourd'hui la rancune héréditaire n'ait laissé quelque trace sous forme de railleries à l'adresse des bourgeois de Saint-Jacques et de Saint-Remy. Mais ne vous avisez pas de dénigrer ce coin normand devant l'érudit Poussier dont la maison natale, garnie d'une vigne, surveille le port et nargue les Arcades. Il vous dira d'ailleurs qu'en 1432, le Pollet comptait 4.000 habitants au moins.

     Ce faubourg était infiniment plus pittoresque autrefois qu'aujourd'hui, mais il offre encore des aperçus imprévus à ceux qui veulent errer ailleurs que dans la Grande-Rue, où s'élevait jadis Notre-Dame des Grêves ou des Arènes. C'est le quartier rouge et gris, aux maisons basses dont le rez de-chaussée vitré en forme de boutique, réunit la famille aux heures des repas, que l'on prend, porte ouverte, sans souci des passants. Parfois les logis se revètent d'une noire carapace d'ardoises, mais peu d'entre eux montrent ce squelette de bois, aux poutres

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en écharpe, en croix de Saint-André, qui font l'orgueil d'autres villes normandes.

     Je dois signaler cependant la façade de l'ancien couvent des Visitandines sur le soubassement duquel j'ai lu les deux dates 1685 et 1745.

     La pierre et le galet ont servi à édifier ces murs contre lesquels la pluie et le vent font rage inutilement. Malgré la rudesse des matériaux, la mélancolie des couleurs lavées et salies par les embruns, des coins amusants font arrêter le touriste, tel celui de la rue Bonne Nouvelle, devant un terrain vague où achèvent de s'effondrer lamentablement quelques camions anglais aux toiles décorées de la Croix-Rouge sur champ d'argent, tels ceux, et j'en oublie, de la rue Qui qu'en Grogne, Lombarderie, du Mont-de-Neuville, Guerrier, du Petit-Fort et de la Bastille.

     Dans ces deux dernières surtout, les maisons groupées en tas, dans le plus alléchant désordre, surmontées de cheminées élevées ou trapues, de briques ou de plâtre, couvertes de tuiles de la plus truculente patine, laissent plonger le regard sur un escalier qui descend à la mer dont on aperçoit le tapis vert glauque, sur lequel se profile une barque dansant au bout d'un flot.

     Cette ruelle de la Bastille où les gamins, sans souci d'une hygiène défectueuse poussent aussi drus et nombreux que les pavés, tourne à plaisir en demi-cercle, puis en coude brusque, montante comme il sied à un chemin de falaise, vêtue à certaines heures de langes qui tapissent les murs comme les draps d'un jour de Fête-Dieu. Finalement, elle s'achève en escaliers creusés dans la craie, aux marches faites en planches, et conduit à un observatoire où l'oeil émerveillé ne distingue d'abord que les deux sémaphores, le clocher de la chapelle de Notre-Dame de Bonsecours, et la mer...

     Puis, à mesure que l'on gravit un pénible sentier, à travers des fondriêres qui sont les vestiges de la citadelle de Talbot, l'horizon se découvre avec au pied la cité dieppoise et sa plage, au loin les falaises de Varengeville, l'Ailly et son phare, enfin la ligne d'émeraude où meurent, dans la brume, les panaches de fumée dénonçant les vapeurs voguant vers l'Angleterre. Sur le sommet quelques cottages, et, prés de soi, des vaches broutant une herbe maigre, des enfants exposant la lessive maternelle aux rayons du soleil, aux caresses brutales du vent marin.

     La chapelle de pierre, déjà fanée, dans sa jeunesse, par les morsures des tempêtes, paraît étrange, avec ses

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colonnettes aux chapiteaux simplement épannelés, ornée pourtant dans le style où l'ogive dresse ses formes nobles et sobres, chères au XIIe siècle.

     A l'intérieur, l'éternel musée des basiliques de pêcheurs présente au visiteur, ex-votos, tableautins et chromos attestant hautement que la foi n'est pas morte dans le coeur de tous ceux qui cherchent, sur les flots, aventure et butin.

     Dans le flanc de ces rochers, une population besogneuse a résolu le problème de la crise du logement, en s'y installant, et bercée tout le jour par les lames, elle s'endort, le soir, sous les voûtes des gobes, au même bruit famillier des vagues dont la voix irritée lance parfois ses rugissements de colère jusqu'au fond de ces antres, où jamais Calypso ne voudrait reposer.

