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Titre   Voyage de leurs majestés empereur et l'impératrice dans les départements de l'ouest : Normandie et Bretagne  
Auteur    
Publication   1858. 66 pages  
Original prêté par   Médiathèque André Malraux de Lisieux  
Cote   NORM 418  
Saisie et formatage par   Dataland  
Pour le compte du     Centre régional des Lettres de Basse-Normandie  
Mise en ligne le   24 mars 2010  
     
       

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Voyage de leurs majestés empereur et l'impératrice dans les départements de l'ouest : Normandie et Bretagne


ITINÉRAIRE
DU
VOYAGE DE LEURS MAJESTÉS

     3 Août.

     SAINT-CLOUD. — CAEN.

     Départ de Saint-Cloud, dix heures du matin.

     Passage par Mantes,

     Passage par Évreux,

     Passage par Lisieux.

     Arrivée de Leurs Majestés à CAEN, six heures du soir ; diner, bal, illumination, fètes populaires,

     4 Août.

     CAEN. — CHERBOURG.

     Séjour à Caen.

     Départ de Caen, à midi.

     Arrivée à Bayeux, midi et demi.

     Passage par Carentan,

     Passage par Valognes.

     Arrivée de Leurs Majestés à Cherbourg, à cinq heures.

     Entrée en rade de S. M. la Reine d'Angleterre, à sept heures.

     5 Août.

     A CHERBOURG.

     Déjeuner de Leurs Majestés avec la famille royale d'Angleterre.

     Visite à la rade.

     Dîner de Leurs Majestés Impériales et Royales à bord de la Bretagne.

     Feu d'artifice sur le fort central.

     6 Août.

     A CHERBOURG.

     Visite d'adieu de Leurs Majestés à S. M. la Reine d'Angleterre, à bord du yacht Victoria and Albert.

     Revue des vaisseaux de l'escadre et des équipages.

     Visite de la Digue.

     Fêtes, illuminations, feu d'artifice.

     7 Août.

     A CHERBOURG.

     Inauguration du Bassin Napoléon III.

     Scellement de la pierre commémorative.

     Rupture des digues.

     Immersion du Bassin.

     Lancement du vaisseau la Ville de Nantes.

     8 Août.

     A CHERBOURG.

     Inauguration de la statue de Napoléon Ier.

     Défilé des troupes.

     La Bretagne prend le large pour Brest, deux heures.

     Nuit du 8 au 9.

     Traversée sur la Bretagne de Cherbourg à Brest.

     9 Août.

     A BREST.

     Entrée de Leurs Majestés Impériales dans le Goulet, une heure et demie.

     L'Empereur se rend à terre sur le canot de Napoléon Ier.

     Présentation des clefs de la ville.

     Réceptions.

     10 Août.

     A BREST.

     Revue des troupes.

     Visites à l'Arsenal et à l'Hôpital.

     Excursion en canot sur la Penfeld, et visite aux forges de la Ville-Neuve.

     Retour en voiture à Brest par Kérinou.

     Revue des troupes de la marine.

     Bal de la Ville. — Couples bretons.

     11 Août.

     A BREST.

     Visite à la rade et aux travaux du Portzi

     Visite aux travaux du Pont-Tournant.

     Revue des troupes.

     Réception des de<ATTtextecoupe>

     Visite au cours d'Ajot<ATTtextecoupe>

     Visite à l'École des mousses,

     Visite au Borda, vaisseau-école des aspirants

     Grand dîner. — Bal.

     12 Août.

     BREST. — QUIMPER.

     Départ de Brest, huit heures du matin.

     Passage par Lambezellec,

     Passage par Quivapas,

     Passage par La Forêt-Saint-Divy,

     Passage par Landerneau,

     Passage par Port-Launay,

     Passage par Châteaulin.

     Arrivée à Quimper.

     Fêtes champêtres.

     13 Août.

     QUIMPER. — LORIENT.

     Départ de Quimper, dix heures du matin.

     Passage par le Lezardeau,

     Passage par Rosporden,

     Passage par Quimperlé,

     Passage par Gedel,

     Passage par Plemeur.

     Arrivée à Lorient, quatre heures et demie.

     14 Août.

     A LORIENT.

     Visite à l'Arsenal.

     Lancement du vaisseau le Calvados.

     Visite aux ateliers de construction de la ma<ATTtextecoupe>

     Fêtes et bal de la Ville.

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     15 Août.

     LORIENT. — AURAY. — VANNES.

     Départ de Lorient, huit heures du matin.

     Passage par Caudan,

     Passage par Hennebon,

     Passage par Saint-Gilles,

     Passage par Branderion,

     Passage par Landevant,

     Passage par Kermingui.

     Arrivée à Auray, onze heures et demie.

     Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray.

     Arrivée à Vannes, trois heures.

     Réceptions. — Fêtes.

     16 Août.

     VANNES. — NAPOLÉONVILLE.

     Départ de Vannes, dix heures du matin.

     <ATTtextecoupe>

     Passage par Cornuhet,

     Passage par Bignan,

     Passage par Locminé.

     Arrivée à Napoléonville, cinq heures.

     Réceptions. — Fêtes.

     17 Août.

     NAPOLÉONVILLE. — SAINT-BRIEUC.

     Députation d'enfants bretons.

     Départ de Napoléonville, dix heures du matin.

     Passage par Saint-Gunnery,

     Passage par Loudéac,

     Passage par Pougan,

     Passage par Moncontour,

     Passage par Yffiniac,

     Passage par Langueux.

     Arrivée à Saint-Brieuc.

     Réceptions. — Fêtes.

     18 Août.

     SAINT-BRIEUC. — SAINT-MALO.

     Visite au Haras de Guingamp.

     Départ de Saint-Brieuc.

     Passage par Lamballe,

     Passage par Noyal,

     Passage par Jugon,

     Passage par Dinan,

     Passage par Pleudiheu,

     Passage par Ville-Nosen,

     Passage par Châteauneur,

     Passage par Saint-Juan-de-Guéret,

     Passage par Saint-Servan.

     Arrivée à Saint-Malo, six heures et un quart.

     Présentation et bal.

     19 Août.

     SAINT-MALO. — RENNES.

     Visite au Bassin et aux Remparts de Saint-Malo.

     Départ de Saint-Malo, dix heures et demie.

     Passage par Châteauneuf,

     Passage par Saint-Pierre-de-Plesguen,

     Passage par Tinténiac,

     Passage par Montgermont.

     Arrivée à Rennes.

     Te Deum. — Présentation.

     20 Août.

     A RENNES.

     Déjeuner des députations bretonnes.

     Visite au Palais.

     Revue des troupes.

     Visite à l'hôpital et à l'Arsenal.

     Exercices du Polygone.

     Fêtes et bal.

     21 Août.

     Départ de Rennes.

     RETOUR.

     Passage par Vitré,

     Passage par Laval,

     Passage par le Mans,

     Passage par Chartres,

     Passage par Rambouillet,

     Passage par Saint-Cyr.

     Arrivée à Saint-Cloud.

     L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE ont quitté le palais de Saint-Cloud le 3 août, à dix heures du matin.

     Les voitures du train impérial qui devaient conduire Leurs Majestés jusqu'à Caen et Cherbourg sont venues les prendre à l'une des grilles du parc.

     LEURS MAJESTÉS étaient accompagnées par les personnes ci-après désignées, savoir :

     S. Ex. le maréchal Vaillant, ministre de la guerre, grand maréchal du Palais

     S. Ex. Mme la princesse d'Essling, grande maîtresse de la Maison de l'Impératrice ;

     M. le général Niel, aide de camp de l'Empereur ;

     M. le général Fleury, premier écuyer et aide de camp de l'Empereur ;

     M. le marquis de Chaumont-Quitry, chambellan de l'Empereur ;

     M. le vicomte Lézay-Marnezia, chambellan de l'Impératrice ;

     Mme la comtesse de Labédoyère et Mme la comtesse de Lourmel, dames du Palais de l'Impératrice ;

     M. le baron de Bourgoing, écuyer de l'Empereur ;

     M. le capitaine Brady et M. le marquis de Cadore, lieutenant de vaisseau, officiers d'ordonnance ;

     M. Mocquart, secrétaire de l'Empereur ;

     M. Jobert de Lamballe, médecin de l'Empereur.

     S. Ex. le maréchal Magnan devait accompagner Leurs Majestés jusqu'à Caen, qui se trouve dans le ressort de son commandement.

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3 Août 1858.
SAINT-CLOUD, MANTES, ÉVREUX, LISIEUX, CAEN.

     LL. MM. l'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE, partis ce matin de Saint-Cloud pour commencer leur grand voyage de Normandie et de Bretagne, sont arrivés à Mantes à onze heures dix minutes. MM. le préfet de Seine-et-Oise, le général Dubreton, les maires et autorités des communes voisines, ont reçu Leurs Majestés, qui ont été saluées par la population.

     A Évreux, LEURS MAJESTÉS, arrivées à midi trente-cinq minutes, se sont rendues à la préfecture au milieu des cris de : Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! Elles y ont reçu les autorités et

Mgr l'Évêque. La ville était remarquablement pavoisée.

     A Lisieux, LEURS MAJESTÉS ont été reçues à la gare par les autorités et une foule immense qui Les a saluées par des cris enthousiastes.

     L'entrée à Caen a été une véritable ovation. Les autorités ont eu l'honneur de saluer Leurs Majestés à la gare du chemin de fer, puis le cortége impérial a traversé la ville tout entière, resplendissante de décorations.

     L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE se sont successivement montrés au balcon de la préfecture, et l'enthousiasme n'a plus eu de bornes.

     A cette heure, Leurs Majestés entrent au bal de l'hôtel

de ville, où les attend une réception magnifique. Le long de la route, les populations se pressaient sur le passage du train impérial.

     LL. MM. l'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE, partis le 3 du Palais de Saint-Cloud à dix heures du matin, sont arrivés à onze heures dix minutes à Mantes, où la gare du chemin de fer avait été élégamment décorée. Leurs Majestés ont été reçues par M. de Saint-Marsault, préfet de Seine-et-Oise, et

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M. le général Dubreton, commandant le département, qui leur ont présenté les corps constitués. S. Ex. M. Baroche, président du conseil d'État, a également présenté à l'Empereur et à l'Impératrice les membres du conseil général de Seine-et-Oise qu'il préside. Des jeunes filles, vêtues de blanc, ont offert des fleurs à l'Impératrice, qui les a accueillies avec les paroles les plus gracieuses. Les sapeurs-pompiers, les médaillés de Sainte-Hélène et les députations des communes formaient une haie que Leurs

Majestés ont traversée au milieu des plus vives acclamations.

     Une heure après, à la gare d'Évreux, M. Janvier, préfet de l'Eure, le général Gudin, commandant le département, le maire d'Évreux et les autorités civiles et militaires du département, recevaient Leurs Majestés dans une des salles splendidement ornées de la gare ; Mgr l'évêque s'y était aussi rendu. Le maire a fait un discours auquel Sa Majesté a répondu. Après la réponse de l'Empereur, Leurs Majestés ont monté en voiture et, suivies de leur cortége, ont

traversé, pour se rendre à la préfecture, une grande partie de la ville, au milieu des cris répétés de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! Sur leur passage, les sapeurs-pompiers d'Évreux et des villes voisines, les médaillés de Sainte-Hélène, les députations des communes avec leurs bannières et une multitude immense, les saluaient à l'envi de leurs acclamations ; les rues étaient ornées de mâts vénitiens, les maisons pavoisées, et la façade de la préfecture tendue aux couleurs nationales et aux armes impériales.

     A la préfecture, Leurs Majestés ont reçu les différents corps constitués, à la tête desquels on remarquait

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Mgr de Voucoux, évêque d'Évreux, et sont rentrées à la gare au milieu d'un concours immense de population.

     A Lisieux, le général commandant la division, M. Tonnet, préfet du Calvados, M. Mégard, premier président de la cour impériale, M. le général Chatry de Lafosse, commandant le département, ont eu l'honneur de présenter à Leurs Majestés les autorités judiciaires et administratives de l'arrondissement. Mlle Fauque, fille du maire de Lisieux, à la tête des jeunes demoiselles de la ville, a eu l'honneur d'offrir un bouquet à l'Impératrice. Là, comme ailleurs, de nombreuses députations communales s'étaient donné rendez-vous, et les acclamations populaires ont salué l'arrivée et le départ de Leurs Majestés.

     A six heures le train impérial s'arrêtait à Caen, terme du voyage du jour : la gare avait été richement disposée et un trône y avait été préparé Le maire de Caen y a harangué l'Empereur et lui a présenté les clefs de la ville. Mlle Guillard, fille d'un adjoint au maire, a offert à S. M. l'Impératrice une riche corbeille de dentelles. Leurs Majestés, après avoir reçu les hommages de la cour impériale, des autorités civiles et militaires, du conseil général, des députés du département, se sont rendues à la préfecture au milieu de la haie formée sur leur passage par les sapeurs-pompiers, les douaniers, les députations des communes rurales et les troupes de la garnison ; les médaillés de Sainte-Hélène, les élèves du lycée et les maires du département étaient rangés dans la cour et aux abords de la préfecture.

     Les cris les plus enthousiastes de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! répétés par l'immense foule qui couvrait la place de la préfecture, ont, à diverses reprises, accueilli Leurs Majestés. L'Empereur et l'Impératrice ayant paru à une croisée, ces acclamations ont redoublé, et longtemps après l'arrivée des Augustes Visiteurs, elles retentissaient encore.

     A son entrée à la préfecture, S. M. l'Impératrice a reçu les femmes des principaux fonctionnaires, qui ont eu l'honneur d'offrir des fleurs à Sa Majesté.

     Après le dîner, pendant lequel la musique militaire a fait entendre des symphonies, Leurs Majestés se sont rendues à l'hôtel de ville pour assister au bal offert par la municipalité. Elles y ont été accueillies par les acclamations les plus enthousiastes. Une élégante et nombreuse réunion se pressait dans l'immense salle de l'hôtel de ville, dont les décorations étaient remarquables de richesse et de bon goût.

     L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE ont longtemps honoré de leur présence cette fête magnifique.

     La ville tout entière était brillamment illuminée ; on distinguait surtout la façade de l'hôtel de ville, et l'admirable disposition grâce à laquelle tous les détails architectoniques de la préfecture ressortaient sous des lignes de feu. Partout, et aux plus pauvres maisons, on remarquait des drapeaux, des oriflammes, les chiffres de Leurs Majestés.

     Un feu d'artifice était tiré à la Prairie aux cris de Vive l'Empereur ! Des danses populaires réunissaient sur la place Royale une foule immense. La réception de Leurs Majestés a été admirable.

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4 août.
CAEN, BAYEUX, CARENTAN, VALOGNES, CHERBOURG.

     Au nombre des corps constitués qui ont eu l'honneur d'être présentés à Leurs Majestés Impériales à la gare d'Évreux, se trouvaient les tribunaux des cinq arrondissements du département de l'Eure.

     M. Franck-Carré, premier président de la cour impériale, et le procureur général M. Massot-Reynier, s'étaient rendus de Rouen à Évreux pour faire agréer leurs hommages à Leurs Majestés.

     L'EMPEREUR a daigné remettre de sa main la croix de chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur à M. Horeau, président du tribunal de Louviers, et à M. Abrouty, juge de paix du canton de Damville.

     La même distinction a été accordée à Caen, par Sa Majesté, à M. Adeline, conseiller à la cour impériale, et à M. Champin, procureur impérial près le tribunal de Caen.

Caen, le 4 août.

     Ce matin, à neuf heures, l'Empereur est sorti pour examiner, sur la place de la Préfecture, les plus beaux types des poulinières et des chevaux normands présentés à Sa Majesté par de nombreux éleveurs du département. Puis, après avoir parcouru certains quartiers de la ville, en recevant de toutes parts les témoignages les plus chaleureux de l'enthousiasme des populations, Leurs Majestés sont parties à midi pour Cherbourg.

     Ainsi l'Empereur et l'Impératrice ont reçu, dans la première journée de leur voyage, les preuves les plus éclatantes de dévouement populaire. Partout, à toutes les stations, la foule se pressait pour saluer Leurs Majestés des plus vives acclamations.

     Dans les campagnes, à chaque pas, pour ainsi dire, des groupe nombreux, maires et curés en tête, venaient attendre le rapide passage du train impérial et l'accompagnaient des démonstrations les plus expressives.

     Le voyage impérial continue d'être un véritable triomphe pour Leurs Majestés.

     A midi et demi, les Augustes Voyageurs, arrivés à Bayeux, ont reçu à la gare les autorités civiles, administratives et militaires. Une dentelle a été offerte à S. M. l'Impératrice par les ouvrières qui ont conquis la grande médaille d'or à l'Exposition universelle de 1855. Sa Majesté a reçu cet hommage avec une grande bienveillance. Leurs Majestés ont ensuite traversé une grande partie de la ville et se sont rendues à la magnifique cathédrale, où Mgr l'évêque Les attendait à la tête d'un nombreux clergé.

     Après leur avoir présenté l'eau bénite et Les avoir encensées, Sa Grandeur a prononcé un discours dans lequel elle a remercié l'Empereur des bienfaits que Sa Majesté a daigné répandre sur l'église de Bayeux, à la restauration de laquelle sa volonté souveraine a largement contribué.

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Monseigneur, je suis heureux, au début de mon voyage, d'entrer dans cette belle église qui atteste que la foi de nos pères ne trouvait rien de trop beau pour la maison de Dieu. Si j'ai pu faire quelque chose pour sa restauration, c'est avec plus de confiance encore que, dans cette enceinte vénérée, j'unirai mes prières aux vôtres pour le salut de la France. »

     LEURS MAJESTÉS ont ensuite traversé la grande nef sous le dais porté par quatre chanoines, et au chant du Domine salvum, se sont agenouillées sur les prie-Dieu disposés devant l'autel. Après la prière de Leurs Majestés et la bénédiétion épiscopale, Elles ont visité les travaux de restauration que M. Flachat dirige si habilement à Bayeux. Au sortir de la cathédrale, l'orchestre a chanté le Vive l'Empereur de Gounod, et, à l'exemple du vénérable évêque, le Clergé tout entier a fait entendre d'une seule voix ce cri national, dont les voûtes de la vieille basilique ont retenti. Leurs Majestés, en retournant à la gare au milieu des applaudissements et

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des vivat d'une foule immense, ont passé sous un splendide arc de triomphe, où était écrite cette inscription :

     « Napoleoni III, sacrae basiliae restauratori, clerus fidelesque dioecesis bajoçencis dedicârunt. »

     Le retour de Leurs Majestés au convoi impérial a été une véritable ovation.

     Entre Bayeux et Carentan, les populations rurales se tenaient, comme hier, de distance en distance sur le passage du train, et ces groupes, à la tête desquels les autorités locales s'étaient placées, se livraient à des démonstrations énergiques de joie et de dévonement.

     A deux heures et demie, le préfet de la Manche, qui s'était rendu à Carentan, y a présenté à Leurs Majestés le corps constitués. Le maréchal Baraguay d'Hilliers, le général de division Duchaussoy attendaient à la gare l'Empereur et l'Impératrice. Les alentours du chemin de fer étaient couverts d'une multitude considérable dont les cris de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! se succédaient sans interruption. L'Empereur, donnant le bras à l'Impératrice, a parcouru les rangs des députations des communes, dont les bannières offraient le plus ravissant coup d'oeil ; et le passage de Sa Majesté au milieu de ces rangs pressés a excité de nouveau le plus grand enthousiasme.

     SA MAJESTÉ a ensuite examiné quelques types de la race chevaline élevée dans le pays.

     En passant près de la ville de Valognes, le train impérial a ralenti sa marche, et Leurs Majestés ont paru quelques instants à la portière de leur wagon. Devant Elles ont défilé, en saluant de leurs vivat les Illustres Visiteurs, de nombreux députés des communes porteurs d'oriflammes, et une population innombrable. Les champs voisins, les prairies d'alentour, les abords de la gare étaient couverts de peuple, et ici encore il a été donné à Leurs Majestés d'apprécier l'amour et la vénération dont Elles sont l'objet en Normandie. De Valognes à Cherbourg, en traversant les riches campagnes de ce pays si renommé par ses productions agricoles, le convoi impérial a encore été, pour ainsi dire, escorté par les populations rurales qui se pressaient le long du chemin de fer ; les maires avec leurs conseils municipaux, les écoles avec leurs maîtres, les religieuses avec leurs élèves, se tenaient à quelque distance et saluaient avec leurs tambours, leurs cris et leurs gestes expressifs les Augustes Voyageurs, dont ils pouvaient à peine distinguer les traits.

Cherbourg, son Bassin

TRAVAUX D'ACHÈVEMENT, PRÉPARATIFS DE LA FÊTE.

     Avant de passer au récit des fêtes de Cherbourg, nous croyons devoir consigner ici ce qu'écrivait à l'Illustration l'un de ses collaborateurs sur les préparatifs de ces fêtes.

     On arrive à Cherbourg entre deux rochers : l'un couvert de verdure, l'autre aride, couronné à son sommet par le fort du Roule. Au pied sont situés les hangars du chemin de fer que de nombreux ouvriers sont occupés à terminer pour la cérémonie de l'inauguration. Les trains croisent de longues lignes de wagons chargés de meubles, lits, matelas, qu'une prévoyante sollicitude a transportés pour l'usage des visiteurs, que la rareté ou la cherté excessive des logements pourraient contraindre de coucher à la belle étoile. D'autres wagons, chargés de mats vénitiens, d'estrades, et du matériel cosmopolite de MM. Godillot, Belloir et Mallet, sont arrivés également à destination et attendent qu'on les mette en place.

     La gare est envahie par des charpentiers qui construisent un vaste amphithéâtre et couvrent d'un parquet toute l'étendue de l'embarcadère. Un trône s'élèvera dans cette enceinte pour l'Empereur et l'Impératrice.

     En sortant de la gare, on fait face au port marchand qui contient en ce moment plusieurs bâtiments désarmés, à la suite de leur service dans l'expédition de Crimée. Quand on

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longe le quai, on a sous les yeux le tableau d'une activité prodigieuse. Chaque propriétaire fait la toilette de sa maison. Les hôtels, les cafés, tout ce qui doit recevoir des visiteurs se pare et s'occupe diligemment d'augmenter son matériel et son approvisionnement. D'innombrables écriteaux indiquent les logements que la spéculation offre au public pour suppléer les hôtels. On aperçoit à chaque pas des voyageurs qui se font les maréchaux des logis d'eux-mêmes et qui viennent retenir d'avance leur logement.

     A l'extrémité du quai s'ouvre la rade, et la grande mer dans l'arrière-plan. La flotte, majestueusement mouillée en avant de la digue, semble attendre au repos.

     Des yachts anglais, composant une superbe flotte, forme t une première ligne de bataille. Une foule d'embarcations de service sillonnent la rade en tous sens.

     Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, une enceinte entourée de planches cache encore aux regards le piédestal et la statue équestre de Napoléon Ier, qui doit y monter. Le cheval était déjà rendu au pied du socle lors de mon arrivée, dit le correspondant, on n'attendait plus que la tête et le buste de l'Empereur, que deux lourdes charrettes, chargées de pavois, portèrent, quelques instants après, au milieu d'une foule curieuse qui faisait la haie en se découvrant avec respect devant ces fragments qui allaient devenir le grand homme. Des cris de vive l'Empereur retentissaient de toutes parts.

     La décoration de l'hôtel de ville est poussée avec beaucoup d'activité, sous la direction de son habile architecte, M. Jouffroy.

     J'ai visité le port militaire. L'entrée en est transformée en un arc de triomphe où les armes et les agrès de marine jouent le principal rôle. Cette magnifique construction est digne de la haute réputation que se sont acquise nos arsenaux pour ce genre d'architecture.

     Dans l'intérieur du port, des trophées formés de boulets, de pièces de canon, de chaînes, d'ancres et de tous les attributs de la guerre et de la marine, servent de décoration principale.

     Le nouveau bassin est certainement, de tous les objets de curiosité que présente Cherbourg, celui qui mérite le plus l'attention. Cet espace immense, creusé dans le roc, bordé de granit, semble une de ces oeuvres grandioses que la main des hommes est incapable de réaliser, et qu'il n'appartient qu'à la nature d'accomplir.

     Cependant, ce gigantesque travail est le fruit de la patience et de l'industrie. C'est surtout lorsqu'on se trouve au fond de cette cuve étonnante qu'on est frappé plus

fortement de la grandeur de la conception et de l'exécution.

     En ce moment, sur les piles des formes, à l'extrémité du bassin, s'élèvent des estrades destinées aux dames et une tente qui doit recevoir l'Empereur, l'Impératrice et leur suite. Un arc de triomphe, orné de sondes à eau, de câbles, des anternes, s'élève en avant de la tente impériale.

     Le bâtiment la Ville de Nantes est encombré d'ouvriers qui hâtent l'achèvement de la coque de ce beau navire, qui sera lancé après l'immersion du nouveau bassin.

     Le port militaire présente, comme toutes les autres parties de la ville, le spectacle d'une activité sans relâche.

     J'oubliais la montagne du Roule, où sont également de nombreux ouvriers occupés à rendre praticable une route pour une excursion que doit faire l'Empereur.

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4 Août.
ARRIVEE DE LEURS MAJESTÉS A CHERBOURG.

     C'est à Cherbourg que la plus magnifique réception attendait Leurs Majestés ; leur entrée dans la gare du chemin de fer a été une véritable ovation. Des milliers de spectateurs, groupés sous des tentes splendidement décorées, se sont levés à l'arrivée de Leurs Majestés, et les cris de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! ont été tant de fois répétés que c'est avec peine que le maire de Cherbourg a pu trouver un moment de silence pour adresser aux Illustres Hôtes de la ville maritime le discours suivant :

     « SIRE,

     Il tardait à toute la population de Cherbourg de déposer aux pieds de Votre Majesté l'hommage de son respect, et de faire éclater en sa présence les sentiments de gratitude dont vos bienfaits l'ont pénétrée.

     Elle tient surtout aujourd'hui, Sire, à vous rendre grâce pour l'auguste bienveillance qui, sur notre humble demande, vous fit accorder en 1852 l'admirable voie de communication que vous daignez venir inaugurer parmi nous.

     Elle y voit avec bonheur une nouvelle preuve de votre incessante sollicitude pour les intérêts de ce pays et pour ceux de la France entière.

     Elle comprend qu'en reliant ainsi Cherbourg à Paris, vous voulez à la fois donner un nouvel essor au commerce, vivifier nos contrées fertiles, un moment déshéritées, et rendre à jamais inexpugnable l'un des plus merveilleux remparts du territoire de l'Empire.

     MADAME,

     L'arrivée de Votre Majesté vient combler tous nos voeux. Comme ici, comme partout, par vos bienfaits, vous n'y rencontrerez que des coeurs reconnaissants, heureux de contempler l'Auguste Mère du Prince Impérial, l'espoir de la France ; avides de saluer en vous la gracieuse image de la bienfaisance rehaussée encore par l'éclat de la couronne.

     SIRE,

     Daignez recevoir ces clefs de la ville. Présentées pour la première fois en 1811 à l'immortel fondateur de votre dynastie, elles appartiennent, à plus d'un titre, au digne héritier de sa Couronne, au glorieux continuateur de son oeuvre, au Souverain à qui la France doit le rétablissement de l'ordre et de la prospérité au dedans, de sa dignité et de son influence au dehors.

     Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Monsieur le Maire, je vous remercie des bonnes paroles que vous m'adressez ; je suis heureux de venir en votre ville inaugurer, au sein de la paix, des travaux gigantesques commencés pendant la guerre par l'Empereur mon oncle. Se préparer pour la défense c'est, vous le savez, assurer et garantir la paix. »

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     Ces paroles de Sa Majesté ont été accueillies par les applaudissements les plus chaleureux.

     S. M. L'IMPÉRATRICE a ensuite reçu l'hommage des dames de la ville, qui lui ont offert des fleurs et des dentelles du pays.

     Un autel était dressé au milieu de la vaste enceinte. Leurs Majestés ayant pris place sur des fauteuils, Mgr l'évêque de Coutances et d'Avranches Les a haranguées, et a procédé ensuite à la bénédiction des locomotives.

     (Voir la gravure page 30.)

     On a remarqué avec quel accent animé le clergé, qui se trouvait en face de l'Empereur, a, comme d'une seule voix, entonné le Domine salvum. Les vivat ont de nouveau éclaté de toutes parts ; l'émotion était générale, vive et profonde.

     Après la réception des autorités à la gare, Leurs Majestés se sont rendues à la préfecture maritime. Les rues parcourues par le cortége impérial étaient admirablement décorées et les acclamations les plus unanimes ont signalé l'entrée à la préfecture.

     A sept heures et demie du soir, les salves de tous les vaisseaux et des forts ont annoncé l'entrée en rade de

S. M. la reine d'Angleterre. Immédiatement après, S. Exc. le duc de Malakoff est venu présenter ses hommages à son Souverain.

     A huit heures, après le diner, L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE, accompagnés de S. Exc. le duc de Malakoff, sont allés faire une visite à la reine sur son yacht. Leurs Majestés ne sont rentrées à l'hôtel de la préfecture maritime qu'à dix heures.

     Le voyage de LEURS MAJESTÉS, favorisé par un temps superbe, se continue dans les conditions les plus heureuses.

     Le train impérial, parti de Caen à midi, est arrivé à Bayeux à midi 35 minutes. Leurs Majestés ont reçu les autorités dans le salon de la gare. Une dentelle a été offerte à l'Impératrice par les demoiselles de la ville. Leurs Majestés sont montées en voiture pour se rendre à la cathédrale, où Elles ont été reçues par Mgr l'évêque à la tête de son clergé. La haie était formée par les sapeurs-pompiers et des détachements des communes rurales.

     A Carentan les Augustes Voyageurs ont reçu l'accueil le plus sympathique. L'Empereur a examiné avec le plus grand intérêt des types de chevaux du Cotentin qui lui ont été présentés.

     Le train impérial est arrivé à Cherbourg à 5 heures.

     La gare présentait un coup d'oeil admirable.

     LEURS MAJESTÉS ont été accueillies par d'immenses acclamations.

     Le maire de Cherbourg a présenté à l'Empereur les clefs de la ville.

     Un autel était dressé au milieu de la gare. L'évêque de Coutances, entouré de son clergé, a entonné un Te Deum, qui a été suivi de la réception des autorités. Leurs Majestés font leur entrée dans la ville au milieu des flots immenses de populations accourues sur leur passage.

5 août.
A CHERBOURG.

     Aujourd'hui, à midi, S. M. la Reine, accompagnée du prince Albert, du prince de Galles, du duc de Cambridge, de lord Malmesbury, du premier lord de l'amirauté et d'une suite nombreuse, est venue rendre à Leurs Majestés leur visite, et a pris part à un déjeuner qui lui avait été offert par L'EMPEREUR.

     A deux heures, LEURS MAJESTÉS et leurs augustes hôtes sont montés en voiture pour aller admirer, des hauteurs du Roule, le magnifique spectacle que présente en ce moment la rade de Cherbourg, pavoisée de drapeaux et éclairée par un soleil splendide.

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     Ce soir, un grand dîner doit réunir Leurs Majestés Impériales et Royales, les Princes, les lords, les maréchaux, les ministres présents à Cherbourg et plusieurs autres personnes de distinction.

     A huit heures a eu lieu sur le vaisseau la Bretagne le diner offert par l'Empereur à la Reine d'Angleterre.

     LEURS MAJESTÉS Impériales se sont embarquées à six heures avec leur suite pour se rendre à bord.

     Aussitôt que le canot impérial a paru dans la rade, il a été salué par trois salves de tous les vaisseaux français et anglais et de l'artillerie des forts, auxquelles se mêlaient les hourras des matelots rangés sur les vergues et sur les ponts des vaisseaux.

     A sept heures, on a vu le canot de la Reine d'Angleterre se détacher du yacht royal et se diriger vers la Bretagne. L'artillerie a tonné de nouveau.

     L'EMPEREUR a reçu son hôte auguste au bas du grand escalier de la Bretagne.

     Les hourras de l'équipage et les cris répétés de Vive la Reine d'Angleterre ! ont annoncé aux escadres que la souveraine du royaume-uni mettait le pied sur un vaisseau français.

     Une table de 70 couverts était dressée dans la batterie haute de la Bretagne.

     Pendant le dîner, la musique du régiment des guides de la garde impériale s'est fait entendre.

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     Au dessert, l'EMPEREUR s'est levé et a prononcé le toast qui suit :]

     « Je bois à la santé de S. M. la Reine d'Angleterre, à celle du Prince qui partage son trône et à la famille royale. En portant ce toast en leur présence à bord du vaisseau amiral français dans le port de Cherbourg, je suis heureux de montrer les sentiments qui nous animent envers eux. En effet, les faits parlent d'eux-mêmes, et ils prouvent que les passions hostiles, aidées par quelques incidents malheureux, n'ont pu altérer ni l'amitié qui existe entre les deux Couronnes, ni le désir des deux peuples de rester en paix. Aussi ai-je le ferme espoir que si l'on voulait réveiller les rancunes et les passions d'une autre époque, elles viendraient échouer devant le bon sens public, comme les vagues se brisent devant la digue qui protége en ce moment contre la violence de la mer les escadres des deux Empires. »

     LE PRINCE ALBERT s'est levé et a répondu :

     « SIRE,

     La Reine désire que j'exprime à Votre Majesté combien elle est sensible à la preuve d'amitié que vous venez de lui donner en lui portant un toast et en prononçant des paroles qui lui resteront chères à jamais. Votre Majesté connaît les sentiments d'amitié qu'elle vous porte à Vous, Sire, et à l'Impératrice, et je n'ai pas besoin de vous les rappeler.

     Vous savez également que la bonne entente entre nos deux pays est l'objet constant de ses désirs comme il l'est des vôtres. La Reine est donc doublement heureuse d'avoir l'occasion, par sa présence ici en ce moment, de s'allier à vous, Sire, en tâchant de resserrer autant que possible les liens d'amitié entre nos deux nations.

     Cette amitié est la base de leur prospérité mutuelle, et la bénédiction du Ciel ne lui manquera pas. La Reine porte la santé de l'Empereur et de l'Impératrice. »

     Après le dîner, Leurs Majestés Impériales et Royales sont montées sur la dunette pour assister au spectacle d'un feu d'artifice tiré sur le fort central situé au milieu de l'immense digue qui ferme la rade de Cherbourg.

     Pendant et après le feu d'artifice, la musique des guides, réunie sur le pont de la Bretagne, et un choeur d'orphéonistes monté sur un bateau à vapeur, ont donné un concert que Leurs Majestés ont paru écouter avec le plus grand plaisir.

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     LA REINE a pris congé de Leurs Majestés vers dix heures et demie. L'Empereur a voulu reconduire lui-même Sa Majesté à son yacht. A ce moment, tous les vaisseaux se sont couverts de feux, et une dernière salve d'artillerie a annoncé la fin d'une fête favorisée par un temps magnifique et qui laissera des souvenirs ineffaçables dans l'esprit de tous ceux qui ont eu le bonheur d'y assister.

     LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES sont rentrées à onze heures à l'hôtel de la préfecture maritime. Une foule immense les attendait encore à leur passage pour Les saluer de ses acclamations.

     Une lettre de Cherbourg, du 5 août, donne sur cette mémorable journée d'autres et nouveaux détails ; elle s'exprime ainsi :

     Ce matin, de bonne heure, la ville présente l'aspect le plus animé : des milliers d'étrangers circulent dans les rues et se plaisent à contempler le magnifique coup d'oeil de la rade, où mouillent avec notre escadre une partie de l'escadre anglaise et une quantité considérable de navires, tous les mâts étant pavoisés.

     Vers onze heures, LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice, accompagnés de LL. EExc. les ministres de la marine et de la guerre, du préfet maritime et des personnes de leur suite, traversent une grande partie de la ville et se dirigent vers le port militaire au-devant de S. M. la Reine d'Angleterre. La haie est formée sur le passage de Leurs Majestés par des bataillons d'infanterie de ligne, d'infanterie de marine, par les soldats des équipages de la flotte et les marins des vaisseaux le Donawerth, l'Ulm, l'Austerlitz, l'Eylau, le Napoléon, l'Arcole, l'Isly, etc., et par un bataillon de douaniers.

     Au moment où Leurs Majestés Impériales descendent de voiture au lieu du débarquement, le bruit du canon, saluant de nos vaisseaux et de nos forts le passage de la Reine, signale l'arrivée du yacht royal. Bientôt Sa Majesté Britannique approche du débarcadère : l'Empereur se rend au canot et donne le bras à la Reine pour monter sur le quai. Leurs Majestés sont aussitôt accueillies par les cris unanimes de Vive la Reine ! vive l'Empereur ! que répètent à la fois les nombreux officiers de terre et de mer présents au débarquement, les troupes et les spectateurs qui assistent à cette solennelle entrevue. Au milieu de ces chaleureuses acclamations, Leurs Majestés Impériales, S. M. la Reine de la Grande-Bretagne et S. A. R. le Prince-époux prennent

place dans la voiture de l'Empereur ; les princes et les hauts dignitaires des deux Empires suivent dans les autres voitures, et l'imposant cortége rentre à la préfecture maritime.

     Un déjeuner a été offert par l'Empereur. A la table de Sa Majesté étaient assis LL. MM. l'Empereur, l'Impératrice et la Reine ; LL. AA. RR. le Prince-époux, le prince de Galles, le duc de Cambridge et S. A. le prince Leiningen. Dans une autre salle, la suite de Leurs Majestés était réunie : on remarquait parmi les convives les plus éminents personnages de France et d'Angleterre : LL. EExc. le duc de Malakoff, l'amiral Hamelin, le comte Walewski, ministre des affaires étrangères, et la comtesse Walewska ; M. Rouher, ministre des travaux publics ; le maréchal comte Vaillant, ministre de la guerre ; le maréchal Baraguey d'Hilliers, lors Malmesbury, lord et lady Cowley, sir John Pakington, le colonel Hood, le vicomte Vallesort, sir H. Phipps, etc., etc.

     A l'issue du repas, Leurs Majestés et la cour ont fait une promenade à la montagne et au fort du Roule, situés à une élévation considérable au-dessus de la ville et du port de commerce. Après avoir examiné le ort du Roule, important par sa construction et sa situation, Leurs Majestés ont contemplé un instant le magnifique panorama qui, de cette hauteur, s'offre aux regards ; et, après avoir descendu à pied le sentier qui longe la montagne, les Augustes Visiteurs ont repris le chemin de la préfecture maritime. Dans le trajet, les plus vives acclamations ont, comme d'ordinaire, salué Leurs Majestés. A chaque pas ces démonstrations de dévouement et d'enthousiasme se sont reproduites ; et, dans la journée, elles ont eu maintes fois l'occasion d'éclater, car l'Empereur et l'Impératrice sont allés accompagner la Reine vers le soir à l'embarcadère, et se sont rendus vers sept heures, avec la cour, au vaisseau amiral la Bretagne, en rade, où un dîner était offert par l'Empereur à Sa Majesté Britannique et à sa suite.

     Pendant le dîner, dans l'un des entre-ponts, l'excellente musique des guides faisait entendre de délicieuses symphonies. Mais, quand la nuit a fini de couvrir la rade, la plus merveilleuse fête qu'il soit donné de concevoir a célébré l'entrevue des Souverains. Tout à coup les vaisseaux, rangés en avant de la digue, ont illuminé leurs sabords et présenté, sur un développement de plusieurs kilomètres, des milliers de feux qui, rapprochés par le lointain de la perspective, ressemblaient à des lignes enflammées sortant du sein des flots. De nombreux navires poussés par la brise sillonnaient la mer, et mêlaient les uns aux autres les oriflammes et les étendards dont ils étaient pavoisés. Un signal est donné par le vaisseau amiral ; aussitôt ce gigantesque monument du génie de l'homme, la digue de Cherbourg, jetée à l'entrée d'une baie immense et faisant comme le fond du tableau, se transforme en une rivière de flammes ; de l'un des forts partent des fusées et des artifices qui semblent s'élancer du milieu des ondes, l'horizon tout à coup s'embrase, et l'on dirait un vaste incendie.

     Mais sur l'aviso à vapeur l'Actif, qui glisse entre les vaisseaux et les frégates, soixante-dix jeunes gens sont montés : c'est la Société de Sainte-Cécile de Cherbourg qui va saluer de ses chants mélodieux les hôtes illustres de la Bretagne. Arrivé à l'arrière du vaisseau amiral, l'Actif s'arrête, et, au milieu du silence qui a succédé aux détonations du feu d'artifice, le choeur entonne le God save the Queen,

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à la gloire de la Reine d'Angleterre. Les voix se taisent, et, en face, la musique des guides semble répondre : les voix reprennent et disent un chant en l'honneur de l'Impératrice Eugénie. Puis les cris de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive la Reine ! vive le Prince Albert ! retentissent de toutes parts.

     Le calme se fait encore ; on appelle le canot de l'Empereur et celui de la Reine, qui s'avancent rapidement au bas de l'escalier du vaisseau. Tout à coup, comme par enchantement, la nuit disparaît : la Bretagne semble tout en feu ; une lumière brillante remplit la rade, et, au haut de l'escalier d'honneur, apparaît l'Empereur suivi de son cortége. A cet instant, les détonations de cent canons se font entendre. Les innombrables navires, groupés dans la vaste enceinte, se couvrent de feux aux couleurs variées, et pendant que d'un côté Leurs Majestés Impériales, et de l'autre la Reine d'Angleterre et sa suite, sous les tentes gracieuses de leur embarcation, rejoignent la terre ou leur vaisseau, des milliers d'hommes, saisis d'enthousiasme à la vue d'un pareil spectacle, font sortir de leurs poitrines émues les acclamations les plus chaleureuses, et les hourras britanniques se mêlent aux cris de Vive l'Empereur ! qui se renouvellent longtemps encore.

     LEURS MAJESTÉS étaient rentrées vvers onze heures à la préfecture.

6 août.
CHERBOURG.

     Aujourd'hui, à dix heures et demie du matin, l'Empereur et l'Impératrice, accompagnés de toutes les personnes de leur suite, sont allés faire leur visite d'adieu à la Reine d'Angleterre sur son yacht, puis Leurs Majestés Impériales se sont rendues à bord de la Bretagne, où un déjeuner avait été préparé par les ordres de l'Empereur. Le yacht royal, escorté des vaisseaux de ligne anglais, a pris le large, salué par trois salves de toute l'artillerie de nos vaisseaux et des forts, auxquelles se mêlaient les cris répétés de Vive la Reine d'Angleterre !

     A midi, l'Empereur a commencé la visite et passé la revue des équipages, de tous les vaisseaux de l'escadre rangés sur une seule ligne dans l'ordre suivant :

     Saint-Louis, Alexandre, Austerlitz, Ulm, Donawerth, Napoléon, Eylau, Bretagne, Arcole, Isly.

     SA MAJESTÉ a distribué de sa main des décorations et des médailles aux officiers, sous-officiers et matelots qui Lui étaient présentés par l'amiral ministre de la marine.

     L'EMPEREUR a voulu visiter aussi les travaux de la digue et a témoigné à plusieurs reprises sa satisfaction sur l'ensemble de ce gigantesque travail.

     LEURS MAJESTÉS ne sont rentrées à l'hôtel de la préfecture maritime qu'à six heures et demie, après avoir reçu le plus chaleureux accueil des marins de l'escadre et des bâtiments français et étrangers qui sillonnaient la rade en tous sens pour ne rien perdre de cet imposant et magnifique spectacle.

     La circulation dans les rues de la ville devient de plus en plus active ; un temps magnifique favorise la foule des promeneurs et les préparatifs qui se font pour les fêtes de demain et de dimanche. La ville déjà transformée s'embellit de plus en plus.

     Ce matin, à dix heures, LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice sont allés en rade faire une visite d'adieux à S. M. la Reine d'Angleterre ; les mêmes démonstrations d'enthousiasme que le peuple ne se lasse pas de prodiguer depuis quatre jours à Leurs Majestés Impériales, Les ont accompagnées dans le long parcours de la préfecture maritime au débarcadère du port militaire. Après la nouvelle entrevue des Souverains, des salves d'artillerie ont annoncé le départ de Sa Majesté Britannique et de sa royale famille.

     LEURS MAJESTÉS ont ensuite déjeuné à bord du vaisseau amiral la Bretagne, puis Elles ont voulu examiner de près la digue, ce colossal travail tant de fois entrepris et tant de fois abandonné ; Elles ont admiré la construction et la position de ce gigantesque rempart, long d'environ 4 kilomètres, qui ferme la rade, seulement accessible désormais par deux passes bien gardées.

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     L'EMPEREUR et l'IMPÉRATRICE, désirant donner une nouvelle preuve de l'intérêt qu'ils portent à la marine, ont visité successivement les vaisseaux de l'escadre mouillée en rade. Cette visite de Leurs Majestés Impériales à la flotte a causé aux équipages de l'escadre une vive et profonde impression.

     A sept heures a eu lieu le dîner de Leurs Majestés à la préfecture maritime ; outre les personnes de la suite de l'Empereur, on y remarquait LL. EExc. le duc de Malakoff, le comte Walewski, le maréchal Vaillant, le maréchal Baraguey d'Hilliers, l'amiral Hamelin, M. Rouher, ministre des travaux publics, Mgr l'évêque de Coutances, l'abbé Coquereau, grand aumônier de la flotte, le général de division Duchaussoy, M. le Verrier, sénateur, M. de Lapeyrière, M. de Chasseloup-Laubat, de hauts fonctionnaires de Cherbourg, des officiers de marine, etc., etc. Pendant le dîner, la musique du 42e de ligne a fait entendre des morceaux d'harmonie, et des choeurs de jeunes soldats du même régiment ont exécuté un chant à l'Empereur et à l'Impératrice et diverses compositions musicales.

     Dans la soirée, il y a eu en ville illumination générale et un feu d'artifice du plus bel effet.

7 août.
CHERBOURG.

     Le temps le plus magnifique a favorisé l'inauguration du bassin Napoléon, cette merveille de l'art hydraulique, et le lancement, dans ce même bassin, du vaisseau la Ville-de-Nantes.

     A onze heures, l'Empereur et l'Impératrice ont quitté la préfecture maritime, suivis d'un nombreux et brillant cortége, et se sont rendus au port militaire par la belle avenue de l'Abbaye, entre deux haies formées par l'infanterie et l'artillerie de marine, les équipages de la flotte et les ouvriers du port avec leurs drapeaux. Une foule immense qui se dirigeait vers le lieu de la fête a accueilli Leurs Majestés par les acclamations les plus chaleureuses pendant ce long trajet. Elles ont passé sous deux arcs de triomphe véritablement remarquables par l'habile disposition des faisceaux d'armes qui les composaient en grande partie.

     Il est difficile de se faire une idée de l'aspect imposant du bassin Napoléon III : cet immense et magnifique réceptacle, long de 420 mètres sur 200 de large, et d'une profondeur de 18 mètres, a été creusé dans le roc et a exigé plus de vingt ans de travaux ; il est entouré de sept formes de radoub et de six cales de construction, construites avec toutes les conditions de solidité et d'élégance possibles. Autour de ce gigantesque bassin, cent mille spectateurs attendaient l'arrivée de Leurs Majestés. Au fond, trois tribunes avaient été élevées : deux d'entre elles destinées chacune à mille dames, et celle du milieu à Leurs Majestés Impériales. Au-dessous de la tribune impériale, un escalier gigantesque recouvert de tapis conduisait au fond du bassin, où une pierre scellée, destinée à perpétuer le souvenir de cette solennelle inauguration, attendait les médailles et les pièces de monnaie que l'on y dépose ordinairement.

     Bientôt le bruit des acclamations populaires, qui ne cessent de saluer le passage de Leurs Majestés, a annoncé l'arrivée

de l'Empereur et de l'Impératrice. Le cortége impérial, faisant le tour des bâtiments du port, s'est arrêté à la tribune centrale, et aussitôt les canons de l'escadre et de la rade ont tonné, la musique des guides a joué l'air national : Partant pour la Syrie, et, d'un bout à l'autre de cet incomparable théâtre, des milliers de voix ont, à plusieurs reprises, salué des cris de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! Leurs Majestés, qui ont été reçues par l'amiral préfet maritime et les autorités du port.

     LEURS MAJESTÉS, ayant pris place sur leur trône, ont été entourées des officiers de la Couronne, des dignitaires de la cour, des maréchaux, des amiraux, des ministres et d'éminents personnages appartenant au Sénat, au conseil d'État et au Corps législatif. On remarquait dans l'entourage impérial des membres distingués de l'aristocratie anglaise, anciens amis de l'Empereur, des membres du parlement britannique, des officiers supérieurs, parmi lesquels nous citerons l'amiral sir Ch. Napier, accueilli par l'Empereur avec une extrême affabilité ; lord John Manners, ministre des travaux publics, sir J. Elphinstone, général Codrington, lord Colville, lord Shaftesbury, amiral comte Shrewsbury, duc de Rutland, lors Alfred Paget, colonel Forester, des life-guards ; marquis de Cunningham, lord Chelsea, lors Shesterfield et beaucoup d'autres.

     En face de la tribune impériale, bientôt un nombreux clergé, ayant à sa tête Mgr Daniel, évêque de Coutances et

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d'Avranches, a procédé à la bénédiction solennelle du bassin Napoléon III. Après les prières de l'Eglise, l'Empereur, donnant le bras à l'Impératrice, a descendu l'escalier d'honneur, suivi d'un imposant cortége, et bientôt la multitude des spectateurs a pu apercevoir au fond du bassin l'Empereur plaçant les pièces de monnaie du règne dans l'excavation de la pierre, et la scellant avec le marteau, selon l'usage en pareille circonstance. Puis, Leurs Majestés ayant signé le procès-verbal qui constate l'accomplissement des formalités usitées, elles ont remonté le grand escalier avec leur suite. Aussitôt, au bruit des salves d'artillerie, aux sons de la musique militaire, aux cris de Vive l'Empereur ! qui retentissent de toutes parts, les digues qui retenaient la mer sont brisées, et l'onde écumante se précipite dans le vaste bassin, dont elle doit, en quelques heures,

remplir les énormes dimensions. Sur la pierre scellée que l'eau de l'Océan doit recouvrir pour bien des siècles peut-être, l'inscription suivante a été gravée :

     « Ce bassin, décrété en 1803, sous le règne de Napoléon Ier, fut commencé en 1836, achevé en 1858, et inauguré le 7 août, en présence de l'Empereur Napoléon III et de l'Impératrice Eugénie.

     « L'amiral Hamelin, ministre de la marine. »

     Pendant l'immersion, Leurs Majestés ont visité les principaux ateliers du port militaire, et sont rentrées à la préfecture vers trois heures.

     Le soir, à six heures, l'Empereur et l'Impératrice sont retournés au bassin Napoléon III pour assister au lancement du vaisseau à vapeur la Ville-de-Nantes, de 90 canons, de la force de 900 chevaux. Des milliers de spectateurs entouraient le bassin. Au signal donné par l'Empereur, l'énorme masse a glissé sur son ber, et, avec la rapidité de l'éclair, a tracé son premier sillage dans l'eau qui remplissait le nouveau bassin. Le canon de l'escadre et des forts de la rade a salué le départ de Leurs Majestés.

     Pendant le dîner impérial, les membres de la Société artistique de Sainte-Cécile de Cherbourg ont exécuté, dans le jardin de la préfecture maritime, des choeurs en l'honneur de l'Empereur et de l'Impératrice. Après le repas, Leurs Majestés sont venues féliciter les jeunes artistes et leur ont adressé gracieusement la parole ; puis Elles sont allées dans les voitures de gala, suivies de la Cour et des hauts dignitaires, au bal de l'hôtel de ville. Les salons, splendidement décorés, étaient remplis de nombreux invités, parmi lesquels

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on remarquait les plus éminents personnages de France et d'Angleterre. Leurs Majestés ont été accueillies par les démonstrations les plus enthousiastes. Le quadrille d'honneur était ainsi composé :

     L'Empereur et Mme Dugué ;

     L'Impératrice et le premier adjoint de Cherbourg ;

     Le ministre de la marine et Mme de Gourdon ;

     Le ministre des affaires étrangères et Mme de Tocqueville ;

     M. le Verrier, sénateur, et Mme la comtesse Walewska ;

     Le général Meslin, député, et Mme Mahieux ;

     Le général Duchaussoy et la princesse d'Essling ;

     Le président du tribunal civil et Mme de Brétizel.

     Après avoir circulé pendant longtemps dans les salons où Elles ont reçu les témoignages de la plus respectueuse sympathie, Leurs Majestés sont rentrées vers minuit à la préfecture maritime.

     Une autre correspondance résumait ainsi la journée du 7 août :

     L'EMPEREUR a inauguré aujourd'hui le nouveau bassin creusé dans l'arsenal de Cherbourg. Cette cérémonie avait attiré un concours immense de spectateurs. Leurs Majestés, arrivées à midi et demi à l'arsenal, ont passé sous un arc de triomphe exclusivement fait d'objets appartenant au matériel de la marine, et ont été reçues par le préfet maritime et les autorités du port. Leurs Majestés et toute leur suite sont descendues dans le bassin, et l'Empereur a scellé la plaque commémorative de ce mémorable événement. Puis le cortége impérial est venu prendre place sous une tente richement décorée et surmontée du pavillon impérial. A ce moment les digues ont été rompues, et l'eau a fait irruption dans le bassin. Pendant que cet immense réservoir, dont la surface dépasse huit hectares, et qui ne contient pas moins de deux millions de mètres cubes, achevait de se remplir, Leurs Majestés ont visité dans tous leurs détails les ateliers, salles d'armes et autres établissements de l'arsenal.

     A six heures précises, heure de la pleine mer, l'Empereur a donné le signal de rompre les dernières amarres qui retenaient sur le chantier la Ville-de-Nantes, vaisseau de 90 canons et de 900 chevaux. Aussitôt ce magnifique navire a glissé majestueusement sur son ber et a tracé son premier sillon dans l'eau, aux cris de Vive l'Empereur ! partis à la fois des poitrines de cent mille spectateurs.

     Aucun accident n'est venu troubler ce spectacle, qui impressionne toujours si vivement, et dont la magnificence était encore rehaussée par l'éclat d'un ciel sans nuages.

8 août.
CHERBOURG.

     Aujourd'hui, à onze heures, Leurs Majestés Impériales sont allées entendre la messe à l'église de la Trinité. Elles ont été reçues à la porte de l'église par Mgr l'évêque de Coutances, entouré de son clergé, qui leur a offert l'eau bénite et l'encens.

     Après la messe, l'Empereur et l'Impératrice, suivis de tout le cortége impérial, se sont rendus sur la place Napoléon, où s'élève la statue équestre de Napoléon Ier, qui devait être inaugurée par l'Empereur.

     A l'arrivée de Leurs Majestés, le voile qui recouvrait la statue est tombé aux cris de Vive l'Empereur ! vive Napoléon Ier ! vive Napoléon III ! auxquels ont répondu les salves d'artillerie de tous les vaisseaux mouillés en rade et des forts.

     LEURS MAJESTÉS ont pris place dans une tribune, richement décorée, élevée en face de la statue, et ont paru contempler avec une vive satisfaction le magnifique panorama qui se déroulait sous leurs yeux.

     L'EMPEREUR, apercevant autour de la statue les médaillés de Sainte-Hélène, les a fait inviter à s'avancer jusqu'au pied de l'estrade. Ces vieux débris de nos armées, qui tous portaient à la main une couronne d'immortelles ou de laurier, se sont empressés de venir prendre les places qui leur étaient désignées, en saluant Leurs Majestés Impériales de leurs plus chaleureuses acclamations.

     Dès que le silence a pu être établi, le maire de Cherbourg a gravi les premiers degrés de l'estrade et a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Cherbourg est, de toutes les villes de France, celle qui doit le plus à l'Empire. L'histoire de sa rénovation est tout entière écrite dans le décret spécial du 6 juin 1811, dont Votre Majesté a daigné autoriser le dépôt dans le piédestal de ce monument. C'est aussi de l'ère impériale que date la vigoureuse impulsion donnée à ces prodigieux travaux, devant lesquels l'imagination reste confondue, et dont l'importance ne pouvait être caractérisée que par ces mémorables paroles : « J'avais résolu de renouveler à Cherbourg les merveilles de l'Égypte. J'avais élevé déjà dans la mer ma pyramide. J'aurais eu aussi mon lac Moeris. » Vers les limites de l'horizon s'élève majestueuse cette pyramide assise sur sa large base au sein des flots, dont la fureur vient expirer à ses pieds. Sentinelle avancée, elle ferme et défend cette magnifique rade, ou nos vaisseaux trouvent en tout temps un abri protecteur. Grâces vous soient rendues, Sire, notre lac Moeris existe également aujourd'hui. Il y a quelques heures à peine, sous les yeux de Votre Majesté, la mer, aux applaudissements de la France entière, faisait irruption dans ce vaste bassin, creusé dans des masses de roc qui semblaient devoir défier les efforts de la persistance humaine. Mais s'il vous appartenait, Sire, de compléter les grands projets du puissant fondateur de Votre Dynastie, il appartenait aussi à la ville de Cherbourg, et c'est un honneur que Votre Majesté lui a permis de revendiquer, d'élever, comme témoignage impérissable de sa gratitude, une statue à la mémoire de son immortel bienfaiteur. Désormais donc nous pourrons montrer avec orgueil, ici l'image vénérée du héros, là l'oeuvre la plus gigantesque des temps anciens et modernes, poursuivie et terminée sous les règnes glorieux de Napoléon Ier et de Napoléon III. Aussi, confondant dans une seule et même pensée et nos souvenirs et l'impression des merveilles dont nous venons d'être les témoins, résumerons-nous à jamais nos sentiments dans l'élan de ce cri si national : Vive l'Empereur !

     L'EMPEREUR a repondu :

     « Messieurs, en vous remerciant à mon arrivée à Cherbourg de votre chaleureuse adresse, je vous disais qu'il semblait être dans ma destinée de voir s'accomplir par la paix les grands desseins que l'Empereur avait conçus pendant la guerre. En effet, non-seulement les travaux gigantesques dont il avait eu la pensée s'achèvent, mais encore dans l'ordre moral les principes qu'il avait voulu faire prévaloir par les armes triomphent aujourd'hui par le simple effet de la raison. Ainsi l'une des questions pour lesquelles il avait lutté le plus énergiquement, la liberté des mers que consacre le droit des neutres, est résolue d'un commun accord. Tant il est vrai que la postérité se charge toujours de réaliser les idées d'un grand homme. Mais, tout en rendant justice à l'Empereur, nous ne saurions oublier en ces lieux les efforts persévérants des gouvernements qui l'ont précédé et qui l'ont suivi. L'idée première de la création du port de Cherbourg remonte, vous le savez, à celui qui créa tous nos ports militaires et toutes nos places fortes, à Louis XIV, secondé du génie de Vauban. Louis XVI continua activement les travaux. Le Chef de ma Famille leur donna une impulsion décisive, et, depuis, chaque gouvernement a regardé comme un devoir de la suivre. Je remercie la ville de Cherbourg d'avoir élevé une statue à l'Empereur dans les lieux qu'il a entourés de toute sa sollicitude. Vous avez voulu rendre hommage à celui qui, malgré les guerres continentales, n'a jamais perdu de vue l'importance de la marine. Cependant, lorsque aujourd'hui s'inaugurent à la fois la statue du grand capitaine et l'achèvement de ce port militaire, l'opinion ne saurait s'alarmer. Plus une nation est puissante, plus elle est respectée. Plus un gouvernement est fort, plus il apporte de modération à ses conseils, de justice dans ses résolutions. On ne risque pas alors le repos du pays pour satisfaire un vain orgueil ou pour acquérir une popularité éphémère. Un gouvernement qui s'appuie sur la volonté des masses n'est l'esclave d'aucun parti ; il ne fait la guerre que lorsqu'il y est forcé pour défendre l'honneur national ou les grands intérêts des peuples. Continuons donc en paix à développer également les ressources diverses de la France, invitons les étrangers à assister à nos travaux ; qu'ils y viennent en amis, non en rivaux. Montrons-leur qu'une nation où règnent l'unité, la confiance et l'union résiste aux emportements d'un jour, et que, maîtresse d'elle-même, elle n'obéit qu'à l'honneur et à la raison ! »

     Les dernières paroles de ce discours ont été couvertes par les acclamations les plus sympathiques des nombreux spectateurs pressés autour du trône de Leurs Majestés. Puis l'Empereur, descendant de son estrade, a distribué les décorations à des militaires et marins de tout grade, aux employés des douanes et à quelques fonctionnaires civils qui lui ont été présentés.

     Après cette cérémonie a eu lieu le défilé des troupes de l'armée de terre, des équipages de la flotte, de l'infanterie et de l'artillerie maritimes et des douaniers organisés en bataillon.

     Ces troupes ont défilé dans le plus grand ordre aux cris répétés de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! Leurs Majestés sont rentrées à midi et demi à l'hôtel de la préfecture maritime. Après un déjeuner où l'Empereur avait réuni les chefs de l'armée, de la marine et de tous les services civils, Leurs Majestés se sont rendues au port d'embarquement au milieu des manifestations qui Les avaient accueillies à leur arrivée. A deux heures, Elles sont montées avec tout le cortége impérial à bord de la Bretagne qui a pris le large, suivie de tous les vaisseaux de l'escadre qui doivent lui faire escorte jusqu'à Brest, saluées par les salves d'adieu de l'artillerie des vaisseaux et les batteries des forts.

     Les belles fêtes impériales de Cherbourg ont été couronnées par l'inauguration de la statue équestre de Napoléon Ier, faite par M. Levéel, statuaire du pays, qui semble appelé à un bel avenir. Avant cette cérémonie, Leurs Majestés, parties de la préfecture maritime dans leurs voitures de gala, se sont rendues par la place d'Armes et le quai Napoléon à l'église curiale de la Trinité, dont la tour était pavoisée. Une foule immense avait déjà pris ses places dans les nombreuses tribunes élevées sur le quai, et a salué le passage de Leurs Majestés des plus chaleureuses acclamations. L'Empereur et l'Impératrice ont été reçus à l'entrée de l'église par Mgr l'évêque de Coutances, assisté de ses vicaires généraux, et M. le curé de Cherbourg ; M. l'abbé Coquereau, chanoine de Saint-Denis, premier aumônier de la flotte, s'était joint au nombreux clergé qui entourait le prélat.

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     Après un discours de Mgr l'évêque auquel Sa Majesté a répondu, l'Empereur et l'Impératrice sont entrés sous le dais à l'église, suivis de la cour et d'une nombreuse escorte d'officiers de marine et de fonctionnaires de tous ordres. Leurs Majestés ont assisté à la messe célébrée par M. le curé de Cherbourg, pendant laquelle le choeur a entonné le verset Domine salvum fac Imperatorem, que le clergé et l'assistance ont répété avec un accent d'enthousiasme qui a été remarqué. La musique des guides contribuait à rehausser la cérémonie par ses mélodies religieuses.

     Après la cérémonie. Leurs Majestés, reconduites sous le portique de l'église par l'évêque et le clergé, ont de nouveau traversé le quai au milieu d'une foule immense, et se sont dirigées vers la tribune impériale élevée en face de la statue. Les cris de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! ont retenti de toutes parts au moment où Leurs Majestés, entourées des hauts dignitaires de l'Empire, se sont assises sur l'estrade réservée. Le quai Napoléon et la place d'Armes, où les appareils des illuminations de la veille servaient encore à l'embellissement de la journée, étaient couverts de tentes aux vastes dimensions et splendidement décorées, où des milliers de spectateurs avaient pris place. Toutes les troupes de terre et de mer faisaient la haie.

     Alors le maire de Cherbourg s'étant avancé à la tête des médaillés de Sainte-Hélène, tous portant en main des couronnes d'immortelles, a prononcé un éloquent discours dans lequel il a évoqué les souvenirs de ce qu'ont fait les deux Empereurs Napoléon Ier et Napoléon III pour la grandeur et la gloire de Cherbourg. L'Empereur alors a répondu d'une voix haute et ferme.

     Après le discours, le maire s'est approché de Leurs Majestés ; le voile qui couvrait la statue de Napoléon Ier a été enlevé, et la statue a tout à coup apparu à tous les regards. Les salves d'artillerie ont éclaté, les musiques militaires se sont fait entendre, et les cris de toute l'assistance, prolongés pendant quelques instants, ont salué cette magnifique solennité. A une heure, un grand déjeuner réunissait à la table de Leurs Majestés les commandants des vaisseaux de l'escadre et les personnages éminents qui n'avaient pu encore être admis.

     LEURS MAJESTÉS ont pris la mer à deux heures de l'après-midi, au bruit des détonations des forts de la rade et de tous les vaisseaux de l'escadre. Avant de s'embarquer sur le vaisseau amiral la Bretagne, Elles sont allées visiter le Saint-Louis et l'Alexandre, vaisseaux de 90 canons ne faisant

pas actuellement partie de l'escadre et étant en essai de machine. Les officiers et équipages de ces vaisseaux ont témoigné, par le respectueux empressement avec lequel ils ont reçu l'Empereur et l'Impératrice, du bonheur que leur a causé la visite impériale.