     En revenant le long des quais, que frôlent des esquifs aux voiles brunes, le pittoresque disparaît devant les ponts tournants, bassins de retenue ou cale sèche. Il faut pourtant que je m'arrête suivant les conseils de l'ami Poussier, devant cette petite maison d'angle, garnie d'un auvent aujourd'hui couvert d'ardoises, autrefois de tuiles, qui portait une enseigne bien caractéristique « la Bouteille à Papa ! »

     Dans ce quartier pauvre apparaît une pauvre église dont l'architecte a choisi pour modèle les plus vilains édifices de la Renaissance lombarde, et à propos de laquelle l'abbé Cochet a eu le courage d'écrire ceci : « Nous ne trouvons pas d'expression pour qualifier cette agglomération de tous les styles, cette réunion de tous les goûts, cette négation de toutes les idées reçues. Cette bâtisse, c'est un magasin, c'est un entrepôt. C'est un embarcadère, c'est tout ce qu'on voudra, excepté une église. » Murs nus de briques, sans chainage, fenêtres à cintres, clocher quadrangulaire au chevet, voisinent par une étrange coïncidence, près des remparts aussi mélancoliques qui cachent la prison, ancien couvent des Capucius. Est-ce par antithèse qu'une municipalité de jadis a imaginé cet enfer aux portes mêmes d'où l'on s'envole par l'infini des mers dans le royaume de liberté ?

     A l'intérieur de l'humble temple, de claires peintures essaient d égayer la nudité des lieux. Mais, quand aux jours de fête ou de pélerinage, les bancs se garnissent de grands gars aux visages tannés, que la nef se remplit de leur clameur, la vision de la mer surgit, à nouveau, évoqué d'ailleurs par le tableau de la tempête de Mélicourt. Un frisson parcourt les membres, et l'on recherche ceux

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qui, choisis pour les prochains naufrages, invoquent naïvement l'Etoile de la mer.

     Au dehors, les filets ou lanets élargissent leurs mailles, comme toiles d'araignée sur les grises parois, attendant la marée pour de nouvelles prises. Une fille sourit au matelot qui grimpe l'étroit escalier du quai, une vieille et son vieux rapportent la bannette où s'irrisent encore, à la lumière crue, les écailles des maquereaux. Près des berges où s'avance, à pas lents, un ancien loup de mer, les petits mâts de bois des fragiles sabots dansent par habitude du terrible roulis, en scandant la chanson de la vie, qu'entonne, à chaque rentrée le Polletais moderne, descendant, prétend-on des filles de Venise plutôt que fils des rois du drakkar !

     Le Pollet se continue jusqu'à Neuville. D'ailleurs, la paroisse relevait de cette dernière au spirituel. Le divorce s'opéra en 1838.

     On y accède par un chemin bien raboteux, mais dont les maisons qui le bordent deviennent plus accueillantes et plus gracieuses, à mesure que l'on s'éloigne des misères du Pollet. A mi-côte se trouvait le fort de Chatillon, dont un puits assez profond indique seul l'emplacement, accoté à une masure de pêcheur, sans doute construite avec les pierres du bastion.

     Puis le paysage sourit de plus en plus, et la rue principale de Neuville apparaît, avec son église dont le clocher, au toit en hache, domine l'ancien cimetière, vraie forêt élyséenne où se rendent, pour les fêtes de Mai, les rossignols des environs.

     La base du clocher, du XVIe, est surmontée de cintres de 1605. Sous le porche, j'ai relevé une date : 1585. Sur le côté, une porte en anse de panier, soulagée d'un arc de décharge et que couronne une demi-fenêtre en pointe d'ogive, a été aveuglée. Mais, à l'angle de ce bas-côté, un double cadran solaire attire l'attention.

     L'intérieur, clair et gai, offre au connaisseur une Visitation du XVIIe, deux vitraux sur l'un desquels flotte, légère, une nef du XVIe, aux vergues carguées, ancre à la proue, pavillon sur les mâts, montée par des marins vêtus de rouge. L'autre verrière représente Saint-Nicolas et Saint-Thomas, accompagnés du donateur à fraise blanche, habit bleu et manteau rouge, de la

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donatrice et de son enfant. Le chiffre de 1620 semble indiquer la date de la pose.