     LEURS MAJESTÉS étant montées à bord de la Bretagne, ont été saluées par les matelots de l'escadre debout sur les vergues, et les vaisseaux ont appareillé dans l'ordre suivant : la Bretagne, ayant à bord l'amiral Romain-Desfossés, et commandée par le capitaine de vaisseau Pothuau ; le Donawerth, ayant à bord le contre-amiral Lavaud, et commandé par le capitaine de vaisseau de Laroche-Kerandron ; l'Arcole, le Napoléon, la Reine-Hortense, le Pélican et l'aviso à vapeur l'Ariel. La marche sur mer de cette escadre offrait le plus imposant spectacle.

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Nuit du 8 au 9 août.

LA TRAVERSEE DE CHERBOURG A BREST SUR LA BRETAGNE.

     La traversée de LEURS MAJESTÉS de Cherbourg à Brest, avorisée par un temps exceptionnel, s'est accomplie dans les conditions les plus heureuses.

     Les dix vaisseaux qui escortaient la Bretagne ont marché toute la nuit dans le plus grand ordre, chacun à la place qui lui avait été désignée.

     Après une traversée d'environ vingt-quatre heures, favorisée par une brise propice et par le temps le plus magnifique, l'escadre est entrée dans la rade de Brest.

Un souvenir de l'escadre d'évolution

GRAVURE INÉDITE.

     Rien de plus simple et de plus original que cette pendule qui figure comme meuble dans le carré des officiers du vaisseau l'Austerlitz. Un boulet creux, dans lequel fonctionne le mouvement, et sur le devant le cadran. La pièce repose sur deux pyramides de biscaïens et est surmontée d'une coupe formée d'un éclat d'obus. Le tout est supporté par une plaque de chaudière à vapeur, portant pour légende : Sébastopol.

     Ce meuble, précieux par les souvenirs qu'il consacre, appartient à l'un des officiers de l'Austerlitz, à bord duquel il a été construit.

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9 août.
A BREST

     Les nombreux forts qui entourent la rade de Brest, si bien protégée par la nature, ont salué par trois salves d'artillerie l'arrivée de Leurs Majestés. Les vaisseaux de la rade ont continué cet imposant salut, et, au moment où l'Empereur et l'Impératrice, qui avaient été reçus à bord de la Bretagne par le préfet maritime, ont descendu dans le canot impérial, l'escadre tout entière a répondu par trois détonations qui ont retenti au loin.

     LEURS MAJESTÉS ont débarqué dans l'arsenal vers deux heures ; Elles y ont été reçues par les divers corps maritimes ; les ouvriers du port, groupés devant leurs ateliers, ont acclamé l'Empereur et l'Impératrice ; l'infanterie de marine et les équipages de la flotte formaient la haie. En sortant de l'arsenal, Leurs Majestés ont été reçues par les autorités civiles, judiciaires et militaires sous un arc de triomphe véritablement monumental.

     Le maire, ayant présenté à l'Empereur les clefs de la ville, a adressé une harangue pleine d'à-propos à Leurs Majestés. L'Empereur a répondu par quelques mots accueillis par les acclamations les plus chaleureuses de la foule immense qui remplissait les rues et les alentours de l'arc de triomphe.

     Mlle Bizet, fille du maire, accompagnée de jeunes filles en blanc, a adressé un compliment à l'Impératrice et lui a offert des fleurs que Sa Majesté a reçues avec bienveillance. Le cortége impérial s'est ensuite avancé vers l'église Saint-Louis, au milieu d'une haie formée par les sapeurs-pompiers, les élèves du lycée impérial, les médaillés de Sainte-Helène, les députations des communes, l'infanterie de ligne et les douaniers. La longue rue suivie par Leurs Majestés était décorée avec un goût exquis : des mats vénitiens, reliés entre eux par des guirlandes de verdure et de fleurs qui formaient comme un berceau au-dessus de l'Empereur et de l'Impératrice, l'ornaient dans toute son étendue. Les maisons étaient ornées de drapeaux et d'étendards, et un peuple innombrable, au milieu duquel on reconnaissait les costumes pittoresques de la basse Bretagne, ne cessait, avec une émotion visible, d'acclamer Leurs Majestés et de pousser des vivat pour le Prince Impérial.

     A l'église, les Augustes Hôtes de la Bretagne ont été reçus par Mgr Sergent, évêque de Quimper et Léon, qui, dans un discours remarquable, a félicité l'Empereur de son dévouement aux intérêts religieux, et fait l'éloge le plus vrai des vertus de l'Impératrice. L'Empereur a remercié Monseigneur de ses voeux si bien exprimés. Leurs Majestés sont entrées ensuite à l'église, sous le dais porté par les membres de la fabrique ; le clergé du diocèse assistait presque tout entier à cette imposante cérémonie. Un Domine salvum et un Tantum ergo ont été chantés avec un ensemble remarquable par les artistes de la société chorale de Brest, et la bénédiction du saint sacrement a été donnée par l'évêque. — Leurs Majestés se sont ensuite dirigées vers la préfecture maritime, dont la façade était ornée avec magnificence. Partout sur leur passage, Elles ont reçu les plus ardents témoignages de la joie et de l'affection des populations bretonnes.

     Entrées à la préfecture, Leurs Majestés ont paru au grand balcon qui fait face au Champ de bataille : des milliers de spectateurs et les députations des communes qui ont défilé sous le balcon ont fait entendre à plusieurs reprises les cris de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! Le préfet maritime, vice-amiral La Place, a ensuite présenté à l'Empereur et à l'Impératrice le sous-préfet, Mgr l'évêque et son clergé, et les autorités civiles, militaires et maritimes.

     La ville regorge d'étrangers ; les rues sont transformées par les décorations ; la joie brille sur tous les visages.

     La ville de Brest a dignement inauguré le voyage de l'Empereur en Bretagne.

     Il était une heure de l'après-midi lorsque l'escadre est entrée dans le goulet. Aussitôt les batteries des forts échelonnés le long de la côte ont salué le pavillon impérial de trois salves de toute leur artillerie.

     Rien ne saurait peindre la majesté du spectacle qu'a présenté l'entrée dans la rade de Brest du vaisseau impérial et des magnifiques navires qui l'escortaient. La population des campagnes groupée sur les hauteurs, les habitants de la ville serrés sur tous les points d'où l'on peut apercevoir la mer, agitaient leurs mouchoirs et leurs chapeaux et mêlaient leurs acclamations au bruit du canon.

     L'EMPEREUR, pour se rendre à terre, est monté dans le canot sur lequel Napoléon Ier a visité les bouches de l'Escaut et les défenses d'Anvers en 1811.

     LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES ont été reçues à leur débarquement par le maréchal Baraguey-d'Hilliers, le vice-amiral La Place, préfet maritime, le préfet du Finistère, le général commandant le département, les corps d'officiers de la marine et de l'armée de terre, et toutes les autorités maritimes et civiles. Leurs Majestés ont trouvé sous un élégant arc de triomphe M. le maire de Brest, qui a présenté à l'Empereur les clefs de la ville et qui a adressé à Sa Majesté les paroles suivantes :

     « SIRE,

     Il existe pour les magistrats municipaux des situations où la parole devient impuissante à traduire les sentiments et laisse l'expression de la pensée bien au-dessous des mouvements du coeur. En présence de Vos Majestés, je me sens dans cette situation. Je voudrais vous exprimer toute la joie répandue par votre visite au milieu de la population brestoise. Je voudrais vous dépeindre combien chacun s'estime heureux d'obtenir une faveur si haute et si longtemps désirée, et pas une phrase suffisamment explicative de l'allégresse publique ou de mes sensations personnelles ne s'offre à mon esprit. Mon embarras s'explique naturellement, Sire : par quels mots retracerais-je vos efforts constants pour le repos, la grandeur et la prospérité de la France ? Par quelles locutions pourrais-je rendre la prudence et la fermeté de votre politique ramenant l'ordre au sein du pays, élevant la gloire de nos armes à la hauteur des plus grands triomphes du premier Empire, et rouvrant, pour les intérêts moraux et matériels d'une grande nation, toutes les sources de fécondité, abondantes comme elles ne s'étaient jamais montrées ? Dans le spectacle émouvant d'un grand génie en lutte avec les difficultés et les périls d'une reconstitution dynastique, nous avons vu la Providence vous couvrir constamment de son égide, le peuple vous départir huit millions de suffrages ; vous êtes devenu tout à la fois l'Elu de la grâce divine et de la volonté nationale. Aujourd'hui, c'est un devoir pour quiconque est le moindrement imbu de religion et de patriotisme de vous consacrer sans réserve sa gratitude, son dévouement et son admiration.

     Permettez-moi donc, Sire, de vous manifester les dispositions de l'esprit public dans la ville de Brest par un acte en rapport avec sa reconnaissance pour vos bienfaits. Recevez les clefs de la capitale maritime de votre Empire. Jusqu'à ce-jour, jamais souverain ne l'avait encore honorée d'une visite. Entrez-y au milieu d'une foule impatiente de vous accueillir et d'acclamer un nom à jamais inscrit sur tant de choses utiles et grandioses. Quand vous aurez apprécié par vous-même, Sire, les avantages du port de Brest, votre sollicitude s'étendra plus bienveillamment encore sur une localité si pleine de richesses propres à développer votre puissance navale, si pourvue de ressources nécessaires à l'accroissement du commerce de la France avec le monde entier.

     Quant à vous, MADAME, vous avez entouré le Trône de trop d'actions charitables, de trop de qualités précieuses et de charmes naturels pour ne pas rencontrer sur le sol armoricain, où le culte de la loyauté est traditionnel, toute la profonde et respectueuse affection dont vous devez être l'objet. La providence, en vous accordant un fils, n'a pas seulement voulu flatter votre coeur d'Impératrice et sourire à votre tendresse de mère, elle a prétendu faire aimer davantage par tout un peuple Celle dont le bonheur de famille devenait un gage de sécurité pour l'avenir de la France, et dont les vertus bienfaisantes avaient déjà su contraindre les plus malheureux à la bénir. Laissez-moi vous dire avec

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toute l'effusion et la simplicité de la franchise bretonne : Madame, nous vous aimons du plus profond de nos âmes. Pour l'Empereur, pour Votre Majesté et pour le Prince Impérial, en toutes circonstances, les habitants de la vieille Armorique sauront avoir et des coeurs et des bras.

     « Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     L'EMPEREUR a répondu qu'il désirait depuis longtemps visiter la ville de Brest, qu'il était heureux de l'accueil qu'il y recevait, et qu'il espérait, pendant son séjour, pouvoir résoudre plusieurs questions d'un grand intérêt et dont il s'était occupé avant son départ.

     Une députation de jeunes filles a offert à l'Impératrice une corbeille de fleurs.

     LEURS MAJESTÉS sont montées en voiture et se sont rendues à l'église Saint-Louis. Partout, sur leur passage, les rues étaient pavoisées de drapeaux, de verdure et de fleurs. La haie était formée par les troupes de l'armée de terre et de mer et par des députations des communes rurales ayant en tête leurs maires dans leur ancien costume national.

     L'évêque de Quimper a reçu Leurs Majestés à la porte de l'église et leur a adressé l'allocution suivante :

     « SIRE,

     La Bretagne est heureuse et fière de l'honneur qu'elle reçoit. Cette noble province avait depuis plusieurs siècles fixé l'attention des souverains. Jamais cependant elle n'avait obtenu le témoignage d'estime et d'affection que Votre Majesté lui accorde aujourd'hui.

     Chrétiens et laboureurs, les Bretons vous remercient de votre amour pour la religion et des encouragements que vous donnez à l'agriculture ; ils ont applaudi quand un bras puissant a remis la pyramide sur sa base. Ils ont admiré le génie qui, après avoir conçu et dirigé une guerre lointaine, imposait sa sagesse aux congrès et leur dictait la paix.

     Ils ont été remplis de vénération en voyant une charité intrépide se précipiter au milieu des inondations et secourir les populations désolées.

     Sire, les enfants de l'Armorique, trempés pour les travaux et les périls, ne se contentent pas de donner à vos armées de braves soldats et à vos flottes des marins que toutes les nations admirent ; ils fournissent en même temps à l'Église de dignes prêtres, d'excellents missionnaires. Votre Majesté ne saurait faire un pas dans leur pays sans rencontrer d'héroïques souvenirs, et toutes les fois qu'Elle mettra en eux sa confiance, Elle reconnaîtra la vérité de ce que disait un de leurs chevaliers hors du passage de Marie Stuart à Morlaix :

     Jamais Breton ne fit trahison. »

     « MADAME,

     Votre gracieuse présence rappelle à ce peuple sa chère duchesse, dont le royal époux était aussi le Père du peuple. Une voix éloquente autant que respectée avait appris à la France que vous étiez catholique et pieuse. Vos bonnes oeuvres le lui redisent chaque jour. La vieille patrie de Jeanne de Penthièvre et de Jeanne de Montfort se connaît

en courage et en dévouement. Elle a tressailli au récit de la fermeté que naguère vous avez déployée dans une douloureuse circonstance. Toutes ses sympathies, Madame, et tous ses voeux vous sont acquis. Elle priera Dieu de vous protéger toujours, de bénir l'Empereur et de veiller sur votre Fils bien-aimé, afin qu'il se rende, comme nous l'espérons, digne de ses grandes destinées. »

     L'EMPEREUR a répondu qu'il se félicitait, à son arrivée en Bretagne, d'être reçu par un clergé aussi recommandable que le clergé breton, et qu'il allait se joindre à lui pour demander au Ciel de continuer sa protection à la France et de seconder les efforts de tous ceux qui travaillent au bien du pays.

     Après le Te Deum et le Domine salvum fac Imperatorem, le cortége s'est mis en marche pour se rendre à la préfecture maritime, où ont eu lieu les réceptions officielles. Le président du tribunal de Brest a adressé à l'Empereur de discours suivant :

     « SIRE,

     Les magistrats du tribunal de Brest, ses avocats, ses avoués et ses officiers, s'empressent d'apporter à l'Empereur et à l'Impératrice l'hommage de cette vieille loyauté bretonne qui n'est aujourd'hui que le patriotisme du bon sens, du devoir et de la reconnaissance.

     La Providence, Sire, en vous accordant un Fils, vous a signalé au monde comme le continuateur d'une dynastie qui ne doit pas périr.

     Par cette faveur insigne, elle a voulu récompenser en vous l'homme de tous les succès et de toutes les gloires. C'est assez dire qu'elle protége toujours la France.

     Sans doute, Sire, ces souvenirs du passé, qui pendant si longtemps se sont identifiés avec nos traditions nationales, sont encore de nobles et pieuses reliques, et nous les respectons.

     Mais lorsque le doigt de Dieu vous désigne aussi manifestement aux acclamations et à la reconnaissance des peuples, il faut bien, Sire, après tant d'orages, que nous ayons foi dans l'étoile de votre destinée.

     Voilà pourquoi de cette terre lointaine où votre présence est un si grand événement, nous reportons désormais nos voeux ; nos sympathies et nos espérances sur ce jeune Prince Impérial qui doit apprendre de vous à illustrer encore la couronne de la France et l'aigle des Napoléons. »

     Une foule compacte occupe la rue de la Préfecture maritime. Toutes les autorités de la ville de Brest et les maires de dix lieues à la ronde avec leurs adjoints viennent de passer devant Leurs Majestés, qui les ont reçus à la préfecture.

     L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE ont plusieurs fois adressé la parole à ces fonctionnaires, organes des voeux et des hommages des populations bretonnes.

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10 août.
A BREST.

     L'EMPEREUR a consacré la matinée de ce jour à l'examen de quelques-unes des questions d'intérêt général qui avaient déterminé son voyage sur les côtes de la Bretagne.

     A une heure, Leurs Majestés se sont rendues au quartier de l'infanterie et de l'artillerie de marine. Ces troupes étaient rangées en bataille devant leur quartier. Après les avoir passées en revue et avoir distribué de sa main des décorations, l'Empereur les a fait défiler devant lui, et a exprimé aux chefs de corps sa satisfaction sur la belle tenue de leurs troupes.

     Du quartier de la marine, le cortége impérial s'est rendu à l'hôpital. Leurs Majestés ont visité plusieurs salles, s'approchant du lit des malades et les interrogeant sur leur état. L'Impératrice, avec cette grâce et cette bonté qui la caractérisent, a su trouver pour tous des paroles d'espérance et de consolation. Là aussi l'Empereur a voulu récompenser et le soldat blessé dans les combats, et le long dévouement de ceux qui leur prodiguent des soins.

     Après une prière à la chapelle de l'hôpital, Leurs Majestés ont traversé le port et sont allées visiter les grands ateliers des machines-outils.

     De là, le cortége impérial a passé à la fonderie, où l'on a coulé devant l'Empereur un balancier et une hélice. De la hauteur sur laquelle sont situés ces ateliers, et qui domine de plus de 100 pieds la rade et le port, Leurs Majestés ont assisté à l'explosion d'une mine chargée de 10,000 kilogrammes de poudre, et dont le but est la création d'un bassin là où aujourd'hui se trouve une montagne. Le jeu de la mine a été magnifique, et le résultat aussi complet que possible.

     Après cette visite, Leurs Majestés sont montées en canot, et ont suivi le cours de la Penfeld jusqu'aux forges de la ville neuve, où la marine revivifie chaque année plus de douze cent mille kilogrammes de vieux fers, aciers, plombs, etc., etc.

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11 août.
A BREST.

     Sur toute l'étendue de ce long parcours Leurs Majestés ont reçu de la population civile, des marins, des ouvriers du port et de ceux des ateliers les témoignages les plus expressifs de sympathie et de dévouement.

     Après la visite des forges de la ville neuve, Leurs Majestés sont montées en voiture et sont revenues par Kerinou à Brest, où elles sont entrées à six heures. Ce soir, l'Empereur et l'Impératrice assistent à un bal qui leur est offert par la ville.

     La santé de Leurs Majestés est excellente.

     Ce matin, l'Empereur est sorti à huit heures et demie, emmenant avec lui les ministres de la guerre et de la marine, le maréchal Baraguey d'Hilliers, le vice-amiral préfet maritime, et Il est allé visiter les travaux exécutés dans la rade, et principalement ceux du Portzic. Puis Sa Majesté est rentrée en ville et s'est rendue à l'embouchure de la Penfeld, pour examiner les travaux du pont tournant destiné à relier le quartier de Recouvrance à la ville de Brest. Sa Majesté s'est montrée pénétrée de l'utilité de ce beau travail, et Elle a exprimé aux ingénieurs sa satisfaction sur la grandeur du projet et sur la hardiesse de l'exécution. De là, l'Empereur s'est rendu sur le Champ-de-Bataille où l'attendaient deux bataillons du 7e de ligne, un escadron du 6e hussards et la première compagnie de canonniers vétérans, dont Sa Majesté a passé la revue.

     Il était midi lorsque le défilé a été terminé. L'Empereur est rentré à l'hôtel de la préfecture maritime, et, avant de déjeuner, Sa Majesté a reçu des députations de la ville et de l'arrondissement de Morlaix, qui venaient exprimer tout le regret qu'éprouvaient les populations de l'arrondissement

de n'être pas visitées par Leurs Majestés Impériales. Le maire de Morlaix, prenant la parole au nom de toutes les députations, a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Heureux d'une faveur qui adoucit ses regrets de n'avoir pu posséder Votre Majesté, l'arrondissement de Morlaix vous offre par notre organe l'hommage de son amour et de sa reconnaissance. Profondément touchées de la sollicitude qui vous a porté à venir étudier par vous-même les voeux et les besoins de la Bretagne, nos énergiques et Joyales populations s'attacheront de plus en plus au Souverain qui a sauvé la France ; à l'Impératrice, sa noble et gracieuse Compagne dont la charité est si touchante ; au Prince que Dieu dans sa bonté a bien voulu accorder à leurs prières.

     Sire, il est bien doux pour nous le moment où il nous est permis de dire à Votre Majesté que nous l'aimons et qu'Elle peut toujours compter sur nos coeurs et sur les bras de ses fidèles Bretons. »

     L'EMPEREUR a répondu qu'il regrettait vivement que le temps lui manquât pour visiter la ville de Morlaix, mais que pendant son séjour à Brest il s'était occupé des intérêts des populations morlaisiennes, et qu'il était très-touché de l'empressement que toutes les communes de l'arrondissement avaient mis à se porter sur son passage.

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     Après ces paroles, les députations ont défilé dans cet ordre : le sous-préfet, le tribunal civil, le tribunal de commerce, la chambre de commerce, le maire de Morlaix, les adjoints, le conseil municipal, les maires, les conseillers d'arrondissement, les députations de la Société d'agriculture de Morlaix et des comices agricoles de Saint-Thigonnec, Landivisiau, Plouzevédé, Plouescat, Saint-Paul-de-Bois, Lanmeur, etc, etc.

     A une heure et demie Leurs Majestés sont montées en voiture avec toute leur suite et ont visité le cours d'Ajot, d'où l'on a une vue magnifique sur toute la rade ; le Château, où est caserné le régiment d'infanterie de ligne, et sont descendues jusqu'à la mer où Elles se sont embarquées. Le canot impérial s'est dirigé d'abord vers la frégate la Thétis, qui sert d'école aux mousses. Ces enfants ont excité tout particulièrement l'intérêt de l'impératrice, qui a retrouvé parmi eux le jeune Perret qu'elle avait décoré d'une médaille d'or pour le courage et le dévouement dont cet enfant avait fait preuve en ramenant au port son bâtiment éprouvé par la tempête et la maladie, et sur lequel il était resté seul. De là Leurs Majestés sont allées visiter le Borda, vaisseau-école des aspirants de marine. L'Empereur a fait manoeuvrer ces jeunes gens devant lui et s'est enquis avec intérêt de tout ce qui a trait à leurs études et à leurs exercices. En quittant le Borda, Leurs Majestés avec toute leur suite sont montées sur la Reine-Hortense, ont traversé toute la rade et ont suivi la rivière de Châteaulin jusqu'au-dessous de Landevenec pour visiter l'anse dans laquelle on réunit une partie des vaisseaux désarmés.

     Pendant cette promenade, que favorisait un temps magnifique, Leurs Majestés ont exprimé à plusieurs reprises leur admiration sur la beauté des paysages qui se déroulaient à leurs yeux. Le cortège impérial est rentré à la préfecture maritime à sept heures.

     Ce soir, l'Empereur réunit dans un grand dîner tous les chefs de service de l'armée et de la marine et des différentes administrations civiles.

     LEURS MAJESTÉS partent demain à huit heures du matin pour Quimper.

     Le triomphe de Leurs Majestés, dans leur magnifique voyage de Normandie, est encore surpassé par la réception enthousiaste de la Bretagne. Nous avons décrit l'arrivée de l'Empereur et son entrée à l'église et à la préfecture de Brest. Dans la soirée de lundi, des milliers de personnes stationnaient sur la place du Champ-de-Bataille, dont la terrasse du jardin de la préfecture maritime forme un des côtés, et de temps en temps les cris de Vice l'Empereur ! vive l'Impératrice ! s'élevaient du sein de la foule. Bientôt Leurs Majestés, suivies de la cour et des convives, se sont présentées sur cette terrasse : une immense acclamation a accueilli leur présence, et pendant leur promenade les cris d'enthousiasme n'ont cessé de retentir. Le jardin de la préfecture avait été éclairé par des lanternes vénitiennes ; une salle de banquet, du goût le plus remarquable, avait été construite avec élégance et richesse ; les salons de réception étaient admirables. Rien n'avait été négligé ni dans le palais ni dans la ville pour donner à la visite impériale la splendeur dont elle est digne.

     Une foule considérable circule dans les rues de la

ville. On remarque les costumes pitoresques des diverses communes du Finistère, et la joie, l'animation, la gaieté la plus vive brillent sur tous les visages. Toutes les maisons sont tapissées de fleurs, d'emblèmes impériaux, de drapeaux aux couleurs nationales, et l'on comprend l'effet produit dans cette ville bretonne et maritime par la présence si désirée des Souverains. Quand l'Empereur, le matin, a parcouru en voiture quelques quartiers de la ville, cette population innombrable s'est de nouveau remuée profondément, et a salué Sa Majesté par les cris les plus chaleureux.

     A deux heures, Leurs Majestés, au milieu d'une affluence immense et des mêmes démonstrations d'enthousiasme, ont traversé les principales rues sous des berceaux de fleurs, et sont arrivées à l'Arsenal, où Elles ont été reçues par le préfet maritime, qui leur en a présenté les clefs. Dans le port, les équipages de la flotte et plusieurs bataillons d'infanterie de marine faisaient la haie. Après avoir visité le magnifique hôpital militaire, dit de Clermont-Tonnerre, et adressé aux malades des paroles affectueuses, Leurs Majestés ont félicité les administrateurs de la bonne tenue de cet établissement et ont ensuite examiné le quartier de la Marine, où Elles ont passé la revue des régiments d'infanterie et d'artillerie de marine. Puis, étant rentrées dans le port où le corps des officiers, ingénieurs et chirurgiens de la marine les attendait, Leurs Majestés se sont rendues à pied, en traversant les quais et en longeant les vastes bâtiments des ateliers de constructions maritimes, au plateau des Capucins, où elles ont pénétré dans les ateliers des machines. Toutes les machines étaient en jeu, et l'Empereur s'est arrêté avec intérêt dans une des salles, interrogeant avec bienveillance les ouvriers, qui étaient heureux et fiers d'approcher de si près l'Auguste Visiteur. Puis Leurs Majestés ont assisté au curieux spectacle du coulage d'une très-forte pièce de la grue qui doit être placée au bout du viaduc du plateau des Capucins ; et, en se reposant un instant sous une tente dressée près de l'établissement, Elles ont pu apercevoir l'explosion d'une forte mine du Salou, qui a parfaitement réussi. L'Empereur et l'Impératrice se sont ensuite rendus, en calèche, jusqu'au canot des Princes qui les a conduits à la ville neuve visiter un établissement de fonderie.

     « Les cris répétés de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! partout où Leurs Majestés passent et s'arrêtent, dit l'Océan, journal de Brest, se renouvellent chaque fois avec un enthousiasme si vrai et si vif, qu'il se communique à tous avec une ardeur visiblement agréable à Leurs Majestés. »

     Le soir, Leurs Majestés se sont rendues au bal offert par la ville de Brest. Une salle immense et splendidement décorée contenait plusieurs milliers d'invités. Autour de la salle, huit gradins s'élevant en amphithéâtre étaient garnis de dames ; au-dessus s'élevaient deux étages de tribunes remplies de spectateurs. Au fond, sur une estrade, s'élevait, sous un dais de velours rouge, le trône de Leurs Majestés. Le quadrille impérial était ainsi composé :

     L'EMPEREUR dansant avec Mlle Bizet, fille du maire. — L'Impératrice et M. Bizet, maire. — L'amiral Hamelin, ministre de la marine, et Mme La Place. — Le vice-amiral, La Place et Mme la baronne Richard, femme du préfet du Finistère. — Le contre-amiral Pénaud et Mme Gouin, femme

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du président du tribunal civil. — Le général Anfrye et Mme Pénaud. — M. Conseil, député, et Mme de Labédoyère, Dame du Palais. — Le préfet du Finistère avec la femme du receveur général, Mme Gasson, l'une des filles du maréchal duc d'Isly.

     Cinquante couples bretons, avec les riches et curieux costumes des cantons du Finistère, ont été introduits dans la salle avec leurs bannières, et précédés du hautbois et du traditionnel biniou : ils ont défilé devant l'Empereur et l'Impératrice, et ensuite exécuté des danses bretonnes qui ont paru causer à Leurs Majestés un vif plaisir.

     LEURS MAJESTÉS se sont retirées à onze heures et demie, après avoir fait le tour des salons. Les acclamations les plus enthousiastes Les ont saluées sur leur passage.

     Ce matin, à huit heures, l'Empereur, accompagné du grand maréchal du Palais, ministre de la guerre, de l'amiral ministre de la marine et du maréchal Baraguey d'Hilliers et de ses aides de camp, s'est rendu sans escorte et presque incognito à bord de l'Elorn pour visiter divers points de la rade de Brest. A son retour dans le port, Sa Majesté a remonté la Grand'Rue jusqu'au haut de la rue de Siam où Elle était attendue par M. le préfet du Finistère, M. le sous-préfet, M. le maire, M. le baron de Lacrosse, sénateur, président du conseil général, MM. les ingénieurs des ponts et chaussées et les membres de la commission du pont Napoléon III, qui doit unir à la ville de Brest celle de Recouvrance, sise de l'autre côté du port.

     L'EMPEREUR a parcouru à pied la nouvelle voie qui conduit à la passerelle du pont ; les ouvriers, rangés des deux côtés, drapeau en tête, et les sapeurs-pompiers qui s'y étaient rendus spontanément, ont chaleureusement acclamé l'Empereur. Après cette visite, pendant laquelle Sa Majesté s'est entretenue avec M. de Launay, entrepreneur du pont, l'Empereur est allé sur le Champ-de-Bataille passer en revue le 7e régiment d'infanterie de ligne, et Il y a distribué quelques récompenses. L'Impératrice, qui était sur la terrasse du jardin à recevoir une députation de Morlaix, descend, sous un soleil ardent, rejoindre l'Empereur et assister au défilé. Aussitôt la foule, comprenant tout ce que cette démarche de Sa Majesté avait de bienveillant, a salué l'Impératrice des plus chaleureuses acclamations. La revue terminée, Leurs Majestés sont remontées à la préfecture, et l'Empereur, à son retour, a reçu avec une extrême bienveillance une députation des autorités de la ville et de l'arrondissement de Morlaix qui avait sollicité une audience. L'Empereur s'est entretenu des besoins agricoles du pays, et a donné plusieurs décorations qui ont été accueillies avec reconnaissance et dont la distribution a causé à tous un vif plaisir.

     Vers deux heures, l'Empereur et l'Impératrice, accompagnés de leur suite, sont allés visiter le Château dont les tours gigantesques dominent l'entrée du port ; ce bâtiment considérable renferme à la fois une caserne, une prison et un pénitencier militaire. Puis Leurs Majestés se sont embarquées pour faire une excursion dans la rade : le temps le plus magnifique favorisait cette promenade nautique, et la rade présentait un admirable coup d'oeil. De nombreux vaisseaux pavoisés, dont les vergues étaient couvertes des matelots prêts à faire le salut impérial, des navires de toute espèce également pavoisés, des yachts, des vapeurs sillonnant la mer, des canots remplis de spectateurs, tel était l'aspect de l'immense rade parcourue par Leurs Majestés. Elles ont successivement visité le vaisseau-école de la marine, où des mouvements ont été exécutés avec précision par les élèves. Pour en témoigner leur satisfaction, Leurs Majestés ont daigné inviter à dîner avec Elles le premier élève de l'École. Leurs Majestés ont également visité la frégate-école des mousses, où Elles ont témoigné d'une bienveillance toute paternelle pour ces jeunes enfants exposés à tant de dangers. Les cris les plus enthousiastes ont témoigné de la reconnaissance des équipages de ces navires. Ayant ensuite monté sur le yacht la Reine-Hortense, Leurs Majestés se sont dirigées vers la baie de Landédenec, espèce de port formé par la nature, point important de la rade où se trouvent trente vaisseaux à peu près en chantier. Puis, saluées par une triple salve d'artillerie, Elles sont rentrées vers sept heures au palais de la préfecture maritime.

     Après le dîner, où l'Empereur avait invité les principales autorités et quelques représentants de l'industrie et du commerce de Brest et de Morlaix, Leurs Majestés se sont promenées sur la terrasse du jardin qui domine la place du Champ-de-Bataille. Une population innombrable y était réunie : des illuminations, des jeux, des spectacles gratuits occupaient sa curiosité. Mais aussitôt que la présence des Augustes Hôtes de Brest s'est manifestée sur la terrasse, des milliers de voix se sont élevées, et, avec une insistance que le prochain départ de Leurs Majestés semblait expliquer, ont répété pendant longtemps et avec une animation tout à fait remarquable les plus chaleureux cris de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! Leurs Majestés, qui remerciaient par leurs saluts, ont paru touchées de ces témoignages si expressifs du dévouement des habitants de Brest.

     Après la rentrée de Leurs Majestés, les jeux publics ont recommencé et des danses populaires, au son du biniou, se sont organisées.

     LEURS MAJESTÉS partent demain matin, à 8 heures, pour Quimper.

12 août.
BREST. — QUIMPER.

     LEURS MAJESTÉS IMPÉRIALES sont parties aujourd'hui à huit heures et demie de Brest pour continuer leur voyage en Bretagne. L'Empereur et l'Impératrice étaient dans un grand coupé attelé de quatre chevaux. Quatre berlines portaient les personnes qui ont l'honneur d'accompagner Leurs Majestés.

     L'EMPEREUR, en sortant de l'hôtel de la préfecture maritime, a trouvé toute la population de Brest serrée aux fenêtres et dans les rues que devait parcourir le cortége, désireuse de saluer encore une fois les Hôtes Augustes qu'elle avait accueillis avec tant d'enthousiasme et d'amour. Sur le passage de l'Empereur, une double haie était formée par la troupe de ligne, l'infanterie et l'artillerie de marine. A la porte de la ville, l'Empereur a trouvé les équipages de l'escadre rangés en bataille, ayant à leur tête le vice-amiral Romain-Desfossés et son état-major. Ces braves marins ont renouvelé, sur le passage du cortége impérial, les acclamations enthousiastes qui avaient accueilli Leurs Majestés chaque fois qu'Elles s'étaient présentées dans la rade de Cherbourg et de Brest ou qu'Elles étaient montées à bord des vaisseaux.

     A mesure que le cortége s'éloignait de la ville, l'Empereur trouvait la population des campagnes accourue de fort loin, bordant la route, groupée sur la porte des habitations, saluant avec une admiration respectueuse et naïve les premiers souverains de France qui soient venus leur apporter eux-mêmes des témoignages d'intérêt et de sympathie. A chaque village ou Lameau traversé par la route, un arc de triomphe était dressé. On pouvait en compter douze de Landerneau à Quimper. Près de chacun d'eux s'était groupée la population, ayant à sa tête son clergé en habits sacerdotaux, le maire, les médaillés de Sainte-Hélène et les notables du pays. L'Empereur et l'Impératrice, visiblement touchés de ces manifestations, se sont arrêtés avec complaisance sous chacun de ces arcs de triomphe, et ont trouvé pour cette brave et simple population bretonne des paroles douces et affectueuses. Pendant toute la route, la voiture de Leurs Majestés a été entourée par de nombreuses escortes de paysans qui se relayaient de village en village, montaient sur leurs chevaux, et portaient à la main des drapeaux tricolores ; et ceux qui connaissent l'union intime du clergé et du paysan bretons ne s'étonneront pas d'apprendre que les curés de quelques villages aient voulu accompagner à cheval leurs paroissiens dans cette touchante et caractéristique manifestation.

     A Landerneau, à Port-Launay, à Châteaulin, les réceptions de Leurs Majestés ont eu plus d'éclat, en raison de l'importance de ces localités.

     Le cortége impérial est arrivé à Quimper à quatre heures et demie, au son des cloches et au bruit de quelques pièces d'artillerie et des acclamations de la population. A l'entrée de la ville était dressé un arc de triomphe, devant lequel se trouvait le maire entouré de son conseil municipal, qui a présenté les clefs de la ville à l'Empereur et a prononcé les paroles suivantes :

     « SIRE, la ville de Quimper, qui n'a jamais eu l'honneur de recevoir son Souverain, a tressailli de joie en apprenant que Vos Majestés daignaient la visiter.

     C'est avec bonheur que je viens, accompagné du conseil de la cité, remettre à notre Empereur, que nous aimons tous et dont nous sommes tous si fiers, les clefs de la ville, déposer nos hommages aux pieds de notre gracieuse Impératrice. Auguste Mère du Prince Impérial, et assurer de nouveau Vos Majestés de notre entier dévouement, de notre fidélité à toute épreuve.

     Que vos Majestés daignent jeter un regard de bienveillance sur ces populations bretonnes si longtemps oubliées et cependant si calmes, si dévouées.

     Toutes apprécient le génie puissant qui a su calmer les passions, tout pacifier et assurer la prospérité et la gloire de notre belle partie.

     Que Dieu, Sire, dans sa bonté infinie, récompense Votre Majesté pour tous ses bienfaits !

     Nulle part, je ne crains pas de l'avancer, Votre Majesté ne trouvera de populations plus sympathiques ; nulle part Votre Majesté ne possède de sujets plus fidèles que les Bas-Bretons de la vieille Armorique, qui tous avec moi résumeront leurs sentiments d'amour et de reconnaissance pour Votre Personne par ces mots devenus le cri unanime de la France : Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     L'Empereur a répondu qu'il était extrêmement touché de l'accueil qu'il recevait en Bretagne, et que la réception qui lui était faite à Quimper marquerait parmi les plus agréables souvenirs de son voyage.

     Le cortége impérial est entré en ville et s'est dirigé vers la cathédrale. L'Empereur a été reçu à la porte de l'église par Monseigneur de Quimper, qui a dit à Sa Majesté :

     « SIRE, les cités que Votre Majesté visite, justement empressées de Lui plaire, cherchent à se parer de tous les dons qu'elles tiennent de la Providence et à prouver qu'elles en sont dignes. C'est ainsi qu'hier nous admirions la joie de notre chère ville de Brest, si heureuse de vous offrir ses magnificences guerrières, de vous montrer sa rade et ses arsenaux, de vous saluer avec ses canons et de pavoiser pour vous ses puissants navires. Laissez aujourd'hui, Sire, la pieuse cathédrale de Quimper vous dire qu'elle doit ses clochers de granit à l'initiative de mon vénéré prédécesseur, aux offrandes du diocèse, et à l'habileté d'un architecte quimperois. Le trésor public n'a point été mis à contribution pour cette oeuvre, et nous n'avons eu recours à aucune souscription étrangère. La vôtre, Sire, tout à fait spontanée, est venue nous trouver sans avoir été provoquée par ces sollicitations qui poursuivent trop souvent les princes, et elle nous a porté bonheur. Si la cathédrale de Quimper conserve le souvenir d'un bienfait que Votre Majesté a peut-être oublié, à plus forte raison l'Eglise de France et le Saint-Siège garderont mémoire de ce qu'ils vous doivent. Le Tout-Puissant s'en souviendra également ; il sera avec vous, et la France deviendra de plus en plus florissante sous votre sceptre aussi fort que pacifique.

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     Soyez bien venue, MADAME, dans ce sanctuaire où l'on prie souvent pour vous, où l'on demande au Ciel de récompenser votre piété et vos aumônes.

     Que la bénédiction d'en haut soit toujours sur Vous !

     Que l'Empereur règne glorieusement !

     Que Votre Fils grandisse en âge et en vertu devant Dieu et devant les hommes !

     Tels sont nos voeux de tous les jours. »

     Après le Domine salvum, qui a été chanté en leur présence, Leurs Majestés se sont rendues à l'hôtel de la préfecture où Elles ont reçu les diverses autorités civiles et militaires de Quimper, et soixante-deux maires des communes rurales de l'arrondissement.

     Voici le discours adressé à Sa Majesté par M. de Mésonan, président du conseil général :

     « SIRE, les faits sont plus éloquents que les paroles. Les acclamations qui accompagnent Vos Majestés depuis leurs premiers pas sur le sol de la Bretagne témoignent mieux que je ne pourrais le dire les sentiments de joie et de bonheur des populations de l'antique Armonique, témoin de cette marche de Vos Majestés, dont le souvenir restera gravé dans nos coeurs bretons et se transmettra d'âge en âge avec nos pieuses et chères traditions. Le conseil général du Finistère, dont j'ai l'honneur d'être aujourd'hui l'organe, vient déposer à vos pieds le respectueux hommage de son dévouement, de sa gratitude et de son inébranlable fidélité.

     Que Votre Majesté, Sire, daigne aussi me permettre de lui dire combien je suis personnellement heureux de pouvoir, dans la ville même qui m'a vu naitre, exprimer au grand Empereur, a qui je dois tout ce que je suis, ma profonde reconnaissance et mon entier dévouement. »

     Le président du tribunal, en présentant à Sa Majesté la magistrature, a prononcé les paroles suivantes :

     « SIRE, vous voyez devant vous les membres de votre tribunal civil de Quimper, les juges de paix de l'arrondissement, nos avocats, nos avoués, le corps judiciaire au complet. Tous vous aiment, Sire. »

     M. de Châteauneuf, recteur de l'Académie de Rennes, a dit à l'Empereur :

     « SIRE, je prie Votre Majesté de permettre qu'en passant devant Elle, j'exprime, au nom des membres de l'enseignement secondaire, des instituteurs et de MM. les inspecteurs primaires, les sentiments de respectueuse reconnaissance que leur inspirent les mesures récentes par lesquelles vous avez daigné améliorer leur position.

     Laissez-moi, Sire, donner à Votre Majesté l'assurance que nous avons tous à coeur, aux divers degrés de la hiérarchie, de servir par notre concours le plus dévoué la France, son Auguste Souverain, et sa glorieuse et providentielle Dynastie ; Votre Majesté et le Prince Impérial n'auront pas de plus fidèles sujets que ceux qui grandissent et s'élèvent dans nos colléges et dans nos écoles bretonnes. »

     SA MAJESTÉ a trouvé, pour répondre à tous ces discours, des paroles pleines de bienveillance et d'affabilité ; et les différentes compagnies, qui avaient eu l'honneur d'être reçues, ont été profondément touchées de la bonté de Leurs Majestés.

     Ce soir, l'Empereur doit assister à un feu d'artifice et à un bal champêtre où l'on verra figurer tous les costumes nationaux de la vieille Armorique.

     A huit heures et demie du matin, Leurs Majestés ont quitté la ville de Brest, où Elles avaient trouvé une réception

si sympathique et si dévouée. Un arc de triomphe avait été élevé en dehors de la porte de la ville, et le long faubourg que traverse la route impériale avait été, par les soins des habitants, décoré avec goût, d'une extrémité à l'autre. Des cavaliers bas-bretons attendaient l'Empereur et l'Impératrice pour leur servir d'escorte d'honneur, et le cortége impérial a été ainsi, pendant toute la route, entouré par la population elle-même.

     A Lambezellec s'élevait un berceau de verdure avec cette inscription : Dieu, l'Empereur et la paix !

     A Quivapas, des arcs de triomphe, des mâts vénitiens, des oriflammes avec les noms de Leurs Majestés et du Prince Impérial.

     A la Forêt-Saint-Divy, un gracieux monument de mousseline et de fleurs.

     A Landerneau, ville posée dans la plaine, au fond d'une baie que la mer arrose périodiquement, on entrait par une avenue d'arbres verts, de chaque côté de laquelle des estrades couvertes de dames avaient été disposées ; un arc de triomphe gigantesque occupait la route entière, et un détachement du 7e de ligne, les sapeurs-pompiers, les écoles avec leurs bannières faisaient la haie. Là, plus de 500 cavaliers, au pittoresque costume, venus de près de quinze lieues, de l'extrémité de l'arrondissement de Morlaix, s'étaient réunis pour servir de garde d'honneur aux Augustes Voyageurs. Cette cavalcade, à laquelle plusieurs ecclésiastiques s'étaient mêlés, ressemblait, grâce aux larges braies des cavaliers et à leur type sévère, à ces courses des Arabes dont nos soldats d'Afrique ont gardé le souvenir. (Voir la gravure p.40-41).

     En tous les lieux que nous venons de désigner, des masses de populations s'étaient donné rendez-vous, et partout l'Empereur et l'Impératrice ont été reçus avec cet enthousiasme dont nous avons maintes fois signalé la manifestation dans le cours de ce beau voyage.

     A Châteaulin, chef-lieu de sous-préfecture, Leurs Majestés ont été reçues par les autorités civiles et militaires et par le clergé qui, à chaque point de la route où un arc de triomphe signalait un changement de commune, semblait tenir à honneur de se mettre à la tête des paysans pour témoigner par sa présence de son dévouement au Souverain qui a sauvé la religion et la société. A Châteaulin aussi, un riche costume breton a été offert à Leurs Majestés comme souvenir de leur passage dans le Finistère.

     De châteaulin à Quimper, mêmes décorations sur la route, même empressement des populations, mêmes acclamations en l'honneur de Leurs Majestés.

     A l'entrée de Quimper, un arc de triomphe d'un style sévère, imitant le granit, était entouré d'une foule immense, aux costumes variés, qui s'échelonnait sur les coteaux qui bordent la route. Les autorités des divers ordres attendaient Leurs Majestés dont le cortége n'a pas tardé à paraître : aussitôt le canon du port s'est fait entendre, et sa voix a été dominée par les cris chaleureux de la multitude.

     Le maire s'est approché de la portière de la voiture et a adressé à Sa Majesté un discours que le Moniteur a reproduit. Après quelques bienveillantes paroles de l'Empereur, le cortége est entré en ville au milieu d'un immense concours de peuple.

     LEURS MAJESTÉS ont été reçues par Mgr l'évêque et le clergé dans la belle cathédrale gothique dont les deux flèches, récemment restaurées aux frais des fidèles, attestent à la fois le zèle des Bretons et le bon goût qui préside à la restauration des monuments réligieux. Après y avoir entendu

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le chant du Domine salvum facImperatorem et la bénédiction épiscopale, Leurs Majestés sont entrées à la préfecture, devant laquelle s'étend une immense place où des danses populaires avaient déjà été organisées. Les acclamations de la foule ont pour ainsi dire appelé Leurs Majestés sur une tribune somptueusement décorée, qui, placée au-dessus de la porte d'entrée de la préfecture, dominait la place entourée d'arbres, le petit port, couvert de barques pavoisées, et les quais dont toutes les maisons étaient couvertes de décorations. De nouvelles acclamations ont accueilli la présence de l'Empereur et de l'Impératrice.

     Une députation de demoiselles de la ville et de jeunes paysannes revêtues des plus riches et des plus curieux costumes des environs de Quimper, a eu l'honneur d'être reçue par l'Impératrice, qui a agréé avec bienveillance des fleurs et des jouets destinés au Prince Impérial. Les divers corps constitués, ayant à leur tête le préfet, le général, le maire et M. de Mésonan, sénateur, ont été reçus ensuite par Leurs Majestés, et après le dîner, auquel assistaient les principaux fonctionnaires, Leurs Majestés sont retournées dans la tribune d'où Elles ont pu contempler le spectacle d'une réunion nombreuse et animée, et d'un feu d'artifice du plus bel effet.

13 août.
QUIMPER. — LORIENT.

     Ce matin, l'Empereur a examiné avec intérêt divers types de la forte race des chevaux bretons du nord du département, forte surtout pour le trait, et des sujets plus légers du sud, susceptibles de fournir leur appoint à la cavalerie, avec quelques soins dont ils sont dignes. Pendant cet examen, l'Impératrice agréait l'hommage d'un gentil petit cheval poney, offert au Prince Impérial par les jeunes élèves des frères de la doctrine chrétienne de Vannes, presque tous fils de cultivateurs. A huit heures et demie précises, Leurs Majestés sont parties pour Lorient, au milieu des cris les plus chaleureux de la population qui n'a cessé de Leur témoigner son dévouement pendant leur court séjour à Quimper.

     Ce matin, à neuf heures, l'Empereur s'est rendu sur la place de la Préfecture de Quimper, où il a examiné avec intérêt les plus beaux types de chevaux du pays. Sa Majesté a témoigné sa satisfaction aux éleveurs et a fait plusieurs acquisitions pour ses fermes.

     A dix heures, l'Empereur et l'Impératrice sont montés en voiture et ont pris la route de Lorient. Leurs Majestés ont trouvé sur leur route un accueil aussi enthousiaste que celui qu'Elles avaient reçu la veille.

     Au Lézardeau, un peu avant Quimperlé, l'Empereur est descendu de voiture pour recevoir les adieux de Mgr l'évêque de Quimper, arrivé à la limite de son diocèse. Là aussi se trouvaient MM. du Couëdic et de Richemont, députés, qui s'étaient rendus sur le passage de l'Empereur, et qui, par quelques paroles chaleureuses, ont témoigné à Leurs Majestés tout leur bonheur de Les recevoir dans le pays dont ils sont les représentants. L'Empereur a paru examiner avec intérêt des trophées formés avec beaucoup de goût des plus beaux spécimens de plantes cultivées dans le pays et des instruments d'agriculture.

     A Quimperlé, une superbe couronne de verdure, surmontée d'une croix d'or, formait comme un arc de triomphe d'un genre nouveau, près duquel les autorités et la population tout entière s'étaient groupées pour saluer à leur passage les Augustes Voyageurs. Le maire de Quimperlé a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Puisqu'il m'est permis de parler à l'Empereur au nom des habitants de sa fidèle ville de Quimperlé, je veux Lui dire, avec une franchise toute bretonne, les sentiments qui sont ici dans tous les coeurs. Nous sommes fiers et reconnaissants des destinées que vous avez faites à la France. Dans la guerre, vous lui avez rendu sa puissance et sa gloire ;

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dans la paix, vous la comblez de toutes les richesses que peuvent enfanter l'agriculture et l'industrie sagement améliorées. Mais aujourd'hui, Sire, nous ne savons être qu'heureux de vous voir traversant les campagnes et les cités de notre chère Bretagne ; heureux de voir à vos côtés l'Auguste Mère du Prince Impérial, l'Impératrice dont le nom est estimé et vénéré de tous. Si l'Empereur voulait donner aux habitants de Quimperlé un témoignage particulier de sa bienveillance, il prendrait sous sa protection la restauration de notre église, de ce beau monument historique et sacré dans lequel l'Empereur et l'Impératrice seront bénis de toutes les générations. Le passage de Votre Majesté sur notre sol, que jamais prince souverain de la France n'avait encore foulé, y laissera une impérissable empreinte.

     Jamais les Bretons n'oublieront qu'il leur a été donné à tous de saluer leur Empereur ; jamais ils n'oublieront les serments d'affection et de dévouement que tous les coeurs renouvellent aujourd'hui. »

     Ensuite le président du tribunal s'est avancé et a dit à l'Empereur :

     « SIRE,

     Depuis quelques jours seulement Votre Majesté se trouve dans notre vieille Bretagne, et déjà Elle a plus d'une occasion de remarquer l'enthousiasme et le bonheur que sa présence a produits au milieu de toutes nos populations. Il ne pouvait en être autrement ; vous avez, Sire, rendu la paix et la sécurité à notre patrie, et ajouté des pages glorieuses aux fastes de nos armées. Vous venez au milieu de nous accompagné d'une Auguste Princesse qui, par sa bonté et son généreux dévouement dans des circonstances pénibles, a conquis les sympathies de toute la France. Il n'en fallait pas tant pour se faire aimer des Bretons, qui ont toujours été sensibles à la gloire et aux qualités du coeur. Aussi les magistrats du tribunal de Quimperlé attendaient-ils avec impatience le moment où ils pourraient joindre leurs acclamations à celles qui retentissent de tous côtés. Ils se présentent avec leur ancien président, leurs avoués, leurs officiers et les juges de paix de l'arrondissement, qui tous ont voulu offrir leurs hommages au Souverain qui a fait tant de choses pour le bonheur de la France. Tous sont heureux de penser qu'après toutes les secousses que nous avons eues à subir, l'avenir est enfin assuré ; car en vous accordant un Fils, qui apprendra de vous le grand art de gouverner, la Providence a montré qu'elle protégeait toujours la France. Tels sont, Sire, les sentiments que vous trouverez sur tous vos pas, et que je suis fier de pouvoir vous exprimer au nom de la compagnie dont vous avez daigné me confier la présidence. »

     L'EMPEREUR a donné la croix de la Légion d'honneur à M. Bongendre, ancien médecin de la marine, qui, retiré du

service actif, consacre aux pauvres de la contrée ses soins et le fruit de son expérience.

     A Gedel, sur la limite du Finistère et du Morbihan, l'Empereur a trouvé le sous-préfet de Lorient qui attendait Leurs Majestés sous un élégant arc de triomphe de verdure et de fleurs, et qui a dit à l'Empereur :

     « SIRE,

     Vous entrez dans l'arrondissement de Lorient, vous y trouverez des populations fidèles et dévouées à Votre Majesté, à Sa Majesté l'Impératrice, Votre Noble et Bienfaisante Compagne, et au Prince Impérial, pour Lequel elles adressent au Ciel, du fond du coeur, les voeux les plus sincères et les plus ardents. »

     A une lieue de Lorient, Leurs Majestés sont montées ainsi que leur suite dans des calèches découvertes. Un escadron du 6e de hussards Les attendait pour Les escorter à Plemeur, qui forme pour ainsi dire un faubourg de Lorient. Leurs Majestés sont descendues de voiture pour recevoir les bénédiction du clergé rangé en avant de la porte de l'église de Saint-Christophe.

     Le cortége impérial a fait son entrée dans Lorient, à quatre heures, au son des cloches et au bruit des salves d'artillerie. Leurs Majestés ont trouvé au pied des glacis le maire, député du Morbihan, qui leur a offert les clefs de la ville ; les maires et adjoints des communes rurales, les médaillés de Sainte-Hélène, les enfants de toutes les écoles et des salles d'asile, qui ont salué l'arrivée de Leurs Majestés des plus bruyantes acclamations. Le cortége impérial s'est dirigé vers l'église paroissiale. L'Empereur a été reçu à la porte par le curé, entouré de son clergé, qui a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Notre vieille Armorique tressaille à votre aspect. Elle aime les âmes fortes et généreuses et possède elle-même une mâle grandeur que nul ne doit mieux apprécier que Votre Majesté. Reconnaissante parce qu'elle est chrétienne, la Bretagne, Sire, sent vivement tout ce que vous avez fait pour la religion et pour la patrie. Il y a dix ans, la France et l'Eglise étaient sur le bord d'un abîme, et par Vous la Providence les a sauvées d'un affreux avenir.

     La société rassurée, l'autorité remise en honneur, le Père des fidèles rendu à ses Etats, la liberté de l'enseignement et des conciles, une paix glorieuse couronnant de brillantes victoires, voilà des bienfaits dont tous les coeurs chrétiens, dont tous les coeurs français vous gardent un profond souvenir.

     Le clergé de Lorient, dans son humble sphère, s'unit à Votre Majesté dans cette oeuvre de régénération et de salut ; il s'associe tout spécialement à votre infatigable sollicitude pour les classes laborieuses et souffrantes. Nous regrettons seulement, Sire, de ne pas vous recevoir dans une enceinte plus en rapport avec les besoins de notre religieuse cité. De hautes convenances me défendent un appel plus direct à votre munificence ; mais je n'ai pu oublier les bonnes paroles de S. A. I. le Prince Jérôme Napoléon, dans une visite qui était le prélude de la vôtre : « Quand l'Empereur viendra, ne manquez pas de lui demander une église. » Nous vous précédons au pied des autels, nous allons confondre dans nos prières la France et votre Majesté, la Noble Compagne de votre Trône, dont l'auguste présence double aujourd'hui notre joie, et ce Prince Impérial né au milieu de la gloire, des splendeurs de la patrie, et appelé lui-même à de si grandes destinées. »

     L'EMPEREUR a répondu que l'accueil qu'il recevait à Lorient était fait pour l'engager à continuer dans la ligne de conduite qu'il avait suivie jusqu'à ce jour ; qu'il s'occuperait avec intérêt de tous les besoins du pays qu'il était venu visiter, et que, pour ce qui regardait l'église de Lorient, Il s'efforcerait de réaliser le plus tôt possible les promesses de son oncle.

     De l'église, le cortége s'est rendu à l'hôtel de la préfecture maritime, au milieu d'une double haie formée par les troupes de la marine et de l'armée de terre, qui avaient peine à contenir la population accourue sur le passage de Leurs Majestés.

     A leur descente de voiture, les Augustes Voyageurs ont trouvé une députation de jeunes filles qui ont offert à l'Impératrice une corbeille de fleurs. La fille du maire, prenant la parole au nom de ses compagnes, a prononcé le discours suivant :

[p. 48]

     « MADAME,

     En apprenant que Votre Majesté daignait nous faire l'honneur de visiter notre vieille Bretagne, tous les coeurs se sont émus de reconnaissance pour la belle Souveraine, l'ange de grâce et de bonté qui n'oublie aucun de ses sujets et veut bien affronter les fatigues d'un long voyage, afin de recevoir le tribut d'amour que nous déposons à ses pieds. Je suis heureuse et fière de pouvoir exprimer en ce jour à Votre Majesté les sentiments de cette population dont le dévouement est sans bornes. Veuillez accepter avec notre humble hommage les voeux ardents que nous formons pour S. M. l'Empereur, pour Vous, Madame, et pour le Prince Impérial, cet Enfant qui nous est si cher et dont la précieuse existence est pour notre belle patrie un gage assuré de gloire et de bonheur. »

     A cinq heures, les réceptions officielles ont commencé et ont eu lieu dans l'ordre habituel. Parmi les maires des communes rurales, on a présenté à l'Empereur l'un d'eux, ancien soldat de l'armée d'Egypte, que Sa Majesté a interrogé avec un intérêt tout particulier.

     Le président du tribunal civil, en présentant la magistrature, a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Les magistrats du tribunal civil de Lorient viennent apporter à Votre Majesté l'hommage de leurs sentiments de reconnaissance et de respect. Ils sont heureux que l'occasion leur ait été donnée d'accomplir ce devoir, qui pour eux a le prix d'une faveur. Sire, le Morbihan que vous honorez de votre présence a été longtemps une terre d'agitations où des convictions ardentes se sont disputées avec fureur le droit de prévaloir. Sous la main de votre haute sagesse, toutes passions stériles se sont effacées comme l'ombre se dissipe devant l'éclat de la lumière.

     Vous trouverez, Sire, dans le Morbihan, l'autorité grande et respectée, la religion honorée, la justice dévouée à la pratique de ses devoirs, une émulation générale parmi les citoyens dans les idées de paix et de concorde avec toutes les aspirations du progrès moral, enfin le sentiment unanime d'une reconnaissance infinie.

     Que le cours des hautes destinées auxquelles la Providence vous a réservé se poursuive dans la gloire et la prospérité ! que l'Auguste Compagne que vous vous êtes associée jouisse de l'admiration due à ses éclatantes vertus ! que le Prince Impérial soit cher à tous ! tels sont, Sire, les voeux du tribunal civil de Lorient. »

     Ce soir, l'Empereur réunit dans un grand dîner les chefs de l'armée de terre et de mer, les autorités civiles et religieuses et les directeurs de tous les services.

     Parties de Quimper hier à huit heures et demie, Leurs Majestés retrouvaient à la sortie de la ville une escorte populaire semblable à celle qui, la veille, les avait accompagnées depuis Brest. Les cultivateurs des communes voisines de la route traversée par le cortége impérial étaient échelonnés de distance en distance, et ces groupes de cavaliers, qui tous portaient des drapeaux et des bannières, après avoir salué de leurs acclamations les Augustes Voyageurs, rejoignaient le cortége et le suivaient jusqu'au moment où d'autres escouades de cavaliers venaient les remplacer. A chaque pas, sur la grande route, les arcs de triomphe de verdure et de fleurs avaient été construits ; les populations rurales se groupaient autour de ces monuments de leur dévouement au Souverain et à côté des bannières aux couleurs variées ; les croix d'argent des paroisses indiquaient la présence du clergé, partout revêtu de l'habit de choeur et de l'école.

     Dans la petite ville de Rosporden, tout le parcours impérial avait été orné avec élégance, et la foule s'y pressait pour saluer le rapide passage de Leurs Majestés.

     A Quimperlé, chef-lieu de sous-préfecture, régnait une grande animation : le préfet du Finistère y a présenté les autorités civiles, judiciaires et administratives à l'Empereur et à l'Impératrice, qui ont reçu les hommages empressés des populations de l'arrondissement. M. le comte de Couëdic, l'un des députés du département, qui avait pavoisé les abords de son château dans un parcours de plusieurs kilomètres, a eu l'honneur d'offrir ses hommages à Leurs Majestés, qui se sont arrêtées quelques instants à sa propriété.

     Vers quatre heures le son des cloches de l'église gothique de Kerentrech annonçait à la ville de Lorient l'approche du cortége impérial. Le faubourg de Kerentrech, qu'il fallait traverser dans toute sa longueur, présentait le plus remarquable aspect : cette voie large, bien bâtie, couverte d'une foule impatiente, était décorée de berceaux pavoisés et de mâts vénitiens. A l'entrée de la belle avenue qui conduit à l'une des portes de la ville, s'élevait un arc de triomphe gigantesque, sous lequel Leurs Majestés ont été reçues par le préfet du Morbihan et le maire de Lorient, qui leur a adressé un discours auquel l'Empereur a répondu par quelques paroles pleines de bienveillance. Les autorités civiles, judiciaires et administratives de la ville et de l'arrondissement se tenaient autour de l'arc de triomphe, et de chaque côté de la longue avenue jusqu'aux fortifications. Les députations des communes et leurs bannières, le collége de Lorient, les élèves des diverses écoles et les médaillés de Sainte-Hélène, formaient la haie. En dehors des portes, le contre-amiral Jehenne, préfet maritime, les amiraux de Suin, Fournier, plusieurs autres officiers généraux de la marine et le corps des officiers, ingénieurs et chirurgiens maritimes, ont eu l'honneur de saluer Leurs Majestés à leur entrée en ville. Le cortége impérial s'est avancé dans la rue du Morbihan, qui de la porte conduit directement à l'église.

14 août.
A LORIENT.

     L'EMPEREUR a passé ce matin, à dix heures, sur la place d'Armes, devant la préfecture maritime, la revue des troupes de l'armée de terre et de l'armée de mer réunies à Lorient.

     Ces troupes formaient huit lignes, composées d'un régiment d'artillerie de marine, d'une compagnie d'ouvriers d'artillerie, du bataillon de matelots-fusiliers, fort de 600 hommes, du 38e de ligne, d'un escadron du 6e de hussards, d'une compagnie de gendarmerie, etc.

     L'EMPEREUR a passé à pied devant le front de toutes les lignes, puis il s'est placé au centre et a distribué des décorations aux militaires de tous grades qui Lui ont été présentés par les ministres de la guerre et de la marine. Ensuite a eu lieu le défilé dans lequel les troupes ont rivalisé d'ensemble, de précision et d'enthousiasme pour acclamer leur Souverain. L'Empereur, rentré chez lui, a discuté avec les représentants des services civils, militaires et maritimes des questions relatives aux travaux en cours d'exécution ou à exécuter à Lorient.

     A midi et demi l'Empereur est monté à bord de la Reine-Hortense pour aller visiter la rade de Lorient et la citadelle de Port-Louis. Le temps, qui était resté couvert toute la matinée, c'est éclairci vers midi et un brillant soleil a éclairé la fin de la journée.

     L'EMPEREUR en débarquant à Port-Louis a été reçu par le maire, à la tête du conseil municipal, qui a prononcé le discours suivant :

     SIRE,

     « L'administration municipale, les notables et les habitants de Port-Louis s'empressent de venir présenter leurs hommages à leur digne Souverain.

     Votre passage, Sire, dans notre petite localité fera d'autant plus époque et nous en serons d'autant plus fiers que vous êtes l'Elu de la nation française, que vous portez un nom justement environné d'une auréole de gloire, et qu'après avoir vaincu l'anarchie, surmonté des difficultés sans nombre, vous avez replacé la France au rang des grands peuples.

     Aussi devons-nous à l'Empereur Napoléon III des actions de grâces pour avoir préservé la France des calamités dont elle fut naguère menacée, notre sincère admiration pour avoir encore prouvé au monde que les Français de la Baltique et de la Crimée, sous la direction d'un chef habile et intrépide, n'ont aucunement dégénéré, et que dans notre pays la valeur est héréditaire.

     Par votre haute sagesse, Sire, vous avez, depuis votre avénement au trône, fait la part des besoins de l'avenir, et nous savons qu'indépendamment de l'essor que vous avez donné tant au commerce qu'à l'agriculture et à l'industrie vous travaillez constamment à pourvoir à toutes les nécessités publiques. Puissiez-vous, Sire, contribuer longtemps à cette oeuvre de consolidation ! Veuillez agréer, Sire, nos félicitations les plus respectueuses et croire aux sentiments dévoués et mille fois exprimés par nos coeurs bretons : Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     L'EMPEREUR a répondu que beaucoup de raisons se réunissent pour appeler son intérêt sur Port-Louis, et qu'il s'occuperait toujours avec sollicitude de toutes les questions relatives à la prospérité de cette ville.

     Une députation de jeunes filles s'est avancée vers l'Impératrice, et l'une d'elles, au nom de ses compagnes, Lui a remis un bouquet et a prononcé les paroles suivantes :

     AUGUSTE IMPÉRATRICE,

     « Les jeunes filles de la Bretagne doivent à leur bien-aimée Souveraine un juste tribut d'éloges et de gratitude pour les oeuvres multipliées d'inépuisable bienfaisance dont Elle est l'honorable dispensatrice.

     Permettez-nous, Madame, de nous associer de coeur aux manifestations générales que la France entière entretient et porte à la magnanime Impératrice que Sa Majesté s'est choisie pour partager le plus beau trône du monde et présider aux destinées de notre patrie. Veuillez bien croire. Madame, que nous formons les voeux les plus ardents pour les jours précieux de Votre Majesté, ceux de l'Empereur et du Prince Impérial sur lesquels reposent désormais notre avenir et le repos de notre pays.

     Daignez, Madame, agréer les fleurs que nous avons l'honneur de vous offrir au nom de la ville de Port-Louis, et agréer l'assurance de notre respectueux dévouement. »

     De la jetée de Port-Louis, Leurs Majestés, traversant l'esplanade du Château, escortées par toute la population de la ville, se sont rendues sur les fortifications qui font face au goulet.