     Une inscription de la nef retrace les vicissitudes de sa construction et la date de cette dernière est 1588, mais la voûte est du XVIIe, malgré la frise de chardons qui supporte les bossets. Le choeur est également l'oeuvre de la Renaissance. Il a été fortement restaure et des boiseries de Flamant, avec tableaux des quatre Evangélistes, dans le style du XVIIe, recouvrent fâcheusement le fenestrage. Deux anges dorés, pour lesquels quelque malitorne a servi de modèle, se dissimulent aux côtés du maître-autel, surveillant deux consoles Louis XVI, transportées d'un château dans l'église des pêcheurs ! Un beau lutrin double du XVIIe complète le mobilier.

     Dans une chapelle des bas-côtés, une Vierge en bois doré, élégamment sculptée, disparaît malheureusement dans l'exhubérance de décoration d'un autel moderne.

     Les savants du village vous diront que celui ci fût rasé par le bon roi Henri IV, celui de la poule au pot, qui ne prit pas toujours, comme on le voit, la défense du paysan, pourvu que son ambition fût satisfaite. Mais ce sont jeux de prince, que la tradition a perpétués et que l'Histoire a vus se renouveler sur une plus vaste échelle ! Quoi qu'il en soit, quelques maisons se virent épargnés — deux affirme-t-on — le manoir qui se dresse à cent mètres de l'église et la maison dite d'Henri IV.

     C'est heureuse fortune pour un logis ancien, d'être sauvé comme le premier, par un homme éclairé, doublé d'un connaisseur. M. de Leymarie, son protecteur et possesseur, vous contera comment il eut la chance de l'arracher des mains d'un Vandale. Pour moi, je ne saurais trop le féliciter d'avoir poussé, jusqu'à l'extrême, le souci de la conservation du cachet, et même des verrues de la vénérable demeure. Celle-ci présente, sur la rue, sa façade assez simple, percée d'une large baie flanquée d'une porte creusée en plein grès, avec, sur les côtés, deux pignons à redents en briques roses. Dans le jardin, l'autre façade, par contre, montre une porte coiffée en anse de panier, aux pilastres à chapiteaux à volutes, dont deux sont renversées selon la mode de Pierre Neveu dit Trinqueau, et couverte d'un bandeau à sculpture effacée. Mais la Nature a remplacé les fioritures de la pierre, en laissant tomber négligemment quelques branches de verdure. A côté, s'ouvre une baie à moulures, d'influence gothique. Nous retrouvons ici l'appareil en losanges et en dents de scie, formé de

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briques de couleur que retiennent de robustes pierres d'angle. Le tout est de 1520.

     L'intérieur révèle le goût exquis de celui qui, pieusement, l'a aménagé, respectant la haute cheminée où se dresse le buste du vainqueur d'Arques. Solives et poutrelles ont été partout conservées, encadrant délicieusement les meubles d'autres siècles, aux bois de couleur sombre, mais caressante, sur lesquels éclate la note ternie des cuivres des commodes Louis XV, où reluisent doucement les panneaux des armoires lorraines, souvenirs du pays d'origine de la famille. Aussi, les croix à double traverse, s'éparpillent-elles, en semis, sur les tentures et parois.

     Et j'ajoute que l'accueil des hôtes rend encore plus pénétrante l'intimité du vieux logis ; je n'aurai que faiblement rendu la poétique impression que j'éprouvais, quand, avec les Amys du Vieux-Dieppe, en octobre 1920, je pénétrais dans les derniers recoins de cette hospitalière demeure.

     Un jardin, sans apparât de fleurs, sans torture inutile, sans lignes aussi ennuyeuses que savantes, où l'herbe pousse franchement sur les pelouses, sans craindre la dent de la tondeuse, complète le décor de cette retraite, où l'art et la sérénité semblent faire bon ménage et qu'eut enviée Ango, au déclin de ses jours, quand, devenu plus simple et plus modeste par la nécessité, il eut compris que le bonheur cherche un nid dans un arbre et non le piédestal de la place publique !