     L'EMPEREUR a pris un intérêt très-actif aux expériences qui ont eu lieu devant Lui sur le tir de l'artillerie en mer à de grandes distances. Puis Sa Majesté est entrée dans le château, dont Elle a visité les bâtiments. Là, une scène de touchante reconnaissance a eu lieu entre l'Empereur et la veuve d'un ancien garde du génie, madame Perreaux ; qui avait eu pour l'Empereur les soins d'une mère pendant le séjour de Sa Majesté à Port-Louis. La manière attendrissante dont madame Perreaux a témoigné à l'Empereur son bonheur d'avoir pu le revoir avant de mourir et l'ineffable bonté avec laquelle Sa Majesté lui répondait ont touché jusqu'aux larmes toutes les personnes qui entouraient Leurs Majestés. L'Empereur s'est enquis avec sollicitude de la position de madame Perreaux ; il a appris qu'il lui restait deux enfants, dont l'un, sergent-major du génie au siége de Constantine, se trouvait aujourd'hui dans une position difficile par suite des charges que lui imposait une nombreuse famille. Sa Majesté s'est empressée d'assurer leur avenir, et est ensuite sortie comblée des bénédictions de ces braves gens, chez lesquels Elle avait apporté le bonheur avec Elle.

[p. 49]

     L'EMPEREUR a été reconduit jusqu'au port par toute la population, qui n'avait pas cessé de se presser autour de Lui pendant la durée de sa visite à la citadelle.

     Au moment où Leurs Majestés allaient remettre le pied sur le canot, le curé de Port-Louis s'est avancé vers Elles et a prononcé les paroles suivantes :

     « SIRE,

     Je remercie Dieu qui me fournit aujourd'hui l'occasion d'exprimer à Votre Majesté tous les sentiments de vive et respectueuse reconnaissance qui animent tous les habitants de cette paroisse. Vos bienfaits vous ont précédé parmi nous, aussi bien que cette renommée si légitimement acquise de fermeté et de douceur qui, suivant la parole même des saints Livres, dispose avec suavité et atteint avec force.

     Aussi le jour de votre visite à Port-Louis sera mis au nombre de nos plus chers souvenirs.

     Nous continuerons à prier le Roi des rois de vous protéger toujours de sa puissante main, de bénir la Compagne chérie que nous aimons à appeler la Providence visible de tout ce qui est faible et souffrant, et de faire grandir à l'ombre de votre gloire et sous l'égide de la foi l'aimable Enfant de la France.

     « SIRE,

     Tels sont les sentiments et les voeux du pasteur, du clergé et de toute cette paroisse. »

     Il était quatre heures lorsque Leurs Majestés sont rentrées à Lorient.

     L'EMPEREUR s'est rendu immédiatement à l'arsenal. Il a visité en détail la fonderie, où on a coulé devant Lui un bâti de machine et un grand volant ; les ateliers, où la machine à mortaiser a attiré particulièrement l'attention de l'Empereur. Sa Majesté a également accordé son attention à un grand cylindre d'épuisement destiné aux formes de radoub, à l'ingénieuse machine inventée par M. Reech pour faire des cordes de pavillon ; puis à la forge, où un marteau-pilon pesant 3,000 kilogrammes était mis en mouvement pour confectionner un arbre à hélice pesant plus de 1,000 kilogrammes.

     De là, l'Empereur a visité les travaux qui s'exécutent dans le port pour faire un bassin de radoub qui aura 40 mètres de long.

     LEURS MAJESTÉS ont terminé cette journée si bien remplie en assistant au lancement du bâtiment le Calvados, transport de 1,200 tonneaux et de 90 mètres de longueur.

     LEURS MAJESTÉS ont été reçues sur le chantier par M. Chédeville, ingénieur-directeur des constructions navales, qui a prononcé les paroles suivantes :

     « SIRE,

     Cette fête de nos chantiers, que Vos Majestés ont bien voulu présider, va devenir pour nous, par votre auguste présence, une véritable solennité dont nous garderons toujours la mémoire.

     Si nous n'avons pu déployer devant vous le luxe, les richesses et tout l'appareil des grandes villes, nous vous offrons du moins, Sire, des coeurs pleins d'une profonde reconnaissance que seul peut égaler notre dévouement sans bornes pour le service de Vos Majestés. »

     Puis il a conduit Leurs Majestés sous une tente richement pavoisée d'où Elles ont pu suivre de très-près tous les détails de cette intéressante opération. A peine l'aumônier de la flotte avait-il béni le navire que les étais ont été enlevés, et le Calvados s'est élancé dans la mer aux acclamations d'une foule immense. L'opération a parfaitement réussi ; Sa Majesté en a témoigné toute sa satisfaction à M. Lemoine, ingénieur constructeur du navire, et lui a donné la décoration de la Légion d'honneur.

     LEURS MAJESTÉS sont rentrées à la préfecture à sept heures. Ce soir, Elles assisteront à un bal qui leur est offert par la ville de Lorient.

     La santé de Leurs Majestés est excellente. S. M. l'Impératrice a consacré plusieurs heures de la matinée à visiter les salles d'asile et les établissements de bienfaisance de la ville, où Elle a été accueillie par les manifestations de la plus respectueuse reconnaissance.

15 août.
LORIENT. — VANNES.

     L'EMPEREUR est parti de Lorient ce matin à huit heures. La haie était formée sur son passage par les troupes de terre et de mer, comme elle l'avait été pour son arrivée.

     A Caudan, Sa Majesté a trouvé sous un arc de triomphe le maire, le curé et les conseillers municipaux, qui L'ont complimentée.

     A. Hennebon, chef-lieu du canton, toutes les maisons avaient été restaurées, toutes les façades peintes en blanc, ce qui donnait à la ville un air de fête ; les fenêtres étaient pavoisées, et la population s'était portée tout entière au-devant de Leurs Majestés, qu'elle attendait, pressée autour d'un arc de triomphe où s'étaient réunies toutes les autorités religieuses, civiles et judiciaires. Le maire, prenant la parole au nom de ses concitoyens, s'est avancé vers l'Empereur et a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Permettez qu'au nom de la population d'Hennebon, au nom de toutes les communes de mon canton, dont les députations se pressent autour de vous, je dépose aux pieds de Votre Majesté l'hommage de notre respect, celui de notre reconnaissance pour l'honneur que vous daignez nous accorder en vous montrant au milieu de nous avec votre Auguste Compagne.

     Notre reconnaissance, Sire, vous était acquise, et pour tous les immenses bienfaits dont vous avez comblé la France, et pour ceux en particulier dont vous avez daigné favoriser notre ville d'Hennebon en lui accordant un chemin de fer que vous voudrez bien, nous l'espérons, faire exécuter dans les délais que vous avez fixés ; l'établissement d'un haras dont nous faisons aujourd'hui l'inauguration en votre nom, et que nous vous prions, Sire, de vouloir bien attacher spécialement à votre Maison ; la restauration de notre église, monument historique que nous vous supplions, Sire, de prendre aussi sous votre haute protection.

     Ces sentiments de profonde gratitude, nous sommes heureux de les accompagner de tous les voeux de bonheur qu'à l'occasion de votre mémorable visite, à l'occasion surtout de votre fête, nous formons tous pour Vous, Sire, qui faites la gloire et le bonheur de la France ; pour notre gracieuse Souveraine, dont la bonté et les nobles vertus pénètrent tous les coeurs ; pour le Prince Impérial, espoir de la France entière.

     « Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     L'EMPEREUR a répondu qu'il s'occuperait aussitôt après son retour à Paris de donner satisfaction aux désirs qui Lui étaient exprimés.

     Non loin de là, devant le portail de Notre-Dame des Voeux, se tenait le curé à la tête de son clergé. L'Empereur a pu apprécier par Lui-même l'urgence des travaux qui Lui étaient demandés, et Sa Majesté, répondant au discours qu'avait prononcé le curé, a confirmé les paroles bienveillantes qu'Elle avait adressées au maire d'Hennebon.

     A la limite du territoire de la commune, Leurs Majestés ont passé sous un arc de triomphe d'une élévation et d'une élégance remarquables, sur lequel on lisait écrit en lettres d'or :

     A Sa Majesté l'Empereur, les Bretons reconnaissants !
     A Sa Majesté l'Impératrice, la bonté personnifiée !
     Dieu garde le Prince Impérial !
     Les Bretons sont pour lui.

     A Saint-Gilles, Branderion, Landerant, Kermingui, Leurs Majestés ont trouvé le même accueil et ont excité le même enthousiasme parmi les populations.

     Le cortége impérial est arrivé à Auray à onze heures et demie. Leurs Majestés ont été complimentées à la porte par les autorités de la ville. Sur leur passage, la haie était formée par les sapeurs-pompiers, les douanes et une compagnie d'infanterie.

     Au sortir de la ville Leurs Majestés ont passé sous un arc de triomphe dressé sur le pont du Blavet par les ouvriers du port, et surmonté des attributs et outils de tous les corps d'état, avec cette inscription :

     Les ouvriers d'Auray à Leurs Majestés.

     Un peu plus loin, le cortége impérial a rencontré les frères des écoles chrétiennes conduisant leurs élèves à la messe qui devait être célébrée à l'église de Sainte-Anne d'Auray. A la vue de Leurs Majestés, ces enfants se sont rangés sur les bas côtés de la route et ont entonné le Domine, salvum fac Imperatorem.

     L'EMPEREUR s'est arrêté et leur a adressé quelques paroles affectueuses.

     En approchant de Sainte-Anne, le cortége impérial a passé sous un arc de triomphe portant les inscriptions :

     15 août 1858.
Rome et Crimée.
Fiat manus tua super virum dexterae tuae.

     LEURS MAJESTÉS sont allées à la chapelle à midi précis. Elles ont été reçues à l'entrée de l'enceinte par Mgr l'évêque, entouré de ses grands vicaires, du clergé de la chapelle, de celui du petit séminaire et des élèves. Le vénérable prélat qui, malgré son grand âge et les soins que réclame une santé altérée par le long exercice de son ministère, avait voulu recevoir les Augustes. Visiteurs, s'est avancé vers l'Empereur et a prononcé le discours suivant :

     « SIRE.

     C'est avec bonheur qu'au jour de votre fête je viens déposer aux pieds de Votre Majesté l'hommage de notre reconnaissance, de notre dévouement et de notre profond respect. Dans ce diocèse si profondément catholique, si éminemment français, ce que Votre Majesté ne cesse de faire pour le souverain pontife et pour la France a fait naître dans nos coeurs des sentiments qui ne s'effaceront jamais. Daignez en accueillir avec bonté l'assurance. Daignez agréer spécialement les voeux que forme pour votre bonheur un vieux évêque qui n'a point oublié que c'est à Napoléon Ier que son père a dû de rentrer dans sa patrie et d'y retrouver du pain.

     Puisse Dieu, Sire, veiller constamment sur vos jours si précieux, si nécessaires ! Puisse-t-il pendant de longues années encore vous combler sur la terre de ses bénédictions ! Puisse-t-il en combler le jeune Prince auquel se rattachent tant d'espérances ! Puisse-t-il en combler la Souveraine dont le courage et la bonté exercent tant d'empire sur les esprits et sur les coeurs ! »

[p. 50]

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Monseigneur, je suis très-touché des paroles que vous venez de m'adresser. Il est des jours où les souverains doivent donner l'exemple. Il en est aussi où ils doivent suivre l'exemple des autres. C'est pour cela que, suivant la vieille coutume du pays, j'ai voulu venir ici le jour de ma fête demander à Dieu ce qui est le but de mes efforts, de toutes mes espérances, le bonheur du peuple qu'il m'a appelé à gouverner. Je suis heureux d'être reçu par un prélat aussi vénéré, et je compte sur vos prières pour attirer sur moi la bénédiction divine. »

     Les cris de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! poussés par la foule immense qu'avait attirée l'importante solennité du jour, ont couvert les dernières paroles de l'Empereur.

     LEURS MAJESTÉS ont pris place sous le dais et ont traversé processionnellement, précédées du clergé et suivies de toute leur Maison, la cour qui précède la chapelle. Elles ont été s'agenouiller devant l'autel où sont conservées religieusement les reliques de sainte Anne, et le clergé a chanté le Domine, salvum, puis Leurs Majestés ont pris place sous une tente de velours vert rehaussé d'abeilles d'or, pour entendre la messe, qui a été célébrée en plein air, à l'autel des pèlerins.

     On sait en quelle vénération est dans toute la Bretagne le pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray. Le service divin ne se célèbre qu'une fois l'an à l'autel des pèlerins, le 28 juillet, jour de la fête de sainte Anne, et cette pieuse cérémonie appelle chaque année un concours immense de fidèles autour des reliques de la sainte [1].

     La messe a été célébrée avec une grande pompe : la musique du 29e de ligne jouait des airs religieux qui alternaient avec des motets chantés avec accompagnement par les élèves du séminaire. Une salve d'artillerie a annoncé au loin le moment de l'élévation. Vers la fin de la messe, un jeune ecclésiastique a entonné un cantique à sainte Anne, dont tous les élèves ont répété le refrain :

     O puissante patronne,
     Aïeule du Seigneur,
     Montre-toi toujours bonne
     Et bénis l'Empereur.

     Sainte Anne, ô bonne mère !
     Reçois nos chants,
     Exauce la prière
     De tes enfants.

     Des méchants la colère
     Lui prépare un tombeau ;
     Donne-lui, bonne mère,
     L'abri de ton manteau.

     Toi, dont la fille est reine
     De la terre et des cieux,
     A notre Souveraine
     Donne des jours heureux.

     Ah ! protége l'enfance
     Du Fils de l'Empereur ;
     Qu'il règne par la France,
     Et qu'il soit son sauveur !

     L'office divin terminé, Mgr l'évêque a béni des médailles que l'Empereur avait fait frapper en grand nombre pour être distribuées à tous les assistants en commémoration de sa visite au pèlerinage, puis Leurs Majestés ont visité en détail la chapelle et le couvent.

     L'IMPÉRATRICE a fait don à l'évêque d'une riche bannière pour la chapelle, et lui a remis en même temps une précieuse relique que le saint-père avait envoyée à Sa Majesté avec cette destination. Les enfants du petit séminaire ont prié l'Impératrice d'agréer l'offrande d'un chapelet pour le Prince Impérial, et lui ont récité les vers suivants :

     De votre Époux le nom résonne
     Par des milliers de voix porté jusques aux cieux.
     La foule qui vous environne
     Répète avec amour votre nom gracieux ;
     Mais nous, petits enfants du petit séminaire,
     Nous pensons à son Fils en regardant la Mère,
     Et jusqu'à son berceau volent nos coeurs joyeux.

     Noble Enfant, qu'à la France
     Le Ciel dans sa clémence
     A donné pour sauveur,
     Accepte notre offrande ;
     Elle est riche, elle est grande,
     Car elle vient du coeur.
     Enfants du sanctuaire,
     Nous prions notre Mère.
     O Prince Impérial !
     En ton palais du Louvre,
     Que sainte Anne te couvre
     De son manteau royal !
     Enfant né sur le trône,
     On dit que la Couronne
     Est un pesant fardeau ;
     Mais sainte Anne, ta mère,
     Te la rendra légère
     Jusqu'au seuil du tombeau.
     On dit qu'un loup farouche
     Rôde autour de ta couche,
     Et veut le dévorer ;
     Mais sainte Anne, ta mère,
     A sa dent meurtrière
     Oppose un bouclier.
     La clémence divine,
     Noble Enfant, te destine
     Au rôle d'Empereur.
     Sois égal à ton Père,
     Sois semblable à ta Mère,
     Par l'esprit et le coeur.

[p. 51]

     L'EMPEREUR, en prenant congé de l'évêque, lui a exprimé la crainte que les fatigues de la journée n'eussent un effet fâcheux pour sa santé :

     « Le bonheur que j'ai eu de vous voir, Monseigneur, en serait bien troublé, » a dit Sa Majesté.

     LEURS MAJESTÉS ont été reconduites jusqu'à leurs voitures par les flots de paysans bretons qui n'avaient cessé de Les saluer de leurs acclamations enthousiastes depuis leur arrivée à Sainte-Anne d'Auray.

     Le cortége impérial est arrivé à Vannes à trois heures.

     L'EMPEREUR a été reçu à l'entrée de la ville par le pré- et, le général commandant la subdivision et le maire qui, à la tête de son conseil municipal, a présenté à l'Empereur les clefs de la ville.

     Le maire a prononcé les paroles suivantes :

     « SIRE,

     Le maire et le conseil municipal vous présentent les clefs de la ville, et déposent aux pieds de Votre Majesté l'hommage de leur respect et de leur dévouement. Les populations bretonnes que vous venez d'honorer de votre visite, Sire, heureuses et fières de voir au milieu d'elles notre Empereur bien-aimé, l'Elu de la nation, le Sauveur de la France, vous ont reçu avec le plus vif enthousiasme.

     Le même accueil vous attend, Sire, dans votre bonne ville de Vannes, et vous, Madame, qui, catholique fervente, venez d'implorer la patronne vénérée des Bretons et de placer sous sa protection votre Auguste Époux, votre Fils chéri, objet de notre amour et de nos espérances, vous qui possédez toutes les vertus et soulagez toutes les infortunes, soyez bienvenue. Daignez, Sire, et vous, Madame, agréer les hommages d'un peuple respectueux, reconnaissant et dévoué, qui vous témoigne son amour et sa joie en vous saluant de ses acclamations. »

     L'EMPEREUR a répondu par quelques mots bienveillants, et le cortége s'est mis en marche vers la cathédrale.

     A la porte de l'église, Leurs Majestés ont été reçues par le grand vicaire entouré du clergé, qui a prononcé le discours suivant :

     « Interprète des sentiments du chapitre de la cathédrale et du clergé de la ville de Vannes, j'ose prier Votre Majesté de vouloir bien agréer l'hommage de notre respect le plus profond et de notre parfait dévouement. En vous, Sire, nous vénérons le Souverain que Dieu a tiré des trésors de sa miséricorde pour rassurer et consolider son Eglise, pour préserver la France du plus grand des fléaux et la replacer au rang qui lui appartient parmi les nations.

     MADAME, nous aimons à contempler en Votre Majesté une nouvelle et pieuse Esther. Comme elle, vous êtes assise sur le plus beau trône de l'univers ; comme elle, vous aimez à répandre vos bienfaits sur votre peuple ; comme elle, vous nous encouragez à pratiquer la vertu par votre auguste exemple. Nous nous ferons donc toujours un devoir d'adresser au Ciel des prières pour la prospérité du règne de notre empereur, pour le bonheur d'une Épouse bien-aimée et pour le Prince Impérial, objet de tant de voeux et d'espérances. »

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Je vous remercie des voeux que vous formez pour notre bonheur et pour celui de notre Fils. Je ne pouvais douter du sentiment du clergé de Vannes, car je suis encore tout ému des paroles pleines de dévouement et d'affection que m'a adressées le digne évêque qui est à votre tête. »

     Après le Domine, salvum fac Imperatorem, le cortége s'est dirigé vers la préfecture.

     La haie était formée par les sapeurs-pompiers, les députations des communes rurales et les troupes de la garnison.

     A l'arrivée à la préfecture, une députation de jeunes filles, accompagnées par les dames de la ville, a offert une corbeille de fleurs à l'Impératrice, et Mlle de Camas, au nom de ses compagnes a dit à Sa Majesté :

     « MADAME,

     En vous priant d'agréer ces fleurs, les jeunes filles de Vannes sont heureuses de mettre aux pieds de Votre Majesté l'hommage de leur dévouement. L'honneur auquel nous sommes appelées nous comble de joie, et le souvenir de cette grâce insigne ne sortira jamais de nos coeurs où le nom de Votre Majesté sera éternellement gravé à côté de celui de la reine des anges, dont nous célébrons aujourd'hui la fête avec celle de notre Souverain bien-aimé. Puisse cette grande protectrice de la France continuer à veiller sur elle en lui conservant son Empereur, son Impératrice et l'Auguste Rejeton qui doit perpétuer leur race. C'est là le premier et le plus cher de nos voeux. »

     A cinq heures a eu lieu la réception des autorités. M. de Sivry, sénateur, président du conseil général, s'est exprimé en ces termes :

     « SIRE,

     Le conseil général vient déposer aux pieds de Votre Majesté les hommages de son respect et de son dévouement. Dans les contrées où les idées monarchiques et religieuses ont dominé de tout temps, Votre Majesté est certaine de rencontrer plus qu'ailleurs les sentiments de gratitude et d'admiration, par la position qu'Elle a faite à la France et le rang qu'elle a su lui rendre dans les conseils de l'Europe.

     Le pays a vu avec reconnaissance les sources de sa prospérité permanente rassemblées, développées, fécondées, prendre, depuis six ans, un degré d'accroissement jusqu'ici sans exemple, malgré des jours d'épreuve dont la Providence, nous l'en supplions ardemment, préviendra désormais le retour. Cette prospérité, par la volonté toute-puissante de Votre Majesté, deviendra l'état normal du pays, qui ne demande plus que la stabilité gouvernementale, gage de sécurité et de bien-être pour les nations comme pour les individus.

     Après le succès de nos armes, votre politique habile et généreuse, résistant aux séductions de la gloire, a rendu la paix au monde au moment précis où la guerre nous devenait inutile.

     La France se repose avec confiance sur Votre Majesté du soin de son honneur et de ses intérêts pour elle ; comme pourtant le passé est garant de l'avenir, Dieu, en vous donnant un Fils, a voulu assurer plus encore la perpétuité de votre Dynastie et le bonheur de la France.

     Grâces Lui soient rendues de cette nouvelle preuve de sa bonté miséricordieuse ! Que l'Auguste Mère du Prince Impérial, image de la bienveillance gracieuse sur le trône, permette au conseil général de déposer à ses pieds les voeux qu'il forme, avec toute la France avide de La contempler, pour qu'Elle jouisse longtemps auprès de Votre Majesté d'une félicité exempte d'orages !

     La Bretagne, qui salue de ses acclamations le fait, unique dans ses annales, de la visite du Souverain, semble pour ainsi dire exclue depuis près d'un demi-siècle de toute participation aux faveurs attribuées aux autres provinces ; elle a le ferme espoir que la venue de l'Empereur est le point de départ d'un nouveau système ; que les voies de fer, les canaux imparfaitement achevés, les perfectionnements industriels, l'agriculture, les courants maritimes et commerciaux vont prendre leur essor. Elle ne restera plus en dehors des avantages gouvernementaux sous le règne juste et glorieux d'un Prince acclamé trois fois par huit millions de suffrages. »

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Je serais heureux, en effet, si de mon passage dans le pays date une ère de plus grande prospérité pour la Bretagne.

     C'est dans le but d'étudier de plus près et sur les lieux mêmes les besoins de cette partie de la France que j'ai entrepris mon voyage. J'aime à compter sur les conseils généraux et sur leur zèle de tous les jours pour me seconder dans la réalisation des projets que je ferai préparer dans ce but si désirable. »

     M. Lefelvrier, en présentant le conseil d'arrondissement de Vannes, a dit à l'Empereur :

     « SIRE,

     Je suis heureux de vous exprimer, au nom du conseil d'arrondissement de Vannes, le bonheur qu'il éprouve aujourd'hui d'être admis à l'honneur de déposer aux pieds de Votre Majesté bien-aimée l'hommage loyal et sincère de sa cordiale reconnaissance, de son profond respect, de son amour fidèle et de son dévouement sans bornes. »

     L'EMPEREUR a remercié, en termes pleins de bienveillance, le conseil d'arrondissement des sentiments qui venaient de lui être exprimés par l'organe de son président.

     Ce soir, Leurs Majestés doivent assister au spectacle d'un feu d'artifice.

16 août.
VANNES. — NAPOLÉONVILLE.

     L'EMPEREUR a quitté Vannes ce matin à dix heures. Au moment où Sa Majesté montait en voiture, le conseil municipal a été admis à offrir à l'Empereur quelques vaches bretonnes de la plus jolie espèce. Sa Majesté a admiré les formes élégantes et gracieuses de ces bêtes de choix, qu'Elle se propose d'envoyer dans ses fermes.

     A la sortie de la ville, la population tout entière se pressait sur le passage de Leurs Majestés, qui ont été suivies jusqu'à une grande distance par les acclamations les plus expressives.

     Au village de Meucon, une foule compacte attendait, agglomérée autour de l'arc de triomphe ; un grand nombre de paysans portant à la main des drapeaux tricolores étaient montés sur de petites voitures pour suivre plus longtemps le cortége.

     A Grand-Champ, l'inscription,

     France, Napoléon, Bretagne,

     se lisait sous un dais de construction élégante.

     De charmants petits chevaux et des boeufs couronnés de fleurs étaient attelés à des charrues de construction moderne.

     Le cortége, en arrivant à Cornuhet, a trouvé réunies les populations venues de plus de vingt lieues, au milieu desquelles on remarquait un grand nombre d'anciens soldats décorés des médailles de Crimée, de la Baltique, de Sainte-Hélène et de la médaille militaire.

     Sur un arc de triomphe se lisaient ces mots bretons : Duel mal her-Korner-Houet (Soyez les bienvenus à Cornuhet). A ce village Leurs Majestés ont quitté la grande route pour se rendre à la propriété nouvellement achetée par S. A. la princesse Baciocchi. L'Impératrice a été complimentée par Mlle de Kerouan, qui Lui a présenté un bouquet.

[p. 52]

     LEURS MAJESTÉS ont accepté le déjeuner qui leur avait été offert par la princesse. M. de La Bourdonnaye-Coc-Andé, adjoint du maire de Grand-Champ, a été invité à s'asseoir à la table de Leurs Majestés. Après le déjeuner, l'Empereur et l'Impératrice se sont rendus à pied dans de vastes hangars sous lesquels la princesse Baciocchi avait réuni près de six mille habitants de la campagne et leur avait fait servir un repas homérique. Ces braves gens ont accueilli Leurs Majestés de leurs vivats les plus enthousiastes.

     A deux heures et demie, Leurs Majestés ont pris congé de la princesse qui a dit à l'Empereur : « Sire, c'était hier votre fête, c'est aujourd'hui la mienne. »

     Le cortége impérial, accompagné de plus de huit cents cavaliers bretons, a continué sa route vers Napoléonville.

     Au village de Bignan, on lisait sur un superbe arc de triomphe orné des instruments et des produits de l'agriculture l'inscription suivante :

     Vivent l'Empereur et l'Impératrice longtemps !
     Vive l'Empire toujours !

     A deux kilomètres de Locminé, un autre arc de triomphe portait l'incription suivante :

     Vive le Sauveur de la France !

     Après avoir été complimentées par les autorités et le clergé de Locminé, Leurs Majestés sont arrivées à Napoléonville à cinq heures.

     LEURS MAJESTÉS ont trouvé à l'entrée de la ville toutes les autorités réunies autour d'un arc de triomphe. Le maire, s'avançant au-devant de l'Empereur, Lui a présenté les clefs de la ville, et s'est exprimé en ces termes :

     « SIRE,

     Le corps municipal de Napoléonville a l'honneur de vous présenter ses hommages respectueux, et tous, tant que nous sommes, habitants de l'arrondissement et des cantons environnants, saisissons avec bonheur l'occasion d'exprimer de vive voix à vos Majestés nos sentiments d'amour et de fidélité ; de cette fidélité qui, dans nos coeurs bretons, sera toujours aussi vive et durable que la fleur de nos landes.

     Daignez, Sire, recevoir ces clefs de Napoléonville où, de même que les noms qui décorent les rues, les places, les quais et les promenades indiquent que la cité avait en quelque sorte formé un pacte de famille avec son fondateur Napoléon Ier, ainsi, depuis, en recouvrant le nom de Napoléonville, elle a renouvelé avec Votre Majesté ce pacte que nos enfants tendront aussi à cimenter avec S. A. I. le Prince Impérial, ce pacte que nous cimentons incessamment de nos acclamations.

     Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     L'EMPEREUR a répondu par quelques mots affectueux, et le cortége est entré dans la ville.

     En descendant de voiture devant l'hôtel de la sous-préfecture, l'Impératrice a été reçue par une députation de jeunes filles qui Lui ont adressé des compliments de bienvenue en Lui présentant une corbeille de fleurs.

     LEURS MAJESTÉS ont reçu les femmes des principaux fonctionnaires. Immédiatement après, l'Empereur et l'Impératrice se sont rendus dans une tribune élégamment ornée, et de là Leurs Majestés ont assisté au défilé d'un millier de paysans bretons montés sur leurs chevaux, ayant en croupe leurs femmes parées de leurs habits de fête. Ces braves Bretons, en passant devant Leurs Majestés, Les saluaient avec enthousiasme aux cris de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial !

     Ce spectacle, nouveau pour Leurs Majestés, a paru Les intéresser vivement.

     Puis a eu lieu, dans les salons de la sous-préfecture, la réception des autorités religieuses, civiles et militaires. Le sous-préfet, en présentant le conseil d'arrondissement, a dit à l'Empereur :

     « SIRE,

     En entrant dans l'arrondissement de Napoléonville, Votre Majesté ne verra point les magnificences qui ailleurs ont frappé ses regards, mais Elle trouvera sur son passage une population profondément religieuse, amie de l'ordre et de la paix, unissant dans ses prières les noms de l'Empereur qui protége tout ce qu'elle aime, de l'Impératrice qu'elle vénère comme l'ange de la charité, et du Fils que vous avez donné à la France pour continuer votre oeuvre de gloire et de prospérité ! »

     Le curé de Napoléonville, en présentant le clergé, a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     C'est sous l'influence de la vive et chaleureuse impression que fait naître dans nos coeurs la présence de Vos Majestés Impériales que, pleins de reconnaissance envers l'Auguste et bien-aimé Souverain qui daigne honorer de sa présence les habitants d'une ville fière de porter un nom aussi cher à nos coeurs, nous venons déposer à vos pieds le tribut de nos respectueux hommages et de notre profonde vénération.

     Nous remercions le Seigneur de nous avoir réservé l'insigne honneur d'être aujourd'hui auprès de Vos Augustes Personnes le fidèle interprète des sentiments d'amour et de fidélité dont le clergé de ce vaste diocèse est animé pour Elles et leur Impériale Dynastie à qui la France doit sa gloire, son bonheur et son repos.

     Puissent, Sire, les ferventes prières que nous allons adresser à Dieu attirer sur vos pas les plus abondantes bénédictions du Ciel ! Puisse l'ange du Seigneur vous accompagner et vous protéger dans tout le parcours de ce long et glorieux pèlerinage, au milieu des acclamations mille fois répétées de nos pieuses et fidèles populations bretonnes !

     Nos coeurs, Sire, vous ont constamment suivi, et ils ne cesseront de vous accompagner de leurs voeux les plus ardents jusqu'à ce que Vos Majestés Impériales soient rentrées dans leur capitale, comblées de joie et de bénédictions.

     Dans ce moment solennel, Sire, s'il nous était permis d'émettre un voeu en faveur de nos chers paroissiens, les pieux habitants de Napoléonville, que j'ai l'honneur et la consolation de diriger depuis plus d'un demi-siècle, ce serait celui de voir même, avant de descendre dans la tombe, poser la première pierre d'un monument religieux qui leur manque, d'une église en harmonie avec les pressants besoins de cette importante commune, et digne du nom qu'elle a l'honneur de porter.

     Le besoin de cette nouvelle église, Sire, avait déjà été reconnu par l'Empereur Napoléon. Ier, et le plan, tracé par ordre de Sa Majesté Impériale, n'est resté jusqu'à ce jour sans exécution que par suite de fâcheux événements politiques.

     Le religieux empressement, Sire, que Votre Majesté Impériale ne cesse de mettre à faire disparaître des lacunes aussi regrettables, et à faire exécuter scrupuleusement les dernières volontés de son oncle et illustre prédécesseur, nous fait espérer qu'elle daignera aussi étendre sa sollicitude paternelle et sa munificence impériale sur une ville fière de porter son nom. »

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Monsieur le curé, je suis très-reconnaissant de ce que vous venez de me dire. Je ne doute pas que vos prières n'appellent les bénédictions du Ciel sur Moi, sur l'Impératrice et sur le Prince Impérial. De votre côté, vous ne devez pas douter de tout l'intérêt que je porte à cette ville et que je n'examine avec une très-grande attention la question de votre église. Moi aussi, je serai heureux de poser bientôt la première pierre d'un monument projeté par l'Empereur, mon oncle. J'en examinerai les plans avec vous dans la soirée. »

     Le maire, à la tête du conseil municipal, a prononcé les paroles suivantes :

     « SIRE,

     En honorant de sa présence le centre de la Bretagne, Votre Majesté ouvre pour notre pays une ère nouvelle, et nous espérons qu'Elle-même conservera un heureux souvenir de l'enthousiasme qu'Elle y fait naître.