     Tout à côté de ce manoir, musarde une gracieuse ferme, aux poutres apparentes, à corbeaux saillants, supportant les greniers, les lucarnes et le grand toit, hélas ! affreusement flanqué d'un ignoble pignon de briques, colossal à n'en plus finir.

     Mais, dans la cuisine bien conservée, une robuste cheminée campagnarde, aux pieds sculptés de balustres trapus de l'époque Louis XIII, réjouit l'appartement qu'égaient encore des fenêtres à meneaux de bois.

     Un chemin redescend sous les grands arbres des talus, parsemant de leurs feuilles rousses les ornières creusées par les récentes pluies. C'est encore un peu de paradis laissé aux citadins, en attendant qu'une cognée brutale vienne abattre, à leur tour, les compagnons du promeneur solitaire qui murmurent à son oreille, avec le vent d'automne, la mélopée des choses qui vont mourir.

     La maison d'Henri IV n'a rien qui puisse me retenir. Une légende s'est créée autour d'elle, que Féret, de Dieppe, avec son autorité a contribué à propager.

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Henri IV est-il bien venu là, observer les lointains pour le prochain combat ? Pourquoi en douter ? Ne suis-je pas l'ami de toutes les légendes ? Ne sont-elles pas le sourire de notre époque de soucis, les lucioles aux reflets timides sur la route assombrie de la vie positive, où l'enfer industriel que je vois s'étendre à mes pieds nous engage de plus en plus ?

     Quelques esprits chagrins me reprocheront peut-être de n'avoir point souligné ce qui fait la gloire de Dieppe, c'est-à-dire son commerce, son trafic et l'extension de ses faubourgs. Mais quoi, je suis archéologue, historien, poète, et non disciple de Mercure.

     Je me suis arrêté pourtant maintes fois sur le bord des bassins qui, récemment, ont été excavés pour la plus grande commodité des navires de fort tonnage. Aux barges, nefs et caravelles, ont succédé les élégants cargos, les longs steamers, voire même un ferry-boat, des yachts et, dans un coin du bassin Bérigny, dissimulant à peine leurs noires cheminées, les chalutiers allemands, rançon des désastres causés par une guerre sous-marine impitoyable, attendent les enchères.

     Les voilà, les engins de richesse et de gloire, ces coursiers des tempêtes, dont la proue et l'étrave usées par les sillons des vagues, tracent, dans l'infini, le chemin des conquêtes où vont les nouveaux Argonautes, cherchant la Toison d'or ! Ce sont eux qui, depuis la sortie du port embryonnaire de deux pauvres vaisseaux, jaugeant à peine cent tonneaux en 1364, transformés, agrandis, multipliés ont apporté dans la ville, renommée à son blason, argent à ses comptoirs !

     Comment les habitants ne seraient-ils pas légitimement fiers de ces exploits, où le négoce a grandi sous la gueule vigilante des canons d'entrepont, de ces travaux accomplis lentement, dans le sol fécond où paissaient les aumailles, et creusé pour permettre aux vagues apaisées, d'amener, sans danger, frégate, lougre, ou vapeur.

     L'avenir de la cité, désormais, est sur l'eau, car elle constitue une des bouches qui nourrissent Paris en l'Isle de France et Rouen, son suzerain.

     Non, ce n'est pas pour elle que débarquent, sans cesse, charbons anglais, sapins du Nord, minerais et métaux. Elle accepte, pour rendre aux wagons alignés sur ses rives de pierre, ne gardant que l'argent de douane et de péage, se contentant d'emplir, de ses galets roulés, les

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flancs de caboteurs ou de petits voiliers. Mais, c'est jouer rôle habile que d'être intermédiaire, et plus noble d'être le nourricier d'un illustre pays. Seul, un altier bastion, tout en ciment armé, à la forme énigmatique, recueillera les grains dont on fera les huiles.

     Quant aux nouveaux faubourgs dieppois, ils ressemblent à tous ceux des autres villes. On dirait qu'en les construisant, les architectes cherchent à faire précéder les grands centres d'une ceinture d'ennui, dont la vue écarterait, pour toujours, ceux qui seraient tentés de se laisser happer par les villes tentaculaires, si bien chantées par Verhaeren ! Une déplorable banalité préside à l'édification de ces bâtisses de briques, sans art, sans goût et sans attrait que souvent, la malpropreté des habitants contribue à transformer en bouges.