     Peu de provinces ont été plus souvent que la nôtre citées pour leur énergie et leur dévouement. Il n'en est pas chez lesquelles le citoyen soit plus instinctivement marin ou soldat ; aussi l'histoire dit assez ce dont la Bretagne est capable dans les moments solennels et suprêmes, et lorsque la France menacée par le déchaînement des passions anarchiques, a cherché son salut en acclamant la Dynastie napoléonienne, nulle autre contrée ne s'est distinguée par une aussi imposante manifestation de suffrages.

     Sire, la création de Napoléonville au milieu d'un pays pauvre et jusque-là trop oublié avait pour but d'y répandre avec les idées napoléoniennes les principes vivifiants de l'activité industrielle ; mais le temps a manqué à Napoléon Ier pour y achever son oeuvre ; c'est à vous, Sire, qu'il était réservé d'en être le second fondateur, et déjà vous avez hautement manifesté l'intention de ne pas laisser cette oeuvre inachevée, lorsque, par la généreuse intervention de votre auguste volonté, vous nous avez dotés de l'une de ces voies rapides qui doivent dans peu d'années relier la Bretagne au reste de la France.

     Heureuse et fière de porter le nom glorieux que Napoléon Ier lui avait donné et que Napoléon III lui a rendu, la cité bretonne des Napoléon se repose sur vous, Sire, du soin d'accomplir ses destinées.

     MADAME,

     Depuis Anne de Bretagne, aucune souveraine n'avait visité cette province, pays des saintes inspirations et des nobles dévouements.

     Anne de Bretagne, la plus digne et honorable souveraine qui eût été depuis la reine Blanche, mère de saint Louis, fut un ange de bienfaisance : Anne de Bretagne a trouvé, après plus de trois siècles, son émule dans l'Impératrice Eugénie.

     Oui, Madame, dans le domaine infini des objets qui protégent et soutiennent la charité de notre époque, vous avez choisi le lot le plus précieux, vous avez adopté l'enfance et la pauvreté ; c'est-à-dire que vous entourez de votre sympathie généreuse ce qu'il y a de plus cher et de plus saint en ce monde : grâce vous en soit rendue !

     Madame, le souvenir de votre voyage dans notre pays de Bretagne ne sera pas seulement écrit sur le marbre et le bronze, il sera gravé dans nos coeurs. »

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Vous aussi, monsieur le Maire, je vous remercie de ce que vous me dites de gracieux pour Moi et pour l'Impératrice. Je n'ai pas oublié que c'est le conseil municipal qui a demandé le premier que le nom de Napoléon fût rendu à cette cité. Je connaissais déjà les mâles vertus du peuple breton. J'ai voulu venir étudier par moi-même toutes les qualités des habitants de ce fidèle pays. »

     En recevant les ingénieurs des ponts et chaussées, l'Empereur s'est enquis longuement de l'état des routes, des projets de chemins de fer, et surtout de l'état du canal de Nantes à Brest. « Je veux, » a dit l'Empereur, en parlant de cette grande voie de communication, « que les canaux fonctionnent en même temps que les chemins de fer, et concourent avec eux à la prospérité du pays. »

     L'EMPEREUR a dit aux membres du bureau de bienfaisance qu'il avait appris avec une grande satisfaction que, pendant la disette, on avait pu donner le pain à un prix très-modéré à la classe indigente, et que, grâce au concours de la charité privée, on était parvenu à abolir la mendicité dans le pays.

[p. 53]

     Le président du tribunal, en présentant la magistrature et le barreau, a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Les membres du tribunal de Napoléonville et les juges de paix de l'arrondissement sont heureux de pouvoir déposer aux pieds de Votre Majesté et de S. M. l'Impératrice l'hommage de leur profond respect et de leur dévouement le plus absolu.

     Ils voient en vous l'homme providentiel qui, après avoir sauvé la France du désordre et de l'anarchie, lui a rendu, à l'intérieur, la puissance et la prospérité ; à l'extérieur, le rang qu'elle doit occuper parmi les nations.

     Sire, un peuple n'oublie pas de tels bienfaits, et les transports de la joie publique, qui servent d'escorte à Votre Majesté, vous donneront la conviction que vous ne laisserez en Bretagne que des coeurs reconnaissants et entièrement dévoués à Votre Auguste Personne et à Votre Dynastie. »

     Après les réceptions, Leurs Majestés sont allées dans la cour de la sous-préfecture et ont assisté au défilé des médaillés de Sainte-Hélène. L'empereur a fait prendre les noms de plusieurs de ces militaires infirmes et leur a promis d'améliorer leur position.

     La foule compacte qui remplissait la place de la Sous-Préfecture, forçant l'entrée de la cour, est venue spontanément à la suite des médaillés de Sainte-Hélène pour saluer encore une fois Leurs Majestés de ses acclamations.

     Avant le dîner, où étaient réunies les principales autorités, l'Empereur a fait appeler le curé de Napoléonville et lui a dit :

     « Je vous donne quatre cent mille francs pour votre église ; je désire qu'on se mette à l'oeuvre tout de suite, car je veux l'inaugurer dans deux ans. »

     Ce soir, l'Empereur et l'Impératrice doivent assister au spectacle d'un feu d'artifice et à des danses bretonnes qui auront lieu sur la place et dans la cour de la sous-préfecture.

17 août.
NAPOLÉONVILLE. — SAINT-BRIEUC.

     Ce matin, avant de quitter Napoléonville, Leurs Majestés ont admis auprès d'Elles une députation de jeunes enfants bretons mis avec beaucoup de goût, qui ont offert à l'Impératrice, pour son Fils, deux petites statuettes habillées à la mode bretonne, et un costume breton complet pour le jeune Prince. Sa Majesté s'est montrée très-touchée de cette attention et Elle en a témoigné sa reconnaissance à ces jeunes enfants.

     A dix heures précises, Leurs Majestés sont montées en voiture. La pluie tombait pour la première fois depuis le départ de Saint-Cloud. Malgré le mauvais temps, une foule compacte stationnait dans les rues par où le cortége devait passer, afin de saluer une dernière fois encore les Augustes Voyageurs.

     Bien que la pluie eût continué pendant une grande partie du trajet, l'Empereur a trouvé sur sa route, comme les jours précédents une escorte nombreuse de cavaliers bretons qui ont entouré sa voiture jusqu'aux portes de Saint-Brieuc.

     Une grande quantité d'arcs de triomphe avaient été dressés sur la route. Nous ne citerons que les principaux :

     D'abord celui de Saint-Gunery, à la limite du Morbihan, où les paysans des deux départements voisins semblaient s'être donné rendez-vous, les uns pour faire leurs adieux à leurs Souverains, les autres pour acclamer leur bienvenue.

     A Loudéac, un arc de triomphe de grandes et élégantes proportions portait cette inscription à la fois si laconique et si expressive :

     Votants : 18,065

     Suffrages : 17,844

     L'EMPEREUR s'est arrêté un quart d'heure sous cet arc de triomphe.

     IL s'est arrêté également à Pougan, sous un arc de triomphe dont les plantes du pays, le genêt, la bruyère et la fougère, avaient fait tous les frais.

     A Moncontour, toutes les autorités étaient réunies près de l'antique château de Penthièvre, où l'on avait dressé un magnifique arc de triomphe.

     Le curé s'est avancé vers l'Empereur, et a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     A l'annonce de la visite de Votre Majesté, la Bretagne a tressailli de joie ; en ce moment, elle se lève tout entière, et vient mêler ses acclamations unanimes à celles qui ont salué votre gracieuse présence, et qui vous attendent encore dans ce voyage inspiré par votre bienveillante sollicitude. Nous en avons un gage dans ces démonstrations imposantes, ces fêtes si belles qui se succèdent sous vos pas ; dans ces paroles saintes et douces qu'inspirent à nos vénérables pontifes les sentiments les plus légitimes de reconnaissance et d'amour ; dans ces élans vifs et sincères qui peignent les coeurs bretons, et que Votre Majesté daigne accueillir avec bonheur.

     Pour nous, Sire, qui ne sommes pas à la hauteur de ces grandes villes, nous sentons nos coeurs aussi dévoués, et tous, clergé et fidèles du canton de Moncontour, associés à nos honorables magistrats, nous vous offrons nos félicitations empressées ; nous voulons ajouter une fleur à cette brillante couronne d'hommages et de dévouements qui vous sont prodigués dans notre pays, et dont vous êtes si digne par vos inépuisables bienfaits.

     Notre ville, Sire, célèbre au temps de ses ducs et de ses chevaliers, ne conserve plus que quelques vestiges de sa puissance guerrière ; mais elle est restée fidèle à sa vieille devise : Son Dieu, son Souverain, et comme elle, le pays, sous l'influence de la religion, a résisté aux passions mauvaises.

     L'église de Moncontour, qui serait trop honorée de votre auguste présence, jadis chapelle de son château, vénérable par un antique pèlerinage à saint Mathurin et par ses magnifiques verrières du seizième siècle, réunit, comme autrefois, dans son enceinte, des populations qui n'ont rien de plus sacré que la religion et la patrie.

     Or, Sire, vous êtes le protecteur de l'Église ; Rome, l'extrême Orient, la patrie et tous les coeurs catholiques et notre diocèse le proclament. Vous l'avez illustrée par l'éclat de vos armes ; vous la rendez prospère dans la paix.

     A ces titres, nos voeux et nos coeurs appellent sur vous, Sire, et votre Auguste Épouse et le Prince Impérial la bénédiction du Ciel.

     Qu'il daigne, le Dieu des armées, prolonger vos jours, tous consacrés au bonheur de la France ! Qu'il conserve à votre amour, à nos respects, à notre admiration, cette noble Compagne que vous avez associée à vos grandeurs et à vos bienfaits, et dont le nom, même au milieu de nous, est béni par les malheureux ! Que ce Dieu de bonté assure la stabilité de votre Dynastie par ce jeune Prince héritier de vos glorieuses destinées ! A ce prix, nos voeux seront comblés. L'Empire sera la paix. Ce sont vos paroles, Sire, et la France sera tranquille et respectée ; et la Bretagne, mieux connue, suivant l'impulsion nouvelle que vous donnez à l'agriculture, sa principale richesse, et ses enfants, attachés à la foi comme à leur sol natal, sauront également appliquer leurs bras vigoureux à la culture des champs, et aux armes s'il le faut, pour l'honneur de votre Trône impérial et la défense de la patrie.

     Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     Les communes d'Yffiniac et de Langueux avaient aussi orné l'entrée de la rue principale d'arcs de triomphe et de colonnes de verdure et de fleurs.

     L'approche de Saint-Brieuc s'est annoncée par une agglomération d'habitants de toutes les classes de la ville même ou des environs. Jamais peut-être les manifestations n'avaient été plus enthousiastes, toutes les maisons étaient pavoisées : chaque fenêtre, chaque lucarne, avait son drapeau tricolore.

     Un premier arc de triomphe portait cette inscription :

     A l'Empereur
     Les ouvriers de la Société de secours mutuels !

     Sur un second, à côté d'une belle statue de Cérès, on lisait :

     Les ouvriers de Saint-Brieuc
     Au protecteur de l'Agriculture !

     Un troisième portait cette inscription :

     A l'Empereur
     Le commerce des Côtes-du-Nord !

     Enfin, et presque sur la place de l'église métropolitaine dédiée à saint Étienne, on lisait :

     A Sa Majesté l'Impératrice
     Les dames de Saint-Brieuc !

     Le cortége est entré à Saint-Brieuc à quatre heures après midi, au son des cloches et au bruit des salves de l'artillerie urbaine.

     LEURS MAJESTÉS ont trouvé, à l'entrée de la ville, le maire, entouré de son conseil municipal, qui s'est exprimé en ces termes :

     « Sire,

     Le corps municipal de la ville de Saint-Brieuc dépose aux pieds de Votre Majesté, selon l'antique coutume, les clefs de la cité dont j'ai, en ce moment, l'honneur d'être l'organe.

     Maintenant, Sire, entrez dans nos murs. Venez avec votre Auguste Compagne, Mère du Prince Impérial, providence de nos indigents, venez jouir du bonheur que va causer votre présence à une population loyale, joyeuse d'être enfin connue de vous, et avide de contempler sa bienfaisante Souveraine.

     MADAME,

     Quand la reine que la Bretagne est fière d'avoir donnée à la France revint, brillante de bonté et de grâces, visiter ses fidèles Bretons, ce fut un jour de bonheur bien grand pour nos aïeux, car ils saluaient alors en elle l'épouse du prince que la postérité décora du nom de Père du peuple, et l'aurore d'une ère de prospérité qui renaît aujourd'hui plus belle sur la vieille Armorique.

     Telle vous nous apparaissez, Madame. Tel est aussi le titre vraiment glorieux que, de toute part, la reconnaissance publique décerne à votre Auguste Époux.

     L'Empereur, c'est nous, dit le peuple. Nous, c'est Lui. »

     « SIRE,

     La ville est impatiente de confirmer ces paroles ; je n'arrêterai point plus longtemps l'élan de son allégresse. Les mille voix que vous allez entendre vous diront plus éloquemment que la mienne combien Votre Majesté peut compter sur une cité dont la devise fut en tout temps religion, ordre, travail, et dont le mot de ralliement sera toujours le cri chéri de ses marins :

     « Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Je suis très-heureux de la réception qui m'est faite dans toute la Bretagne. L'accueil que je reçois à Saint-Brieuc ne peut qu'augmenter ma satisfaction. Il y a bien longtemps que je désirais venir dans votre ville, pour causer avec vous de vos intérêts et étudier sur place les moyens d'y satisfaire. »

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     Le cortége est arrivé à l'église métropolitaine ; Leurs Majestés ont trouvé devant la porte le curé entouré de son clergé, qui a dit à l'Empereur

     « SIRE,

     Dieu vous a donné le pouvoir suprême dans le plus bel empire du monde, et vous rendez gloire à Dieu en protégeant son Église, en maintenant l'ordre dans la société. Que le Ciel continue de défendre Votre Majesté contre les attentats des hommes pervers ! Qu'il veille sur les jours du Prince Impérial, afin de perpétuer l'Auguste Dynastie que la France a acclamée ! Qu'il conserve notre Gracieuse Impératrice, dont tous les actes sont des bienfaits !

     Voilà les voeux du clergé et du pays qui a fourni le dernier sang versé pour le christianisme et pour la France. »

     L'EMPEREUR a répondu par quelques paroles bienveillantes, et Leurs Majestés ont pris place sous un dais et ont été conduites processionnellement jusqu'au choeur. Le Domine, salvum a été chanté. Puis Leurs Majestés ont été reconduites avec le même cérémonial jusqu'à leur voiture, et sont entrées à quatre heures et demie dans la cour de l'hôtel de la préfecture.

     L'IMPÉRATRICE a trouvé à son arrivée une députation de jeunes filles de Saint-Brieuc qui Lui ont offert une corbeille de fleurs. Immédiatement après, Leurs Majestés ont reçu les femmes des principaux fonctionnaires.

     A cinq heures et demie ont eu lieu les réceptions des autorités religieuses, civiles et militaires.

     M. le baron de Thieullen, sénateur, ancien préfet des Côtes-du-Nord, de 1830 à 1848, a présenté à Sa Majesté le conseil général du département dont il est le président, et prononcé les paroles suivantes :

     « SIRE,

     Le conseil général des Côtes-du-Nord vient dire à Votre Majesté la reconnaissance, l'amour, le dévouement vrai, profond, solide de notre bon pays breton.

     Partout dans nos campagnes, chez tous nos laboureurs, dans toutes nos chaumières, c'est un fait notoire, on n'a jamais cessé de rencontrer l'image du Grand Empereur.

     Jugez, Sire, combien ce nom, devenu doublement immortel, nous est aussi devenu doublement cher ; combien il a plus profondément encore pénétré dans tous les coeurs qui l'avaient acclamé, lorsqu'après avoir sauvé la France, Vous l'avez faite si grande, si glorieuse, si prospère ; lorsque jamais souverain n'aura été plus que Vous le protecteur, le libérateur, le père des masses laborieuses. Sire, il est visible que c'est là aussi votre mission ; et Dieu, qui nous entend, veut que vous l'accomplissiez tout entière.

     Sire, nous vous remercions avec effusion de votre bienvenue, nos coeurs en avaient besoin ; nous sommes heureux. Soyez heureux aussi parmi nous, Sire, car nulle part ailleurs vous ne pouvez être plus aimé.

     MADAME,

     Vous, la noble et courageuse Compagne de notre Empereur, vous l'Auguste Mère de notre Prince Impérial que nos enfants béniront comme nous bénissons son père ;

     Vous dont toutes les misères, dont toutes les douleurs savent l'inépuisable bonté ; vous qu'on aimait déjà tant avant de vous avoir vue, daignez nous excuser si nous cherchons, sans les rencontrer, des mots qui puissent dire à Votre Majesté les sentiments si divers et si inexprimables, les sentiments de respectueuse et vive admiration, souffrez que nous disions de tendre vénération dont nos coeurs sont en ce moment, et à tout jamais, pénétrés. »

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Je suis profondément touché des marques de dévouement que j'ai reçues dans toute la Bretagne.

     Les paroles que vous venez de prononcer ne peuvent qu'augmenter ma sympathie pour ce pays. Je compte beaucoup sur les conseils généraux pour me seconder dans la tâche que j'ai entreprise. C'est par eux, en effet, que je puis connaître les besoins et les intérêts des départements. Je vous remercie. »

     Pendant le défilé des conseils municipaux de l'arrondissement, l'attention de Sa Majesté s'est portée sur le curé de Trébeurden, membre du conseil municipal, décoré depuis plusieurs années pour un acte de courage civil. L'Empereur s'est entretenu quelque temps avec ce digne ecclésiastique.

     L'inspecteur de l'académie de Rennes, en présentant les membres du corps enseignant, a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     A peine était-il connu que Vos Majestés daigneraient visiter les Côtes-du-Nord, qu'une vive émotion se manifestait jusque dans nos derniers hameaux. C'est que, Sire, le peuple a la mémoire du coeur et il comprend par instinct la véritable gloire. Il se souvient qu'au moment où il était penché sur l'abîme, vous lui avez tendu cette main généreuse et forte qui, après l'avoir sauvé, a porté si haut le drapeau de la France, que les nations, muettes d'étonnement, y reconnaissent aujourd'hui le signe glorieux destiné à guider leur marche dans les voies tracées par la Providence.

     Dans notre lycée et dans nos colléges les grandes choses accomplies sous vos auspices font tressaillir d'un généreux enthousiasme la jeunesse d'élite qui fera un jour la force et la gloire du pays ; dans nos écoles primaires on bénit vos bienfaits ; l'enfant du premier âge, dans la salle d'asile, apprend à bégayer avec le nom de sa mère le doux nom d'Eugénie, et des milliers de voix pures appellent tous les jours les bénédictions du Ciel sur ce noble Enfant qui sera un jour l'orgueil de la France, comme il en est déjà l'espoir.

     Ces sentiments, Sire, ne sont que le reflet de ceux du corps enseignant dont j'ai l'honneur d'être l'organe ; il est heureux de les inspirer à tout ce qui l'entoure et, en les associant à la première éducation, de les rendre ineffaçables. Ce premier de ses devoirs envers le pays, il le remplira toujours avec bonheur et avec un inaltérable dévouement. »

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Je vous remercie de tout votre zèle et des soins que vous donnez à l'éducation de la jeunesse ; faites-en des hommes forts et religieux, et le pays, comme Moi, vous en sera reconnaissant. »

     Puis a eu lieu la présentation de la magistrature.

     Le président du tribunal civil de Saint-Brieuc a dit à l'Empereur :

     « SIRE,

     Lorsqu'on a su que Votre Majesté daignait visiter nos contrées, les populations des Côtes-du-Nord ont manifesté de toutes parts leurs vifs sentiments d'allégresse.

     Ce qu'elles acclament aujourd'hui en vous, Sire, ce n'est pas seulement l'héritier, le continuateur glorieux du puissant génie qui domine notre âge, le créateur de tant de merveilles ; pénétrées de reconnaissance, elles vous remercient avec effusion d'avoir sauvé l'ordre social, assuré la prospérité publique, remis en honneur les principes qui font les hommes honnêtes et les nations dignes de grandes destinées.

     En admirant, Sire, les vertus et les grâces qui ornent si naturellement l'Impératrice, votre illustre Compagne, tous adressent des voeux au Ciel pour le jeune Prince auquel l'avenir de la France appartient ; car les événements accomplis montrent le doigt de Dieu et consacrent votre Dynastie.

     Sire, le tribunal civil de Saint-Brieuc s'associe de coeur aux acclamations nationales : nous sommes heureux de déposer au pied du Trône l'hommage de nos profonds respects et de notre entier dévouement. »

     Le président du tribunal de Guingamp :

     « SIRE :

     Les Bretons ne sont pas coutumiers de flatterie, et vous devez être heureux des témoignages que prodigue à Vos Majestés l'élan spontané des populations.

     Vous aurez compris, Sire, un pays peut-être trop ignoré, et les habitants de la vieille Armorique rediront longtemps les bienfaits du voyage impérial et les gracieuses bontés de l'Impératrice. »

     Le président du tribunal de Lannion :

     « SIRE,

     Tous les membres du tribunal de première instance de l'arrondissement de Lannion, échos fidèles et sympathiques des sentiments de leurs justiciables, vous apportent avec bonheur l'hommage empressé de leur admiration et de leur reconnaissance.

     Les habitants de ces contrées, habitués par tradition à défendre, au péril de leurs jours, leur foi religieuse et politique, acclament une opinion et ne la subissent pas. S'ils vous entourent aujourd'hui de toute leur affection s'ils vous expriment hautement leur dévouement, s'ils vous accompagnent de leurs voeux enthousiastes, c'est qu'ils sentent bien que vous êtes leur unique appui, et qu'en vous seuls ils peuvent, ils doivent fonder leurs espérances.

     Aussi vous le disons-nous dans toute l'effusion de notre âme.

     Daignent Vos Majestés agréer l'hommage de nos respects !

     Comptez, SIRE, sur notre fidélité. »

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Je compte sur la Providence pour m'aider à accomplir la grande mission qui m'a été imposée ; je compte sur vous aussi, Messieurs, qui êtes appelés à rendre la justice et qui, je le sais, vous acquittez noblement de ce devoir. »

     Un épisode a marqué la réception :

     Parmi les personnes qu'on nommait à Leurs Majestés, l'Empereur a entendu le nom de M. Éveillard : c'est le frère de notre consul si malheureusement assassiné à Djeddah ; l'Empereur et l'Impératrice se sont entretenus pendant quelques instants avec lui et l'ont laissé pénétré de reconnaissance pour le touchant intérêt dont il avait été l'objet.

     Après les réceptions officielles, Leurs Majestés sont descendues au perron de l'hôtel de la préfecture pour voir défiler devant Elles les députations de toutes les communes rurales de l'arrondissement.

     En un instant, la cour a été envahie par des flots de population avide de saluer Leurs Souverains ; ce n'est pas sans quelque peine qu'on est parvenu à rétablir un peu d'ordre dans cette foule enthousiaste, aucun de ces braves Bretons ne pouvant se résoudre à céder la place d'où il pouvait contempler encore l'Empereur et l'Impératrice, visiblement émus de ces manifestations qui allaient jusqu'au délire.

     Ce soir, Leurs Majestés assistent au bal que leur a offert la ville de Saint-Brieuc.

18 août.
SAINT-BRIEUC. — SAINT-MALO.

     Ce matin, à huit heures et demie, l'Empereur a visité les étalons, les poulinières et les plus beaux produits des haras de Guingamp.

     SA MAJESTÉ s'est entretenue longtemps avec M. Houel, inspecteur du dépôt, et a paru écouter avec beaucoup d'intérêt tous les détails qui Lui ont été donnés par cet habile administrateur.

     A neuf heures et demie, Leurs Majestés sont montées en voiture. Malgré le mauvais temps, la population de la ville et des campagnes, désireuse de voir une fois de plus des Souverains qu'elle avait accueillis la veille avec tant de sympathie, formait une double haie qui se prolongeait fort loin hors de la ville.

     A peu de distance de Saint-Brieuc, l'Empereur s'est arrêté quelques instants pour voir des courses de haies et des sauts de fossés exécutés par des cavaliers et des chevaux du pays.

     A Lamballe, où le cortége impérial est arrivé à onze heures, Leurs Majestés ont été reçues par le maire, le clergé, les médaillés de Sainte-Hélène et une population

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nombreuse, entourant un arc de triomphe élégant. Le maire, dans un discours empreint des meilleurs sentiments, a remercié l'Empereur d'être venu visiter la ville de Lamballe et de s'être fait accompagner dans son voyage en Bretagne par un maréchal que les populations ont pu déjà apprécier, et par un docteur qui est l'illustration du pays.

     L'EMPEREUR a décoré de sa main le docteur Bédel qui, parvenu à un àge très-avancé, consacre tous ses soins et sa fortune au soulagement des pauvres.

     A Noyal, le curé et tout son clergé ont reçu l'Empereur sous un arc de triomphe, et ont remercié Sa Majesté de la nouvelle faveur qu'Elle vient d'accorder à un de ses aides de camp, né dans le pays. Ici, comme partout ailleurs, lorsque le cortége impérial s'est arrêté sous des arcs de triomphe dressés sur la route, les gens de la campagne ont entouré la voiture de l'Empereur, et dans plusieurs localités des paysans et des paysannes sont venus, avec un empressement naïf et touchant, demander à Leurs Majestés des nouvelles de leur Enfant.

     A Jugon, le maire a demandé à l'Empereur pour toute faveur le bonheur de lui serrer la main. Un peu avant d'arriver à Dinan, Leurs Majestés se sont arrêtées au couvent de Saint-Jean-Dieu, dont les frères hospitaliers avaient très-élégamment orné les abords. Les frères sont venus au-devant de Leurs Majestés avec la croix et les bannières du couvent, et leur ont fait une réception pleine de solennité et de grandeur.

     Le cortége impérial est arrivé à deux heures et demie devant la porte de Dinan. Cette porte et les deux tours qui l'encadrent avaient été richement pavoisées. Les fleurs et la verdure qui les décoraient contrastaient de la manière la plus heureuse avec le style moyen âge de ces fortifications si bien conservées. D'un côté se voyait le portrait en pied de du Guesclin, que Dinan est fier d'avoir vu naître ; de l'autre était une statue en pied de Napoléon Ier.

     Devant l'hospice de Dinan était une image de la Vierge avec ces mots : Marie, patronne de la France, protége son Souverain.

     La foule qui se pressait dans les rues et aux abords de Dinan était peut-être encore plus grande que partout ailleurs. Les villages, à vingt lieues à la ronde, avaient été abandonnés ; rien n'avait pu empêcher les habitants des campagnes de se porter sur le passage de leurs Souverains. Leurs Majestés, pressées par le temps, n'ont pu faire qu'une halte de quelques instants à Dinan.

     Pendant cette halte, le curé a offert à l'Empereur, qui l'a accepté avec satisfaction, un livre de prières dont Sa Majesté s'était servie en Angleterre quelques années avant 1848.

     Le cortége, en quittant Dinan, a passé sur le superbe pont, de construction récente, jeté entre deux collines qui forment les berges de la Rance, et qui n'a pas moins de 130 pieds au-dessus du lit de cette rivière.

     LEURS MAJESTÉS ont admiré le magnifique panorama qui se déroulait à leurs yeux.

     Il est impossible de mentionner tous les arcs de triomphe qui se succédaient sur la route. Celui de Pleudihen, à la limite du département des Côtes-du-Nord, se distinguait par cette inscription caractéristique : Pleudihen a voté, à l'unanimité de 5,000 voix, le rétablissement de l'Empire.

     A Ville-Nosen, les pêcheurs ont offert un joli bateau pour le Prince Impérial.

     Au village de Châteauneuf, où Leurs Majestés sont arrivées à quatre heures et demie, Elles ont été reçues par le clergé et les autorités civiles. Le canon du fort a annoncé au loin le passage du cortége impérial.

     Après être entrées dans Saint-Juan-de-Guéret sous un arc de triomphe élevé par la Société de secours mutuels, Leurs Majestés sont arrivées à Saint-Servan à cinq heures.

     Elles ont été reçues par toutes les autorités au bruit des salves de l'artillerie et des acclamations les plus enthousiastes de la population.

     Le maire, s'avançant vers l'Empereur, a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Daignez agréer les respectueux hommages de la ville et de la commune entière de Saint-Servan.

     Nous n'avons point à offrir ici à Votre Majesté les splendeurs de Cherbourg, ni les pompes militaires de Brest et de Lorient. Mais, au sein de notre paisible et bonne population, qui sollicita des premières l'insigne honneur de sa visite et en gardera à jamais le souvenir le plus reconnaissant, Votre Majesté trouvera tous les coeurs fidèles, dévoués, et nulle part, Sire, acclamations plus sincères n'auront salué le passage de l'Élu de la nation, du monarque éminent à qui la France doit le rétablissement et le maintien de l'ordre, et tout à la fois la gloire des armes et celle de la paix.

     « MADAME

     La renommé de votre caractère noble et ferme, comme celle de votre bonté ineffable, vous a depuis longtemps précédée parmi nous. Croyez que mes paroles ne sauraient vous exprimer tout le bonheur que nous donne aujourd'hui l'auguste et gracieuse présence de Votre Majesté. Qu'Elle daigne agréer notre amour et nos voeux pour Elle et pour le Prince Impérial, précieux Enfant, notre espoir comme le sien.

     SIRE,

     En traversant Saint-Servan, Votre Majesté appréciera l'avenir auquel notre jeune cité peut prétendre, et tout nous est garant que nous en devrons le développement progressif et rapide à votre volonté paternelle et puissante.

     Sire, alors comme aujourd'hui, Saint-Servan redira avec gratitude et enthousiasme :

     Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     L'EMPEREUR a répondu quelques paroles bienveillantes, puis Leurs Majestés ont fait leur entrée dans la ville. Sur leur passage, Elles ont rencontré plus de deux cents petits enfants très-élégamment habillés en mousses, portant chacun un drapeau tricolore, et coiffés d'un chapeau de paille entouré d'un ruban, sur lequel on lisait : Prince Impérial.

     De distance en distance sur tout le parcours de la ville, s'élevaient des arcs de triomphe ornés d'inscriptions qui témoignaient du dévouement des habitants à l'Empereur et à sa Dynastie.

     LEURS MAJESTÉS sont arrivées à Saint-Malo par la chaussée dite le Sillon, pavoisée de drapeaux et flammes tricolores, et ornée d'arcs de triomphe. Sur l'un d'eux on lisait :

     A l'Empereur
     La ville de Saint-Malo reconnaissante !

     Puis au-dessous de cette inscription, d'un côté : Malakoff, — Sébastopol, — Traité de Paris ; — de l'autre : Alma, — Bomarsund, — Inkermann et Traktir.

     Le nombre de soldats médaillés formant la haie témoignait assez la part que les enfants de Saint-Malo ont prise à ces glorieuses affaires.

     Les belles fortifications moyen âge qui défendent la ville du côté du port ont attiré l'attention de l'Empereur.

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     Enfin, à six heures et un quart, Leurs Majestés sont arrivées à la porte dite de Dinan. De cette porte élégamment décorée, le plus beau spectacle s'offrait à la vue, par suite de la perspective ascendante de la grande rue de Saint-Malo. Les murs des maisons disparaissaient complétement sous les bannières aux mille couleurs, les drapeaux, les devises, les guirlandes de verdure et de fleurs. Non loin de la porte, un arc de triomphe des plus remarquables par l'élégance et l'originalité de sa construction représentait une couronne colossale soutenue par des colonnes reposant sur deux vaisseaux. D'un côté on lisait : A l'Empereur Napoléon III ! La Gloire, Duguay-Trouin. De l'autre côté : A l'Impératrice Eugénie ! Grande-Hermine, Jacques Cartier.

     La ville de Saint-Malo, justement fière d'avoir donné le jour à deux de nos plus illustres marins, avait voulu rappeler sur ce monument improvisé, et le souvenir de leurs hauts faits et les noms des vaisseaux qu'ils ont fait passer avec eux à la postérité. Leurs Majestés sont arrivées à la sous-préfecture à six heures. Elles ont été complimentées dans le vestibule par une députation de jeunes filles, qui ont offert à l'Impératrice une corbeille de fleurs. En même temps, de jeunes enfants, fils de pêcheurs et de marins du port, ont prié Sa Majesté d'accepter pour le Prince Impérial un bateau destiné à ses amusements.

     Immédiatement après les réceptions ont commencé.

     S. M. L'EMPEREUR s'est entretenu longuement avec le curé qui Lui a présenté le clergé, avec les maires de plusieurs communes rurales, avec le gouverneur de Jersey et les consuls de plusieurs puissances étrangères, auxquels l'Empereur a adressé la parole dans leur langue.