     Les siècles prérévolutionnaires auraient-ils fait plus mal ? Même dans leurs plus infimes masures de chaume, régnait un certain pittoresque, que la manie moderne de la ligne droite n'a pu faire oublier. Mettez l'une à côté de l'autre, une petite maison de la vallée de la Scie, à bonnet de paille, couronné d'iris, aux poutres des parois noyées dans le torchis, et une construction de briques, élevée au cordeau, à la régle, à l'équerre. Exprimez alors franchement vos préférences, ne faites pas intervenir surtout l'hygiène comme arbitre. On a dit et écrit tant de stupidités en son nom sacro-saint, que je me méfie singulièrement de cette personne parfois encombrante, qui ne dispose d'autre couleur que de la teinture d'iode et ne peut rien nettoyer sans le secours du sublimé ! On oublie tout simplement la théorie de l'immunisation !

     L'hygiène, dans les quartiers les plus populeux, tient avant tout à l'air, au seau d'eau, à la brosse et à la chaux. Donnez à nos manants d'autrefois, à nos ouvriers d'aujourd'hui, l'énergie de frotter, laver et astiquer, et vous aurez la maison saine, pourvu que le soleil dépose chaque jour, sur ses lucarnes et sa façade, son baiser matinal.

     Renversez, purifiez les taudis sans lumière, l'art n'y perdra guère, mais respectez le pignon sur rue, que les habitants de Caudebec-en Caux ont le secret de si bien restaurer ! Je ne suis point, en effet, l'ennemi du progrès. Je le salue même avec respect, quand il se manifeste par des actes bienfaisants. Or, la plupart de nos inventions sont autant de conquêtes vers le mieux-être. Ouvrent-elles vraiment le chemin du bonheur ? Je

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n'hésite pas à répondre par la négative. Ce que nous désignons, d'abord, du nom de confortable, devient vite le luxe, qui appelle encore plus de luxe. Ainsi la chaîne des besoins s'allonge indéfiniment.

     Croyez-vous qu'aux temps lointains où les rares caravelles parvenues du Brésil ou de Guinée, apportaient l'or et les épices, le bon peuple dieppois ne se trouvait pas plus fortuné avec les quelques cent mille livres annuelles que lui rapportait son négoce, qu'aujourd'hui, avec les millions qui passent sur les guichets de ses banques ?

     On s'apitoie, sans cesse, sur la misère d'autrefois, mais la nôtre n'est-elle pas plus profonde ? Car il faut désormais de gros salaires pour échapper à son emprise, tandis qu'une maigre obole soulageait plus efficacement les anciennes infortunes.

     On voudrait parfois, dans certains cycles de l'Histoire, pouvoir arrêter l'évolution, dont le symbole est évoqué par ces roues de Fortune suspendues au-dessus de nos portails gothiques. On les a désignées ainsi, parce qu'elles indiquent la marche aveugle des événements et montrent le tableau saisissant de la fatalité qui nous entraîne vers la chute et le malheur. Près de nous, à la cathédrale d'Amiens, dans une demi roue, de petits personnages montent d'abord vers le sommet où les attendent sceptre et couronne. Mais le cercle ne peut demeurer immobile, et les rois d'une heure descendent à leur tour, précipités bientôt dans l'abîme par le mouvement de rotation continue. Image des vicissitudes de l'homme, de son élévation, de sa grandeur et de sa décadence ! Image aussi des temps heureux, qu'une loi inéluctable a condamné à l'instabilité perpétuelle. Nous voudrions rester enfants, jeunes gens, adultes en tous cas, mais la fleur est fanée avant que nous ayions épuisé son parfum. Ce siècle était paisible, vite un autre le chasse plus cruel et plus sombre, ne laissant au vieillard que le droit de murmurer : « Le bon temps est fini ! »

     L'histoire des villes, comme celle des hommes, présente ces périodes heureuses. Dieppe les a connues aux XVe et XVIe siècles. Les querelles religieuses et le bombardement les ont anéanties, peut-être pour jamais. C'est pourquoi, mélancoliquement, je longe ses quais noirs de goudron s'échappant des futailles, ses ruelles, obscures, en cherchant un indice qui me fasse comprendre qu'une ère va se rouvrir, où l'ombre de Jehan Ango, planant sur la cité fera naître, à nouveau, des ans calmes et purs comme ces jours d'été, où la mouette, élargissant

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son vol, plane sur la mer somnolente et soulève, en passant sur le bord de la vague, une frange d'écume qu'un rayon de soleil fait fondre en mille diamants.

     Avant de quitter Dieppe, allons nous promener une dernière fois vers la plage et l'Hôtel de Ville, où nous gravirons l'escalier qui mène à la bibliothèque.

     Voici la grande salle, avec ses boiseries à colonnes, ses meubles chargés de livres rares, aux couvertures de cuir, de maroquin ou de vélin, sur lesquels flambloient de leurs ors, à peine ternis, les armoiries de familles nobles ou royales, les tables de travail, plutôt tables de salon, avec leurs encriers qui attendent les laborieux artisans de l'esprit. Par les larges fenêtres, donnant sur la mer, arrive la lumière.

     A côté, s'entr'ouvre le cabinet du bibliothécaire en chef, d'où l'on aperçoit un décor de féerie ; ici le Château, là le Casino et l'horizon liquide, symbolique vision du passé, du présent, peut-être aussi de l'avenir de Dieppe.

     Dans cette pièce, le silence est roi. Il est bon de s'y attarder pour étudier les chroniques de la ville. Il serait plus doux encore d'y rester longtemps, feuilletant ces in-folio, ces grands livres d'images, cet incunable où Ciceron explique la philosophie des Devoirs, qui revit en lettres gothiques, d'une lisibilité parfaite. Les doigts frémiraient d'émotion, en ouvrant le catalogue des livres d'une des filles de Louis XV, écrit à la main, les ouvrages précieusement reliés que la Duchesse de Berry a offerts à sa cité de prédilection.

     Puis, pour se reposer, il y a la grande bleue que l'on regarde tantôt calme, tantôt emportée, image de nos jours, de nos années, image surtout de nos occupations tantôt plaisantes, tantôt stupides, qu'il faut accomplir cependant, par devoir ou par nécessité !

     Deux hommes aimables vivent la paisiblement, le directeur, mon excellent confrère Georges Lebas, et son bienveillant adjoint, pleins de prévenance, tous deux, pour le lecteur, qu'ils cherchent à retenir dans ce logis de la Pensée. Que ne puis-je répondre plus souvent à leur appel, loin de la foule dont parfois le contact blesse, irrite ou ennuie, dans cette nouvelle Thèbaïde, où l'esprit s'élargit sous l'effluve vivifiant qui s'échappe des rayons. Que ne donnerais-je pas pour avoir, moi aussi, petite chambre sur la mer, bien garnie de bons livres, même

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en face, dans cette grosse tour du Château qui sommeille, avec, pour me distraire, les deux travées où sont rangés les travaux concernant l'histoire de la province, grâce auxquels les heures passeraient brèves et délicieuses.

     Voilà bien le rôle social de nos bibliothèques, en dehors de leur rôle éducatif — créer l'oubli des vilenies !

     Si cette belle collection a pu s'enrichir d'une trentaine de mille volumes, ce ne sont pas les seuls achats et dons qui ont pu y suffire. Les anciens couvents y ont versé les trésors de leur librairie, de gré ou de force, suivant les évènements. Dieppe avait vu s'accroître le nombre des monastères, sous la paternelle protection des archevêques de Rouen, seigneurs de la Ville, dont on remarque encore, quai Henri IV, l'hôtel où ils résidaient, appelé la Vicomté !

     Je suis allé voir cette grande maison du XVIIe siècle, rongée par les intempéries, à fronton triangulaire, ornée d'une baie cintrée, flanquée d'ouvertures à la Ventabren. Dans une cour sombre et humide, des bâtiments forment le carré. Sur la façade intérieure, je me suis arrêté pour examiner la ville de Jérusalem, sculptée sur l'allège d'une fenêtre.

     Puis, j'ai flané dans le quartier, tout comme un peintre impressionniste, sur la place du Moulin à Vent. C'est un des rares coins amusants de la vieille Cité et qui repose de certaines platitudes qui s'étalent rue Aguado, ou aux abords, et sur lesquelles je ne veux pas insister.