     Le président du tribunal civil de Saint-Malo a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Le tribunal civil de Saint-Malo est heureux de renouveler entre les mains de Votre Majesté l'hommage de sa fidélité. En présence de l'héritier du plus grand nom du monde moderne, quel magistrat ne sentirait tressaillir les sympathies les plus vives de son intelligence pour ce nom qui rayonne au fronton du temple du droit civil ? Comment

ne serait-il pas profondément reconnaissant envers la Providence qui, deux fois en un siècle, a fait sortir de la même race le chef qui devait être le salut et la gloire de sa patrie ?

     Nous sommes fiers de proclamer ici que la charge d'administrer la justice nous est rendue facile par l'esprit de la population. Un magistrat (le président de Mesmes) disait à un roi de France que les sujets les plus courageux étaient les plus essentiellement soumis. Cette vérité est manifeste dans ce pays, dont l'histoire est celle d'hommes énergiques et dévoués, paisibles parce qu'ils sont forts.

     Daigne Votre Majesté, daigne l'Auguste Princesse dont la présence remplit de joie nos coeurs, agrééer les voeux que nous formons pour la conservation de leurs jours si précieux, et pour la continuation de la Dynastie par le jeune Prince accordé par le Ciel à la France et à Vous ! »

     Le président du tribunal de commerce a dit à Sa Majesté :

     « SIRE,

     Le tribunal de commerce de Saint-Malo supplie Votre Majesté de daigner agréer l'assurance de son dévouement et de la profonde reconnaissance dont il est pénétré, Sire, pour votre venue dans cette antique cité, dont les annales, qui déjà ne sont pas dépourvues de toute gloire, s'enrichiront encore de l'éclatant témoignage de bienveillance que manifeste votre auguste présence si ardemment désirée.

     Voulez-vous bien nous permettre, Sire, de déposer aux pieds de S. M. l'Impératrice l'humble hommage de notre respectueuse admiration et d'exprimer nos voeux pour le Prince Impérial ? »

     Enfin, le président de la chambre de commerce a prononcé les paroles suivantes :

     « SIRE,

     La chambre de commerce de Saint-Malo vient exprimer à Votre Majesté combien la population de cet important arrondissement commercial est heureuse et fière de l'insigne honneur que vous daignez le faire en venant la visiter.

     Je suis chargé, Sire, de mettre aux pieds de Votre Majesté l'expression de son attachement à votre Personne, à votre Dynastie, ainsi qu'aux institutions fortes dont vous avez doté le pays, et à l'abri desquels la France vit en paix, puissante et respectée de toutes ses nations.

     Sire, la chambre de commerce a une autre mission à remplir. Elle doit encore soumettre à Votre Majesté des questions du plus haut intérêt pour notre arrondissement. Elles font l'objet d'un mémoire qui sera mis sous les yeux de Votre Majesté. Nous espérons qu'des seront accueillies favorablement, et que vous voudrez Sire, perpétuer le souvenir de votre passage au milieu de nous en dotant notre pays des seuls moyens de le faire sortir de l'état d'affaissement dans lequel il tombe de plus en plus.

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     Votre Majesté peut compter sur notre durable et vive reconnaissance. »

     L'EMPEREUR a répondu à ces discours de la manière la plus bienveillante.

     Après les réceptions officielles, on a introduit près de Leurs Majestés une députation de jeunes filles de Cancale, qui ont offert à l'Impératrice un panier d'huîtres, orné de fleurs en coquillages, et Lui ont adressé des paroles empreintes du plus touchant dévouement pour l'Empereur, l'Impératrice et le Prince Impérial.

     Ce soir, Leurs Majestés assistent à un bal qui leur est offert par la ville de Saint-Malo.

19 Août.
SAINT-MALO. — RENNES.

     Aujourd'hui, à huit heures, l'Empereur est sorti de l'hôtel de la sous-préfecture de Saint-Malo, accompagné du ministre de la guerre, du général Niel, de l'inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées, du directeur des fortifications, du maire et du sous-préfet. Sa Majesté a visité les travaux qui s'exécutent au grand bassin de retenue, aux écluses, etc. L'Empereur a examiné sur place la question soulevée par le commerce de Saint-Malo relativement à l'agrandissement de la ville du côté de l'ouest, et Sa Majesté a prescrit aux chefs des divers services d'étudier le plus promptement possible ces projets dont Elle a posé les bases Elle-même, et qui seront de nature à concilier tous les intérêts engagés dans cette question.

     L'EMPEREUR, après avoir parcouru à pied les quais du grand bassin Est, est rentré en ville, puis s'est dirigé sur le château, construit à l'extrémité du Sillon, dont Il a visité en grand détail les curieuses fortifications élevées par la reine Anne au commencement du seizième siècle.

     En sortant du château l'Empereur a parcouru les vieux remparts de la ville qui font face au nord. Dans cette promenade, Sa Majesté s'est entretenue longuement du projet d'agrandissement de la ville demandé de ce côté, et là aussi l'Empereur a indiqué la direction à donner aux études de nouveaux projets qui, tout en élargissant l'espace sur lequel la ville pourra s'étendre, ne compromettront en rien les intérêts de la défense.

     LEURS MAJESTÉS sont montées en voiture à dix heures et demie, après avoir reçu la visite de l'amiral Bouvet, âgé de quatre-vingt-trois ans, qui a voulu se faire conduire auprès de Leurs Majestés pour Leur offrir ses hommages.

     Le cortége impérial a retrouvé, de Saint-Malo à Château-Neuf, toutes les populations qui, la veille, s'étaient portées sur le passage de Leurs Majestés ; mais le soleil, qui ajoute tant à la pompe des fêtes populaires, et qui manquait hier, brillait aujourd'hui de tout son éclat. Le canon de Château-Neuf a salué le passage de l'Empereur.

     Sur sa route, le cortége impérial a rencontré, comme les jours précédents, un très-grand nombre d'arcs de triomphe.

     A Saint-Pierre-de-Plesguen, l'Empereur a été complimenté par le curé, qui Lui a adressé les paroles suivantes :

     « SIRE,

     Je m'estime heureux, à l'âge de quatre-vingt-un ans, de cinquante et un de sacerdoce et de quarante-six ans d'administration curiale dans cette paroisse, que la divine Providence m'ait accordé l'insigne faveur de voir Vos Majestés Impériales, et de pouvoir Leur offrir les plus profonds respects et le parfait dévouement d'un ancien serviteur du Fondateur à jamais illustre de votre Dynastie.

     Sire, je continuerai de prier le Dieu par qui règnent les rois de vous bénir, de vous conserver vous et votre très-digne Compagne et votre Fils bien-aimé, l'espoir de la France, pour le bonheur de la religion et la prospérité de notre belle patrie.

     « Vive l'Empereur ! vive notre gracieuse et bienfaisante Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     L'EMPEREUR a trouvé dans ce respectable ecclésiastique, décoré de la médaille de Sainte-Hélène, un ancien soldat du camp de Boulogne ; il lui a donné la décoration de la Légion d'honneur, ainsi qu'au maire, âgé de plus de quatre-vingts ans, ancien militaire.

     A Tinteniac, un arc de triomphe, dressé à l'entrée du village, portait cette inscription :

     A l'Empereur !
     A l'Impératrice !
     A leur Fils bien-aimé !
     Nous jurons fidélité !
     Les vieux soldats de l'île d'Elbe.

     A la sortie du même village, sur un autre arc de triomphe, on lisait :

     Dieu protège notre Empereur !

     Le curé, entouré de son clergé, s'est avancé vers l'Empereur et lui a dit :

     « SIRE,

     Je dois à la position topographique de ma paroisse, qui se trouve la première de l'arrondissement de Rennes sur la route que parcourent Vos Majestés, l'honneur de pouvoir, le premier, vous exprimer les sentiments qui animent le clergé et la population de cet arrondissement : sentiments d'admiration pour la vigueur avec laquelle vous avez enchaîné le monstre de l'anarchie, rétabli l'ordre et soutenu au loin la gloire du nom français ; sentiments de reconnaissance pour la protection que vous accordez hautement à l'Église et pour le puissant appui que vous donnez dans Rome au vicaire de Jésus-Christ ; sentiments d'amour pour un Prince qui visite son Empire pour connaître les besoins de ses peuples et y satisfaire. Animés de ces sentiments, c'est avec la plus vive horreur que nous apprîmes l'horrible attentat du 14 janvier ; ce fut pour nous un devoir bien doux, un pressant besoin de remercier Dieu d'avoir préservé Vos Majestés. En sauvant des vies si précieuses, Dieu avait encore une fois sauvé la France. De pareils crimes ne se renouvelleront pas, nous en avons la douce espérance, et, touché des prières de tout le peuple français, le Seigneur conservera une vie à laquelle sont attachées la paix et la tranquillité du monde.

     « Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     À Montgermont, à la ferme-école des Trois-Croix, des trophées, formés par des instruments aratoires perfectionnés par M. Bodin, ont attiré spécialement l'attention de l'Empereur.

     Enfin, en approchant de la hauteur du Rond-Point, le canon de Rennes a signalé l'arrivée du cortége impérial.

     Là, Leurs Majestés ont trouvé sous un magnifique arc de triomphe le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui Les a reçues à la tête des autorités et qui a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Toutes les populations du département d'Ille-et-Vilaine se sont réunies dans la ville de Rennes pour manifester publiquement leur dévouement à l'Empereur, à S. M. l'Impératrice et à S. A. I. le Prince Impérial.

     Toutes ces populations, Sire, je suis heureux de vous en donner l'assurance, sont animées des sentiments d'affection et d'attachement qui ont éclaté de toutes parts à votre entrée dans le département, à Saint-Servan et à Saint-Malo. Votre Majesté reconnaîtra aujourd'hui comme hier les habitants du département d'Ille-et-Vilaine, aux mêmes sentiments et aux mêmes acclamations.

     Votre Majesté retrouvera également dans Rennes les représentants de la Bretagne, qui se sont tous donné rendez-vous dans cette ville pour renouveler à l'Empereur et à S. M. l'Impératrice l'expression de leur fidélité.

     Tous les dévouements que vous aviez trouvés sur votre passage, depuis le commencement de votre voyage, se sont concentrés à Rennes et se résument en ce moment dans une seule acclamation, et j'ai l'espoir que l'Empereur pourra constater que si les départements déjà traversés n'avaient pas eu l'honneur de l'initiative de ces grandes fêtes dynastiques, le département d'Ille-et-Vilaine aurait pu commencer comme il peut aujourd'hui couronner ces mémorables manifestations du dévouement des populations de l'Ouest à la Dynastie napoléonienne. »

     Après quelques mots de l'Empereur, le cortége a commencé à descendre cette longue et belle avenue qui conduit à la ville, et des deux côtés de laquelle se trouvaient rangées les nombreuses corporations de tous les corps d'état, la Société de secours mutuels, les médaillés de Sainte-Hélène qui formaient la haie sur plusieurs rangs jusqu'aux portes de Rennes. A l'entrée de la ville les regards étaient attirés par des trophées d'armes disposés avec beaucoup de goût par les soins de l'artillerie. Le maire, entouré du conseil municipal, s'est avancé vers la voiture de Leurs Majestés et s'est exprimé en ces termes :

     « SIRE,

     Une immense acclamation a salué votre arrivée sur les côtes armoricaines et s'est prolongée des bords de la Manche aux rivages de l'Océan. Trois événements solennels signalent cette marche mémorable et seront inscrits aux fastes de l'histoire. Cherbourg, Brest et Rennes, où, pour résumer et couronner leur voyage, Vos Majestés appellent auprès d'Elles et convient à leur table, dans le palais des parlements et des états, les représentants de la Bretagne entière. Vous allez daigner, Sire, franchir les portes de notre cité. Par cette même porte de l'Ouest, durant sept siècles, nos ducs souverains firent leur entrée solennelle dans leur ville capitale ; ils y étaient sacrés et couronnés dans notre église cathédrale, comme les rois de France à Reims. Depuis que, par les liens de l'hymen, la Bretagne s'est donnée librement à la France, comme une épouse à son époux, deux grands monarques auront visité notre cité, Henri IV, de chère et glorieuse mémoire, et Napoléon III, bras puissant de la Providence qui retient l'Europe suspendue sur l'abîme révolutionnaire.

     « MADAME,

     Digne Compagne de votre illustre Époux, naguère vous avez révélé à la France le calme et l'intrépidité de votre âme ; maintenant vous essuyez les fatigues d'un long voyage pour visiter nos foyers. On aime, Madame, à voir tempérer ainsi l'éclat du diadème par la gracieuse image de la bienfaisance et des tendres vertus ; car s'il appartient au génie de subjuguer les imaginations, il est donné à la beauté de charmer les coeurs ; aussi, aujourd'hui, Sire, Madame, comme au temps de nos états provinciaux, de nombreuses députations accourent de tous les points de notre presqu'île, afin que dans cette dernière étape, du sein de sa vieille capitale, la voix de la Bretagne proclame sa reconnaissance envers Vos Majestés pour leur gracieux voyage et son admiration pour le Souverain qui a su rendre à la France l'ordre, la gloire et son antique prépondérance sur les destinées du monde.

     « Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     Puis, le cortége s'est dirigé vers la cathédrale. Leurs Majestés ont été reçues sous le parvis par Mgr l'évêque de Rennes, qui Leur a offert l'eau bénite et l'encens, et a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Après les fêtes grandioses de Cherbourg et les magnificences maritimes de Brest, après cette suite non interrompue d'ovations populaires que vous ont offertes les mâles enfants de l'Armorique aux pieds de leurs calvaires de granit, au sein de leurs forêts de chênes, que pouvait faire à son tour l'ancienne capitale de la Bretagne qui fût digne de vous et d'elle, si ce n'est une grande manifestation civile et religieuse, servant comme de couronnement à ce voyage vraiment triomphal que vient de faire Votre Majesté, en parcourant cette belle portion de son Empire jusqu'ici si peu favorisée de la présence de ses Souverains.

     C'est ce qu'a pensé le digne magistrat qui gouverne en votre nom le département d'Ille-et-Vilaine, et ce qu'a

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également compris l'évêque qui a en ce moment l'honneur insigne de vous recevoir à l'entrée de son église.

     « Il convenait en effet, Sire, à cette illustre cité, jadis le chef-lieu de la plus belle province de France, et qui conserve encore sur trois millions d'âmes la triple suprématie de la justice, des lettres et des sciences, d'appeler dans son sein toutes les notabilités des cinq départements pour offrir à Votre Majesté l'hommage du départ, pour recueillir avec un religieux respect quelques-unes de ces paroles simples et sublimes qui tombent si naturellement de ses lèvres, et dont le retentissement se fait sentir dans l'univers entier.

     Il convenait surtout au clergé de ce diocèse, l'un des plus catholiques du monde, et où les traditions de foi et de moeurs antiques se sont mieux conservées, de venir en cette circonstance, pour lui si solennelle, vous offrir un tribut de gratitude et de prières, à vous, Sire, l'héritier du trône, du restaurateur de notre sainte religion en France ; à vous, le soutien de la papauté au dix-neuvième siècle ; à vous, de tous les monarques français depuis saint Louis, le plus dévoué à l'Église et à son oeuvre de civilisation et de progrès véritables au milieu des enfants des hommes. C'était là notre premier devoir envers vous comme catholiques et comme Français, et que nous sommes heureux, veuillez le croire, de vous rendre en ce jour.

     Mais il en était un autre plus doux peut-être encore à votre coeur tant dévoué à la France, que nous avions à vous offrir comme prêtres, et qui devait donner à cette manifestation religieuse sa véritable signification et, pour ainsi dire, son caractère propre : je veux parler du loyal et dévoué concours que Votre Majesté trouvera toujours près du clergé de ce département pour l'aider à réaliser les grandes pensées de bonheur et de gloire qu'Elle a conçues pour notre chère patrie. Oui, en venant avec tant d'empressement entourer ici votre trône, c'est comme si nous voulions vous dire : « Sire, vous avez entrepris la plus grande chose qui soit au monde, celle de replacer sur sa base d'édifice social qui chancelle de toutes parts. A cette oeuvre si difficile et si belle vous avez convié tous les honnêtes gens, tous les bons Français, tous ceux à qui les noms de religion, de famille et de patrie, font encore vibrer le coeur. » A cet appel ne pouvait faire défaut le clergé catholique, lui qui a reçu mission divine de guérir les peuples. Quant à nous, Sire, nous y répondons aujourd'hui au pied des saints autels avec toute l'énergie de notre coeur breton. Laissant à ceux dont le royaume est de ce monde le soin de diriger les choses de la terre pour ne nous occuper que des intérêts du Ciel, nous nous efforçons de payer notre dette au pays et à Votre Majesté en prêchant au troupeau que nous devons nourrir de la parole de vie, l'obéissance aux lois, le respect de l'autorité si affaiblie parmi les hommes, la reconnaissance due au Prince qui, après Dieu, a sauvé la France et le monde civilisé, peut-être d'un cataclysme universel, et, pour prix de ce grand ministère, nous ne demanderons ni les richesses, ni les honneurs, mais uniquement l'humble pouvoir de préserver nos pieuses populations des dangers d'une civilisation nouvelle qui bientôt va leur arriver de toutes parts, et qui, si elle n'avait pour résultat que de leur procurer des jouissances qu'elles ne connaissent pas, ne les rendrait ni meilleures ni plus heureuses.

     « Mais c'est assez, trop peut-être retenir. Votre Majesté au seuil de cette cathédrale. Entrez donc, Sire, dans cette église si riche de souvenirs où, pour la première fois, nos fiers aïeux virent immoler la pacifique hostie à la place des victimes humaines qu'offraient à Teutatès ses cruelles prêtresses, où siégèrent avec tant de sainteté les Amand et les Melaine, où saint Yves rendit la justice, où nos dues venaient recevoir leur couronne, où s'agenouilla Henri le Grand au jour où il daigna, lui aussi, visiter notre ville.

     Venez, Sire ; quinze cents prêtres accourus de tous l s points de ce vaste diocèse vous attendent dans ce temple pour y prier de coeur et d'âme pour vous, pour votre Auguste Épouse et pour votre Impérial Enfant, après vous l'espoir de la France, le Dieu par qui règnent les rois et qui fonde à son gré les dynasties nouvelles.

     Quant à l'évêque qui a l'honneur de vous adresser la parole, ses sentiments de dévouement et de respect vous sont connus, Sire, et plus d'une fois Votre Majesté a bien voulu les agréer avec bonté. Cependant, Elle lui permettra de vous en renouveler ici le tant sincère hommage en présence de son clergé et de son peuple, et de vous dire qu'ils sont ceux d'un franc et loyal Breton.

     Et vous, douce, gracieuse Princesse, qui avez voulu connaître les Bretons et faire à leur glorieuse patronne un pieux pèlerinage, vous dans les veines de qui coule le sang des Dominique et des Thérèse, sur le front de laquelle brille un je ne sais quoi qui gagne tous les coeurs, et dont la vie se passe à faire des heureux, pourriez-vous être oubliée dans ce concert d'hommages et de prières ? Non ! non ! venez ; un trône vous est élevé près de celui de votre Époux, à cette place où pria jadis Anne de Bretagne, celle que nos paysans appellent encore la bonne Duchesse, qui fut l'épouse du Père du peuple, l'idole de ses sujets, avec laquelle Votre Majesté a tant de traits de ressemblance par la grâce et la bonté. »

     A peine Sa Majesté avait-Elle répondu à ce discours que les cris les plus enthousiastes de Vive l'Empereur ! ont retenti sous les voûtes de l'église.

     Nous avons cru comprendre dans la réponse de Sa Majesté qu'Elle avait formé le projet d'ériger l'évêché de Rennes en archevêché.

     LEURS MAJESTÉS ont pris place sous un dais fort riche et ont été conduites processionnellement aux places qui avaient été disposées pour Elles.

     On a chanté un Te Deum en musique suivi du Domine, salvum fac Imperatoren.

     Il était cinq heures lorsque le cortége impérial est entré dans la cour de la préfecture.

     LEURS MAJESTÉS ont été reçues à la porte par Mme Féart, entourée d'une députation de jeunes filles qui ont offert à l'Impératrice une corbeille de fleurs. Puis Leurs Majestés ont reçu les femmes des fonctionnaires.

     A six heures, les réceptions officielles ont commencé.

     Voici les paroles prononcées par le premier président de la cour impériale, en présentant la cour :

     « SIRE,

     Votre cour impériale de Rennes, composée de magistrats qui peuvent tous se dire Bretons par droit d'affection, et qui le sont presque tous par la naissance et par la famille, apporte avec empressement et avec bonheur à Votre Majesté l'hommage de son respect et de son dévouement. C'est avec une profonde gratitude que nous saluons, sur cette terre que nous aimons et où Votre Majesté vient de promener un de ces regards qui sont déjà des bienfaits, l'Empereur dont nous distribuons la justice souveraine, le Prince qui porte si dignement le poids d'un si grand nom et d'une si grande destinée. Les sentiments qui nous animent sont ceux qui partout sur son passage viennent de faire une si puissante, une si expressive explosion. Ces populations qui se précipitaient tout entières à la rencontre de Votre Majesté et qui se pressaient en foule autour d'Elle, appelaient, il y a dix ans, le neveu du grand Empereur au secours de la fortune de la France. Un règne glorieux et bienfaisant tout à la fois a commandé leur reconnaissance et leur admiration. Elles étaient prêtes pour l'ère nouvelle et féconde qui s'est offerte devant elles, et pour cette fête continue qui devançait Votre Majesté et qui L'a suivie. Ces âmes honnêtes et fortes, dont l'enthousiasme sincère a si vivement éclaté, ont emporté des impressions profondes d'où sortiraient au besoin d'énergiques dévouements et qui ne laisseront pas périr dans ces contrées la puissance des traditions et des solidarités de famille.

     Respectueusement soumis aux disciplines salutaires mains indépendants par le caractère et par le coeur, les fils de cette terre de franchise et de foi peuvent se donner, parce qu'ils s'appartiennent, et ils ne se donnent point à demi ni pour un jour.

     Bien longtemps, Madame, aux veillées des hameaux, comme dans les entretiens des cités, ils rediront la visite de l'Auguste Souveraine, dont ils connaissaient la bonté inépuisable et l'héroïque courage trop cruellement éprouvé, que les flots d'une mer radieuse ont déposée sur ces rivages dans tout l'appareil de la suprême grandeur, et qui, daignant se montrer heureuse Elle-même du bonheur qu'Elle apporte, laisse sur sa trace, tous les coeurs pénétrés de reconnaissance et d'enchantement. Pendant le cours de cette longue route, dans les fêtes des villes et dans les fêtes des campagnes, autour de ces autels vénérés où s'est agenouillée Votre Majesté, que de précieux souvenirs ont été avidement recueillis dans toutes les mémoires ! Ils y seront religieusement gardés par la foi bretonne, et ils s'y trouveront encore présents, pour rajeunir les affections populaires, lorsque, dans un long avenir, et pour régner sur les enfants de nos enfants, le Fils que la France accueillait, il y a deux ans, par une immense acclamation d'espérance et de joie, montera sur le trône relevé et affermi par son Père.

     SIRE, il n'est aucun de nous qui ait oublié les belles paroles par lesquelles Votre Majesté, dans une occasion solennelle, définissait le caractère du magistrat. Dans l'accomplissement du devoir de nos charges, elles sont toujours présentes à notre pensée, et ce serait notre encouragement et notre récompensé, s'il nous était permis d'espérer que Votre Majesté veut bien compter sur le loyal et fidèle concours de sa cour impériale de Rennes et des tribunaux de ce vaste ressort. »

     Le recteur de l'académie de Rennes, en présentant à Sa Majesté l'administration et le corps enseignant des sept départements qui composent le ressort, les inspecteurs de l'académie, les facultés et l'École de médecine, les proviseurs des lycées, les directeurs des écoles normales primaires, s'est exprimé ainsi :

     « SIRE,

     Les fonctionnaires de l'administration de l'enseignement à tous ses degrés dans l'Académie de Rennes viennent des divers points de nos sept départements prier Votre Majesté et notre Auguste Souveraine de daigner agréer leurs dévoués et respectueux hommages.

     Tous sont heureux de vous témoigner que dans les chaires les plus élevées de nos facultés et de nos lycées, de même que sous le toit de nos modestes écoles rurales, Votre Majesté retrouverait partout les vives sources de l'esprit chrétien, le respect du principe d'autorité dont Elle est la personnification éclatante et providentielle. C'est à préparer les générations fortes et dévouées, dignes de porter un jour les destinées du pays que votre règne, Sire, fait si grand entre les nations, dont l'héritier de votre nom et de votre trône perpétuera la gloire, que l'université, guidée par un ministre éminent, consacre ses plus vigilants et ses plus chers efforts, fière de répondre à l'auguste confiance qui élevait hier encore la dignité de ses maîtres par un sentiment plus profond de sa responsabilité et de ses devoirs devant la religion, le Prince et la patrie.

     VOTRE MAJESTÉ a pu voir, Sire, dans sa marche triomphale sur cette terre mère des mâles vertus dont la foi et la fidélité à ses souverains resteront des symboles, si la jeunesse bretonne qui acclame avec un si naïf enthousiasme Napoléon III, l'Impératrice et le Prince Impérial, a appris dans nos écoles à comprendre les bienfaits et la grandeur de votre règne ; à aimer votre Dynastie si intimement unie à tous les intérêts de sécurité, de grandeur politique, de gloire des sciences et des lettres et d'avenir social de la France. »

     Le président du tribunal civil de Rennes a dit à l'Empereur :

     « SIRE,

     Les membres du tribunal civil de Rennes viennent vous présenter leurs respectueux hommages et vous exprimer le désir qu'ils ont de vous seconder, autant qu'il dépend d'eux, dans l'accomplissement de la tâche difficile que vous vous êtes proposée.

     Ils croient le faire en continuant de rendre avec zèle et avec un religieux dévouement au culte de la loi cette impartiale justice que les révolutions n'altèrent ni ne modifient.

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     Ils espèrent justifier ainsi le témoignage de confiance dont vous les avez honorés, quand, conservant dans notre constitution actuelle une des précieuses conquêtes faites par nos pères lors de l'immortelle révolution de 1789, vous avez maintenu inamovibles sur leurs siéges des magistrats institués par des gouvernements antérieurs au vôtre.

     Croyez, Sire, que la compagnie que je préside, n'a rien tant à coeur que de vous prouver en toute occasion son dévouement à votre Auguste Personne, et qu'elle ne cessera d'y employer tous ses efforts. »

     Le président du tribunal de Montfort a prononcé le discours suivant :

     « SIRE, MADAME,

     J'ai l'honneur de présenter à Vos Majestés le tribunal de l'arrondissement de Montfort. Sire, nous avions espéré un moment que Vos Majestés auraient honoré de leur passage le chef-lieu de notre arrondissement. Vous eussiez trouvé là, Sire, comme dans toute la Bretagne, une population simple, grave, profondément religieuse, dont vous avez conquis l'amour et la reconnaissance par les immenses bienfaits qu'elle a reçus de vous ; car Dieu aidant, Sire, vous avez sauvé la France et protégé la religion ; vous avez rendu la sécurité au foyer domestique ; vous communiquez aux magistrats la force nécessaire pour le maintien de l'ordre et l'exécution des lois ; vous nous donnez enfin à tous la liberté de bien faire, seule liberté dont l'homme qui pense doive se montrer exclusivement jaloux. Pardonnez-moi, Sire, en finissant, un souvenir qui m'est personnel. J'ai souvent envié à mon père l'honneur qu'il eut d'être appelé au sacre de Napoléon Ier et de prêter entre ses mains un serment de fidélité qu'il a gardé toute sa vie. Aujourd'hui, Sire, ma bonne fortune égale la sienne, puisqu'il m'est donné de saluer l'héritier légitimé du grand homme, aussi grand que lui par ses oeuvres, la nouvelle Joséphine, aussi bonne, aussi belle que l'Impératrice votre aïeule de si douce mémoire, et de déposer aux pieds de Vos Majestés l'hommage d'un dévouement qui ne faillira pas.

     Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     Ce soir, l'Empereur reçoit, dans un grand dîner, les officiers généraux, Mgr. l'évêque, les chefs de corps, les directeurs et chefs de service de toutes les administrations.

20 août.
A RENNES.

     L'EMPEREUR, après avoir travaillé jusqu'à onze heures et demie avec les chefs de divers services, et principalement avec le maire de Rennes, s'est rendu, avec l'Impératrice, en grande pompe, au déjeuner qui avait été offert à Leurs Majestés par la ville de Rennes et des députations de toute la Bretagne. La table, de 360 couverts, avait été dressée dans la salle des Pas-Perdus du palais de justice, décorée pour cette solennité avec une grande élégance.

     L'EMPEREUR et l'IMPÉRATRICE sont arrivés en voiture de gala au milieu des flots d'une population qui Les a salués avec un grand enthousiasme ; les acclamations ont redoublé lorsque leurs Majestés se sont montrées au balcon du palais.

     Le comte de Lariboisière, sénateur, président du conseil général, qui était assis à côté de l'Impératrice, après avoir demandé à Sa Majesté la permission de Lui adresser quelques paroles de remercîment au nom de la Bretagne, a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Il appartenait au conseil général d'Ille-et-Vilaine siégeant dans l'antique capitale de la Bretagne, de remercier Votre Majesté de l'honneur qu'elle lui fait en visitant ses départements.

     La présence de votre Auguste Compagne, de l'Impératrice qui tare le trône de tant de grâce et de beauté, vient ajouter à notre bonheur et à la reconnaissance dont nous vous apportons la respectueuse expression.

     Privée pendant plusieurs siècles de la présence de ses souverains et des bienfaits qui marchent avec elle, notre population, en saluant Votre Majesté sur le sol breton, voit s'ouvrir une ère nouvelle de grandeur et de prospérité.

     SIRE, vous avez visité nos côtes, nos ports, nos cités, nos champs, vous avez vu, vous avez deviné nos besoins de ce moment ; nous nous reposons du soin d'y pourvoir sur votre auguste sollicitude.

     Napoléon Ier pacifia nos contrées, sa main puissante cicatrisa les plaies de la guerre civile ; Napoléon III versera sur nous tous les bienfaits de la paix et de la civilisation.

     La Dynastie impériale pouvait seule dompter l'anarchie, rendre à la religion et à la morale leur influence, à la France sa sécurité et sa grandeur ; aussi nulle part l'avénement providentiel de Votre Majesté à l'empire n'a été plus unanimement acclamé que sur la noble terre de Bretagne.

     Nos populations viennent de protester de nouveau de leur fidélité et de leur amour pour votre personne. Toujours franches dans la manifestation de leurs sentiments et constantes dans leurs affections, elles resteront à jamais, Sire, ce que vous venez de les trouver, dévouées à Votre Majesté et à son Auguste Dynastie.

     Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     L'EMPEREUR a répondu :

     « Messieurs,

     Je suis venu en Bretagne par devoir comme par sympathie. Il était de mon devoir de connaître une partie de la France que je n'avais pas encore visitée. Il était dans mes sympathies de me trouver au milieu du peuple breton, qui est avant tout monarchique, catholique et soldat.

     On a voulu souvent représenter les départements de l'Ouest comme animés de sentiments différents de ceux du reste de la nation. Les acclamations chaleureuses qui ont accueilli l'impératrice et moi dans tout notre voyage démentent une assertion pareille. Si la France n'est pas complétement homogène dans sa nature, elle est unanime dans ses sentiments. Elle veut un gouvernement assez stable pour enlever toutes chances à de nouveaux bouleversements ; assez éclairé pour favoriser le véritable progrès et le développement des facultés humaines ; assez juste pour appeler à lui tous les honnêtes gens, quels que soient leurs antécédents politiques ; assez consciencieux pour déclarer qu'il protége hautement la religion catholique, tout en acceptant la liberté des cultes ; enfin, un gouvernement assez fort par son union intérieure pour être respecté comme il convient dans les conseils de l'Europe ; et c'est parce que, Élu de la nation, je représente ces idées, que j'ai vu partout le peuple accourir sur mes pas et m'encourager par ses démonstrations.

     Croyez, Messieurs, que le souvenir de notre voyage en Bretagne restera profondément gravé dans le coeur de l'Impératrice et dans le mien. Nous n'oublierons pas la touchante sollicitude que nous avons rencontrée pour le Prince Impérial dans les villes et dans les campagnes, partout les populations s'informant de notre Fils comme du gage de leur avenir.

     Je vous remercie, Messieurs, d'avoir organisé cette réunion qui m'a permis de vous exprimer ma pensée, et je termine en portant un toast à la Bretagne, si honorablement représentée ici.