     Décidément, nos bons aïeux étaient des maîtres. Sans morgue, sans réclame, ils créaient le pittoresque et souvent la beauté. C'est grâce à leurs efforts. Si, dans l'aridité de nos jours prosaïques, une brise plus fraîche vient vivifier nos âmes, pour nous faire oublier l'orage qui s'avance, traînant dans ses flancs noirs inquiétude et menace !

     Je crois avoir suffisamment parlé de la Cité dieppoise, pour ne pas ennuyer plus longtemps le lecteur indulgent, que mes digressions philosophiques auront peut-être effarouché. Mais quand on adresse à l'archéologue le reproche d'être un perpétuel laudator temporis acti, chantre du temps passé, on l'accuse à tort.

     Nourri d'études historiques, qui lui permettent de comparer la vie d'autrefois avec la nôtre, il s'aperçoit, bien malgré lui, que tout n'est pas pour le mieux dans notre siècle de fièvre et de labeur intense.

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     Jadis, tout se faisait lentement, sans à coups, sans surexcitation. Le téléphone n'agaçait pas les oreilles du marchand, le télégraphe ne le jetait pas dix fois par jour dans l'angoisse ou la joie.

     C'était le temps où l'on trouvait loisir de lire vingt gros volumes en guise de distraction, où l'on ne songeait pas à réclamer à hauts cris — et pour cause — le spectacle quotidien, le cinéma perpétuel. Les jours coulaient tranquilles, parce que le travail était paisible, le plaisir de même, et que le mot honnêteté n'était pas encore rayé du dictionnaire populaire.

     Les prodigalités anciennes dont s'indignent certains chroniqueurs, ne sont que niaiseries, au prix de celles de nos parvenus. Jamais Ango, dans toute sa splendeur, n'a autant gagné qu'un industriel de la guerre. L'argent, d'ailleurs, excite l'envie et l'envie est synonyme de lutte et de vengeance.

     Bien que ces réflexions semblent sortir de mon sujet, elles en font, au contraire, partie intégrante. L'archéologie n'est pas seulement la froide contemplation des pierres, la recherche du document rare ; il faut en élargir la portée et, qu'en scrutant les mystères de l'Art ancien, de l'organisation sociale de nos aïeux, nous saisissions les secrets de leurs joies, comme aussi les causes de leurs peines.

     L'Art illuminait leurs yeux, l'idéal illuminait leurs âmes. Qu'est devenu l'Art ? Parcourez à nouveau les rues de Dieppe, citez-moi les logis, les édifices qui peuvent rivaliser avec le manoir d'Ango, avec les maisons de bois, brûlées en 1694.

     Le malaise financier, la rareté et le prix fabuleux de la matière première, vont encore ralentir l'essor, d'un style qui, timidement, faisait ses premiers pas avant la guerre. Un homme, peut-être, aurait pu réaliser le projet ébauché de concilier l'Art et l'Hygiène. C'est M. Coche, dont je connais les idées généreuses, en vue de l'édification d'une ville nouvelle à Janval ! Puissent mes humbles voeux décider le succès à s'arrêter à son appel. Ce serait la réalisation des désirs de Jean Lahor et W Morris. Ce dernier écrivait, en effet : « Je ne puis arriver à concevoir que l'Art, pas plus que l'éducation et la liberté, doive rester le privilège de quelques-uns »

     Je ne voudrais pas terminer ces pages sur des pensées de désespérance. Consolons-nous, au contraire, en songeant que nos descendants seront peut-être encore

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plus malheureux que nous, car leur vie deviendra plus compliquée et leurs besoins plus cuisants.

     Peut-être aussi ne verront-ils pas les monuments que nous admirons encore, que des guerres, des révolutions des accidents, ou même l'incurie peuvent détruire. Sans doute, les plus sages d'entre-eux envieront-ils notre existence pourtant si misérable. A cette idée, essayons donc de réagir contre les moeurs que nous réprouvons. Vivons notre vie à nous, embellie par la conversation agréable, l'étude, la méditation dans la solitude, la vie au grand air. Mettons à profit le précepte du vieil Horace : « Cueillons le jour », comme à la rose sa fleur humide des larmes de l'aurore, comme à l'arbre son fruit dans la fraîcheur d'un matin de septembre !

     FIN


     [1] Rio de Janeiro. [retour]

     [2] A. Milet — Industries scientifiques dieppoises. [retour]