     Que bientôt son agriculture se développe, que ses voies de communication s'achèvent, que ses ports s'améliorent, que son industrie et son commerce prospèrent, que les sciences et les arts y fleurissent, mon appui ne leur manquera pas ; mais que tout en hâtant sa marche dans les voies de la civilisation, elle conserve intacte la tradition des nobles sentiments qui l'ont distinguée depuis des siècles. Qu'elle conserve cette simplicité de moeurs, cette franchise proverbiale, cette fidélité à la foi jurée, cette persévérance dans le devoir, cette soumission à la volonté de Dieu qui veille sur le plus humble foyer domestique comme sur les plus hautes destinées des empires !

     Tels sont mes voeux : soyez-en, Messieurs, les dignes interprètes. »

     Les dernières paroles de l'Empereur ont été suivies d'une immense acclamation qui semblait poussée par la Bretagne tout entière, loyale et croyante.

     LEURS MAJESTÉS, après avoir visité le palais qui rappelle tant de souvenirs, se sont rendues sur le champ de Mars où étaient rangés en bataille le 8e régiment d'artillerie monté, le 2e bataillon de chasseurs à pied, un bataillon du 57e de ligne et plusieurs compagnies de sapeurs-pompiers. Les médaillés de Saint-Hélène en très-grand nombre et les diverses corporations, qui s'étaient portés au-devant de l'Empereur à son arrivée à Rennes, garnissaient un des côtés du champ de Mars, et plus de soixante-dix mille spectateurs couronnaient les talus qui le terminent.

     L'EMPEREUR, à cheval, escortant l'Impératrice en calèche découverte, a passé devant le front de toutes les lignes, puis l'Empereur a distribué quelques décorations à des militaires qui Lui étaient présentés par le ministre de la guerre, et le défilé a eu lieu. Après le défilé de la troupe, les médaillés de Saint-Hélène et les corporations avec leurs bannières ont sollicité l'honneur de passer devant Leurs Majestés pour Les saluer de leurs acclamations.

     Le plus beau temps a favorisé cette revue. Du champ de Mars, l'Empereur s'est rendu à cheval, en traversant toute la ville au pas, à l'hôpital Napoléon III nouvellement construit, et que Leurs Majestés ont visité en grand détail.

     De cet établissement, l'Empereur et l'Impératrice, avec une suite nombreuse, se sont rendus au polygone de l'artillerie et ont examiné les travaux de batterie. L'Empereur, à plusieurs reprises, a témoigné sa satisfaction aux artilleurs et aux chasseurs du 2e bataillon venus pour simuler l'attaque et la défense de ces ouvrages.

     Quatre batteries montées ont exécuté des manoeuvres de campagne, pendant que les batteries de mortiers et d'obusiers lançaient avec une précision remarquable des bombes et des obus.

     Cette visite de Leurs Majestés au polygone a duré près de trois heures. Avant de rentrer à Rennes, l'Empereur a visité l'arsenal.

     Il est six heures. Leurs Majestés arrivent à l'hôtel de la préfecture, au milieu des acclamations qui n'ont pas cessé de Les accompagner pendant leur séjour en Bretagne.

     Ce soir, la ville fête par un grand bal la présence de Leurs Majestés dans ses murs.

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21 août.
RETOUR DE RENNES A SAINT-CLOUD.

     L'EMPEREUR et l'IMPÉRATRICE sont arrivés à Saint-Cloud aujourd'hui, à sept heures trois quarts du soir.

     Dans cette dernière journée de leur voyage, Leurs Majestés ont rencontré sur leur passage l'accueil enthousiaste qu'Elles avaient trouvé en traversant la Normandie et la Bretagne.

     Malgré la pluie qui tombait par intervalles on voyait la population des campagnes échelonnée le long des barrières du chemin de fer, groupée aux abords des gares et sur tous les points d'où elle pouvait saluer de ses acclamations le passage du train impérial.

     Des paysans sortaient de leurs chaumières, tenant dans leurs bras ou à la main des statuettes et des bustes de l'Empereur Napoléon Ier, muette et éloquente manifestation de leurs sentiments.

     A Vitré, où le train impérial s'est arrêté quelques minutes, l'Empereur a été complimenté par le maire, qui s'est exprimé en ces termes :

     « SIRE,

     Je vous remercie de la bienveillante pensée qui vous porte à ralentir la rapidité de votre marche, et me permet ainsi de déposer aux pieds de Votre Majesté et de S. M. l'Impératrice l'hommage du profond dévouement des habitants de Vitré.

     En saluant Vos Majestés de ses franches et énergiques acclamations, la Bretagne a voulu, Sire, vous exprimer toute sa reconnaissance pour le Sauveur de la France et le bienfaiteur de nos contrées de l'Ouest trop longtemps oubliées ; elle a voulu aussi remercier l'Auguste Mère du Prince Impérial, non-seulement des bienfaits que, malgré leur éloignement, Elle répand sur nos pauvres, mais encore, et surtout, d'avoir assuré la sécurité de notre avenir, en donnant un héritier à l'Empereur, un Enfant à la France.

     Au seuil de la province que vous venez de rendre si heureuse en la visitant, nous n'avons qu'un voeu à exprimer : que Vos Majestés daignent conserver un bon souvenir de la Bretagne, et que la ville de Vitré, la dernière sur leur passage, n'ait pas la dernière place dans ce souvenir.

     Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! vive le Prince Impérial ! »

     A Laval, au Mans, à Chartres, les gares avaient été décorées avec une grande élégance. Leurs Majestés se sont

arrêtées environ une demi-heure dans chacune de ces localités, et la réception des autorités religieuses, civiles et militaires, a eu lieu dans le salon de la gare. Des députations de jeunes filles ont présenté des fleurs à l'Impératrice.

     Au Mans, la Société d'horticulture Lui a fait hommage d'une magnifique corbeille de fruits.

     Partout Leurs Majestés ont été complimentées et ont reçu de nombreuses adresses.

     A Laval, M. Boudet, président du conseil général, a dit à l'Empereur :

     « SIRE,

     Permettez au président du conseil général de vous exprimer en quelques mots les sentiments du département de la Mayenne.

     Nous sommes malheureusement des derniers à offrir à Votre Majesté, et seulement à son passage, l'hommage de notre respect et l'assurance de notre dévouement.

     Mais que l'Empereur et l'Impératrice daignent croire que leur présence au sein de nos populations eût été saluée par un accueil aussi empressé, par un élan aussi sincère, par une admiration aussi vive que dans les départements voisins.

     Dans ce département, éprouvé naguère par les luttes politiques, aujourd'hui calme et prospère, où l'agriculture est en honneur et devient de plus en plus la source d'une richesse toujours croissante, où l'industrie se perfectionne et grandit, la politique libérale de Votre Majesté, sa domination impartiale au-dessus de tous les partis, son ascendant sur l'Europe entière, et, à côté de vous, Sire, la douce influence, l'inépuisable bonté, le courage aussi modeste qu'inébranlable de votre Auguste Compagne, ont conquis l'amour du peuple, le respect et la reconnaissance de tous.

     Nous aurions voulu, Sire, vous le prouver par l'attitude et l'enthousiasme de nos concitoyens.

     Veuillez du moins en agréer le témoignage qu'au nom du conseil général je suis fier et heureux de déposer aux pieds de Votre Majesté, en confondant dans les mêmes voeux et dans les mêmes hommages l'Empereur, l'Impératrice et le Prince Impérial. »

     Mgr l'évêque de Laval a prononcé le discours suivant :

     « SIRE,

     Organes du sentiment général comme de leur pensée personnelle, l'évêque et le clergé de cette ville et de ce diocèse viennent offrir à Vos Majestés respect, reconnaissance et dévouement.

     Tranquilles, Sire, sous la protection de Dieu et de votre sagesse, les bonnes et religieuses populations de ces contrées bénissent chaque jour le Ciel et son Élu, de l'ordre, de la prospérité, de la grandeur rendus à la France par le serein et calme développement de votre règne et de vos vues. A tous les titres qui couronnent votre front, Sire, à ces titres de pacificateur, de modérateur ou d'arbitre, après Dieu, des plus grands intérêts et des plus grands événements, nos populations ajoutent dans leur coeur, et elles y entourent d'une auréole singulièrement

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chère et vénérée, celui de fondateur de l'évêché de Laval. Seules entre tous les Français de la mère-patrie, elles ont ce spécial devoir et ce bonheur ; et rien, Sire, ne manquera à leur joie, le jour où il leur sera donné d'en faire éclater les transports aux yeux de Votre Majesté à travers les rues de la cité et sous les voûtes du vieux temple devenu cathédrale, dont les échos porteront nos actions de grâces jusqu'aux cieux.

     « MADAME,

     Après tant d'hommages, après tant de fleurs offertes à Votre Gracieuse Majesté, ma voix paraîtrait bien faible et ma parole sans parfums. Permettez que Dieu seul entende les voeux intimes et ardents que nous unissons à tous ceux que forme votre coeur de Souveraine, d'Épouse et de Mère. »

     Le maire de Laval, en présentant le conseil municipal, s'est exprimé en ces termes :

     « SIRE,

     Nous sommes heureux aujourd'hui, dans les instants trop courts que vous daignez passer au milieu de nous, de pouvoir exprimer à Votre Majesté notre profonde reconnaissance du grand bienfait que la puissante initiative de l'Empereur a accordé, il y a quelques années à peine, du département de la Mayenne et à la ville que nous avons l'honneur de représenter.

     La création de l'évêché de Laval a comblé de joie tous les coeurs chrétiens de nos contrées. Nos populations, si voisines de cette Bretagne que vous venez de parcourir au milieu de tant d'acclamations, ont su, aussi bien que les habitants de cette noble et antique province, conserver intacts et pleins de vie les sentiments d'honneur, de loyauté et surtout d'attachement inébranlable à la foi catholique. Le bienfait auquel votre nom glorieux est attaché restera donc parmi nous comme une date heureuse de votre règne : il est pour notre pays le témoignage éclatant de la foi qui vous anime et de votre haute intelligence des besoins religieux des populations.

     Soyez donc les bienvenus dans notre ville, vous, Sire, et aussi l'Auguste Princesse dont les vertus, les grâces, la bienfaisance jettent sur le trône un éclat si touchant ! oui, soyez les bienvenus ! et encore puissions-nous espérer que, dans quelque autre prochaine circonstance, notre cité soit assez heureuse pour que Vos Majestés Impériales daignent s'arrêter plus longtemps dans ses murs, et qu'il nous soit donné de vous exprimer une fois de plus, et d'une manière plus complète, notre gratitude, nos félicitations et l'hommage de notre dévouement et de notre profond respect. »

     Monseigneur l'évêque du Mans

     « SIRE,

     L'évêque et le clergé de l'église du Mans sont heureux d'associer leurs hommages à ceux qui ont accueilli Votre Majesté dans la catholique Bretagne.

     Nous aussi, Sire, nous sentons tout ce que nous vous devons de reconnaissance et de dévouement pour tout ce que vous avez fait pour la France et pour l'Église, et c'est pour nous un devoir bien doux d'appeler toutes les bénédictions du Ciel sur l'Empereur, l'Impératrice et le Prince Impérial.

     Sire, avant d'être honorés de votre visite, nous avons été visités par le malheur ; mais ici, comme partout, la présence de Votre Majesté rappellera ce que nos livres saints nous disent du Sauveur, que tous ses pas étaient marqués par des bienfaits : Pertransiit benefaciendo. »

     Le président de la chambre de commerce du Mans :

     « SIRE,

     La chambre de commerce du Mans s'empresse de déposer aux pieds de Vos Majestés l'hommage de son respect et de son dévouement.

     Représentants du commerce de la Sarthe, nous en sommes l'organe en vous exprimant toute notre joie de vous voir au milieu de nous et nos regrets de ne pouvoir vous posséder plus longtemps.

     Nous savons, Sire, avec quelle sollicitude vous veillez à tous les besoins de la France ; aussi nous osons appeler votre attention sur une voie de communication que nous aurions été si heureux de pouvoir vous offrir ici quand vous voliez au secours des inondés de la Loire.

     Au nom de nos populations agricoles, industrielles et commerciales, nous venons vous supplier de daigner intervenir pour lever la fâcheuse interdiction qui doit encore pendant longtemps nous priver du chemin de fer du Mans à Angers, dont vous avez pu vous-même reconnaître l'importance et l'utilité.

     Partout où vous allez, Sire, vos pas sont marqués par des bienfaits ; nous avons la confiance que vous n'oublierez pas le pays que vous traversez à la fin d'un si heureux voyage. »

     Le maire de Chartres :

     « SIRE,

     Vous avez daigné accueillir le voeu du conseil municipal

de Chartres ; il vient vous offrir l'hommage de son profond respect.

     VOTRE MAJESTÉ peut compter sur les bons sentiments d'une population amie de l'ordre et du travail.

     MADAME,

     La ville de Chartres n'a pas encore eu le bonheur de vous recevoir dans ses murs ; mais elle sait combien votre haut patronage fait prospérer les oeuvres qui concourent au soulagement de l'infortune. Elle vous prie d'agréer le témoignage de son respectueux attachement.

     SIRE,

     A la Dynastie de Napoléon se lie l'avenir de la France. Nous unissons dans une même pensée d'amour et de dévouement l'Empereur, l'Impératrice et le Prince Impérial. »

     Monseigneur l'évêque de Chartres

     « SIRE,

     Ne pouvant jouir de la présence de Votre Majesté que pendant quelques instants rapides, nous réclamerons pour vous l'heureuse mission de présenter vos voeux et ceux de l'Impératrice à la sainte Vierge, la reine de la cité.

     Les clochers de Chartres portent bien haut la gloire de Marie, ils attestent aussi votre munificence impériale ; car, sous votre règne, des travaux importants ont été entrepris ; mais il y a encore beaucoup à faire, et ces tours vénérables, en s'élançant dans la nue, appellent de nouveaux bienfaits.

     Quand nous avons appris, Sire, que Vous et l'Impératrice, qui accompagne tous vos pas, aviez passé quelques moments pieux et paisibles dans le sanctuaire vénéré d'Auray, nous avons conçu l'espoir que bientôt vous viendriez invoquer ensemble Notre-Dame de Chartres dans son plus antique sanctuaire, l'église souterraine que nous essayons avec grande peine de faire sortir de ses ruines ; c'est de là, Madame, que des prières sont montées vers le Ciel, des messes ont été célébrées pour Votre Majesté, il y a deux ans et demi. Nos voeux ont été alors exaucés ; nous continuerons ces mêmes prières.

     SIRE,

     Je ne voudrais pas affliger votre coeur en lui parlant des récents et cruels incendies qui ont éclaté presque à la porte de Chartres, je dirai seulement à Votre Majesté que les victimes de la misère et du dénûment sont nombreuses. »

     A Rambouillet, le train impérial s'est arrêté quelques minutes ; Leurs Majestés ont été complimentées par le maire, à la tête du conseil municipal. Le préfet de Seine-et-Oise, qui s'était rendu à la gare, a présenté à l'Empereur les diverses autorités de l'arrondissement.

     A Saint-Cyr, Leurs Majestés ont trouvé à la gare le général comte de Monet, commandant de l'école, à la tête de son état-major, qui a complimenté l'Empereur. Les élèves, rangés en bataille le long du quai, ont salué Leurs Majestés des plus chaleureuses acclamations, pendant que le canon du polygone annonçait au loin leur arrivée.

     Le train impérial s'est arrêté à la grille du parc de Saint-Cloud.

     LEURS MAJESTÉS se sont empressées de monter en voiture pour aller embrasser LEUR FILS, qu'Elles ont eu le bonheur de trouver en parfaite santé.

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Le pardon d'Auray

LÉGENDE DU MORBIHAN [2].

     Vers 1624 vivait, au petit hameau de Keranna, un chrétien fervent nommé Nicolasik. Tout en conduisant son attelage de boeufs le long des friches, le vieux laboureur répétait ses prières à sainte Anne, sa bonne maîtresse, et les paroles sacrées aidaient le soc à ouvrir le sillon.

     Les champs du Bocenno se couvraient d'épis aussi pressés que les vagues de la petite mer (Mor-Bihan). Si le nuage chargé de grêle s'arrêtait au-dessus, la cloche de Pluneret retentissait aussitôt, et cette voix de l'airain baptisé forçait la nuée à continuer sa route ; si les jeteurs de sort voulaient étendre la main vers les sillons pour empêcher le grain de germer, une force invincible brisait leurs bras ; si les sorciers venaient avec le cordeau magique pour enlever les gerbes et les faire passer invisiblement dans leurs granges, le cordeau n'emportait que l'herbe d'ivresse (ivraie). Aussi beaucoup de gens répétaient-ils dans le pays que le Bocenno était un morceau de terre du Paradis terrestre où Dieu avait oublié d'envoyer sa malédiction.

     Mais Nicolasik connaissait la vérité ! Il savait que dix

siècles auparavant une chapelle dédiée à madame sainte Anne s'élevait dans cet endroit, et que le Bocenno était resté sous la protection de la mère de Marie.

     Le ciel ne tarda pas d'ailleurs à lui envoyer des signes !

     Quand il revenait par les soirs d'hiver le long des landes, une lumière semblable à celle du cierge pascal marchait devant lui, tenue par une main invisible ; la rafale de mer avait beau gémir dans les landes, ébrancher les chênes et s'engouffrer sous les maisons des kourigans [3], la flamme du flambeau mystérieux restait immobile et répandait au loin un parfum d'encens ! Une autre fois, comme il arrivait au soleil couchant près de la fontaine, il avait aperçu, au-dessus des eaux, une femme aérienne dont le front se couronnait d'une auréole, et une voix intérieure avait averti Nicolasik que c'était sa divine maîtresse !

     Effrayé, il voulut consulter son curé, et lui raconta tout en confession ; mais dom Sylvestre Rodüez était un homme vain de sa science et qui croyait le Sinaï accessible aux

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seuls docteurs. Il réprimanda sévèrement le laboureur.

     Les saints ne se montrent point à des ignorants comme toi, dit-il.

     Et Nicolasik était reparti triste et humilié

     Cependant, arrivé au Bocenno, voilà qu'il eut une nouvelle vision ! Au milieu des ténèbres dont il était enveloppé, des chants confus retentissaient au loin, une rumeur immense sembla s'élever, grandir, approcher ; on eût dit une marée montante ; puis tout à coup une lueur s'épanouit, éclaira la campagne, et alors un spectacle miraculeux frappa le regard du Breton.

     A droite, à gauche, en avant et en arrière s'avançait une multitude innombrable ; la terre tremblait sous les flots de cette mer vivante : ils étaient vêtus de tous les costumes de la terre et accouraient des quatre aires du vent vers Keranna pour adorer la sainte patronne. Nicolasik stupéfait regardait sans comprendre, quand madame sainte Anne elle-même lui apparut de nouveau sur son nuage.

     — Ne crains rien, lui dit-elle, et écoute-moi : Dieu veut que je sois honorée sur cette terre du Bocenno. Il y a aujourd'hui neuf cent vingt-quatre ans et huit jours que la chapelle qu'on y avait élevée sous mon invocation a été

ruinée ; je viens t'ordonner de la rebâtir ; cherche mon image, et tu l'y replaceras pour le salut des chrétiens.

     L'apparition disparut ; mais elle avait laissé au coeur de Nicolasik une foi invincible. Il court assembler ses voisins. Une étoile marche devant lui, aperçue de tous les fidèles, invisible aux impies seulement. Elle conduit la foule jusqu'au Bocenno, et là s'éteint dans la terre. On creuse à l'endroit où elle a disparu : miracle ! l'image de sainte Anne se montre subitement sous la pioche, resplendissante de lumière !

     « C'est ainsi, dit la légende, que fut retrouvée la statue miraculeuse de madame sainte Anne d'Auray, dans le champ de Bocenno, à Keranna, en la paroisse de Pluneret, le 24 juillet 1625. »

     Nicolasik lui bâtit d'abord une chapelle de chaume. Les aubépines et les genêts en fleurs lui servaient seuls d'ornement ; mais sa renommée s'étendait déjà dans toute la Bretagne. De Dol à Saint-Pol de Léon, les affligés ou les malades accouraient prier la sainte, et tous s'en allaient guéris ou consolés. Les murs de la cabane de feuillage se cachaient déjà sous les offrandes, qui prouvaient les miracles accomplis ! Le moment était venu d'agrandir le

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merveilleux sanctuaire. Nicolasik reçut de nouveau un avertissement divin.

     Il lui sembla qu'il voyait des anges descendre du ciel, portant des blocs d'azur qu'ils superposaient avec adresse, de manière à élever une église majestueuse. C'était le modèle divin de celle que Dieu demandait pour sainte Anne à la piété des chrétiens.

     Sa forme et tous ses détails restèrent imprimés dans la mémoire de Nicolasik, comme l'empreinte de la gravure sur le vélin. Il alla annoncer partout l'ordre venu du ciel, sollicitant le riche et le pauvre pour l'accomplir.

     La Bretagne entière, soulevée à la voix du pauvre laboureur de Keranna, se leva donc pour couronner son oeuvre idéale. Les compagnies de picoteurs, ou compagnons tailleurs de pierres, arrivaient de toutes parts ; les routes étaient couvertes de chariots apportant en offrande le bois, le fer et le granit. Les plus pauvres veuves mettaient à part quelques deniers pour le saint édifice.

     Enfin il sortit de terre, il s'éleva, il grandit comme un arbre immense ; il poussa toutes ses branches, toutes ses feuilles de pierre, et le plus jeune compagnon plaça lui-même au sommet la croix qui devait l'annoncer de loin aux pèlerins.

     L'inauguration se fit avec une pompe merveilleuse. Tous les gentilshommes de la province étaient venus ; les châtelains, vêtus de velours et avec l'épée à poignée d'or ; les nobles-laboureurs, habillés de toile et portant l'épée à poignée de fer. Leurs filles suivaient en robes blanches et semant les routes de fleurs effeuillées. Le roi Louis XIII et sa mère avaient envoyé les sénéchaux, les échevins, les conseillers du présidial ; le duc de Montbazon, qui portait une relique de sainte Anne dans une châsse de cristal cerclée d'or, et des capitaines de la garde royale avec l'étendard aux armes de France et d'Autriche. Les paysans suivaient, conduits par Nicolasik et par la bannière de leur patronne.

     Ce fut la première fête en l'honneur de sainte Anne d'Auray. Les indulgences distribuées aux fidèles à son occasion lui firent donner, comme aux autres fêtes patronales de la Bretagne, le nom de pardon.

     Ce pardon se célèbre tous les ans, à la chapelle sainte et près de la fontaine miraculeuse, le 24 juillet, jour anniversaire de la découverte faite par Nicolasik.

     C'est le plus fameux pèlerinage de toute la Bretagne. Il attire vers les landes de Ploëren des milliers de voyageurs du pays de Tréguier, du Léonnais, de la Cornouaille et surtout du Morbihan. Chaque paroisse se reconnaît au costume ; on en compte parfois plusieurs centaines.

     Cette foule de pèlerins arrive par tous les chemins, les uns portant au chapeau un épi de blé cueilli le long du sillon, les autres une branche d'ajonc en fleurs ou de bruyère rose, tout couverts de poussière, haletants, mais le visage illuminé de joie ; car ils viennent là pour remercier d'un bienfait ou obtenir l'accomplissement d'une espérance. Ce long toit dont ils voient les ardoises scintiller, cette tour carrée, cette lanterne à vitraux, c'est pour eux la Mecque armoricaine. Quiconque a visité une fois dans sa vie cette enceinte sacrée en rapporte des indulgences qui lui profiteront jusqu'au tombeau. Agenouillé aux pieds de la sainte, il va lui confier ces secrets désirs, qui n'ont point souvent de nom dans les langues humaines ! Que de confessions étranges ! Combien de souhaits impossibles à réaliser ! Quelles prières folles ou coupables ! Mais la patronne sait distinguer et choisir ; à chacun elle accorde selon le mérite de ce qu'il a demandé.

     Cependant tous se relèvent raffermis, car tous croient et se confient ; la prudence humaine ne leur donnerait qu'une chance, la foi naïve leur donne l'espoir !

     Beaucoup de pèlerins arrivent la veille, ou même l'avant-veille du pardon. Il faut alors camper sous les arbres, dans les landes, aux bords des marais. Chacun s'y établit selon sa richesse ou son industrie, Des feux s'allument, des groupes se forment. A voir ces costumes d'un autre temps, ces longs cheveux, ces chapelets roulés dans des mains calleuses, ces bâtons à têtes (penbaz), seules armes autrefois permises aux manants, ces rudes visages éclairés par la flamme, on dirait un bivouac de paysans du moyen âge, chassés de leurs hameaux par les routiers, ou s'assemblant dans les lieux déserts pour quelque révolte contre les seigneurs.

     Allez de groupe en groupe, et l'illusion deviendra plus complète. Là nul ne s'entretient des préoccupations de nos jours. Ne craignez point qu'on parle élections, chemins de fer, révision de la Constitution. Tout au plus entendrez-vous remercier Dieu de la moisson qui dore la campagne, des fruits qui font plier les pommiers ; mais le plus souvent la voix qui s'élève raconte un miracle ou rappelle une légende.

     Ces légendes, redites et commentées, abrégent l'attente des pèlerins. Quelques-uns y joignent les distractions de la buvette, où coule à flots le maître cidre et le vin que l'on essaye en teignant la manche de chemise du buveur. La tache épaisse et bleue constate la vertu de la liqueur.

     Le pardon débute par la vente des cierges et des chapelets indispensables aux pèlerins ; puis vient la visite à la source miraculeuse où Nicolasik aperçut, pour la première fois, l'image de la sainte patronne ; les eaux distribuées entre les fidèles doivent les guérir ou les préserver de tous maux.

     Ce culte des fontaines est général en Bretagne ; en les plaçant sous l'invocation des bienheureux, le christianisme n'a fait que déguiser des croyances antiques et sanctifier des habitudes païennes.

     Enfin l'heure de la cérémonie religieuse arrive ! Tous les pèlerins accourent alors pour assister à l'office, et rien ne peut donner idée de la grandeur de ce spectacle !

     Une foule immense est dispersée à genoux devant l'église ; tous, hommes, femmes, enfants, vieillards, sont là, le front nu, dans un recueillement pieux ; tandis qu'au haut d'une tribune extérieure, à laquelle on arrive par deux escaliers, les prêtres célèbrent le service divin. Tel est le silence de cette innombrable multitude que les paroles saintes retentissent seules dans l'espace : là où l'éloignement ne leur permet point d'arriver, le son de la clochette des enfants de choeur fait connaître toutes les phases de l'office, et pendant quelques instants des milliers d'hommes, tout à l'heure livrés à leurs intérêts individuels, n'ont qu'une sensation et qu'une volonté.

     Après le service religieux commence la grande procession autour de l'église ; c'est la partie la plus pittoresque et comme la mise en scène du pardon. Là viennent tous ceux que l'intervention de sainte Anne a sauvés de quelque péril. Ceux-ci traînent les débris du navire sur lesquels ils ont échappé au naufrage, ceux-là le linceul que l'on avait déjà préparé pour eux : des boiteux portent sur leurs épaules les béquilles qui leur sont devenues inutiles ; des incendiés la corde ou l'échelle qui les a arrachés aux flammes.

     Mais parmi ces pupilles de la sainte patronne on remarque surtout les matelots d'Arzon : ce sont les descendants de ceux que sainte Anne a préservés des canons de Ruyter ; ils marchent avec la croix d'argent de leur paroisse et le modèle d'un vaisseau de soixante-quatorze pavoisé de tous ses pavillons ; ils sont arrivés à la fête en répétant cette marseillaise religieuse connue sous le nom de Chant des Arzonnais.

     « Sainte Anne bénie, ce sont vos vertus, c'est votre puissance qui a éloigné de nous la mort et les périls.

     Nous accourons à votre maison sainte pour vous remercier, car vous nous avez préservés dans les combats.

     Une troupe d'Arzonnais était partie pour l'armée, ils étaient environ quarante au commandement du roi.

     Cinq cents chrétiens de leur paroisse sont venus ici pleins de foi implorer pour eux votre secours ; c'était au jour de la Pentecôte.

     Voilà que nous voguons sur la Manche sous les ordres de notre capitaine, cherchant combat et vengeance contre les vaisseaux de Hollande.

     Nous rencontrons l'ennemi, dont les mâts avaient l'air d'une forêt marchant sur l'eau ; une gueule de fer s'ouvrait à chaque sabord.

     Les boulets nous arrivaient aussi drus que la grêle de mars ; oh ! jamais, jamais nous n'avions été en tel danger.

     Si terrible était le tonnerre des deux côtés du vaisseau, que partout tombaient mâts, voiles et cordages.

     Mais voyez le miracle ! aucun enfant d'Arzon ne fut atteint ni par le canon ni par l'arquebuse.

     Autour d'eux s'abattent les blessés et les morts ; seuls ils sont préservés par ta protection.

     Un malheureux a la tête emportée d'un boulet ; la moelle de son cerveau rejaillit sur les Arzonnais.

     Sainte Anne bénie ! du fond du coeur nous vous prions ; conservez-nous en grâce maintenant et pour l'avenir. »

     Rien ne peut rendre l'effet de ce chant en langue celtique ; répété à l'unisson par deux cents voix, sur un de ces vieux airs dont les notes mélancoliques semblent destinées à retentir sur les landes arides et sur les grèves sauvages. La foule elle-même semble émue ; elle écoute et regarde. Les mères montrent aux enfants ces vaillants matelots au pantalon flottant, à la ceinture rouge, au chapeau goudronné ; les jeunes gens se précipitent pour voir de plus près le modèle de vaisseau consacré à sainte Anne en mémoire du fameux combat soutenu par les ancêtres. Mais les Arzonnais passent, et de nouvelles troupes attirent bientôt les regards. Ce sont les pèlerins des campagnes qui arrivent à leur tour en répétant le cantique de Pluneret.

     Ceux-ci n'ont à rappeler aucun souvenir glorieux ; ils ne chantent que leur pieuse confiance, leur invincible espoir, et répètent en choeur :

     « O sainte patronne ! dès qu'un désastre menace le monde, nous nous rappelons ton pouvoir et nous implorons ton appui, la face tournée vers la tour de ton église.

     Présente à Dieu ! ô toi notre grand'mère ! les supplications des gens de nos paroisses, quand, sur les deux genoux, ils prient Dieu, soir et matin, en regardant la tour de ton église.

     Et verse ta bénédiction sur les malheureux pêcheurs chaque fois qu'ils te rendent honneur en saluant de loin la tour de ton église [4]. »

     Outre ces grandes scènes de la cérémonie religieuse, l'accomplissement des voeux particuliers donne lieu à mille autres épisodes à l'extérieur : ce sont des pèlerins qui font à genoux le tour de l'église ; au dedans des matelots qui apportent de petits navires en offrande, des mères qui déposent près de l'autel les bonnets pailletés de nourissons voués à sainte Anne ; des jeunes filles qui livrent leur chevelure en reconnaissance d'un souhait exaucé. L'église est tapissée de ces pieux trophées qui témoignent du pouvoir de la sainte.

     Il y a quelques années, une troupe de matelots miraculeusement sauvés se présenta au pardon la tête voilée. Au moment du naufrage, les survivants avaient fait voeu de se rendre en pèlerinage à Sainte-Anne-d'Auray le visage couvert et sans se faire connaître de personne ! Les femmes, les filles, les mères, étaient là attendant la fin de l'office ! Enfin les voiles tombèrent, et vingt cris partirent en même temps ! cris de joie et de douleur, car, si les unes reconnaissaient ceux qu'elles avaient pleurés, les autres se savaient enfin veuves ou orphelines !

     Le pardon achevé, les pèlerins s'en retournent par troupes joyeuses, emportant, avec les scapulaires, les médailles et les chapelets bénits qu'ils doivent distribuer à la famille, une intime confiance qui les aide à reprendre le travail, à supporter l'avenir ! car ils sont venus là pas seulement pour y chercher un plaisir, mais des consolations. C'est comme une halte dans leur rude existence ; ils sont venus là pour ouvrir leurs coeurs, pour raconter leurs souffrances ou leurs voeux, et repartir après s'être fait un fonds d'espérance.

     — Illusions ! direz-vous,

     — Peut-être. Mais qui donc ici bas est assez fort pour s'en passer, et que préférez-vous de l'erreur qui console ou de la réalité qui décourage ?

     Outre la célébrité que la petite ville d'Auray doit à sa patronne, elle en a acquis une tout historique pour la fameuse bataille qui décida définitivement la question entre Blois et Montfort, et livra le duché de Bretagne à ce dernier.

     ÉMILE SOUVESTRE.


     [1] Voir à la fin du volume la notice et les gravures sur le pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray.[retour]

     [2] Publiée dans le n° 390 de l'Illustration du 16 août 1850.[retour]

     [3] Les kourigans sont des nains qui, selon la tradition bretonne, habitent sous les pierres druidiques appelées par les paysans armoricains maisons des kourigans. (Voir les derniers Bretons.)[retour]

      [4] Le cantique a été imprimé en breton, ainsi que celui des Arzonnais ; nous en donnons une exacte traduction.[retour]